‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 49 sur 63 · XXVII. PAUIS , FILS DE PRIAM · texte numérisé non relu

XXVII. PAUIS , FILS DE PRIAM

SON JUGEMENT, ET LA RUINE DE TROïE.

Jamais aventures historiques ou fabuleuses ne furent plus célèbres que l'ont été celles du long siège de Troie par les Grecs , la destruction de cette superbe Ville , et la ruine entière du puissant Royaume et de toute la famille du Roi Priam , avec la dispersion des Troyens qui en échappèrent ; on en a fait le sujet des plus grands Poèmes , et on a orné plusieurs autres des parties qu'on en a prises.

Mais on a si fort défiguré ce sujet par les fictions et les ornemens poétiques dont on l'a chargé , que ce qu'on y a laissé d'historique a été couvert et comme enseveli sous la quantité des épisodes fabuleux , qui sont devenus le fond le plus considérable de ces ouvrages.

Tels sont le Jugement de Paris entre les trois Déesses , le Palladium fatal auquel les destinées de Troie étaient attachées , la fameuse machine de bois qui se fit ouvrir les murs de cette ville et qui y introduisit les Grecs, et quelques autres que les Poètes ont chantés.

Nous les trouvons dans Homère (1) , dans Virgile (2) , dans Ovide (5) , et chez d'autres Poètes et Mythologistes : Lucien en a fait un de ses Dialogues ; Apulée en a donné une représentation. Coluthus en a orné son Poème de l'Enlèvement d'Hélène. (4) Louis Godefroy en a composé un Poème tiré des Auteurs précédehs.

On ne trouve rien de ces épisodes dans les Histoires; et même ce qu'on y a inséré des suites de la destruction de Troie , et des établissemens des Troyens en divers lieux , passe, pour des traditions incertaines par lesquelles les Historiens ont voulu flatter la vanité et suivre les opinions des Peuples , qui se faisaient des origines fabuleuses pour y mêler quelque chose de divin.

Nous n'avons pas l'Histoire du siège de Troie par Dictys de Crète , qui , dit-on , en avait été le témoin ; celle qui porte son nom est condamnée unanimement comme supposée ; le Jugement de Paris n'y est pas même inséré ; il en est fait mention dans ce que nous avons sous le nom de Darès Phrygien , qui avait écrit l'Histoire de ce

(1) Livre dernier de l'Iliade.

(2) Livre 1. de l'Enéide.

(3) Dans ses Héroïdcs.

(!i) Au /iv, 10. de ses Métamorphoses.

a 7. Paris , fils de Pria m , e/c. 17g siège. Elicn (1) , qui vivait sous l'Empereur Adrien, dit que cet ouvrage existait encore de son temps. Celui qu'où voit aujourd'hui sous ce nom , de la traductiou de Cornélius Nepos , passe pour supposé. On y conte le Jugement de Paris comme un songe employé par ce Prince pour obtenir de son père le commandement "d'une armée navale contre les Grecs. Homère le conte , en passant , pour rendre raison de la haine de Junon et de Minerve contre Paris et contre toute sa maison ; et Virgile en marque les sentimens gravés dans le cœur de Junon , comme la source de tous les malheurs des Troyens. (2).

Priam (3) s'était rendu un des plus puissans Rois de l'Asie ; il avait plusieurs enfans légitimes , et d'autres en plus grand nombre de ses concubines; il avait orné et fortifié sa Capitale , où il avait bâti un Palais et des Temples somptueux, avec un autel sur lequel il consacra une Statue au Souverain des Dieux, et il avait placé dans la forteresse, l'effigie fatale de Pallas venue du Ciel. Les Grecs l'appelèrent Priam , c'est-à-dire , racheté , pour s'être racheté des mains de ses ennemis.

Paris , ou Alexandre, (car il avait ces deux noms,) qui était un de ses fils , fut élevé parmi des bergers , et fut berger ;4) lui-même. Dans cette profession il avait éprouvé son courage à la chasse contre les bêtes féroces, ïl s'y était aussi acquis une si grande réputation de sagesse et de justice , qu'il fut choisi par Jupiter , pour arbitre du mérite et du prix de la heauté, entre la Déesse de la puissance , la Déesse de la sagesse, et la Déesse de la volupté. Ces trois Divinités se présentèrent devant lui, sur le haut mont Ida , ( quelques-uns ont dit que ce fut en songe et dans le sommeil ; les Poètes content qu'il était éveillé. ) Elles lui étalent leurs attraits et leurs avantages , elles n'épargnent ni caresses ni promesses pour obtenir la préférence. Junon veut le gagner par la promesse d'un grand Empire , de richesses immenses et d'un grand pouvoir. Minerve l'assure qu'elle le remplira de sagesse , de connaissances , de prudence et de vertus. Vénus lui offre les plaisirs de l'amour, et la possession de la plus belle femme de l'univers. Paris (5) écoute et

(1) Histoires diverses d'Elien , liv. 11. ch. 2.

(2) . . . . Manet altâ mente repostum

Judicium Paridis. JEneia. EIHygin, liv. 1. Fab.,92.

(3) Darès Phrygien , au commencement de son Histoire. Cicéron au 1. liv. des Tusculanes , n. 85. Apollodore,liv. 3. de sa Bibliothèque.

(£l) Ab Joue demissum Palladium, et in Ilio expositum. Apollodore , au liv. 3. de sa Bibliothèque.

(5) Pastor ciim tralieret per fréta. Horace , Ode 15. du liv. 1.

(6) Uœsitat ergo animo juvenis perptexus et anceps

Quidfaciat , de qua judicium illeferat:

l8o CONFÉRENCE DE LA. F AELE , etc.

compare ces offres et ces avantages ; il hésite , il est retenu quelque temps par l'habitude de la sagesse, dans laquelle il avait vécu, et par l'ambition qu'il avait ressentie jusqu'alors ; mais enfin entraîné par les caresses de Vénus et par les charmes de ses promesses, il lui donne le prix. Il préféra la volupté à la sagesse et à la puissance, et s'attira l'indignation des Divinités méprisées.

Quand il fut reconnu fils de Priam , et dans la prospérité , il enleva Hélène femme de Ménélas Roi de Sparte , qu'il emmena par l'Egypte à Troie. Dès lors il perdit la sagesse , la justice , et le courage ; il causa la destruclion entière de cette capitale , qui fut brûlée , de tout le Royaume et de toute sa maison , dont il ne resta que de misérables ruines et une triste mémoire. (1) Les enfans du Roi y furent massacrés sous les yeux de leur père. Les Troyens qui échappèrent aux fureurs de cette longue guerre , et qui survécurent à la ruine de leur Pays , furent exilés (2) , captifs et dispersés chez leurs ennemis , comme il leur avait été prédit par les devins. Les Dieux conservèrent néanmoins des restes de ce Peuple , en considération de leur piété , pour rétablir la Religion de leurs Ancêtres et fonder un Royaume encore plus florissant que celui de Priam. (5)

L'esprit , la suite et l'assemblage de tons les traits de cette célèbre Fable , en font découvrir l'original dans la célèbre Histoire de Salomon , fils du Roi David ; il n'y a qu'à rapprocher ces traits et quelques autres endroits de l'Histoire Sainte ; nous dissiperons ensuite les scrupules de Chronologie qu'on pourrait y former.

La Fable a mêlé plusieurs traits de Priam avec ceux de Paris , comme elle a pris de l'Histoire des traits de David et de ceux de Salomon.

David avait eu de plusieurs femmes et concubines quantité d'enfans , dans lesquels il fut malheureux ; il tomba dans le crime pour l'enlèvement d'une femme qu'il ravit à son mari ; il en fut puni , il vit tout Israël (4) révolté contre lui , ou ravagé par une peste (5) prodigieuse. Il avait été Rerger dans sa jeunesse , ce qui a fait faire Paris aussi Berger dans la Fable , et il donna à tout

Vincere erant omnes dignœ , judexque verebar

Non omnes causam vincere posse suam. Ovide , clans l'Epître de Paris à Hélène.

(1) Et campos ubi Troja fait. Au 3. liv. de l'Enéide.

(2) Diversa exilia ci diversas qnœrere terras , Auguriis agimur Divûm. lbid.

(3) Dictys de Crète , vers la fin du 3. liv. [Il] Livre 3. des Rois , ch. 20. v. 2.

(5) Livre 1. des Rois , ch. 17.

27- Paris y fils de Pria m , etc. 181 son Peuple le nom de racheté (1) , après avoir été chassé lui-même deux fois de Jérusalem.

Salomon, son successeur, et paisible possesseur de son Royaume, qui était alors entier et dans sa plus grande splendeur (2) , épousa une fille de Pharaon Roi d'Egypte, et l'emmena à Jérusalem. Il agrandit celte ville ; il bâtit des Palais magnifiques, et le superbe Temple pour y offrir des sacrifices à Dieu ; il y fit porter l'Arche et le Tabernacle de l'Alliance, dontDieu même avait donné le modèle.

Un jour, après qu'il eut sacrifié sur un autel de Gabaon, dont le nom signifie Lieu élevé , pour demander à Dieu ce qui lui était le plus nécessaire , Dieu se fit voir à lui dans un songe ; il lui représenta les avantages d'une longue vie abondante en richesses , et en toute sorte de commodités et de plaisirs ; ceux d'un grand pouvoir et d'une vie glorieuse , qui lui soumettrait tous ses ennemis ; et ceux de la sagesse , qui lui ferait gouverner son peuple avec justice et suivant les ordres de Dieu ; ( c'est l'original d'où la Fable a pris ses trois Déesses ; ) il lui donna le choix de ces avantages. Salomon choisit le cœur docile aux lois de Dieu , avec la sagesse pour conduire son Royaume , et pour discerner entre le bien et le mal. Cette demande plut au Seigneur , qui lui donna l'intelligence et la Sagesse qu'il avait préférée , et de plus les richesses et la gloire au-dessus de tous les Rois. Salomon (3) fit éclater cette sagesse dans ses jugemens et dans toute sa conduite. C'est sur quoi on a donné une pareille réputation à Paris avant qu'il se laissât séduire par Vénus.

Après qu'il eut fini le Temple , son Palais et tous ses grands ouvrages , le Seigneur (4) lui apparut une seconde fois , et lui promit que s'il n'abandonnait pas la sagesse , la justice , et l'observation de ses Lois , il établirait son trône pour toujours dans sa postérité ; si au contraire il s'en détournait, Dieu exterminerait sa maison et son Peuple , il rejetterait le Temple , et ferait de son Palais un exemple terrible de sa justice , qui ferait crier à ceux qui passeraient devant le lieu où il était bâti : Comment le Seigneur a-t-il fait périr cette terre et cette maison ?

Salomon demeura encore quelques années attaché à la sagesse ; ensuite il se laissa gagner par l'amour des femmes (5) ; il en fit venir d'étrangères , non-seulement la fille de Pharaon , mais plusieurs autres de diverses

(1) Livre 2. des Rois , cli. 7. v. 23.

(2) Livre 3. des Rois , cli. 3 et lx.

(3) Au même chap. 3. des Rois.

{>{) Livre 11. des Rois , cil. 0.

(5) Chap. 11. du même liv. des Rois.

Î02 CONFERENCE DE LA. FABLE, etc.

nations, de Sidon , des autres Provinces de Chanaan , et d'ailleurs , auxquelles la Loi lui défendait de s'allier. ( C'est d'où a été pris l'enlèvement d'Hélène par Paris , après qu'il eut abandonné la sagesse. ) L'amour de ces femmes acheva de faire perdre la sagesse à Salomon , et le pervertit jusqu'à lui faire suivre des Dieux étrangers , à adorer Vénus Déesse des Sidoniens (i) , et jusqu'à lui bâtir des Temples. ( Voilà Vénus, que Paris dans la Fable préfère aux autres divinités. )

Ces crimes allumèrent la colère de Dieu contre Salomon; il lui fit annoncer (2) qu'il déchirerait son Royaume et le ferait passer en d'autres mains ; il lui suscita bientôt des ennemis , qui firent séparer dix tribus des douze qui le composaient. (3)

Roboam son fils ne régna pas long-temps en paix sur les deux Tribus qui lui restaient. La cinquième année de son règne, Sésac , Roi d'Egypte, vint à Jérusalem. (4) îl y entra , emporta les trésors du Temple , ceux du Roi, et pilla toutes les richesses de cette Ville. Ses Successeurs (5), à peu d'intervalle près, furent presque tous malheureux. Le Peuple Juif fut dispersé , exilé et captif parmi les nations , comme il avait été prédit. ( La Fable 0 copié ces prédictions et ramassé ces malheurs. )

Comme dans l'Histoire, Dieu irrité abandonna son Peuple , le rejeta avec le Temple et leurs Sacrifices; ainsi dans la Fable (6) , tous les Dieux qui avaient soutenu l'empire de Troie , s'en retirèrent et abandonnèrent les Temples et les autels. (7) Les Divinités de la puissance et de la sagesse , et le Maître même des Dieux se déclarèrent contre ce Peuple et contre ses Princes.

Dieu avait aussi prédit en même temps à son Peuple , qu'en considération de la piété de David , des Rois sortiraient de la même race, qu'il en sortirait un nouveau Peuple et un nouveau Royaume , bien plus étendu et plus illustre que n'avait été celui de David et de Salomon ; que la gloire de la dernière Maison effacerait celle de la pre-

(1) Venus Syria Astarte vocatur , quem Âdonidi nupsisse traditum est. Cicero , de naturâ Deorum , lib. 3. n. 59.

(2) Par le Prophète Abias , liv. 3. des Rois , ch. 12. v. 29.

(3) Chap. 11. du même liv. 3.

(ù) Au même liv. 3. ch. 14. v. 25.

(5) Livre U. des Rois , ch. 15 , 17 et 20.

(6) Excessere omnes , adytis arisque relictis ,

DU quibus imper ium hoc steterat. Au 2. liv. de l'Enéide.)

(7) Apparent dirœ jades , inimicaque Trojcc Numina magna Deûm.

Jlic Juno , etc.

Jam summas arces Tritonia , respice , Pallas

Insedit , etc.

lpse Pater Uanaïs animos vircsque secundas

SuMcit. Ibid.

27. Paris , fils de Priam, etc. t83 mière (1) ; que ce nouveau Royaume serait éternel, et assujettirait tous les Rois de la terre. Pour imiter ces Prophéties, la Fable a fait prédire de même, que les destins avaient réservé des descendons de ces Princes Troyens en considération de leur piété , pour rétablir ailleurs le culte de leurs Dieux , et fonder un nouvel Empire , bien plus puissant que n'avait été celui de Priam. (2) Le grand Jupiter leur promettait un Empire sans bornes et sans fin ; et tous les Dieux des Troyens firent la même promesse au pieux Enée.

L'esprit de la Fable est de représenter , comme a fait l'Histoire (3) , les avantages de la sagesse , et les malheurs que son mépris et la passion des voluptés attirent; c'est ce que les Poètes ont copié à leur manière , en suivant les traits du fond de l'Histoire. Ils ont même embelli leur Fable de plusieurs autres traits tirés d'autres endroits de l'Histoire Sainte.

La Chronologie de temps si reculés et si obscurs , ne peut être qu'incertaine , puisqu'on n'a point d'Historien qui ne soit postérieur de plusieurs siècles à ces aventures. Les Grecs et les Romains convenaient qu'ils n'avaient rien d'historique, rien que de fabuleux, avant la première Olympiade (4) qui ne commença que plus de 450 années après la ruine de Troie , de 240 après Salomon, et de 776 avant Jésus-Christ. Plutarque dit (5) qu'on ne trouve aucun monument certain des Grecs avant la Guerre de Troie.

Pour le temps de Salomon , rien ne peut être plus certain que ce qui en est rapporté au troisième Livre des Rois (cliap. 6) : que, depuis la sortie d'Egypte sous Moïse , jusqu'au temps que ce Roi commença à bâtir le Temple , il y avait 480 ans.

Suivant la commune opinion , la prise de Troie est placée 180 ans avant le règne de Salomon ; mais ce règne a précédé Homère de trois siècles , suivant l'opinion de quelques Savans ; et toujours de plus d'un siècle suivant ceux qui en disent le moins. Ce que l'on a du supposé Dictys de Crète, ne fait aucune mention du Jugement de

(1) Magna erit gloria domâs istius plus quàm primœ. An chap. 2 du Prophète Aggée. Cujus regnum scinpitcrnum est, et omnes lièges servient ci , et obedient. Ch;ip. 7. de Daniel.

(2) Jlis ego nec metas rerum , nec tempora pono : Jmperium sine fine decli. An 1. liv. de l'Enéide.

(3) Nos te, Dardanià incensd , iuaque arma sceuti... Iidem venturos lollcmns in asirà nepotes ,

Imper itrmque urbi dabimus. Au 3. liv. dePEiwîïdc.

[ti] Vsque ad Olympiades niltil exploration in historiâ Grœcorum invenitur, sedomnia confusis conscripla tcmpqribits. Africanus. 3. Annal, in Eusebio , lib. 10. cap. 3. ( Vairon , de même. )

(5) Au commencement de la vie de Thésée.

l84 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etC.

Paris ; et l'on ne sait en quel temps était Darès Phrygien, ni dans quel temps a été supposé ce qui paraît sous son nom , où ce Jugement est rapporté comme un songe. Il y a autant d'incertitude à fixer le temps d'Homère. Pausauias (1) y a trouvé tant de variété dans les Auteurs, qu'il n'a su qu'en juger. Il nous suffit que l'on convient que Salomon était au moins plus d'un siècle avant Homère , qui a écrit plus de deux siècles après la prise de Troie , et qui est le plus ancien Ecrivain de ce fameux siège.

L'Arche d'Alliance qui était une espèce de coffre fait d'un bois incorruptible par l'ordre et suivant le modèle que Dieu même en avait donné , et dont les prodiges étaient célèbres , a fourni plusieurs idées à la Fable. Les Israélites la gardaient religieusement comme un gage précieux de la protection de Dieu ; mais après qu'ils eurent été battus par les Philistins (2) , un mauvais conseil leur suggéra de la tirer du lieu où elle était gardée , pour la porter dans leur camp. Ils furent défaits pour avoir exposé l'Arche ; elle fut prise , et l'on compta dès lors, qu'Israël , en la perdant , avait perdu toute sa force et toute sa gloire.

De là s'est formé le fameux Palladium, (effigie de Minerve , ) envoyé du Ciel (5) , placé au haut du Temple qu'on avait bâti dans Troie à cette Déesse. Les Oracles avaient prédit que cette Ville serait imprenable tant qu'elle conserverait ce gage de la protection de la Déesse (4) , et que les Troyens seraient perdus dès qu'ils le laisseraient emporter hors de leurs murailles. Les Grecs instruits de ces Oracles (5) détachèrent deux de leurs Chefs , qui, avec le secours de quelques Troyens , gagnèrent les gardes de cette effigie et se la firent livrer. Aussitôt les Devins (6) publièrent que la ruine de Troie était inévitable.

L'Arche , dont la prise avait si fort réjoui les Philistins , devint , quand elle fut parmi eux , le sujet de leurs afflictions. (7) Sa présence renversa leurs idoles ; les habitans de la Ville d'Azot où elle fut portée furent frappés de plaies et de douleurs horribles dans les parties secrètes du corps. La Ville et le voisinage étaient rava-

(1) Dans ses Béotiques.

(2) Livre 1. des Rois , c. û.

(3) Dictys de Crète , liv. 11. de son Histoire.

[U) Apollodore , dans sa Bibliothèque , et Noël le Comte , dans sa Mythologie , liv. Ix. c. G.

(5) Au même liv. 5. de Distys de Crète , ch. 22. et au ch. Zh. de Conon , rapporté dans le Code 186. de Photius.

(0) Nempe capi Trojam, prohibebant fat a sine Mo. Au 13 liv. des Métamorphoses d'Ovide.

H) Liv. 1. des Rois , ch. 5.

27- Paris , fils de Priam , etc. 1 85 gés par la mort , tous les lieux où on la promena en furent également frappés. Enfin les Philistins se virent forcés de renvoyer l'Arche chez les Israélites ; et par l'avis de leurs Prêtres et des Devins ils firent faire des figures d'or des parties dans lesquelles ils avaient été frappés , pour les offrir à Dieu et lui demander grâce en renvoyant l'Arche et ces figures avec tout l'honneur qu'ils purent imaginer. (2) Ils la firent porter jusques chez les Bethsamites, qui la reçurent avec les plus vives démonstrations de joie. Les fléaux des Philistins cessèrent ; mais les Bethsamites ayant voulu considérer l'Arche de trop près , le Seigneur en fit mourir cinquante mille. Voyons les copies dans la Fable.

Pausanias , dans ses Achaïques, conte que les Grecs trouvèrent dans Troie une Arche où l'effigie d'un Dieu était enfermée ; que cette effigie avait été donnée à Dardanus par Jupiter même, et qu'Eurypyle , petit -fils d'Hercule , un des Princes Grecs , ayant ouvert ce coffre , par la curiosité de voir l'effigie , en avait d'abord perdu l'esprit ; sur quoi l'Oracle de Delphes consulté avait répondu , que là où il trouverait des hommes qui sacrifieraient avec des cérémonies et un culte différens de ceux des autres Nations, (il ne pouvait entendre par-là que les Juifs , ) il déposât cette Arche et la dédiât à la Divinité qui y serait représentée. Ce qu'Eurypyle ayant fait } il fut remis dans son bon sens. On a aussi attribué les infortunes des principaux Chefs des Grecs , persécutés des Dieux après la ruine de Troie , à l'enlèvement du Palladium fatal ; qu'on fait rendre à Enée par Diomède , poussé sur les côtes d'Italie, et garder ensuite religieusement à Rome par les Vestales. (3)

Les Fables ont ajouté,comme le remarque Bochard (4) , que Bacchus irrité contre les Athéniens qui ne l'avaient pas reçu avec assez de pompe , lorsqu'il leur fut porté de la Béotie, les avait frappés de maladies et de douleurs violentes dans les parties secrètes de leurs corps , et que tous ceux qui en étaient attaqués périssaient , jusques à ce que , par ordre d'un Oracle , ils offrirent à ce Dieu des réprésentations des mêmes parties dans lesquelles ils avaient été frappés. Peut-on méconnaître dans ces copies l'original des maux envoyés aux habitans d'Azot et aux Bethsamites , et des remèdes que Dieu leur fit enseigner ?

La Fable semble aussi avoir emprunté des effets prodi-

(1) Chap. 0. du môme liv. des Rois:

(2) lu Achaîcis.

i'3) Dcuvs d'Halicarnassc , en son premier liv. (6) In Chanaau , lib. 1. cli. 18. et Noël le Comte , liv. 5. de sa Mythologie., en. 13. de iiacdiw^

l86 CONFÉRENCE DE LA. FABLE, etc.

gieux de l'Arche , l'idée du fameux Cheval qui fit prendre Troie ; ce n'était qu'un grand coffre de bois, que Paléphate, très-ancien et docte Grammairien Egyptien ou Grec , met au nombre des narrations fabuleuses qui ne méritent aucune foi. A la seule approche de l'Arche , les murailles de Jéricho tombèrent d'elles - mêmes , comme si les habitans eussent travaillé de leur côté à les renverser (i) ; les Israélites entrèrent dans la "Ville sans résistance ; ils firent un carnage horrible des habitans ; ils réduisirent la Ville en cendres; la seule îlahab , avec ses parens réfugiés chez elle , fut exempte de la ruine générale , comme on le lui avait promis , pour avoir favorisé les Israélites.

Sur cela la Fable a imaginé ce Cheval suggéré par la Déesse de la Sagesse (2) , comme l'Arche avait été ordonnée par la Sagesse Divine. Il avait aussi été prédit (3) aux Grecs , que le dernier coup fatal à la Ville de Troie, d'où suivrait sa prise et sa destruction, devait venir d'un Cheval de bois qui en renverserait les murs. Les habitans qui voyaient sans frayeur approcher cette machine , parurent aider eux-mêmes à détruire les murs de leur Ville (4) pour l'y recevoir ; les Grecs entrés sans obstacle, la mirent à feu à sang : les maisons , les temples et tous les édifices ne furent qu'un bûcher pitoyable. Enée et Anténor seuls furent sauvés dans leurs maisons avec ceux des leurs qui s'y étaient réfugiés , parce qu'ils avaient été d'intelligence avec les Grecs. Le rapport de cette copie à l'original est sensible.

Jetons les yeux sur la punition d'Oza , frappé d'une mort subite pour avoir eu la témérité de porter la main sur l'Arche lorsqu'elle parut chanceler , dans le temps que David (5) avec tout le peuple jouait des instrumens et chantait en l'honneur de Dieu, devant elle.

Considérons ce châtiment , duquel David et tout Israël furent effrayés ; nous y reconnaîrons sans difficulté l'original de la mort de Laocoon , qui , suivant la Fable (6) , courut sur la machine fatale et lui donna un

(1) Josué, chap. 6 ; Histoire des Juifs , par Josèphe , liv. 5. ch. 1.

(2) Instar montis equum divind Palladis arte JEdificant. Enéide , liv. 2.

(3) Suivant l'histoire du prétendu Dictys de Crète, liv. 5. ch. 23. et au ch. 1h de Conon , Code 186. de la Bibliothèque de PhoMus.

(Zl) Dividimus muros , et mœnia pundimus urbis. Enéide , liv. 2.

(5) 2. Livre des Rois , ch. 6. v. 6 et 7.

(6) . . . . Validis ingcntem viribus liastam

In tutus , inque feri curvam compagibus alvum Contorsit ; stetit illq tremens , etc.

.... Circum pueri innuptœque puellœ Sucra canunt , etc.

Tarn verô trcmefacta novus per pectora cunctis Insinuât puvor ; et scelus cxpendisse meventem Laocoonla ferunt. Euélde , liv. 2.

27- Paris , Jiis de Priam, etc. 187 coup qui la fit chanceler , pendant que tout le Peuple Troyen chantait des hymnes à la louange des Dieux ; ce qui fut dans l'instant suivi de sa mort par un châtiment qui épouvanta tous les Troyens. La Fable tournant cette aventure à son système, semble avoir voulu conserver dans le nom de Laocoon (1) , qui veut dire une voix forte, le sens d'Oca , qui , en Hébreu , signifie force. ■ Dans une autre endroit de l'Histoire Sainte (2) , comme le Prophète Balaam allait avec les députés des Madianites pour maudire l'armée des Israélites , l'ànesse qui le portait ayant aperçu un Ange qui venait à son maître, se tourna , sans que tous les coups que celui-ci lui donnait pussent la faire avancer, et elle se laissa tomber sous lui. Dieu ouvrit la bouche à cette finesse, et lui fit dire avec des paroles bien articulées : Pourquoi me frappez-vous si fort ? vous avais-je jamais manqué jusqu'ici, ou rien fait de semblable ? pouvez-vous fuir l'exécution des ordres de Dieu ? Balaam cependant poursuit son chemin , mais il ne put aller contre ces ordres ; les Madianiles furent défaits par les Israélites , passés au fil de l'épée , et Balaam périt avec eux- (3)

C'est d'où Homère peut avoir pris l'idée et la hardiesse (qu'on lui a reprochées et qui paraissent contre l'esprit de ses fictions ) , de faire parler un des chevaux d'Achille. (4) Il allait au combat, plein d'ardeur sur son chariot, il pressait ses chevaux d'une voix menaçante, lorsqu'un d'eux lui parla distinctement , dans le même sens de l'ànesse de Balaam , pour se plaindre et s'excuser , en lui représentant qu'il n'avait rien à leur reprocher , mais qu'avec tout leur zèle pour le servir, il n'était pas possible de résister à la volonté des Dieux. Achille continua sa course au combat, et peu de temps après il y fut tué.

Les noms que les Poètes ont donné aux fleuves de- Troie sont de leur invention. Celui de Simoïs a été formé sur le sens du nom du Jourdain , qui dans la Langue Phénicienne signifie Fleuve du Jugement. Simoo , en Grec , veut dire reprendre , corriger ; ils ont dit le Fleuve de correction , pour suivre dans sa signification le nom du fleuve de Jérusalem.

Le Scamandre , autre ileuve Poétique de Troie , veut dire un canal , une fosse, où tant d'hommes furent ensevelis ; du Grec scamma , qui veut dire canal, et andros,

(1) Lako, en Crée , je fais retentir ma voix.

(2) Chap. 22. des Nombres ; et liv. tt. ch. 2. de l'Histoire des Juifs de Josèphe.

(3) Ch. 23 , 24 et 31. des Nombres.

(4) Livre 19. de l'Iliade, sur la fin.

I 88 CONFERENCE DE LA. FABLE, etC.

homme; on croit que c'est le même qu'ils ont appelé Xantlius , du Grec Xantlws , rouge , comme qui dirait , rougi de sang.

Le nom (CHermione donné à la fille de Ménélas et d'Hélène , est le nom Phénicien de la femme de Cadmus , du mont Hermon dans le Pays de Chanaan , d'où Cadmus se sauvant dans la Grèce y porta les Religions et les connaissances des Phéniciens , comme Orphée y avait porté celle des Egyptiens, (i)

Le nom de Priam , Grec , veut dire racheté; c'est aussi le nom que David avait donné à son Peuple. David, en Hébreu, veut dire aimé , et Alexandre , qui était l'autre nom de Paris , veut dire charitable et secourable.

Scdomon , c'est-à-dire, qui aime la paix , et Parisos , Grec, qui aime l'égalité et l'union. C'est aussi le caractère que lui donnent les Poètes qui l'ont chanté : Goûtez (1) , lui disent-ils , les plaisirs de la paix ; laissez les périls de la guerre à ceux qui cherchent de la réputation par une mort sanglante ; on lui fait tenir à lui-même un pareil langage. (2)

Le nom de Miclwl , femme de David , veut dire la seule parfaitement belle ; c'est aussi par où a été défigurée et caractérisée Hélène , femme de Paris , connue pour la plus belle de toutes les femmes. David n'eut point d' enfans de Michol (3) ; la Fable dit que Paris n'en eut point d'Hélène.

Le père de David était Isaï, qui , en Hébreu, veut dire être (4) ou existant ,• on a donné au père d'Achille un nom du même sens ; c'est Pelée, formé de Pelo ou Pelomaï , qui veut dire je suis, et à l'infinitif, être.

Le nom de Philistins , sur lesquels David conquit Jérusalem , veut dire , en leur langue , foulé aux pieds , dispersé, ruiné. Le nom de Troyen veut dire blessé , abattu du verbe Grec Troo, blesser.

(1) Bella gérant alli. Ovide.

Otia tutus agas , onerosa relinquc pericla. Poème du Jugement de Paris, par Godefroy.

(2) Non sunt mihi bellica cuvce munera , etc. Ibid.

(3) Livre 2. des P.ois , ch. 6. v. dernier. [h) Ens vel existens.

CONFÉRENCE DE LA. FAELE , etc. 1 89

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