‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 58 sur 63 · XXX. DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE · texte numérisé non relu

XXX. DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE

JLiA Baguette estime autre espèce de divination suggérée par le Démon qui Ta empruntée des œuvres de Dieu pour usurper son culte ; il a profité de l'impression qu'un pareil instrument avait fait sur l'esprit des hommes , lorsque Dieu s'en était servi pour opérer des prodiges, et il leur en a fait attendre de semblables effets pour contenter leurs passions et pour les confirmer dans les voies de l'erreur où il les avait engagés.

C'est aussi , entre les pratiques superstitieuses, celle qui s'était le plus répandue et le plus accréditée ; elle a séduit , même de nos jours , un grand nombre de personnes et de Savans de toutes les conditions , quoique l'usage n'en ait jamais été approuvé par l'Eglise.

On a cherché et l'on a cru découvrir parla Baguette les eaux et les sources cachées , les métaux et les minéraux , les trésors enfouis dans la terre ou renfermés dans les murs , les bornes qui ne paraissent plus ou qui ont été enlevées , les grands chemins perclus , les voleurs , les assassins , les maléfices attachés à certains lieux ; on s'en est servi pour remettre les os disloqués ou rompus ; on en a fait un remède à toutes sortes de maux ; on l'a consultée pour les choses les plus cachées

(1) Lévitique, ch. 19.

(2) Omen ab éventa est , Mis nam Roma dicbus

Damna sub adverso tristia Marte tjilit. Ovide , dans ses Fas'esi

3o. De la Baguette. 21 5

du passé, du présent et de l'avenir ; on l'a interrogée sur les intentions les plus secrètes.

Ces recherches ont abusé bien des gens dans tous les siècles et ebez toutes les Nations; quelques-uns les ont approuvées , d'autres les ont combattues. On sait la réputation qu'on leur avait donnée il y a quelque temps , particulièrement dans quelques Provinces de ce Royaume, et combien l'usage en devenait fréquent. Les faits ne sont pas fort anciens. Des personnes de toutes sortes d'états s'y sont laissées séduire par la facilité qu'ont les 'hommes de croire tout ce qui Halte leur curiosité et leurs passions.

Celle Baguette a été quelque fois appelée Verge de Mercure, ou même Verge de Moïse , d'autres fois Baguette divinatoire ou de divination. On y a affecté quelques bois particuliers , entre autres du Coudrier , dont on a cru que fut la Verge de Moïse ; quelques-uns ont choisi d'autres bois ; d'autres enfin ont pris de toutes sortes de bois sans distinction. Plusieurs ont voulu que la Baguette fût fourchue , ou que le bois en fût cueilli en certain temps. Il y en a qui y ont mêlé des paroles tirées ou des Psaumes ou d'autres endroits de la Sainte Ecriture. Certaines Nations invoquaient leurs Dieux ; plusieurs ont invoqué Mercure , d'autres Moïse même.

On a cherché dans la Physique les causes naturelles des merveilles de la Baguette. On n'a pu y trouver aucun rapport raisonnable avec l'ordre établi de Dieu dans le cours ordinaire de la nature ; d'autant plus qu'on les faisait même souvent dépendre de l'intention à laquelle on voulait appliquer la Baguette : ce qui est évidemment hors de l'ordre naturel. Ainsi l'a-t-on jugé ; et un savant Père de l'Oratoire (1) a fait voir dans sa curieuse Histoire des Pratiques Superstitieuses , que ce ne pouvait être que des illusions et des impostures , ou une suite de quelque pacte avec le Démon , qui , par la connaissance qu'il a de plusieurs choses qui nous sont inconnues , ou par sa subtilité et par ses prestiges , veut s'attirer le culte qui n'est dû qu'au souverain Créateur. Aussi l'Eglise a dans tous les temps condamné ces usages comme des superstitions et des abus de la Religion.

L'antiquité de ces usages paraît dans les plus anciens Historiens et Poètes : Hérodote (liv. h. ) décrivant les mœurs des Scythes , rapporte qu'il y a parmi eux quantité de Devins qui se servent de verges de saule qu'ils étendent sur la terre et qu'ils relèvent ensuite , par l'attouchement desquelles ils prédisent l'avenir ; que leur Roi , quand il est malade , appelle auprès de lui les plus eélèbres de ces devins.

(1) Le Père Le Brun.

2ï6 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

Strabon (i) conte que les Prêtres ou Magiciens des Perses font leurs imprécations et leurs prédictions parla vertu d'un faisceau de verges de Tamaris qu'ils tiennent dans leurs mains ; que c'est aussi la manière des Cappadociens , et qu'il l'a vu lui-même.

Dans la Fable , c'est par sa verge magique (2) que la célèbre Circé changea les compagnons d'Ulysse en pourceaux , et qu'elle transforma en oiseau Picus (3) qu'elle aimait.

La verge de Mercure a été célébrée par tous les Poètes : « C'est par cette verge qu'il conduit les âmes aux » enfers , qu'il endort et qu'il éveille comme il veut, » dit Homère. (4) Ce que Virgile a imité. (5) « Mercure , dit- » il , avec sa puissante verge , évoque des âmes des » enfers , et il y en précipite d'autres ; il endort et il » réveille , il ferme les yeux à la lumière pour toujours ; » il anime les vents et perce les plus épais nuages. C'est » par elle qu'il endormit et ferma les cent yeux d'Ar- » gus. (6) »

Cette verge entortillée de serpens , qu'on donne à Mercure et qu'on nomme le Caducée , a toujours été reconnue comme une copie de la verge de Moïse , d'autant mieux que l'origine des serpens entortillés autour de cette verge est venue , comme nous l'apprend Macrobe (7) , des Egyptiens , chez qui la verge de Moïse fut changée en serpent , redevint verge , dévora d'autres serpens , et ensuite opéra les prodiges les plus éclatans.

Nous voyons dans l'Hymne à l'honneur de Mercure, qui a été attribué à Homère , un autre effet et un autre usage de cette verge , qui a contribué à établir Mercure le Dieu des voleurs ( qualité en laquelle il a été reconnu par toute l'antiquité Païenne. ) Il y est peint portant toujours sa verge ; et parmi ses plus signalés exploits il se vante : « Qu'il va percer une maison superbe » dans une campagne de l'Asie appelée Python ( dont » Pline et Solin (8) parlent ) , d'où il enlèvera des meu- » blés et des ustensiles riches et précieux, de l'or, des » métaux et des habits magnifiques (9) ; » ce qui est un

(1) Livre 5. de sa Géographie , n. lu.

(2) Au 10. liv. de l'Odyssée d'Homère , et au lu. liv. des Métamorphoses d'Ovide.

(3) . . . . Quem capta cupidine conjux Aureâ percussum virgâ versumque venenis Fecit avem Circe. ^Enéide , liv. 7. v. 190.

[Il] Livre 24. de l'Odyssée.

(5) Au A. liv. de l'Enéide , v. 2Z|2.

(6) Languida permulcens medicatà lumina virgâ. Ovide , Métamorphoses, liv. 1.

(7) Lib. 1. Saturnal. cap. 19.

(8) Pline, liv. 10. de son Histoire, eh. 23. Solin, ch. 43.

(9) Abibo in Pyttiona magnamdomumper/oraturus; liinc qui abîmai

3o. De la Baguette. 217

trait singulier dont on reconnaît l'original comme nous le verrons.

Le nom de verge de Mercure, qu'on a donné fréquemment et communément à la Baguette , et quelquefois celui de verge de Moïse , ( ce qui est presque égal , ) les serpens entortillés autour de cette verge , et son origine déclarée Egyptienne , font déjà assez sentir que ce n'est

au'une copie de la fameuse verge avec laquelle Moïse fit e si grands prodiges premièrement en Egypte.

Ce fut par la vertu de celte verge miraculeuse , que Dieu voulut confirmer l'autorité de l'ambassade de Moïse et justifier sa mission auprès de Pharaon ; qu'il l'établit le Dieu de ce Prince (1) ; qu'il lui communiqua sa toutepuissance sur les élémens et sur toute la nature. Et pour le confirmer lui-môme , il lui ordonna de jeter à terre sa verge, qui fut d'abord changée en serpent (2) ; par un second ordre de Dieu , il prit ce serpent par la queue , et il redevint verge. (5) Voilà le fameux Caducée de Mercure.

Dieu dit encore à Moïse : (4) Prenez en main cette verge, avec laquelle vous ferez tous les prodiges que je vous al promis. Moïse alla donc en Egypte , portant dans sa main la verge de Dieu (5) , marque et symbole de son autorité. Ainsi la verge , le bâton et le sceptre , qui sont des termes synonymes dans toutes les langues, et particulièrement dans la Grecque, sont devenus les marques de l'autorité souveraine.

Lorsque Moise et Aaron furent en présence de Pharaon qui leur demanda des miracles , pour prouver qu'ils étaient envoyés de Dieu , ils changèrent , comme Dieu le leur avait ordonné , la verge en serpent. Les Magiciens de Pharaon , connus sous les noms de Jannés et de Mambrés (6) , jetèrent aussi chacun la leur , et Dieu permit un changement pareil ; mais pour ne pas laisser de doute , la verge de Moïse dévora les leurs. La voilà toujours entortillée de serpens.

Ensuite Moïse frappa de sa verge l'eau du fleuve (7) , et elle fut changée en sang avec toutes les eaux de l'Egypte ; ce que Dieu permit encore aux enchanteurs

insunt tripodes et lebetes depopulabor , et aurum , et abunde splendidam ferrum , et militas vestes, v. 178. et secf.

(1) Dixit Dominas adMoysen: Ecce constitui te dominant Pliaraonis. Exod. c. 7. v. 1.

(2) Projecit eam , et versa est in colubrum. Exod. ch. h. v. 3.

(3) Versaquc est in virgam. Ibid. v. U.

(û) Virgam quoque liane sume in manu tuâ , in quâ facturus es signa. Ibid. v. 17.

(5) Portans virgam Dei in manu sud. Ibid. V. 20.

(6) Exod. ch. 7 , et suiv.

(7) Ibid. v. 19.

SI 8 CONFÉRENCE DE LA FABLE, etc.

de Pharaon d'imiter , soit qu'ils eussent fasciné la vue , soit qu'ils eussent par le secours du Démon amené des serpens et d'autres matières propres à faire ce dernier effet. Mais Dieu voulant confondre Pharaon , fit que Moïse ayant frappé la terre avec sa verge , l'Egypte entière , les hommes et les animaux furent tout couverts de moucherons ; ce que les Magiciens ne pouvant imiter , ils se confessèrent vaincus , et dirent à Pharaon , qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître là le doigt de Dieu, (i) Voilà l'impuissance de la Baguette , qui n'agit que suivant les ordres de Dieu.

On sait les autres prodiges que Moïse opéra ensuite avec sa verge (2) , contre Pharaon et l'Egypte , par la vertu desquels il obligea les Egyptiens à livrer au Peuple dont il était le Chef leurs vases d'or et d'argent (3) , des meubles et des habits précieux. Ils se dépouillèrent pour ce Peuple , et le pressèrent de sortir de leur Pays avec ces richesses ; c'est ce qui a été copié dans le prétendu enlèvement fait par Mercure des meubles , des vases , des métaux et des habits précieux, de l'or et d'autres richesses de la campagne de Python , avec d'autant plus de vraisemblance , que ce nom de Python est le nom d'une "Ville des Hébreux en Egypte (4) , d'où ils enlevèrent en effet , comme il vient d'être dit , les richesses des Egyptiens , sous la conduite de Moïse. L'Ecriture Sainte nomme cette Ville Phithon , ce qui ne fait aucune différence , le Pi des Grecs répondant au Plié des Hébreux, et le Pi et le Phi étant d'ailleurs très-aisément confondus ensemble dans le Grec. Ainsi la Fable a conservé jusqu'aux noms des lieux , en empruntant cette aventure de l'Histoire. Cette même aventure a fait attribuer à la Baguette le pouvoir de découvrir l'or , l'argent et tous les métaux.

D'un coup de verge que Moïse (5) donna sur la mer , il la divisa , et il ouvrit au milieu des ondes un chemin sec aux Israélites ; d'un autre coup ensuite il fit revenir et réunir les eaux séparées, pour envelopper et submerger les Egyptiens qui les poursuivaient. De là le pouvoir de la verge de Mercure , d'envoyer les âmes aux enfers , et de les en retirer

Dans le Désert de Raphidim (6) , où la disette d'eau

(1) Digitus Dei est lue. Ibid. v. 19.

(2) Exod. c. 9 et 10.

(3) Peiierunt ab jEgyptiis vasa orgentea et aurea , vestemque plurimam, et spoliaverunt /Egyptios. Exod. c. 12. v. 35 et 36.

(4) JEdiftcaveruntqiie urbes tabernaculoriim Pliaraoni , Phitkom et liamesscs. Exod. c. 1. v. 11.

(5) Exod. ch. 14. v. 16 , 21 , 27 et suiv. (0) Exode , ch. 17. v. 5 el 6.

3o. De la Baguette. air)

fit murmurer le Peuple , Moïse , suivant l'ordre de Dieu , frappa de sa verge un rocher , et il en sortit une source abondante. La voilà qui découvre et fait trouver de l'eau.

Dans le Désert de Mara , où il n'y avait que des eaux amères (0 dont on ne pouvait boire , Dieu fit connaître àMoïse un bois qui jeté dans ces eaux les fit devenir douces. De tous ces endroits s'est formée l'opinion de l'ascendant de la Baguette sur les eaux.

Cette même verge , toute sèche , poussa seule dans une nuit des boutons , des Heurs , des feuilles et des fruits (2) , au milieu de plusieurs autres qui demeurèrent sèches. De là peut être venue l'idée qu'il n'y avait que certains bois propres aux Baguettes , ou qu'ils devaient être cueillis en certain temps ; et que les autres bois , ou cueillis hors du temps propre , étaient sans vertu.

Il- n'est pas surprenant que sur ces exemples on ait voulu donner à la Baguette la vertu de découvrir des source d'eau cachées ; et que le penchant des hommes vers la curiosité et vers les merveilles en ait voulu trouver de toutes les espèces dans cette vertu de la Baguette , qui en avait produit de si différentes. Et parce que Moïse et Aaron qui portaient cette verge , conduisirentles Israélites dans le Désert durant quarante années , on a cru pouvoir avec la Baguette reconnaître les chemins perdus ; comme aussi la même raison peut avoir contribué à faire Mercure Dieu des chemins et des voyageurs.

Mais comme tous ces prodiges étaient produits par des ordres particuliers et exprès de Dieu , qui a vu que le Peuple en abusait ; qu'il croyait cette vertu naturelle dans ce bois , et qu'il prétendait que de semblables Baguettes de bois devaient opérer de semblables effets et découvrir ce qui était le plus caché ; il se plaint , par son Prophète Osée , Que son Peuple se laissant aller à l'esprit de séduction , a consulté un morceau de bois , et a voulu se faire prédire l'avenir par un bâton. (3) C'est ainsi que Dieu condamne les usages de la Baguette , que son Eglise a toujours aussi condamnés, et dont l'abus est démontré dans l'Histoire des Pratiques Superstitieuses que nous avons citée.

(1) Nonne à Ugno indulcata est aqua amara ? Exode , ch. 15. V. 25. et au ch. 38. de l'Ecclésiastique , v. 4 et 5.

(2) Nombres , ch. 17. v. 7.

(3) Populus meus in Ugno interrogavit , et baculus ejus annuntia* vit ei , spiritus autem fornicationis decepit eos. Osée, c. k. v. 12.

a20 CONFERENCE DE LA FALLE , etc.

«®®€®®®®©®®®®®®®®®®®®®®®®®e®®®®®®«®® XXXI. DES SORTS.

Il en est de la divination par les Sorts , comme des Augures : on ne peut naturellement penser ni croire avec aucun fondement de raison , que le Sort , par exemple un dé jeté témérairement , ou un billet écrit au hasard sans connaissance , sans dessein , puisse faire juger sûrement et prudemment d'un fait inconnu , tant à ceux qui ont écrit ou marqué ce billet ou ce dé , qu'à ceux qui l'ont jeté. Comment sur un pareil coup aveugle et imprévu , condamner un homme accusé , ou absoudre un homme suspect ? « Le hasard seul , sans raison , sans » dessein , peut-il décider avec justice et avec autorité , » dit Cicéron (1) ? quelle supercherie ? quelle supersti- » tion ! quelle vaine imagination ! »

C'est aussi pour montrer sa toute-puissance , qui n'a besoin d'aucun moyen naturel pour servir d'instrument à ses opérations , que Dieu , dans certaines occasions , a voulu faire découvrir les choses cachées et décider les plus obscures parle sort , qui est devenu sage et éclairé lorsque Dieu l'a ordonné et conduit. Ainsi quand Achan eut dérobé et caché l'argent , le manteau et la règle d'or du butin de Jéricho ( que Josué avait déclaré être tout consacré au Seigneur ) , Dieu ordonna que le sort fût jeté sur les Tribus , puis sur les Familles de la Tribu marquée par le sort , ensuite sur les maisons , et enfin sur les particuliers. (-2) On sait que le sort tomba sur Achan coupable, qui pour lors confessa son crime. Ce fut aussi par le sort ordonné de Dieu (3) , que Samuel fit élire Saûl premier Roi d'Israël.

Sur ces exemples , le Démon , singe de la Divinité , fit prendre aux Nations l'idée et l'usage de chercher à découvrir par le sort les choses cachées ; on y consacra certains lieux et certains Temples pour leur attirer de la vénération ; la Yille de Préneste , aujourd'hui Palestine, dans la Campagne de Rome, devint célèbre par la magnificence de son Temple dédié à la Fortune , où l'on allait consulter les sorts , dont les Prêtres étaient les directeurs et les interprètes. Pour leur donner plus de crédit , on supposa une origine ou une découverte

(1) Quid sors, cui temeritas et casus , non ratio, non consilium, valet ? tota res est inventa fallaciis , aut ad quœstum , aut ad superstitionem , aut ad errorem. Lib. 2. de Divinat. n. 85.

(2) Josué , en. 7. v. 14. et suiv.

(3) Livre 1. des Rois , c. 10.

Zi. Des Sorls. 0/11

miraculeuse des caractères qu'on y employait ; on accourait de tous côtés pour s'instruire, par les sorts de Préneste , de ce qui était le plus obscur dans le présent et dans l'avenir. Cicéron (i) vante leur ancienne réputation. La Ville de Patare , dans la Lycie, était aussi fameuse par un Temple et un Oracle d'Apollon , qui y répondait par la voix des sorts. (2) Quantité d'Auteurs font mention de ces sorts Lyciens comme de ceux de Préneste.

On s'avisa dans la suite de plusieurs espèces de sorts. Comme il n'est pas mal aisé d'ajouter , ou de diversilicr, et que la nouveauté est un secours pour attirer le Peuple , on s'avisa de jeter dans l'eau de quelque fontaine bien claire des pièces en forme de dé, dont les faces étaient marquées de nombres divers , ou de figures particulières; et suivant le nombre ou la figure qu'on voyait au travers de l'eau sur la face supérieure du dé coulé à fond , on formait les présages et les réponses favorables , ou contraires, à ceux qui consultaient ces sorts. Pour augmenter encore le mystère, on attachait cette prérogative à certaines fontaines voisines de quelques Temples , qu'on appelait sacrées , afin de remplir l'esprit des Peuples de la superstition que les Divinités voulaient être particulièrement adorées dans ces lieux, où elles rendaient ces sortes d'Oracles ; les mauvais esprits y poussaient les hommes idolâtres , et s'y mêlaient euxmêmes pour se faire adorer comme des Divinités.

Ainsi nous lisons dans la vie de l'Empereur Tibère , parmi la quantité des présages de sa grandeur future recherchés dans sa jeunesse , que dans une de ces fontaines , appelée Apone , au voisinage de Padoue , près d'un Temple de Géryon , on jeta de grands dés d'or , comme l'Oracle l'avait ordonné ; et que la face qui parut quand ils furent posés au fond de l'eau, se trouva celle qui était marquée du plus grand nombre de points. (5) Ces dés paraissaient encore au même endroit du temps de Suétone, Historien de cet Empereur. Claudien et Lucain célèbrent aussi cette fontaine.

La Toscane avait de même un étang que formait près de sa source le fleuve Clitomne, assez chanté par les Poètes , et duquel on avait fait même une Divinité qui avait là son Temple. On allait y jeter pareillement des

•1) Lib. 2. de Divinat. n. 86.

(2) Alexand. ab Alex. lib. 1. génial, dier. cap. 13. et lib. 0. cap. 2.

(2) Juxta Patarium adiit Gcryonis Oraculum , sorte tracta, quâ monebatur ut de consultationibus in Aponi font cm tatos aureos jaceret. Evenit ut summum numerum jacti ab eo ostenderent ; liodicquc sub aquâ visuntur lu tali. Sue Ion. in Tibcrio , cap. II.

111 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

dés , pour y lire au travers de l'eau ce que leur face apparente présageait de bon ou de mauvais. Pline le jeune rapporte qu'on les discernait encore de son temps , et qu'on pouvait les compter dans le fond de cet étang. (1)

On ne s'arrêta pas là , et l'on imagina encore d'autres genres de sorts , par l'ouverture de certains livres et la rencontre fortuite de ce qu'ils offraient d'abord aux yeux dans l'endroit ouvert au hasard et sans affectation. On se servait pour cet usage particulièrement de quelques livres fort connus , et dont la variété pouvait fournir quantité d'idées et de pensées différentes : tels étaient Homère et ¥irgile. On trouve les sorts Virgiliens célébrés en bien des endroits. Spartian , dans la vie de l'Empereur Adrien , conte que ce Prince , curieux de connaître les sentimens que l'empereur Trajan avait pour lui, consulta ces sorts , et ayant ouvert Virgile , rencontra heureusement ces vers de l'Enéide (5) , où Anchise faisant connaître à Enée dans les Champs Elysées les âmes de ses successeurs , lui montre Numa Pompilius qui devait être appelé au Royaume de Rome après Romulus ; ce qui fut pour Adrien un présage qu'il serait Empereur après Trajan.

Mais la fraude se glissait aisément dans ces sorts , soit par l'ouverture artificieuse du livre, soit par le rapport infidèle de ce qu'on y avait rencontré. Ainsi Hérodote (5) enseigne qu'Onomacrite , banni d'Athènes par Hipparque, rapportait infidèlement au Roi Xerxès , auprès duquel il s'était retiré , les sorts de Musée , et qu'au lieu de ce qui s'y rencontrait de désagréable et de mauvais présage , il lui récitait des passages favorables et qui lui promettaient d'heureux succès.

La superstition des sorts s'étendit jusques à les tenter et à les pratiquer par l'ouverture du Livre des Evangiles ; ce qui pouvait séduire les simples parla vénération due à ce saint Livre ; mais c'est ce que l'Eglise n'a jamais approuvé ; plusieurs Conciles du cinquième siècle et des suivans en ont défendu l'usage , pratiqué en quelques endroits , et saint Augustin l'avait auparavant condamné dans une de ses Lettres à Janvier.

Ces divinations par les Augures et par les Sorts avaient déjà perdu tout crédit , du temps de Cicéron (4) , chez les personnes de bon sens , et ne se soutenaient que pour

(1) Ut numerare jactas stipes et relucentes calculos possis. Plinius , lib. 8. episL 8.

(2) Quis procul Me autcnïramis insignis ollvœ , Sacra ferens ? etc.

Missus in Imperium magnum, etc. ./Encid. lib. G.

(3) Vers le commencement t'a son septième livre. (-'!) De Divinat. lib. 2. n. 70 et 71.

3t. Des Sorts. zi3

conserver au Gouvernement l'autorité sur le Peuple , comme nous l'avons vu au sujet des Augures.

Et pour les Sorts , Cicéron (1) ajoute : « Que ceux do » Prénestc , qui avaient été les plus fameux , et tous les » autres de munie espèce, étaient déjà communément » décrédités ; que le Temple , par sa beauté et par » son antiquité , en retenait encore le nom parmi le vul- » gaire , mais qu'il n'y avait pas un homme de quelque » considération qui s'avisât d'y avoir recours , et que » dans les autres lieux généralement , les Sorts étaient » méprisés et abandonnés. »

Il se présente encore dans la plus illustre des superstitions Païennes une copie de l'original Divin , dont la conformité est si sensible et si singulière, qu'elle ne doit pas être omise en cet endroit. C'est dans la manière dont les Devins , îcs Prêtres , les Prêtresses des Idoles et la Sibylle débitaient leurs prédictions et rendaient les réponses qui leur étaient inspirées par leurs Dieux, c'està-dire par les Démons que l'on consultait. Ces Devins étaient saisis et remplis d'un esprit qui les agitait , qui les mettait hors d'eux-mêmes, qui changeait tout leur visage et renversait leurs sens. (2) Dans ces transports de fureur, pressés par l'esprit qui s'était emparé d'eux , ils prédisaient et prophétisaient, sans savoir même ce qu'ils faisaient. Hélénus dit à Enée (5) : «Vous verrez la Sibylle en fureur , qui vous apprendra vos destinées. » Lorsque Enée voulut la consulter, elle commença par crier : « Je » sens le Dieu qui se saisit de moi : «elle changea de couleur et de visage , ses cheveux se hérissèrent ; elle était si pressée , qu'elle ne pouvait respirer (4) ; enfin pleine du Dieu qui la possédait, et ne pouvant le soutenir , elle cherchait à le secouer , mais elle n'en était que plus tourmentée , jusque à ce qu'il lui eût fait prononcer ce qu'il lui inspirait ; alors la fureur la quitta , elle redevint tranquille.

(1) Prœnest inassortes, quœ summâ nobil'tfate fuerunt , et hoc genus divinationis vitajam communes explosif. Fani pulckritudo et vetustas , Prœncslinarum etiam nunc sorlium retinet nomen , atque id in eutgus ; guis enim magistraius , aut quis vir illuslrior tititur sortibus ? eœteris verà in locis sortes plané refrixerunt. De Diviiiat. lib. 2. n. 86 et 87.

(2) Deus , cece Deus ; cul ialia fanli

Ante fores , subito, non vuttus , non color anus,

Non comptai mansere comœ ; secl pectus anhelum ,

Et rabie fera corda t ument , major que vider i ,

IS'cc mortale sonans , afflala est numine quando

Jam propiore Dei. jEneid. lib. 6. v. 46. [h] Insanam votent aspicies , etc. /Eucid. lib. 3. v. Û43. (!i) At Pliœbi nondum patiens , immanis in antro

Bacchatur vates , magnum si peclore possit

Excussisse Deum : tantô magis ilte faligat

Os rabidum , fera corda damans , ûngitqae nr*mendo. Ibid. lib. 6. v. 77.

224 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.

La Prophétesse Pythie est représentée dans Plutarque (0 comme entraînée malgré elle dans le trou de l'Oracle par un Esprit malin qui la tourmentait et qu'elle ne pouvait supporter ; toute hors d'elle-même , dans des agitations terribles , elle se jetait par terre avec des cris épouvantables. «Ce n'est pas à la prudence ni à la raison » humaine , dit Platon dans le Timée , que Dieu a donné » le don de prophétiser, c'est plutôt à la fureur, puisque » personne n'a ce don divin lorsqu'il jouit de son bon » sens et d'un esprit tranquille, mais seulement lorsqu'il » est hors d'état de raisonner, et que son esprit est » aliéné par un divin transport. »

Toutes ces fureurs ridicules et inconcevables , dont les plus habiles Païens , Platon , Cicéron et Plutarque n'ont su trouver aucune raison , ne peuvent être que des copies de ce qu'on lit dans nos Saintes Ecritures , où Dieu, pour faire voir que les prédictions des Prophètes ne venaient pas d'eux-mêmes , et ne dépendaient ni de leurs connaissances , ni d'aucune vertu qui fut en eux , les mettait hors d'eux-mêmes , et les transportait dans une espèce de fureur, durant laquelle ils prophétisaient.

On le voit dans le divin original faire tout ce que nous venons de voir dans les copies. Samuel dit à Saiïl (2) : « Vous trouverez une troupe de Prophètes accompagnés » d'instrumens ; dès lors l'esprit du Seigneur vous sai- » sira , et vous prophétiserez comme eux ; » ce qui arriva de même.

Dans la suite trois troupes de soldats , que Saiïl envoya les uns après les autres pour prendre David , l'ayant trouvé avec Samuel et une troupe de Prophètes qui prophétisaient, furent eux-mêmes saisis de l'esprit du Seigueur, et prophétisèrent avec eux. Saûl transporté de colère , y alla lui-même ; dès qu'il y fut arrivé, la fureur le saisit , il se dépouilla de ses habits , il se jeta par terre, où il demeura couché tout nu durant un jour et une nuit , et prophétisa comme ceux qu'il avait envoyés. (o)

Quand les trois Rois , de Juda , d'Israël et d'Edom , pressés par les armes du Roi deMoab, allèrent trouver le Prophète Elisée , pour implorer par son intercession le secours de Dieu ; ce Prophète , après quelque emportement contre le Roi d'Israël , fit venir un joueur de harpe , et à mesure que ce joueur chantait , Elisée , rempli et transporté par l'esprit du Seigneur , prophétisait. (4)

Voilà les originaux divins , dont la seule imitation a

(1) Sur la fin du traité des Oracles qui ont cessé.

(2) 1. Livre des Rois , ch. 10. v. 5 , 6 , et 10.

(5) Sur la fin du ch. 19. du premier Livre des Rois. [h) Livre A. des Rois , ch. 3. v. 10 et suivans.

3i. Des Sorts. ii5

fait produire par les démons envieux et recevoir par les nations abusées , les copies que nous leur avons confrontées dans les prédictions des Prêtres des Idoles. - N'y a-t-il pas dans tout ce que nous avons vu de quoi se persuader raisonnablement que tout ce qui regarde les Sacrifices, les Augures , les Sorts et toutes sortes de Divinations , a été emprunté de la véritable Religion , des lois et des usages des Hébreux ? Les Sacrifices se trouvent chez les ancêtres de ce Peuple avant l'Idolâtrie, dès le commencement du monde , par Caïn et Abel , ensuite par Noô quand il sortit de l'Arche ; les animaux mondes et immondes y sont distingués ; on y voit l'Holocauste, le principal des Sacrifices, qui détruit toute la victime ; ces Sacrifices sont continués par Abraham et par Job de la même manière. Nous avons même vu , dans Abraham , et la manière particulière des Sacrifices, et l'origine des Augures par le partage des hosties et l'observation des oiseaux.

On trouve de plus dans l'Histoire divine de ce Peuple , les véritables et solides raisons de l'établissement des Augures et des Sorts qui paraissent chimériques et inconcevables dans le Paganisme. Ce qu'on en lit dans cette sainte Histoire est donc antérieur à tout ce qu'on peut voir dans les Historiens et les autres Auteurs Profanes. Les usages et les cérémonies en ont été invariables chez les Juifs. Voilà le caractère de l'original et de la vérité ; ils ont été sujets à mille ebangemens et diversités contraires parmi les Nations ; et plus différens à proportion dans les Nations qui avaient eu moins de commerce avec les Juifs. C'est le propre des copies et de la fausseté.

Le faux culte suppose encore nécessairement et prouve le véritable , sans lequel le faux n'aurait jamais été imaginé ni reçu , suivant la remarque de M. Pascal (i) , qui fait voir que les faux miracles prouvent et supposent les véritables.

Enfin on ne peut penser que le sage Législateur des Juifs eût voulut faire suivre au Peuple auquel il donnait les lois que Dieu même lui dictait, les mêmes lois , les mêmes cérémonies , la même forme de Religion que ce Peuple avait vu pratiquer aux Egyptiens , puisqu'il lâchait de lui inspirer de l'éloignement et de l'horreur pour les mœurs et la Religion de cette nation. Nous avons déjà remarqué que par une loi expresse et réitérée (2) , il lui était ordonné de ne sacrifier ni suivant les coutumes

(1) Dans ses Pensées, eh. 27.

(2) Juxta consuetudincm terrai Mgypii , in qua habitastis , non faciel is ; juxta mor cm regionis Chanaan , ad quant ego introducturtiS' sum vos, non agetis , nec in tegilimis connu ambulabitis. Levilic. c. 18. v. 3. et Deuteron. c. 12. v. 30.

Zl6 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.

de l'Egypte dont il sortait , ni suivant celles du Pays de Chanaan dont il devait être mis en possession , enfin de ne se conformer en aucun point qui regardât la Religion , ni aux règles ni aux usages de ces Nations.

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