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LE CID

La première représentation de ce chef-d'œuvre eut lieu en l'année 1636, au mois de novembre, selon ceux-ci, au mois de décembre selon ceuxlà. Mondory qui jouait le rôle principal et qui s'intéressait au sort de la pièce en sa double qualité d'acteur et de directeur, écrit joyeusement à Gûez de Balzac : « La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servaient les autres fois comme de niches aux pages, ont été des places do faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été parée de croix de chevaliers de l'ordre. »

Ce fut en effet toute une révélation et même toute une révolution pour l'art dramatique que l'apparition de cette tragédie qui était sans précédent comme elle est restée sans pareil.

Jamais le langage français n'avait revêtu des formes plus puissantes, jamais plus ardent amour n'avait embrasé deux êtres plus généreux et plus malheureux, jamais assemblée de spectateurs et de spectatrices n'avait été soulevée par un souffle plus vivant et plus vivifiant de

passion pure, de courage sublime et de sacrifice héroïque.

Je n'ai pas assez dit en appelant le Cid un chef-d'œuvre, c'est le chef-d'ceuvre !

Personne, non pas même le divin Racine, encore bien moins le verbeux Voltaire, ne retrouvera plus de tels accents, de telles situations, de telles beautés.

Je ne parle même pas de la lamentable kyrielle des Crébillon, des Campistron, des de Jouy, des Arnaud, des Ducis, des Xépomucéne Lemercier qui ont tué à petit feu la littérature tragique en s'évertuant à la faire revivre malgré Minerve.

Cent ans et encore cent ans passeront avant qu'un aussi resplendissant génie s'allume au ciel de la France, et ce n'est qu'après le plus obscur des interrègnes qu'un second surhumain naîtra parmi les hommes, et que Corneille le Grand aura pour héritier Hugo le Magnifique.

Ce qui complète encore la ressemblance entre les deux poètes, c'est qu'//er/m/?? aura sa bataille tout comme le Cid, sans avoir toutefois un redoutable ministre comme chef d'attaque. M. Népomucène Lemercier déjà cité s'écriera bien du fond de sa sottise :

Avec impunité des Hugo font des vers !

une demi-douzaine de Viennet en furie d'im-

puissance lui feront bien chorus, mais le hardi lutteur de 1831 n'eut pas comme son victorieux ancêtre de 1G36 l'invraisemblable lionneur de l'emporter sur le plus grand personnage de l'Etat.

Car il faut bien le dire, hélas ! l'odieuse campagne contre le Cid fut entreprise sous l'inspiration de Richelieu. Par rancune personnelle disent les uns, d'autres disent par envie. Pour moi, le seul mobile que je puisse attribuer aux indignes menées de ce grand conducteur de peuples, c'est le besoin, là aussi, d'écraser un rebelle.

Quoi ! Corneille n'avait pas craint de lui tenir tête ! Corneille avait eu l'ingratitude de se soustraire à son influence, à sa protection, à ses bienfaits! Il avait poussé l'audace jusqu'à s'en aller écrire un chef-d'œuvre loin de lui, en dehors de lui, sans lui ! Allons, Scudéry, Claveret, Mairet ! Allons, Chapelain ! Allons, l'Académie Française ! à vos plumes ! fourbissez vos arguments ! Aiguisez vos pointes ! Et videz s'il le faut, vos écritoires et vos cervelles, mais jetez-moi bas cette renommée qui s'est permis de venir au monde sans m'avoir pris pour parrain !

Toute la bande des écrivains subalternes ne se le fit pas dire deux fois.

CORNEILLE ET SON ŒtlVRE 41

Pamphlet de Scudéry ! pamphlet du Claveret de la Place Royale, du Mairet de Chryséide, du Colletet de Cyminde, du Chapelain de la Pucelle ! pamphlet de l'Académie elle-même ! Toutes les impuissances, toutes les jalousies, toutes les vanités s'élancèrent en un tournoiement d'oiseaux de nuit vers l'aigle planant déjà dans les hauteurs de l'empyrée.

Le sage Boileau, ce commissaire de police des lettres, a consigné la tentavive d'égorgement et sa non-réussite dans ces quatre vers précis comme un procès-verbal de constat :

En vain contre le Cid un ministre se ligue Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer.

Et comment le public d'alors, le public d'hier, le public d'aujourd'hui ne s'obstinerait-il pas à admirer cette suite ininterrompue de vers sublimes, qui commencent à résonner dès le début de l'œuvre pour ne cesser leur fanfare qu'au dénouement.

Ah! Messieurs, comme je comprends, comme vous comprenez tous et toutes la blessure profonde et disons le mot trivial qui dit la chose vraie, « le crève-cœur » que fut pour le grand Corneille le déchaînement des injures, des

calomnies et des sottises qui essayèrent d'étouffer les acclamations de la foule sous l'insolent et odieux fracas des vociférations intéressées !

Comme on comprend son brusque départ pour Rouen où il allait rester comme enseveli dans un silence qui dura quatre années, ce qui fit dire à l'indigne Chapelain : « Corneille ne fait plus rien, et Scudéry a du moins gagné cela en le querellant qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine. »

L'auteur de La Pacelie se réjouissant du silence de l'auteur du Cid ! Quel scandale et quel blasphème ! Cette dédaigneuse façon de parler de Corneille suffirait à placer ce faiseur de vers à son rang de bassesse, si tant est qu'il n'y fût pas déjà tombé par sa piteuse façon de célébrer Jeanne d'Arc.

Cependant avant de quitter Paris, le triomphateur persécuté avait laissé pour adieu à ses détracteurs une pièce de vers connue sous le nom d'Excuse à Ariste.

Cette hautaine plaidoirie pro domo... pro templo ! Q. été souvent qualifiée d'orgueilleuse par ceux qui la considèrent en la détachant de l'heure et des circonstances où elle fut conçue. Écoutez-la en vous rappelant qu'elle est écrite non pas seulement au lendemain de la victoire du Cid, mais au milieu et au travers de la nuée

de libelles sous lesquels l'envie essayait d'obscurcir ce soleil levant.

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Mon travail sans appui monte sur le théâtre :

Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre ;

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,

J'arrache quelquefois les applaudissements ;

Là, content du succès que le mérite donne,

Par d'illustres avis je n'éblouis personne :

Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans.

Par leur seule beauté ma plume est estimée :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,

Et pense toutefois n'avoir point de rival.

A qui je fasse tort en le traitant d'égal...

Ces deux derniers vers faillirent rallumer toute la querelle. L'auteur des malveillantes Observations sur le Ciel, M. de Scudéry reprocha à. Corneille « de se déifier de son autorité privée et de sembler croire qu'il faisait beaucoup d'honneur aux plus grands esprits de son siècle de leur présenter la main gauche ».

A ce médiocre écrivain qui se plaçait ainsi d'emblée parmi les plus grands esprits de son siècle, à ce gentillâtre qui se vantait, quelques lignes plus loin, d'être d'une famille où l'on avait coutume de porter la plume au chapeau plus volontiers qu'à la main, Corneille déjà

rentré à Rouen eut la faiblesse de riposter par une lettre que ne méritait guère l'orgueilleux capitan.

Relevant tout d'abord le passage où Scudéry se targuait de son antique noblesse et raillait le récent ennoblissement de la famille de Corneille — son père venait en effet d'être créé écuyer, — l'avocat général du roi répond au gouverneur de Notre-Dame de la Garde que la question n'est pas de savoir ce qu'ils sont l'un et l'autre, ni de combien les Scudéry sont plus nobles que les Corneille, mais de combien le Ciel est meilleur que V Amant libéral.

Rappelant ensuite que son œuvre à lui a été représentée trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de Richelieu, il conclut que c la pauvre Chimène ne pouvait être traitée ni d'impudique, ni de parricide, ni de monstre alors que la reine, les princesses et les vertueuses dames de la cour et de Paris l'avaient reçue et cajolée en fille d'honneur ».

Enfin en ce qui concerne l'éternelle accusation de plagiat qu'avait lancée Mairet et que reprenait Scudéry, affirmant tous deux que leur trop heureux rival n'avait fait que transporter de l'espagnol en français Las Mocedades del Cid de Guillen de Castro, le glorieux prévenu continue ainsi son plaidoyer : « Vous espérez

me faire passer pour un simple traducteur sous ombre de soixante et douze vers que vous marquez dans un ouvrage do deux mille et que ceux qui s'y connaissent n'appelleront jamais de simples traductions... »

Il termine enfin sa défense par ces trois attaques : « Vous avez tort de vous plaindre d'une Excuse à Ariste où je ne vous ai pas fait tort en vous traitant d'égal, puisqu'en vous montrant mon envieux vous vous confessez mon inférieur. Traitez-moi dorénavant en inconnu comme je vous laisse pour tel... et résistez aux tentations de ces gaillardises qui font rire le public à vos dépens. »

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