XIX. ORPHÉE ET EURYDICE ; ET LE POÈTE SIMONIDE
Xj'Origiîyal d'où cette Fable a été tirée , est l'Histoire de Loth (1) , fils d'Ara m et neveu d'Abraham, avec lequel il demeurait dans la terre de Chanaan; mais ayant été obligés de se retirer pour quelque temps en Egypte, à leur retour ils se séparèrent. Loth s'établit dans le Pays du voisinage du Jourdain, le plus agréable et le plus fertile de tout Chanaan. Là était la Ville de Sodome, dont les habitans étaient plongés dans les débauches et dans les crimes ; Loth y conserva cependant la piété , la justice , et les autres vertus qu'il avait chez ses parens. Les Rois de Babylone et du Pont ayant porté leurs armes contre ce Pays , le saccagèrent , et enlevèrent Loth et sa femme avec leurs troupeaux. Abraham les délivra , et Loth vint de nouveau résider à Sodome. Il y reçut et logea deux Anges , qui lui déclarèrent être envoyés pour perdre Sodome et les autres Villes voisines aussi criminelles , et pour le sauver de cette ruine avec sa famille , en considération de sa piété et des prières d'Abraham son oncle. Les Anges le firent sortir de Sodome avec sa femme et ses enfans , et les conduisirent à quelque distance au dehors, où les ayant quittés, ils leur dirent : Sauvez-vous en diligence , et gardez-vous de regarder derrière vous pour voir la Ville , avant que vous soyez arrivés sur la montagne , si vous ne voulez vous perdre avec les autres. Dès qu'ils furent éloignés , Dieu fit tomber sur ces Villes et sur le pays d'alentour
(1) Du ch. 13. de la Genèse jusqu'au 19.
19. Orphée et Eurydice; et Simonide. 139 une pluie de soufre et de feu , qui les brûla , et qui consuma entièrement leurs habitans et tout ce qui était sur la terre.
La femme de Loth n'ayant pu retenir sa curiosité, et, contre la défense des Anges , s'étant tournée vers la Ville, avant d'être sur la montagne , fut changée en une statue de sel. (1) Loth et ses fdles , de la montagne où. ils s'étaient sauvés , virent tout ce Pays embrasé , couvert d'une épaisse et ardente fumée, qui semblait sortir d'une ouverture de l'Enfer. Ils se retirèrent dans une caverne , où ses filles croyant être restées seules sur la terre avec leur père , lui firent prendre du vin jusques à l'enivrer. Quand il eut perdu la connaissance elles couchèrent avec lui , en eurent chacune un fils , Moab , et Ammon , Chefs de deux grands Peuples qui furent toujours ennemis irréconciliables du Peuple de Dieu. C'est où finit l'Histoire de Loth.
Quantité d'Auteurs attestent ce terrible et fameux prodige. Strabon (2) le rapporte; Tacite (5) décrit à peu près comme l'Historien sacré ces campagnes jadis si fertiles et si peuplées dont les Villes furent consumées par le feu du Ciel. « Les marques du courroux céleste , dit-il, » y durent encore ; la terre est comme brûlée et n'a plus » la force de produire; on y voit un lac comme une mer » dont les eaux sont d'une odeur et d'un goût pestilen- » liels. » Solin Polyhistor (4) , Pline (5) , Bochard , et Adricomius (G) en disent autant ; ces derniers ajoutent , comme Josèphe (7) le dit aussi , que de leur temps on voyait encore cette Statue de sel entre la mer morte et la montagne où Loth se relira , et Tertullien (8) assure qu'on la voyait également de son temps. Ces Auteurs représentent cet endroit qu'ils ont vu, comme une bouche de l'Enfer.
Tournons à présent les yeux sur la Fable d'Orphée et d'Eurydice , par laquelle les Grecs ont voulu , à leur ordinaire , transporter de la Palestine dans leur Pays la scène de ces prodiges.
Leurs Poètes font naître Orphée dans la Thrace , tantôt de Jupiter, tantôt d'OEagre et d'une Muse. Ils ont conservé dans son nom la signification de celui de Loth;
(1) Du sel de pierre , comme il y en a en divers lieux.
(2) Strabon , liv. 16. de sa Géographie.
(3) Tacite, liv. 5. de son Histoire , vers le commencement. {Il) Solin , en. 38. de la Judée.
(5) Pline, liv. 3. de l'Histoire naturelle.
(6) Adricomius, en sa description de la Terre Sain le.
(7) Josèphe, liv. 1. ch. 11. des Antiquités Judaïques., et liv. Zi.de la Guerre des Juifs , ch. 27.
(8) Dans son Traité de Pallio . c. 2.
I/4o CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
car Orphée (i) , en Grec , veut dire , noir et obscur ; comme Loth (2) , enveloppé , obscurci. Ils lui donnent pour mère, les uns Calliope, les autres Polymnie, qui veut dire hymne et chants ; comme le nom d'Aram (3) , père de Loth, signifie Chantre, ou Panégyriste. Orphée est connu sous le nom seul de Chantre de la Thrace.
Cette Fahle est rapportée dans Pausanias (4) ; dans Diodore de Sicile (5) ; par Conon, dans Photius (6); par Ovide (7) , clans ses Métamorphoses ; elle est élégamment décrite par Virgile (8) ; et tous la reconnaissent comme une pure Fahle : aussi n'a-t-on donné à Orphée qu'une généalogie de la fantaisie des Poètes , et purement allégorique par rapport à celle de Loth. On a aussi nommé sa femme Eurydice (9) , c'est-à-dire , deux fois trouvée et autant de fois perdue , comme la femme de Loth.
Orphée est placé dans la Thrace , peuple brutal , barbare , qui sacrifiait les étrangers , ennemi de toute soumission ; comme les habitans de Sodome aussi brutaux, barbares , haïssant les étrangers et les traitant avec outrage , dit Josèphe. (10) Orphée avait voyagé dans l'Egypte , d'où il porta le premier aux Grecs les Cérémonies et les connaissances des Egyptiens , avec plusieurs de leurs lois (11), comme nous l'avons vu ailleurs. Ce furent particulièrement ces belles connaissances qui lui attirèrent tant d'admiration , et qui faisaient venir à lui les peuples encore ignorans , sauvages et sans mœurs. 11 leur inspirait l'amour et la crainte des Dieux, avec l'horreur de tout ce qui est contre la justice et la raison , ce qui a fait dire , en langage poétique , qu'il apprivoisait les lions et les tigres, et se faisait suivre des forêts. (12)
Les infâmes débauches des habitans de Sodome sont assez connues et décriées. Les Poètes , Ovide (i3) parmi
(1) Orphaios ou Orphos signifie niger , obscur us, lucisexpers.
(2) Loth , en Hébreu, couper lus, invotutus.
(3) Aram , en Hébreu, cantans aut prœco. (U) Pausanias , dans ses Béotiques.
(5) Au liv. h. de sa Bibliothèque.
(6) Code 186. narration là. de Photius. (1) Liv. 10 et 11. des Métamorphoses.
(8) Sur la fin du Zi. liv. des Géorgiques de Virgile.
(9) WEurein , trouver , et de dis , double ou doublement.
(10) Au chap. 11. du liv. 1. de son Histoire des Juifs.
(11) Dans Denys d'Haï icarnassc , vers le commencement de son 1. liv.
(12) Silvcstres hommes sacer inter presque Deorum Cœdibus et victu fœdo déterrait Orpheus ;
Dictusob hoc tenir e tigres rabidosque leoncs. Iloratius, iu Arlc Poeticâ.
(13) Réfageral Orpheus
Fœmincam Vencrer.i . etc. Ovidius . Metamorph. lib. 18.