XVI. LES HÉROS ET DEMI -DIEUX
vjEUX qu'on appelait Héros , ou demi-Dieux , suivant ïa propre signification de leur nom , comme Platon l'a observé (0, étaient ceux qu'on disait nés des amours, ou d'un Dieu pour une mortelle , ou d'une Déesse pour un homme mortel. Ils étaient ainsi appelés du Grec, Eros , qui signifie Y Amour. Platon ajoute que ce nom marque encore que ces demi-Dieux étaient puissans en paroles comme en œuvres , d'un autre mot Grec Eiro qui veut dire savoir parler , avoir le don de la parole.
Mais comment a-t-on pu penser que les Dieux immortels vinssent se mêler avec des femmes mortelles , et des Déesses avec des hommes mortels , pour en avoir des enfans ? Comment pouvait-on concevoir ce composé demi- Dieu , demi-homme , qui naissait de ces unions ? D'où
(1) Turgentibus gemmis cruperant flores. Numev. c. 17. v. 8.
(2) Liberum Cadmœum. Pausanias , dans les Béotiques.
(3) Jocabed, orgueilleuse.
(A) Qui jette un clicvreau. Dans les Béotiques de Pausanias. (5) Dans son Dialogue intitulé Cratyle, on De la véritable raison (tes noms.
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cette imagination a-t-elle pu tomber dans l'esprit des Poètes, et s'être communiquée jusques dans les Histoires ? Elle a été sifilée et trouvée ridicule dans les Portes ; les Historiens sérieuxet exacts ne l'ont proposée que comme une flatterie excessive des peuples pour des Princes et pour de grands personnages redoutés; et ceux-ci ne l'ont soufferte et ne s'y sont prêtés , que parce que cette opinion populaire leur assujettissait les esprits , et facilitait le succès de leurs grandes entreprises , ou quelquefois pour cacher une naissance obscure et peu honorable. Ainsi Romulus trouva avantageux d'être cru fils du Dieu Mars; Alexandre laissa croire à ceux qui le voulurent , que Jupiter était son père: et les Romains , pour s'attirer de la vénération par l'opinion d'une origine céleste , adoptèrent la Fable chantée par les Poètes , qu'Enée leur premier fondateur était fils de la Déesse Vénus et d'Anchise.
L'origine de celte idée se trouve dans le texte même de Moïse , où il a écrit : « Que les enfaus de Dieu, épris » de la beauté des filles des hommes , choisirent les plus » belles pour leurs femmes ; et qu'on vit dans cetemps- » là sur la terre des Géans que ces femmes unies à ces » en fan s de Dieu mirent au monde. Ce furent des hom- » mes puissans , forts , entreprenans, et qui se rendi- » rent célèbres. » (1) Josèphe (2) dans son Histoire, met les Anges , au lieu des Enfans de Dieu. Il y a eu même des interprêtes de l'Ecriture qui ont traduit, des Enfans des Dieux , au lieu des Enfans de Dieu.
On n'a pas à chercher ailleurs l'original et la première idée de ces unions des Dieux avec les filles des hommes que ces Dieux avaient trouvées belles , et d'où étaient sortis des demi-Dieux puissans, ambitieux, et fameux parmi les hommes , des Titans fils du Ciel et de la Terre , dont l'origine était mêlée de l'un et de l'autre.
Il est vrai que c'est une erreur produite par un mauvais sens donné aux paroles du texte de Moïse ; mais ce sens paraissait naturel , et cette erreur était d'autant plus pardonnable aux Poètes et aux Théologiens du Paganisme, qu'elle leur était commune avec plusieurs Théologiens Juifs , et même avec quelques-uns des premiers Ecrivains et Théologiens illustres de la naissance du Christianisme. Josèphe , Lactance , saint Justin , et Tertullien , avec d'autres, ont cru que Moïse avait voulu
(1) Videntcs frfii Dei fîlias liominum quod essent pulchrœ , acceperunt sibi uxovesex omnibus quas elegerant ; Gigantes autan erant super terravi in diebus Mis. Postquam enim ingressi sunt filii Dei ad fîlias liominum , Masqué genuerunt , isli sunt polentes à seculo viri famosi. Gènes, c. (3. iuprinc.
(2) Livre 1. en. 3.
86 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.
dire que des Anges ou Démons , touchés de la beauté de quelques femmes , avaient eu commerce avec elles , et étaient les pères de ces hommes d'une grandeur , d'une force et d'une audace extraordinaires , qu'on appela Géans, Titans , ou demi-Dieux. Tertullien (i) dit assez clairement qu'il entend par-là les Démons ou mauvais Auges condamnés.
Cette opinion partagea quelque temps les esprits qui ne l'avaient pas assez examinée , justpies à saint Ambroise même. Il est vrai que ce Père , dans un traité (2) où il recherche les causes qui portèrent Dieu à punir le monde par le déluge , et où il explique ce texte de Moïse que nous avons rapporté , convient que le terme d' Enfans de Dieu dont cet Historien sacré s'est servi, signifie ordinairement, clans le style de l'Ecriture, les Enfans des Princes (3) , ou des Puissans , ou les gens de bien ; il entend même par ce terme dans cet endroit les Enfans de Seth qui étaient demeurés attachés aux lois et au culte de Dieu , et qui sont par-là opposés aux filles des hommes , c'est-à-dire , delà race maudite de Caïn , qui avaient perdu la crainte de Dieu , et qui vivaient suivant les inclinations de la nature humaine corrompue ; mais saint Ambroise ne combat pas cependant l'opinion erronée qui, parles Enfans de Dieu, touchés de la beauté des filles des hommes , et qui eurent commerce avec elles , entendait les Anges.
Les paroles du texte engageaient en quelque sorte à donner dans celte erreur , contre toutes les lumières et les raisons qui s'opposaient à ce sens forcé , quene pouvaient concevoir ceux mêmes qui s'y laissaient entraîner ; ce qui fait voir qu'il n'y avait que ce texte qui fût capable d'en donner l'idée. Gobart Trithéïte , ( dont Photius rapporte , dans sa Bibliothèque (4) , un traité tout composé de questions problématiques ) propose celle-ci dans un Chapitre où il ramasse les raisons dont on peut se servir pour défendre cette opinion et pour la combattre.
Saint Jérôme , saint Augustin , saint Chrysostômc , et tous ceux qui sont venus après eux , ont corrigé et condamné cette explication comme très-fansse et qui ne peut convenir aux Anges de Dieu, ils ont fait voir que , dans cet endroit, l'Ecriture n'avait entendu que les Enfans de Seth , desquels elle avait dit qu'un d'eux, savoir Enos, (5) avait commencé défaire des assemblées, et de
(1) De l'Idolâtrie , eh. 9. et des habiis des femmes , cli. 2.
(2) De Woc et arc a , cl). i\.
(.".) Filii Elohim.
Ut) Code 132. de sa Bibliothèque.
(5) Sclli natus est filins, quem vocaoit Enos: islccœpit incocarc nomen Vomini. Gcncs. c. l\. v. ult.
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régler le culte de la Religion pour invoquer le nom du Seigneur. Elle avait aussi marqué qu'un autre , nommé Henoch (1) .marchait en la présence de Dieu, et était attaché à son service ; ce qui se maintint dans celle famille jusqu'à Noé , qui conserva les mêmes senlimens ; d'où ils méritèrent le nom d'Enfans de Dieu. Ainsi en divers endroits de l'Ecriture les gens de Lien et les hommes pieux , les Princes et les Magistrats , à qui Dieu a communiqué quelque portion de son autorité, sont appelés des Dieux, et des Enfans de Dieu. (2) Dieu dit à Moïse qu'il l'établissait le Dieu de Pharaon (5) ; il estaussi dit de Moïse qu'il était puissant en œuvres et en paroles (4) , comme une étymologie du nom Grec de Héros , que nous avons rapportée , le signifie ; il est encore dit que Dieu préside dans l'assemblée des Dieux (5) , c'est-à-dire des Juges ; et ensuite parlant à eux , Fous êtes tous des Dieux et les enfans du Très-Haut. (6) Ces endroits , avec ce que Bien dit dans le premier chapitre de la Genèse ; Faisons l'homme à noire image; et ensuite (7) : Venez, et descendons pour confondre le langage des hommes (qui Bâtissaient la Tour de Babel) , peuvent avoir donné occasion d'imaginer et d'introduire la pluralité des Dieux.
Les mêmes hommes ont élé appelés des Anges (8) , comme saint Jean et le prophète Malachie ; parce qu'ils vivaient plus selon l'esprit que selon le corps : et parles filles des hommes, tous les Pères , et après eux les interprètes de l'Ecriture , ont entendu les filles de la race de Caïn , qui ayant négligé la connaissance et le culte de Dieu , cherchaient plus à plaire aux hommes qu'à lui.
Saint Augustin , dans son merveilleux ouvrage de la Cité de Dieu , Chapitre 4 du Livre 3 , propose , en passant et sans la traiter , la question si les mauvais Anges , ou Démons , ont pu avoir des enfans de leur commerce avec des femmes ; et dans le Chapitre 23 du Livre 15. il ne décide pas encore si ces Esprits condamnés, en se servant du corps des hommes comme d'un instrument , ou se faisant de l'air un corps , peuvent être capables d'un tel commerce ; ( telle était la difficulté de le concevoir : ) mais il établit que cela ne peut être pensé des saints Anges , incapables d'un tel dérèglement ; et il
(1) Et ambutavit Henoch cum Dco. Genèse , c. 5. v. 22.
(2) Filii Eloliim.
(3) Constitui te Deum Pliaraonis. Exod. c. 7.
[h] Potens opère et sermone. Aux Actes des Apôtres , eh. 7. v. 22.
(5) Deusstetil in synagoga Dcorum. Psnlm. 81.
(G) Ego dixi : DU estis vos , et filii excelsi omnes. Ibitl.
(7) (iencs. c. 1. v. 26.
(8) Ecccmillo Angelum mcumanle faciem tuam. Mallli. c. 11. v. 10. Ct Malach. c. 3.
88 CONFÉRENCE DE LA. FABLE, etc.
fait voir que l'Ecriture explique clairement qu'elle n'a entendu parler que des hommes qui s'abandonnèrent à l'amour des femmes , puisqu'elle ajoute que Dieu prononça sur cela, que son esprit ne demeurerait plus dans ces hommes qui s'étaient livrés aux désirs et aux inclinations de la chair (1) , et qu'il se détermina par cette raison à perdre le genre humain. (2)
Mais , quoiqu'on ait reconnu que par ces Enfans de Dieu , l'on doit entendre des hommes descendans de Seth , et par ces filles des hommes , des filles de la race de Caïn , comme nous l'avons déjà dit , l'opinion de l'union des Dieux avec des femmes mortelles , et des Déesses avec des mortels , établie dans les Poètes et les Auteurs des Fables Païennes , n'en a pas moins pris naissance de cet endroit de Moïse , suivant le sens qu'il présentait d'abord. Puisque ce sens avait été suivi par les Juifs et par les premiers Ecrivains môme du Christianisme , l'origine en est visible , et l'idée ne peut en être venue d'ailleurs.
Saint Augustin (5) l'a reconnue comme sortie de cet endroit de la Genèse ; et saint Clément d'Alexandrie (4) convient aussi que c'était là l'original de ces Fables , des amours des Dieux pour des femmes mortelles , et des enfans qui en étaient nés.
Le docte Varron se moquait de celte opinion , que des hommes fussent engendrés par des Dieux; il la recevait néanmoins pour l'utilité du genre humain , auquel il était avantageux que des hommes qui se sentaient du courage et de l'inclination pour les grandes choses , fussent plus portés et plus animés à les entreprendre par la confiance , quoique vaine , d'une naissance divine ; qu'ils y fussent soutenus contre les travaux et les difficultés , et qu'ils en vinssent à bout à force de ne rien craindre et de se croire supérieurs à tout ce qui s'opposait à leurs entreprises. C'est aussi vraisemblablement d'après les conversations que Moïse avait avec Dieu , et d'après les Lois qu'il en reçut pour le Peuple d'Israël , qu'on a publié les mêmes merveilles en faveur des plus célèbres Législateurs Païens. Sur ce modèle on fait converser familièrement pendant neuf ans Minos avec Jupiter qui lui donne des Lois pour les Peuples de Crète. C'est d'Apollon que Lycurgue reçoit celles qu'il a établies à Sparte. Solon compose celles des Athéniens , dans
(1) Non permanebit spiritus meus in homine, quia euro est. Genèse, ch. G. v. 3.
(2) Delebo liomincm. Ibid. v. 7.
(3) Etiam de Script uris nos tris oboritur. Au susdit ch. h. du livre 3. de la Cité de Dieu.
[t\] Au liv. 5. de ses Slromatcs.
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de longues conférences avec Minerve Déesse de la Sagesse. Enfin Nama , pour donner le même crédit aux siennes et leur attirer le même respect de la port des Romains , suppose des entretiens secrets avec la Nymphe Egérie.