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SUR LA CHARITÉ honorable et philanthropique presque immédiatement contredit par des lois cruelles, des sentences orgueilleuses, une doctrine humiliante. Des actes de dévouement absolu et de désintéressement héroïque, vous en trouverez peu. Vous chercherez en vain le bienfaiteur généreux dont la main gauche ignore ce que sa droite à donné; et, lorsque vous aurez rendu justice à quelques âmes qui valurent mieux que la société où elles vécurent, vous comprendrez la vérité profonde de cette belle parole de Prevost-Paradol : “ De tout temps on a donné à ceux qui souffrent, “ mais c’est seulement depuis le christianisme qu’on
‘s’est donné soi-même.”
(1) Essais de politique et de littérature. Deuxième série. p. 266.
Nous ne pouvons résister au désir de citer ici, comme commentaire de cette magnifique parole, un éloquent passage d’un discours prononcé par monseigneur Dupanloup, au congrès de Malines (sept 1864) : “ Philosophes et critiques, venez, et faites moi le plaisir, pour le bien-être de l’humanité souffrante, d'afficher, à la quatrième page de vos journaux, ceci :
‘ On demande 4 à 500,000 héros des deux sexes pour apprendre “la prière et l’alphabet à des enfants malpropres, à condition “ que héros et héroïnes resteront chastes, patients, persévérants, ‘travailleront dix heures par jour pour trente sous, et recevront “des calomnies pour supplément de salaire, en se refusant même “ les plaisirs permis.”
Si ce jugement vous semble un peu sévère, prêtez l'oreille, messieurs, aux témoignages péremptoires que je vais citer.
Sur la scène romaine, un père disait à son fils: C’est mal que de donner à manger et à boire à un mendiant; pour soi, c’est perdre ce qu’on donne ; pour lui, c’est prolonger sa misère.” Ü] Quelle leçon pour la jeunesse! Et la foule entendait ces paroles
sans s’indigner et sans rougir !
Dans la brillante Athènes, régnait aussi la même maxime ; et les poètes comiques, pour exciter les rires
et gagner les applaudissements de auditoire, se mo-
‘ Faites-moi le plaisir de mettre cela, la semaine prochaine, à la quatrième page de vos journaux ; ...… je vous payerai l’annonce. (Aires et applaudissements.)
‘ Messieurs, vous riez, vous avez raison ...…. et vous avez tort. Car cette armée sublime, ell: existe. Un maître unique a pu la créer, l’inspirer ; il la lève, il la recrute, il l'arme ci la commande depuis dix huit cents ans ; et elle ne demande d'autre récompense que son sourire, que sa bénédiction, sa compagnie: ce maître, c’est Jésus-Christ” (Nouveaux et lorgs applaudissements.) Voyez Brugère : Traité de la vraie religion, p. 116.
(1) Nam et illud quod dat perdit, et illi producit vitam ad miseriam.” - Plaute, Trinumnus, act. LE. sc, 2,
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quaient, au théâtre, des malheureux qui n’avaient que des haïllons pour habits, une natte pourrie pour couchette, ou des petits enfants pleurant et deman-
dant du pain.
Que disait Horace”? que la pauvreté était un grand opprobre: % Magnum pauperies opprobrium.” Loin, bien loin d'ici, s'écriait-il, l’immonde pauvreté ! Epictète en comparait l’infortunée victime à un puits vide
et infect où l’œil plonge avec dégoût.
Le doux Virgile lui décernait l’épithète de honteuse : “turpis egestas ?; ® et lorsqu'il peignait, dans ses Géorgiques, le bonheur du sage, il écrivait ow’il n'avait jamais éprouvé ni envie pour le riche, ni pitié
pour le pauvre :
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Indoluit miserans inopinem, aut invidit habenti ! ®)
(1) Mgr Dupanloup, De la Charité chrétienne, p. 51. Nous empruntons à cet ouvrage plusieurs des textes que nous citons ici. On y trouvera des paroles et des faits qui inspirent l’horreur.
(2) Œn. ll. VI.
(3) IL, v. 499.
Encore, si l’on s'était contenté d'écrire ces choses ! Mais que ne voit-on pas dans la pratique de la vie ! Les indigents étaient véritablement méprisés et foulés aux pieds. Que dis-je? La loi draconienne, conservée par Solon, infligeait la mort à l’homme sans asile ; et en Egypte, la même peine attendait celui qui osait
demander à son semblable un morceau de pain. 1
Comment exprimer la barbarie dont les enfants
étaient l’objet ?
Après deux siècles de christianisme, Tertullien ne craignait pas de flétrir par ce discours les perséeuteurs de sa foi: “Combien je vois ici de gens altérés de notre sang! Combien même de vos magistrats, les plus intègres pour vous, les plus rigoureux contre nous, je pourrais confondre par des reproches trop fondés d’avoir eux-mêmes Ôôté la vie à leurs enfants, aussitôt après leur naissance! Vous ajoutez encoic à la cruauté par le genre de mort. Vous les noyez, vous les faites mourir de faim et de
froid, vous les donnez en pâture aux chiens.” l
(1) Dupanloup, ibid.
(2) Apolog. IX.
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Et cependant, les mœurs s'étaient adoucies. On connaît cette affreuse loi de Lycurgue : “ Lorsqu'un enfant vient de naître, il faut délibérer d’abord de sa vie ou de sa mort: s’il est d’une complexion vigoureuse, il vivra ; s’il est faible où mal conformé, on le
iettera dans le gouffre du mont Taveète.”’ ] Læ) ©
Plutarque nous apprend que les pères se montraient fidèles observateurs de cet arrêt infâme, et
approuve leur conduite au nom de la philosophie.
La loi des Douze Tables était plus inique encore. Elle faisait un commandement au père de tuer luimême son enfant sans délai, lorsque cet enfant naissait difforme : Puerun, pater cito necato ”? ; et le sage Sénèque, comme s'il eût voulu justifier une telle morale, écrivait cette inconcevable parole: Nous tuons un bœuf dangereux, et nous noyons nos enfants, s'ils naissent débiles ou contrefaits: ce n’est pas colère,
c’est raison, c’est se débarrasser de lPinutile,” D Il y a loin, n'est-ce pas ? de cette théorie barbare à (1) “ Trucem atque immansuetum bovem cœdimus... Liberos
quoque, si debiles, monstrosique editi sunt, mergimus. Non ira, sed ratio est a sanis inutilia secernere” (De la colère, I. x1v.)
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la pure et bienfaisante doctrine de l'Evangile ? I y a loin de ces sentiments du philosophe païen, à l’héroïque tendresse de cet homme qui fut le père de tant d’indigents ; qui, au milieu des ténèbres, parcourait les rues de la grande capitale de la France, afin de recueillir sous son manteau, et de réchauffer sur sa poitrine les enfants abandonnés. Mais pourquoi anticiper ? Nous dirons bientôt les prodiges de dévouement et les actes sublimes qui remplirent la vie de saint Vincent de Paul ; il nous faut jeter en-
core un regard sur les mœurs de lantiquité.
I y avait des pavs où Pon tuait les vieillards pour en délivrer la société, et les délivrer cux-mêmes du fardeau de la vie. Les incurables étaient abandonnés à leur triste sort, et le divin Platon, dans un de ses dialogues surnommés immortels, rend hommage à Esculape qui n’a pas voulu se charger de prolonger l'existence des sujets radicalement malsains. Pourquoi les secourir en effet? Pourquoi les prendre en pitié? “ Cela n’est avantageux ni à eux-mêmes, n1 à l'Etat.”
(1) De la République, liv. III, trad. de Cousin, t. IX, p. 171.
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Aussi, interrogez les écrivains qui nous ont raconté l’histoire de ces longs siècles; prêtez l'oreille aux poètes chantant les glorieux exploits de leurs grands hommes, et les merveilles de leurs villes superbes : pas un ne vous parlera d’un refuge pour la misère, d’un hôpital pour les malades, d’un hospice pour les vieillards. Qu'ils nous citent donc un prince admettant à ses festins des ignorants et des pauvres ! Qu'ils nous montrent un prêtre portant les chaînes d’un forçat! Les vestales étaient parfois immolées dans les calamités publiques ; en vit-6n jamais une seule se dévouer au soulagement des pestiférés ?
Il y eut des hommes qu’on appela divins ; d’autres à qui leurs victoires valureut le beau titre de pères de la patrie....nul ne fut surnommé le père des orphelins et des pauvres.
Le paganisme peupla l’Olympe de dieux et de déesses, il ne sut pas y trouver une place pour la Charité! Comment eût-il pu le faire, messieurs ? Il
en ignorait le nom, il n’en avait pas l’idée.
(1) “Il est curieux et triste de remarquer que le mot Humanité, ce mot si grand parmi nous depuis le christiarisme, Humanitas, ne voulait dire le plus souvent, chez les païens, que politesse,
Sénèque enseignait que ‘ la miséricorde est un vice de l’âme ; ” et Cicéron, dans un plaidoyer célèbre, disait “qu'il n’y avait qu’un sot ou nn naïf, pour être
compatissant.? (@)
L'homme, a dit avec raison M. de Champagny, n’est devenu charitable que dans le christianisme. C’est au nom de la foi, c’est sur la parole du Christ, c’est aux exhortations de l’Eglise, c’est par la main et sous la conduite de l'Eglise que la charité s’est faite.” &) Vous savez ce qu'étaient les esclaves : des hommes
qu’on assimilait à des choses, que l’on vendait, que
bonnes manières... et que Charitas, ce nom devenu si sublime dans la langue chrétienne, ne signifiait presque jamais chez les Grecs que la bonne grâce et l'élégance, et chez les Romains, dans les derniers temps, l’attachement qu’on a pour ses proches et ses amis” (Dupanloup, Ouv. déjà cité, p. 72.
(1) “ Misericordia anima vitium est.” (De la Clémence, liv. IT, 4, 5, (2) Neminem misericordem esse nisi stultum etlevem.” (Pro
Murena.)
(3) La Charité chrétienne dans les premiers siècles de l Eglise, p.
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