CORNEILLE ET RICHELIEU
Avant de suivre Pierre Corneille dans la seconde période de sa carrière où il va triomphalement s'emparer de la scène française, il nous faudra revenir un instant sur nos pas.
Saluons toutefois au passage V Illusion Comique, œuvre singulière et folle qui n'en sera pas moins un indirect acheminement vers le Cid et dont la verve exubérante et fantaisiste trouva un jour, dans le remarquable comédien que fut Edmond Got, un extraordinaire interprète.
Et maintenant, si vous le voulez bien, laissant momentanément là éloges et critiques, nous redescendrons pour quelques minutes sur le terrain plus modeste de la biographie.
On est assez mal renseigné, ainsi que je vous l'ai dit, sur la façon de vivre de ce bénédictin de l'art dramatique.
Confiné dans sa province et presque toujours enfermé dans son cabinet de travail, il y cachait sa vie, selon le précepte du sage. Sans les recherches et les investigations des deux érudits dont j'ai parlé, peu s'en fallait que ses admira-
teurs ne fussent réduits à dire do lui, — en dehors de son œuvre et au genre de travail près, — ce que les anciens disaient de Lucrèce : « Elle resta chez elle et fila de la laine. »
Un jour vint pourtant où le studieux solitaire sortit de chez lui. Mais ce ne fut pas pour longtemps.
Je veux parler, vous le devinez, de son rajude séjour au Palais Cardinal.
Les premières relations de Corneille et de Richelieu datent du mois de juin 1633. A l'occasion d'un voyage en Normandie du roi Louis XIII où l'accompagnait, je veux dire où l'emmenait son tout-puissant ministre, M. de Harlay, archevêque de Rouen, demanda à son fidèle et déjà célèbre diocésain de vouloir bien célébrer par quelques stances l'arrivée de ces augustes visiteurs. Mais le célèbre diocésain ne s'exécuta pas de très bonne grâce. Il adressa ses vers non aux augustes visiteurs, mais au prélat et qui plus est, il les lui adressa en latin.
En véritable écrivain qui avait fait toutes ses humanités — comme on disait alors et comme nous finirons peut-être par le redire un jour, — notre auteur savait par cœur de nombreux morceaux de Virgile, d'Ovide et de Lucain et il possédait à fond leur prosodie.
Sous ce titre : Eœcusatio, il composa donc un élégant poème latin dans lequel il commençait en effet par décliner la tâche qui lui était proposée.
Parce mihi preeor^ tenuern solUeiiare chelym. N'en demandez pas tant à ma trop faible lyre.
Il donnait comme raison à cette dérobade qu'il ne vaut rien en dehors du théâtre et que là encore ses succès sont dus à ses acteurs et surtout à son acteur Mondory qu'il chante et célèbre sous le nom de Roscius. Pour ce qui est des hymnes et des odes, des poésies de circonstance et des cantates d'occasion, il s'en déclare tout à fait incapable. Seulement, de dactyles en spondées et d'hexamètres en pentamètres, le versificateur entraîné n'en termine pas moins son Excusatio par un panégyrique exalté. Le ministre y est dépeint plus sage que Nestor et le roi plus courageux qu'Achille.
Nestora Riehelias, rex cincere posset Aehillem !
en foi de quoi il signe : « Petrus Cornélius, Rothoniagensis, » Pierre Corneille de Rouen. Richelieu fit comme de juste féliciter « Pieri-e Corneille de Rouen » par son archevêque, lequel archevêque conseilla à son tour à son jeune ami de remercier directement Son Eminence.
Très touché et très flatté par une approbation dont Mgr de Harlay fit plus que de ne pas atténuer les termes, Corneille se décida à. ne plus envelopper ses louanges dans une langue morte. Il expédia sur l'heure les remerciements voulus en un sonnet dont les quatorze vers contenaient sans exagération cette fois, et forcément aussi sans longueur, une patriotique appréciation des services dus à ce grand serviteur de la France.
Sans remuer les cendres de V Iliade, le jeune latiniste redevenu français comparait plus simplement, trop simplement même à mon avis, le cardinal ministre de Louis XIII au cardinal ministre de Louis XII : Charles d'Amboise.
Il porta comme vous la pourpre vénérable De qui le saint éclat rend les yeux éblouis; Il veilla comme vous d'un soin infatigable Et fut ainsi que vous le cœur d'un roi Louis.
Plût à Dieu, Messieurs, que le grand homme d'Etat et le grand homme de lettres eussent borné là leurs échanges de lointaines sympathies.
Le malheur voulut que Richelieu, qui aima et protégea dignement les lettres, eût le goût, que dis-je, la passion de conseiller et de diriger les littérateurs, les littérateurs dramatiques de préférence. Il avait attiré et gardait chez lui un quatuor de poètes non sans valeur — Rotrou
en était — ayant pour fonction de mettre en vers les comédies ou les tragédies dont le grand stratège en guerre et en politique ne se contentait pas de tracer le plan, mais dont il surveillait jalousement l'exécution et jusqu'à la versification.
Un de ses scribes attitrés, de l'Estoile, raconte même que l'impérieux collaborateur leur dictait parfois des vers de son crû, vers plus ou moins boiteux, mais qu'il fallait bien se garder de signaler et encore plus de remettre sur pieds.
Ainsi furent composées, écrites, mises en scène et représentées sous sa direction et dans la salle de théâtre attenant à son palais, les Visionnaires, Scipion, Roxane et la tragi-comédie de Mirame, signées de divers noms, mais que le ministre aurait très bien pu contresigner.
Au moment même où lui parvenait le sonnet dont nous venons de parler, le redoutable imprésario avait justement sur le chantier certaine comédie des Tuileries qu'il avait hâte de voir terminer.
L'auteur de Mélite lui parut tout désigné pour activer la besogne et il l'appela sur l'heure à la rescousse.
Ignorant de la vie des cours, peu fait aux souplesses et aux complaisances, plus qu'indépendant, fier. Corneille quitta sa vieille et paisible
maison de la rue de la Pie sans se douter de l'esclavage intellectuel qui l'attendait dans le somptueux palais où lesBoisrobert, lesColletet, les de l'Estoile vivaient heureux comme des coqs en pâte.
Richelieu, de son côté, ne connaissait guère l'aiglon qu'il allait essayer de mettre en cage. La désillusion fut aussi prompte que réciproque. Corneille, à qui avait été confiée l'exécution du troisième acte des Tuileries, ne se gêna pas pour en remanier le plan à sa guise, maintint ses retouches en dépit des objurgations du maître, défendit ses vers, se défendit contre les bouts-rimés du cardinal, tant et si bien que sa tâche une fois terminée, il demandait à partir et on ne lui demandait pas de rester.
C'en était fait de la bienveillance de Richelieu pour Corneille ; c'en était fait aussi, chose plus pénible selon mon cœur, de l'admiration de Corneille pour Richelieu. De plus grands effets n'ont pas eu souvent de plus grandes causes.
Les portes du Palais-Cardinal à peine refermées derrière lui. Corneille laisse éclater toute son aversion pour la servitude et toute sa mésestime pour ses compagnons de chaînes dans cet amer sonnet qui contraste singulièrement mais logiquement, hélas ! avec les vers latins et français de l'année précédente.
Une troupe servile, inconstante, folâtre, Au service d'autrui passe ses plus beaux jours, Et croit avoir grand'part à la splendeur des cours, Où Ton voit que le luxe a doré jusqu'au plâtre.
Mais la vertu n'est là que vertu de théâtre : Le vice y tient l'empire et porte le velours ; Les fourbes y sont fins ; les sages y sont lourds ; Enfin pour s'avancer il faut être idolâtre.
Pour moi, je m'en retire, instruit à mes dépens Que l'asservissement est un malheur extrême Qu'accompagnent toujours mille soucis flottants. Aux autres j'ai vécu ; je veux vivre à moi-même !
Et le poète désillusionné, désenchanté, mais désenchaîné, se remet à l'œuvre et «vit à luimême ».
Tout n'est pas à regretter, Messieurs, dans ce court passage de Corneille par la maison de Richelieu. Même à son insu, l'auteur dramatique avait respiré dans l'air ambiant de ce secrétariat d'État où se concentrait alors toute la politique européenne, des idées et des directions nouvelles qui devaient encore élargir son esprit et élever ses vues.
Tout n'est pas à regretter non plus dans la prompte rupture qui s'ensuivit puisqu'elle ne laissa pas au noble écrivain le temps de s'acclimater à une vie luxueuse, de s'assouplir aux
besognes serviles et de perdre de jour en jour, usés par les concessions, les génuflexions et les mensonges, les dons de fierté, d'indépendance et de droiture qui sont l'essence même de son génie.
Si Corneille n'eût pas fréquenté Richelieu nous n'eussions pas eu Cinna ; s'il ne s'en fût pas séparé, nous n'avions pas le Cid.