XXVI. LE HÉROS DE LA. CHARRUE
XL y a d'autres traits particuliers des prodiges que la toute-puissance de Dieu avait opérés en faveur de son Peuple, dont la tradition, conservée parmi les nations, a été insérée par leurs Auteurs dans leurs Histoires fabuleuses , et qui n'ont pu être pris que de ta source de nos Historiens sacrés , plus anciens que tous les profanes. Dans le Livre des Juges (2) , il est rapporté que Samgar , Chef du Peuple de Dieu , ( entre le Juge Ahod et la Prophétesse Débora (5) , ) tua dans un combat six cents Philistins avec un soc de charrue.
(1) Chap. 35. de l'Egypte.
(2) Chap. 3. v. tlcriiici- du liv. des Juges. (i) Vers l'un du monde 2700.
a6. Le Héros de la Charrue. i^3 Sur ce prodige l'on a débité qu'à la célèbre bataille de Marathon , où douze mille Athéniens , sous Miltiade , défirent cinq cent mille Perses (1) , parut un homme inconnu vêtu en paysan , qui tua avec \\\\ soc de charrue un grand nombre de Perses , disparut d'abord après , et ne fut point vu depuis. On a facilement adopté, dans les actions extraordinaires , quelque merveille d'après celles que Dieu avait faites , dans les guerres qui étaient proprement ses guerres , en faveur de son Peuple.
Pausanias ajoute que les Athéniens, curieux de savoir quel était celui auquel ils devaient un si important service, consultèrent l'Oracle , qui leur répondit seulement de l'honorer sous le nom de l'inconnu Héros de la charrue (2) ; de même le nom de Samgar , Hébreu , sur lequel ce Héros est copié , signifie en sa langue , l'étonncment ou l'admiration d'un étranger inconnu.
Après cette victoire , ( continue Pausanias , ) les Athéniens élevèrent une pierre blanche, pour monument de cette merveille , dans l'endroit où cet inconnu avait défait tant de Perses avec le soc de la charrue. C'est un usage pris de nos Livres saints. (5) Ainsi Jacob en avait élevé dans le lieu où il avait eu la vision céleste , et Josué (4) en avait fait élever de même pour monument du passage miraculeux du Jourdain par les Israélites.
XXVIL LAOMÉDON.
LiA fameuse Troie a été choisie pour servir de théâtre à bien des fictions fondées dans des traditions altérées d'Histoires plus anciennes. Nous voyons dans Homère (5) , dans Diodore de Sicile (6) , dans Ovide (7) , dans ceux qui ont recueilli les Fables , comme Noël le Comte , qu au temps où les Dieux prenaient plaisir de visiter la terre , ( qui est le temps des Patriarches , dont on a fait celui des Héros , ) Apollon et Neptune se louèrent, par l'ordre de Jupiter, au service de Laomédon , Roi de Troie , père de Priam.
Homère conte cette Fable dans la plainte qu'il fait faire par Neptune (8) à Apollon , de ce qu'il est entré dans
(1) Pausanias , in Atticis.
(2) 'E%iThâ iov "kpaet 9 Heroëm Aratorem.
(3) Chap. 28. de la Genèse , v. 18.
(Il) Chap. lx. de Josué , v. 8 , 9 et 10.
(5) Livre 21. de l'Iliade.
(G) Livre l\. de sa Bibliothèque historique.
(7) Au livre 11. des Métamorphoses.
(8) Iliade , liv. 21.
174 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.
le parti des Troyens. « Avez-vous oublié , lui dit-il , ce » qu'ils nous firent souffrir , lorsque , par l'ordre de » Jupiter , nous étions au service de Laoniêdon ? Cet » injuste Roi nous accablait de travaux insupportables. » Je bâtis les murailles de sa Capitale , et vous vous sou- » venez bien que vous gardiez ses troupeaux sur le mont » Ida : quand le temps de payer le salaire de nos longs » services fut arrivé , il nous refusa le prix dont il était » convenu. Avez-vous encore oublié qu'il voulait même » nous lier , et nous vendre , pour être transportés en » des Pays étrangers ? Il nous avait fait mille sermens , » pour nous arrêter dans sa maison; et il nous en cbas- » sait tout nus , après tous nos longs , pénibles et utiles » services. »
La Fable ajoute que ces Dieux ainsi trompés , envoyèrent des fléaux sur la maison et surtout le Pays de Laomêdon ; que pour les apaiser il fut forcé d'exposer sur ua rocher sa fille Hésione, qu'Hercule délivra sous la promesse d'une récompense que ce Roi lui refusa de même. Ensuite de quoi ce Héros indigné prit et saccagea Troie , en enleva tous les trésors , et Hésione même , qu'il donna en mariage à Télamon.
Le ridicule de ces contes est si sensible , qu'on n'a pu y concevoir aucune raison dans les Mythologistes ; car, quand on aurait voulu dire que Laomêdon avait fait bâtir les murailles de Troie des dons consacrés à Apollon et à Neptune, le louage et les travaux de ces Dieux, avec le pillage de Troie et l'enlèvement d'Hésione , ne pouvaient pas venir par-là dans l'imagination.
Mais , quand on considère l'Histoire de Laban et de Jacob (1) , on reconnaît qu'elle peut avoir donné l'idée do la Fable de Laomêdon. Le temps auquel les Poètes font descendre les Dieux sur la terre (a) , pour visiter les hommes et converser avec eux , est à peu près celui des Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, et Joseph, soit parGe que les Peuples parmi lesquels ces grands hommes avaient vécu, particulièrement les Egyptiens, les révérèrent comme des Divinités , soit à cause des visites que les Anges envoyés de Dieu rendaient à ces saints Personnages.
Jacob, par l'ordre de Dieu, alla delà Palestine dans la Mésopotamie ; il fut favorisé dans son voyage d'une vision céleste (5) et d'une conversation avec Dieu , qui fut toujours avec lui et le fit escorter par une compagnie
(1) Rapporté dans les chap. 28 , 29 , 30 et 31 de la Genèse.
(2) Présentes namque antè domos inviscre castas Scepius , et sesu mortaii ostendere cœtu
Cœlicokc, iwndum spretâ pictate , solebunt. Calullus, carmin. 05.
(3) Chao. 28. de la Genèse . vers. 12 et suivaus.
i*]- Laomédon. i^5
d'Anges (1) ; il lulla contre un Ange, et mérita le nom d'Israël , qui veut dire , fort contre Dieu (2); il donna à divers lieux où il avait passé , en mémoire de ce qu'il y avait vu , à l'un , le nom de Bëthel , Maison de Dieu (5) ; à l'autre, celui de Camp de Dieu (4) ; et à un troisième, celui de Face de Dieu. (5) 11 y en avait là de reste , pour mettre Jacob au rang des Divinités d'Apollon et de Neptune, et nous allons voir dans le détail de l'Histoire les traits que la Fable à conservés.
Jacob , arrivé au voisinage de Haran capitale de la Mésopotamie, rencontra près d'un puits Rachel fille de Laban ; il leva pour elle la pierre qui fermait le puits et qu'elle ne pouvait lever, et la suivit chez son père. Laban la lui promit en mariage, après qu'il l'aurait servi sept années. Jacob , au bout de ce terme , demanda , suivant leurs conventions , Rachel à Laban qui feignit de la lui accorder ; mais il mit la nuit dans le lit de Jacob Lia au lieu de Rachel, et en donna de mauvaises excuses à Jacob qui se plaignait de cette tromperie. Laban lui promit par de nouveaux sermons , de lui donner Rachel , à condition de le servir encore autres sept années. Jacob, pour avoir Rachel, fut obligé d'y consentir , et continua son service. Après quatorze années expirées , il demanda à Laban son congé , avec la récompense de ses longs services , par lesquels Laban reconnaissait que sa maison avait été bénie de Dieu. Mais , par une conduite pleine d'injustice et de perfidie, il ne put se résoudre à faire aucune part à Jacob des grands biens qu'il devait à ses soins et à ses travaux; il voulait le renvoyer , sans aucune récompense , nu et dépourvu de tous moyens.
11 fallut faire de nouvelles conventions. Elles furent, que Jacob servirait encore à garder les troupeaux de Laban ; que tous les agneaux qui naîtraient d'une couleur appartiendraient à Laban , et que ceux qui naîtraient de diverses couleurs seraient le salaire de Jacob.
Laban employa de nouveaux artifices pour frustrer Jacob de ce qu'il lui promettait , et qu'il violait toujours par le renversement des traités qu'ils avaient faits : il les changea et rechangea jusqu'à dix fois toujours à sa propre perte et à sa confusion. (6) Quoi qu'il put faire , le
(1) Chap. 32. de la Genèse , vers. 1 et 2,
(2) Au même chap. v. 3û et suivaus.
(3) Genèse , ch. 28. v. 19.
[h) Malianahim , Camp de Dieu , chap, 32. v. 2.
(5) PkanucL , Face de Dieu, même ch. v. 30.
(6) Genèse , ch. 31. v. 7 et 41.
1 *]6 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etC.
plus grand nombre des brebis naissaient de la coulent la plus bizarre , que Laban était convenu délaisser à Jacob.
Ainsi Jacob acquit des troupeaux sans nombre , avec des esclaves et toute sorte de bêtes de service. Laban el ses enfans en conçurent une mortelle envie contre lui; il comprit, par leurs entretiens, qu'ils étaient résolus d« lui ôter tout ce qui lui appartenait si justement, et qu'il n'y avait plus auprès d'eux de sûreté pour lui.
Il prépara donc son départ , qui fut même pressé par un Ange ; et ayant pris le temps de l'absence de Laban , il se mit en cbemin , avec ses femmes , sa famille , et tout ce qu'il avait gagné par ses longs travaux.
Laban, averti de cette retraite -, le poursuivit pour le dépouiller. Il le joignit. Mais Dieu s'étant toujours déclaré pour Jacob (1) , il se contenta de lui faire des plaintes. Jacob lui en fit de mieux fondées , sur les torts qu'il en avait soufferts , et lui remontra les justes droits qu'il avait sur tout ce qu'il emmenait avec lui.
Laban fut enfin obligé de le laisser aller avec Racîiel , tous les troupeaux , et toute la suite , que Jacob conduisit dans son Pays. Avant de se quitter, ils firent et jurèrent une alliance , en mémoire de laquelle ils dressèrent un monument d'un grand monceau de pierres, eî appelèrent le lieu , Galaad (2) , qui veut dire , le moncecw, du témoignage. Laban se retira , confus et puni de sei injustices.
Confrontons de près cette Histoire avec la Fable. L« caractère de Laomédon est le même que celui de Laban , dans toute leur conduite ; son nom même a du rapport avec celui de Laban , qui , en Hébreu , signifie une brique , et Laomédon , en Grec , veut dire une pierre. Les Grecs avaient aussi donné à la fille de Laomédon le nom ù'Hésione , du même sens que celui de Rachel } chacun, en sa langue , veut dire une brebis.
Jacob était visiblement assisté de Dieu ; il en avait des communications si fréquentes , il recevait des escortes et des visites des Anges et de Dieu même si familière' ment , qu'il n'est pas surprenant qu'il fût mis au nombre des divinités que les nations adoraient , comme son père , son aïeul , et son fils en ont été honorés en cett« qualité ; Jacob appelé Israël , c'est-à-dire , fort contre Dieu , après sa lutte contre l'Ange , est l'original sur Ie^ quel on a copié Hercule. De ce que Jacob leva pour Rachel la grosse pierre du puits , la Fable a imaginé qu'Hô^ sione était attachée à un rocher , et qu'Hercule la déli< livra. Sur ce même original , a été prise la Fable d'An,
(1) Genèse , ch. 31. v. '.
(2) lbid. v. kl et suiv.
i G. Laomèdon. 177
dromède attachée à un rocher pour être exposée à un monstre et délivrée par Perséc (1) ; avec d'autant plus d'apparence , que c'est à Joppé , ou Jaffa , ville de la Palestine (•-;) , que la Fable a placé cette exposition. d'Andromède.
Jacob venait de Gérar , Capitale de la Palestine , dont le nom veut dire , Pèlerinage ; de même on fait voyager les Dieux Neptune et Apollon , en Pèlerins , sur la terre.
11 se loua avec Laban , pour le servir ; il garda ses troupeaux ; il établit et enrichit sa maison par de longs travaux à son service , et fut frustré de la récompense qui lui avait été promise. C'est ce que la Fable a imité dans les longs travaux de ses Dieux au service de Laomèdon ; l'un , dans la garde de ses troupeaux ; l'autre , occupé à bâtir et à fortifier la Capitale , et frustrés ensuite du salaire convenu.
11 fallut enfin que Laban se vît enlever sa fille Rachel , après l'avoir promise et avoir violé sa parole et ses sermens : c'est la même suite dans la Fable ; Hésione promise , refusée , et enlevée.
Les troupeaux , qui naissaient toujours de la couleur que Laban avait choisie pour Jacob , sont les fléaux et les pertes dont les Dieux châtiaient Laomèdon. Jacob emporta ce qui lui avait été promis , et qu'il avait gagné, malgré l'injustice , la perfidie et tous les efforts de Laban pour l'en dépouiller. Laban perdit Rachel , que Jacob avait épousée , et ses troupeaux. C'est ainsi que dans la copie , Laomèdon vit piller sa maison et sa ville par Hercule , emporter ses trésors , et enlever sa fille Hésione, qui suivit Télamon , auquel elle fut mariée. Neptune, Apollon et Hercule se firent faire justice de tant de fraudes et de perfidies , comme Jacob l'avait fait.
Neptune , dans l'endroit de l'Iliade que nous avons cité , ajoute , parlant à Apollon des mauvais traitemens qu'ils avaient reçus de Laomèdon : « Avez-vous encore » oublié , qu'il voulait nous lier , et nous vendre en des « îles éloignées ? » C'est le mélange d'un trait tiré de l'Histoire des enfans de Jacob , qui , après avoir attaché leur frère Joseph , le vendirent à des marchands étrangers , pour le faire transporter en des Pays éloignés. Les originaux ne sont pas méconnaissables dans ces copies.
' (1) Ovide , au h. Hv. des Mt'-tamorphoses. (2) Pline , liv. 5. ch. 13 et 31.
CONFÉRENCE DE LA. FAELE , etc.
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