LA VOLONTÉ DE DŒU EST LE BUT DE LA VIE
Je vais, mes chers frères , vous adresser une question qui vous paraîtra avoir été faite si souvent et, au premier abord , être si insignifiante , que vous serez étonnés que je vous l'adresse; vous la jugerez indigne de votre attention, et vous la déclarerez oiseuse et tout à fait inutile. La voici : « Pourquoi avez-vous été envoyés en ce monde? » C'est peut-être au fond une question plus naturelle qu'elle n'est commune , plus facile qu'elle n'est familière ; je veux dire qu'elle devrait se présenter souvent à votre esprit , mais qu'elle ne s'y présente jamais. Vous ne l'avez jamais examinée qu'en passant et d'une manière superficielle, bien que vous la connaissiez depuis plusieurs années. Peutêtre s'est-elle présentée une fois ou deux à votre esprit d'une manière plus particulière ; mais l'attention que vous lui avez donnée était presque involontaire et ne
dura qu'un instant. Plusieurs se souviennent du jour où ils se firent cette question pour la première fois. Ils étaient tout petits, et, se trouvant seuls, ils se dirent tout à coup, ou plutôt Dieu, parlant en eux, leur fit se demander : « Pourquoi suis-je ici? Comment y suis-je venu? Qui m'y a mis? Qu'ai-je à y faire? » Ce fut peut-être le premier acte de leur raison naissante , le commencement de leur responsabilité réelle et de leurs épreuves. Peut-être est-ce à dater de ce jour qu'ils entrèrent en possession de la terrible faculté de choisir entre le bien et le mal et de commettre le péché mortel. Comme ils avançaient en âge , cette même pensée se représentait de temps en temps à leur esprit avec une force nouvelle, tantôt pendant une maladie, tantôt sous le coup d'un grand chagrin, ou bien dans un moment d'isolement , ou en entendant un prédicateur, ou en lisant un livre religieux. Ils sentaient vivement alors la vanité et la misère des choses de ce monde, et ils se posaient cette question : « Pourquoi ai-je été envoyé sur la terre ? »
Certes, ce monde vain, sans avantage, et pourtant superbe et insolent , ne peut répondre que bien imparfaitement à cette question. Elle doit paraître singulièrement déplacée aux habitants de cette grande et magnifique Babylone. Le monde a la prétention de remplir tous nos désirs , de suffire à tous nos besoins , comme si nous n'avions été envoyés sur cette terre que pour y vivre et y mourir , sans destinée ultérieure. C'est une grande faveur que d'avoir une introduction à ce monde auguste. Voici, selon le monde, l'explica-
tion des mystères de la vin. Chaque individu y fait ce qui lui plaît, y cherche la satisfaction de ses penchants, y poursuit ses projets , et c'est pour cette fin qu'il a (Hé créé. Parcourez les rues de celte cité populeuse; contemplez cotte production incessante d'activité , les efforts extraordinaires du génie de l'homme, la variété infinie des physionomies , et soyez convaincu ! Les rues sont pleines d'une foule immense ; les uns vont à leurs affaires, les autres se promènent, soit qu'ils n'aient pas d'occupation, soit qu'ils ne soient sortis que pour voir et être vus , pour étaler leur toilette et s'amuser. Les équipages des riches se mêlent au\ charrettes lourdement chargées de provisions on de marchandises, des produits de l'art ou des exigences de luxe. A droite et à gauche, des milliers de magasins ouverts et pompeusement parés invitent les passants à faire des emplettes. Puis les rues s'élargissent et deviennent des places flanquées de vastes hâtiments de pierres ou de briques, brillant aux rayons du soleil, et environnés d'arbres qui simulent la verdure d'un jardin. Suivez les rues dans une autre direction, et vous arriverez à de vastes constructions , asiles des arts mécaniques. L'oreille est frappée d'un bruit continuel, importun , monotone, qui pénètre jusque dans les pièces les plus retirées des maisons , et au-dessus de vos têtes se déroule dans les airs une voûte de fumée, qui dérobe la douce clarté du jour aux regards des habitants de ce royaume de labeur opiniâtre. Voilà la destinée de l'homme ! Ou bien encore, restez chez vous et prenez une de ces feuilles quotidiennes qui offrent une peinture
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si exacte du monde. Parcourez ses colonnes d'annonces et vous verrez la liste complète des préoccupations, des tendances, des projets, des travaux , des amusements, des plaisirs qui remplissent l'esprit de l'homme. On le voit jouer plusieurs rôles : ici, il a des marchandises à vendre; là il cherche de l'occupation; plus loin il demande de l'argent à emprunter ; ailleurs il vous offre des maisons , de grands et de petits étabUssements ; il a du pain pour les masses , des objets de luxe pour les riches, des remèdes infaillibles pour les crédules, des livres nouveaux et à bon marché pour les gens studieux. Parcourez dans ce même journal les nouvelles du jour ; vous y trouverez ce que font nos grands hommes dans le pays ou à l'étranger; vous lirez des détails sur la guerre ou les bruits de guerre, le compte-rendu des séances du corps législatif ; vous verrez apparaître sur la scène politique des hommes nouveaux, tandis que les anciens hommes d'Etat s'en éloignent; vous y trouverez des discussions sur les luttes politiques de telle cité ou de tel comté, les luttes des intérêts rivaux. Ce journal vous offrira le bulletin de la bourse, le taux de l'argent, le prix des céréales, le tableau de la situation commerciale, les demandes des manufactures, l'arrivage des navires dans les ports , les accidents survenus en mer, les nouvelles de l'exportation et de l'importation, les pertes et les bénéfices, les fraudes et leur découverte.'
Avancez toujours, et vous trouverez le récit de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, les soi-disant découvertes faites même dans la reli-
BCT DE LA VIE. i3i
gion; vous y lirez les nouvelles de la cour et de la famille royale, les amusements des grands, les spectacles et les concerts, les procès curieux, les crimes, les accidents , les évasions, les traits de bravoure, les expériences, les disputes, les rixes , les faits singuliers et les aventures romanesques. 0 l'étrange chose que ce que nous appelons la vie ! Que de mouvement , que de bruit, quel tableau ! N'y a-t-il aucune fin à tout cela? Et tout cela est-il sans objet? Non, il n'y a pas de fin à attendre, et ces choses sont à elles-mêmes leur propre objet. Maintenant, mes frères , oubliez un moment le spectacle et la description du monde, efforcezvous de pénétrer par la pensée dans le cœur de ceux qui le composent. Examinez-les aussi attentivement et d'aussi près que vous le pourrez ; entrez dans leurs maisons et leurs appartements; choisissez au hasard dans une rue ou une allée étroite, un palais ou l'habitation du pauvre, un bureau ou une manufacture, qu'y trouverez-vous ? Hélas ! écoutez ce que l'on dit , voyez ce que l'on fait ! Vous trouverez chez la plupart des hommes , grands ou petits, savants ou ignorants , les mêmes pensées désordonnées, les mêmes désirs effrénés, les mêmes passions indomptées, les mêmes opinions terrestres, les mêmes caprices ; vous verrez qu'ils vivent tous uniquement pour vivre , et que tous semblent dire : « Nous nous prenons nous-mêmes pour centre, pour but de toutes nos actions. » Pourquoi se donnent-ils tant de peine ? pourquoi font-ils tant de projets? pourquoi vivent-ils? Ils répondent: «Nous sommes au monde pour satisfaire nos penchants; la
vie serait insupportable si on ne faisait pas ce qu'on veut; nous n'avons pas été envoyés dans ce monde, mais nous nous y trouvons, et nous nous regarderions comme esclaves si nous ne pouvions penser ce que nous voulons , croire ce que nous voulons, aimer ce que nous voulons, haïr ce que nous voulons, et faire ce que nous voulons. Nous ne pouvons souffrir que Dieu ou les hommes s'immiscent dans nos affaires; nous ne tenons pas à être riches ou puissants, mais nous tenons seulement , quelle que soit notre condition et notre fortune, à vivre pour nous-mêmes, pour le plaisir du moment ou selon la doctrine du jour, et nous ne voulons penser aux choses invisibles et au monde à venir qu'autant que bon nous semble. »
0 mes frères , n'est-ce pas là une manière de voir désolante, et pourtant bien généralement répandue? La plupart des hommes n'ont qu'un but matériel dans la vie. Ils prononcent de temps en temps les mots de foi et de religion ; ils professent un culte ; ils appartiennent à une communion religieuse , mais de nom seulement et non pas de cœur et d'âme, car sans cela la conduite du monde ne serait pas telle que nous la voyons. Que le but de la vie. tel que notre sainte foi nous le montre, diffère de celui du monde ! S'il y eut jamais un homme parmi les fils d'Adam qui pût prendre son plaisir ici-bas et accomplir toutes ses volontés, c'était Celui qui venait du sein de son Père , Celui qui était si pur et si immaculé dans l'enveloppe mortelle dont il s'était revêtu, qu'il ne pouvait avoir ni désir ni intention qui ne fussent agréables à son
Père. Cependant le Fils de Dieu, le Verbe éternel, est venu, non pas pour faire sa volonté, mais pour accomplir celle de Celui qui l'avait envoyé, comme le disent et le répètent les saintes Écritures. Ainsi le Roi-Prophète, parlant en son nom, s'écrie dans sesl*saumes : « Voici, je viens faire votre volonté, ô mon Dieu ! » 11 dit par la bouche du prophète Isaïe : « Le Seigneur Dieu a ouvert mon oreille , et je ne lui résiste pas, je ne me suis pas détourné. » Dans l'Evangile, après qu'il fut venu sur la terre, nous trouvons : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, et de terminer son œuvre. » Puis, dans son agonie, il s'écria : « Que votre volonté soit faite et non la mienne. » Saint Paul nous dit aussi : « Jésus-Chritt n'a pas mis en lui sa complaisance. » Dans un autre endroit il ajoute : «Quoiqu'il fût Fils de Dieu, il apprit l'obéissance parles choses qu'il soulïVit. » lien futainti sans aucun doute; car, éUuit éternellement l'égal du Père, le Fils avait la même volonté que le Père et n'avait point à soumettre sa volonté à la sienne ; mais il résolut de revêtir la nature de l'homme et la volonté de cette nature; il lui plut d'adopter les affections , les sentiments , les penchants propres à l'homme, une volonté innocente et homie à la vérité, mais enlin une volonté humaine, distincte de celle de Dieu; une volonté qui, si elle avait agi conrormément à la nature terrestre, aurait refusé d'accomplir les desseins de Dieu lorsque vint l'heure du travail et des soulTrances. Mais, quoiqu'il eût revêtu la nature et la figure de l'homme, il ne prit pas cet égoisme dont
s'enveloppe l'homine déchu, car il se soumit en toutes choses et se montra prêt à s'offrir en sacrifice à son Père. Il vint sur la terre , non pour y prendre son plaisir, pour y suivre ses goûts, pour y pratiquer l'affection humaine, mais uniquement pour glorifier son Père et accomplir sa volonté. Il vint avec une mission ; il était chargé d'accomplir une œuvre ; il ne regarda ni à droite ni à gauche, et ne pensa point à lui-même, mais il s'offrit en holocauste à Dieu.
C'est pour cela qu'il fut engendre dans le sein d'une humble femme, qui, avant de le mettre au monde, dut faire deux voyages, l'un d'amour, l'autre d'obéissance : le premier dans les montagnes, le second à Bethléem. Il naquit dans une étable, fut déposé dans une crèche , et plus tard il fut obligé de chercher un asile en Egypte; il vécut pauvrement jusqu'à l'âge de trente ans , du fruit d'un travail grossier , dans une petite maison, dans une ville dédaignée. Puis, quand il commença ses prédications, il n'avait pas oii reposer sa tête; il errait çà et là dans le pays comme un étranger sur la terre. Il fut chassé dans le désert et y resta quelque temps au milieu des bêtes féroces ; il endura le froid et le chaud, la faim et la soif, l'insulte et la calomnie ; il ne se nourrissait que de pain commun , de poissons du lac, ou bien il demandait l'hospitalité à des étrangers. Et de même qu'il avait renoncé au séjour et à la gloire de son Père au ciel, pour venir habiter ce monde, pour obéir aux ordres du Père, ainsi il renonça à sa mère, sa seule consolation, son seul plaisir ici-bas. Il se sépara de celle qui l'avait porté
dans son sein ; il consentit à lui devenir étranger et à appeler froidement du nom de femme celle qui était sa mère immaculée, Marie pleine de beauté et de grâce, la plus parfaite créature qui put sortir de ses mains , la tendre nourrice de son enfance. 11 la repoussa comme Lévi , son type , qui se rendit digne du ministère sacré en disant à ses père et mère et à ses parents : « Je ne vous connais pas. » 11 mit en pratique dans sa personne ce sévère précepte qu'il avait enseigné à ses disciples : « Celui qui aime sa mère plus que moi nVst pas digne de moi. » Dans toutes ces circonstances de sa vie, il fit abnégation de sa volonté , afin de nous enseigner que si lui , qui est notre Créateur, est venu dans ce monde, qui est sien, non pour son propre plaisir, mais pour faire la volonté de son Père, nous avons aussi une tâche à accomplir icibas , et nous devons par conséquent songer sérieusement à la question de savoir quelle est cette tâche.
Oui , c'en est ainsi , mes frères, pénétrez-vous bien de cette vérité : quiconque respire, les grands et les petits , les savants et les ignorants , les jeunes gens et les vieillards, les hommes et les femmes, ont une tâche, une mission, une œuvre à accomplir. Nous ne sommes pas envoyés en ce monde sans motif; nous ne sommes pas nés sans cause ; nous ne sommes pas ici-bas uniquement pour nous coucher le soir, nous lever le matin , gagner notre pain , boire et manger, rire et plaisanter, pécher quand bon nous semble, nous repentir quand nous sommes las de pécher, élever notre famille, et enfin mourir. Dieu nous voit tous ; il crée
toutes les âmes et les met dans les corps, une à une, avec un plan arrêté. Il a besoin de nous tous ; il daigne en avoir bosoin. H a une intention particulière à l'égard de chacun de nous; nous sommes tous égaux à ses yeux, et il nous place dans les difl'érentes conditions où nous nous trouvons , non pas afin que nous les fassions tourner à notre ])rofit, mais pour que nous y travaillions à sa gloire ! Nous avons notre œuvre à accomplir comme Jésus-Christ avait la sienne, et nous devons nous réjouir dans notre œuvre comme Jésus- Christ se réjouissait daus la sienne.
Saint Paul , dans une circonstance , compare le monde à une représentation de théâtre. Comprenez bien le sens de cette comparaison. Les acteurs qui jouent sur la scène sont égaux entre eux , mais ils prennent des rôles différents : les uns sont princes, les autres valets; les uns sont gais, les autres tristes. Si un acteur, au lieu de jouer son rôle, s'avisait de faire parade de son diadème de carton doré, de son épée sans lanie, ne le trouverait-on pas ridicule? S'il se mettait à admirer son manteau et ses oripeaux, ne le siftlerait-on pas? Que dirait-on, s'il osait dérober les objets qui peuvent avoir du prix dans les différentes pièces où il figure? Son devoir n'est-il pas de bien jouer son rôle? On ne lui demande rien de plus, le bon sens nous le dit. Eh bien 1 nous sommes tous des acteurs dans ce monde ; nous sonnnes tous égaux , car nous serons rendus égaux après la mort; mais quoique égaux et semblables entre nous, chacun a son rôle à jouer, chacun a sa mission à remplir, et cette mission ne
consiste pas à satisfaire nos passions, à amasser dcsécus, à nous rendre célèbres dans le monde , à nous livrer à l'indolence, à suivre nos penchants et nos caprices, à faire notre volonté ; mais à accomplir celle do Dieu. Songez à l'homme prodigue de l'Evangile , considérez le mauvais riche. Croyez-vous qu'il comprît qu'il devait dépenser sa fortune , non à sa propre satisfaction, mais pour la gloire de Dieu? Cependant pour avoir oublié cette vérité, il fut perdu à tout jamais. Je vais vous dire quelles étaient ses pensées et quelle était sa manière de voir les choses. 11 était jeune, et, venant d'hériter d'une fortune assez considérable, il résolut de s'amuser. L'idée ne se présenta même pas à lui que sa fortune put avoir une autre destination que celle de satisfaire ses goûts et ses désirs. Lazare était couché à sa porte, et il aurait pu soulager le pauvre Lazare : telle était la volonté de Dieu ; mais il dédaigna les avertissements de sa conscience ; il se dit qu'il faudrait être fou pour ne pas jouir des voluptés du monde quand on le peut. En conséquence, il ne songeait qu'à vivre gaiement et à se livrer aux plaisirs, surtout à celui de la table, qu'il mettait au-dessus des autres. « H avait tous les jours une table somptueuse. » Tout ce qui lui apparlenait était du meilleur goût, comme on dit dans le monde : sa maison, ses meubles, sa vaisselle d'or et d'argent, ses domestiques, tout était digne d'un tel maître. Ce qu'il possédait avait pour but de flatter sa sensualité et sa vanité tout ensemble, d'attirer les yeux du monde et d'exciter l'envie et l'admiration de ses égaux, compagnons de ses débauches, complices de sa
perdition. Ces amis étaient tels qu'il convenait à un jeune homme de pareilles prétentions ; ils étaient hommes du grand monde, l'élite des jeunes gens aux belles manières, ayant reçu une éducation soignée, fiers, élégants, aimant la bonne chère sans être gloutons ; mais mettant dans leur gourmandise un goût délicat, fin, difficile, par suite de leur habitude de la satisfaire. Ils ne mangeaient pas pour le plaisir de manger ; ils ne buvaient pas pour le plaisir de boire ; mais ils faisaient de leur sensualité une espèce de science. Ils étaient aussi sensuels, aussi charnels que la chair et le sang peuvent l'être; leurs yeux, leurs oreilles, leur langue étaient trempés d'impureté; leurs pensées, leurs regards, leurs sens étaient accoutumés à ne voir que le mal et à lui servir d'instruments. Ils formulaient cependant avec une parfaite netteté de jugement les règles d'après lesquelles on doit pécher ; ils étaient sans cœur et sans charité, égoïstes, hautains, pointilleux, dédaigneux dans leurs manières, s'éloignant avec dégoût du pauvre Lazare couché devant leur porte, parce qu'ils le regardaient comme un objet d'horreur, qu'on devait écarter de leurs yeux, dans l'intérêt de la décence. Le mauvais riche était un de ces hommes-là. Il a passé sa courte existence sans songer à autre chose qu'à lui-même, sans rien aimer que luimême, jusqu'à ce qu'un jour il eût une querelle fatale avec un de ses impies camarades, ou jusqu'à ce qu'il fût atteint d'une maladie dangereuse. Alors , il se jeta sur son lit de douleur, maudissant la fortune et les médecins de ce que son mal ne se calmait pas ; fu-
rieux de ne pouvoir jouir des plaisirs de son âge ; s'efforçant de se persuader qu'il allait mieux, lorsque son mal empirait; irrité contre ceux qui ne lui apportaient pas des paroles de consolation et d'espérance ; s' éloignant toujours plus de son Créateur à mesure que ses souffrances devenaient plus vi\es. Puis enfin son dernier jour arriva; il mourut et fut (l'infortuné!) plongé en enfer. C'est ainsi qu'il acheva sa carrière et sa mission.
Tel fut le sort de votre modèle , de votre idole , ô jeunes gens frivoles qui m' écoutez , s'il y en a dans cette enceinte , et qui cherchez à imiter les manières de ceux dont je viens de parler, bien que aous n'ayez ni leurs richesses , ni leur qualité. Vous n'êtes pas nés , mes frères , dans l'opulence , ni dans les rangs de l'aristocratie ; vous n'avez pas été élevés dans les établissements destinés aux fils de famille ; vous n'avez point d'amis dans les classes élevées; vous n'avez pas été instruits des manières ni pris le ton de la haute société ; vous n'avez pas cette variété de connaissances, cette susceptibilité chevaleresque du point d'honneur, cette pureté de goût, cette urbanité envers les autres, en un mot, vous n'avez pas ce poli que le monde regarde comme le type de la perfection. Vous n'avez jamais approché des cours ni fréquenté les palais des grands ; et, pourtant, quoique étrangers à l'éducation et aux manières du riche, vous l'imitez dans ses péchés. Vous croyez que c'est un des traits caractéristiques de l'homme comme il faut que de faire fi de la religion , de ridiculiser ses ministres et les personnes
pieuses, de confondre dans le même dédain les catho> liques et les méthodistes, d'acquérir une teinture superficielle de toutes choses , de jeter les yeux sur un grand nombre de publications frivoles lorsqu'elles ont du succès, de pouvoir dire que vous avez lu le dernier roman , que vous avez entendu le musicien ou vu le comédien en vogue ; vous croyez que c'est faire preuve de bon ton que d'être au courant des nouvelles du jour, de connaître de nom , ou personnellement si faire se peut, les hommes célèbres ou puissants, de pouvoir les saluer quand ils passent, de vous promener en long et en large dans les rues en portant la tête haute , de regarder dans le blanc des yeux tous ceux que vous rencontrez, de dire et de faire des choses plus répréhensibles encore, dont les extravagances que je viens de signaler ne sont que le symbole. Et c'est pour cela que vous croyez être venus sur la terre ! 11 semblerait donc que le Créateur vous a envoyés en ce monde , ô mes enfants ! pour être de mauvais copistes de l'impiété polie et opulente, pour être semblables à une vieille parure fanée , ou à un parfum ayant perdu sa fraîcheur et qui offense l'odorat î Oh ! si vous pouviez voir combien de pareilles prétentions paraissent absurdes aux yeux de tous , si ce n'est aux vôtres ! Toutes les professions sont honorables; personne n'est ridicule pour vivre conformément à son état et à sa position ; tout homme sensé et modeste est respectable , à quelque classe qu'il appartienne, s'il se montre bien élevé; mais l'ostentation, l'affectation, l'ambition vaniteuse, sont méprisables dans tous les rangs de la
société, dans toutes les conditions. 0 mes enfants! jugez ces vices comme ils méritent de l'être, repoussezles, méprisez-les, ô vous que j'aime et à qui je voudrais être utile ! Oh ! puissiez-vous sentir que vous avez une âme immortelle ! Oh ! puissiez-vous avoir pitié de vos âmes! Puissiez-vous, avant qu'il ne soit trop tard, vous jeter dans les bras de celui qui est la source de tout ce qui est vraiment grand, magnifique, beau, brillant, agréable, et trouver en ce Dieu, que vous dédaignez si follement et si cruellement, ce que vous cherchez ailleurs sans savoir où le rencontrer !
Le Fils de Dieu , lui seul , « reflet de la lumière femelle , miroir sans tache de sa majesté , » est la source du bien et de la félicité pour les riches comme pour les pauvres, pour les grands comme pour les petits. Fussiez-vous les égaux des plus puissants de la terre , vous n'en auriez pas moins besoin de lui ; fussiez-vous aussi humbles que les derniers des mortels , vous n'en seriez pas moins exposés à l'offenser. Le pauvre peut pécher; le pauvre peut négliger aussi bien que le riche la mission que Dieu lui a assignée. Ne croyez pas, mes frères, que ce que j'ai dit contre la classe supérieure et contre la classe moyenne ne puisse s'appliquer à vous, parce vous seriez pauvres. On pourrait être à la fois aussi pauvre que Lazare etaus si coupable que le mauvais riche. Il n'est pas nécessaire d'être riche et d'être noble pour se ravaler au niveau de la brute sans raison et sans conscience. Les bêtes brutes n'ont point de trésors ; elles n'ont point de luxe; elles ne s'habillent pas de pourpre et de fin lin ;
elles n'ont ni une table splendide, ni une multitude de domestiques; elles n'ont pas besoin de tout cela pour être des brutes. Elles Iç sont par une loi de leur nature; elles sont plus pauvres que les hommes les plus misérables. Il n'y a pas de vagabond ni de mendiant qui soit aussi pauvre qu'elles ; elles diffèrent de lui , non en ce qu'elles ne possèdent rien , mais en ce qu'elles n'ont point d'âme , en ce que le mendiant a une mission et qu'elles n'en ont pas, en ce que le mendiant peut pécher et qu'elles ne le peuvent pas. 0 mes frères ! vous le savez , on peut s'enivrer avec une boisson peu coûteuse aussi bien qu'avec une liqueur très-chère; on peut chercher à satisfaire ses goûts avec de l'argent volé , quand on n'en a pas à soi. On peut, sans être noble, mais en étant simple paysan ou artisan , porter atteinte aux lois sociales, profaner la sainteté des devoirs de la famille, et peut-être même le simple artisan commet-il ce crime plus fréquemment que le grand seigneur. Il n'entre pas dans les bénédictions du pauvre d'avoir moins de tentations que le riche , car il en a tout autant ; mais sa position lui fait subir plus promptement le châtiment de ses fautes. La pauvreté est mère de bien des souffrances et de bien des peines , qui sont comme des messagers de Dieu invitant l'âme au repentir; mais, hélas! si le pauvre se livre à ses passions, s'il néglige la religion , s'il rejette le repentir, s'il refuse de faire un effort sui* lui-même et s'il meurt sans conversion , peu importe qu'il ait été pauvre dans ce monde, qu'il ait été moins hardi que le riche, qu'il se soit flatté d'obtenir son
pardon de Dieu, qu'il ait fait appeler un prêtre à l'heure de la mort, et qu'il ait reçu les derniers sacrements ; Lazare sera plongé en enfer avec le riche , et n'aura eu de consolation ni dans ce monde ni dans le monde à venir.
Mes frères , la seule question importante est celle de savoir si un homme, quelle qu'ait été sa condition dans cette vie , a rempli la mission que Dieu lui avait confiée. Permettez-moi de m'adresser à une autre classe de personnes , et voyons ce qu'elles me répondront si je leur pose cette question. Elles chercheront à l'éluder en disant : « Vous ne nous laissez point d'alternative; selon vous, on doit être un pécheur ou un saint. Vous nous présentez le modèle de Notre-Seigneur, vous étalez à nos yeux la culpabilité et la perte du pécheur; mais nous ne voulons aller si loin ni dans une voie ni dans l'autre ; nous ne prétendons pas à devenir des saints, et nous ne cherchons pas à être des pécheurs. Nous ne voulons ni désobéir à la volonté de Dieu, ni renoncer à la nôtre. Il y a certainement un moyen terme , un milieu sur pour concilier d'une manière satisfaisante ces deux volontés : nous voulons jouir des plaisirs dans ce monde et dans l'autre; nous nous préserverons de tout péché mortel, mais nous ne sommes pas obligés de nous tenir de même en garde contre les péchés véniels, ce serait peine inutile que de l'essayer. Il n'y a que les saints qui puissent en venir là ; c'est l'ouvrage d'une vie entière; il faudrait que nous n'eussions pas d'autres occupations. JNous ne sommes pas des moines, nous
vivons dans le monde ; nous sommes dans les affaires , nons avons de la famille , nous avons des enfants, nous ne nous appartenons pas. Il est consolant de se préserver de tout péché mortel; c'est ce que nous faisons , et cela suffit à notre salut. Il est important de conserver la grâce de Dieu ; que peut-on désirer de plus? Nous faisons nos pàques régulièrement; l'accomplissement de ce devoir fait notre consolation et notre force. Si nous mourions, nous serions en état de grâce, et nous échapperions au sort qui attend les damnés; mais si nous voulions aller plus avant , où nous arrêterions-nous? Qui nous marquera la limite jusqu'où nous devons aller? La ligne de démarcation entre le péché mortel et le péché véniel est bien distincte , nous la connaissons ; mais ne voyez-vous pas que si nous voulions combattre nos péchés véniels, nous n'en finirions pas? car il faudrait lutter contre les plus graves aussi bien que contre les plus légers. Si nous nous mettons à combattre notre colère , ne faudra-t-il pas que nous réprimions aussi la vanité ; puis ensuite nous tenir en garde contre l'avarice? Pourquoi ne pas nous abstenir aussi de mentir, de jaser de choses inutiles, de perdre notre temps, de trop manger? Après tout , il nous est impossible d'éviter le péché véniel , à moins d'avoir le privilège de la Mère de Dieu , et il y aurait presque hérésie à croire que cela peut être. Vous ne prétendez pas que nous nous convertissions , cela va sans dire, car nous sommes convertis, et il y a très-longtemps que nous le sommes. Vous voulez que nous aspirions à quelque chose de vague et d'indéter-
miné, qui n'est ni la perfection ni le péché, et qui^ sans nous procurer aucun avantage réel , nous sèvrerait des plaisirs de la vie, et nous embarrasserait dans raccomplissemcnt de tous les devoirs de ce monde. » Voilà ce que ces personnes me répondraient ; mais , en les supposant ici présentes, je leur dirai : Vos prémisses sont meilleures que votre raisonnement, et vos conclusions sont insoutenables. Vous avez une idée juste du but dans lequel Dieu vous a envoyées dans ce monde : c'est pour gagner le ciel. Il est vrai que vous seriez heureuses si vous y arriviez , et vous ne désireriez rien de mieux; mais il n'est pas moins vrai, ditesvous , que vous ne pouvez vivre sans commettre des péchés véniels. Il est vrai aussi que vous n'êtes pas obligées de chercher à devenir des saints; car ce n'est pas un péché que de ne pas viser à la perfection. Tout cela est exact et ne sort pas de la question ; mais cela ne prouve pas qu'avec les sentiments et les idées que vous avez exprimés, vous ayez fait assez d'efforts pour aller même en purgatoire. La pratique de votre religion vous présente-t-elle quelques difficultés, ou la trouvezvous facile de tous points? Ne goûtez-vous de plaisir qu'à vivre selon votre caprice , ou votre bonheur estil de faire la volonté de Dieu? En un mot, votre religion consiste-t-elle à accomplir une œuvre? Si elle n'offre pas ce caractère, elle ne mérite pas le nom de religion. Voici déjà, avant que nous n'examinions votre argumentation, une preuve qu'elle est fausse; car elle impliquerait que, tandis que Jésus-Christ est venu accomplir une œuvre, tandis que ses apôtres, tous
les saints , tous les pécheurs ont une œuvre à accomplir, TOUS, au contraire, vous n'avez rien à faire, par la raison que vous n'êtes ni des pécheurs , ni des saints ; ou, si vous avez eu quelque chose à faire autrefois, vous vous en êtes débarrassées à la hâte, et vous n'avez actuellement plus rien sur les bras. Vous avez fait votre salut avant l'heure ; vous n'avez plus à vous occuper de rien, et votre séjour sur la terre se trouve trop prolongé. Les jours de labeur sont passés, et votre éternel jour de repos est commencé. Est-ce que Dieu , par hasard , vous a envoyées dans ce monde pour ne rien faire, tandis qu'il a assigné leur tâche à tous les autres hommes ? Est-ce qu'il ne vous a pas imposé d'autre loi que de jouir de ce monde où vous n'êtes que des pèlerins ou des hôtes de passage? Etes-vous plus que les fils d'Adam, qui ont été condamnés à gagner leur pain à la sueur de leur front jusqu'à ce qu'ils rentrent dans la poussière dont ils sont sortis? Ah ! si vous n'avez aucune œuvre sur le chantier, si vous n'avez aucune lutte, aucun combat à soutenir avec les autres ou avec vous-mêmes, vous n'êtes pas des imitateurs de ceux qui « sont entrés dans le royaume de Dieu à travers maintes tribulations. » Le combat est le signe distinctif du chrétien. Le chrétien est un soldat de Jésus-Christ; grand ou petit, il est soldat et pas autre chose. Si vous avez triomphé de vos péchés mortels, comme vous paraissez le croire , il est de votre devoir d'attaquer aussi vos péchés véniels. Vous ne pouvez vous dispenser de ce devoir, si vous voulez être un digne soldat de Jésus- Christ. Mais , ô âmes simples et aveugles, qui croyez
avoir remporté des \icloircs ! non , vous ne pouvez en sûreté do conscience être en paix avec aucun des ennemis de Jésus-Christ , môme les moins pervers ; si vous tolérez les péchés véniels, soyez sûres que sous leur protection et à leur omhre se glissent des péchés mortels. Les péchés mortels sont le produit des péchés véniels ; car quoique ces derniers ne puissent donner la mort par eux-mêmes, ils y conduisent presque toujours. Vous pouvez penser que vous avez tué les géants qui avaient pris possession de vos cœurs, que vous n'avez plus rien à craindre et qu'il ne vous reste qu'à vous reposer sous votre figuier et votre vigne; mais les géants sont encore en vie ; ils sortiront de la poussière, et, avant que vous sachiez où vous êtes, vous serez faits prisonniers et massacrés par les féroces, les puissants et les éternels ennemis de Dieu.
La fia couronne l'œuvre. Ce qui réjouissait Notre- Seigneur à sa dernière heure, c'est qu'il avait accompli la mission pour laquelle il avait été envoyé. « Je vous ai glorifié sur la terre, » dit-il dans sa prière , « j'ai achevé l'œuvre dont vous m'aviez chargé; j'ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés en les séparant du monde. » Telle était aussi la consolation de saint Paul : « J'ai bien combattu , j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi ; il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, comme un juge juste, me donnera en ce grand jour. » Hélas! hélas ! que nous verrons les choses sous un autre aspect quand nous serons près de mourir, et que, des rêves et des illusions dont nous
nous berçons ici-bas, nous passerons dans l'éternité 1 Le monde fera-t-il quelque chose pour nous alors? Retirera-t-il notre âme du purgatoire ou de l'enfer, au fond duquel il nous aura précipités? Si nous avons été créés, c'est pour servir Dieu; si nous avons reçu ses dons, c'est afin de le glorifier ; si nous avons une conscience , c'est afin de lui obéir; si nous avons l'espérance du ciel , c'est pour que nous ne la perdions jamais de vue; si nous avons la lumière, c'est afin de la suivre; si nous avons la grâce, c'est pour qu'elle nous aide à faire notre salut. Hélas ! hélas ! malheur à ceux qui meurent sans remplir leur mission ! Malheur à ceux qui étaient appelés à être saints et qui ont vécu dans le péché , à ceux qui étaient appelés à adorer Jésus-Christ , et qui ont adoré ce monde insensé et incrédule , à ceux qui étaient destinés à combattre , et qui sont restés les bras croisés, qui étaient appelés à être catholiques et qui sont demeurés dans la religion où ils sont nés! Malheur à ceux qui ont eu des dons et des talents et qui n'en ont pas fait usage ou qui en ont abusé, qui ont eu des richesses et qui les ont dépensées pour eux-mêmes, qui ont eu de l'esprit et qui l'ont employé à défendre le péché , à tourner la vérité en ridicule et à semer des doutes sur les choses sacrées, qui ont eu des loisirs et qui les ont consacrés aux mauvaises compagnies, à de mauvaises lectures, à de dangereux amusements! Malheur à ceux dont le seul mérite est de n'avoir pas de méchanceté et d'être naturellement exempts de blâme, tandis qu'ils ne se sont jamais efforcés de purifier leurs cœurs et de vivre en la présence de Dieu !
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De siècle en siècle, le monde va son train ; mais les anges et les saints crient sans cesse : Hélas ! hélas ! malheur! malheur! à mesure qu'ils voient des âmes négliger leur vocation , à mesure qu'ils voient des espérances déçues, l'amour de Dieu méprisé, et des âmes immortelles perdues ! Des générations se succèdent , et quand, du haut de leurs trônes d'or, les anges et les saints regardent sur la terre , ils aperçoivent une multitude d'anges gardiens abattus et désolés , accomplissant leurs augustes fonctions avec angoisse, avec effroi ou avec désespoir; s'efforçant, mais en vain, de défendre les âmes des attaques de Satan , car les âmes qu'ils gardent ne veulent pas être gardées! Le temps s'écoule, l'homme persiste dans son incrédulité; il refuse de croire qu'un autre ordre de choses doive succéder à celui-ci, et que ce qui est actuellement ne soit pas l'éternité. La fin couronne l'œuvre; le monde, qui n'est qu'un spectacle, finit; les magnifiques palais s'écroulent; la cité bruyante devient muette; les navires deTarsis disparaissent. La mort frappe le cœur et atteint les chairs; le voile se déchire. Ame prête à partir de ce monde , quel usage as- tu fait de tes talents , des occasions de salut , de la lumière répandue autour de toi, des avertissements qui t'ont été adressés, des grâces qui t'ont été accordées? 0 mon Seigneur, ô mon Sauveur, soutenez-moi à cette heure par les bras puissants de vos sacrements et par le frais parfum de vos consolations. Que le prêtre prononce les paroles de l'absolution ; que l'huile sainte me marque du signe de la croix et me purifie ; que votre corps sacré devienne
ma nourriture ; que voire sang précieux soit ma rosée ; que la tendre Marie répande son souffle sur moi ; que mon ange gardien me souhaite la paix, que mes glorieux patrons et mon bien -aimé père me sourient, afin qu'en eux et par eux je puisse recevoir le don de la persévérance, et que je meure, comme je désire vivre, dans votre foi , dans votre Église, dans votre service, dans Yotre amour !
Une vérité que la sainte Église tient surtout à graver dans nos cœurs, c'est que notre salut à tous est un don de Dieu. Il est vrai que nous nous rendons dignes de la vie éternelle par nos bonnes œuvres ; mais si ces œuvres sont jugées dignes d'une telle récompense, ce n'est pas par leur valeur intrinsèque, c'est par la libre volonté , par la généreuse promesse de Dieu , et c'est par refTet de sa sainte grâce que nous sommes mis en état de les accomplir. Ainsi donc nous sommes justifiés par l'effet de sa grâce ; c'est par son effet que nous avons les dispositions nécessaires pour la justification ; c'est par son effet qu'après avoir été justifiés, nous devenons propres à faire des bonnes œuvres, et c'est encore par l'effet de sa grâce que nous persévérons dans ces œuvres. Non -seulement nous dépendons
tous tant que nous sommes, depuis le premier jusqu'au dernier, de la puissance de Dieu ; mais nos destinées dépendent de son bon plaisir et de sa volonté impénétrable. Il est l'arbitre souverain de notre existence ; notre avenir est entre ses mains ; sans un acte de sa volonté, indépendant de la nôtre, nous n'aurions pas reçu la grâce d'être introduits dans l'Eglise catholique ; et sans un acte ultérieur de sa volonté, malgré notre qualité de membres de l'Eglise , nous ne pourrons être appelés à jouir des gloires du royaume des cieux. Une âme justifiée peut bien mériter la vie éternelle, mais aucune ne peut par elle-même se rendre digne de cette justification, ni surtout mériter de persévérer jusqu'à la fin. ISon-seulement l'état de grâce est la condition et la vie de tout mérite ; mais c'est la grâce qui nous fait entrer en état de grâce, c'est elle qui nous y fait rester. Ainsi , comme je le disais en commençant, notre salut à tous tant que nous sommes est un don de Dieu.
Tout cela est parfaitement d'accord avec la doctrine du libre arbitre, car la très-sainte Eglise nous apprend que nous sommes réellement libres et responsables. Il est vrai de dire sans aucun subterfuge dans les paroles que tous les hommes pourraient, sans exception, être sauvés , en tant que cela regarde les secrets de Dieu. Tous les hommes nés de la race d'Adam pourraient certainement se sauver, s'ils le voulaient, et pourraient le vouloir , car il est accordé à chacun d'eux assez de grâces à cet effet. Mais comment se fait-il donc que , malgré la liberté réelle de la volonté de l'honmie, no-
tre salut dépend encore du bon plaisir de Dieu? Cela ne nous a pas été révélé. Les théologiens ont proposé plusieurs solutions à ce problème, qui, prises en particulier, ont été reçues par quelques-uns et rejetées par d'autres. Mais nous n'avons pas à nous en occuper ici. Nous ne savons pas comment il se fait que, l'homme étant le maître de ses actions. Dieu accomplisse aussi sa volonté suprême, de même que nous ignorons comment Dieu nous a tirés du néant, ou comment il prévoit l'avenir. C'est là une de ces «'choses cachées, qui appartiennent au Seigneur notre Dieu; « mais, continue l'écrivain sacré , « celles qui sont révélées sont pour nous et pour nos enfants éternellement; » or ces vérités révélées sont, d'une part, que notre salut dépend de nous-mêmes, et, de l'autre, qu'il dépend de Dieu. Si nous n'étions maîtres de nos actions, ce que nous ferions ou ne ferions pas n'ayant aucune influence sur notre salut , nous deviendrions insouciants et négligents; si nous ne dépendions de Dieu , nous serions présomptueux et arrogants , nous croirions pouvoir nous suffire à nous-mêmes. Je vous ai dit en commençant, mes frères, et je vous prouverai plus catégoriquement dans la suite de cette Conférence, que vous dépendez de Dieu ; mais cela n'empêche pas que vous ne dépendiez aussi de vous-mêmes ; car si votre salut ne dépendait pas en grande partie de votre volonté, à quoi servirait-il de vous recommander de ne pas oublier que vous dépendez de Dieu ? C'est précisément parce que vous avez une si grande part dans Tœuvre de votre salut, qu'il est utile, qu'il est essen-
154 SEPtiÈME COiafÉRENCE.
tîel et convenable de vous entretenir de la part que Dieu y prend aussi.
Dieu est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin de notre salut aussi bien que de toutes choses. Nous aurions tous vécu, nous serions tous morts privés de celte connaissance de Dieu qui nous sauve , sans un don de sa grâce, don précieux que nos actions seraient impuissantes à nous procurer, quelque irréprochable que fût d'ailleurs notre vie , mais que nous tenons de sa grâce. Et maintenant que nous connaissons Dieu , maintenant qu'il a purgé nos cœurs de notre péché , il est évident que , quand même nous continuerions de vivre chrétiennement , nous ne pourrions, sans le secours de sa grâce, acquérir par nous-mêmes la force de persévérer dans la justice et la sainteté. La grâce de Dieu commence l'œuvre, et c'est elle qui la finit. Maintenant je vais vous entretenir de la manière dont Dieu la finit, c'est-à-dire de la nécessité où nous sommes qu'il la finisse ; car sans cela elle ne serait jamais achevée, ou plutôt elle marcherait vers sa destruction; je vais vous entretenir du don de persévérance dans la grâce, de son inappréciable valeur, et de l'anéantissement de notre espérance, en dépit de tous nos mérites, si la grâce de Dieu ne nous venait en aide.
Notre-Seigncur fait allusion à ce don précieux, quand il prie son Père pour ses disciples avant de les quitter : « Père saint , conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés ; je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. » Saint Paul y fait allusion quand il déclare aux Philippiens •
« Celui qui a commencé le bien » en ses disciples , « ne cessera de le perfectionner jusqu'au jour de Jésus-Christ. » Saint Pierre s'exprime aussi de la même façon, quand il dit : « Dieu, qui a appelé ses frères en sa gloire éternelle, les perfectionnera , les confirmera, les consolidera. » Le Prophète demande à Dieu, dans ses Psaumes , qu'il veuille bien « perfectionner sa marche dans ses sentiers, afin que ses pas ne soient point ébranlés ; » et le prophète Jérémie annonce au nom de Dieu : « Je mettrai ma crainte dans leurs cœurs, afin qu'ils ne se retirent pas de moi. » Dans ces passages et un grand nombre d'autres, il est question du don précieux de la persévérance , et, à présent, je vais vous dire comment et pourquoi ce don est nécessaire.
La persévérance est nécessaire , non-seulement en matière de religion, mais même dans les choses de ce monde. Par exemple , quelque bien qu'un ouvrier ail fait un ouvrage , il est douteux qu'il puisse le refaire plusieurs fois de suite sans se tromper ; quelque habile que soit un teneur de livres , il lui arrivera de temps à autre de mal faire ses additions , quoiqu'il soit impossible de prévoir par avance quand et pourquoi il fera ces erreurs. On peut réciter par cœur un certain nombre de vers sans se tromper une seule fois; mais on ne pourrait répondre de les réciter aussi correctement douze fois de suite. Il en est de même de nos devoirs religieux. Il se peut que nous sachions nous préserver de chaque péché en particulier, à meèure que la tentation arrive j mais il ne suit pas de là que
nous puissions nous garder de tous péchés, quoique cette totalité [tous] se compose de la réunion de péchés particuliers dont nous nous préservons. C'est ce qui explique comment les plus grands saints ont été induits à commettre des péchés véniels , bien qu'ils eussent une grâce suffisante pour se garder de chaque péché véniel pris isolément. C'est un des résultats de la fragilité humaine, et rien au monde ne pouvait préserver les saints des fautes de ce genre , quelque légères qu'elles soient , rien , excepté une prérogative particulière qui fut accordée , ainsi que l'Eglise nous l'apprend, à la bienheureuse Vierge Marie, et apparemment à elle seule. Les péchés véniels ne nous séparent pas de Dieu ; le distributeur de toutes les grâces les permet, dans un but utile, pour nous humilier et nous stimuler dans l'accomplissement des œuvres de pénitence. Nous ne sommes point à l'abri du péché véniel, parce qu'il n'est pas absolument nécessaire que nous en soyons purs. D'autre part, il est essentiel que nous nous gardions du péché mortel, et cependant nous rencontrons ici les mêmes difficultés que nous avons eu à surmonter dans nos luttes contre les péchés véniels. Ici encore , on peut prédire, presque à coup sûr, qu'un moment viendra , plus tôt ou plus tard , où un homme, même après avoir eu assez de grâces pour se garantir de tous les péchés mortels pris un à un, négligera, trahira cette grâce, à moins qu'il n'ait quelque grâce ultérieure qui le protège contre lui-même. Ce n'est que par la grâce qu'on peut faire usage de la grâce; il faut une grâce spéciale et supérieure pour
rester fidèle à la grâce que l'on possède déjà. Elle est d'une nécessité absolue , car puisqu'un seul péché mortel suffit pour nous séparer de Dieu, on est continuellement en danger de se perdre quand on ne la possède pas. Ce don additionnel, appelé don de persévérance , consiste en une surveillance active exercée sur nous par le Seigneur de miséricorde , à l'aide de laquelle il écarte les tentations qu'il sait pouvoir nous être fatales; il vient à notre secours quand il nous voit en péril, soit par l'effet de notre négligence ou de toute autre cause , et il règle le cours de notre vie de telle sorte que nous puissions mourir quand nous nous trouvons en état de paraître devant lui. Comme cette grâce est indispensable pour notre salut, Dieu nous la donne; et, s'il la refusait, personne ne pourrait être sauvé. Il nous la donne , bien qu'il n'accorde pas môme aux saints le privilège d'éviter tout péché véniel ; il l'accorde à nos prières par l'effet de sa bonté ; car nous ne saurions la mériter par rien de ce que nous pourrions faire ou dire, même avec l'appui de sa grâce.
Quelle leçon d'humilité et de vigilance ne trouvonsnous pas dans cette doctrine telle que je viens de vous l'exposer ! Quel sujet d'humiliation pour notre orgueil de penser que , malgré tous nos efforts et toute notre bonne volonté, nous ne pouvons nous préserver du péché véniel tant que nous sommes en ce monde ! Quoique les secours que Dieu nous accorde soient, de fait , suffisants pour nous mettre en état de vivre sans péché, néanmoins telle est la faiblesse de notre volonté
et de notre attention , que nous retomberions toujours dans le péché , car nous ne ferions jamais tout ce que nous pourrions pour ne pas y succomber. Ce qui est nonseulement humiliant, mais effrayant et terrible, c'est que nous sommes toujours en danger de commettre le péché mortel aussi bien que nous sommes certains de succomber aux fautes vénielles. La seule raison pour laquelle nous n'avons pas la certitude de commettre le péché mortel, c'est que Dieu accorde des dons extraordinaires à ceux qui les lui demandent pour se préserver de ce péché, tandis qu'il n'accorde point de dons semblables contre les péchés véniels. Malgré la présence de la grâce dans nos âmes, malgré les secours réels qui nous sont donnés, nous devons toutes nos espérances de vie éternelle , non pas seulement à cette grâce intérieure et à ces secours, mais à une miséricorde supplémentaire qui nous protège contre nousmêmes, nous sauve des occasions du péché, nous fortifie à l'heure du danger , et met fin à nos jours au moment favorable, en les abrégeant peut-être même pour ne pas manquer l'instant où aucun péché mortel ne nous sépare de Dieu. Ni ce que nous sommes, ni ce que nous faisons, ne peut nous donner la moindre garantie de salut, si cette grâce ne nous est pas accordée , et nous ne pouvons le savoir qu'à la fin ; tout ce que nous savons à présent , c'est que Dieu nous a aidés jusqu'ici, et nous espérons qu'il nous aidera encore. Mais l'expérience de ce qu'il a fait jusqu'à présent n'est pas un gage qu'il fera davantage. Notre piété actuelle ne doit pas être regardée comme la conséquence nécessaire
que le don de persévérance nous ait été accordé , car elle ne nous a peut-être été donnée qu'afin de nous engager et de nous amener à prier instamment et continuellement pour obtenir ce don. Il y a des hommes qui , s'ils étaient morts à une certaine époque de leur vie, seraient morts de la mort des saints, et qui ont succombé en vivant davantage. La prolongation de leurs jours ici-bas les a privés de la vie éternelle! 0 pensée terrible ! Ne soyez jamais surpris, jamais désolés, mes frères, quand vous voyez la mort enlever, au milieu de leur carrière, les hommes bons et vertueux, zélés et utiles ; c'est, sans doute , une perte cruelle; mais qui vous dit qu'ils n'ont pas été délivrés à facie malitiœ, de la présence du mal, c'est-à-dire du mal à venir? « Il a été enlevé , comme dit le Sage , de peur que le mal ne changeât sa raison ou que l'erreur ne séduisît son cœur. Car l'aveuglement de la vanité obscurcit ce qui est bon , et l'inconstance de la concupiscence pervertit l'esprit innocent. Il fut rendu parfait en un court espace de temps, et il remplit une longue durée de temps, car son âme était agréable à Dieu; c'est pourquoi il s'empressa de le tirer hors de l'iniquité. Le peuple voit et ne comprend pas ; il ne prend pas ces choses à cœur : savoir, que la grâce et la miséricorde de Dieu sont dans ses saints , et que son regard est dans ses élus. »
La perte d'un homme de bien est bien cruelle ; elle est cruelle pour ses amis et même pour ceux qui lui sont étrangers. C'est une surprise pour les hommes ; mais qu'il vaut mieux mourir ainsi que de rester sur
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la terre pour tomber dans le péché ! Vous paraissez vous étonner, mes frères , que l'homme de bien dont je parle eût pu pécher. Vous vous dites : Il avait obtenu tant de grâces, il avait vécu et mûri si longtemps dans ce saint état, il avait surmonté tant de tentations, il avait poussé de si profondes racines dans le sol , e étendu ses branches si loin dans les airs ! Les grâces naissaient chez lui l'une de l'autre ; chaque chose a son contraire ; l'une rend témoignage à l'excellence de l'autre. Il semblait par le degré de perfection auquel était arrivée sa sainteté, sainteté qui l'environnait de toutes parts, il semblait, dis-je, être capable de défier les assauts de l'esprit malin et être à l'épreuve de la tentation. C'est lui qui, plus que tout autre, aurait pu dire avec la superbe Eglise de l'Apocalypse : « Je suis opulente et riche, et je n'ai besoin de rien. y> Parce qu'il avait bien commencé , il semblait devoir persévérer ; sa vertu lui eût procuré de nouvelles vertus ; son mérite lui en eût fait acquérir de nouveaux. De même qu'une flamme grandit et se propage dès qu'elle est allumée et par la raison qu'elle est allumée, ainsi il se promettait d'accroître le nombre de ses triomphes à mesure qu'il avancerait dans la vie. Il était capable de monter au ciel par une impulsion inhérente, qui était dans l'origine une force accordée par la grâce , mais qui, une fois obtenue, avait cessé d'être une faveur de la grâce, et était devenue un droit à l'obtention de grâces plus abondantes, comme par l'action d'une loi et par l'enchaînement d'une suite de faits où, la grâce et le mérite agissant alternativement, l'homme méri-
lait toujours plus, et le Dieu de grâce était obligé de donner davantage pour rester fidèle à sa promesse. Nous pourrions considérer l'homme de bien sous ce point de vue, et nous croirions avoir déjà entre les mains toutes les données d'une conclusion grande et glorieuse ; nous refuserions de croire à la possibilité d'un revers ou d'une chute. Mes frères, il y avait autrefois, en Orient, un roi qui était le prince le plus riche de ces contrées. Un sage de la Grèce vint le voir, et, après lui avoir montré toute sa gloire et toute sa grandeur, le pauvre fils de la vanité mondaine lui demanda s'il n'était pas le plus heureux des hommes. Le sage se borna à lui dire qu'il ne pouvait lui répondre d'une manière satisfaisante avant d'avoir vu sa tin. Il en est de même des richesses spirituelles, car le Dieu tout-puissant, malgré ses grandes promesses et sa fidélité scrupuleuse à les tenir, ne s'est pas privé de la puissance d'ouvrir les portes de la vie et de la mort ; la fin vient de lui aussi bien que le commencement. Quand il a une fois accordé sa grâce, il n'a pas pour cela purement et simplement remis notre salut entre nos mains. La créature peut mériter beaucoup ; mais , comme elle ne peut mériter la grâce de sa conversion, elle ne peut non plus mériter le don de la persévérance. Du premier au dernier instant de sa vie, l'homme dépend de celui qui l'a fait. Il ne peut rien lui extorquer; il ne peut tourner ses bontés contre lui. Il a le droit de ne pas s'enorgueillir; il peut oser se défier de lui-même ; mais «c s'il croit être debout, qu'il prenne garde de tomber. » 11 doit veiller et prier, craindre et trembler, « châtier
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lOi SKPTIKMK CONFKRKNCE.
son corps, le réduire en servitude, de peur que, après avoir prêché aux autres , il ne soit lui-même réprouvé. »
Il n'est pas nécessaire de recourir à l'histoire profane pour trouver nn exemple applicable au cas qui nous occupe; l'Écriture sainte nous en ofTrc un mille fois plus significatif et plus approprié à notre sujet. Quel homme reçut jamais une plus grande variété de grâces et de bénédictions extérieures et intérieures que Salomon? A quel homme furent jamais prodigué» comme à lui les titres et les gloires du Fils éternel , Dieu et homme? Le seul trait de l'adorable personne de Jésus-Christ (qu'il ne représente pas) ne fait que mieux ressortir la spécialité des privilèges qui lui furent accordés. Il ne symbolise pas les souffrances de Jésus- Christ; il n'était pas prêtre, et n'était pas, comme David son père, homme de luttes, de labeur et de sang. L'idée que nous nous faisons de Salomon exclut tout ce qui peut faire pressentir une chute, tout ce qui annonce la perdition. Salomon est comme un modèle de perfection ; il est le roi de la paix , le fondateur du Temple, le père d'un peuple heureux, l'héritier d'un empire qui était la merveille des nations. Salomon est un prince et en même temps un sage ; il naquit dans un palais, et fut cependant instruit dans les écoles ; il était un savant, et toutefois homme du monde ; il était profondément versé dans la connaissance du cœur humain , en môme temps qu'il était savant dans celle des animaux et des plantes. Il avait la couronne sans avoir la croix, la paix sans la guerre, l'expérience sans la
'^ PERSÉVÉRANCK DANS LA GRACK. 163
souffrance, el tout cela non pas à la manière ordinaire des hommes ou par îa providence jjénérale de Dieu, mais il le tenait de ses propres mains, par une désignation parliculière et comme par relTet d'une inspiration. Il obtint tous ces dons dès sa première jeunesse, et où trouver dans toute l'Écriture une circonstance plus touchante que la concession de ces dons ? Qui oserait accuser de manquer de crainte religieuse et de véritable amour celui dont l'aurore avait été si brillante? Quand le Seigneur lui apparut en songe à l'occasion de son avènement au trône et lui dit : « Demandezmoi ce que vous voulez que je vous donne. » « 0 Seigneur, mon Dieu, répondit Salomon, vous m'avez fait régner, moi votre serviteur, à la place de David mon père; mais je ne suis encore qu'un jeune enfant, qui ne sais de quelle manière il doit se conduire. Et votre serviteur se trouve au miUeu de votre peuple que vous avez choisi, d'un peuple infini qui est innombrable à cause de sa multitude. » En conséquence, il ne demanda d'autre don que celui de la sagesse, afin de bien gouverner son peuple, et il reçut en récompense d'une demande si sensée, non-seulement la sagesse qu'il désirait avoir, mais encore d'autres dons qu'il ne demandait pas, et le Seigneur dit à Salomon : « Parce que vous m'avez fait cette demande, et que vous n'avez point désiré que je vous donnasse ni un grand nombre d'années , ni de grandes richesses , ni la vie de vos ennemis, mais que vous m'avez demandé la sagesse pour discerner ce qui esi juste, j'ai déjà fait ce que vous ave/' désiré, et je vous ai donné un cœur si plein de sagesse
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et crintelligence, qu'il n'y a jamais eu d'homme avant vous qui vous ail égalé, ci qu'il n'y en aura point après vous qui vous égale. »
Admirable inauguration de sa grandeur ! Le plus puissant des monarques ne doit rien à l'iniquité, à la cruauté, à la violence, à la trahison, rien à l'art ni aux bras des hommes ; la grandeur et la sagesse lui sont accordées comme un don qui le fortifiait intérieurement et le revêtait extérieurement. Que manquait-il à ses bénédictions? Cherchant Dieu dans sa jeunesse, croissant d'année en année en sainteté, fortifiant sa foi par la sagesse, et son obéissance par l'expérience, ses aspirations par l'habitude, que ne sera-t-il pas dans l'autre monde, s'il est si glorieux dans celui-ci ! C'est un saint tout fait ; il est dans sa jeunesse ce que d'autres sont dans leur vieillesse ; il est digne du ciel avant l'âge où d'autres commencent à peine à en prendre lechemin. Quetardet-il? qu'attend-il? pourquoi ralentit-il la course de son char? pourquoi reste-t-il sur la terre, puisqu'il a déjà obtenu sa couronne et qu'il peut cire dès sa jeunesse admis en la présence de Dieu, qu'il peut être placé sous sa garde jusqu'au jour de la Rédemption, non pas parmi la foule des âmes saintes, mais, comme Enoc et Eiie , dans une place élevée, dans un paradis à part? Hélas ! il reste sur la terre pour nous apprendre qu'on peut posséder toutes les grâces sans être sûr de son salut; pour nous montrer qu'une foi vive, une espérance ardente , un amour infini, une sagesse profonde, une surabondance de mérites, sont des dons inutiles et vains, une pure vanité, un malheur même , si l'on n'y joint un
autre don indispensable : le don de la persévérance ! 11 était dans sa jeunesse ce que sont rarement les autres hoitimcs dans leur vieillesse. Heureux s'il avait été dans sa vieillesse ce que sont les ])lus tièdcs serviteurs de Dieu au début de leur carrière religieuse ! . Son illustre père, dont la sainteté avait été acquise au prix de nombreux combats avec Satan, sacbant combien il est difficile de persévérer, avait, à l'approche de sa mort, prononcé, en présence de £on fils cl de son peuple, ces paroles , contenant plutôt une prophétie qu'une prière : « Dieu m'a dit : vous ne bâtirez pas et ne consacrerez point une mais-on à mon nom, parce que vous êtes un homme de guerre, et que vous avez répandu le sang... Ce sera Salomon , votre fils, qui me bâtira une maison avec ses parvis, car je l'ai choisi pour mon fils, et je lui tiendrai lieu de père, et j'afTermirai son règne à jamais, pourvu qu'il persévère dans l'observance de mes préceptes et de mes jugements, comme il a fait présentement. Et vous, mon fils Salomon, appliquez-vous à reconnaître le Dieu de votre père, et le servez avec un cœur parfait et une pleine volonté..., car si vous l'abandonnez, il vous rejettera "pour jamais. » Et après avoir rassemblé les précieux matériaux de ce temple qu'il ne devait pas bâtir, au moment de remettre la couronne à son fils, il s'écrie : « Je sais , mon Dieu, que vous sondez les cœurs et que vous aimez la simplicité. C'est pourquoi je vous ai aussi offert toutes choses dans la sim plicité de mon cœur et avec joie ; et j'ai été ravi de voir aussi tout ce peuple rassemblé en ce lieu vous
offrir de même ses présents. Seigneur, qui êtes le Dieu de nos pères, d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, conservez éternellement cette volonté dans leur cœur, et faites qu'ils demeurent toujours fermes dans cette résolution de vous rendre toute la vénération qu'ils vous doivent. Donnez aussi à mon fils Salomon un cœur parfait, afin qu'il garde vos commandements et vos paroles, qu'il observe vos cérémonies et accomplisse tous vos ordres, qu'il bâtisse votre maison pour laquelle j'ai préparé toutes les choses nécessaires. » Tels étaient les sombres pressentiments de David , qui craignait peut-être pour son fils Salomon l'excès même de la prospérité. En effet , il est dangereux pour un homme de jouir d'une félicité sans nuages, sous un ciel sans orage. Cette histoire nous présente une bien sévère leçon : celui qui symbolisait le Seigneur à venir en toutes choses , excepté dans la souffrance, devait tomber; le Roi- Prophète, qui n'était ni prêtre , ni guerrier, devait faillir , pour montrer que la pénitence est la mère la plus sûre de l'amour. » Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans la joie ; » mais Salomon , comme les fleurs des champs qui sont si belles et qu'on jette au four , ne conserva pas son éclat et se flétrit sur sa tige. Celui qui avait été le plus sage des hommes, devint le plus abruti ; celui qui avait été le plus pieux, devint le plus indifférent; celui qui avait été le plus élevé en gloire, tomba le plus bas ; celui qui avait écrit le Cantique des Canti(]ues , devint la proie des plus honteuses passions. M Le roi Salomon aima passionnément plusieurs
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feiniiies étrangères... Il s'allacha à elles avec une passion très-ardente. Il était déjà vieux lorsque les femmes lui corrompirent le cœur pour lui faire suivre des dieux étrangers, Astarté, déesse des Sidoniens, et Moloch , l'idole des Ammonites. Il fit la même chose pour toutes les femmes étrangères qui brûlaient de l'encens et sacrifiaient à leurs dieux. wOh! quel contraste entre l'apostat à cheveux gris, chargé d'années et de péchés , se prosternant devant des femmes et des idoles, et ce brillant jeune homme qui, au jour de la dédicace du temple qu'il avait bâti , s'avançant comme médiateur entre Dieu et son peuple, proclamait d'une manière si simple et si touchante les bontés et la fidélité de Dieu, en le priant d'incliner « leurs cœurs vers lui , afin qu'ils marchassent dans toutes ses voies et qu'ils gardassent ses préceptes, ses cérémonies et toutes les ordonnances qu'il avait prescrites à leurs pères! »
Il serait à souhaiter pour nous, mes frères, que ces avertissements ne s'adressassent qu'aux rois, aux prophètes, aux sages et autres créatures privilégiées; mais ils s'adressent aussi à nous. Il est vrai que plus une âme est sainte , plus elle est élevée dans le royaume des cieux, et plus elle doit regarder attentivement à ses pieds , de peur de se heurter et de tomber ; le sentiment de cette importante vérité a été le seul préservatif des saints. S'ils n'avaient pas craint de tomber , ils n'auraient point persévéré. C'est pour cela que , comme saint Paul, ils étaient toujours préoccupés de leurs péchés et de leur péril. On les prendrait pour les
plus coupables des pécheurs et pour les plus inconstants des pénitents. Tel fut le bienheureux martyr Ignace, qui disait en se rendant au supplice : « Je commence enfin à être disciple de Jésus-Christ. » Tel fut le grand saint Basile, qui attribuait toutes les calamités de l'Eglise et de son pa\s à la colère que ses péchés excitaient dans le ciel. Tel fut saint Grégoire, qui n'accepta la dignité papale qu'en tremblant, comme si c'eût été sa mort spirituelle. Tel fut aussi mon trèscher père saint Philippe, qui, au milieu des dons qu'il recevait de Dieu, ne pouvait s'empêcher de trembler pour lui-même et son avenir : « Chaque jour, dit son biographe, il invoquait Dieu, en tenant le très-saint Sacrement, et disait : Seigneur y défiez-vous de moi aujourd'hui y de peur que je ne vous trahinse et que je ne vous fasse les plus grands torts. » D'autres fois il disait : « La blessure que IS'otre-Seigneur a reçue dans le côté est bien large; mais si Dieu ne me gardait, je la rendrais plus large encore. » Dans sa dernière maladie, il s'écriait: «Seigneur, si j'en échappe, je commettrai encore plus de péchés qu'auparavant, car j'ai déjà promis tant de fois de changer de conduite, et je n'ai jamais tenu parole, ce qui fait que je désespère de moi-même. » Il répandait d'abondantes larmes et disait : « Je n'ai jamais fait une bonne action. » Quand il voyait des jeunes gens, il calculait combien d'années ils avaient devant eux peur faire le bien, et il leur disait : « Oh ! que vous êtes heureux ! » Il répétait souvent : « J'ai perdu toute espérance de salut. » Et lorsqu'on s'étonnait d'une pareille assertion , il ajou-
PERSÉ\ÉBAIÎCE DANS LA GRACE. 169
tait : « Mais j'ai confiance en Dieu. » Quand une de ses pénitentes le traitait de saint, il lui répondait avec colère : a Sortez de ma présence ; je suis un démon et non un saint. » Quand une autre lui disait : « Mon Père, une tentation m'a fait penser que vous n'êtes pas tel que le monde vous croit, » il répondait : « Croyez que je suis un homme comme les autres et rien de plus. » Quel sujet de méditation pour les chrétiens, que la manière dont les saints parlent d'eux-mêmes ! Des milliers d'hommes vivent tranquilles dans le péché mortel et n'ont nul souci du présent, du passé ni de l'avenir; mais même ceux qui sont assez religieux pour approcher des sacrements, ne songent guère à demander le don de la persévérance. Us paraissent regarder comme une chose toute simple qu'étant actuellement dans un état d'esprit convenable, ils y resteront jusqu'à la fin. Ils ont peut-être rompu avec une vie pécheresse, et ils sont très-différents de ce qu'ils ont été. Us éprouvent la consolation du changement , ils jouissent de la paix et de la satisfaction d'une conscience pure; mais ils sont tellement enchantés de cette paix et de cette satisfaction, qu'ils s'y endorment et se croient à l'abri de tout danger. Ils ne se gardent plus des tentations; ils ne demandent plus le secours de Dieu pour s'en défendre ; il ne leur vient pas dans l'esprit de soupçonner que , de même qu'ils ont passé du péché à la piété , ils pourraient passer de la piété au péché. Us ne songent pas assez qu'ils dépendent de la grâce de Dieu. Une tentation les presse, une circonstance fâcheuse les atteint, ils sont pris au dépourvu ,
IW SKPTIKME CONFÉRENCE.
ils succombent, et peut-être pour ne se relever jamais !
Quel spectacle présente la vie ! quelle suite non interrompue de mécomptes et de désappointements ! que de fleurs flétries avant d'éclore ! que de moissons abattues par la tempête au moment même où l'on se disposait à les serrer dans la grange! que de repentirs tardifs et imparfaits , arrivés lorsqu'on n'avait rien de mieux à faire ! que de bonnes résolutions non suivies d'cflet ! que d'efforts insuffisants quand la fin de la vie est proche ! 0 mes chers enfants, que nous éprouvons d'inquiétude, même quand nous avons le bonheur de vous voir marcher droit et avec fermeté dans la voie du salut! Quelle sollicitude vous nous inspirez, quand vous vous félicitez de la pureté de votre conscience et de la sincérité de vos cœurs ! Que nous soupirons en remerciant Dieu pour vous ! combien nous tremblons même en écoutant vos confessions et en vous donnant l'absolution! Et pourquoi? parce que nous savons combien le don de la persévérance est grand et élevé. Quand Hazael vint trouver le prophète Elisée avec ses présents , l'homme de Dieu se tint debout devant lui , en silence, plongé dans une méditation profonde et amère, jusqu'à ce qu'enfin le rouge lui monta au front et qu'il répandit des larmes. Il pleura, au grand étonnement d'Hazael , à la vue des horribles massacres que le soldat qui était devant lui , et qui ne se doutait de rien , devait exécuter à son avènement au trône de Syrie. Nous, nous ne sommes pas prophètes comme Elisée , ô cœurs honnêtes et heureux , et vous , vous
n'êtes pas destinés à de hautes dignités et à des tentiilions extraordinaires connne Hazael. Cependant, que penseriez-vous si l'on vous disait que les anges répandent des larmes aussi abondantes sur vous, au moment même où la voix et les mains du prêtre vous accordent l'absolution? Oh! que d'àmes passent sans danger et sans accident les années qu'elles croient être leurs années critiques , et tombent précisément lorsqu'on les croyait sauvées! Que l'on voit de jeunes gens zélés devenir plus tard des hommes négligents ; irréprochables de quinze à vingt ans , et , de vingt à trente , devenir esclaves du péché ! Combien en voit-on qui persévèrent jusqu'au moment où ils se marient, et qui ensuite, livrés tout entiers aux soucis et aux plaisirs du monde , abandonnent leurs devoirs religieux , négligent les sacrements et les pratiques pieuses qu'ils avaient observées jusqu'alors ! Combien qui vivent chrétiennement tant qu'ils sont mariés, mais qui se relâchent et tombent dans le péché à la mort de leur femme ! Combien qui perdent leurs habitudes religieuses en changeant de lieu, qui deviennent indiflerents et puis impics ! Combien qui , ayant commis un péché grave, en éprouvent du remords et de la houle, s'irritent contre eux-mêmes, désespèrent de leur salut, évitent le confessionnal, et restent toute leur vie chargés de quelque misérable secret ! Combien qui se troublent, se confondent, perdent courage, se renferment en eux-mêmes et ressentent une espèce d'aversion pour la religion, quand la religion serait tout pour eux! Combien qui, parvenant à une haute po-
sition sociale , se laibsent aveugler par leur nouvelle condition, « deviennent }^ras et regimbent, abandonnent Dieu leur maître et se retirent de Dieu leur Sauveur! » Combien qui deviennent tièdes et presque froids après leur première ferveur ! Combien qui , ayant reçu beaucoup de grâces , les perdent par trop de confiance en eux-mêmes et par leur audacieuse ardeur ! Combien qui , sous la direction de Dieu , faisaient route directement vers l'Eglise catholique, qui , tout à coup sont frustrés de leurs espérances , manquent leur but et ploient « comme un arc détendu ! » Combien qui , ayant obtenu de Dieu des grâces imméritées , se laissent influencer par les suggestions de leurs parents ou par les tentations de l'ambition ou de la fortune, et qui deviennent sceptiques et incrédules, quand leurs antécédents donnaient lieu d'espérer qu'ils mouraient en odeur de sainteté! Combien qui, ayant une fois obtenu la grâce de leur justification par un acte de contrition , ont reculé pour avoir refusé d'avancer, bien qu'ils présentent encore l'apparence de ce qu'ils étaient autrefois, par suite des habitudes que la grâce surnaturelle leur avait inculquées ! Quel écueil que le monde ! que de naufrages s'y accomplissent ! que d'espérances sans fondement ! que de promesses sans réalisation ! que de repentirs sans amendement ! que de fleurs sans fruit ! que de mouvements et de progrès sans persévérance !
0 mes très-chers enfants ! je ne veux pas vous affliger. 11 est de votre devoir, de votre droit, de vous réjouir. Je ne veux pas vous effrayer plus qu'il ne faut
le faire pour votre bien. Quelques-uns d'entre vous en seront trop peines et s'en tourmenteront peut-être plus que de raison. Je ne veux pas vous affliger, je veux vous rendre prudents; vous serez secourus, soyez-en sûrs, et vous ne tomberez point, pourvu que vous ayez la crainte de faire une chute. Seulement , « soyez sobres, soyez vigilants , » comme dit saint Pierre ; gardez-vous d'être contents de vous-mêmes ; rappelezvous que le seul moyen de ne pas rebrousser chemin , c'est de marcher en avant. Redoutez toutes les occasions de péché ; accoutumez-vous à repousser les tentations dès la première attaque. Ne parlez jamais de vous-mêmes avec confiance , ni des autres avec mépris, ni des choses saintes avec légèreté ; surveillez vos yeux , surveillez vos pensées à leur naissance, surveillez-vous vous-mêmes quand vous êtes seuls ; ne négligez pas vos prières quotidiennes, surtout demandez incessamment le don de la persévérance. Allez à la messe apssi souvent que vous pouvez ; visitez le trèssaint Sacrement; faites de fréquents actes de foi et d'amour, et tâchez de vivre en la présence de Dieu. Intéressez Notre-Dame, la très-sainte Vierge , au succès de vos efforts; priez-la instamment de vous aider ; elle peut plus faire pour vous que tous les saints ensemble. Priez -la par les douleurs qu'elle a souffertes lorsque l'épée cruelle perça son sein ; priez-la par sa propre persévérance , qui était chez elle un don de ce même Dieu à qui vous la demandez pour vous-mêmes. Dieu ne vous refusera pas cette faveur, si vous la lui demandez par l'intermédiaire de la très-sainte Vierge.
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Il VOUS sera doux , à voire dernière heure, quand ia chair et le cœur s'affaissent sous leurs souffrances, la fatigue , l'inquiétude , répuiscmcnt des forces et de l'esprit, il vous sera doux de voir cette sainte patronne venir vous apporter, avec une tendresse plus que maternelle , les consolations et la paix célestes.
Quel bonheur pour vous si , lorsque le malin esprit viendra tenter un dernier effort, essayer de vous arracher, s'il le peut , des mains de votre père , quel bonheur, dis -je, si Jésus, Joseph et Marie sont là pour vous défendre, le repousser, et recevoir votre âme dans leurs bras! S'ils sont auprès de vous , tout est auprès de vous; les anges y seront , car les anges sont toujours avec eux ; les saints y seront aussi, et le ciel tout entier V sera : le ciel aura commencé en vous , et le Démon n'aura aucun droit sur votre âme. Ce jour redoutable viendra plus tôt ou plus tard ; peut-être serez- vous enlevés à la fleur de l'âge, peut-être mourrez-vous chargés d'années; peut-être mourrez-vous dans votre lit, peut-être mourrez-vous en plein champ ; mais si Marie intercède pour vous , la mort vous trouvera vigilants et prêts. Tout aura été préparé d'avance pour assurer votre salut ; tous les dangers seront prévus , tous les obstacles seront écartés, tous les secours arriveront à point. L'heure fatale sonnera, et, en un clin d'œil, vous vous trouverez hors de tous les dangers ; vous serez transportés dans une nouvelle situation où le péché n'existe pas, où l'on n'ignore pas l'avenir, où règne une joie tranquille , une foi parfaite , une w^curité et un amour éternels î
Jésus , Josoph et Mario , je vous oiïre mon aiuo et mon cœur !
Jésus , Joseph et Marie , secourez-moi dans ma dernière agonie!
Jésus , Joseph et Marie , faites que je rende l'âme en paix sous vos yeux !
IHPIHPIPPII liLllllllIllllilillH '
Notre-Seigneur nous présente, dans la parabole du Bon Pasteur, un état de choses qui doit paraître bien extraordinaire aux yeux du monde. 11 affirme que le genre humain se compose de deux corps distincts l'un de l'autre, séparés par une ligne bien marquée, semblable à la barrière qui sépare le bercail de la plaine. « Je suis la porte , dit-il; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé. Il entrera, il sortira, et il trouvera des pâturages. Mes brebis écoutent ma voix , et je les connais ; elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront point, et personne ne me les ravira. » Et dans la dernière prière qu'il adresse à son Père éternel en faveur de ses disciples, il s'écrie : « J'ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés en les séparant du monde. Ils étaient à vous,
^liPiliiPPiPRnpiilli!^
178 nriTiKME conférence.
et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. C'est pour eux que je prie ; je ne prie point pour le monde , mais pour ceux que vous m'avez donnés ,
parce qu'ils sont à vous Père saint, conservez en
votre nom ceux que vous m'avez donnés , afin qu'ils soient un comme nous. » Ces passages ne sont pas les seuls de ce genre. « Ne craignez rien, petit troupeau, dit-il dans un autre évangile, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume des cieux. » Il dit ailleurs : « Je vous rends grâces, mon Père , Seigneur du ciel et de la terre , d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents, et de les avoir révélées aux petits. » Et ailleurs : « Que la porte est étroite, que la voie est étroite qui conduit à la vie, et combien il y en a peu qui la trouvent ! » Saint Paul insiste beaucoup sur cette doctrine du Seigneur ; « Nous étions autrefois les ténèbres; mais maintenant nous sommes la lumière dans le Seigneur. » « Il nous a ravis du pouvoir des ténèbres , et il nous a transportés dans le royaume du Fils de son amour. » Saint Jean dit aussi : « Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde. Ils sont au monde ; nous souunes à Dieu. » Ainsi, quand on considère l'homme sous son aspect religieux, il n'y a que deux partis sur cette terre : ceux, en petit nombre, qui écoutent les paroles de Jésus-Christ, qui les suivent, qui vivent dans la lumière, qui marchent dans le chemin étroit , qui ont la promesse du ciel, et ceux, beaucoup plus nombreux, pour qui Jésus ne fait point de prières, bien qu'il soit mort pour eux, c'est-à-dire qui sont sages et prudents à
leurs propres yeux, et qui, en réalité, sont possédés par le démon et soumis à ses lois.
•^jTelle est l'opinion qu'exprime sur le monde le Créateur et le Rédempteur du monde ; c'est aussi celle qu'en a la petite société de ceux en qui il vit et par qui il est glorifié ; mais la foule, le plus grand nombre , le monde lui-même , regarde l'humanité d'un tout autre œil ; il a une tout autre opinion des hommes en général et en particulier de ceux que Dieu a choisis pour ses héritiers. Il considère tous les hommes comme étant parfaitement égaux, ou comme ne différant entre eux que par des nuances si légères, si imperceptibles, qu'il est impossible, sans blesser la vérité et la justice, de les diviser en deux classes, ou même d'établir entre eux aucune distinction. Selon le monde, chaque homme ne ressemble qu'à lui-même ; chacun a ses opinions propres , sa ligne de conduite, son symbole, son culte ; si im certain nombre de personnes se réunissent dans un but religieux, c'est par hasard ou par convenance ; chacun de nous est complet par lui-même ; la religiim est une affaire toute personnelle; il n'existe point de religion commune, c'est-à-dire point de religion, strictement parlant , professée par un certain nombre de fidèles ; c'est là une affaire qui est du ressort de notre jugement particulier. Par conséquent, — car telle est la conséquence que Ton tire de ces prémisses, — il n'y a ni vraie ni fausse religion ; il n'y a do vrai pour chaque individu que ce qu'il croit être vrai, et ce qui est vrai aux yeux de l'un peut être faux aux yeux de l'autre. H n*y a pas de doctrines spéciales dont la croyance
180 HUITIHME CONFÉRENCE. •
soit nécessaire pour le salut ; il n'est point difficile de gagner le ciel, et la plupart des hommes peuvent regarder comme chose certaine qu'ils seront sauvés. Tous les hommes sont agréables à Dieu, excepté dans le moment où ils commettent le péché ; mais le péché une fois commis, ils rentrent en grâce tout naturellement et sans la moindre difficulté, par l'eflet de l'indulgence infinie de Dieu. Il se pourrait cependant cpi'on perdît la bienveillance de Dieu, en persévérant dans le péché ou en mourant en le commettant ; mais, même dans ce cas, on ne doit pas désespérer de son salut. Il n'y a pas d'enfer, ou du moins il n'y a point de peines éternelles. La prédestination, l'élection, la grâce, la persévérance, la foi, la sainteté, l'incrédulité, la réprobation, sont, selon le monde, des idées ridicules ou même fausses. Telle est la manière de voir des hommes en général ; telle est leur manière de juger les questions religieuses, quand ils en fontl'objetde leurs préoccupations, et qu'ils réfléchissent par eux-mêmes; et si, sous quelques rapports, ils modifient parfois ces opinions, c'est au détriment de ceux qui embrassent l'opinion contraire , c'està-dire celle émise par Jésus-Christ et ses apôtres. Aussi, ils sont généralement sévères à l'égard des personnes que Dieu a adoptées pour ses élus et qu'il conduit vers le ciel, je veux parler des catholiques, qui sont les témoins et les prédicateurs de ces redoutables doctrines de la grâce , qui condamnent le monde, et pour lesquelles le monde a une si profonde horreur.
Il est certain que le monde ignore l'existence de la grâce; cela ne doit pas étonner, car il est toujours con-
«ippfppmpippp
LA NATURE ET LA GRACE. i8i
lent de lui-même, et il n'a jamais su profiler des secours surnaturels que Dieu lui a envoyés. Son idée la plus parfaite de l'homme ne sort pas des limites de la nature. L'homme modèle, aux yeux du monde, est l'homme de la nature; on serait fâché dans le monde d'être autre qu'un homme naturel. On voit que la nature a une foule de tendances, de penchants, de passions; or, comme ces passions, ces tendances, sont dans la nature, on trouve qu'il est permis à chacun de les suivre, pourvu qu'elles ne fassent pas mal aux autres, ou qu'elles ne causent aucun dommage au bienêtre du corps, de l'esprit, de la fortune de nos semblables. Le monde, — s'il va toutefois jusqu'à admettre ce mot, — définit le péché un manque de modération, un excès. II regarde comme un homme parfait celui qui mange, boit, dort, se promène, s'amuse, étudie, écrit, remplit extérieurement tous ses devoirs religieux, et fait tout cela avec modération. Le sentiment religieux, l'intelligence, les sens, ont chacun leurs exigences, et chacune de ces facultés doit jouir d'une libre expansion pour honorer convenablement le Créateur. Le monde ne comprend pas, ne veut pas admettre que les penchants et les tendances qui se trouvent dans notre nature, telle que Dieu l'a créée, puissent , si l'on n'y prend garde, devenir des péchés, par la raison qu'il les a soumis à des principes plus élevés, dont les uns sont dans notre nature, et dont les autres y ont été ajoutés. C'est pourquoi il a de la peine à croire que les mauvaises pensées soient désagréables à Dieu et soient passibles d'un châtiment. Il veut bien reconnaître
([Utiles mauvaises actions , quaud elles se traduisent en laits palpables, visibles, qui exercent une inllueuce malciielle, soient criminelles; mais il ne reconnaît pas que les pensées, l'imagination, les désirs, les paroles, puissent également être coupables et répréhensibles. 11 ne veut pas croire que des actes privés et personnels puissent être criminels et punissables. De ce que les sauvages transports de la colère, de la haine, de la concupiscence, de l'avidité, de la cruauté, ne sont pas des péchés dans la brute , qui n'a ni les moyens ni le pouvoir de les réprimer, le monde prétend que ces mêmes mouvements déréglés ne sont pas des péchés dans un être qui est en possession d'une intelligence éclairée, d'un jugement sùr,d'un empire sur lui-même. On peut, selon lui, se laisser aller à la concupiscence, parce qu'elle est naturelle. Observez que c'est là l'origine et la cause de la guerre entre l'Église et le monde ; là est leur point de contact et de divergence. L'Eglise est basée sur la doctrine que l'impureté est odieuse à Dieu , et que la concupiscence est la source de l'impureté ; elle dénonce , par la bouche de son chef visible, le prince des apôtres, « la corruption de la concupiscence qui est dans le monde » ou cette corruption du monde qui vient de la concupiscence; tandis que le monde corrompu défend, on pourrait même dire qu'il sanctifie la concupiscence , qui est sa corruption. D'après l'enseignement des maîtres les plus audacieux et les plus logiques du monde, comme vous le savez très-bien, mes frères, les lois de la nature physique sont si invariables, que les miracles seraient
impossibles, parce qu'ils seraient une inlVactioii à ces lois. Par la même raison, le monde déifie et adore la nature humaine et ses instincts ; il refuse de croire à la puissance et à la distribution de la grâce. Telle est la cause de la haine que le monde porte à l'Eglise. L'Église signale et dénonce une multitude de péchés que le monde ne voudrait pas reconnaître comme tels, parce qu'en acceptant l'enseignement de l'ijlglise, il se trouve, à sa grande indignation et à son vif regret, entouré de péchés, de toutes parts et en tout temps, le jour et la nuit. Il apprend que , tandis qu'il se croyait maître absolu de ses actions et indépendant de Dieu , Dieu a prononcé contre lui les plus sévères jugements ; il apprend qu'à chaque heure qui s'écoule, la masse de ses crimes augmente , crimes qui ne peuvent être évités, rachetés que par une puissance surnaturelle, par la grâce de Dieu. Au lieu de jouir d'une liberté illimitée de volonté et de penchants , il se voit menacé d'être humilié au dernier degré à cause de ses péchés. C'est pourquoi il prend son point d'appui dans la nature ; il nie ou rejette la grâce divine. Comme l'esprit orgueilleux au commencement des temps , il cherche le bien suprême dans sa propre nature, et ne demande rien de plus ; il cherche à se suffire à lui-même , à trouver son bonheur en lui ; il n'aspire point au surnaturel , et par conséquent il n'y croit pas. Comme la nature ne peut s'élever au-dessus de la nature , il ne veut pas croire que la voie étroite soit possible ; il hait ceux qui y entrent; il les traite d'ambitieux cl d'hypocrites , ou bien il se moque de leurs inspirations
184 HDITIÈME CONFÉRENCE.
comme étant romanesques et fanatiques; tout cela pour ne pas croire à la grâce.
La manière dont je viens de mettre la nature et la grâce en opposition , et de faire ressortir leurs difl'érences respectives, peut vous avoir fait penser qu'il est impossible de les confondre. Maintenant je vais m'efibrcer de vous faire voir que la grâce peut quelquefois être prise pour la nature , et, réciproquement, la nature pour la grâce. On peut facilement les prendre l'une pour l'autre, parce que, ainsi que je crois l'avoir montré plus haut , la différence qui existe entre elles est en grande partie intérieure et conséquemment secrète. La grâce réside dans le cœur; elle purifie les pensées et les motifs ; elle élève l'âme à Dieu ; elle sanctifie le corps; elle corrige et ennoblit la nature humaine , en la purgeant de ces péchés dont l'homme est honteux et qu'il ne montre pas au grand jour. Mais la nature peut contrefaire la grâce en éclat extérieur, en actes isolés , en paroles, en professions , en enseignements, en vertus sociales et politiques, en exploits surprenants et héroïques sur la scène passagère de ce monde ; elle peut même parvenir à abuser ceux en qui s'opère cette contrefaçon. Rappelez -vous que c'est de la nature et non de la grâce que l'homme a reçu le don de la raison et celui de la conscience ; or, la raison et la conscience l'amèneront à reconnaître et , en une certaine mesure , à rechercher des objets qui sont à proprement parler des objets surnaturels et divins. La raison naturelle peut fort bien déduire l'existence de Dieu du spectacle des choses visibles, du témoignage
de la tradition , de l'existence de l'ânic et de la nécessité même de cette explication. Un cœur livré aux seules inspirations de la nature peut avoir de temps en temps des mouvements, des accès d'amour pour le Seigneur. L'imagination , ornée seulement par la nature, peut se représenter la beauté et la gloire des attributs divins; la conscience peut, avec les seules lumières de la nature , constater et classer les vérités de la loi morale ; elle peut même aller jusqu'à condamner cette concupiscence qu'elle est trop faible pour dompter et qu'elle consent à tolérer.
La volonté naturelle peut faire bien des choses bonnes et dignes d'éloges ; et , dans certains cas , en certains moments, quand la tentation est absente, elle peut paraître avoir une énergie qu'elle ne possède pas ; elle peut imiter l'austérité et la pureté des saints. Tel homme n'a pas de tentation d'avarice ; tel autre n'a pas de tentation de gourmandise ni d'ivrognerie; celui-ci n'a point de tentation d'ambition , de mauvaise humeur, d'arrogance. De là vient que la nature humaine peut souvent se montrer sous un jour trèsfavorable ; elle peut être facile , douce , aimable , bonne , bienveillante , généreuse , honnête , probe , modérée ; et , si on la considère telle qu'elle apparaît dans ses plus beaux modèles , elle peut devenir une difficulté sérieuse pour les lidèlcs qui savent que , même dans les circonstances les plus heureuses, la nature n'a réellement aucun rapport de parenté avec Jésus-Christ, ni aucun droit à une récompense céleste, bien cependant qu'elle parle quelquefois de Jésus-
180 HUITIKMË CONFÉRENCE.
Christ et du ciol, bien qu'elle lise l'Ecriture, et qu'elle fasse bien des œuvres avec joie , » par suite de cette lecture , et qu'elle pratique une certaine croyance , quelque différente qu'elle soit de cette foi qui nous est donnée par la grâce.
C'est un spectacle bien triste et souvent déchirant ({ue d'examiner la conduite et le caractère de ceux qui n'ont jamais reçu la grâce élémentaire de Dieu dans le sacrement de baptême. Ils sont parfois si bienveillants et si zélés , si infatigables dans leurs bonnes œuvres ; ils sont parfois si sages et si judicieux; ils ont tant de qualités propres à leur gagner les cœurs ! Abandonnez-les à la miséricorde de Dieu; sa grâce s'étend sur toute la terre ; si elle produit de bons effets et de bons fruits chez les hommes qui ne sont pas baptisés , il les en récompensera ; mais où la grâce n'est pas , ce qui paraît si bon a probablement sa récompense dans ce monde , récompense proportionnée au mérite , mais qui n'implique aucun droit aux récompenses célestes , pas plus que ne nous en donnent les arts ou les sciences , l'éloquence ou l'esprit. Il arrive d'ailleurs souvent que, là où nous remarquons beaucoup de choses spécieuses et aimables, il y a aussi des choses mauvaises, et très-mauvaises. Les hommes se montrent toujours , dans le monde , sous leur meilleur aspect ; mais, la plupart du temps, durant la plus grande partie du jour et de la nuit, ils se tiennent renfermés dans leurs propres pensées. Ils n'ont d'autres témoins de leurs actions qu'eux-mêmes ; personne ne les voit que Dieu et les anges. C'est pourquoi, en
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LA NATURE ET LA GBACE. tST
pareil cas , nous ne pouvons les juger que sur le peu que nous voyons ; nous ne pouvons admirer que leur bon côté, puisque nous ne sommes pas à même de déterminer exactement la situation morale de ceux que nous admirons. Nous sommes semblables à des enfants qui , ayant reçu de bons traitements de quelqu'un , le considèrent comme un homme excellent , parce qu'ils ne le connaissent que sous le rapport de la bonté dont il a donné des marques. Nous sommes encore semblables à des personnes sans éducation qui , n'ayant aucune habitude du monde , ne savent pas distinguer à quelle classe appartiennent les différents individus qui passent sous leurs yeux , et qui considèrent , comme égaux et se valant les uns les autres , tous ceux qu'elles voient bien mis , quels que soient leur ton , leurs manières, leur tenue. Nous sommes tous non-seulement des enfants et des personnes sans éducation , mais des novices; que dis-je ! moins que des novices , quand il s'agit de décider quel est, aux yeux de Dieu, l'état réel de tel ou tel homme qui n'appartient pas à l'Eglise, quoiqu'il ressemble aux chrétiens par sa conduite et son caractère. Laissant donc de côté ce point qui est au-dessus de notre connaissance, je répète que, d'après tout ce que nous voyons, la nature humaine est inconséquente au plus haut degré , et qu'il faut nous garder de croire qu^elle puisse faire plus qu'elle ne fait, ni que ceux chez qui elle se montre avec le plus d'avantage soient le moins du monde meilleurs qu'ils ne paraissent. Nous voyons leurs bons côtés , nous les voyons en entier, en ce qui concerne les qualités morales ; mais
nous ne pouvons , par le peu que nous apercevons J préjuger en faveur de ce que nous ne voyons pas; nous devons nous garder de prendre ce que nous voyons comme un échantillon de ce qu'ils sont. Quelque triste que soit un pareil spectacle pour un catholique, il ne saurait être pour lui une objection insoluble. Cet homme peut être bienveillant, humain, droit, honnête, sincère, impartial, indulgent, et n'avoir pas pour cela les qualités d'un chrétien véritable, la douceur, la mansuétude, la pureté, la dévotion. 11 aime peut-être à faire ses volontés, il a une haute opinion de sa capacité, il se moque de la foi et de la crainte de Dieu, il a peut-être prié très-rarement dans sa vie, peut-être même jamais. La gravité du maintien, le sérieux du langage, ne prouvent pas qu'intérieurement on ne se livre à de mauvaises pensées et à des péchés secrets, objets d'horreur au Dieu tout-puissant. Nous admirons aussi ce qui est beau chez les païens de l'antiquité ou ceux des temps modernes, qui valent presque autant que ceux de l'antiquité ; nous les trouvons vertueux et louables ; mais nous ne connaissons pas plus la destinée ou le caractère de l'être intelligent que nous admirons, que nous ne connaissons les substances matérielles qui s'offrent à nos yeux sous les accidents de la forme et de la couleur. Ce sont pour nous comme des causes inconnues qui ont agi sur le monde, qui l'ont troublé, et qui se manifestent par certains grands effets politiques ou autres ; ce sont pour nous comme des peintures qui tombent sous le sens de la vue, mais non sous celui du toucher. Nous
savons seulement (jue si ces hommes sont parvenus au ciel , c'est par la grticc de Dieu et par leur coopération à cette grâce ; que s'ils ont vécu et sont morts sans cette grâce, ils ne verront jamais la vie, et que s'ils ont vécu et sont morts en état de péché mortel , ils se trouvent où sont actuellement les mauvais chrétiens , au séjour de la mort éternelle.
A ne considérer que l'aspect extérieur des choses , à ne voir que les efforts de la nature humaine, efforts généralement heureux, quoique partiels et accidentels, on ne peut s'empêcher de dire que cet aspect est agréable et brillant, si nous pouvons prétendre à le considérer indépendamment des influences surnaturelles qui ont toujours agi sur lui. Ils étaient grands, ces législateurs et ces hommes d'État de la Grèce , dont les ouvrages sont connus de quelques-uns d'entre nous , dont les noms sont connus d'un plus grand nombre ! lis étaient grands, ces austères héros de Rome qui conquirent le monde et qui préparèrent les voies à Jésus- Christ ! Ils étaient sages , ils étaient profonds, ces anciens philosophes et moralistes î Et quelle imagination, quel esprit presque prophétique dans les poètes de l'antiquité ! Le monde actuel n'est pas , sous bien des rapports, aussi grand que l'antiquité; mais il l'est assez pour nous faire voir la force et la faiblesse de la nature humaine à cet égard. Considérez la solidité de notre système politique à l'intérieur, l'expansion de notre puissance au dehors , et vous ne pourrez vous lasser d'admirer le génie, les vertus et les ressources de la nature humaine. Revenez ensuite sur ce sujet
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avec un esprit plus calme ; hélas ! vous verrez que la foi n'entre pour rien dans tout cet édifice ; vous apercevrez que l'utile est devenu la mesure du bien et du mal , que le bien-être temporel est le but de tout ce mouvement. 11 se publie chaque jour des romans et des poëmes pleins de magnifiques sentiments ; je ne crois pas me tromper, mes frères, en disant que quelques-unes de ces productions ont pu tomber entre vos mains, et que vous avez en vous-mêmes pensé que ceux qui écrivaient si bien devaient être des hommes profondément pénétrés des vérités de la religion et très-zélés à remplir leurs devoirs religieux. En est-il ainsi réellement, mes frères? Non, pas du tout. Pourquoi ? Parce que tout cela est de la poésie et non de la religion ; c'est la nature humaine qui exerce son imagination, sa raison, et qui parvient à exprimer, à force d'art, des sentiments qu'elle n'a pas. De même qu'il y a, comme vous savez, dans le règne animal, des êtres qui peuvent imiter la voix humaine, ainsi la nature peut parvenir à contrefaire la grâce. La vérité est que l'homme naturel voit que tel ou tel principe est bon au jugement de la conscience ; et alors, comme il est doué de la faculté de raisonner, il sait que si telle idée est vraie, telles et telles autres le sont, et, au moyen de son imagination , il se représente comme vraies une foule d'autres choses qu'il ne comprend pas du tout. En outre, il s'aide des récits, des pensées, des témoignages de ceux qui avaient la grâce, et de tous ces traits épars il complète son esquisse. Puis, il s'y applique ardemment avec ses propres sentiments
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et toute son âme ; il se crée une espèce d'entliousiasme factice qui le met en état d'écrire des pages éloquentes et touchantes sur des sujets qui sont une réalité pour beaucoup d'entre nous , mais qui , à ses yeux, ne sont qu'une vaine fiction. C'est ainsi que des écrivains tracent l'histoire des premiers martyrs ou la biographie de quelque grand saint du moyen âge , avec une onction et une piété qui ne sont pas tout à fait celles qu'y mettrait un catholique, mais qui s'en rapprochent beaucoup, bien qu'ils soient complètement étrangers au sujet. Ainsi, des acteurs peuvent, en jouant un rôle, se faire illusion au point de se croire le personnage qu'ils représentent. Ainsi, certaines gens, voulant chercher querelle à quelqu'un, lui imputent des torts dont il est innocent et auxquels ils ont eux-mêmes de la peine à ajouter foi ; mais ils désirent les croire vrais , ils se persuadent qu'ils le sont, ils s'en indignent et arrivent enfin à y croire. Il en est de même d'une foule d'écrivains en prose et en vers ; les lecteurs sont trompés par leur beau style ; non-seulement ils admirent tel sentiment, telle pensée , telle description , qui sont vrais, mais ces passages leur inspirent une foi entière dans leurs auteurs , et ils croient, sur leur parole , une foule de faits et de traits qui sont entièrement faux. Voilà comment les gens sont entraînés à adopter de fausses doctrines religieuses ou philosophiques. Un prédicateur, un orateur, qui n'est pas en état de grâce ou qui a cessé d'y être , peut sans doute dire bien des choses propres à toucher le cœur et à réveiller la conscience du pécheur, par l'effet d'un grand talent ou
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de connaissances puisées dans les livres ;. et Tauditeur trompé regarde ce prédicateur comme sou guide et son oracle , prenant pour garantie ces vérités qu'il lui a entendu annoncer et qu'il pouvait exposer avec force sans l'influence surnaturelle de la grâce.
L'Écriture nous fournit l'exemple d'un prophète de ce genre : c'est le prophète Balaam, qui, bien qu'ennemi de Dieu, était encore plus favorisé et plus honoré que ne le sont ceux qui suivent ses traces. Il allait pour un prix convenu maudire le peuple de Dieu, il voulut remplir cette mission malgré le commandement exprès du Seigneur, et enfin il mourut en combattant contre les Hébreux. Telle fut sa vie , telle fut sa mort, telles furent ses actions; mais quelles ont été ses paroles? — Les plus religieuses , les plus honnêtes et les plus instructives. « Quand Balac , dit-il , me donnerait sa maison remplie d'or et d'argent , je ne pourrais rien changer à la parole du Seigneur mon Dieu. » Il dit encore : « Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur ! » Et ailleurs : « Je vais vous dire, ô hommes, ce qui est bon et ce que le Seigneur exige de vous : c'est de rendre la justice, d'aimer la charité et de marcher attentivement avec votre Dieu. » Voilà un homme qui n'est pas en état de grâce , et qui pourtant parle si religieusement, qu'au premier abord on serait tenté de faire tout ce qu'il dit et de se croire sauvé en lui obéissant.
Ainsi il arrive que des écrivains qui, dans leurs livres, paraissent si bons, si aimables, si honnêtes, nous font souvent perdre cette bonne opinion quand nous
faisons leur connaissance. Nous ne retrouvons pas dans l'auteur l'éloquence et la sagesse que nous avons admirées dans l'ouvrage. 11 est peut-être grossier et insensible, égoïste et impérieux, sensuel, frivole et minutieux, et nous, dans notre naïveté, nous nous l'étions représenté comme la personnification de la pureté et de la sensibilité, ou nous le regardions comme un organe de la vérité céleste.
Je viens , ô mes frères , de vous exposer ce que la nature bumaine peut faire, et ce qu'elle peut paraître, sans être réconciliée à Dieu, sans espérance de la vie éternelle, sans défense contre le péché, sans avoir reçu le pardon du péché originel; mais c'est là un état qui en réalité n'a jamais existé qu'avec de grandes modifications. Aucune créature humaine n'a jamais été entièrement privée de la grâce nécessaire pour entrevoir la vérité et se convertir. Le monde païen luimême avait jusqu'il un certain point des traits de lumière, des étincelles de grâce, qui dissipaient momentanément les ténèbres morales où il était plongé ; mais j'ai cru devoir vous montrer ce que c'est que la nature humaine en elle-même et abandonnée à ellemême ; je l'ai fait pour diverses raisons. D'abord cela vous explique comment les hommes se ressemblent tant. La nature imite la grâce, rivalise en quelque sorte avec elle, dans la société tout entière en général , et dans le cœur de chaque individu en particulier. C'est pour cela aussi que le monde ne veut pas croire à la différence profonde qui existe entre lui et l'Église, et qu'il ne veut pas croire au petit nombre des brebis
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composant le troupeau du Christ. C'est pour cela aussi qu'une loule d'Ames, qui ont entendu le nom de Jésus-Christ, et qui professent une foi entière en l'Évangile , ne veulent pas croire qu'elles sont étrangères à l'Église et qu'elles ne jouissent pas de ses privilèges ; elles se croient sauvées , parce qu'elles remplissent tant bien que mal leurs devoirs religieux , ou parce qu'elles se savent bienveillantes et honnêtes. Ce point intéresse aussi les catholiques, comme je vais vous le montrer.
Prenez donc toutes vos précautions, mes frères, pour vous assurer, en ce qui vous concerne, que vous ne confondez pas les inspirations de la nature avec celles de la grâce, et pour ne pas vous imaginer que vous faites des œuvres de l'ordre surnaturel , dignes du ciel , quand , en réalité, vos œuvres sont peut-être païennes , que vous n'avez pas obtenu votre pardon , et que vous vivez sous le coup de la sentence éternelle. Oh ! il est terrible de penser qu'un homme puisse se faire illusion au point de croire qu'il est sûr de son salut, parce qu'il est catholique, parce qu'il a un certain amour, une certaine crainte de Dieu, tandis qu'il n'est peut-être pas meilleur que bien des protestants qui, ou n'ont jamais été baptisés, ou ont perdu l'état de grâce dès l'âge de raison. Cette erreur se conçoit; il serait très-heureux qu'elle ne passât pas à l'état de fait. C'est l'opinion des théologiens et de saints personnages que le nombre des catholiques qui seront sauvés, en somme, ne sera pas très-grand. Une multitude de ceux qui n'ont jamais connu l'Évangile se lèveront
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an jour du jugement contre les cnlanls de l'Eglise, et prouveront qu'avec moins de secours et de facilités, ils ont fait beaucoup plus qu'eux. Notre-Seigneur parle de son peuple comme d'un troupeau peu nombreux ; il dit: « Beaucoup sont appelés, peu sont élus. » Saint Paul dit, en parlant des Juifs : « qu'un reste est sauvé selon l'élection do la grâce. » Il parle même de la possibilité de sa réprobation. Quelle pensée cbez un apôtre! C'est pourtant une des pensées qui préoccupent le plus les saints; ils tremblent pour euxmêmes et pour les autres. On raconte, dans l'iiistoire de mon cher patron, saint Philippe de Néri, que peu de temps après sa mort, il apparut à un saint religieux, et le chargea d'un message de consolation pour ses enfants, les Pères de l'Oratoh'e. Celte consolation était de leur apprendre que jusqu'à ce jour aucun des membres de la congrégation n'avait été damné. « Pas un de damné! » s'écriera-t-on peut-être; « voilà un singulier message! S'il s'était agi d'annoncer qu'ayant échappé au purgatoire, tous les Pères étaient en paradis, c'aurait été le cas de donner cette nouvelle ; mais était-ce la peine d'annoncer qu'aucun d'eux n'était en enfer? Il eût été étrange qu'ils y fussent ! Il s'agit d'hommes ayant renoncé au monde pour embrasser l'état ecclésiastique, s'étant consacrés exclusivement à Dieu et à leur prochain, ayant passé leurs jours dans la prière et les bonnes œuvres , qui sont tous morts après avoir reçu les sacrements, et tout ce que vous avez à nous apprendre à leur égard , c'est qu'aucun d'eux n'a été damné ! n Eh bien ! oui , telle est la
consolation que noire saint Père nous a envoyée, et il a cru devoir nous l'envoyer pour nous faire comprendre que le salut n'est pas une conquête aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer. On ne l'obtient pas seulement par des vœux et des aspirations; et si ce bien précieux était difficile à obtenir pour des hommes qui faisaient tant de sacrifices au Seigneur et qui vivaient dans un état de sainteté, combien ne doit- il pas être plus difficile à acquérir pour ceux qui ont toujours , de leur propre aveu, aimé le monde plus que Dieu , et qui n'ont jamais songé qu'à remplir les devoirs obligatoires et indispensables!
Dites-moi, mes frères, quel est l'état de vos âmes? quelle est la règle de votre conduite ? Vous vous confessez une fois par an ; quatre fois par an , aux jours d'indulgence ; vous communiez le même nombre de fois; vous ne manquez pas la messe les jours d'obligation ; vous ne vous connaissez aucun grand péché. Voilà tout ce que vous avez à me dire. Mais quoi ! est-ce que vous ne prenez jamais le nom de Dieu en vain? Vous ne le prononcez, dites-vous, que lorsque vous êtes en colère. J'en conclus que vous êtes emportés et violents, et que, dans vos accès de colère, vous employez toutes les expressions que le démon place sur vos lèvres; que vous injuriez, que vous maudissez, et que peut-être même vous battez les personnes contre lesquelles vous vous emportez. Vous dites que cela ne vous arrive que de temps en temps , quand vous avez un peu trop bu. Mais alors vous êtes adonnés à la boisson. Vous me répondez que vous ne
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buvez jamais assez pour perdre l'usage de votre raison. Bien. Mais ces défauts ont-ils été en diminuant depuis quelques années? Vous ne pouvez me répondre affirmativement ; mais, au pis-aller, dites- vous, ce ne sont pas des péchés mortels. J'aime à croire du moins qu'il y a longtemps que vous n'en avez commis! Vous me répondez d'abord par le silence, et enfin vous avouez que vous y avez succombé, et cela plusieurs fois. Or, si je poursuivais mes questions, nous verrions s'étendre la liste des péchés qui vous séparent de Dieu. Mais ce n'est pas tout; vous ne regardez comme des péchés que ceux commis par action; vous ne faites aucune attention aux autres, qui vous sont devenus si habituels que vous ne les apercevez plus, quoiqu'ils exercent une influence continuelle sur vos pensées, sur vos paroles, sur vos actes. Vous êtes égoïstes et obstinés ; vous clés mondains et faibles; vous négligez vos enfants ; vous aimez les amusements frivoles ; vous pensez rarement à Dieu , car je ne puis appeler penser à Dieu vos prières rapides du matin et du soir. Vous aimez le monde , et vous passez une partie de votre vie avec les protestants. Qu'avez-vous à répondre à ces accusations? Quel bien avez-vous fait? Sur quoi fondez-vous vos espérances de vie future ? Que faites-vous pour gagner le ciel? Vous me répondez que vous vous réconciliez de temps en temps avec Dieu par le sacrement de la pénitence ; que vous êtes obligés de vivre dans le monde ; que vous n'êtes pas appelés à l'état religieux ; qu'à la vérité vous aimez le monde plus que Dieu, mais que vous aimez Dieu suffisamment pour
faire voire salut, et que vous comptez, à l'heure de la mort, sur la puissante intercession de la très-sainte Vierge. Vous ni'cnumércz ensuite une foule de raisons qui vous font croire que vous êtes dans la grâce de Dieu; vous trouvez que votre état est, en mettant les choses au pis, un état de tiédeur. Tiédeur! mais vous n'avez nul signe de tiédeur. Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une personne tiède? C'est celle qui a commencé à mener la vie d'un saint, et qui se relâche de cette première ferveur ; c'est celle qui continue ses pratiques de piété, mais qui n'y met plus la même dévotion ; c'est celle qui fait tant d'efforts que le seul reproche que nous ayons à lui adresser, c'est de n'en faire pas davantage. Non, mes frères, vous n'avez pas le droit de vous dire tièdes. Voulez-vous savoir quelle est l'opinion que je crois pouvoir exprimer sur votre compte? C'est que probablement vous n'êtes pas du tout dans la grâce do Dieu. Tout me porte à penser qu'il y a longtemps que vous ne vous êtes pas confessés avec les dispositions requises, avec une contrition sincère, avec la ferme résolution de faire pénitence pour vos péchés. L'état de votre âme est peut-être tel que si vous deviez mourir cette nuit, vous seriez perdus pour toujours. Que faites-vous de plus que d'obéir à la nature? Vous faites certaines bonnes choses, « quelle récompense en recevez-vous? Les publicains n'en fontils pas autant? Que faites-vous de plus que les autres? Les païens n'en font-ils pas autant? » Vous avez les vertus ou quelques-unes des vertus de la nature humaine ; vous êtes tels que la nature vous a faits , et
VOUS ne vous souciez pas d'être meilleurs. Vous avez peut-être reçu de la nature un bon cœur, et, par suite, vous êtes charitables et bienfaisants ; vous avez une certaine force de caractère qui vous permet de dompter vos passions et de les soumettre à l'empire de la raison ; vous avez une énergie naturelle, et vous travaillez pour nourrir votre famille ; vous êtes naturellement doux , et vous ne querellez jamais ; l'intempérance vous dégoûte , et c'est pourquoi vous vivez sobrement. Vous avez les vertus de vos voisins protestants, mais vous avez aussi leurs vices ; en quoi êtes-vous meilleurs qu'eux ?
Un autre grief assez grave s'élève contre vous : c'est que vous vivez en si bonne intelligence avec les protestants de votre voisinage. Je ne veux pas dire que vous ne deviez vivre en paix avec tout le monde, et que vous n'ayez à remplir, à l'égard de tous les hommes, les devoirs de la charité. Vous devez le faire , et , s'ils vous respectent, vous estiment et vous aiment, c'est à vous qu'en revient l'honneur, c'est vous qui en aurez la récompense ; mais je veux dire plus que cela : car ils n'ont pas pour vous de respect , mais ils vous trouvent à leur goût , parce qu'ils vous croient semblables à eux, parce qu'ils ne voient aucune différence entre eux et vous. C'est pour cette raison qu'ils prennent si souvent votre parti et qu'ils défendent vos droits politiques. Sans doute, dans mi certain sens, nous pouvons , sans encourir de responsabilité , permettre aux protestants de défendre nos droits civils , et c'est un honneur pour eux. Nous ressemblons aux
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autres habitants de ce pays en ce que nous sommes hommes , membres de la même nation , sujets, et sujets satisfaits, du même souverain; en ce que nous dépendons d'eux et qu'ils dépendent de nous ; en ce que , comme eux , nous souffrons des torts et des injures que nous recevons, et que nous sommes reconnaissants des bienfaits qu'on nous accorde. Nous ne devons pas rougir d'une pareille association , et ceux qui nous traitent ainsi en frères sont généreux à notre égard. Mais nous aurions une raison d'être honteux, et nous devrions craindre que Dieu ne s'indignât contre nous, si nous achetions l'appui des protestants en leur donnant une fausse idée de l'Eglise catholique, en leur faisant concevoir une fausse idée de ce que les catholiques sont obligés d'être, sont obligés de croire et de faire; n'est-il pas vrai, mes frères, que bien souvent le monde ne défend vos intérêts que parce que vous prenez part à ses péchés ?
La nature ne fait qu'un avec la nature ; la grâce ne fait qu'un avec la grâce. Le monde rend témoignage contre vous par cela seul qu'il est en rapport de bonne amitié avec vous ; car pour obtenir l'amitié du monde, vous avez dû sans doute lui concéder quelque chose de précieux et de sacré. Le monde vous aime , mais il n'aime pas le symbole dont vous faites profession; il établit une distinction entre vous et vos croyances dans le jugement qu'il porte de vous, et il voudrait bien pouvoir vous eu séparer réellement. Le monde dit : « Ces gens-là valent mieux que leur Eglise ; nous n'avons rien à dire en faveur de leur culte, mais les
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catholiques ne sont plus ce qu'ils ont été autrefois; ils sont aujourd'hui semblables aux autres hommes. Leur religion est sans contredit superstitieuse et cruelle , mais que voulez-vous qu'ils fassent? Vous ne pouvez pas prétendre leur faire avouer cela ; laissons-les changer petit à petit; personne ne change publiquement. Qu'il nous suffise de savoir qu'ils sont changés. Ils aiment le monde autant que nous; ils se passionnent autant que nous pour les questions politiques ; ils aiment autant que nous à faire leurs volontés ; ils ne tiennent pas plus que nous à la stricte observation des préceptes ; ils abhorrent toute servitude religieuse , et ils ont honte de parler du pape et des conciles. Ils ne croient presque plus aux miracles, et sont contrariés quand leurs coreligionnaires en parlent; ils ne font jamais mention du purgatoire; ils ne font aucun cas des images; ils évitent de traiter la question des indulgences, et ils n'oseraient pas soutenir la doctrine exclusive : Hors de l'Eglise, point de salut. Les doctrines catholiques ne sont plus maintenant que l'arme impuissante d'un parti. Les catholiques pensent par euxmêmes et jugent par eux-mêmes , exactement comme nous le faisons ; ils restent dans le sein de leur Eglise par un faux point d'honneur, et pour ne pas avoir l'air de déserter une cause perdue. »
Tel est le jugement du monde; vous frémissez, mes frères, en l'entendant; mais ne se pourrait-il pas que le monde en sût plus que vous-mêmes sur votre propre compte? « Si vous aviez été du monde, dit Jésus- Christ, le monde aimerait les siens; mais parce que
VOUS n'êles pas du inonde , et que je vous ai choisis en vous retirant du monde , c'est pour cela que le monde vous hait. » Jésus-Christ parle ainsi de ses apôtres. Mais que signifient ces paroles si on vous les applique? Ecoutez : « Si vous êtes du monde , le monde aimera les siens ; c'est pourquoi vous êtes du monde , et je ne vous ai pas choisis en vous tirant du monde parce que le monde vous aime. » Ne vous plaignez pas de ce que le monde vous accuse plus que vous ne le méritez ; ceux qui vivent comme le monde donnent raison aux personnes qui pensent comme lui , et paraissent ne former qu'un parti avec eux. Au fur et à mesure que vous vous dégagez du joug de Jésus-Christ, le monde, par une sorte d'instinct, vous admet comme lui appartenant, vous donne plus d'éloges et vous aime davantage. Le plus bel éloge qu'il puisse faire de vous, c'est de dire que vous êtes incrédules. Oh! mes frères, il existe une inimitié éternelle entre le monde et l'Eglise. L'Eglise déclare par la bouche de l'Apôtre : « Quiconque veut être ami du monde, devient ennemi de Dieu.» Et le monde répond en accusant l'Église d'apostasie , de sorcellerie , en lui donnant les noms de Béelzébuth et d'Antéchrist. Elle est l'image et la mère des prédestinés ; et si vous voulez être au nombre de ses enfants à votre mort , il faut que , de votre vivant, vous partagiez ses insultes et ses persécutions. Est-ce que le monde ne se moque pas de tout ce qui est glorieux et majestueux dans notre sainte religion? ne s'élève-t-il pas contre les créations spéciales de la grâce de Dieu? ne nie-t-il pas la possibilité de la pureté et de la chas-
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lelô ? ne calomnic-t-il pas la profession du célibat ? ne nie-l-il pas la virginité de Marie ? ne rcpousse-t-il pas son nom comme un mal ? ne la regardc-t-il pas comme une femme ordinaire , morte comme les autres , celle que vous savez être la mère de tous les vivants et la grande médiatrice des fidèles ? est-ce qu'il ne ridiculise pas les saints? ne rit-il pas de leurs reliques? ne méprise-t-il pas les sacrements? ne blasphome-t-il pas la présence redoutable du Seigneur qui habite sur les autels ? ne se moque-t-il pas avec amertume de ce qu'il appelle du pain et du vin , la chair et le sang de l'Agneau qui fut porté dans le sein de Marie et attaché au bois de la croix? Qui sommes-nous, si nous sommes mieux traités que Notre-Seigneur , sa Mère , ses serviteurs et ses œuvres? Qui sommes-nous pour être mieux traités, sinon les amis de ceux qui nous traitent bien et qui traitent si mal Notre-Scigneur?
0 mes chers frères, soyez enfants de la grâce et non de la nature; ne vous laissez pas séduire par les sophismes et les prétentions du monde; car le monde prétend être l'ouvrage de Dieu, et il vient de Satan. « Je connais mes brebis, dit le Seigneur, et mes brebis me connaissent et me suivent. » « 0 vous, dit l'Epouse des Cantiques, qui êtes le bien-aimé de mon âme , apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau , où vous vous reposez au milieu du jour. » Et l'Epoux lui répond : « Sortez, et suivez les traces des troupeaux, et menez paître vos chevreaux près des tentes des pasteurs. » Suivons les saints comme ils suivent Jésus-Christ, afin que, lorsqu'il viendra juger
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le monde cl que le monde sera plongé dans l'abîme, il « daigne, à nous autres pécheurs, ses serviteurs, qui espérons en la multitude de ses miséricordes, donner part et société avec ses saints apôtres et martyrs, avec Jean , Etienne , Matthias , Barnabe , Ignace , Alexandre , Marcellin , Pierre , Félicité , Perpétue , Agathe , Luce , Agnès , Cécile , Anastasie , et avec tous ses saints, non en considérant nos mérites, mais en nous faisant grâce. »