LE PRÊTRE OE L^ÉVANGILE
verrez comment il lui plut de faire un confesseur, un saint, un docteur de son Église, en le tirant à la fois du péché et de l'hérésie. Il semble que ce ne fût pas assez que le père des écoles d'Occident, l'auteur d'un millier d'ouvrages, le controversiste triomphant, le grand champion de la doctrine de la grâce , eût été autrefois un pauvre esclave de la chair, s'il n'était encore victime des erreurs de l'esprit. Celui qui , plus que tout autre , devait exalter la grâce de Dieu , fut laissé plus que tout autre aussi à l'expérience de la fragilité de la nature. Le grand saint Augustin (je ne parle pas du saint missionnaire de ce nom qui vint en Angleterre et convertit nos ancêtres païens, mais du grand évêque d'Afrique qui porta ce nom), Augustin, dis-je, s'inquiétait peu de son âme à une certaine époque ; il ne se demandait pas comment on peut se laver du péché; mais, au contraire, tant qu'il fut fort et jeune , il fut avide des jouissances de la chair et des plaisirs du monde. Il était ambitieux et sensuel; il prononçait sur la vérité et l'erreur d'après son jugement privé et son caprice ; il méprisait l'Eglise catholique, parce qu'elle parlait trop de foi et de soumission ; il pensait faire de sa raison la mesure de toutes choses, et il embrassa en conséquence une secte très-répandue, qui avait des prétentions philosophiques, qui disait voir les choses en grand et qui s'efforçait de rectifier les idées vulgaires, entendant par là les notions catholiques sur Dieu, sur Jésus-Christ, sur le péché et sur les moyens d'arriver au ciel. Il resta quelques années dans cette secte ; mais ce qui lui fut enseigné dans son
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sein ne le satisfit pas. Ces idées lui plurent quelque temps ; puis il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait pris pour aliment des substances qui ne nourrissaient pas. Il eut faim et soif de quelque chose de plus substantiel; mais il ne savait pas précisément ce que ce pourrait être. 11 se méprisait de se voir l'esclave de la chair ; il trouvait que sa religion ne l'aidait pas à la dompter. Il comprit qu'il n'avait pas trouvé la vérité , et s'écria : « Oh ! qui me dira où la chercher? qui donc me conduira à elle ? »
Pourquoi n'entra-t-il pas de suite dans l'Eglise catholique ? Je vous en ait dit la raison, 11 savait que la vérité n'était nulle part ailleurs; mais il n'était pas certain de la trouver dans l'Église catholique. 11 pensait qu'il y avait, dans l'ensemble de ses doctrines, quelque chose de petit, d'étroit, d'irrationnel; il manquait du don de la foi. Alors commença en lui une grande lutte : la lutte de la nature et de la grâce, de la nature et ses satellites , la chair et la fausse raison , contre la conscience et les instances de l'Esprit divin le conduisant à des choses plus parfaites. Quoiqu'il fût en état de péché mortel et de perdition. Dieu cependant le visitait et lui faisait goûter les premiers fruits de ces influences qui devaient, au moment donné, le tirer de cet état. Le temps s'écoulait, et, en le considérant comme son ange gardien pouvait le faire, vous auriez vu, en dépit de sa grande perversité, de nombreuses luttes dont il sortait victorieux contre son adversaire toutpuissant , en dépit de son état de malédiction qui était le même qu'auparavant , vous auriez vu , dis-je,
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que néanmoins la grâce faisait son chemin dans son âme : il se rapprochait de l'Église. Lui-même n'en savait rien j il ne pouvait s'apercevoir du progrès; mais les anges de Dieu sentaient naître pour lui un intérêt des plus vifs, qui fut suivi d'une grande joie. Enfin , il se trouva en pays étranger à proximité d'un grand saint, et, tout en prétendant ne pas le reconnaître pour tel , son attention se porta vers lui ; il ne put s'empêcher de se rendre dans les lieux sacrés, afin de le contempler à plaisir. Il commença à l'épier et à se livrer sur lui à mille conjectures ; il se demandait intérieurement s'il goûtait ou non le bonheur. 11 se rendit souvent à l'église pour entendre le saint prédicateur, et lui demanda une fois son avis sur le moyen de trouver ce qu'il cherchait. C'est en ce moment qu'il eut à soutenir une lutte décisive avec la chair. Il étai^ dur, bien dur, de renoncer aux péchés auxquels il s'était abandonné durant de longues années ; il était bien dur de s'en séparer pour ne plus les retrouver jamais. Oh ! le péché était une chose si douce ! Comment lui dire adieu pour toujours? Comment s'arracher à ses embrassements et entrer dans le chemin solitaire et aride qui conduit au ciel? Mais la grâce de Dieu fut beaucoup plus douce encore, et, entraînant sa conviction à mesure qu'elle s'emparait de lui , elle finit par subjuguer sa raison et par en triompher. Ainsi celui qui , sans elle, eût vécu et fût mort en enfant de Satan, devint, sous sa merveilleuse influence, un oracle de sainteté et de vérité.
Ne pensez-vous pas, mes frères , qu'après avoir été
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lui-même convaincu , il était plus propre qu'un autre à convaincre ses frères, et à prêcher la sainte doctrine qu'il avait méprisée? Cela ne dit pas que le péché vaut mieux que l'obéissance aux lois de Dieu , ou que le pécheur est préférable à l'homme juste ; mais ces exemples signifient que Dieu, dans sa miséricorde , se sert du péché contre le péché, qu'il lire du péché passé un avantage actuel ; qu'en même temps qu'il en lave la culpabilité et qu'il en soumet la puissance, il en laisse au pécheur pénitent une connaissance qui le rend capable, par l'expérience de ses ruses, de l'attaquer plus vigoureusement et de le frapper d'une manière plus efficace quand il le rencontre chez les autres. Ces exemples signifient que , tandis que Dieu peut , par sa grâce toute -puissante, rendre l'âme d'un pénitent aussi pure que si elle n'avait jamais péché, il lui laisse une tendresse et une compassion pour les autres pécheurs, une expérience sur la manière d'agir avec eux beaucoup plus grande que s'il n'avait jamais péché. Et en outre, il nous montre , pour notre instruction et notre consolation , dans les exemples rares et spéciaux sur l'un desquels je viens d'appeler votre attention , ce qu'il peut faire , même pour les pécheurs les plus coupables , s'ils viennent sincèrement à lui pour obtenir leur pardon et leur guérison. On ne saurait assigner de limite à la bonté et à la puissance de la grâce de Dieu. Eprouver de la douleur pour ses péchés et implorer la miséricorde divine, c'est déjà une sorte de gage donné à nos cœurs qu'il nous accordera les dons précieux que nous cherchons. U peut faire ce
^IPPippipilp
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qu'il veut de l'âme humaine. Il est infiniment plus puissant que le malin esprit auquel le pécheur s'est vendu, et il peut le chasser de son âme. 0 mes chers frères ! quoique vos consciences portent témoignage contre vous, il peut les décharger de leurs crimes. Que vous ayez péché peu ou beaucoup , il peut vous rendre aussi purs à sa vue et aussi agréables à sa majesté que si vous lui aviez toujours été fidèles. Il détruira par degrés vos habitudes de péché , et vous rendra en même temps ses faveurs. La puissance du sacrement de la pénitence est telle que, plus ou moins lourde que soit la charge de vos péchés, il vous en débarrassera. Il est aussi facile à Dieu de vous purifier de beaucoup de péchés que d'un petit nombre. Vous rappelez-vous avoir lu, dans l'Ancien Testament, la guérison de Naaman le Syrien par le prophète Elisée? Il était atteint de cette maladie affreuse et incurable appelée la lèpre, qui formait une sorte de croûte blanche sur la peau , rendait la personne hideuse et offrait le type de la laideur du péché. Le prophète lui ordonna de se baigner dans le Jourdain , et la maladie disparut. « Sa chair, dit l'écrivain sacré, devint comme celle d'un petit enfant. » Nous avons là un exemple, non-seulement de ce qu'est le péché, mais encore de ce qu'est la grâce de Dieu. Elle peut défaire le passé ; elle peut accomplir ce qui nous paraît sans espoir. Il n'est pas de pécheur si abominable qui ne puisse devenir un saint ; point de saint, si élevé en sainteté , <|ui n'ait été ou n'ait pu être un pécheur. La grâce dompte la nature , et la grâce seule a cette puissance.
Prenez sainte Agnès, par exemple, cette sainte enfant qui , à l'âge de treize ans , résolut de mourir plutôt que de renier sa foi , et qui , dans le séjour même des esprits malins où les païens la menèrent , se trouva enveloppée d'une atmosphère de pureté , et répandit autour d'elle une inQuence céleste. Considérez l'angélique Louis de Gonzague , dont on ne peut pas dire avec certitude qu'il ait commis un seul péché véniel. Songez à sainte Agathe, à sainte Julienne, à sainte Rose , à saint Casimir, à saint Stanislas , saints pour qui une mauvaise pensée eût été pire que la mort. Eh bien ! mes frères, il n'est pas un de ces êtres angéliques qui , privé de la grâce de Dieu , n'eût pu être dégradé , offrir l'aspect d'une lèpre dégoûtante et devenir un objet de répulsion ; il n'en est pas un qui n'eût pu mener ou plutôt qui n'eût mené la vie d'une créature abrutie , ne fût mort de la mort d'un réprouvé, et n'eût été plongé éternellement en enfer dans les bras du démon, si Dieu n'eût placé en lui un cœur et un esprit nouveaux , si Dieu ne l'eût rendu ce qu'il ne pouvait devenir par sa propre force.
Tous les hommes religieux , mes frères, ne sont pas des saints , toutes les âmes qui se convertissent ne deviennent pas saintes. Je ne vous promettrai pas — cela est vrai — que si vous venez à Dieu , vous parviendrez à ce degré de sainteté auquel les saints sont arrivés. Mais cependant je vous montre que les saints, par leur nature, ne sont pas meilleurs que vous; que les prêtres laborieux qui ont la charge des fidèles ne sont pas, par leur nature , meilleurs que les hommes qu'ils travail-
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lent à convertir, qu'ils s'efl'orcent de réformer. C'est par l'effet de la miséricorde spéciale de Dieu pour vous que nous , prêtres , sommes de la même nature que vous ; c'est par considération et par commisération pour votre faiblesse qu'il nous a faits, nous vos frères , ses délégués et ses ministres de réconciliation. C'est là ce que le monde ne peut pas comprendre. Non qu'il ne saisisse très-clairement que la nature nous donne les mêmes passions qu'à lui ; mais ce qu'il ne voit pas, ce que son esprit étroit ne lui permet pas de concevoir, c'est qu'étant semblables à lui par notre nature , nous en différions tant par la grâce. Les hommes du monde , mes frères, connaissent la puissance de la nature ; mais ils ignorent, ils n'expérimentent pas la puissance de la grâce de Dieu, et ils ne croient pas en elle. Et comme ils ne connaissent aucune puissance capable de dompter la nature , ils pensent qu'il n'en existe pas, et, conséquents avec eux-mêmes, ils croient que tout homme , prêtre ou non, reste en définitive tel que la nature Ta fait; ils ne voudront jamais admettre, comme possible , que quelqu'un puisse mener une vie surnaturelle. Or non-seulement le prêtre, mais quiconque est en possession de la grâce de Dieu, mène une vie surnaturelle , plus ou moins parfaite , selon sa vocation , la mesure des grâces qui lui sont accordées, la fidélité avec laquelle il y correspond. Voilà précisément ce que le monde ignore et ce qu'il n'admet pas ; aussi , quand il entend parler de la vie qu'un prêtre doit mener par profession, de son jeune âge à la vieillesse, il ne croit pas qu'il soit en réalité
ce qu'il prétend être. Les gens du monde ne savent rien de la protection de Dieu, des mérites de Jésus- Christ, de rintercession de Marie ; ils ignorent la vertu de la prière revenant à des heures réglées, de la confession fréquente, des messes célébrées chaque jour; ils sont étrangers à la puissance transformatrice du très-saint Sacrement , le pain des anges ; ils n'apprécient pas l'efticacité que doivent avoir des règles salutaires, la fréquentation de saints compagnons, une longue habitude du bien, une vigilance active sur soi-même , la crainte du péché , l'horreur de l'esprit tentateur; ils n'apprécient pas, dis-je, l'influence qu'exercent toutes ces choses quand ils cherchent à se rendre compte des moyens par lesquels une âme se met à l'abri du mal. Les gens du monde savent seulement que , lorsque l'esprit tentateur a une fois pénétré dans un cœur, on ne peut pas lui résister; ils savent seulement qu'il y a (si l'on peut parler ainsi) nécessité de pécher quand l'âme s'est exposée et livrée à la malice du démon. Ils savent seulement que lorsque Dieu l'a abandonnée et que les bons anges se sont retirés d'elle, qu'elle néglige toute sauvegarde , toute protection, toute précaution , et qu'enfin (c'est ce qui leur arrive) la victoire du démon est déjà à moitié gagnée, ils savent, dis-je, qu'il est certain qu'elle le sera tout à fait.
Eux-mêmes , dans leur meilleur état , ont toujours été battus par le démon avant d'avoir commencé à livrer bataille. C'est le seul état dont ils aient l'expérience; ils savent cela, et rien autre chose. Ils n'ont
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jamais eu l'avantage du terrain ; ils n'ont jamais été dans les murs de la cité forte , autour desquels l'ennemi rôde en vain, dans laquelle il ne peut pénétrer , et en dehors de laquelle l'àme fidèle est trop sage pour s'aventurer. Ils jugent, dis-je, par leur expérience , et ne veulent pas croire ce qu'ils n'ont jamais connu.
S'il y a ici présentes, mes cliers frères, des personnes qui nient l'efficacité de la grâce Dieu dans le sein de rÉglise, parce que ses effets sont si peu sensibles au dehors, ce n'est pas à elles que je m'adresse. Je parle à celles qui ne limitent pas leur foi à leur expérience ; je m'adresse à celles qui croient que la grâce peut rendre la nature humaine ce qu'elle n'est pas. Je pense que ces personnes verront, non pas une cause de jalousie et de suspicion , mais un grand avantage , une grande miséricorde dans ce fait , que les prêtres envoyés pour leur prêcher la vérité , pour entendre leur confession, leur donner des conseils, peuvent condescendre à leurs faiblesses, bien qu'ils n'aient pas commis leurs péchés. Il n'y a pas de tentation qui vous éprouve, mes frères, qui ne soit ressentie par tous ceux qui partagent votre nature , quoique vous y ayez succombé et que d'autres aient su y résister. Le prêtre peut vous comprendre, vous deviner, vous interpréter, quoiqu'il ne vous ait pas suivis dans vos écarts. 11 sera plein de tendresse pour vous; il vous c< instruira dans un esprit de douceur, » comme dit l'Apôtre, « chacun de vous faisant réflexion sur soi-même, et craignant d'être tenté aussi bien que lui. »
Venez donc à nous, vous tous qui travaillez et êtes
lourdement chargés, el vous trouverez la paix de l'âme. Venez à nous qui tenons maintenant la place de Jésus- Christ et qui vous parlons en son nom ; car, comme vous, nous aussi avons été sauvés par le sang rédempteur de Jésus-Christ ; comme vous , nous serions aussi des pécheurs perdus , si Jésus-Christ n'avait étendu sur nous sa miséricorde , si sa grâce ne nous avait purifiés , si son Eglise ne nous avait reçus , si ses saints n'avaient intercédé pour nous. Soyez sauvés comme nous avons été sauvés, ft Vous tous qui craignez Dieu , venez et écoutez , et nous vous dirons ce qu'il a fait pour notre âme; » prêtez l'oreille à notre témoignage ; considérez la joie de notre cœur et augmentez-la en venant vous-mêmes la partager. Choisissez la bonne part que nous avons choisie; joignezvous à notre compagnie ; vous ne vous en repentirez jamais , croyez-en notre parole ; nous avons le droit de le dire, vous ne vous repentirez jamais d'avoir cherché au sein de l'Église catholique la paix et le pardon ; car elle seule possède la grâce ; elle seule a la puissance ; elle seule a des saints. Vous ne vous repentirez jamais de cette résolution, quelles que soient vos inquiétudes, quelque grand que soit le sacrifice que vous ayez à faire pour venir à elle. Vous ne vous repentirez jamais d'avoir abandonné les ombres du temps et des sens, les déceptions du sentiment humain et de la fausse raison, pour la liberté glorieuse des enfants de Dieu. 0 mes frères , quand vous aurez fait le grand pas, et que vous serez en possession de votre lot de bénédictions , comme pécheurs réconciliés avec le
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Père que vous aviez offensé (j'anticipe sur ce qui arrivera certainement, j'en ai la confiance, pour plusieurs d'entre vous), oh ! alors, mes frères, n'oubliez pas ceux qui ont été les ministres de votre réconciliation. De môme qu'ils vous prient maintenant de faire votre paix avec Dieu , ainsi vous, une fois réconciliés, priez pour eux, afin qu'ils obtiennent le don précieux de la persévérance, qu'ils puissent continuer jusqu'à l'heure de la mort à demeurer dans l'état de grâce oii ils sont maintenant , de peur que , par hasard , après avoir prêché aux autres , ils ne deviennent eux-mêmes des réprouvés.
La grâce divine se manifeste à nous de deux manières particulières, ainsi que nous pouvons le remarquer, soit dans l'Ecriture sainte ou dans l'histoire de l'Eglise, soit dans la vie des Saints ou celle des personnes qui mènent une vie religieuse. On trouve même ces deux manifestations de la grâce chez les apôtres de notre Seigneur. Les deux membres les plus éminents de cette sainte compagnie, saint Pierre et saint Jean, en sont pour ainsi dire la personnification. Saint Jean nous apparaît comme le saint de la pureté, et saint Pierre comme le saint de l'amour. Ce n'est pas dire que l'amour et la pureté puissent être séparés, ni qu'un saint ne possède pas toutes les vertus à la fois ; on ne saurait en conclure que saint Pierre ne fut pas aussi pur qu'aimant, et que saint Jean eut moins d'amour, parce qu'il fut si pur. Les grâces du Saint-
Esprit ne peuvent être séparées, Tune implique les autres. Qu'est-ce que l'amour, si ce n'est une délectation en Dieu, un dévouement à sa majesté, un abandon de tout notre être à sa volonté? D'autre part, qu'est-ce que l'impureté, sinon le choix pour objet de nos affections d'un objet terrestre, criminel, que nous préférons à Dieu? N'est-ce pas l'abandon volontaire du Créateur pour la créature, la recherche du plaisir dans l'ombre de la mort, et non dans la présence sanctifiante de la lumière et de la sainteté? Par suite, l'homme impur n'aime pas Dieu , et celui qui n'a pas l'amour de Dieu ne peut pas être réellement pur. Il faut que nous fixions nos affections sur un objet quelconque, et que nous trouvions en lui notre plaisir. Or, nous ne saurions trouver ce plaisir en deux objets, de même que nous ne pouvons servir deux maîtres opposés l'un à l'autre. Un saint peut bien moins encore manquer de pureté ou d'amour, car la flamme de l'amour ne brille qu'autant que la substance qui l'alimente est pure et sans mélange.
Cependant, quelque certain que cela soit, il n'en est pas moins évident que les œuvres spirituelles de Dieu apparaissent à nos yeux différentes les unes des autres, et qu'elles laissent voir, dans leur caractère et dans leur histoire, celles-ci telle vertu et celles-là telle autre. En d'autres termes, il plait au divin dispensateur de la grâce, et cela pour sa gloire, d'enrichir ses saints de certains dons qui éclairent et embellissent d'une façon particulière une partie de leur âme, de manière à laisser dans l'ombre les autres vertus qui brillent eu
eux. Cette grâce devient aussi leur trait caractéristique. Quand nous pensons à eux, elle se présente tout d'abord à notre esprit, et nous regardons leurs autres vertus comme renfermées en elle ou dépendant d'elle. Nous parlons d'eux comme s'ils n'avaient pas les autres perfections, quoiqu'ils les aient possédées, et enfin nous leur donnons un titre ou une dénomination tirée de la grâce spéciale qui a brillé en eux avec tant d'éclat. Ainsi nous pouvons parler, et c'est ce que je vais faire , nous pouvons parler, dis-je, de deux principales classes de saints, dont les emblèmes sont le lia et la rose , qui brillent d'une pureté angélique ou qui brûlent d'un amour divin.
Nous trouvons dans les deux saints Jean de grands exemples de la vie angélique. Pouvons-nous concevoir une sainteté plus majestueuse et plus sévère que celle de saint Jean-Baptiste? Il eut un privilège qui approchait beaucoup de la prérogative de la très-sainte Mère de Dieu ; car si elle fut conçue sans péché , lui du moins naquit sans la tache originelle. Elle fut toute pure, toute sainte, et le péché n'eut aucune part en elle, tandis que saint Jean, dans les premiers jours de son existence, eut part à la malédiction d'Adam. 11 fut l'objet de la colère divine, privé de la grâce que le premier homme avait reçue , et qui est la perfection de la nature humaine. Mais dès que Jésus-Christ, son Seigneur et son Sauveur, se fut incarné, dès que Marie eut salué Elisabeth sa Mère, aussitôt il reçut la grâce de Dieu , et le péché originel fut elîacé de son âme. C'est pourquoi nous célébrons la nativité de saint Jean-
Baptiste. L'Église ne célèbre rien qui ne soit saint; elle ne célèbre ni la naissance de saint Pierre, ni celle de saint Paul, ni celle de saint Augustin, ni celle de saint Grégoire , ni celle de saint Bernard, ni celle de saint Louis de Gonzague, ni celle d'aucun autre saint, quelque glorieux qu'il soit, parce que tous sont nés dans le péché. Elle célèbre leur conversion, leurs grâces, leur martyre, leur mort, la translation de leurs reliques, mais jamais leur naissance, parce que la naissance d'aucun d'eux n'a été sainte. L'Église ne célèbre que trois nativités, celle de Notre-Seigneur, celle de sa Mère, et enfin celle de saint Jean. Quelle faveur spéciale, mes frères, fut celle de séparer saint Jean-Baptiste du reste des saints, de le placer ainsi audessus des prophètes et des apôtres, quelque saints qu'ils aient été, à l'exception peut-être de Jérémie? Tout le cours de sa vie fut privilégié comme le commencement. L'Esprit saint le conduisit dans le désert, et il y vécut nourri des mets les plus simples, vêtu d'habits grossiers, habitant dans la retraite des bêtes sauvages, isolé des hommes durant trente ans, menant une vie de mortification et de méditation, jusqu'au jour où il fut appelé à prêcher la pénitence, à proclamer Jésus- Christ et à le baptiser. Puis, ayant accompli son œuvre, et n'ayant pas commis de péché, il fut mis de côté comme un instrument qui a fait son usage, et il languit en prison jusqu'à ce qu'il fut décapité par le fer de l'exécuteur. Dans tout le cours de sa vie, la sainteté est la principale idée de lui qui nous frappe ; nous voyons en lui un saint des plus merveilleux, ermite
dès son enfance, puis apôtre d'un peuple déchu, et enfin martyr. Assurément une telle vie remplit bien l'espérance que fit naître de lui avant sa naissance la parole de Marie.
L'image de son homonyme, le grand apôtre, évangéliste et prophète de l'Église, qui vint de si bonne heure dans la compagnie intime de Notre-Seigneur, et qui vécut si longtemps après ses collègues, est encore plus magnifique et presque aussi majestueuse. Nous pouvons le contempler dans sa jeunesse , dans sa vieillesse vénérable, dans toute sa vie : du premier jour au dernier, la pureté apparaît comme la vertu principale qui le distingue. C'est l'apôtre vierge qui, sous ce rapport , était si cher h Notre-Seigneur, « le disciple que Jésus a aimé , » qui a reposé sur son sein , à qui il confia sa Mère quand il était sur la croix , qui aperçut dans une vision tous les prodiges qui devaient s'accomplir dans le monde jusqu'à la fin des temps, w De grands honneurs doivent être rendus à saint Jean, dit l'Eglise, à saint Jean qui reposa sa tête sur le sein de Notre-Seigneur, à qui, pour prix de sa virginité, Jésus-Christ en croix confia la Vierge sa Mère. C'est à cause de sa virginité qu'il fut choisi par le Seigneur, et qu'il fut plus aimé que le reste de ses disciples. La prérogative spéciale de chasteté lui fit trouver plus d'amour, parce qu'ayant été choisi par Notre-Seigneur à cause de sa virginité, il resta vierge toute sa vie. » C'est lui qui, dans sa jeunesse , avait exprimé le désir de boire avec Notre-Seigneur le calice d'amertume; c'est lui qui consuma sa longue vie comme un exilé
inconsolable sur une terre étrangère, qui fut enfin mené à Rome, plongé dans l'huile bouillante, et ensuite exilé dans une île lointaine où il finit ses jours.
Oh ! comment serait-il possible de concevoir dignement la sainteté de ces deux grands serviteurs de Dieu, si différents l'un de l'autre dans toute leur histoire, dans les circonstances de leur vie et de leur mort, et cependant si parfaitement d'accord sur leur éloignement du monde, le calme de leur àme et leur pureté de tout péché ! Le péché mortel n'entra jamais dans leur àme, et nous pouvons même croire qu'ils étaient purs de péchés véniels commis de propos délibéré. De plus, il est probable que, à des époques spéciales et dans certaines occasions , ils n'ont pas commis la moindre faute. La grâce toute-puissante de Dieu domina chez eux la révolte de la raison, la perversité des sentiments, le désordre des pensées, la fièvre des passions, les illusions des sens. Ils vécurent dans un monde à eux , uniforme , serein, stable ; ils vécureût dans des visions de paix, en communion avec le ciel , dans l'anticipation de la gloire. S'ils parlèrent au monde au dehors en qualité d'apôtres ou de confesseurs, ils s'adressèrent à lui comme du fond d'une châsse sacrée, sans se mêler à lui, alors même qu'ils lui faisaient entendre leurs paroles ; c'était comme « une voix criant dans le désert, ou comme si on l'eût vu <( ravi en esprit, un dimanche. » C'est pourquoi nous les représentons plutôt comme des modèles de sainteté que d'amour, car l'amour s'adresse à un
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objet extérieur, se porte vers lui et travaille pour lui , tandis que nos deux saints approchèrent si près de l'objet de leur amour, jouirent à tel point de la faveur de le recevoir dans leur sein et de s'identifier à lui , que leurs cœurs, étant eux-inômes des cieux, n'aimèrent pas tant le ciel, et ne virent pas tant la lumière, parce qu'ils étaient eux-mêmes lumière. Us vécurent parmi les hommes , semblables à ces anges dont il est question dans l'Ancien Testament, qui apparaissaient aux patriarches et s'adressaient à eux comme s'ils avaient été Dieu, parce que Dieu était en eux et parlait par leur bouche. Ainsi ces deux saints étaient presque absorbés dans la divinité; ils menaient une vie angélique aussi parfaite que l'homme peut la mener ; ils étaient si calmes, si tranquilles, tellement audessus des chagrins et des craintes, des désappointements et des regrets, des désirs et des aversions, qu'il» nous offraient l'image la plus parfaite que la terre ait jamais vue de la paix et de l'immutabilité de Dieu. Tels sont les saints qui , en si grand nombre , ont brillé par leur virginité , et que l'histoire de l'Eglise propose à notre vénération : saint Joseph, le grand saint Antoine, sainte Cécile qui fut servie par des anges, saint Nicolas de Bari, saint Pierre Célcslin, sainte Rose de Viterbe, sainte Catherine de Sienne, une foule d'autres et, par-dessus tous, la Vierge des vierges, la reine des vierges, la bienheureuse Marie, qui, quoique comblée de la grâce de l'amour qui débordait en elle, est néanmoins, précisément parce qu'elle était le siège de la sagesse et l'arche d^aUiance, plus généralement
Si QUATRIÈME CONFÉRENCE.
représentée sous remblènio du lis que sous celui de la rose.
Maintenant, mes frères, occupons-nous de l'autre classe de saints dont je vous ai parlé. Nous avons admiré ceux qui ont été protégés contre le péché d'une manière extraordinaire et quelquefois miraculeuse, ceux qui, de leur plus tendre jeunesse à leur mort, ont été conduits de vertu en vertu. Supposons à présent qu'il plaise à Dieu de répandre son esprit sur ceux qui ont mésusé dos secours spirituels et méprisé les premières grâces qui leur ont été accordées, sur ceux dont l'âme est par conséquent possédée par une armée d'esprits malins dont il faut les délivrer, qui sont sous l'empire d'habitudes invétérées, de passions chéries, de fausses opinions, qui ont été esclaves de Satan, non comme les enfants avant leur baptême, mais de leur pleine volonté, avec toute leur raison, avec la plénitude de leur responsabilité , de gaîté de cœur, avec la conscience de leurs actes. Dieu va-t-il attirer à lui ces êtres privilégiés sans leur concours, sans puiser en eux les moyens de leur salut? Va-t-il les changer par sa parole, comme il l'a fait en les créant, ainsi qu'il fera à leur mort et qu'il les ressuscitera du tombeau? ou bien va-t-il entrer dans leurs cœurs, leur parler, les persuader et les gagner ainsi à lui? Sans aucun doute, il aurait pu être avec eux pressant et absolu; il aurait pu, par une sainte violence , s'emparer d'eux et en faire des saints. Il aurait pu laisser de côté les voies ordinaires de conversion, et faire surgir des pierres mêmes des enfants à Abraham.
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Mais il a préféré agir autrement; sans cela , dans quel but serait-il venu sur la terre pour se manifester aux hommes? Pourquoi, à sa vernie, s'est-il entouré de tant de circonstances louchantes , attachantes et entraînantes? Pourquoi a-t-il ordonné à ses anges de proclamer qu'on pouvait le voir sous la forme d'un petit enfant dans une crèche ou sur le sein d'une Vierge à Bethléem? Pourquoi est-il allé et venu en faisant le bien ? Pourquoi est-il mort en public , devant le monde, ayant près de lui sa mère et son disciple bienaimé? Pourquoi maintenant nous dit-il combien il est exalté dans les cieux, entouré d'une armée de saints glorifiés qui sont nos intercesseurs autour de son trône? Pourquoi est-il venu à nous dans Marie et par Marie , après lui , l'image la plus parfaite de ce qui est beau et tendre , gracieux et caressant dans la nature humaine? Pourquoi se manifeste-t-il lui-même, en poussant son ineffable condescendance jusqu'à venir sur nos autels, s'humiliant ainsi lui-même, quoiqu'il règne dans les cieux? Que signifie tout cela, si ce n'est que lorsque les âmes s'égarent loin de lui, il les rappelle à l'aide d'elles-mêmes, par « les liens d'Adam » ou de la nature humaine , comme parle le prophète , nous subjuguant, il est vrai, selon sa volonté, nous sauvant en quelque sorte malgré nous-mêmes, et cependant en se servant de nous, de telle façon que la raison et les affections mêmes du vieil homme, qui étaient devenues « des armes de perversité pour le péché, » deviennent sous la puissance de sa grâce « des armes de justice pour Dieu? »
Oui, sans doute, il nous attire ù lui par « tous les liens qui gagnent les hommes. » Et quels sont les liens d'Adam , sinon, comme dit le prophète dans le même verset, « les liens, « ou a les filaments de l'amour? » Ces liens sont la manifestation de la gloire de Dieu dans la face de Jésus-Christ, la vue des attributs et des perfections du Dieu tout-puissant, la beauté de sa sainteté , la douceur de sa miséricorde, l'éclat de son paradis, la majesté de sa loi, l'harmonie de sa Providence, la musique pénétrante de sa voix, qui est l'antagoniste de la chair et le champion de l'âme contre le monde et le démon. « Vous m'avez séduit, ô Seigneur, dit le prophète, et j'ai été séduit. Vous avez été plus fort que moi, et vous avez prévalu contre moi. » Vous avez jeté votre filet avec habileté ; ses fils enlacent chaque affection de mon cœur, et ses mailles ont été comme une puissance divine, « réduisant en servitude tous les esprits pour les soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ. » Si le monde a ses fascinations , l'autel du Dieu vivant a aussi les siennes; si ses pompes et ses vanités sont éblouissantes, la vision des anges qui montent et descendent l'échelle céleste le sera bien davantage. Si la vue de la terre enivre, et si ses chants exercent comme un sortilège sur l'âme, contemplez Marie plaidant pour nous de son regard si chaste , et offrant l'enfant éternel à nos caresses, tandis qu'autour d'elle on entend des chœurs de chérubins qui chantent la bénédiction qu'ils goûtent en lui. Est-ce que l'espérance divine ne produit pas ses émotions? Est-ce que la charité divine n'a pas ses transports?
« Seigneur des armées, dit le prophète , que vos tabernacles sont aimables ! Mon âme désire ardemment d'être dans la maison du Seigneur; et elle est presque dans la défaillance par l'ardeur de ce désir. Mon cœur, ma chair font éclater par des transports de joie l'amour qu'ils ont pour le Dieu vivant. Un seul jour de demeure dans vos tabernacles vaut mieux que mille autres jours. J'ai choisi d'être plutôt des derniers dans la maison de mon Dieu, que d'habiter dans les tentes du pécheur. »
Ainsi que l'a dit un grand docteur et un grand pénitent, saint Augustin : « Ce n'est pas assez d'être attiré par la volonté ; vous êtes aussi attirés par le sentiment du plaisir. Qu'est-ce que d'être attiré par le plaisir? Réjouissez-vous dans le Seigneur ,ei il vous donnera ce que votre cœur convoite. Il est un certain plaisir de cœur auquel ce pain céleste est doux. En outre, si le poëte dit que chacun est attire' par son propre plaisir, non par nécessité, mais par plaisir, non par obligation, mais par jouissance, combien plus hardiment devonsnous dire que l'homme est attiré vers Jésus-Christ, quand il trouve sa jouissance dans la vérité, le bonheur, la justice, la vie éternelle, toutes choses qui sont Jésus-Christ ! Dira-t-on que les sens corporels ont leurs plaisirs, et que l'esprit n'a pas les siens? S'il en est ainsi, d'où vient qu'il est dit : Les fils de l'homme espéreront sous la protection de vos ailes; ils seront enivrés par la richesse de votre maison, et vous leur donnerez à boire au torrent de votre plaisir : car en nous est la source de la vie , et en votre lumière nous
verrons la lumière ? Celui que le Père attire vient â moi. Qui le Père a-t-il attiré? Celui qui a dit : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. Vous faites approcher la brebis en lui présentant une branche verte; vous attirez un enfant en lui offrant des fruits ; il est attiré, il court; il est attiré par amour, sans violence corporelle, par le lien de son cœur. Si donc il est vrai que la vue d'un plaisir terrestre attire celui qui l'aime, est-ce que Jésus-Christ , quand il est révélé par son Père, ne vous attire pas! Car l'âme désire-t-elle quelque chose plus fortement que la vérité? »
^ Tels sont les moyens auxquels Dieu a recours pour faire sortir un saint d'un pécheur : il le prend tel qu'il est, et se sert de lui contre lui-même. Il donne à ses affections un autre cours, et il triomphe d'un amour charnel en lui inspirant une charité céleste. Non pas qu'il agisse avec le péché comme avec un être sans raison, poussé par ses instincts et gouverné par des impulsions extérieures , sans aucune volonté propre, pour qui un plaisir ne diffère pas d'un autre , quant à l'espèce, bien (ju'il en diffère quant au degré. Je l'ai déjà dit, et c'est la gloire de sa grâce : il s'introduit dans le cœur de l'homme, le persuade, le dompte à mesure qu'il le change. 11 ne viole en rien la constitution originelle qu'il lui a donnée ; il le traite en homme ; il lui laisse la faculté d'agir dans tel sens ou dans tel autre ; il fait, appel à toutes ses puissances, à toutes ses facultés, à sa raison, à sa prudence, à son sens moral ; il éveille ses craintes aussi bien que son amour ; il l'éclairé siu* la pei"versité du péché , aussi
bien que sur la miséricorde de Dieu ; mais néanmoins, dans l'ensemble, le principe régénérateur qui anime sa nouvelle vie, qui l'excite et le soutient, est la flamme de la charité. Ce principe seul est assez fort pour détruire le vieil homme , briser la tyrannie des habitudes, éteindre les feux de la concupiscence et réduire en cendres les dernières retraites de l'orgueil.
C'est par suite de cela que l'amour nous apparaît comme la grâce distinctive des hommes qui ont été pécheurs avant de devenir des saints. IVon que l'amour ne soit la vie de tous les saints, de ceux qui n'ont pas eu besoin de se convertir, de la très-sainte Vierge, des deux saints Jean et de tant d'autres qui sont consacrés « à Dieu et à l'Agneau comme les prémices ; » mais cela signifie que, tandis que ce principe se présente, chez ceux qui n'ont jamais péché, à un état si contemplatif, qu'il devient presque la sainteté de Dieu luimême , chez ceux où il réside comme principe de régénération, nous le voyons si plein de dévotion, de zèle, d'activité, de bonnes œuvres, qu'il donne un caractère spécial à leur histoire, et qu'il s'associe toujours à nos pensées quand nous songeons à eux.
Tel a été le grand apôtre sur lequel l'Eglise est bâtie, et qu'en commençant j'ai mis en contraste avec saint Jean, son compagnon d'apostolat. Soit que nous le considérions après sa première vocation, ou après son repentir, de tous les apôtres, celui qui a renié son Seigneur brille d'une manière toute spéciale par son amour pour lui. Cet amour de Jésus-Christ, débordant avec impétuosité et exubérance en amour pour ses frè-
les, le fit choisir comme premier pasteur du troupeau. « Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? » Notre Seigneur l'éprouva par cette question, et la récompense que lui valut sa réponse fut : « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis. )> On ose à peine le dire, mais l'apôtre que Jésus aimait fut surpassé en amour pour Jésus par un de ses frères qui ne brillait pas comme lui par la virginité, car ce n'est pas à Jean que Notre-Seigneur adresse cette question et fait cette réponse, mais à Pierre.
Un peu plus haut, dans le même récit, nous voyons encore les deux apôtres mis en contraste dans le carac-^ tère particulier dont ils brillaient. Etant dans leur barque, et Notre-Seigneur s'adressant à eux du bord du rivage , « ils ne savaient pas si c'était Jésus » qui leur parlait, lorsque « le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C'est le Seigneur. » Et tout à coup « Simon- Pierre, ayant ouï que c'était le Seigneur, mit son habit de dessus et se jeta à la mer » pour arriver plus vite à lui. Saint Jean contemple, et saint Pierre agit.
Ainsi , à la seule vue de Jésus , le cœur de Pierre s'enflamme, et il se précipite vers lui. De même, dans une autre occasion, quand il vit son Seigneur marcher sur la mer , sa première impulsion fut, comme plus tard, de quitter sa barque et de courir à son côté : « Seigneur, si c'est vous , ordonnez-moi d'aller vers vous en marchant sur les eaux. » Quand il eut succombé à sa grande faute, le regard de Jésus suffit pour le faire rentrer en lui-même; « le Seigneur, se tournant, regarda Pierre, et Pierre, se rappelant la parole
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du Seigneur, sortit et pleura amèrement. » Dans une circonstance antérieure, quand plusieurs des disciples te retiraient de sa suite et n'allaient plus avec lui, Jésus sur cela dit aux douze apôtres : « Et vous , ne voulez- vous point aussi me quitter? » Simon-Pierre lui répondit : « A qui, irions-nous, Seigneur? Vous avez les paroles de la vie éternelle ; nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ, fils de Dieu. »
Tel fut aussi cet autre grand apôtre, le docteur des Gentils, qui a été associé à saint Pierre de tant de manières. Il fut converti d'une façon miraculeuse par l'apparition de Notre-Seigneur sur la route de Damas, où il se rendait pour mettre les chrétiens à mort. Or, comment s'exprime saint Paul? « Soit que nous soyons emportés comme hors de nous-mêmes, c'est pour Dieu; soit que nous nous modérions, c'est pour vous; parce que l'amour de Jésus-Christ nous presse. Si donc quelqu'un est en Jésus-Christ, il est devenu une nouvelle créature; ce qui était devenu vieux est passé, et tout est devenu nouveau, w Ailleurs le même apôtre nous dit: « J'ai été crucifié avec Jésus-Christ, et je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi; et si je vis maintenant dans ce corps mortel, j'y vis en la foi du Fils de Dieu, qui m'a aimé, et qui s'est livré lui-même à la mort pour moi. m Et ailleurs : « Je suis le moindre des apôtres ; et je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu. Mais c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis , et sa grâce n'a point été stérile en moi ; mais j'ai travaillé plus que tous
les autres ; non pas moi toutefois , mais la grâce de Dieu avec moi. » Il dit encore : « Soit que nous vivions, c'est pour le Seigneur que nous vivons ; soit que nous mourions , c'est pour le Seigneur que nous mourons. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes toujours au Seigneur. »Vous voyez, mes frères, quel est le caractère de l'amour de saint Paul. Son amour était fervent, ardent, énergique, actif, plein de grandes œuvres, « fort comme la mort, w ainsi que le dit le Sage ; c'était une flamme que a les grandes eaux n'ont pu éteindre et que les fleuves n'auront point la force d'étouffer, » flamme qui a duré jusqu'à la fin ; ce qui lui permettait de dire à Timothée : « J'ai bien combattu; j'ai achevé ma course ; j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce grand jour. »
Il est, mes frères, une troisième personne, personne illustre dans les saintes Ecritures, que nous pouvons associer à ces deux grands apôtres, quand nous parlons des saints qui ont brillé par leur pénitence et leur amour : c'est Madeleine. Oui nous fournit un exemple plus frappant de ce que j'expose que « la femme qui fut pécheresse, » celle qui a lavé avec ses larmes les pieds de NotrC'Seigneur, qui les a oints de parfums précieux et les a essuyés avec ses cheveux? Quel moment choisitelle pour accomplir cette action? Celle qui était venue dans la salle comme dans un but de fête , va se livrer à un acte de pénitence ! Il s'agissait d'un banquet d'apparat donné par un riche pharisien pour honorer ou
plutôt pour sonder Notre-Seigneur. Madeleine arriva , jeune et belle, «se réjouissant dans sa jeunesse, » « marchant dans les voies de son cœur et les regards de ses yeux. » Elle vint comme pour honorer la fête , ainsi que les femmes avaient l'habitude de le faire, portant avec elle de doux parfums et des onguents frais destinés au front et aux cheveux des hôtes. Quant à l'orgueilleux pharisien, il tolérait sa présence, pourvu qu'elle ne le touchât pas. Il la laissait venir, comme nous pourrions souflrir que des animaux domestiques entrassent dans nos appartements, sans nous inquiéter d'eux ; il la supportait comme un ornement nécessaire de la fête, tout en ne voyant en elle qu'un être sans âme ou destiné à la perdition , mais d'ailleurs ne l'intéressant en aucune manière. Lui, homme orgueilleux, et ses frères pouvaient bien « parcourir la mer et la terre pour faire un prosélyte ; » mais quant à jeter les yeux sur le cœur de la prosélyte, quant à prendre son péché en pitié et à essayer -de le guérir, cela ne pouvait se présenter à leurs pensées. Non, le pharisien ne songeait qu'aux nécessités de son banquet, et il y laissait venir Madeleine, sans s'inquiéter de ce que sa vie pouvait être, aûn qu'elle remplît son rôle, pourvu qu'elle s'en acquittât bien et qu'elle se bornât là. Mais, ô prodige ! quel spectacle î était-ce inspiration soudaine ou le résultat de la préméditation? voici cette pauvre femme toute troublée, cet enfant du péché qui s'approche pour couronner de ses doux parfums la tête de celui en l'honneur de qui la fête était donnée. Voyezla, sa main s'arrête ; elle regarde, et aussitôt elle dis-
M QUATRIÈME CONFÉRENXE.
cerne l'Immaculé , le fils de la Vierge , « l'éclat de la lumière éternelle et le miroir sans tache de la majesté de Dieu. » Elle regarde et reconnaît l'Ancien des jours, le Seigneur de la vie et de la mort, son juge; elle le regarde de plus près, et voit dans sa Ogure, dans son air, une bonté, une douceur sereine, majestueuse, qui la remplit de crainte, qui surpasse celle des fils des hommes, et qui éclipse toute la splendeur de la salle du festin. Elle le regarde encore avec timidité, mais d'un œil plein d'ardeur, et découvre, dans son regard et son sourire, la bonté, la tendresse, la compassion, la miséricorde du Sauveur des hommes. Elle se considère ensuite elle-même. Oh ! qu'elle se trouve méprisable et hideuse, elle qui jusqu'alors avait été si vaine de ses charmes ! Que cette beauté dont l'éloge est dans la bouche de tous ses admirateurs lui paraît fanée ! que ce souffle qu'elle avait cru si embaumé lui paraît dégoûtant quand elle songe qu'il porte l'odeur des sept esprits malins qui habitent en elle ! Dans cette attitude, elle se fût arrêtée, elle fût tombée à terre, enveloppée dans sa confusion et son désespoir, si elle n'eût jeté un nouveau regard sur celui dont la physionomie était tout amour et tout pardon. Il la regarde : c'est le pasteur qui voit la brebis égarée , et la brebis qui se rend au pasteur. Il ne lui parle pas, mais il fixe ses yeux sur elle, et elle s'approche de lui. Anges, réjouissez-vous, elle approche, n'apercevant que lui, ne s'inquiétant ni du dédain des orgueilleux, ni des plaisanteries des dissipés. Elle approche, sans savoir si elle sera sauvée ou non, si elle sera reçue ou ce qui lui arrivera.
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Elle sait seulement que celui qu'elle approche est la source du bien et de la vérité ainsi que de la miséricorde ; et vers qui irait-elle, si ce n'est vers celui qui a les paroles de la vie étcrncllo? «Votre perte, ô Israël I ne vient que de vous , et vous ne pouvez attendre de secours que de moi seul. Revenez, rebelle Israël, et je ne détournerai point mon visage de vous , parce que je suis saint et que ma colère ne durera pas éternellement. » « Nous voici, Seigneur, nous revenons à vous; car vous êtes le Seigneur notre Dieu. Nous reconnaissons maintenant que toutes les collines et les montagne» n'étaient que mensonges; nous reconnaissons que le salut d'Israël est véritablement dans le Seigneur notre Dieu. »
Merveilleuse rencontre entre ce qu'il y a de plus dégradé et ce qu'il y a de plus pur ! Ces mains impudiques, ces lèvres impures ont touché, ont embrassé les pieds de l'Eternel, et il n'a pas repoussé cet hommage. Pendant qu'elle est penchée sur eux et qu'elle les mouille de ses larmes , son amour pour celui qui se montrait si grand et si tolérant devieut ardent dans son cœur, et y allusrie une flamme qui, à partir de ce moment, ne devait s'éteindre plus jamais ! Et quel degré cet amour n'atteint-il pas, quand Jésus constate devant tout le monde son pardon et la cause qui le lui a mérité! « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins aime moins. » Puis il dit à cette femme : « Vos péchés vous sont remis; votre foi vous a sauvée : allez en paix. »
Depuis cet instant, mes frères, pour elle, connne
96 QUATRIÈME CON'FKRENCE.
plus tard pour saint Augustin et saint Ignace (grands pénitents de leur époque) , Tamour fut comme une blessure dans son âme, pleine de désirs jusqu'à la tristesse. Elle ne pouvait plus vivre hors de la présence de celui en qui elle mettait sa joie. Elle languissait après lui quand elle ne le voyait pas, et elle le servait en silence, avec révérence et attention, quand elle se trouvait en sa sainte présence. Nous lisons d'elle que dans une circonstance elle était assise aux pieds du Sauveur et prêtait l'oreille à ses paroles, lorsqu'il l'assura qu'elle avait choisi la meilleure part, et qu'elle ne lui serait pas enlevée. Après sa résurrection , elle mérita par sa persévérance de voir Notre-Seigneur avant les apôtres. Elle ne voulut pas quitter le sépulcre quand Pierre et Jean se retirèrent, mais elle resta debout, versant des larmes. Et lorsque le Seigneur lui apparut et ne permit pas que ses yeux le reconnussent, elle dit d'un ton plein de compassion à celui qu'elle supposait être le gardien du jardin : « Dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai. » Quand enfin il se fit reconnaître à elle, elle allait se précipiter vers lui pour embrasser ses pieds , ainsi qu'elle avait fait au moment de sa conversion; mais, comme pour mettre à l'épreuve la fidélité de son amour , il le lui défendit. « Ne me touchez pas, dit-il, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais allez trouver mes frères, et ditesleur de ma part : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Et il la laissa ainsi soupirer après le temps où elle le reverrait, où elle entendrait de nouveau sa voix, jouirait de son sou-
rire, et où il lui serait permis de le servir de nouveau pour l'éternilc.
Telle nous apparaît cette seconde classe de saints, quand on la met en contraste avec la première. L'amour est la vie des uns et des autres; mais tandis que l'amour de l'innocent est calme et serein , l'amour du pénitent est ardent, impétueux, généralement occupé à lutter avec le monde, et plein d'activité dans les bonnes œuvres. C'est cet amour que vous devez avoir, mes frères, si vous entretenez une espérance fondée de salut. Car vous avez été pécheurs d'une manière oud'une autre ; vous l'avez été peut-être par mépris ouvert et avoué de la religion, ou par des transgressions secrètes, ou par indifférence, ou par quelque mauvaise habitude qui vous était chère, ou en donnant votre cœur à quelque objet de ce monde, ou en faisant votre propre volonté à la place de la volonté de Dieu. C'est pourquoi je crois pouvoir dire que vous avez besoin d'entrer en réconciliation avec lui. Vous avez eu ou vous avez besoin d'être amenés vers lui; vous avez besoin que vos péchés soient lavés par son sang, et que votre pardon soit enregistré dans le ciel. Or, qui pourra réaliser cela pour vous, si ce n'est la contrition? Et qu'est-ce que la contrition sans l'amour? Je ne dis pas que vous devez avoir l'amour qui distingue les saints, afin d'obtenir votre pardon, l'amour de saint Pierre ou celui de sainte Madeleine; mais cependant, si vous n'aviez votre part de cette même grâce céleste, vous seriez dans une situation bien précaire et offrant peu de sécurité. Si vous voulez que vos œuvres comptent pour votre pé-
nitence, elles doivent être inspirées par la tlamme de la charité. Si vous voulez être sûrs de persévérer jusqu'à la fin , vous devez gagner celte faveur en adressant continuellement des prières d'amour à l'auteur de la foi et de l'obéissance , à celui qui peut nous confirmer dans l'une et l'autre. Si vous voulez avoir la douce perspective de lui être agréable dans vos derniers moments, souvenez-vous encore que c'est l'amour, l'amour seul, qui efface le péché. Mes frères, à cette heure terrible, vous ne pourrez peut-être pas recevoir lés derniers sacrements. Vous pouvez mourir subitement ou vous trouver éloignés d'un prêtre. Vous pouvez être abandonnés à vous-mêmes, n'avoir d'autre ressource que votre componction, votre repentir, vos résolutions d'amendement. Vous pouvez avoir été, depuis plusieurs semaines, éloignés de tout secours spirituel, et être exposés à paraître devant Dieu sans la sauvegarde, la compensation, la médiation des rites sacrés de l'Eglise. Oh! qui vous sauvera alors, si ce n'est la présence « de la charité divine, répandue sur le cœur par le Saint-Esprit qui nous est donné ! » A cette heure, rien ne vous servira, si vous n'avez pas eu cette habitude ferme de la charité qui préserve du péché mortel , ou si vous ne faites un acte puissant de charité qui vous en purifie.
La charité seule peut vous rendre capables de bien vivre ou de bien mourir. Comment osez-vous aller vous coucher le soir, entreprendre un voyage, affronter la présence d'une épidémie, ou même l'attaque d'une indisposition, quelque légère rpi'elle soit, si vous
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n'êtes pas bipii pourvus en vous-mêmes d'amouf cott'tre cette transformation terrible que vous subirez un jour, sans qu'il soit possible de savoir à quelle heure et comment elle arrivera? Hélas! comment vous présenterez-vous devant le tribunal de Jésus- Christ, avec les sentiments imparfaits et contradictoires qui vous satisfont à présent, avec une certaine somme de foi, de confiance et de crainte en ses jugements, mais sans connaître la jouissance réelle que l'on goûte en lui, à son service, dans la contemplation de ses attributs , dans l'accomplissement de sa volonté et de ses commandements, jouissance dont les saints sont en possession avec une si grande plénitude, et qui seule peut donner à l'âme un litre sérieux aux mérites de la passion et de la mort de Jésus-Christ?
Avec quelle dilférence de sentiment l'âme aimante parait en présence de son rédempteur, quand elle se sépare du corps! Elle sait, bien qu'elle soit depuis plusieurs années réconciliée à lui , combien est grande la dette de châtiment qu'il lui reste à acquitter; elle sait que le purgatoire est devant elle , et que Ce qu'elle peut espérer de plus raisonnable est d'y être envoyée. Mais quelle joie de voir sa face même itfi instant ! de prêter l'oreille à sa voix , de l'entendre parler, quoique ce soit pour punir! 0 Sauveur des hommes, je viens à vous, quoique ce soit pour être aussitôt renvoyé de votre présence ; je viens à Voufe qui êtes ma vie et mon tout ; je viens à vous dans Ib pensée dont je suis nourrie. Je me sliis donnée à vous dès que j'ai pris ma place dans le monde ; de bofiue
heure, je vous ai recherché pour mon bien, parce que, de bonne heure, vous m'aviez enseigné que je ne trouverais pas de bien ailleurs. De qui suis-je en possession dans le ciel, si ce n'est de vous? Qui ai-je désiré, qui ai-je possédé sur la terre , si ce n'est vous? Qui aurai-je dans le tourment des flammes du purgatoire, si ce n'est vous? Oui, quoique je doive maintenant y descendre, dans « ce pays désert, sans voies et sans eaux, » je ne craindrai pas de mal, parce que vous serez avec moi. Je vous ai vu aujourd'hui face à face, et cela me suffit ! Je vous ai vu, et un regard de vous me console d'un siècle de chagrin dans la région inférieure où je vais descendre ! Je vivrai de ce regard de mon Dieu, quoique privé de sa vue, jusqu'à ce que je revienne vous voir pour ne plus me séparer jamais de vous î Ce regard sera pour moi un rayon de soleil et une consolation pour mon âme accablée et soupirante ; votre voix que j'ai entendue résonnera à mes oreilles comme une éternelle harmonie. Rien ne me fera mal , rien ne me découragera ; je supporterai les années de ma condamnation jusqu'à ce que leur fin arrive , je les supporterai bravement et patiemment. Du fond de cette vallée aride, je ne cesserai d'élever ma voix et de chanter un Conftteor perpétuel qui s'adressera à vous et à vos saints, au Dieu tout- puissant, à la bienheureuse Marie toujours vierge, votre mère et la mienne , immaculée dans sa conception ; au bienheureux archange Michel , créé dans sa pureté par la main même de Dieu ; à saint Jean-Baptiste, sanctifié dans le sein de sa mère, et, après eux , aux saints apô^
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1res Pierre et Paul , pénitents que leur expérience du péché porte à avoir compassion du pécheur, à tous les saints, à ceux qui ont vécu dans la contemplation ou dans la peine durant les jours de leur pèlerinage. J'adresserai à tous mes supplications , les priant de « se souvenir de moi , puisqu'ils sont dans la félicité, et de me prendre assez en pitié pour faire mention de moi au Roi descieux, afin qu'il me tire de celte prison, » Et enfin, « Dieu séchera les larmes de mes yeux, et je n'aurai pas à craindre plus longtemps les souffrances, les pleurs, la tristesse et la mort, parce que toutes ces choses seront passées. y>
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Un fait que vous connaissez fort bien et que peu de personnes contestent, c'est que nous avons tous au fond du cœur une voix secrète, un sens intime, qui nous fait distinguer le bien du mal , qui sert de régulateur à nos pensées et à nos actions. Cette voix s'appelle conscience, et, bien qu'elle ne soit pas toujours assez puissante pour nous diriger, elle est cependant assez forte et assez impérieuse pour influencer notre manière de voir et déterminer les jugements que nous portons sur les divers objets qui tombent sous nos sens. Mais la conscience ne peut même remplir cette fonction d'une manière adéquate sans un secours du dehors ; elle a besoin d'être dirigée et soutenue. Abandonnée à elle-même , elle peut encore nous servir fidèlement pendant quelque temps; mais, bientôt après, elle se trouble, elle hésite et s'égare ; il fau ■ pour qu'elle ne
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se trompe pas, qu'elle soit maintenue dans la ligne du devoir par de bons enseignements, par de bons exemples; et malheureusement ces secours extérieurs, ces enseignements, ces exemples , sont rares, et quelquefois ils manquent totalement.
Oui, ils manquent tellement à un très-grand nombre de personnes, que leur conscience finit par sortir du sentier qu'elle doit suivre ; elle ne les guide plus vers le ciel que par de longs détours et par un chemin indirect. Même dans des pays qu'on regarde comme chrétiens , cette lumière intérieure s'obscurcit, parce que la lumière céleste qui éclaire tout homme venant en ce monde s'est éloignée d'eux. C'est un spectacle extrêmement triste et affligeant que de voir, dans ce pays, chez un peuple qui se vante d'être si chrétien et si éclairé , le soleil divin tellement éclipsé que le miroir de la conscience n'en peut recueillir et refléter que peu de rayons, et ne donne qu'un pauvre et faible secours pour préserver les hommes de l'erreur. Cette lumière intérieure , quoiqu'elle soit un don de Dieu , est insuffisante à éclairer l'horizon, à nous indiquer la direction que nous devons suivre, à nous fournir la certitude consolante que nous marchons vers notre éternelle patrie. Cette lumière était destinée à nous servir de règle, de boussole intérieure pour discerner le bien et la vérité; elle devait nous marquer notre devoir en toute occurrence, nous apprendre à connaître en détail ce qu'est le péché, à juger sainement des objets qui s'offrent à notre esprit et à nos sens, à distinguer les choses précieuses de celles qui sont à dé-
daigner; elle devait nous empêcher de nous laisser séduire par les faux plaisirs du monde, et dissiper les sophismes de notre raison.
Mais, hélas ! quelle idée la plupart des hommes onlils de la vérité, de la sainteté, de l'héroïsme, de la justice et de la grandeur? Je ne cherche pas s'ils sont dominés, s'ils sont dirigés par une notion de ces importants objets, car c'est un point de vue ultérieur ; je demande seulement s'ils en ont une idée quelconque , ou s'ils ne peuvent entièrement effacer de leur âme les sentiments de justice et de grandeur; je demande si cependant leur manière d'envisager, de comprendre et d'appliquer ces principes, n'est pas telle qu'elle nous autorise à dire de la plus grande partie du genre humain que « la lumière qui est en lui n'est qu'obscurité! »
Faites attention à mes paroles , mes chers frères , je ne dis rien de très-difficile à comprendre, rien d'inutile; je ne dis que des choses intelligibles, incontestables et d'un intérêt général. Vous savez qu'il y a des hommes qui ne voient jamais la clarté du jour ; ils vivent au fond des puits et dans des mines ; ils y travaillent, y prennent leur plaisir, et peut-être ils y meurent. Pensez-vous que ces hommes, quoique doués d'yeux comme nous, aient une idée nette du soleil, de son éclat et de sa chaleur? Pensez-vous qu'ils puissent concevoir la beauté de la voûte céleste, la splendeur de son azur, la variété des formes de ses nuages , la pureté de la lune et des éloilcs? Peuvent-ils se représenter le spectacle des hautes montagnes et des plaines
revêtues de verdure? Oh ! quelle doit être la surprise d'un homme qui passe subitement des horreurs de cette habitation souterraine, où il n'a jamais vu d'autre clarté que la lueur rougeâtre des torches ou les reflets monotones d'un artificiel crépuscule, dans lequel le jour et la nuit se confondent; quelle doit être, dis-je, la surprise de cet homme quand il passe subitement dans une atmosphère resplendissante de lumière, qu'il voit le soleil s'avancer majestueusement de l'orient à l'occident, et qu'il contemple les changements graduels et gracieux de l'air et du ciel, du commencement à la fin du jour! Oh! quel spectacle pour un aveugle-né que d'ouvrir enfin les yeux à la lumière, d'acquérir le sens précieux de la vue dont il avait été privé jusqu'alors ! Immense jouissance dont il ne s'était fait qu'une idée bien imparfaite par les moyens d'information dont il disposait, ou les descriptions qu'il en avait entendues ! Il ne pouvait connaître les objets que par le tact et l'ouïe, à présent il les connaît par la vue ! Cet homme ne se trouverait-il pas, comme on le dit, transporté dans «un monde nouveau? » Quelle révolution doit s'opérer à chaque heure dans ses pensées, dans ses habitudes, dans ses manières ! Il ne se dirige plus seulement à l'aide de ses mains et de ses oreilles; il ne marche plus en tâtonnant; il voit son chemin; d'un coup d'œil il aperçoit des milliers d'objets, et , avantage bien plus précieux encore , il saisit leurs rapports , il constate leur position relative, 11 distingue ceux qui sont petits de ceux qui sont grands, ceux qui sont rapprochés de ceux qui sont
éloignés y ceux qui sont unis ensemble de ceux qui sont séparés; en un mot, les objets lui apparaissent comme formant un seul tout, et se groupant autour de lui comme autour de leur centre.
Mais en outre cet homme pourrait acquérir la notion de quelque chose de plus intéressant pour lui, qui touche davantage à sa personne que tous ces objets , de quelque chose de très-différent de toutes ces formes et de tous ces phénomènes où la lumière se joue comme dans son temple, et qui lui ont inspiré une si "vive admiration. Alors il verrait les germes impurs de l'insalubrité et de la maladie s'attacher à son corps, pénétrer en lui et se répandre au loin dans l'air , sous leur forme primitive la plus élémentaire. Il verrait l'atmosphère ambiante imprégnée d'une poussière fine qui tombe sur tout , qui s'introduit partout , qui souille tout , et qui , n'étant point enlevée avec soin , comme elle devrait l'être , engendre les maladies et les épidémies. Cette poussière est semblable à ces cendres de la fournaise que Dieu ordonna à Moïse de ramasser et de jeter à la face du ciel , afin qu'elle fît naître des ulcères et des pustules sur le corps des Égyptiens. Ce poison subtil attaque tous les êtres vivants, ceux qui voient aussi bien que les aveugles; mais c'est à l'aide de l'organe de la vue que nous en distinguons l'origine et les progrès, c'est à la faveur de la lumière du jour que nous remarquons notre malpropreté, et que nous jugeons du degré de soins nécessaire pour nous préserver de la contagion.
Or, mes frères, cette poussière, cette contagion.
i08 CINQUIÈME CONFÉRENCE.
c'est l'image du péché. Le péché, cet ennemi si imperceptible dans son approche, si varié dans ses formes , si persévérant dans ses attaques, si insignifiant dans son aspect, si affreux, si terrible dans ses effets, cet ennemi , dis- je, s'introduit dans les cœurs d'une manière presque insensible; mais il y engendre des plaies et des ulcères qui amènent la mort éternelle. De même que nous ne pouvons, sans le secours de la lumière, apercevoir la poussière qui se dépose sur nous, et comme celte lumière qui nous la fait voir, nous montre, par le contraste qu'elle produit, toute la laideur de cette poussière ; ainsi la lumière du monde invisible, les enseignements et les exemples de la vérité révélée, nous font connaître l'existence et la difformité du péché, que nous ignorerions entièrement sans ce secours céleste. Et de même qu'il y a des hommes qui vivent dans les souterrains et dans les mines, qui ne voient jamais la clarté du ciel, qui travaillent comme ils peuvent à la lueur des torches , il y a également une foule d'hommes , que dis-je ! des nations entières qui , bien que douées du sens de la vue par la nature, ne savent pas faire un bon usage de ce sens, parce qu'elles vivent dans des souterrains moraux , dans des abîmes spirituels, dans la région des ténèbres, « dans le pays de misère et d'obscurité où habite l'ombre de la mort et où l'ordre ne règne pas. »
C'est là qu'ils sont nés, qu'ils vivent, qu'ils meurent, et, au lieu de la clarté magnifique, abondante et pure du soleil, ils ne voient que les pâles rayons d'une torche à la faveur de laquelle ils marchent à tâtons
dans leurs souterrains, le mieux qu'ils peuvent; ou bien ils ont des lampes suspendues de distance en distance , et ils « marchent à la lueur do leur feu et dans les flammes qu'ils ont allumées, » parce qu'ils n'ont aucun autre moyen d'éclairer leurs ténèbres. Il leur faut une lumière «luelconque, et ils s'en procurent par des moyens artificiels, faute de pouvoir faire mieux. L'homme, étant un être doué de raison , ne peut par cela même vivre au hasard. 11 faut qu'il règle sa vie d'après certains principes, qu'il se trace une ligne de conduite, qu'il ait un but, qu'il prenne un modèle, et se propose de se rapprocher de certains exemples. La raison ne le rend pas indépendant, comme on l'a prétendu quelquefois ; elle le force, au contraire, à se soumettre à certains principes, à certaines lois , pour obtenir la satisfaction de ses besoins. Il faut, par une nécessité de sa nature, que ses actions aient un but, qu'il ait un objet à vénérer, et, lorsqu'il ne sait découvrir cet objet digne de ses hommages, il l'invente. Si son esprit n'est pas instruit des vérités d'en haut, il le meuble d'erreurs qu'il forge lui-même, ou qu'il apprend de son voisin. S'il ne connaît pas le Dieu éternel et ses saints, il se fait des dieux de sa façon, il adore des idoles. Dans lequel de ces deux cas pensezvous, mes frères, que se trouvent nos concitoyens? Possèdent-ils le Dieu véritable , digne de notre culte , ou adorent-ils un faux dieu? Ont-ils créé ce qui n'est pas, ou découvert ce qui est? Marchent-ils dans la lumière du ciel , ou sont-ils semblables à ceux qui naissent et vivent dans des cavernes, et qui s'éclairent le
mieux qu'ils peuvent d'une lumière artificielle produite à l'aide d'un caillou et d'un morceau d'acier?
Jetez les yeux autour de vous, mes frères, et répondez par vous-mêmes. Examinez les objets dans lesquels ce peuple met sa gloire; examinez ses règles, pesez ses idées et ses jugements, et puis dites s'il n'est pas clair, en considérant l'idée qu'il se fait de la grandeur et du bonheur, qu'il ignore complètement ce que c'est que la véritable grandeur, la véritable bonté, la sainteté, là sublimité, la vérité, et que non-seulement il ne recherche pas ces nobles attributs de la nature divine, mais qu'il ne les admire même pas. Voilà le point sur lequel j'insiste; je n'examine pas ce que ce peuple est ni ce qu'il fait actuellement, mais quels sont les objets de sa vénération, quels sont les dieux qu'il adore. Son dieu, c'est Mammon. Je n'entends pas par là que tous cherchent à s'enrichir; je veux dire seulement que tous se prosternent devant la fortune. La fortune est la divinité à laquelle presque tous les hommes rendent instinctivement hommage. Ils jugent du bonheur à là fortune; c'est sur elle qu'ils mesurent le droit à la considération. H y en a des milliers qui savent fort bien qu'ils ne seront jamais riches, et qui pourtant éprouvent un certain respect, une certaine admiration à l'aspect de la fortune, comme si tout homme riche devait être un homme recommandable. Ils sont flattés d'être distingués par tel personnage connu par sa richesse ; ils sont fiers de s'être trouvés une fois dans sa société; ils cherchent à connaître ses amis, à se lier avec ses subordonnés, à fréquenter sa maison, à le con-
naître, ne fût-ce que de vue. Ce n'est pas, je le répète, qu'ils espèrent de devenir riches un jour à leur tour ; ce n'est pas qu'ils soient à niômc de voir les trésors de l'homme opulent qu'ils admirent, car cet Iromme s'habille et vit peut-être aussi simplement que les plus humbles mortels; ce n'est pas qu'ils attendent quelque profit de leurs rapports; non, leurs hommages sont désintéressés; ils sont le résultat d'une admiration honnête, sincère, cordiale, pour la fortune elle-même, semblable à cet amour pur que les personnes saintes éprouvent pour le créateur de toutes choses. Leut-s hommages naissent d'une foi profonde en la fortune , d'une conviction intime que, quelle que soit l'apparence d'un homme, qu'il paraisse pauvre, misérable, décrépit, commun, cependant, s'il est riche, il n'est plus semblable aux autres hommes, il possède un privilège, un charme, une puissance infinie, et qu'avec sa richesse il fait ce qu'il veut.
La richesse est.la première idole de notre époque ; la notoriété est la seconde. Je ne m'occupe pas, je le répète, de ce qujç les hommes recherchent, je parle seulement de ce qu'ils estiment, de ce qu'ils révèrent, car ils peuvent ne pas se trouver dans des conditions favorables à acquérir ce qu'ils admirent. Jamais, à aucune époque de l'histoire de l'humanité, la notoriété n'a été ce qu'elle est de notre temps ; car aujourd'hui chaque individu , même le plus pauvre des ouvriers et le plus isolé des paysans , est instruit chaque jour des nouvelles publiques et particulières de toutes les parties du globe , par des moyens si uni-
formes, si certains, si prompts, qu'ils ont pris. en quelque sorte la forme d'une loi naturelle. Par suite, la notoriété, ce bruit que Ton fait dans le monde, a fini par être regardée comme une chose bonne en ellemême et un objet de vénération. 11 y eut un temps où l'on ne pouvait faire parler î de soi qu'à grands frais et moyennant de fortes sommes d'argent. Le monde regardait avec admiration* ceux qui avaient de grands hôtels, de nombreux domestiques, beaucoup de chevaux, des maisons richement meublées, des jardins et des parcs. On les admire encore, mais on n'en trouve pas souvent l'occasion ; car cette magnificence' n'est le partage que d'un très-j^elit nombre, et l'on peut dire qu'elle n'a pas un grand nombre de témoins. La notoriété , ou , comme on peut l'appeler, la célébrité que donnent les journaux, est pour la plupart des hommes ce que le bon ton et la mode (en me servant du langage du monde) sont pour les élégants et les fats ; elle devient une esg^ce d'idole que les hommes adorent pour elle-même f et sans faire attention à la forme sous laquelle elle s^effre à leurs yeux. Réputation bonne ou mauvaise, réputation de grand homme d'État, de grand prédicateur, de grand spéculateur, de grand expérimentateur, (Je grand criminel ; réputation de réformateur d'écoles, d'hôpitaux, de prisons, d'ateliers ; réputation de ravisseur et d'adultère, peu importe ; ce qu'on ambitionne, c'est d'arriver à la célébrité, de quelque façon que ce soit. De telle sorte que, plus un homme fait parler de lui , plus les journaux s'occupent de lui, plus ou l'apprécie j et quand le
scélérat célèbre tombe justement sous le glaive de la loi, on en fait une sorte de martyr; on s'arrache les lambeaux de ses habits; on conserve ses autographes comme des reliques précieuses; on veut voir les instruments ensanglantés qui lui ont servi à accomplir son crime. Ce qui intéresse les hommes, ce n'est pas de savoir si tel individu a été bon, sage, saint, ou s'il a été vil, méprisable, odieux ; ce qui excite la curiosité du public, c'est que tel homme a été célèbre, c'est (pi'il a fait quelque chose d'extraordinaire, c'est qu'il a été (s'il est permis de parler ainsi) canonisé par les mille bouches du journalisme. Tous les hommes ne peuvent parvenir à se faire connaître; ceux qui rendent le plus grand hommage à la célébrité n'en sont pas avides pour leur propre compte ; je ne parle pas jci de la manière dont les hommes agissent , mais seulement de leur manière de penser. 11 s'est rencontré de temps en temps des êtres tellement dominés par la passion de la célébrité, qu'on les a vus se porter aux actes les plus criminels pour faire du bruit. Us savaient qu'ils faisaient mal ; ils n'avaient aucune haine contre les ■victimes de leur crime, et, en le commettant, ils ne cherchaient qu'à satisfaire leur soif insatiable de célébrité. « Voilà tes dieux, ô Israël ! » Mêlas ! ce peuple si grand et si noble, né pour aspirer aux grandes choses et les révérer, il se traîne à tâtons, à la hieur de la torche qui éclaire ses mines souterraines; il poursuit les feux follets qui courent sur les marécages; il ne se comprend pas lui-même; il méconnaît ses hautes destinées, et ne s'aperçoit pas de son abjection, de ses
besoins, parce qu'il ne jouit pas des lumières glorieuses des cieux pour voir, consulter et admirer !
Mais quel changement s'opère dans l'esprit des pécheurs , quand la main paternelle de Dieu les mène , par quelque voie merveilleuse de sa providence, à l'orifice du puits, et de là les conduit à la pure lumière du jour ! Quel changement s'opère en eux, lorsqu'avec les ^eux de l'âme, avec l'intuition que donne la grâce , ils voient Jésus , ce soleil de justice ; le ciel, rempli d'anges et d'archanges , dans lequel il habite ; la brillante étoile du matin , qui est la bienheureuse vierge Marie ; ce torrent inépuisable de lumière qui tombe du ciel pour éclairer la terre , et qui , en tombant , se décompose en une infinité de nuances qui sont les saints; lorsqu'ils voient, dis-je, la mer sans bornes , image de l'immensité divine, et, pendant la nuit, la lune tranquille et sereine, symbole de l'Église; les étoiles silencieuses, pareilles à de bons et saints pèlerins qui se rendent solitairement au séjour de l'éternel repos ! Telle fut la surprise, tels furent les transports des disciples bien-aimés que Notre-Seigneur mena un jour au sommet du Thabor. Il laissa le monde malade, la foule tourmentée et inquiète , au pied de la montagne ; il conduisit ses apôtres sur la cime et se transfigura à leurs yeux. « Sa face resplendissait comme le soleil, et son vêtement était blanc comme la lumière. » Ils levèrent les yeux , et virent deux figures brillantes qui se tenaient l'une à sa droite , l'autre à sa gauche : c'étaient deux saints de l'ancienne alliance, Moïse et Élie , qui conversaient avec lui. Cette vision était vrai-
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CRITÉRIUM DU PRINCIPE CHRÉTIEN. llo
ment céleste ! Les saints apôtres furent introduits par elle dans un nouvel ordre d'idées , dans une nouvelle sphère de contemplation, et suint Pierre s'écria : « Seigneur, il est bon d'être ici ; permettez que nous bâtissions trois tabernacles. » Il aurait voulu rendre ces gloires célestes toujours présentes à ses regards. Toutes les choses de la terre, les plus éclatantes, les plus belles, les plus nobles, pâlissaient, s'éclipsaient devan^ ces magniflcences divines , et n'étaient plus , comparées à elles, que misère et corruption. Les biens les plus substantiels du monde n'étaient que vanité; ses trésors les plus précieux, du clinquant ; ses joies les plus vives, de l'ennui, et son péché, une horreur et une abomination. Tel est, dans une certaine mesure, le contraste qui existe lorsqu'il est donné à l'âme de voir les objets qu'elle admire et recherche dans son état de nature, et ceux qui charment sa vue lorsqu'elle entre en communion avec l'Eglise invisible , lorsqu'elle est arrivée « au mont de Sion, à la cité du Dieu vivant, à la Jérusalem céleste, à ses myriades d'anges, à l'Église des premiers nés, qui sont enrôlés dans le ciel; à Dieu, le juge de tous; aux esprits des justes, maintenant rendus parfaits , et à Jésus, le médiateur du Nouveau Testament. » Dès ce jour, une nouvelle vie commence pour l'âme. Je ne veux pas dire qu'il s'opère en elle une conversion morale ; mais, qu'elle soit ou non portée (et nous sommes certains qu'elle doit l'être) à agir conformément à ce qui s'offre à ses regards , considérez cependant le changement qui doit se faire dans sa manière de voir et de juger les choses, aussitôt qu'elle
a entendu la parole de Dieu et qu'elle a cru en elle ; dès qu'elle a compris que la fortune, la célébrité, l'influence , la grandeur, ne sont ni la première des bénédictions de Dieu , ni le critérium du bien ; dès qu'elle a compris, au contraire, que la sainteté et ses conséquences, la sainte pureté, la sainte pauvreté, le renoncement au monde , la faveur du ciel , la protection des anges , le sourire de la bienheureuse vierge Marie , les dons de la grâce , l'intervention des miracles , l'intercommunion des mérites ; dès qu'elle a compris , dis-je , que toutes ces choses sont les seules vraiment sublimes et précieuses , les seules qu'on doive estimer, les seules dont on doive parler avec révérence! C'est pourquoi des hommes d'un esprit mondain, quoique riches, ne peuvent, s'ils sont catholiques, être semblables à ceux qui sont étrangers à l'Eglise, à moins qu'ils ne renoncent entièrement à la foi de leurs pères; ils conservent un respect instinctif pour les personnes qui portent sur elles les signes du ciel , et ils rendent hommage à ce qu'ils n'imitent pas. Les catholiques ont nécessairement devant eux une idée que les protestants n'ont pas, l'idée d'un saint; ils croient, ils vénèrent l'existence de ces rares serviteurs de Dieu , qui apparaissent de temps à autre dans l'Eglise catholique comme des anges déguisés, et qui répandent la lumière autour d'eux à mesure qu'ils s'acheminent vers le ciel. Ils ne font peut-être pas ce qui est juste et bon, mais ils savent distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux ; ils savent ce qu'ils doivent penser des choses et comment les juger. Ils ont un modèle pour
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leurs principes de conduite : c'est l'image d'un saint. Un saint naît comme les autres hommes ; il est par sa nature enfant de la tolère de Dieu , et a besoin de la grâce de Dieu pour être régénéré. 11 est baptisé comme les autres enfants d'Adam ; comme eux, il est faible et ignorant dans son enfance , et comme eux il atteint l'âge de raison. Mais bientôt ses parents et leurs voisins commencent à dire ; « Voilà un enfant étrange; il ne ressemble pas aux autres enfants. » Ses frères et ses camarades ont pour lui un certain respect dont ils ignorent la cause ; ils l'aiment et ne l'aiment pas tout ensemble; ils l'aiment beaucoup malgré sa bizarrerie, et peut-être ils le respectent plus qu'ils ne l'aiment. Mais s'il y avait là un saint prêtre, ou toute autre personne ayant longtemps servi Dieu dans la prière et l'obéissance , il leur dirait : « Cet enfant est vraiment étonnant , il promet de devenir un saint. » En attendant , il grandit , apprécié ou non par ses parents à sa juste valeur ; car c'est le sort de tout ce qui est grand de n'être pas compris de suite par les esprits ordinaires. Le temps , la distance et la réllexion sont des conditions nécessaires pour faire reconnaître et apprécier la véritable grandeur. C'est pour cela que rhérilicr do gloire dont je parle est peu remarqué d'abord, et qu on ne commence à l'observer avec soin que lorscpie ( ce qui arrive quelquefois) un signe , un trait miraculeux appelle l'attention sur lui. Il a atteint l'âge de raison , et, chose étonnante à dire , il n'a jamais succombé au péché. Le premier usage que les autres enfants font ordinairement de leur raison, c'est d'en abuser; ils
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n'apprennent à connaître le bien et le juste que pour ne pas le suivre.
Si nous examinons , au rayon de la pureté divine , la conduite de notre jeune saint , nous trouverons , à la vérité, qu'il pèche en bien des choses; mais nous verrons aussi que ses fautes ne sont ni de propos délibéré , ni très-graves. Il se préserve de tout péché mortel ; il n'est jamais séparé de Dieu par le péché. Bien plus , ce n'est que par intervalles qu'il se laisse aller à quelque faute délibérée, quelque légère qu'elle soit; il n'a point l'habitude du péché, pas même du péché le moins grave ou véniel , et résiste énergiquement aux tentations. 11 est toujours en la présence de Dieu , et par là il se préserve du mal, car « l'esprit malin ne le touche pas. » Dans les choses moins importantes, il ne diffère pas essentiellement des autres enfants ; il est peut-être comme eux ignorant, étourdi, vif, imprévoyant , emporté; il est enfant : il a les faiblesses , les défauts, les craintes et les espérances de son âge. Il est peut-être enclin à la colère ; il peut répondre brusquement, offenser ses parents, être léger et capricieux; il peut ne pas avoir des idées arrêtées telles que les a un homme. Tout cela n'est pas grand'chose ; ce sont des accidents, des défauts qui n'ont rien d'incompatible avec la présence d'une influence déterminée de la grâce unissant son jeune cœur à Dieu. Oh! si la plupart des hommes pouvaient être aussi religieux dans la meilleure époque de leur vie que les saints le sont dans la plus mauvaise , bien qu'il y ait eu des saints qui semblent avoir été exempts même des imperfec-
lions que je viens de signaler ! Il y a eu des saints que Dieu semble avoir pris sous sa sainte garde dès le jour de leur baptême , dont il paraît avoir dès lors ouvert l'intelligence par sa grâce toute-puissante, de telle sorte qu'ils ont pu offrir à leur Sauveur, dès leur enfance, «un sacrifice vivant, saint, agréable. ^) Mais enfin, quels qu'aient été les actes de faiblesse et de péchjé des saints , ces fautes faisaient exception dans leur vie ; la religion présidait à toutes leurs actions , à toutes leurs pensées , et , tandis que les autres enfants sont distraits, inattentifs, et ne peuvent s'appliquer à prier, les jeunes saints ne vivent que de prières , et font de cette manne céleste leur pain et leur vin quotidiens. Ils fréquentent les églises, ils aiment à se trouver en présence du très-saint Sacrement ; on les voit devant la sainte image ; ils ont des visions de la trèssainte Vierge ou des saints auxquels ils sont dévoués. Ils vivent dans une intime familiarité avec leur ange gardien; ils ont horreur de l'apparence même de la mondanité et de l'impureté. Ils jouissent ainsi par avance du spectacle du monde invisible ; ils réalisent en eux les vagues idées et les rêves de ce monde surnaturel que célèbrent les poètes et les romanciers, monde dont la jeunesse est si amoureuse , vers lequel elle aspire si ardemment, avant que le péché ne la corrompe.
Le jeune saint grandit, exposé aux mêmes tentations que les autres enfants , peut-être même les siennes sont-elles plus fortes. Les hommes du monde, les hommes charnels, les hommes incrédules, ne croient
120 CINQtlÈME CONFÉRENCE.
pas possible de vaincre les tentations qu'ils éprouvent, et auxquelles ils succombent. Ils expliquent leur conduite , en disant que le péché est inhérent à leur nature et que par conséquent ce n'est pas leur faute s'ils pèchent : ce qui revient à dire que le péché n'est pas péché. Aussi , quand ils lisent l'histoire des saints et des personnes d'une éminentc piété, ils prétendent ou qu'ils n'avaient pas des tentations comme eux, ou qu'ils ne les ont pas surmontées. Ils considèrent les saints ou comme des hypocrites, commettant en secret les péchés qu'ils condamnaient en public; ou , s'ils ont assez de pudeur pour ne pas avancer de semblables calomnies, ils soutiennent que les saints n'ont jamais éprouvé de tentations ; ils voient en eux des êtres d'un tempérament froid, d'un esprit simple, qui DC sont jamais sortis de leur enfance , qui avaient des vues étroites , qui ne connaissaient ni le monde ni les hommes. A leurs yeux les saints sont des êtres insignifiants et méprisables tant qu'ils n'exercent aucune influence sur les autres, dangereux et odieux à cause de leur ignorance quand ils acquièrent quelque autorité. Mais non , mes frères , lisez les vies des saints , vous verrez combien cette opinion est fausse et erronée. Ces personnes qui prétendent connaître si bien le monde et la nature humaine, ignorent un phénomène important et très- commun; elles ignorent les eiïets de la grâce sur le cœur de l'homme; elles ne savent pas ce que c'est que la seconde nature et le don surnaturel que l'esprit tout-puissant accorde à noire première nature déchue ; elles n'ont jamais
rencontré de saints, n'ont jamais lu leur histoire , et ne se sont jamais fait la moindre idée de ce qu'ils sont. Un saint, je le répète, est sujet aux mêmes tentations que les autres hommes ; ses tentations sont peutêtre plus fortes encore , parce qu'il doit être éprouvé comme dans une fournaise, et qu'il lui faut devenir riche en mérites célestes, afin de gagner la brillante couronne cp.ii l'attend en paradis. Malgré cela, il a des tentations, et tout ce qui le dislingue des autres hommes, ce n'est pas qu'il se trouve à l'abri de leurs attraits, mais qu'il est armé contre elles. La grâce triomphe de la nature; elle triomphe assurément chez tous ceux qui doivent être sauvés. Pour voir dans l'autre vie la face de Dieu, il faut, tandis que l'on est sur cette terre, se garantir ou se laver de tout péché mortel; mais les saints s'en préservent avec une attention, une fermeté , une promptitude et un succès dont eux seuls donnent l'exemple. Vous avez lu, mes frères, dans les vies des saints, les étonnants récits de leurs luttes et de leurs victoires. Ils sont semblables, comme je le disais tout à l'heure, aux héros des romans de chevalerie, dont ils reproduisent la conduite noble, courageuse, magnanime. Leurs actes sont aussi beaux que la fiction et aussi réels que des faits. Aussi voyonsnous saint Benoît qui quitte Rome encore enfant et se retire dans les gorges de l'Apennin. Il y passe trois ans dans la prière , la pénitence , la solitude , et pendant tout ce temps le malin esprit ne cesse de l'assaillir de ses tentations. Un jour, la tentation était si forte, que le jeune saint, craignant de ne pouvoir y
résister, se jeta, vêtu de sa simple robe d'ermite, au milieu des ronces et des orties pour changer la direction de ses pensées et châtier la révolte de la chair par des piqûres et des cuissons violentes. Nous admirons aussi saint Thomas, le Docteur angélique, comme on l'appelle , homme aussi saint qu'il était profond dans la science théologique , ou plutôt si profond dans la science théologique parce qu'il était si saint. « Dès son enfance , il avait cherché la sagesse ; élevant ses mains et dirigeant ses pensées vers elle, il lui avait livré son cœur dès le commencement. » Aussi, lorsque le ministre de Satan entra dans sa chambre , n'ayant pas d'autre arme sous la main, il prit un tison ardent de son foyer, et chassa ainsi de sa présence le tentateur, rempli de crainte et de confusion. Vous connaissez encore ce jeune martyr qui périt dans les premières persécutions contre les chrétiens. Les païens impies le lièrent avec des cordes , et lui présentèrent ensuite des objets propres à l'induire en péché mortel. Le jeune saint, dans son désespoir, se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage du tentateur, se préservant ainsi de la séduction par l'intensité de la douleur qu'il éprouvait.
Des traits de ce genre, mes frères, nous entr'ouvrent les cieux; ils sont comme un rayon de céleste lumière traversant tout à coup un ciel obscur. Ils enrichissent l'esprit d'idées jusqu'alors inconnues, et montrent à la foule ce que Dieu peut faire et ce que l'homme peut devenir. A la vérité , tous les saints n'ont pas été dans leur jeunesse comme ceux que je
viens de nommer. Un grand nombre n'ont été amenés au repentir par la grâce suprême de Dieu, qu'après une jeunesse passée dans le péché ; mais, après leur conversion, ils ne différaient en rien de ceux qui avaient toujours servi le Seigneur. Ils ne différaient d'eux ni par les dons de la grâce, ni par leur mérite devant Dieu, ni par leur renoncement au monde, ni par leur union avec Jésus-Christ, ni par leur esprit de soumission ; ils n'en différaient en rien , excepté dans la sévérité de leur pénitence. D'autres ont été tirés d'un état assez ordinaire, qui n'était ni le vice ni l'impiété, d'un état de tiédeur et d'insouciance, pour être élevés à une grandeur héroïque ; et ces derniers, très-souvent, ont renoncé à leurs propriétés, à leur fortune, à leur rang, à leurs titres , à leur renommée, pour suivre Jésus-Christ. Des rois sont descendus de leurs trônes , des évêques ont abandonné leur dignité et leur influence, des savants ont déposé leur orgueil scientifique , pour devenir de pauvres moines, pour se nourrir de mets grossiers, se vêtir d'un humble capuchon, pour prier et veiller pendant que les autres dorment, pour mortifier leur langue par le silence , leurs membres par le travail, et pour se soumettre au joug de l'obéissance absolue à un supérieur. Dans les premiers temps du Christianisme, on vit les martyrs, parmi lesquels des enfants et des jeunes filles, qui endurèrent les plus cruelles tortures, les supplices les plus divers plutôt que de renier la foi de Jésus-Christ. Ensuite, vinrent les missionnaires qui allèrent chez les païens, qui , pour sauver les âmes, s'aventuraient sans crainte parmi
124 CINQUIÈME COKFKRENCE.
les tribus sauvages, exposant leur vie et la perdant très-souvent pour étendre l'empire de leur Maître et Sauveur; mais, par leur mort comme par leur vie, ils parvenaient à amener des nations entières dans le giron de l'Eglise. D'autres se vouaient, en temps de guerre, à l'œuvre du rachat des prisonniers chrétiens, qu'ils tiraient des mains des vainqueurs païens ou mahométans; d'autres soignaient les malades dans les maisons et les hôpitaux en temps d'épidémie ou de peste ; d'autres consacraient leur existence à l'instruction des classes pauvres ; d'autres se vouaient à l'éducation de l'enfance ; d'autres, à de continuelles prédications et au devoir du confessionnal; d'autres, à l'étude et à la méditation; d'autres enfin, à une vie d'intercession et de prières. Les saints diffèrent considérablement entre eux, leur variété même est une preuve qu'ils sont l'œuvre de Dieu; mais, quelque varié que soit leur caractère, et quelle que soit la ligne qu'ils ont suivie dans l'accomplissement de leur mission céleste, ils y ont été des héros; ils sont parvenus à être si bien maîtres d'eux-mêmes , ils ont si bien crucifié leur chair, ils ont si bien renoncé au monde , ils sont si doux , si bons, si sensibles, si méséricordieux, si pieux, si zélés , si actifs , si oublieux des injures ; ils ont éprouvé de si grandes et de si continuelles souffrances; ils ont apporté une si infatigable persévérance dans l'accomplissement de leurs travaux; ils ont fait de si courageuses confessions, opéré tant de miracles ; ils ont remporté des victoires si étonnantes, que leur vie est pour nous un modèle
de vérité , de sainteté et d'amour. Ils ne doivent pas nous servir d'exemples en toutes choses ; nous ne sommes pas obligés de les imiter en tout, pas plus que nous ne sommes tenus d'observer littéralement certains préceptes de Notre-Seigneur , tels que celui où il dit de tendre la joue aux coups de nos ennemis ou de donner notre vêtement aux pauvres ; pas plus que nous ne pouvons suivre le cours du soleil, de la lune ou des étoiles au firmament; mais si les saints ne nous servent pas d'exemples en toutes choses, ils nous offrent toujours un modèle parfait de justice et de vérité. Leurs actes sont pour nous des enseignements, des leçons qui nous remettent en mémoire l'idée de Dieu, qui nous introduisent dans le monde invisible, qui nous apprennent ce que Jésus-Christ aime , qui nous montrent et nous fraient la route du ciel. Les saints sont pour nous qui les voyons, ce que sont la fortune, la célébrité, le rang et la réputation, pour cette multitude d'hommes qui vivent dans les ténèbres, c'est-àdire des objets de vénération et de culte.
Oh ! qui peut hésiter entre la foi catholique et le culte officiel? La religion dite nationale a bien des attraits; elle porte à la moralité et à l'ordre, à la justesse des idées, à la félicité domestique; mais elle ne conduit pas la foule dans le chemin du salut, elle ne lui indique pas la route du ciel. Elle est terrestre, ses préceptes le sont aussi. Elle parle le langage de la religion, j'en conviens , car sans cela elle ne pourrait prendre le nom de religion ; mais elle ne produit aucune impression sur l'imagination , elle ne se grave
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pas dans le cœur, elle n'inculque pas à la conscience le sentiment du surnaturel ; elle ne fait pas pénétrer dans l'esprit du peuple ces grandes idées que le monde accepte, qui sont comme une propriété commune, comme des principes ou des dogmes que tout le monde prend pour point de départ, qui se sont transmis d'âge en âge jusqu'à nous, comme des images, des échantillons de la vérité éternelle. En aucun sens vrai, cette religion n'enseigne l'invisible, et par conséquent les choses de ce monde; les objets matériels et tangibles sont les idoles et deviennent la ruine d'une foule d'âmes créées pour Dieu et pour le ciel. Elle est impuissante à combattre le monde et ses maximes ; elle ne peut vaincre l'erreur par la vérité ; elle suit le monde au lieu de lui servir de guide. Le monde ne rencontre qu'un antagoniste sérieux : c'est la foi catholique ; elle a été fondée par Jésus-Christ lui-même; elle continuera son œuvre sur la terre comme elle l'a fait jusqu'à présent, en attendant le retour de son divin fondateur.
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