‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 51 sur 63 · Des Sacrifices. io · texte numérisé non relu

Des Sacrifices. io

chair des bûtes , ni après l'établissement de l'Idolâtrie, que l'on commença seulement de sacrifier des animaux. L'usage de pareils Sacrifices précède toutes ces époques dans la vraie Religion.

Ce sont donc les Sacrifices ordonnés de Dieu et pratiqués dans tous les temps , même avant la Loi de Moïse et avant le commencement de l'Idolâtrie , qui sont l'original de tous les Sacrifices établis clans la suite ; ceux-là n'ont jamais changé , ni souffert aucune altération , soit par le temps , soit par le mélange des IVations , "jusqu'au Divin Sacrifice dont tous les autres n'étaient que la figure. Au lieu que les Sacrifices offerts aux Démons par les Païens, étant des copies forgées parla suggestion de ces Esprits d'erreur et parles fantaisies des hommes, ont été sujets aux variations , aux excès , aux indignités, aux cruautés , et à tous les défauts par lesquels ils ont corrompu et défiguré ce qu'ils avaient pris du divin original. Aussi les Egyptiens et les autres Peuples qui avaient eu et entretenu d'abord plus de commerce avec les Juifs, et, après ceux-là, les Grecs et les Romains, ont conservé plus de conformité dans leurs cérémonies et leurs Sacrifices avec les cérémonies et les Sacrifices des Juifs , comme on le voit dans les Historiens dont nous rapporterons quelques particularités. Au contraire, les Sacrifices des Perses, des Scythes et autres Barbares, comme Hérodote les décrit, en sont bien plus différens, et ont beaucoup moins de rapport avec ces premiers Sacrifices qui sont les originaux de tous les autres, ainsi que nous le verrons.

Dans les commencemens de la Religion païenne , on n'offrait aux Dieux que des fruits de la terre , du lait, de la farine , des gâteaux ou des épis de blé rôtis , de l'huile , des fleurs , des parfums. Ce premier usage se conserva quelque temps et avec diversité parmi les Nations. Pline remarque qu'encore de son temps il était observé dans plusieurs Pays. (0

Platon (2) atteste qu'on n'immolait point anciennement d'animauxen l'honneur des Dieux, dans le temps que les hommes n'en mangeaient pas ; qu'on leur offrait seulement des fruits de la terre , des gâteaux arrosés de miel , et des choses de cette espèce , et qu'on regardait comme impie de manger de la chair des bêtes et de souiller les autels de leur sang. (5) Pausanias nous apprend

(1) Verum et Dits lacté rusiici multœque gentes supplicant , et molâ tanlum salsd litant. Pline , dans la Préface de sou Histoire naturelle.

(2) Au 6. liv. de ses Lois.

(3) Vcsci carnibus et Dcorum aras imbuere sanguine impium videbatur. Ibid.

194 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

de même , que c'était la coutume des Anciens (1) , et que Cécrops, qui le premier appela Jupiter Souverain, ordonna qu'on l'honorât dans Athènes suivant cet usage. (2)

On en voit la confirmation dans plusieurs autres Auteurs , et particulièrement dans Ovide , au sujet du culte qu'on rendait à la Déesse Cybèle. « (3) Ce n'était, dit- » il, qu'avec du lait et des fruits que la terre portait » d'elle-même , qu'on lui faisait des offrandes ; on y » mêle du lait caillé avec des herbes bouillies , afin que » cette première Mère des Dieux y reconnaisse la nour- » riture de nos premiers pères. »

Plusieurs raisons autorisaient chez les Nations cet usage de n'offrir dans les commencemens que des fruits de la terre , et non des Sacrifices d'animaux. Le culte de la vraie Religion avait commencé de même par Caïn , qui le premier fit des offrandes de ce que lui produisait la terre qu'il cultivait ; et comme les fruits de la terre furent la première et long-temps la seule nourriture des hommes , ils offraient aux Dieux de ce qu'ils mangeaient, et s'abstenaient de sacrifier ce qu'ils s'abstenaient de manger. D'ailleurs cette sorte d'offrande était bien plus aisée à chaque particulier, soit pour l'appareil , soit pour la dépense. Enfin il s'y mêla de la croyance ridicule du passage réciproque des âmes , des corps des hommes dans les corps des bêtes , et des corps de celles-ci dans les corps des hommes , et que ces âmes étaient une portion de la Divinité ou de l'âme du monde. Telle fut l'opinion de Pythagore , fort répandue chez les Nations , rapportée par Ovide (4) , et confirmée par Platon , qui , dans l'endroit que nous avons cité, traite d'impiété de manger ou d'immoler des bêtes. Ceux qui en vinrent jusqu'à les adorer, n'avaient non plus garde de les faire servir à leur nourriture ou à leurs Sacrifices. Ce fut aussi pour combattre ces deux erreurs de la transmigration des âmes et de la divinité des bêtes , comme quelques-uns l'ont cru , que Dieu voulut qu'on lui en immolât.

Hérodote , dont la patrie , qui était la ville d'Halicarnasse dans la Carie , était une colonie des Grecs , et qui

(1) Prlsco parenturn ritu. Pausanias , in jEliacis.

(2) Cecrops càm primas Jovem cognomine Suprcmum appellasset , nihil vitâ prœditum ei immolandum cluxit , sed libâ tantum patriâ. Pausanias , in Arcadicis.

(3) Lacté mero vctercs usi narrantur et herbis ,

Sponte suâ si quas terra ferebat , ait. Candidus elixœ miscetur caseus herbœ ,

Cognoscat priscos ut Dca prisca cibos. Ovid , au Zj. liv. des Fastes. (Û) . . . . Quoslibct occupât art us

Spiritus, èque feris humana in corpora transit ,

Inque feras noster , etc. Ovide , au 15. liv. des Métamorphoses:

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pour s'instruire , à ce qu'il nous dit , avait voyage dans l'Egypte , dans la Phénicie , et à Tharse , colonie des Phéniciens dans la mer Egée , enseigne que les Egyptiens furent les premiers qui dirent que l'âme était immortelle. ( lis devaient sans doute cette connaissance aux Hébreux (1) comme tous les autres que nous remarquons dans le cours de cet Ouvrage. ) Cet auteur ajoute (2) qu'ils y mêlaient aussi la croyance que cette ame séparée du corps par la mort , passait en divers autres corps durant trois mille années ; que les Grecs s'étaient attribué l'invention de ces connaissances , et qu'il sait les noms de ceux d'entr'eux qui ont voulu usurper cet honneur. Kous voyons par l'attestation de ce témoin bien instruit et non suspect, que les grandes vérités de la Religion avaient commencé d'être connues par les Egyptiens qui les avaient altérées , et que les Grecs ne les tenaient que des Egyptiens , quoiqu'ils voulussent passer pour en être les premiers auteurs.

Cette opinion de la transmigration des âmes était apparemment née dans l'esprit des Philosophes Païens par un sentiment confus et par la vue des désordres que le péché originel a causés dans nos âmes , où, parmi les grands sentimens et les hautes impressions de leur divine origine , il a répandu des inclinations et des passions semblables à celles des bêtes. Ce qui paraissait incompréhensible à ceux qui , sans connaître cette cause , voyaient tant de bassesse avec tant de sublimité et tant de contrariété dans ces âmes qu'ils reconnaissaient émanées de la Divinité , et comme en étant une portion. (3} « Ils étaient, dit saint Augustin, frappés de ce pro- » dige, et ils en ignoraient la cause. (4) » Ils sentaient la noblesse de l'âme , l'élévation de ses sentimens , de ses désirs et de ses lumières ; et avec cela son ignorance, ses faiblesses , ses désordres et son éloignement du souverain Bien pour lequel elle se sent faite : ils savaient qu'elle est l'ouvrage de Dieu tout bon et tout juste ; et cependant les misères de la vie et la voix de la nature les instruisaient que cette vie est un état de condamnation et de supplice. Ainsi , à défaut de pouvoir démêler le

(1) Il a été déjà observé combien les Hébreux et les Egyptiens avaient été môles ensemble par le long séjour des premiers dans l'Egypte, de sorte que le plus souvent on confondait ces deux nations , et que les Hébreux étaient pris pour Egyptiens.

(2) Hérodote, dans son second livre, n" 123.

(3) Divinœ particulam aurœ unde quidquid venii co iterum redit; spiritus quidcm Cœlo , corpusque terrce. Euripidcs , in Phœnissis.

, Ccdit item rétro de terra quod fuit ante ,

In terrant, ; sed quod missum est ex œt/ieris orix ,

M rursum Cœli fulgentia tecta rcceptant. Lucretius, lib. 2.

(4) Rem viUerunt ; Causant nescierunt, S. Augustin.

I96 CONFÉRENCE DE LA. F A. BLE , etC.

péché originel qui concilie ces contrariétés prodigieuses, ils forgèrent une autre espèce de péché originel conctracté par les âmes avant qu'elles entrent dans les corps des hommes. C'est ce que les Païens ont reconnu eux-mêmes , suivant la remarque de Cicéron dans un dialogue d'Hortensius allégué par saint Augustin , où Cicéron dit « (1) que leurs anciens Poètes et Théolo- » giens ont entrevu quelque chose de la vérité, lorsque » toutes les erreurs et les misères de la vie des hom- » mes leur ont fait penser qu'en naissant nous étions » chargés d'expier , par ces misères , des crimes que nous » avions commis dans une vie précédente , et que ces » crimes avaient obligé la Justice divine d'attacher nos » âmes à nos corps , par un supplice semblable à celui » que des tyrans avaient fait souffrir à des hommes qu'ils » attachaient à des cadavres. » Mais comme cette autre vie avant celle-ci n'est qu'une imagination chimérique , on ne peut, avec saint Augustin , qu'y reconnaître les effets du péché originel.

Les Païens passèrent cependant bientôt aux Sacrifices des animaux , pour copier ceux de la véritable Religion. Aussi trouvons-nous dans leurs plus anciens Auteurs , que ces Sacrifices étaient déjcà établis ; ils remarquent seulement qu'ils ne l'étaient pas de même dans ce qu'ils appellent les premiers temps , où l'on n'ensanglantait pas , disent-ils, les Autels du sang des taureaux égorgés avec injustice et avec impiété. (2) Mais comme leurs Sacrifices n'étaient pas réglés par la vérité éternelle, ils furent sujets à toutes sortes de variations. De là , après les animaux, dont on se nourrissait et qu'on avait coutume d'immoler, on en vint à en immoler d'autres qui semblaient n'être faits que pour le service des hommes , et non pour leur nourriture , comme des chevaux (3) , des chiens, des ânes, et de toute espèce d'animaux et d'oiseaux. Moïse au contraire n'avait destiné aux Sacrifices que les animaux dont on mangeait dans l'usage ordinaire ; ce qui ne changea jamais chez les Ministres de sa loi. Les Sacrifices de cette Loi divine, toujours les mêmes , conservèrent l'offrande des fruits , de la farine ,

(1) Ut qui nos ob aliqua scelera siiscepta in vitâ super tore , pœnarum luendarum causa natos esse dixerint , aliquid vidisse vidcantur. Et ( ut quondam apud crudeles Hetruscos ) sic nostros animos cum corporibus copulatos , ut vivos cum mortuis esse conjunctos. Ex Cicérone. S. August. contra Julianuru Pelagiaiium lib, 5. c. 15 et seq.

(2) Taurorum cœde immeritâ non ara madebat.

(3) Quid tuti supcrest ? etc.

Plaçât equo Persis radiis Hyper iona cinctum».» Exla canum Triviœ vidi libare Sabœos...

Cœditur et rigido custodi ruris asellus.... Tut a diu et volucrum proies tum deniquc ciesa est. Ovide , au 1. liv. des Fastes.

a8. Des Sacrifices. 197

des gâteaux avec de l'huile et du sel , mêlés dans le Sacrifice ordinaire des animaux, comme il était réglé dans l'Exode et dans le Lévilique. (1) Cela fut aussi suivi dans les Sacrifices impies, pour y garder quelque ressemblance avec l'original des saints Sacrifices.

Le Démon, qui pour s'y conformer et se faire rendre les honneurs divins avait voulu conduire les hommes à lui sacrifier des animaux , s'était servi du secours de leurs passions. Il commença par se faire immoler des bêtes qui leur avaient fait du dommage , sous prétexte quelles avaient fait du dégât aux fruits qui étaient destinés aux Sacrifices. Ainsi l'on immola d'abord à Cérès une truie qui avait mangé des grains consacrés à cette Déesse (2) ; et ensuite on sacrifia à Bacchus un bouc qui avait brouté les vignes.

Ceux qui avaient remporté des victoires sur les ennemis , transportés d'orgueil et de joie , se portèrent r.ussi à sacrifier des animaux , d'où leur vint le nom de Victimes (5) , comme une suite et une marque de leur victoire ; et le nom d'Hosties , comme étant un monument des hostilités par lesquelles ils avaient vaincu leurs ennemis.

Mais comme le singe qui veut contrefaire les hommes ne perd pas cependant ses tléfauts naturels et se montre enfin tel qu'il est ; le Démon, en voulant imiter Dieu , a toujours mêlé ses mauvaises inclinations à tout ce qui est venu de lui , et s'y est fait connaître par l'impureté , les bassesses et la cruauté qui conviennent à sa corruption et à sa malice. Après avoir donc mêlé des abominations assez connues au culte qu'il se faisait rendre , il a porté les hommes à sacrifier non-seulement aux astres, mais encore aux animaux , aux fruits de la terre , à des hommes mortels et morts ; et par degré il les obligea enfin à immoler des hommes mêmes. Ce furent d'abord des prisonniers faits dans la guerre, qu'on égorgeait sur le tombeau de ceux dont on voulait venger la mort , qui leur avait été donnée ou par ces prisonniers mêmes , ou par ceux de leur parti. Ainsi dans Homère (4), Achille immole douze jeunes Troyens des plus illustres sur le tombeau de Patrocle , pour venger et honorer les mânes de cet ami ; ce que Virgile imite (5) , en faisant

(1) Chap. 2. de l'Exode , v. 2. et ch, 6. du Levitique.

(2) Prima Cercs gravidce gavisa est sanguine (jorcœ ,'

Vlta suas mérita cœde nocentis opes. Ovide , au 1. liv. des Fastes.

(3) Victima , quœ dextrà eccidit victrice , vocatur ;

Hostibus à domitis lioslia vomen liabet ; Antè , Dcos liornini quod eonciliare valeret ,

Far crat , et pari lucida mica salis. Ovide , au 1. liv. des Fastes. (h) Iliade , liv. 23. v. 17G.

(5) Viventes rapil inferias quas immolct timbris ,

Captivoque rogi perfundat sanguine (laminas. Enéide , liv. 10. v. 519.

I98 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

réserver à Enée des prisonniers de l'armée de Turnus pour les sacrifier sur le tombeau du Prince Pallas , qui était venu à son secours, et que Turnus avait tué dans le combat.

Lorsque le Démon eut ainsi accoutumé les hommes à répandre le sang humain , il lui fut aisé de les faire passer à de pareils Sacrifices réglés et hors des occasions de la guerre. On les offrait à certaines divinités, comme à Saturne , à Jupiter, et à Diane , en certains lieux; enfin on s'en fit des spectacles pour la pompe et le divertissement ; ce qui est si connu et si commun dans les anciens auteurs , qu'il serait superflu et ennuyeux d'en rapporter ici les endroits.

Il est vrai que les Sacrifices des hommes avaient eu quelque prétexte d'imitation dans le Sacrifice d'Isaac que Dieu avait commandé à Abraham son père ; ( mais il l'empêcha de l'exécuter ; ) et dans celui que Jephté avait imprudemment voué, qui tomba malheureusement sur sa fille ; mais outre que c'était par une précipitation inconsidérée de ce père, et non par l'ordre de Dieu , la plupart des Interprètes tiennent que cette fille ne fut point effectivement immolée , et qu'elle se retira seulement du monde pour s'enfermer dans une retraite. Nous avons vu les singularités de ces deux Sacrifices copiées dans celui de Phrixus par Athamas son père, et dans celui d'Iphigénie fille d'Agamemnon.

Ce qu'on voit d'hommes immolés , de discours contre la pudeur et l'honnêteté , et d'indignités de toutes les sortes dans les autres copies toutes corrompues, n'est qu'une altération, ( comme Plutarque (i) l'a reconnu , ) ajoutée par la suggestion des Démons et non par l'inspiration de quelque Divinité ; ce que cet Auteur a pris de nos Ecrivains sacrés (2) , où il est défendu aux hommes d'immoler leurs enfans et généralement de sacrifier aux Démons. Il remarque au même endroit que les ravissemens des filles , les bannissemens , les querelles et la servitude , qu'on attribue aux Dieux dans les Fables et dans les hymnes des Poètes , ne conviennent qu'aux Démons. C'était un sentiment que les Sages païens avaient emprunté de nos Saintes Ecritures.

Après ces généralités , voyons les traits particuliers que le Paganisme a conservés des larcins faits à la vraie Religion.

Il y avait des Sacrifices généraux , réglés pour certains temps de l'année ; il y en avait aussi pour des occasions

(!) Au traité des Oracles qui ont cessé. (2) Lévitique , ch. 18. v. 21 ; et en. 20. v. V. 17 : Psaume 105 , v. 36.

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