QUI ÉTAIT GRAVÉ SUR LA PORTE DU TEMPLE DE DELPHES
L/Orsque Moïse eut reçu de Dieu l'ordre d'aller vers les Enfans d'Israël , pour les faire sortir de l'Egypte, et vers Pharaon pour l'obliger à les en laisser sortir , il demanda à Dieu de lui apprendre ce qu'il pourrait répondre si on lui demandait le nom de celui qui l'envoyait. Dieu lui répondit : Je suis Celui qui est (i) ; vous leur direz : Celui qui est m'a envoyé vers vous. Il n'y a que Dieu , qui seul se connaît, qui put se faire si bien connaître par ce seul mot : Celui qui est. Hors de lui , rien n'est, proprement , parce que lui seul est toujours , sans avoir commencé, sans linir, sans succession, sans changement ; au lieu que les choses créées commencent d'être et ne sont pas encore , cessent d'être et ne sont pas les
I mêmes , et sont mêlées d'être et de néant. Elles ont un
être emprunté, ; dépendant, qui se corrompt, très-im- (1) Chap. 3. tic l'Exode, v. lh.
3. Du mot El du Temple de Delphes. Zp parfait, qui n'a pas un moment fixe. Le véritable Etre par essence est par lui-même ; il est simple et absolu , sans qualification, sans composition; il est essentiellement et nécessairement. On ne peut pas dire proprement qu'il a toutes les perfections , mais il est par essence toutes les perfections. Son essence , qui le distingue de tout ce qui est créé , consiste, non à être tel ou tel par toutes les perfections possibles , mais seulement à être ; ce qui renferme la source et la plénitude de l'être , qui ne peut être borné ; en comparaison duquel les autres êtres ne sont pas absolument des êtres, puisqu'ils participent toujours du néant dont ils ont été tirés , et dans lequel ils sont près de retomber , si la même main qui les en a tirés ne les soutient continuellement au milieu de ces néauts.
Cette idée de Dieu ne pouvait venir que de Dieu même. L'esprit humain n'aurait su la concevoir. Les hommes ne sont pas capables de s'y élever, ni de s'arrêter à la simplicité de ce nom , pour désigner Dieu , si luimême ne le leur avait enseigné. Ils diraient : Dieu est tel et tel ; en lui attribuant toutes les perfections qu'ils pourraient imaginer : très-bon, très-grand, etc.(i) ; mais leur esprit n'aurait su se retenir ni s'arrêter au seul nom d'être ; il veut d'abord ajouter ces perfections par lesquelles il distingue tout ce qu'il connaît. Ainsi il a fallu que Dieu lui-même enseignât le vrai nom qui doit le faire connaître , le plus approchant de ce qu'il est , par sa simplicité, et par l'exclusion de tout ce qui peut borner.
Celte idée doit donc avoir été prise de l'endroit où il l'a lui-même donnée , et dans lequel celui qui la rapporte atteste l'avoir reçue de Dieu même. C'est Moïse qui nous a appris ce Nom, par la vertu duquel il opérait tant de merveilles. Nous voyons d'ailleurs qu'à la vue et dans l'examen d'un mot qui contient cette grande idée , les plus sages , les plus habiles, qui avaient pris le plus de soin de chercher le sens de ce mot, n'ont pu découvrir ni pressentir cette idée qu'il renfermait.
C'est le mot El, qui était gravé sur le frontispice du célèbre et ancien Temple de Delphes ; c'est de la signification de ce mot , que Plutarque a fait un Traité exprès. Il dit d'abord, avec raison, que ce mot ne peut avoir été mis par cas fortuit dans un endroit si révéré et si exposé à tout l'univers , mais qu'il faut que les premier.1' hommes doctes , qui avaient la charge de ce Temple , et qui voulaient lui attirer la plus grande vénération , aient connu dans ce mot quelque propriété exquise et de consé» quence. Il introduit ensuite des Savans et des Philoso-
(1) Oplimus , maximus.
46 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.
plies, qui s'étudient à découvrir , chacun suivant ses lumières et son inclination , le sens de ce mot , que personne n'avait pu comprendre , quoiqu'il fût depuis si long-temps exposé à tous Jes regards.
L'un , forcé d'avouer que ce mot cache des mystères inconnus , ne fait qu'augmenter le désir de les découvrir. L'autre, attaché à la science des nombres, tâche de l'expliquer par ceux que ces lettres marquent; ce qui n'a rien de solide. Un troisième veut que ce mot soit la première syllabe de ceux qui viennent faire des questions à l'Oracle. Quelque autre prétend que c'est la vue ou le son de cette syllabe , qui en renferme le mystère. Il y en a qui soutiennent que cette syllabe , étant employée à unir des idées et des raisons , a été mise en cet endroit pour recommander la dialectique et le raisonnement , qui mènent à la vérité.
Comme toutes ces recherches ne donnent aucun sens raisonnable et qui puisse satisfaire, Plutarque les rejette, et donne avec assurance le véritable sens. Ce judicieux Philosophe (1) avait parcouru la Grèce, et avait voyagé dans l'Egypte , pour s'y instruire des anciennes connaissances et de l'origine des choses , dont les Savans de ces pays-là passaient pour être les mieux ou plutôt les seuls instruits, il y avait sans doute Connu les Livres de Moïse , d'où ces Savans tiraient leurs plus particulières connaissances , et qui étaient déjà répandus dans la Grèce , mais que les Egyptiens connaissaient et entendaient mieux. 11 y avait vu l'endroit de Moïse , où Dieu se fait connaître par Celui qui est : il en avait été frappé , il se l'était fait expliquer , et il avait compris par-là le sens véritable et si relevé du mot EL C'est de quoi il composa et enrichit son Traité sur ce mot , où, après avoir fait rapporter par divers personnages tout ce que la Philosophie humaine et la sagesse Grecque, avec les réllexions d'une longue tradition , pouvaient inspirer sur le sens de cette inscription , et après avoir montré la vanité de toutes ces explications , il étale pompeusement celle qu'il avait prise de Moïse ; savoir, que cette syllabe El, qui veut dire Tu es , élève nos pensées à la grandeur et à la puissance de Dieu , en le faisant saluer par son vrai nom d'Etre; titre qui n'appartient qu'à lui. « Car nous n'avons, » dit-il , aucune participation du vrai Etre , parce que » ce qui commence, et finit, et change continuellement, » n'est jamais un , ni au même état, ni le même ; qu'il » passe toujours de l'un à l'autre, toujours entre l'être » et le néant. Qn'est-ce donc qui est véritablement ? ce
(1) Né à Chéronôe dans la BôoUe , sous l'empire de Claudius.
3. Du mot El du Temple de Delphes. 47 » qui est véritablement ? ce qui est éternel et perma- » nent , toujours un et toujours le même , de qui oa ne » peut dire ni , il fut, ni, il sera. On peut aussi l'appeler, » comme quelques-uns des Anciens l'on nommé : Toi » qui es an ; car il faut que ce qui est , soit un : d'où vient » le nom Cl Apollon , c'est-à-dire, qui n'est pas plusieurs, » mais un, sans mélange et sans composition.
» De là , continue toujours Plutarque , nous devons » nous élever pins haut, pour contempler ce qui est au- » dessus de nous , et adorer principalement l'essence » de Celui qui est , honorant aussi le Soleil , et la vertu » qu'il lui a donnée de produire , parce qu'il est en quel- » que sorte par sa splendeur et sa fécondité une image » de la lumière et de la bonté de ce seul Etre , autant » qu'une nature sensible et périssable peut représen- » ter un pur esprit et un être éternel , qui entretient » et conserve tout ce qui dans ce monde est de soi plein » d'infirmité et de faiblesse. C'est pourquoi Dieu est fort » bien nommé et connu par ce mot El , Tu es ; à quoi il » semble que Dieu répond par ces autres mots qui sont » sur le même frontispice du Temple : Connais-toi toi- >■> même ; comme s'il disait à ceux qui l'adorent par ce » nom , Tu es : Et toi , mortel , à qui je me suis fait connai- » tre par ce JSom , connais que tu n'es que faiblesse , corrup- » tion et néant. »
Voilà le discours de Plutarque sur cette syllabe El (Tues), qui faisait l'Inscription briève et magnifique du Temple de Delphes , dont il aurait inutilement cherché le sens , comme tous les autres , qui avaient vu et examiné pendant des siècles cette Inscription sans la comprendre , s'il n'en eût trouvé le fond dans Moïse , et l'explication dans ceux qui avaient conservé sa doctrine et ses connaissances.
Si l'on remarque dans Platon et ailleurs la même idée, ou d'autres de pareille élévation , elles sont également puisées à cette commune , première et divine source.
48 CONFÉRENCE DE LA FAELE , etc.