LA GRACE DE L^ENTENDEMENT
communauté ou s'il nuit à sa prospérité , elles sont bien vite consolées de sa séparation. Les plus polis de ses anciens coreligionnaires le félicitent de sa probité , et les plus acerbes se réjouissent d'être débarrassés de ce membre incommode. Sont-ce là les sentiments que témoignerait en pareil cas une mère envers son fils , un frère envers son frère ? « Est-ce qu'une mère peut oublier son enfant au point de n'avoir pas pitié du fruit de ses entrailles? » Si un de nos frères abandonnait l'Eglise catholique, le sentiment que nous éprouverions serait, vous le savez , un sentiment d'effroi et de douleur; nous oublierions, pour ne songer qu'à sa perte, que celui qui s'éloigne était un sujet de scandale à nos yeux. Nous savons qu'il ne peut quitter l'Eglise sans perdre l'inappréciable trésor de la grâce; nous savons qu'ayant déjà goûté son iniluence et ses effets , il ne peut s'en défaire sans commettre le plus grave des péchés , et que , quoiqu'il eût souvent été tenté de renoncer à sa foi , ces tentations sont demeurées impuissantes, n'ayant pas été suivies du consentement de sa volonté , de même que des tentations de sensualité ne constituent point un péché tant qu'elles ne sont pas suivies d'effets. Voilà pourquoi l'Eglise ne permet pas à celui qui est venu à elle d'examiner de nouveau la question de sa divine mission; car, bien qu'une pareille recherche soit un des moyens mis à sa disposition pour entrer dans son sein, cette étude, une fois dans l'Eglise , est remplacée par le don d'une vue spirituelle qui dissipe si complètement tous les doutes, qu'à dater du jour où il est entré dans l'Eglise , non-
1S2 NEUVIIÏME CONFÉRENCE.
seulement il ne doit plus, mais il ne peut plus en avoir ; ou , s'il en a , c'est par suite de sa culpabilité; par conséquent, il ne doit pas avoir de doutes, parce qu'il ne peut pas en avoir. Voilà , mes frères , ce que nous croyons, ce dont nous sommes certains; et, en croyant cela , nous ne pourrions éprouver de satisfaction ni de plaisir en apprenant l'éloignement d'un de nos frères , quelque indigne et scandaleux qu'il fût d'ailleurs : notre premier sentiment serait un sentiment de douleur. En effet, nous sommes souvent obligés , par charité pour eux , de supporter patiemment la conduite scandaleuse de quelques-uns de nos coreligionnaires ; mais les hommes dont la croyance la plus élevée n'est fondée que sur l'induction, ceux qm*, pour ne pas oublier leurs conclusions , doivent repasser souvent dans leur esprit les raisons et les preuves de leur croyance, ceux-là, n'ayant pas la foi, n'ont aucune occasion d'exercer leur charité, et ils trouvent que , lorsqu'un membre un peu turbulent quitte leur communion , il y a deux profits : un pour eux, parce que son départ les laisse en paix; un pour lui , parce qu'il va où il était plus apte à se trouver.
Ce que je viens de dire vous explique un autre fait qui, sans cela, vous causerait une extrême surprise. Le monde ne peut se persuader que les catholiques sont sincères dans leurs convictions ; il suppose que les catholiques instruits sont maintenus dans leurs croyances par des influences extérieures, par une crainte superstitieuse, par orgueil , par intérêt ou par quelque autre mauvais et indigne motif. Les hommes du monde
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n'ont jamais cru , de toute leur vie, aux choses invisibles; ils n'y ont jamais eu foi; ils n'ont jamais eu, relativement à elles, que de simples opinions, sans s'inquiéter de savoir si elles sont vraies ou fausses , vraisemblables ou certaines, et, par conséquent, ils regardent comme une extravagance la foi ferme, ab" solue, positive, aux choses invisibles, surtout quand elle porte sur des points qu'ils ne croient pas ou qu'ils rejettent avec horreur et mépris. C'est pourquoi ils prophétisent que l'Eglise catholique doit succomber à mesure que les hommes en viennent à analyser avec plus d'attention leurs idées, leurs croyances, à séparer ce qui est vrai de ce qui est faux, la réalité de ce qui est le résultat de conventions. Ils ne peuvent concevoir que notre foi dans le très-saint Sacrement fasse une partie intégrante et inhérente de notre esprit. Ils croient que nous adoptons ce dogme sans l'assentiment de notre conscience, et uniquement parce qu'on nous dit que si nous n'y croyons pas nous serons perdus; ou bien ils prétendent que nous l'admettons parce que l'Eglise catholique l'a adopté dans des siècles d'ignorance, et que nous sommes en quelque sorte obligés de l'accepter malgré nous; mais que, si nous étions libres de le faire, nous le rejetterions sur l'heure, puisque nous ne l'admettons que par un sentiment de devoir envers notre cause, ou par esprit de parti. Les hommes du monde s'imaginent que si nous étions libres de le faire, nous nous débarrasserions de la doctrine de la transsubstantiation comme d'un fardeau pesant et inutile. Voilà leurs propres expressions
dans toute leur crudité! Ce serait un crime de les répéter, s'il ne le fallait pour vous faire comprendre, mes frères, le privilège dont vous jouissez et que le monde n'a pas. Expressions horribles et sacrilèges ! Oser dire que ce serait un soulagement que de se débarrasser de la croyance que Jésus est présent sur nos autels! Autant vaudrait dire que nous aimerions ne plus croire que Jésus est notre Dieu ; que nous aimerions ne plus croire qu'il y a un Dieu ! Oui, le véritable soulagement, selon eux, consiste à ne croire à rien ou à n'être obligé de rien croire. La foi consiste à croire un jour une chose, l'autre jour une autre, à croire ce qui nous plaît aussi longtemps que cela nous convient, c'est-à-dire à ne pas croire , mais à avoir une opinion sur chaque chose et à n'avoir de foi à aucune , à ne nous attacher à rien, à ne nous fier à rien, à tenir toujours le monde invisible à une certaine distance de nous. Mais si nous devons croire à quelque chose, si nous devons adopter quelque doctrine céleste , si nous devons reconnaître comme vrais certaines propositions et certains dogmes, pourquoi serait-ce im pesant fardeau que de croire une chose si douce, qui nous intéresse de si près et beaucoup plus que tout ce qui est moins intime et moins attrayant? pourquoi ne croirions-nous pas, s'il y a un Dieu , que ce Dieu est parmi nous? pourquoi ne croirions-nous pas qu'il est sur nos autels comme il est dans les cieux? Certes, leur objection ne présente pas une telle évidence que nous n'ayons le droit d'en demander raison à ceux qui prétendent être si raisonnables et si naturels dans toutes leurs résolutions.
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Ornes frères, que ce monde au fond est peu sensé, qu'il a l'esprit étroit, malgré toutes ses prétentions et ses apparences trompeuses! Vous le voyez , le monde ne peut concevoir qu'il existe d'autres objets que ceux dont il a connaissance en son cœur; il ne s'imaginera pas que nous puissions avoir la foi, parce qu'il ne sait pas par expérience ce que c'est que la foi ; il n'accordera pas qu'il y ait dans l'esprit de l'homme quelque chose qu'il ne connaît pas, car ce serait admettre qu'il y a des mystères. Le monde prétend tout connaître ; il veut être la mesure et la règle de toutes choses, et, pour justifier son incrédulité, de peur d'être obligé d'avouer qu'il est aveugle, il nous traite d'hypocrites, il nous accuse d'enseigner ce que nous ne croyons pas. « Voyez quelle charité le Père a eue pour nous qui sommes les enfants de Dieu et qui le sommes en effet; le monde ne nous connaît pas, parce qu'il ne le connaît pas î »
Telle est la raison pour laquelle les esprits sceptiques qui se rapprochent de l'Eglise ont tant de peine à se persuader que leurs doutes cesseront dès qu'ils y seront entrés ; c'est même la raison qu'ils donnent pour ne pas devenir catholiques, car ils demandent ce qu'ils deviendraient si leurs doutes continuaient à les tourmenter après leur conversion, lorsqu'ils n'auraient plus rien sur quoi s'appuyer. Ils ne réfléchissent pas que leurs difficultés actuelles sont morales et non pas intellectuelles. Ce n'est pas qu'ils doutent de la vérité à laquelle ils sont arrivés par le raisonnement, c'est-à-dire de l'origine divine de l'Eglise catholique ; ils n'en dou-
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tcnl pas dans leur raison ; mais leur esprit est trop faible et trop épais pour saisir et garder cette vérité. Ils la reconnaissent vaguement, quoique d'une manière certaine; ils l'entrevoient comme à travers un brouillard ; ils oublient que l'effet de la grâce est de dissiper ce brouillard, cette obscurité, de fixer, d'éclaircir cette vision, de perfectionner la raison par la foi, de changer une conclusion logique en la vue intellectuelle. Aussi ils ne veulent pas nous croire , quand nous leur assurons, d'après de nombreux exemples, que leur trouble cessera dès qu'ils seront entrés dans la communion des saints , dans l'atmosphère de grâce et de lumière, et qu'ils seront tellement remplis de paix et de joie, qu'ils ne sauront comment remercier Dieu de cette faveur ; l'abondance de leur consolation sera si grande , qu'ils chercheront aussitôt à faire des conversions avec un zèle qui contrastera singulièrement avec leur hésitation récente.
J'ajouterai, en terminant, deux observations explicatives de ce que je viens de dire.
Premièrement, gardez-vous de croire que j'aie voulu faire le procès de la raison humaine ; car la raison est la voie de la foi; les conclusions qu'elle donne sont souvent les objets mêmes de la foi. Elle précède la foi pour les âmes qui se convertissent à la religion catholique ; elle est l'instrument dont l'Eglise est obligée de se servir, pour formuler ces définitions de doctrine qui, selon la promesse et la puissance de son Seigneur et Sauveur, sont infaillibles. Mais, malgré cela, la raison est ime chose, la foi en est une autre; et la raison
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ne peut pas plus remplacer la foi , que la foi ne peut remplacer la raison.
J*ai parlé aussi de l'état de nature de manière à vous faire croire peut-être que cet état est totalement privé des influences de la grâce, et que ceux qui sont en dehors de l'Eglise agissent uniquement par les inspirations de la nature. Je n'ai parlé ainsi que pour être plus clair, pour rendre plus frappant le contraste et la différence entre la nature et la grâce; car, en réalité , il n'en est pas ainsi. Dieu donne la grâce à tous les hommes, mais il en donne davantage à ceux qui savent en profiter; il l'offre même à ceux qui la refusent. C'est pourquoi certains hommes agissent seulement sous l'inspiration de la nature ; d'autres agissent sous ses inspirations en certains cas seulement ; d'autres s'abandonnent à la direction des secours qui leur sont accordés ; d'autres enfin peuvent même se trouver en état de justification. Il est donc impossible d'appliquer aux individus ce que j'ai dit plus haut , car le cœur n'est connu que de Dieu seul. Quelques-uns sont en même temps sous l'influence de la raison et de la foi ; ils croient fermement certaines choses, mais ils n'ont que des opinions sur d'autres. Plusieurs son) en lutte avec eux-mêmes ; ils marchent vers une crise après laquelle ils embrasseront la vérité ou y renonceront pour toujours. D'autres font un si bon usage de la grâce, qu'ils sont en mesure de la recevoir d'une manière durable dans leurs cœurs. 11 en est qui, nous en avons la confiance, jouissent de cette lumière permanente, et sont en voie d'entrer dans l'Eglise; quelques-uns.
hélas! ont peut-être reçu la grâce, mais, comme ils n'avancent pas vers la sainte maison dans laquelle elle habite, ils perdent peu à peu ce don précieux , et, sans s'en douter, ils vivent des réminiscences du bien qu'ils ont possédé autrefois. Ce sont là des secrets que Dieu seul connaît; mais il n'en est pas moins positivement et généralement vrai que la nature ne peut voir Dieu, que la grâce est le seul moyen de le voir, et qu'en nous mettant à même de le contempler, elle nous fraie le chemin de l'Eglise ; elle ne nous est jamais donnée simplement pour nous éclairer, mais pour nous rendre catholiques.
Oh ! mes frères , que nous devrions nous trouver heureux et remercier Dieu de ce qu'il nous a admis dans l'Eglise de son Fils! Y a-t-il dans le monde un don si précieux, si rare, qui puisse être comparé à celui-là? Dans ce pays surtout où l'hérésie domine, où la nature inculte a un champ si vaste que personne ne lui dispute, où la grâce accordée à tant de gens est par eux profanée et étouffée , où le baptême ne conserve que le caractère qu'il imprime , où la foi est tournée en ridicule à cause de sa fermeté, ne devons-nous pas nous trouver heureux d'être dans la région de la lumière , dans le séjour de la paix , en la présence des saints? Ne devons -nous pas nous trouver heureux de pouvoir employer les facultés de notre esprit et les sentiments de notre cœur dans leur perfection , à cause de l'ordre qui en dirige l'emploi et l'usage; d'être en possession de la certitude, de la stabilité des objets les plus sublimes et les plus saints
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de la pensée humaine , d'avoir des espérances ici-bas et le ciel ensuite, d'être sur la montagne avec Jésus- Christ , tandis que le pauvre monde cherche et se dispute dans la plaine? Quel est celui d'entre nous qui ne serait émerveillé de la bénédiction qui lui est accordée ; qui ne serait frappé do crainte en voyant la grâce impénétrable de Dieu, qui nous a amenés où nous sommes de préférence à tant d'autres? « Etant justifiés par la foi , nous avons la paix avec Dieu par Notre- Seigneur Jésus-Christ, par qui nous avons, au moyen de la foi, accès dans cette grâce dans laquelle nous sommes , et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu. Notre espérance n'est pas vaine , car la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous est donné. » Ainsi que le dit saint Jean, avec plus d'analogie encore à notre sujet : « Vous avez l'onction du Saint; y> vos yeux sont oints par la main de celui qui mit de l'argile sur les yeux de l'aveugle ; <( c'est par lui que vous avez l'onction et que vous savez toutes choses ; » vous ne conjecturez plus, vous ne supposez plus, vous n'émettez plus des opinions, mais « vous savez, » vous voyez « toutes choses. » « Que l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous. Vous n'avez pas besoin que l'on vous instruise , car son onction vous instruit de toutes choses ; comme elle est vérité et non mensonge , et qu'elle vous a instruits, demeurez en lui. » Vous ne pouvez habiter ailleurs ; les opinions changent; les conclusions sont faibles; les recherches suivent leur cours ; la raison manque et s'arrête soudain ;
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la foi seule atteint le but, la foi seule va jusqu'au bout. La foi et la prière seules vous soutiendront en cette heure redoutable où Satan dressera toutes ses batteries contre votre âme accablée. Que vous servira alors d'avoir su ' argumenter et discuter, d'avoir dirigé quelque attaque brillante, d'avoir décrit les grandes époques de l'histoire , d'avoir compté et classé les armes de la controverse , d'avoir mérité par vos talents les hommages de vos amis et le respect du monde? que vous servira alors d'avoir eu une position, d'avoir achevé un ouvrage , d'avoir mis en lumière une idée , d'avoir fait triompher une cause , si vous n'avez pas la lumière qui doit vous conduire de ce monde dans l'autre? Oh! que nous nous trouverions heureux en ce jour-là, si nous pouvions changer de place avec le plus humble, le plus pauvre , le plus ignorant des fils des hommes, plutôt que de nous trouver au jugement de Dieu dans la position de celui qui a reçu les plus grands dons , qui en a usé pour l'amour-propre et la vanité , qui a fermé les yeux , qui a joué avec la vérité , qui a réprimé ses pressentiments et ses craintes , qui a été conduit par la grâce de Dieu , mais qui s'est arrêté à inoitié chemin, qui s'est approché de la terre promise, mais qui n'a pas osé avancer pour en prendre possession !
* Te maris et (errœ, niimoroque carcntis iirence
Mensorcra cohibciit, Arcliyta, Pulvcris cxigui prope littus parva Mitiiium
Miincra; uec quicquam libi prodest Acrios toitassc domos, animoque roUmduin
Pcrcurrisse poliim, inorituro!
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Lorsqu'on considère la beauté, la majesté, la perfection, les ressources, les consolations de la religion catholique , on peut être frappé d'étonnement , mes frères , de ce qu'elle ne convertit pas la multitude de ceux qui arrivent à en avoir connaissance. Peut-être avez-vous éprouvé vous-mêmes cette surprise , vous surtout qui êtes nouvellement convertis et qui pouvez, par expérience , comparer cette religion aux sectes nombreuses que des millions d'habitants de ce pays choisissent de préférence à elle. Vous savez par expérience combien ces sectes sont stériles , insignifiantes et sans fondement, combien peu d'attrait elles offrent, et quels faibles témoignages elles peuvent invoquer en leur faveur. Une multitude d'hommes n'appartiennen^ en réalité à aucune religion, et vous ne serez pas surpris de ce que des hommes qui ne peuvent pas même souf-
frir la pensée de Dieu, ne se sentent pas attirés vers son Église. Un grand nombre n'entendent jamais parler du catholicisme , si ce n'est d'une manière injurieuse et pour le calomnier. Quant à ces derniers encore, vous ne pouvez vous étonner qu'ils ne se fassent pas tout à coup catholiques ; mais ce qui peut, ajuste titre, surprendre ceux qui jouissent de la plénitude des grâces catholiques, c'est que les âmes qui voient l'Église, même de loin, qui n'aperçoivent encore que des lueurs ou un pâle reflet de sa majesté, ne soient pas attirées par le peu qu'elles en voient, et ne cherchent pas à en voir davantage; qu'elles ne se décident pas à entrer dans la voie qui conduit à la vérité, à cette vérité dont on ne reconnaît ordinairement la divine autorité que d'une manière graduelle. Lorsque Moïse aperçut le buisson ardent, il se détourna pour voir « ce grand spectacle. » Nathanacl, bien qu'il pensât qu'aucun bien ne pouvait sortir de Nazareth , se décida enfin à aller avec Philippe vers Jésus-Christ, quand Philippe lui dit : « Venez voir. » Mais les hommes qui nous entourent voient et entendent, qui plus, qui moins, et quelques-uns en grande abondance, la parole de vérité; et pourtant ils ne cherchent pas à en savoir davantage ; ils ne s'efforcent pas d'agir d'après ce qu'il? en connaissent. Ils regardent sans voir ; ils entendent sans comprendre ; ils se contentent de rester comme ils sont; ils n'éprouvent pas le désir de prendre des informations, ou du moins ils n'ont pas celui d'embrasser la foi catholique.
Cette difticullé peut recevoir diverses explications ;
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je vais vous en donner une qui vous paraitia d'abord bien vague, mais qui a pourtant un sens profond. Les honunes ne se convertissent pas au catholicisme parce qu'ils n'ont pas la foi. Vous m'objecterez peut-être que la raison que je vous donne revient à dire que l'on ne croit pas la religion catholique parce qu'on n'y croit pas; ce qui est ne rien dire. Notrc-Seigneur , par exemple, a dit : « Celui qui vient ù moi n'aura pas faim , et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » Croire et venir sont donc une seule et même chose. Si les honunes dont nous parlons avaient la foi , sans doute ils se joindraient à l'Eglise, car le véritable sens, la véritable pratique de la foi est d'entrer dans l'Eglise. Mais je veux dire quelque chose de plus : la foi est un état de l'esprit, une manière particulière de penser et d'agir que l'on exerce toujours envers Dieu , il est vrai , mais de façons très-différentes. Or je crois que la grande majorité des habitants de ce pays n'a pas cette habitude ou cette tendance d'esprit. On concevrait facilement qu'ils crussent à leur propre religion : ce serait une foi, quoique mal dirigée; mais ils ne croient même pas à leur religion; ils ne croient à rien du tout. C'est un défaut complet dans leurs esprits; et de même que nous pourrions dire qu'une personne n'a pas la vertu de douceur, de générosité ou de prudence, en faisant abstraction de tout acte particulier de la vertu en question , ainsi il y a une vertu qui s'appelle la foi, et un défaut qui s'appelle le manque de foi. Jo veux dire que les habitants de ce pays, en grande majorité, n'ont pas cette vertu parti-
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234 DIXIÈME COKFiÎRENCK.
culièic qui s'aj^pelle la foi , qu'ils ne l'ont pas du tout. Us sont sans foi , comme certaines gens sont sans yeux et sans mains : c'est un défaut particulier de leur âme. J'ajoute que puisqu'ils n'ont pas cette faculté de croire , il n'est pas étonnant qu'ils n'embrassent pas la religion qu'on ne peut embrasser sans la foi. Ils ne croient point; ils ne croient à rien en général, dans le vrai sens du mot croire, et c'est pourquoi ils ne croient pas à l'Eglise en particulier.
Or, en premier lieu, qu'est-ce que la foi? C'est un acte par lequel on accepte comme vraie une doctrine que l'on ne peut voir, que l'on ne peut prouver, et qu'on reçoit parce que Dieu , qui ne peut mentir, l'a déclarée vraie. De plus, puisque Dieu nous apprend , non par sa propre bouche, mais par l'organe de ses messagers, que cette doctrine est vraie , croire à cette doctrine, c'est adhérer à ce que les hommes nous disent , non en leur qualité d'hommes, mais comme messagers, prophètes, ambassadeurs de Dieu, chargés de nous annoncer ses volontés. Dans le cours ordinaire des choses de ce monde, nous regardons comme vraies les choses que nous pouvons voir ou celles qui nous paraissent découler, comme conséquences naturelles , de celles que nous voyons , c'est-à-dire que nous arrivons à la vérité par la vue ou par la raison , mais non par la foi. Vous me ferez observer que l'on accepte sur parole une foule de choses que l'on ne peut ni voir ni prouver. Cela est vrai, mais nous ne regardons pas ceux qui nous en parlent comme des envoyés de Dieu; nous prenons leurs paroles pour des paroles humaines ;
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nous n'avons pas en ces hommes une confiance absolue et sans réserve, que rien ne puisse ébranler. Nous sa-, vons que l'homme est sujet à errer, et c'est toujours avec plaisir que nous voyons confirmer , par d'autres témoignages, les opinions qu'il émet sur des matières importantes ; ou bien nous recevons ses enseignements avec négligence et avec froideur, et nous les regardons comme choses de peu d'importance, comme de simples opinions personnelles; ou encore, si nous agissons d'après ces opinions, nous le faisons par prudence et parce que nous croyons que c'est le parti le plus sûr. Nous les acceptons pour ce qu'elles valent, et nous nous en servons selon nos besoins ou le degré de probabilité qu'elles nous offrent. Nous sommes maîtres d'y croire ou de ne pas y croire ; nous avons le droit de rouvrir la discussion quand bon nous semble. Cela est bien diflerent de la foi divine ; car celui qui croit que Dieu est véridique, que telle doctrine est sa parole qu'il a confiée à l'homme, n'a aucun doute. Il est aussi convaincu de la vérité de la doctrine qui lui est enseignée que de la vérité de Dieu , et il en est sûr parce que Dieu est vrai, parce que Dieu a parlé, et non pas parce qu'il voit ou parce qu'il peut prouver la vérité de la doctrine en question. Ainsi, la foi nous offre deux particularités : elle est, au plus haut degré, certaine, décidée , positive, immuable dans son assentiment, et elle donne cet assentiment , non parce qu'elle voit avec les yeux ou avec la raison , mais parce qu'elle est instruite par un envoyé de Dieu.
VuUù ce qu'était in foi au temps des apôtres , ainsi
que personne ne peut le nier; or ce qu'elle était alors, elle doit l'être aujourd'hui ; car sans cela elle cesserait d'être le même principe. Je dis qu'elle était certainement cela du temps des apôtres; car vous savez qu'ils prêchaient au monde que Jésus-Christ était le Fils de Dieu, qu'il était né d'une Vierge, qu'il était monté au ciel, qu'il reviendrait pour juger les vivants et les morts. Le monde pouvait-il voir tout cela? Pouvait-il le prouver? Comment les hommes devaient-ils accueillir ces nouvelles? Comment un si grand nombre d'entre eux les ont-ils embrassées? Sur la foi des apôtres, qui étaient des messagers de Dieu , comme le prouvaient leurs pouvoirs. Ils devaient soumettre leur raison à une autorité vivante. En outre, les convertis étaient tenus de croire tout ce que disaient les apôtres: quand ils entraient dans l'Eglise c'était pour apprendre. L'Eglise était leur maître ; ils ne venaient pas pour discuter , pour examiner, pour choisir ou rejeter, mais pour accepter tout ce qui leur était présenté. Personne ne doute, personne ne peut douter qu'il en était ainsi dans la primitive Église. Les chrétiens étaient tenus d'accepter sans aucun doute tout ce que les apôtres déclaraient leur avoir été révélé; quand les apôtres parlaient , les disciples devaient donner leur assentiment intérieur aux paroles des maîtres. Il n'eût pas sufti de garder le silence,, de ne pas faire d'objections; il n'était pas permis de ne croire que jusqu'à un certain point ; il n'était pas permis de douter. Non ; si les néophytes avaient eu une manière de voir particulière et secrète sur ce qu'ils entendaient; s'ils avaient fait
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quelque opposition intérieure à la doctrine enseignée; s'ils avaient attendu des preuves plus péremptoires avant de croire, cette manière d'agir aurait prouvé qu'ils ne croyaient pas que les apôtres fussent envoyés de Dieu pour révéler sa volonté ; cela aurait prouvé qu'ils ne croyaient point dans le vrai sens de ce mot. Au temps des apôtres, la soumission immédiate, implicite de l'esprit, était le signe, le signe nécessaire de la foi ; il n'y avait alors absolument aucune place pour ce qu'on appelle maintenant le jugement privé. Personne ne pouvait dire : « Je choisirai ma religion moi-même; je croirai ceci; je ne croirai pas cela; je ne m'engagerai à rien ; je croirai aussi longtemps que je voudrai bien le faire, et pas davantage; je rejetterai demain ce que j'accepte aujourd'hui , si cela me convient. Je croirai ce qu'ils ont dit jusqu'à présent; mais je ne croirai pas ce qu'ils diront à l'avenir. » Non ; ou les apôtres étaient envoyés de Dieu , ou ils ne l'étaient pas; s'ils étaient envoyés de Dieu, il fallait croire tout ce qu'ils disaient; s'ils n'étaient pas envoyés de Dieu, il ne fallait rien croire du tout. Il était impossible de croire un peu, de croire plus, de croire moins : cela impliquait contradiction avec la notion même de la foi. Si l'on devait croire une partie de ce que disaient les apôtres, on devait tout accepter ; il eût été absurde de croire une chose et de ne pas ajouter foi à l'autre ; car les paroles des apôtres , garantissant la vérité sur un point, la garantissaient également sur les autres; ces paroles n'étaient rien par elles-mêmes ; elles étaient tout, elles étaient une autorité infaillible,
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comme venant de Dieu. Le monde devait embrasser le christianisme ou ne pas s'en mêler; ni les fantaisies particulières, ni l'exercice du jugement privé n'étaient permis.
Tout cela est parfaitement démontré par la nature des faits ; mais, de plus, les textes de l'Ecriture le confirment. M Nous rendons de continuelles actions de grâces à Dieu , dit saint Paul , de ce qu'ayant ouï la parole de Dieu que nous prêchions, vous l'avez reçue, non comme la parole des hommes, mais comme étant (ainsi qu'elle l'est véritablement) la parole de Dieu. » Saint Paul exprime ce que j'ai dit plus haut , c'est-àdire que la parole vient de Dieu, qu'elle est annoncée par les hommes; qu'elle doit être reçue, non comme venant de l'homme, mais comme venant de Dieu. Dans un autre endroit, il dit aussi : « Celui qui méprise ces choses, ne méprise pas l'homme , mais Dieu qui nous a donné aussi son Saint-Esprit. » Notre Sauveur avait déjà fait une pareille déclaration: «Celui qui vous écoute , m'écoute, et celui qui vous méprise, me méprise, et celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé. » C'est pourquoi saint Pierre dit le jour de la Pentecôte : « 0 Israélites , écoutez les paroles que je vais vous dire : Dieu a ressuscité ce Jésus dont nous sommes les témoins. Que toute la maison d'Israël sache donc certainement que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. » Dans une autre circonstance, il dit : « Il est convenable d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; nous sommes les témoins de ces choses, ainsi que l'Esprit-Saint, que Dieu donnera
à tous ceux qui lui obéiront. » Et plus loin : « Il nous a chargés tic prêcher au peuple et de témoigner que c'est lui (Jésus) qui a été établi de Dieu comme juge des vivants et des morts. » Vous savez que les premiers prâlicateurs répétaient sans cesse : « Croyez , et vous serez sauvés. » Us ne disaient pas : « Soumettez notre doctrine à l'examen de votre raison ; » ils ne disaient pas : « Attendez de voir pour croire ; » mais ils disaient : « Croyez sans voir et sans examiner, parce que notre parole n'est pas à nous : c'est la parole de Dieu. » Les hommes. pouvaient sans doute exercer leur raison en examinant les prétentions des apôtres; ils pouvaient rechercher s'il était vrai que les apôtres eussent fait des miracles ; ils pouvaient rechercher s'ils avaient été annoncés dans l'Ancien Testament comme venant de Dieu ; mais, après avoir constaté ces choses d'une manière ou d'une autre , ils étaieiît obligés d'accepter sans preuve tout ce que les apôtres disaient ; il fallait que la foi des fidèles fut mise à l'épreuve, et ils devaient être gauvés par la foi. C'est pour cela que saint Paul, ainsi que vous avez pu le remarquer, appelle, dans le passage que j'ai cité, la doctrine révélée ce la parole que l'on a entendue. » Les hommes venaient à eux pour entendre, pour accepter, pour obéir, et non pour critiquer ce qu'ils disaient, et, conformément à cela, saint Paul demande quelque part: « Comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler sans un prédicateur? La foi vient de l'ouïe, et l'ouïe vient de la parole du Christ. »
Maintenant, mes chers frères , dites-moi si ces deux états , si ces deux actes de l'esprit ne sont pas absolument différents l'un de l'autre : croire simplement ce qu'une autorité vivante vous enseigne, ou prendre un livre tel que l'Ecriture pour en faire l'usage que bon vous semble , le commenter, c'est-à-dire vous mettre au-dessus de lui, l'interpréter à votre façon, n'en admettre que ce qui vous convient et rien de plus? Ces deux manières de procéder ne sont-elles pas différentes en ce que , dans la première , vous vous soumettez , tandis que dans la seconde vous jugez? Je ne viens pas vous demander lequel de ces deux procédés est le meilleur, je ne vous demande pas lequel est actuellement praticable; mais s'ils ne constituent pas deux manières opposées d'accepter une doctrine? La soumission n'est-elle pas le contraire du jugement? Or, n'est-il pas certain qu'au temps des apôtres la foi consistait à se soumettre? N'est-il pas certain que la foi ne consistait pas alors à juger pour soi-même? En vain on alléguerait que l'homme qui juge d'après les écrits des apôtres se soumet d'abord à ces écrits, et par conséquent qu'il a foi en eux, puisque, s'il n'y avait pas foi, il n'y aurait pas recours. Je le répète, il y a une différence essentielle entre l'acte de se soumettre à un oracle vivant et celui par lequel on admet l'autorité d'un livre. Dans le premier cas, les paroles de celui qui transmet la doctrine sont sans appel ; dans le second , le lecteur conclut et décide. Réfléchissez à la différence avec laquelle vous rapportez les paroles de quelqu'un en sa présence ou en son absence. Si leur auteur est
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absent, vous dites résolument qu'il a soutenu ceci, qu'il a dit cela; si tout à coup il entre où vous êtes, vous changez aussitôt de ton et de langage. Vous dites alors : «Je crois vous avoir entendu dire quelque chose d'analogue à ceci , » ou « il me semble que vous avez parlé ainsi; » ou encore, vous modifiez considérablement l'assertion que vous lui avez d'abord attribuée ; par précaution, vous en laissez prudemment de côté une partie ; vous en retranchez les détails les plus saillants, et enfin vous attendez avec anxiété pour savoir s'il acceptera même partiellement ce que vous venez de dire. La même chose a lieu par rapport aux documents écrits par une personne qui n'est plus. Je puis imaginer telle personne qui serait bien embarrassée , si saint Paul apparaissait tout à coup pendant qu'elle commente et explique magistralement son épître aux Galates, ou son épître aux Kphésiens, car elle craindrait que l'apôtre ne se mît à expliquer lui-même leur véritable sens, et à le substituer à celui qu'elle leur attribue; en un mot, bien qu'elle dise qu'elle a foi dans les écrits de saint Paul , elle n'a évidemment aucune foi en saint Paul lui-même, et quoiqu'elle parle beaucoup de la vérité de l'Ecriture , elle n'aurait aucune envie d'être un chrétien d'après l'Ecriture.
Je crois pouvoir avancer que celte vertu, qui fut pratiquée parmi les premiers chrétiens, est aujourd'hui complètement ignorée des protestants ; ou du moins, si l'on en trouve de rares exemples parmi eux , elle est exercée envers des prédicateurs et des théologiens qui se défendent d'en être l'objet, et qui exhortent leurs
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disciples à juger par eux-mêmes. Les protestants, en général , n'ont pas la foi, dans le sens primitif de ce mot; cela est évident, et nous en avons ici une nouvelle preuve. Si les hommes croyaient maintenant , comme ils ont cru du temps des apôtres , ils ne pourraient ni douter ni changer. Personne ne peut se demander si une parole émanée de Dieu doit être crue ; toute parole venant de Dieu est nécessairement digne de foi ; tandis que quiconque est humble et modeste , est naturellement amené à douter de ses propres inductions et de ses déductions. Puisqu'aujourd'hui les hommes prétendent puiser eux-mêmes leur foi dans l'Ecriture , au lieu de la recevoir de la bouche d'un maître, il faut s'attendre à les voir errer. Un jour ils seront plus convaincus qu'un autre de la force de leurs déductions ; ils changeront souvent d'avis relativement k leur valeur ; ils finiront peut-être par les nier complètement. Mais une telle incertitude est impossible quand on a la foi , c'est-à-dire quand on croit que ce que le prédicateur enseigne vient de Dieu. C'est là un point sur lequel saint Paul insiste d'une manière particulière, en disant que les apôtres , les prophètes , les évangélistes, les pasteurs, les maîtres, nous sont donnés afin que « nous puissions arriver à l'unité de la foi, y> et que « nous ne soyons pas comme des enfants ballottés çà et là, et abandonnés à tous vents de doctrine. » Or, de nos jours , ne voit-on pas les hommes changer sans cesse leurs opinions religieuses? N'est-ce pas là une preuve qu'ils n'ont pas cette foi que les apôtres exigeaient de leurs convertis? S'ils avaient la
foi, ils ne changeraient pas. Croyez fermement , une fois pour toutes, que Dieu a parlé, et vous serez assurés qu'il ne peut démentir ce qu'il a dit ; il ne peut tromper, il ne peut changer ; vous aurez reçu la vérité une fois pour touics, et vous la croirez toujours.
Telle est la seule manière raisonnable et logique d'envisager la foi. Mais les protestants sont si loin de la considérer ainsi, qu'ils rient de ce principe. Ils rient de ceux qui (pour me servir de leurs expressions) épinglent leur foi sur le Pape et les Conciles ; ils trouvent qu'il faut être bien borné et bien superstitieux pour croire ce que croit l'Église , pour accepter tout ce qu'elle dira à l'avenir sur dos points de doctrine. Cela signilie qu'ils se révoltent à l'idée de faire ce que les chrétiens faisaient incontestablement au temps des apôtres. Remarquez que le monde ne s'enquiert pas si l'Eglise catholique a le droit d'enseigner, si elle a l'autorité et les promesses; il regarde comme humi' liant et servile l'état d'esprit qu'un pareil droit exige de ceux qui le reconnaissent, ou la disposition à accepter loutechose sans réserve ni objection. Les protestants appellent tyrannie des prêtres, l'insistance que nous mettons à obtenir celte soumission de la raison, et ils traitent cette soumission de bigoterie. En réalité, ils combattent l'état d'esprit dans lequel étaient tous les chrétiens du temps des apôtres, et il n'est pas douteux (qui le nierait?) que ceux qui se vantent ainsi de ne pas se laisser mener en aveugles , de juger et de voir par euxmêmes , de croire autant et aussi peu que bon leur semble , de haïr le joug de l'autorité, et le reste, au-
raient eu bien de la peine à prêter l'oreille aux paroles des apôtres, s'ils avaient vécu de leur temps; ou même il est très -probable qu'ils auraient refusé de faire le sacrifice de leur liberté de penser, qu'ils auraient trouvé la vie éternelle trop chère à ce prix , et qu'ils seraient morts dans leur incrédulité. Mais ils se seraient défendus, en disant : « Il serait absurde et puéril de vouloir nous imposer l'obligation de croire sans preuve, d'exiger que nous fassions abstraction de nos connaissances , de notre intelligence , de notre science, et de prétendre, avec toutes les difficultés que la raison et le bon sens trouvent dans la doctrine chrétienne, son caractère nivstéricux, dans son obscurité, son étrangeté, son inadmissibilité, sa sévérité, que nous devions nous rendre à la prédication de quelques Galiléens illettrés, ou à celle d'un Pharisien instruit, mais fanatique. » Voilà ce qu'ils auraient dit alors ; et, s'il en est ainsi , est-il donc étonnant qu'ils ne deviennent pas catholiques aujourd'hui? La raison qui les fait rester dans l'état où ils sont , c'est qu'il leur manque une chose : ils n'ont pas la foi ; la foi est un état de l'esprit, une vertu, qui ne leur paraît ni louable ni utile, et qu'ils ne tiennent point à posséder.
Ce que les protestants éprouvent de nos jours, mes frères, c'est ce que les Juifs et les Grecs ont, les uns et les autres, éprouvé avant eux du temps des apôtres; c'est ce que l'homme naturel a toujours éprouvé depuis. Les grands et les sages d'alors regardaient la foi avec mépris, comme font ceux d'aujourd'hui; ils la considéraient comme indigne de la nature humaine : « Vous voyez
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votre vocation, mes frères, dit l'Apùtre ; vous voyez qu'il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de nobles; mais Dieu a choisi les choses insensées du inonde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les puissants, et les choses qui ne sont pas pour détruire celles qui sont, afin qu'aucune chair ne puisse se glorifier en sa présence. » C'est pour cela que le même apôtre parle de la « folie de la prédication. » Notre - Seigneur a ex[)rinié la mémo pensée dans sa prière à son Père : « Je vous rends grâces, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre ,.de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents , et de ce que vous les avez révélées aux petits. » Or, n'est-il pas évident que les hommes de nos jours ont hérité de la fausse sagesse et de la fatale prudence de ces contemporains de Notre-Seigneur? Ils éprouvent, à entrer dans l'Eglise catholique, la môme répugnance que les sophistes et les Pharisiens ont eue avant eux. S'il leur répugne de croire à sa doctrine, ce n'est pas tant parce qu'ils ne trouvent pas en elle tous les caractères d'une Eglise fondée par Dieu lui-même, que parce que , s'ils entraient dans son sein , il leur faudrait soumettre leur esprit à des hommes qui n'ont peut-être pas autant d'instruction et do pénétration qu'eux ; c'est qu'ils auraient à accepter, bon gré mal gré, des doctrines que leur imagination trouve étranges , et qui paraissent difficiles à leur raison. Le premier prétexte qu'ils allèguent pour se dispenser de devenir catholiques, c'est le caractère de l'enseigne-
ment et des prédicateurs de l'Eglise; ce prétexte a tant d'empire sur leurs cœurs , qu'il les rend sourds à tous les arguments, quelque forts qu'ils soient , qu'on peut produire en faveur de la mission de ses prédicateurs et de l'origine de leur enseignement. Bref, ils n'ont pas la foi.
Les hommes dont je parle n'ont point en eux le principe de la foi, et, je le répète, il est inutile de soutenir pour leur justification qu'ils croient fermement que l'Ecriture est la parole de Dieu. En vérité, il est bien à craindre qu'ils n'acceptent l'Ecriture que par préjugé , par un sentiment invétéré qui leur a été inculqué dans leur enfance. En voici une preuve : c'est que , tandis qu'ils paraissent si choqués des miracles catholiques , et qu'ils n'hésitent pas à les appeler des « prodiges de mensonges , » ils ne font pas d'objections contre les récits bibliques , qui sont aussi difficiles à croire par la raison que les miracles rapportés dans l'histoire des saints. J'ai vu , au contraire, des catholiques qui , en lisant l'Ecriture pour la première fois , avaient de la peine à concevoir l'arche de Noé dans le déluge , la tour de Babel, l'histoire de Balaam et de Balac, la fuite des Israélites d'Egypte , leur entrée dans la terre promise , le rejet d'Esaii et de Saiil, toutes choses que la masse des protestants accepte sans le moindre effort d'esprit. Comment les catholiques les admettent-ils? Par la foi. Ils disent : « Dieu est véridique, et les hommes sont menteurs. » Comment les protestants acceptent-ils si facilement ces miracles ? Est-ce par la foi? Je suppose que
chez la plupart ce n'est pas par soumission de la raison , mais par habitude ; ils sont tellement familiarisés avec ces récits, par la lecture qu'ils en ont faite dès leur plus tendre enfance, qu'ils ne présentent aucune difficulté à leur imagination ; ils les acceptent sans avoir aucune objection à vaincre. Puis, si plus tard ils sont amenés à examiner ces passages en eux-mêmes ; s'ils les pèsent dans la balance de la critique et des probabilités; s'ils commencent à faire des questions à leur sujet, ce qui arrive inévitablement à l'âge où l'esprit est cultivé , rien au monde ne peut les ramener à leur première croyance. Ils ne savent pas ce que c'est que de se soumettre à l'autorité : j'entends à celle de la foi; ils ne reconnaissent aucune autorité qui ait le droit de leur demander la soumission de leur raison ; et alors, ou ils restent, sur ces questions, dans un état de doute, sans éprouver un grand trouble d'esprit , ou bien ils finissent par devenir tout à fait incrédules , bien qu'ils n'en disent rien. Ni avant ni durant leurs doutes, on n'aperçoit en eux le moindre signe d'une force morale assujettissant leur raison à la parole de Dieu. Non, chez eux, ce qui ressemble à la foi n'est qu'une persuasion héréditaire; ce n'est pas un principe qui leur est personnel, mais c'est un sentiment qu'ils ont reçu de leur nourrice, qui ne s'est jamais élevé bien haut, et qui se dissipe et disparaît comme une vapeur légère devant le flambeau de la raison. Si toutefois il y a des protestants qui ne sont pas dans l'un ou l'autre de ces états, c'est-à-dire dans l'état de crédulité ou celui de doute, mais qui persistent à
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croire on dépit de toutes les dilHcuités, ils ont certainement le droit d'exiger qu'on les regarde comme étant sous rinduence de la foi ; mais rien ne prouve que ces personnes ne sont pas en voie de devenir catholiques, et i)eut-être sont-elles déjà appelées de ce nom par leurs amis, et montrent-elles, par leur exemple, qu'il n'y a qu'un pas entre posséder la foi et entrer dans le giron de l'Eglise.
Si donc la foi est aujourd'hui la même faculté d'esprit , la même habitude, le même acte que du temps des apôtres , j'ai démontré ce que je voulais établir. Or, ce doit être la même chose; ce ne peut être que cela ; le mot foi ne peut avoir changé de signification ; il faut ou déclarer que la foi n'est point nécessaire, ou la prendre comme les apôtres l'enter daient. — Mais il ne faut pas me dire que vous avez la f , et puis venir me montrer quelque chose de diamétralement opposé que vous avez mis à sa place. Du temps des apôtres , la première condition de la foi était la soumission à une autorité vivante; tel était son trail distinctif; c'est ce qui faisait de la foi un véritable acte de soumission ; c'est ce qui détruisait le jugement privé en matière de religion. Si vous refusez de chercher une autorité vivante; si vous voulez faire prévaloir votre jugement privé, dites ouvertement que vous n'avez pas la foi apostohque. Non, vous ne l'avez pas; la masse de cette nation ne la possède pas ; avouez que vous manquez de cette foi, et que telle est la raison pour laquelle vous n'êtes pas catholiques. Vous n'êtes pas catholiques parce que vous n'avez pas la foi.
Pourquoi les aveugles ne voient-ils pas le soleil? parce qu'ils n'ont point d'yeux. De même il est inutile de discuter sur la beauté , la sainteté, la sublimité des doctrines et du culte catholiques, devant ces hommes privés de la foi qui leur ferait accepter ces doctrines comme venant de Dieu. Ils peuvent en confesser la beauté, la sublimité et la sainteté, sans les croire; ils peuvent reconnaître que la religion catholique est noble et majestueuse ; ils peuvent être frappés de sa sagesse, admirer la manière dont elle s'approprie'à la nature humaine ; ils peuvent être touchés de sa conduite aimable et séduisante ; ils peuvent être étonnés de sa stabilité. Mais quant à se confier à cette religion , quant à la choisir de préférence à d'autres , quant à dire avec la Moabite favorisée : « En quelque lieu que vous alliez, j'irai ; où vous demeurerez, je demeurerai ; votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mou Dieu, » c'est une autre chose, car ce serait tenir le langage de la foi. On peut révérer, on peut louer une doctrine, sans avoir aucun désir de s'y soumettre, aucune propension à la professer. En fait, on rencontre souvent des hommes qui respectent la religion catholique, qui reconnaissent les services qu'elle a rendus à l'humanité, qui encouragent ses progrès et ses adhérents, qui aiment à connaître ceux qui la professent et s'intéressent à leurs actes quand on leur en parle , mais qui ne sont pas, qui ne seront jamais catholiques. Ils mourront, comme ils ont vécu , hors de l'Eglise , parce qu'ils ne sont pas munis de la faculté par laquelle on peut approcher de l'Église.
Les catholiques qui n'ont étudié ni les personnesdont je parle ni la nature humaine, s'étonneront de les voir rester où elles sont, d'autant plus qu'elles iront peutêtre quelquefois jusqu'à exprimer le regret de ne pouvoir devenir catholiques. Elles apprécient peut-être si bien le bonheur d'être catholiques, qu'elles s'écrient quelquefois : « Oh ! combien je donnerais pour être catholique! Oh! quenepuis-jecroirecequej'admireîMais je ne le crois pas, et je ne puis pas plus le croire par la raison que je le désire , que je ne puis sauter pardessus une montagne. Je serais bien plus heureuse si j'étais catholique ; maisjenelesuispas,il est inutile de me faire illusion à moi-même. Je suis ce que je suis ; je révère, mais je ne puis accepter l'objet de mon respect. »
Oh ! état déplorable! déplorable parce qu'il est le résultat d'un entêtement aveugle, et parce que l'Ecriture, cespersonnes le savent très-bien, insiste avec force sur la nécessité de la foi pour le salut. La foi est présentée par l'Ecriture comme le fondement et le commencement de toute obéissance agréable à Dieu. Elle est présentée comme « l'argument » ou « la preuve » des choses qu'on ne voit pas. Par la foi , les hommes ont compris l'existence de Dieu, la création du monde, la récompense réservée à ceux qui le cherchent, l'approche du déluge, la naissance annoncée du Sauveur. « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu; » « c'est par la foi que nous nous tenons debout ; » « c'est par elle que nous marchons ; » « c'est par elle que nous sommes capables de vaincre le monde. » Quand notre Seigneur donna aux apôtres la mission de prêcher par le monde, il leur
dit : « Tous ceux qui croiront et qui seront baptisés seront sauvés, et ceux qui ne croiront pas seront condamnés. » Il déclara à Nicodème que « celui qui croit au Fils n'est pas jugé; mais que celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il ne croit pas dans le nom du Fils unique de Dieu. » 11 dit aux Pharisiens : n Si vous ne croyez pas que c'est moi qui le suis, vous mourrez dans vos péchés. » — Il dit aux Juifs : « Vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. » Vous pouvez vous souvenir qu'avant d'opérer ses miracles , il exige ordinairement la foi de ceux qui le supplient, «t Toutes choses sont possibles, » dit-il, « à celui qui a la foi , » et dans un autre passage : c< il ne pouvait pas faire de miracle » à cause de l'incrédulité des habitants. Est-ce que la foi a changé de signification , ou est-elle moins nécessaire à présent? N'est-elle pas encore ce qu'elle était du temps des apôtres, c'est-à-dire le trait caractéristique du christianisme, l'instrument spécial de la rénovation, la première disposition requise pour la justiflcation, l'une des trois vertus théologales? Dieu aurait pa nous régénérer par d'autres moyens, par la vue, par la raison, par l'amour; mais il a préféré « purifier nos cœurs par la foi. » Il a voulu choisir un moyen que le monde méprise , mais qui a une puissance immense. 11 a préféré, dans sa sagesse infinie, œ moyen à tous les autres, et, quand les hommes ne le possèdent pas , ils manquent de l'élément dont sont formés, du fondement sur lequel sout appuyés les saints et les serviteurs de Dieu. Ils n'ont pas ce moyen ; ils vivent et meurent sans les es-
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péraiices, sans les secours de l'Evangile , parce que , malgré tout ce qu'il y a de bon en eux , malgré leur sentiment du devoir, leur délicatesse de conscience sur certains ])oints, leur bienveillance, leur droiture, leur générosité , ils sont sous l'empire (je dois le dire) d'un orgueilleux démon ; ils portent ce fier esprit en eux; ils veulent être maîtres absolus d'eux-mêmes dans des matières qu'ils connaissent si peu ; ils regardent leur raison comme supérieure à celle de tous les autres hommes ; ils ne veulent pas admettre qu'on puisse être envoyé de Dieu dès que l'on combat leur manière d'envisager la vérité. Quoi ! leur sagesse n'a-t-elle donc point d'égale? N'y a-t-il personne dont la parole puisse être acceptée avec confiance en matière de religion? N'y a-t-il personne qui puisse chercher à les déshabituer d'en appeler toujours à eux-mêmes comme dernière et suprême autorité? Toute voie praticable pour parvenir à la foi leur est-elle fermée? La foi est-elle une vertu qu'ils doivent renoncer à exercer à cause de leur sagacité transcendante , de leur prérogative d'omniscience? Si les prétentions de l'Église catholique ne les satisfont pas , qu'ils essaient de s'adresser ailleurs. S'ils sont si difficiles qu'ils ne peuvent la regarder comme l'oracle de Dieu, qu'ils en cherchent une autre, qui soit plus certainement divine , que la Maison qu'il a instituée lui-même par ses mains, qui a toujours été appelée de son nom, qui a toujours maintenu les mêmes prétentions, qui a toujours enseigné uû même corps de doctrine et triomphé de tous ceux qui en ont prêché d'autres. Puisque la foi apostolique était
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la confiance en la parole de rhomme comme venant de Dieu; puisque cette foi est maintenant ce qu'elle était dans l'origine ; puisque la foi est nécessaire pour le salut , qu'ils tâchent de l'exercer envers une autre que la Fiancée de l'Agneau ; qu'ils donnent leur foi , s'ils le peuvent, à quelqu'une de ces religions qui ont duré , en tout, deux ou trois cents ans dans quelque coin obscur de la terre. Qu'ils jouent leurs espérances éternelles en plaçant leur confiance dans les rois, les nobles, les parlements, la force armée; qu'ils acceptent comme interprétation de la volonté divine (juelque fiction de la loi , quelque rêve de l'école ; qu'ils prennent comme prophète de Dieu quelque idole de la populace , quelque parvenu sorti d'une crise révolutionnaire , quelque oracle de cabinet de lecture ! Hélas 1 ils ne sont guère plus avancés , car ils doivent posséder une vertu sans avoir les moyens de l'exercer, et ils feront un acte de foi sans savoir en qui ni pourquoi !
Quelle reconnaissance nous devrions témoigner à Dieu, mes frères, de ce qu'il nous a faits ce que nous sommes! C'est là un effet de sa grâce. H y a sûrement de puissantes raisons pour engager les âmes à entrer dans l'Eglise , mais ces raisons ne forcent pas la volonté. On peut les connaître et cependant ne pas agir d'après elles. On peut être convaincu sans être persuadé. 11 y a une grande différence entre comprendre la nécessité de la foi et croire; la raison, abandonnée à elle-même, vous amènerait à conclure que vous avez suffisamment de motifs pour croire; mais la foi est le
don de la grâce. Vous êtes ce que vous êtes, non par un mérite (jui vous soit propre, mais par la grâce de Dieu qui vous a appelés à croire. Vous auriez pu être semblables aux Barbares de l'Afrique ou aux esprits forts de l'Europe, tout en ayant reçu assez de grâce pour être condamnés, parce qu'elle n'aurait pas avancé votre salut. Vous pourriez avoir eu de fortes inspirations de la grâce , y avoir résisté, et n'avoir pas reçu assez de grâce additionnelle pour surmonter votre résistance. Dieu ne donne pas la même mesure de grâce à chacun de nous. Ne vous a-t-il pas accordé une surabondance de grâce ? Ne vous en fallait-il pas plus qu'il n'en faut aux autres hommes pour amollir la dureté de votre cœur? Louez-le et bénissez-le continuellement pour ce bienfait ; n'oubliez pas, à mesure que le temps s'écoule , que c'est un bienfait de sa grâce ; ne vous en vantez pas ; priez pour ne pas le perdre, et tachez d'amener d'autres âmes à le partager.
El vous, protestants, qui m'écoutez, s'il y en a dans cet auditoire , vous qui êtes aussi nos frères , quoique vous ne soyez pas encore catholiques ; mais qui , par votre présence ici , témoignez de l'intérêt que vous prenez à notre enseignement, et de votre désir d'en savoir davantage sur nos doctrines, considérez, bien que vous n'ayez peut-être pas encore la foi, que cependant la miséricorde de Dieu vous a mis en bon chemin de l'obtenir. Vous êtes sous l'influence de la grâce de Dieu ; il vous a fait faire le premier pas ; il désire que vous poursuiviez votre voyage; il vous aidera à aller plus loin; il répandra sur vous la plénitude
de ses bénédictions , et vons rendra catlmliques. Vous êtes encore plonges dans le péché ; probablement Totre conscience est chargée de tous ceux que tous avez commis depuis plusieurs années ; vous portez le fardeau d'un grand nombre de péchés mortels qu'aucune contrition n'a effacés, et auxquels vous n'avez pas appliqué le remède des sacrements. Vous êtes tourmentés par une conscience inquiète , un cœur impur, une volonté incertaine ; vous avez besoin do vous convertir. Malgré votre état, les premières inspirations de la grâce commencent à opérer sur votre ame : elles produiront le pardon pour le passé et la sainteté pour l'avenir. Dieu vous pousse à des actes de foi, à l'espérance, à l'amour, à la haine du péché, au repentir ; ne le désappointez pas ; ne le contrariez pas ; secondez-le ; obéissez-lui. En levant les yeux, il vous semble voir une haute montagne qu'il faut gravir, et vous dites : a Comment pourrai-je franchir ces cimes gigantesques qui s'élèvent entre moi et l'Église catholique pour me fermer le chemin? Je ne comprends pas telle doctrine, et telle autre m'afflige; celle-ci semble impossible; je ne puis me familiariser avec cette pratique ; cet usage me fait peur; je me sens comme ébloui et étourdi ; je suis prêt à m'abandonner au désespoir. » — Ne tenez pas ce langage, mes chers frères ; reprenez courage ; comptez sur les secours du Seigneur, qui vous appelle en avant. « Qu'êtes-vous, ô grande montagne, devant Zorobabel ? Vous n'êtes qu'une plaine. » Il vous conduira pas à pas, comme il l'a fait pour plusieurs d'entre nous. Il redressera les sentiers tortueux,
et aplanira les sentiers raboteux. Il détournera le cours des torrents et tarira les rivières qui se trouvent sur votre chemin. « 11 fortifiera vos pieds comme les pieds du cerf; il vous élèvera sur des lieux élevés. Il élargira vos pas sous vous, et votre marche ne sera pas affaiblie. » « Il n'y a pas de Dieu comme le Dieu des justes ; votre protecteur est celui qui monte au ciel ; par sa puissante autorité les nuages se dispersent. Son habitation est en haut, et au-dessous sont les armes éternelles. Il chassera l'ennemi de devant vous , et il lui dira : Dispersez-vous. » « La fleur de l'âge se lasse et succombe au travail, et la vigueur de la jeunesse a ses affaiblissements; mais ceux qui espèrent au Seigneur trouveront des forces toujours nouvelles ; ils prendront des ailes et voleront comme l'aigle; ils courront sans se fatiguer, et ils marcheront sans qu'ils se lassent. »
Ceux qui, par curiosité ou par un meilleur motif, sont portés à s'occuper de la religion catholique , nous font parfois une question étrange : ils nous demandent si, dans le cas où ils embrasseraient cette religion, ils seraient libres de reprendre, quand ils le jugeraient à propos, l'examen de son autorite divine, et, par examen, ils entendent une étude inspirée par le doute et pouvant aboutir à la négation. La même question est souvent posée , sous forme d'objection , par ceux qui n'ont nullement le désir de devenir catholiques. Ceuxci insistent sur un point qu'ils regardent comme effrayant : c'est que, lorsqu'on est une fois eniré dans le giron de l'Eglise, on ne peut plus en sortir, la |)orle étant irrévocablement fermée. Ils ajoutent qu'une fois devenu catholique, on ne peut plus se livrer au doute; que, quelques scrupules que l'on ait, il faut les élouf-
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fer, les repousser comme des suggestions de l'esprit du mal ; en un mot , qu'il faut renoncer à l'examen de la vérité , faire violence à son esprit , ce qui n'est rien moins que moral. Voilà ce que l'on dit, mes frères; telles sont les objections que l'on nous fait. Nos adversaires, s'ils étaient conséquents, devraient déclarer que c'est faire acte de folie que de se prononcer irrévocablement sur un sujet religieux quelconque , et que, quelque sacrée que soit une doctrine , quelque évidente qu'elle nous paraisse, nous devrions toujours nous réserver le droit d'en douter. Je ne puis m'empêcher de trouver qu'une opinion si extravagante se réfute d'elle-même; cependant je vais examiner la question au point de vue contraire, c'est-à-dire au point de vue catholique , dans sa valeur intrinsèque , sans toutefois admettre les termes dans lesquels la question vient d'être posée.
Il est parfaitement vrai que l'Eglise ne permet pas à ses enfants d'élever le moindre doute sur ses enseignements , et cela , avant tout , par la raison qu'ils no peuvent être catholiques qu'autant qu'ils ont la foi , et que la foi est incompatible avec le doute. On ne peut être catholique, si l'on ne croit pas que ce que l'Eglise enseigne au nom de Dieu est la parole de Dieu, et conséquemment est vrai. Un catholique doit croire que l'Eglise est l'oracle de Dieu ; il doit être aussi certain de la mission de l'Eglise , qu'il l'est de la mission des apôtres. Or, pourrait-on croire qu'un homme est convaincu que les apôtres étaient envoyés de Dieu, si, après l'avoir reconnu , il ajoutait que peut-être un
jour il doutera de leur mission? Celle anticipation so« rail un doute réel, quoiq le latent ; elle prouverait que cet homme nVst pas ccnvaincu actuellement de ce qu'il afUrme. Une pc donne qui dit : « En ce moment je crois, mais peiwl être est-ce un moment d'exaltation involontaire, et je ne puis répondre que je croirai demain, » est une personne qui ne croit pas. Un homme qui dit : « Je suis peut-être sous le coup d'une illusion qui cessera un jour ou l'autre , et qui me laissera tel que j'étais auparavant, » ou qui pense : « Je crois au-» tant que possible, mais peut-être y a-t-il au fond de» arguments qui changeront ma manière de voir, » est un homme qui n'a pas la foi. Lorsque les protestants nous reprochent, enlre autres choses, que ceux qui entrent dans l'Eglise doivent renoncer pour l'avenir à toute liberté de douter de l'Eglise , leur accusatioB équivaut à dire que nous insistons sur la nécessité de la foi en l'Eglise. Qu'ils soient francs , qu'ils avouent que notre tort est d'exiger qu'on ait foi dans l'Eglise catholique, et rien de plus. Je dois insister sur ce point : la foi implique une conviction que la chose crue est réellement vraie ; or, si elle est vraie , elle ne peut jamais être fausse. S'il est vrai que Dieu s'est fait honmie , à quoi bon prévoir le moment où je ne croirai plus cette vérité ! C'est tout à fait comme si j'anticipais le moment où je ne croirai plus à une vérité. Se réserver la faculté de ne pas croire ou de douter dans un temps à venir que Dieu s'est fait homme , c'est vouloir être autorisé à douter d'une vérité éternelle pour arriver à la nier. Je ne conçois pas du tout les
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avantages d'une pareille faculté , ni l'empressement qu'on met à se la garantir. Si je n'ai actuellement aucun doute sur cette vérité , la liberté que je demande est la liberté de tomber dans l'erreur ; si j'ai actuellement des doutes sur cette vérité , je ne la crois donc pas, je n'y ai point foi. Mais je ne puis y croire réellement à présent, et prévoir le jour où peut-être je n'y croirai plus ; car, anticiper sur les doutes à venir, c'est douter présentement. Cela prouve, lorsqu'on raisonne ainsi, que l'on n'est pas dans les dispositions nécessaires pour devenir un bon catholique. On peut aimer à demi , obéir à demi, mais on ne peut croire à demi ; ou l'on a la foi, ou on ne l'a pas.
Pareillement, si, après être devenu catholique , on se met à suivre un doute qui s'est présenté à l'esprit , déjà on ne croit pas. Il n'est plus nécessaire d'avertir une personne qui est dans ce cas, et de lui dire qu'elle risque de perdre la foi, car elle l'a déjà perdue; par le fait jnême de sa résolution, elle l'a perdue ; elle a ces.sé d'être en grâce dès le moment où elle a résolu de persévérer dans son doute. Vous ne pouvez vous déterminer à douter d'une chose dont vous êtes certain ; or, dès que vous n'êtes plus certain que l'Eglise est l'ouvrage de Dieu , vous ne croyez plus. Ce n'est pas moi <[ui vous défends le doute , c'est vous qui vous arrogez le droit de douter, en en demandant l'autorisation; le doute chez vous n'est pas un résultat, c'est un point de départ ; votre désir , votre dessein , voilà votre péché. Ce n'est pas moi qui fais du doute un péché ; il est tel par la nature même des circonstances dans lesquelles
LA FOI i:r Lv. nouTK. 261
vous coiicovcz votre coupable dessoin. Vous avez entendu dire quelquefois que des catholiques avaient quitté rKglise par suite d'uiîe lecture attentive des Ecritures , lecture qui leur avait ouvert les yeux , q»ii leur avait prouvé que l'Eglise est fondée sur des bases contraires à l'esprit des Livres-Saints (j'emploie les expressions dont on se sert en parlant de l'Eglise du Dieu vivant). Non, ce n'est pas l'Ecriture qui les a fait douter; cela est impossible! Ils doutaient déjà lorsqu'ils ouvrirent la Bible ; ils l'ouvrirent dans un esprit et dans un but d'incrédulité ; ils ne l'auraient pas ouverte s'ils n'avaient pas prévu, je dirai même, s'ils n'avaient pas espéré d'y trouver des passages en contradiction avec les enseignements de l'Eglise. Ainsi ils ont commencé par l'orgueil et la désobéissance , et ils ont fini par l'apostasie. Voilà la raison réelle et directe pour laquelle l'Eglise ne peut accorder à ses enfants la liberté de douter de la vérité de sa parole. Celui qui y croit réellement maintenant, ne peut supposer que, dans un temps plus ou moins rapproché, il découxrira des raisons qui ébranleront sa foi ; s'il le suppose, c'est qu'il n'a déjà plus de foi ; et les protestants, qui aj)pellent une tyrannie la défense de douter des enseignements de l'Eglise, prouvent, en disant cela, qu'i's ne savent pas ce que c'est que la foi , et , en effet , cette foi leur est étrangère. Il faut ou cesser d'examiner, ou cesser de se dire enfant de l'Eglise.
Voilà ma première remarque ; je passe à une autre. Vous devez facilement comprendre, mes frères, que ceux qui entrent dans le giron de l'Eglise ou qui déjà
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y sont entrés, ont plus que de la foi : ils ont aussi quelques étincelles d'amour divin. Us ont entendu parler dans l'Eglise de la charité de Celui qui est mort pour eux, qui leur a donné les sept Sacrements comme moyens de faire participer leur âme aux mérites de sa mort, et, à ce récit, leur âme a ressenti plus ou moins l'influence d'une charité sympathique qui les a attirés vers Lui. Or, je demande si la prévision que l'on pourra révoquer en doute ou nier les grandes grâces dont on jouit s'accorde mieux avec un amour confiant qu'avec la foi. Prenons un exemple. Que penseriez- vous d'un ami qui vous est cher, si , malgré la confiance qu'il vous témoigne actuellement, il vous annonçait qu'un jour il pourrait cesser de se fier à vous? Ne seriez-vous pas étonné de ce que, ayant soupçonné que vous voulez le tromper, et que vous êtes un malhonnête homme ou un dissipateur, il n'ait pas écarté cette pensée avec indignation , ou qu'il n'en ait pas ri comme d'une absurdité; mais, au contraire, qu'il ait cru devoir s'arrêter à ces soupçons, les examiner, en peser la vraisemblance ? Pense riez-vous que votre ami , en concevant des craintes si injustes, a outragé l'amitié et la vérité, a fait défaut à sa raison , a manqué à son honneur; ou bien diriez-vous qu'il a agi dignement et noblement? Quant à moi, mes frères, si cet ami persistait dans sa défiance , je désirerais bien ne jamais connaître une telle personne. Les esprits soupçonneux, jaloux, qui se tiennent à distance, qui s'exagèrent leurs droits, qui changent facilement d'avis, qui s'imaginent sans cesse des ofl'enses ; les esprits froids , moqueuis, capricieux ,
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incertains, doivent souvent ctrc supportés conune une croix ; mais je choisirais pour ami un homme qui s'unirait à moi de cœur et d'âme , qui embrasserait mes intérêts, qui prendrait ma défense quand je serais attaqué ; qui d'avance me donnerait raison ; qui, enfin, s'il était sévère, comme il aurait le droit de l'être envers un ami tel que moi , plein de péchés et d'imperfections, le serait par amitié , par loyauté , dans le désir de me voir toujours estimé et estimable , et afin que les autres puissent m'aimer comme il m'aime luimême. Je ne pourrais pas croire à l'amitié d'un homme qui prêterait l'oreille à toutes les calomnies qu'on dirigerait contre moi , et je préférerais son éloignement à sa société, s'il venait me dire gravement qu'il se croit obligé de concevoir des doutes sur ma probité.
Passons à un sujet plus élevé. Pourrait-on dire qu'un homme a confiance en Dieu et aime Dieu , s'il doutait de l'existence même de l'Être suprême, ou s'il croyait pouvoir mettre en doute, aussi souvent qu'il lui plairait, sa bonté, sa justice, sa toute-puissance? Pourrait-on dire qu'il aime Dieu, celui qui craindrait, en agissant autrement, do devenir semblable à un malheureux esclave, de rendre son esprit captif et in-^ capable d'offrir aucun hommage libre et agréable à son Créateur? Que penseriez-vous de celui .qui soutiendrait que le Seigneur aime un culte accompagné d'un éternel caveat de la part de ses adorateurs, et qui ajouterait qu'il ne s'est pas engagé à lui rendre c6 culte demain , qu'il ne répond pas que quelque argument nouveau pour lui ne vienne lui faire un devoir
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moral de suspendre sou jugement et sa dévotion? Eh bien ! je vous dirai , mes frères, que cet homme rendrait un culte à son propre esprit, à sa personne, et non à Dieu ; son idi>e de Dieu serait une forme accidentelle que sa jjensce prendrait de temps à autre, pour un temps plus ou moins long, selon les circon- 3tanccs, et non pas une image du grand Objet Extérieur; ce serait un sentiment passager ou une fantaisie tans signification aucune. J'ajouterai, et bien des gens seraient de mon avis s'ils examinaient attentivement la question , que la personne dont il s'agit serait infatuée d'elle-même, qu'elle n'aurait ni amour, ni foi, ni ^ crainte, ni enfin rien do surnaturel dans son cœur; que son orgueil devrait être brisé et son cœur régénéré, avant de devenir capable d'aucun acte de religion. Ce même argument s'applique à l'Eglise ; elle vient à nous en qualité de messagère de Dieu ; comment celui qui connaît sa mission divine, qui vient à elle et tombe à ses pieds, peut-il faire des réserves et exiger qu'on lui permette de douter un jour ou l'autre? Que le monde crie tant qu'il voudra ({ue sa raison est nnse aux fers, qu'il serait hypocrite et imposteur s'il ne se réservait pas le droit de douter ; mais il sait bien qu'il serait ingrat et insensé en se réservant ce droit. Oui, des fers! v< les liens qui charment les hommes,» les liens de l'amour, voilà les fers qui attachent à la sainte Église celui qui croit; il est, avec l'Apôtre, l'esclave de Jésus-Christ, Seigneur de l'Église; il est uni à l'Église pour toujours, il en a du moins l'espérance; il est uni pour toute sa >ie à ses sacrements, à ses
saci'iliceSj ù ses saints, à Marie, ù Jésus et ù Ditui. La vérité est, mes très-chers frères, que le monde, ne counaissant pas les bénédictions de la foi catholique et n'y soupçonnant que du mal, s'imagine qu'un converti, sa premier ferveur passée, ne trouve que des désappointements, de l'ennui, de l'amertume dans î?a nouvelle religion , et qu'il souhaite en son cœur de revenir sur ses pas. On voit cela au fond de l'étonnement et de Tirritation que le monde témoigne, lor^:qu'on lui dit que les doutes sont incompatibles avec la profession du catholicisme ; car le monde est persuadé que le nouveau converti aura des doutes , tt que , par conséquent, il sera malheureux. Le monde ne peut pas concevoir, dans son étroite imagination, qu'on trouve dans l'Église la paix, la joie, la connaissance, la liberté, la force spirituelle ; il regarde l'Eglise conmie une conspiration épouvantable contre le bonheur de l'homme, séduisant ses victimes par des protestations spécieuses, les négligeant dès qu'elles sont entrées, ou ne s'occupant d'elles que pour éterniser leur servitude et pour river leurs fers. Il nous dépeint comme étant continuellement en guerre avec notre raison, et toujours occupés à étouffer des doutes sans cesse renaissants. Il croit que, semblables à un navire qui a éprouvé une avarie en mer, nous sonnnes sans cosse occupés à vider l'eau qui nous submerge, et que nous avons beaucoup de peine à nous tenir à Ilot; il pense que nous ne nous soutenons qu'en violentant notre raison ou en la détournant des questions religieuses. Le monde ne croit pas à nos doctrines, et ne peut croire que nous y
ayons foi. Il trouve ces doctrines si étranges, qu'il assure que nous sommes, jour et nuit, assaillis de doutes et tourmentés de la crainte d'y céder, quoique nous nous en défendions. Le monde doit encore penser qu'une des principales occupations des confesseurs est de dissiper les inquiétudes de leurs pénitents. Il s'imagine que notre raison est en révolte continuelle comme la chair; que le doute, pareil à la concupiscence, se réveille en nous à la vue de certains objets, à l'ouïe de certains sons ; que la vue de chaque page d'un livre protestant, que le son même de la voix d'un controversiste nous donnent des tentations, nous plongent dans la plus profonde perplexité d'esprit. Quand il voit passer un prêtre catholique, il le regarde fixement pour démêler ce qu'il peut y avoir dans sa composition de sottise et d'hypocrisie. Mais si telles sont vos idées, mes chers frères, vous êtes simplement dans l'erreur. Croyez plutôt à mes paroles qu'à celles du monde, quand je vous dis qu'il n'est pas difficile à un catholique de croire, et qu'il n'y a de difficile pour lui que de douter, à moins toutefois qu'il ne se néglige extraordinai rement. Il a reçu un don qui lui rend la foi facile ; ce n'est pas sans effort, sans un effort déplorable, que ceux qui ont reçu ce don cessent de croire. Le catholique ne fait pas violence à sa raison en exerçant sa foi, mais il lui fait violence en ne croyant pas. Quand une difficulté l'arrête , ce qui peut lui arriver facilement s'il vit dans le monde, cette difficulté hti est aussi odieuse et insupportable que le sont les pensées impures aux hommes vertueux. Il s'éloigne d'elle
avec horreur ; il la repousse avec effroi ; mais pourquoi la fuit-il? pourquoi la rejette-t-il ? Ce n'est pas parce qu'elle est dangereuse, mais parce qu'elle est cruelle et méprisable. Son bon Maître , qui a tout fait pour lui, a-t-il mérité une pareille récompense? Papule meus, quid feci tibi ? « 0 mon peuple 1 que vous ai-je fait? En quoi vous ai-jc oHensé? Répondez-moi. Je vous ai fait sortir de la terre d'Egypte ; je vous ai délivré de la maison des esclaves; j'ai envoyé devant vous Moïse, Aaron et Marie; je vous ai entouré de biens et j'ai planté pour vous les vignes les plus exquises. Qu'y a-t-il que je puisse faire à ma vigne de plus que ce que j'ai fait? » H a répandu sur nous sa grâce ; il a été avec nous dans nos perplexités ; il nous a conduits d'une vérité à l'autre; il nous a pardonné nos péchés ; il a satisfait notre raison ; il nous a rendu la foi facile ; il nous a donné ses saints ; il nous montre jour par jour sa passion : pourquoi l'abandonnerais-jc? Que m'a-t-il fait qui ne soit pour mon bien? Pourquoi examinerais-je encore ce que j'ai examiné une fois pour toutes? Pourquoi prêterais-je l'oreille à tous les vains propos que l'on tient contre lui autour de moi ? Pourquoi ne les repousserais-je pas, au risque d'être traité de bigot et d'esclave? Pourquoi meconduirais-je envers le Très-Haut comme ceux qui me traitent ainsi n'oseraient pas agir à l'égard d'un de leurs amis ou d'un bienfaiteur? Si je suis convaincu dans ma raison et persuadé dans mon cœur, pourquoi ne pourrais-je pas continuer d'adorer Dieu sans nulle interruption, sans nulle perturbation ?
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J'en ai dit assez sur ce sujet; mais il peut être utile de le considérer encore sous un autre point de vue. La prudence personnelle n'est ni le premier ni le second motif propre à détourner les catholiques de prêter l'oreille aux objections contre l'Eglise ; mais c'est néanmoins un motif important, par suite de la nature particulière de la foi, qui ne peut être traitée comme une conviction ou une croyance ordinaire. La foi est un don de Dieu, et non pas un simple acte de notre volonté que nous puissions exercer quand bon nous semble. Elle est tout à fait distincte d'un exercice de la raison, bien qu'elle vienne à sa suite. On peut sentir la force des arguments en faveur de l'origine divine de l'Eglise; on peut voir qu'on doit croire, et cependant être incapable de croire. Ce n'est pas là une supposition gratuite ; il y a bien des hommes qui ont des motifs suffisants de croire, qui voudraient croire, et qui pourtant ne le peuvent pas. C'est toujours leur faute sans doute, car Dieu donne la grâce à tous ceux qui la demandent et qui en font usage; mais le fait est (|ue la conviction n'est pas la foi. Prenez l'exemple analogue de l'obéissance. Bien des gens savent qu'ils doivent obéir à Dieu, et cependant ils ne lui obéissent pas et ne peuvent pas lui obéir : c'est leur faute, sans doute; mais enfin ils ne peuvent obéir, car on ne peut obéir que par la grâce. Or, la foi n'est pas une simple conviction basée sur la raison ; c'est un assentiment positif, c'est une certitude claire, plus forte que toute antre certitude; elle s'établit dans l'esprit par la grâce de Dieu, et par la grâce seulement. Ou peut être con-
vaincu cl ne pas agir selon ses convictions; de mrrne, on peut être convaincu et ne pas croire selon ses convictions. On peut avouer que c'est là un argument contre soi-même, que l'on n'a rien à dire pour sa défense, qu'on est impardonnable, qu'on serait heureux de croire, et néanmoins on avoue qu'on ne le peut pas ; on ne sait pourquoi, mais on ne le peut pas; on persiste dans l'incrédulité, et l'on tourne le dos à Dieu et à son Eglise. La raison do ceux qui agissent ainsi est convaincue ; leurs doutes sont des doutes moraux provenant d'un défaut de leur volonté. En un mot, les arguments en faveur de la religion ne forcent personne à croire, pas plus que les raisonnements et les bons exemples ne contraignent à obéir. L'obéissance est la conséquence de la volonté d'obéir, et la foi est la conséquence de la volonté de croire; nous pouvons voir par nous-mêmes ce qui est bien , tant en matière de foi qu'en matière d'obéissance ; mais nous ne pouvons vouloir ce qui est juste sans la grâce de Dieu. Voilà la différence entre les autres exercices de la raison et les arguments en faveur de la vérité de la religion. Aucun acte de foi n'est nécessaire pour croire que deux et deux font quatre ; nous ne pouvons refuser notre assentiment à cette vérité ; mais il y a du mérite à croire que l'Eglise vient de Dieu, car, bien qu'il y ait des milliers de preuves à l'appui de ce fait, cependant on peut, sans encourir le reproche d'absurdité, contester l'exactitude de la conclusion. On peut regretter qu'elle ne soit pas plus claire; on peut suspendre son adhésion; on peut douter du fait si l'on vont,
mais il n^y a que la grâce qui puisse changer une mauvaise volonté en une bonne.
Vous voyez maintenant pourquoi un catholique n'ose pas, par prudence, faire attention aux objections qu'on élève contre sa foi : il ne craint pas qu'elles prouvent que l'Église ne vient pas de Dieu; mais il craint que Dieu ne le punisse par la perte de sa foi surnaturelle, s'il y prêtait l'oreille sans nécessité. Cela fait connaître une des causes de ce malheureux état d'esprit auquel j'ai déjà fait allusion , et dans lequel se trouvent ceux qui voudraient être catholiques, et qui ne le sont pas. Ils ont plaisanté avec la conviction; ils ont prêté l'oreille à des arguments opposés à ce qu'ils savaient être la vérité, et leur esprit a été frappé de mort; la foi a reculé devant eux, et leurs paroles, leurs actions, trahissent chaque jour davantage le jugement de Dieu qui les a visités. Us deviennent insouciants et indifférents, ou inquiets et malheureux, ou impatients de toute contradiction; ils demandent des conseils, et les rejettent quand on les leur donne; ils n'essaient pas de réfuter les arguments qu'on emploie pour les combattre; mais, se contentant de les repousser, ils s'obstinent à ne pas croire. Voilà leur position ; en deux mots, ils ne croient pas. Je ne sais ce qu'ils deviennent ensuite; peut-être restent-ils dans cet état d'anxiété et de désespoir, soupirant après l'Eglise et n'y entrant pas ; ne sachant ce qu'ils croient ni ce qu'ils ne croient pas, comme des aveugles ou des aliénés, privés de la vue du corps ou de celle de l'esprit, et incapables de se conduire par eux-mêmes. Ils se proposent souvent de revenir à la
vérité, et n'y reviennent jamais; ou bien, s'ils sont (l'un caractère ardent et résolu, ils se lancent à corps perdu dans l'incrédulité, sans croire moins qu'auparavant, puisqu'un début ils ne croyaient point ; mais ils s'aflermissent dans leurs erreurs, et aboutissent enfin à l'athéisme, si les circonstances leur en laissent la faculté. Telle est la fin de ceux qui, sous prétexte de rechercher et d'examiner la vérité, jouent avec leurs convictions.
Ce sont là quelques-uns des motifs pour lesquels l'Église catholique ne peut raisonnablement permettre à ses enfants de douter de la divinité et de la vérité de ses paroles. L'examen et l'étude des raisons de la foi ne sont pas le doute, et ce n'est pas douter que d'examiner la vérité des arguments dont on se sert pour l'attaquer, quand il y a de bonnes raisons de le faire: je veux parler d'un doute réel ou d'une réflexion inutile aux objections. L'Eglise condamne une pareille conduite, non-seulement pour les motifs que j'ai signalés plus haut, mais parce que, si elle agissait autrement, elle abdiquerait son caractère et ses devoirs. Comment l'Eglise, douée de la prérogative de l'infaillibilité, pourrait-elle permettre à ses enfants de douter de son droit? Ce serait une inconséquence de la part de celle qui est l'oracle infaillible de la vérité et la messagère des cieux, que d'admettre dans son scindes esprits rebelles à son autorité. Elle fait ce qu'avaient fait avant elle les apôtres dont elle est l'héritière. « Celui qui nous méprise, dit saint Paul, ne méprise pas l'homme, mais Dieu qui nous a donné aussi son Saint-Esprit. «
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El sailli Jean dit : « Nous sommes de Dieu; celui qui connaît Dieu nous écoute ; celui qui n'est pas de Dieu ne nous écoule pas; c'est à cela que nous connaissons l'esprit de vérité cl l'esprit de mensonge. » 11 y a dans l'Ancien Testament un trait remarquable qui nous fait voir combien le doute est déplacé chez ceux qui professent une religion, et quelle doit être la conduite de l'Église à leur égard. Lorsque Elie fut enlevé au ciel, Elisée fut le seul témoin de ce miracle ; et quand il retourna auprès des fils des prophètes, ceux-ci demandèrent ce qu'était devenu Elie, et voulurent aller le chercher. Bien qu'ils reconnussent Elisée pour son successeur, ils refusèrent cependant de croire à sa parole. Ayant frappé les eaux du Jourdain, elles s'étaient ouvertes, et il avait passé à travers le fleuve ; c'étaient là des raisons de croire, et, en conséquence, quand « à Jéricho les fils des prophètes, qui étaient vis-à-vis, l'eurent vu, ils dirent : L'esprit d'Elie s'est reposé sur Elisée ; ils vinrent au-devant de lui et se prosternèrent devant lui. » Que pouvaient-ils exiger de plus? Ils con . fessaient qu'Elisée avait l'esprit de son illustre maître, et, en confessant cela, ils reconnaissaient implicitement que ce maître avait été enlevé ; eh bien ! malgré cela, ils font, par faiblesse de jugement, une demande qui trahit le doute : « Voici maintenant avec vos serviteurs cinquante hommes puissants ; nous vous prions qu'ils s'en aillent chercher votre maître, de peur que l'esprit de l'Eternel ne l'ait enlevé et ne l'ait jeté sur quelque montagne ou dans quelque vallt^e. » Ils demandaient à poursuivre leurs doutes jusqu'au bout, et
à faire des recherches; Elisée le leur permit-il? 11 savait très-bien que les recherches aboutiraient, comme elles aboutirent en effet, à la confirmation de la vérité; mais c'était un mauvais esprit qui les inspirait, et Elisée n'approuva pas leur conduite. 11 dut trouver ce» hommes religieux bien inconséquents, car ils doutaient de la véracité de celui qu'ils venaient de reconnaître comme prophète; que dis- je? ils doutaient même de son autorité, car ils semblaient croire qu'Elie était encore parmi eux. Aussi refusa-t-il de les satisfaire; il leur dit : « N'y envoyez point. » Le monde prétendrait que c'était étouffer la vérité, que c'était obliger ces gens à croire, bon gré ou mal gré, ce qu'on leur annonçait sans fournir aucune preuve ; que c'était les empêcher de se convaincre par eux-mêmes de l'exactitude du rapport qu'on leur faisait; mais Elisée n'eût pu agir autrement sans manquer à sa divine mission, et sans donner sa sanction à leur péché. Je sais bien qu'ils « le pressèrent tant, qu'il consentit à les laisser faire, et qu'il leur dit enfin : Envoyez-y ; » mais c'était un consentement de pure complaisance, un consentement forcé, pareil h celui que le Dieu tout-puissant accorda aux prières de Balaam. Quand Balaam désira aller avec les anciens de Moab, Dieu lui dit : « Vous n'irez pas avec eux ; » mais Balaam ayant réitéré sa demande. Dieu lui répondit : « Levez-vous et allez avec eux. » Puis l'écrivain sacré ajoute : « Balaam alla avec eux et Dieu en fut irrité.» Dans l'histoire d'Elisée, les mêmes circonstances se présentent; le prophète répond : « Envoyez-y ; ils envoyèrent alors cinquante
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hommes, qui cherchèrent trois jours; mais ils ne le trouvèrent pas; » et, bien que ces recherches démontrassent qu'Elie était ailleurs, Elisée ne les approuva point, même après qu'elles furent finies. « 11 leur observa : Ne vous avais-je pas dit de n'y point aller? » C'est ainsi que l'Eglise interdit toute recherche indiscrète à ceux qui reconnaissent son autorité ; mais s'ils veulent se livrer à ces recherches, elle ne peut les en empêcher ; seulement, en s'y livrant, ils commettent un péché.
Je pense que maintenant vous comprenez , mes frères, pourquoi l'examen précède la foi et ne la suit pas. Vous avez examiné avant d'entrer dans le sein de l'Eglise ; vous vous êtes déclarés satisfaits, et Dieu vous a récompensés par le don de la foi ; si vous vous livriez à de nouvelles recherches, vous nous autoriseriez à croire que vous avez perdu cette foi , car l'examen et la foi sont deux choses essentiellement incompatibles. J'ajoute que l'Église catholique est la seule puissance qui ait le droit d'exiger votre foi et de vous défendre tout examen ultérieur, par la seule raison qu'aucune autre Eglise ne se donne pour infaillible, abstraction faite de la preuve de cette prétention. C'est là un vice qui frappe tout d'abord, et qui rend les autres Églises incapables d'entrer en lutte avec l'Église de Dieu. Les autres religions, au lieu de vous demander votre foi, vous invitent à examiner leurs dogmes et à douter de leur vérité; elles protestent qu'elles ne sont que des associations volontaires, et qu'elles seraient fâchées d'être considérées autrement ; elles vous supplient de
ne voir, dans leurs prédicateurs et leurs missionnaires , que de faibles mortels et de pauvres pécheurs ; elles vous invitent à apporter la Bible à leurs sermons, afin déjuger par vous-mênics si leur doctrine est d'accord avec l'Écriture. Je sais qu'il y a dans la religion ofliciellc de ce pays des ministres qui interdissent le libre examen ; mais je demanderai s'ils osent soutenir que leur Eglise , comme ils l'appellent , est infaillible? S'ils ne la regardent pas comme telle , et vous savez que non, comment peuvent-ils condamner le libre examen ou exiger que les membres de cette Église aient foi en elle ? La foi , dans ce cas, n'est pas une foi véritable, mais de l'obstination. Aussi, ils n'exigent pas tant de confiance de la part de leurs adhérents ; ils disent : « ^'examinez pas ; )>v mais ils ne peuvent dire : a Croyez; » car en qui les adhérents de ce culte auraient-ils foi? De ({ui individuellement ou de quelle autorité collective peuvent-ils dire : « Il est ou ils sont doués d'infaillibilité et ne peuvent nous égarer ?» Et lorsqu'on les presse de s'expliquer , ils donnent pour motif de leur persévérance dans leurs erreurs, l'attachement qu'ils portent à leur Église, mais jamais la foi qu'ils ont en elle, ce qui est trèsdifférent; car l'attachement qu'on a pour la religion dans laquelle on est né, peut se justifier par une foule de raisons. On peut alléguer qu'elle renferme encore des restes nombreux des doctrines catholiques; on peut alléguer ses formes établies, la beauté et Télégance de sa liturgie , sa littérature , la piété de ges membres, ses rapports avec l'histoire nationale , son
caractère domestique , les charmes que présentent les tonctions de son ministère à la campagne , le souvenir des années écoulées , l'exemple des supérieurs et des amis ; ce sont là autant de liens qui attachent au culte national. Mais autre chose est l'attachement, autre chose est la confiance ; obéir n'est pas la même chose que croire et avoir confiance, et je suis convaincu qu'il n'est pas un seul homme réfléchi et instruit qui croie ou qui ait quelque confiance en la parole de cette Église. Pour moi, je n'en ai jamais rencontré un seul, et je ne crois pas qu'une telle personne existe et avoue qu'elle a cette confiance. Les partisans de cette Eglise croiraient certainement , s'ils le pouvaient; mais leur plus haut degré de confiance est accompagné de soupçons. Us obéissent, ils gardent le silence devant leurs supérieurs , mais ils n'ont pas la prétention de croire. Évidemment, si la foi est nécessaire pour le salut, l'Église catholique est la seule religion qui nous oflFre le moyen de l'exercer.
Peut-être, mes frères, que ceux d'entre vous qui ne sont pas catholiques , me feront observer que si , en entrant dans l'Eglise , on se délivre de tous les doutes, il faut au moins s'assurer, avant d'y entrer, que cette Église vient de Dieu. Vous avez raison, mes frères , on ne doit entrer dans l'Église qu'avec la ferme résohition de la croire sur parole dans toutes les questions de doctrine et de morale, et cela en se fondant sur la raison qu'elle vient directement du Dieu de vérité. Il est essentiel de bien se pénétrer de cette maxime , de bien faire son compte et de bien sonder ses forces.
Ceux qui ne viendraient pas dans cette disposition d'esprit , feraient mieux de rester où ils sont ; qu'on soit grand ou petit , savant ou ignorant , quand on entre dans le sein de l'Eglise, c'est pour s'instruire. Quand on admet ce premier point, on ne saurait tarder à accepter les autres , et on ne peut faire fausse route ni manquer son but; mais , quand on se trouve dans des dispositions différentes , il vaut mieux attendre encore quelque temps et remettre la chose à un moment plus favorable. Si vous entrez dans l'Eglise , c'est pour vous instruire ; vous y entrez , non pour lui apporter le tribut de vos lumières , mais pour devenir son disciple et pour l'être toujours; vous y entrez, afin, de partager ses bienfaits et de ne jamais la quitter. Gardez-vous d'y entrer seulement par curiosité et pour faire un essai; gardez-vous d'y entrer comme vous entreriez vous asseoir dans une chapelle de dissidents, ou conmie vous iriez entendre un discours; mais entrez-y comme vous entreriez chez vous , conmie vous iriez à l'école de votre âme, à la mère des saints, au vestibule du ciel. Chassez loin de vous toute inquiétude à l'égard de la durée de votre foi , après que vous serez entrés dans l'Église. De pareils soupçons sont des suggestions de Satan, destinées à empêcher votre salut. Celui qui a commencé une bonne œuvre en vous, l'achèvera; celui qui vous a choisis ne vous abandonnera pas; mettez votre cause entre ses mains , ayez couliance en lui, et vous persévérerez sans nul doute. Quelle entreprise mènerait-on à bonne fin , si on la commençait avec défiance et avec crainte? Quand on
veut tout faire à la fois, on ne vient à bout de rien ; mais un ouvrage bien commencé est à moitié fini. Ce n'est pas en cachant le talent que Dieu vous a confié , que vous mériterez les éloges de votre Seigneur au jour où vous réglerez vos comptes avec lui. Non, en vous conduisant de l'erreur à la vérité, il accomplit la chose la plus difficile (s'il y a rien de difficile pour lui), et sans aucun doute il vous préservera de retomber dans l'erreur. Prenez l'exemple de ceux qui vous ont précédés dans la même voie ; ils craignaient, eux aussi, que leur foi ne vînt à faillir avant qu'ils ne fissent le dernier pas, et cependant leurs craintes cessèrent quand ils l'eurent fait. Avant d'avoir reçu la grâce de la foi, ils craignaient de la perdre ; après l'avoir reçue , ils étaient parfaitement tranquilles et rassurés ,' et s'ils avaient encore quelques appréhensions , elles ne portaient que sur la faiblesse naturelle à l'homme.
Que votre raison soit bien convaincue que l'Église catholique est un maître qui vous est envoyé par Dieu même, et cela suffit. Je ne vous engage pas à entrer dans son sein avant d'être convaincus de cette vérité. Si vous n'êtes convaincus qu'à demi , priez Dieu de vous donner une conviction entière, et attendez qu'elle vienne. Il est bon sans doute de se presser d'entrer; mais il vaut mieux ajourner cet acte que de le faire négligemment, car souvent, comme dit le proverbe, en se hâtant trop on recule. Seulement ayez soin de vous assurer que le retard que vous apportez à l'œuvre de votre salut est indépendant de votre volonté. Dieu nous traite de bien des manières différentes : aux uns
la conviction arrive lentement et par degrés, aux autres elle vient tout d'un coup et comme un trait de lumière ; chez les uns , elle est le résultat de longues réflexions et de nombreuses recherches; à d'autres elle vient soudainement et sans effort. Il y en a qui sont convaincus en un moment, comme dans l'exemple cité par saint Paul en parlant de l'exposition de la doctrine : « Si tous prophétisent, dit-il, et qu'un inlidèle ou un ignorant entre dans votre assemblée, tous le convainquent , tous le jugent. Les secrets de son cœur sont découverts , et , se prosternant sur son visage , il adorera Dieu et dira que Dieu est véritablement parmi vous. » On voit des exemples analogues de nos jours. Certaines personnes sont converties la première fois qu'elles mettent les pieds dans une église catholique ; d'autres le sont par la lecture d'un livre ; d'autres, par la connaissance d'une seule de ses doctrines. Elles sentent le poids de leurs péchés , et comprennent que la religion, qui a le pouvoir de les leur pardonner, doit venir de Dieu. Les uns sont touchés de la beauté, de la sainteté, je dirais presque du parfum de la religion catholique. D'autres ont besoin d'un guide , au milieu de la confusion des croyances , et la doctrine de l'Église sur la foi, cette doctrine qui paraît si difficile à certains esprits, est la source de leur conversion. D'autres enfin, entendant les arguments des ennemis de l'Eglise , les étudient , les examinent, et leur conviction est le résultat de cet examen. Devant les tribunaux, on voit souvent l'innocence d'un accusé démontrée dès le premier interrogatoire ; d'autres fois,
elle ne ressort qu'après d'attentives recherches. On voit des accusés contre lesquels ne s'élève aucune charge grave, et dont la conduite a toujours été irréprochable, tandis qu'il y en a d'autres contre qui s'élèvent à la première vue de fortes présomptions. Ainsi, la sainte Église se présente sous des aspects très-divers aux différents esprits placés hors de son sein qui la contemplent. Dieu ne les traite pas de la même manière ; mais, s'ils restent fidèles à la lumière qu'il leur accorde, il les conduira enfin, chacun en son temps, mais à des époques différentes, selon les individus, à un état d'esprit identique, à cet étal bien défini, et qui se reconnaît à des signes certains, que nous appelons conviction. Ils ne douteront plus de l'origine divine de l'Église, quelles que soient les difficultés que présente le dogme ; ils ne seront peut-être pas capables de réfuter telle ou telle objection, mais ils n'en seront pas moins convaincus.
Un fait qu'on ne devrait jamais perdre de vue, c'est que la conviction est un état d'esprit bien distinct et bien au-dessus des raisonnements dont il est le résultat; car il ne varie pas selon leur force et leur nombre. Les raisonnements mènent à une conclusion, et plus ils sont forts, plus la conclusion est claire; mais la conviction résultant d'une conclusion passablement claire, peut être aussi profonde que celle résultant d'une conclusion plus claire encore. Cinq ou six raisons peuvent suffire pour convaincre une âme; une de plus ne la convaincra pas davantage. Ainsi, en ce qui regarde l'Église catholique, les hommes arrivent à la convie-
tien par des moyens souvent très-différents; ce qui convainc l'un ne convainc pas l'autre ; mais c'est là quelque chose d'accidentel; un peu plus tôt, un peu plus tard, le moment de la conviction vient toujours, et, quand il est venu, on n'a pas besoin d'autres arguments, on ne tient pas à les connaître, quoiqu'ils existent. Quand la conviction est venue, on refuse d'entendre de nouvelles preuves, on déclare qu'on en a suffisamment; on ne cherche pas à lire ni à méditer davantage : l'esprit est satisfait. Alors c'est un devoir d'entrer immédiatement dans le sein de l'Eglise. On ne doit pas hésiter un seul instant; on a été lent à prendre un parti, on doit être prompt à l'exécuter. Voilà ce qui rend les catholiques si inquiets à l'égard des âmes disposées à se convertir. Ils ne désirent pas qu'elles se hâtent ; mais, connaissant à quelles tentations le malin esprit nous expose, ils sont dans une tendre inquiétude à l'égard de ces âmes arrivées à la conviction, de peur qu'elles ne laissent échapper le moment opportun et qu'elles ne perdent leurs chances de conversion. Une fois l'occasion favorable échappée, on peut ne la retrouver jamais ; car Dieu ne nous a pas tous choisis pour le salut. C'est un don rare que d'être catholique ; Dieu peut ne nous l'offrir qu'une seule fois dans le cours de notre vie ; malheur à nous si nous ne saisissons pas le « moment favorable » et si nous ne connaissons pas « en nos jours les choses qui appartiennent à notre paix ! » Que dirons-nous si la mort nous surprend, par suite de notre négligence volontaire, avant que nous soyons convertis?
« La Sagesse enseigne au dehors, elle fait entendre sa voix dans les places publiques, elle dit : 0 enfants, jusqu'à quand aimerez-vous l'enfance? Jusqu'à quand les insensés désireront-ils ce qui leur est pernicieux, et les imprudents haïront-ils la science? Convertissezvous par les remontrances que je vous fais. Je vais répandre sur vous mon esprit, et je vous ferai entendre mes paroles. Parce que je vous ai appelés et que vous n'avez point voulu m'écouter; que j'ai tendu ma main et qu'il ne s'est trouvé personne qui m'ait regardée; que vous avez méprisé tous mes conseils, et que vous avez négligé mes réprimandes, je rirai aussi à votre mort, et je vous insulterai, lorsque ce que vous craignez vous sera arrivé. Lorsque le malheur viendra tout à coup et que la mort fondra sur vous comme une tempête, lorsque vous vous trouverez surpris par l'affliction et par les maux les plus pressants, alors ils m'invoqueront, et je né les écouterai point; ils se lèveront dès le matin, et ils ne me trouveront point, parce qu'ils ont haï la discipline; qu'ils n'ont point embrassé la crainte du Seigneur; qu'ils ne se sont point soumis à mes conseils ; qu'ils n'ont eu que du mépris pour toutes mes remontrances. Ainsi ils mangeront le fruit de leur voie, et ils seront rassasiés de leurs conseils, y*
Oh ! malheur à ceux d'entre nous qui seront de ce nombre ! Quelle pensée terrible pour toute l'éternité ! quel remords cruel et perçant ! « J'ai été appelé, » nous dirons-nous, «j'aurais pu répondre, et je ne l'ai pas fait. » Quel bonheur, au contraire, si, en repor-
tant nos regards sur le temps de nos épreuves, sur le temps où nos amis nous suppliaient, où nos ennemis nous insultaient, nous pouvons dire : J'aurais été perdu, si je n'avais pas suivi mon chemin, si j'avais reculé quand Jésus-Christ m'a appelé! Oh! quelle confusion d'esprit, quelle absence de foi et d'opinion, quel vide de cœur, quel froid scepticisme, quel désespoir, quels gages certains d'une éternité de ténèbres à venir, auraient été mon partage, si j'avais hésité à le suivre ! J'ai perdu mes amis, j'ai perdu les plaisirs du monde, mais je l'ai gagné. Lui qui me donne au centuple, en sa personne, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, des terres; j'ai perdu les biens périssables, j'ai gagné les biens infinis ; j'ai perdu le temps, mais j'ai gagné l'éternité. «0 mon Seigneur, mon Dieu ! je suis votre serviteur et le fils de voire servante ; vous avez rompu mes chaînes. Je vous ofi'rirai le sacrifice de louanges et j'invoquerai le nom du Seigneur. »
Plusieurs d'entre yous, mes frères, trouveront que voici une époque et un lieu étrangement choisis pour commencer l'œuvre qu'avec la grâce de Dieu, nous entreprenons en ce jour. Et, en effet, comment pouvons-nous espérer accomplir une œuvre digne du Seigneur dans cette ville immense, au milieu d'une population si nombreuse que ceux qui la composent sont comme étrangers entre eux, et ne peuvent exercer aucun ascendant les uns sur les autres ; population qui, pareille à l'Océan, reste inaccessible à toute pression extérieure ? Que faire au milieu d'une agrégation de personnes qui ne permet ni changement ni réforme d'aucune sorte, parce qu'il n'y a ni ordre interne, ni rapports, ni dépendance mutuelle entre ses parties?
1 Ce discours a été prononcé en substance à l'ouverture de l'Oratoire de Londres^
Quelles modifications introduire au sein d'une population où personne ne connaît son plus proche voisin, où plusieurs mondes se meuvent simultanément ou isolément, accomplissant leurs révolutions d'une manière indépendante ? Comment, au milieu de cette population et dans une telle ville, pourrons-nous, aussi peu nombreux que nous le sommes, faire quelque œuvre digne du Seigneur qui nous a appelés et du but auquel nous avons consacré notre existence? « Criez à haute voix, ne craignez pas, » dit le Prophète; et il a raison de parler ainsi, car il ne faut pas craindre de crier. Quel cri serait assez fort, si ce n'est le son de la trompette, pour dominer le bruit continuel produit par l'agitation et le travail de cette foule, pour se faire entendre à travers ce rempart impénétrable de maisons, d'édifices entassés les uns sur les autres, et dont ceuxlà seuls qui les habitent connaissent les entrées et les issues? Les insensés sont seuls capables de tenter l'impossible ; restez à votre place, et vous serez respectés ; faites paître vos brebis dans le désert, et vous serez entendus d'elles; bâtissez sur d'anciens fondements, et votre édifice sera solide ; mais n'entreprenez rien de nouveau ; ne faites aucune expérience ; ne tentez pas les forces de votre mère en augmentant sa responsabilité, de peur de déshonorer sa vieillesse, et de rendre ridicule aux yeux du peuple celle qui a porté plusieurs enfants, mais que l'âge a rendue faible et infirme.
J'ai dit que vous trouveriez peut-être étrange l'époque choisie pour venir au milieu de vous. Dans ce
nioment, nous direz-voiis, quand vous ne reposez plu.s comme autrefois sur un centre immobile, que vous n'êtes plus ce que vous avez été ; quand votre vie est en danger, votre avenir mis en jeu, votre maître en exil, reportez vos regards sur vous-mêmes, et vous aurez assez à faire. Regardez le rocher d'où vous avez été détachés, la carrière d'où vous avez tirés I Où est Pierre maintenant ? Ce n'est plus que magni nominh utnbra, selon l'expression de l'auteur païen ; vous défendez une cause ancienne, qui fut vraie et divine en son temps, mais qui appartient au passé; oui, elle a été vraie et divine autant qu'une cause peut l'être; mais elle est fausse aujourd'hui ; elle est terrestre, parce qu'elle est dégénérée, parce qu'elle chancelle sous le poids de dix-huit siècles d'existence, parce qu'elle marche vers sa ruine ! Chez les Anglais, personne ne l'ignore, le succès justifie les principes ; a leurs yeux, c'est la lorce qui fait le droit. Vous connaissez la règle de nos actions : nous élevons les hommes et les abaissons ; nous les estimons ou les méprisons, selon qu'ils réussissent ou qu'ils échouent. D'après ce système, le faible a toujours tort ; la puissance seule a raison. La fortune, le génie, la gloire, la science, sont des puissances, et c'est pourquoi nous vénérons la fortune, le génie, la gloire et la science. Nos compatriotes nous disent : Nous savons ce que sont le génie et la fortune, mais nous ne vous connaissons pas : qui êles-vous ? qu'avons-nous besoin de vous, revenants d'un monde qui n'est plus, types d'une organisation antérieure ?
Il est vrai que ce lieu et ce moment sont étranges pour commencer notre œuvre. C'est un endroit étrangement choisi que cette capitale pour y dresser les tabernacles des saints et des anges; je n'ajouterai pas que c'est un lieu bien peu digne de vous, ma mère Marie, car aucune partie de l'héritage catholique ne vous est étrangère, et vous êtes présente partout où l'Église se trouve : Porta mânes et Stella maris ; vous êtes l'objet constant de la dévotion de l'Eglise ; vous êtes la patronne de tous ses enfants ; ce lieu ne vous est pas inconnu, mais il est étranger à mon saint patron et maître, Philippe de Néri. Oui, mon cher Père, ce lieu vous est étranger ; vous aurez de la peine à passer des tranquilles et brillantes villes du Midi sur cette scène impie, bruyante, industrieuse, égoïste , aventureuse ; vous aurez de la peine à vous accoutumer à traverser, avec votre longue soutane noire et votre collet blanc, ces rues • encombrées d'une foule active, vous qui étiez habitué à vous promener d'un pas mesuré sur les routes ouvertes et dans les lieux retirés de la grande ville où Dieu féconda autrefois vos jeunes méditations, et ou, par son inspiration, vous iixâtes votre séjour. Oui, notre entreprise doit paraître singulière aux yeux du monde ; mais elle ne l'est point aux yeux de la Fiancée de l'Agneau, dont les premiers présents , l'existence même , et les prérogatives essentielles paraissent, à l'orgueil et à l'incrédulité des hommes, encore plus étranges que toutes les circonstances de lieu et de conduite qui s'y rattachent. Ces choses ne sont pas nouvelles pour elle, car elle
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est descendue sur la terre, dans Torigine, sous la forme d'un pauvre pèlerin, et son empire sur les âmes est une conquête continuelle.
C'est dans des circonstances analogues à celles où nous sommes que le prince des apôtres, le premier pape, s'avança, sous la conduite de Dieu, vers la cité païenne où il devait fixer son siège. Il se dirigeait avec peine le long de la grande route qui le conduisait directement à la capitale du monde. Il se trouva enfin en contact avec la foule d'étrangers et d'indigènes, de travailleurs et d'oisifs qui remplissait ses faubourgs. Il franchit ses portes magnifiques ; il erra au milieu des palais et des temples entourés de colonnes ; il rencontra des processions de prêtres païens, faites en l'honneur de leurs idoles ; il vit les dames patriciennes dans leurs litières portées par des esclaves ; il rencontra ces légions sévères qui avaient frappé comme (( des marteaux de fer » sur la terre entière ; il aperçut l'homme politique inquiet , avec son agent d'affaires à ses côtés pour l'aider à briguer la popularité ; il vit les avocats revenir du barreau, entourés d'auditeurs enthousiastes et de clients reconnaissants. Il vit partout autour de lui les marques d'une puissance colossale, les monuments d'une religion établie depuis des siècles, les merveilles d'une civilisation aussi ancienne que le monde. Et qu'était Pierre, si ce n'est un pauvre étranger, faible et avancé en âge, ne différant en rien de la foule des hommes ordinaires? C'était un Egyptien, ou un Chaldéen, ou peut-être un Juif, un homme originaire d'une nation quelconque de l'Orient,
suivant l'appréciation des passants , qui le jugeaient d'après leur connaissance des races humaines, et qui le regardaient du même œil que nous regardons aujourd'hui un Hindou ou une Bohémienne que nous trouvons sur notre chemin, sans avoir la moindre pensée qu'il était l'homme qui devait fonder dans cette ville la souveraineté religieuse, destinée à renverser cette civilisation païenne, et à la remplacer par une civilisation éternelle !
C'est dans des circonstances analogues à celles où nous sommes que le grand docteur saint Grégoire de Nazianze, qui était, lui aussi, un vieillard timide, ami de la solitude et des livres, novice aux choses dumoude, parut dans la ville arienne de Constantinople , et, malgré les injures d'une populace fanatique et d'un clergé hérétique, il osa prêcher la vérité et parvint à vaincre l'Arianisme, à son grand étonnement, à la gloire de cette grâce qui se montre si forte dans les faibles, et dont le triomphe n'est jamais mieux assuré que lorsqu'elle est méprisée !
Dans des circonstances analogues, un autre saint Grégoire, le premier pape de ce nom, lorsque la société était en complète dissolution, que les Barbares occupaient la terre, que des hordes entières, encore plus sauvages, faisaient irruption, que la peste, la famine, l'hérésie étendaient leurs ravages sur toute la terre ; un autre saint Grégoire, dis-je, vieux, infirme, souffrant, ayant pour trône pontifical son lit de douleur, gouverne, règle, consolide l'Eglise, au milieu des malheurs qui, selon lui, présageaient la fin du monde.
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Ce grand pape convertit les Ariens en Espagne, les Donatistes en Afrique ; il étouffe une troisième hérésie en Egypte et une quatrième dans les Gaules, abaisse l'orgueil de rOrient, réconcilie les Goths avec l'Eglise, fait rentrer nos ancêtres païens dans le giron de l'Église, et, après avoir ainsi affermi et agrandi la puissance de l'Église, il en complète l'organisation et en embellit la liturgie.
C'est encore dans des circonstances analogues que les six pères jésuites, Ignace et ses compagnons, firent leurs vœux dans la petite église de Montmartre; puis, attirant d'autres frères par la force sympathique de leur zèle et par l'éloquence de la sainteté , ils se rendirent tranquillement et sans bruit aux Indes orientales et en Amérique, et, tandis qu'à l'étranger ils faisaient entrer des nations entières dans le sein de l'Eglise catholique, ils ranimèrent les populations catholiques de l'Europe, au moment même oii le monde se réjouissait de la chute de l'Eglise , et où les hommes « rendus joyeux, se faisaient des présents entre eux, « parce qu'ils croyaient morts les prophètes qui tourïnentaient « les habitants de la terre. r>
Ainsi, ce n'est pas la première fois, dans des temps de confusion et d'anxiété, quand les crimes abondent, quand l'ennemi est à ses portes, que l'Eglise voit ses enfants, loin de se décourager, puiser de nouvelles forces dans le danger commun, et aller à sa rencontre comme des hommes robustes qui accueillent avec joie les occasions de prouver leur force. Cela n'est pas étonnant; car, ainsi que je viens de le dire , ce n'est pas la pre-
mière fois que les enfants de l'Eglise se trouvent exposés à de pareilles épreuves , et qu'ils défendent leur mère persécutée avec autant de zèle que dans les beaux jours de sa prospérité. L'ancienne Rome, dans ses plus grands désastres , faisait sortir par une porte des légions chargées d'une expédition lointaine, pendant que les Carthaginois vainqueurs attaquaient la porte opposée. On peut dire de nous, catholiques, ce qu'on a dit de nos propres compatriotes : nous ne savons jamais quand nous sommes battus. Nous avançons lorsque, d'après les lois de la stratégie, nous devrions reculer ; nous ne rêvons que conquêtes et triomphes , et nous prenons nos défaites (selon le monde ) pour des victoires. Nous avons pour nous des gages de succès dans les souvenirs du passé ; nous lisons sur nos drapeaux les noms de bien des champs de bataille et de gloire ; nous sommes forts de la force de nos pères , et nous comptons suivre, dans la mesure de nos humbles facultés, l'exemple des saints qui nous ont précédés. Il n'y a rien de grand ni d'étonnant en nous à penser ainsi ; les saints seuls accomplissent des exploits et sortent vainqueurs des grandes luttes ; mais cela n'empêche pas que les serviteurs ordinaires de l'Éghse ne cherchent aussi à tenter la fortune. Nous n'avons pas besoin d'héroïsme pour passer par les épreuves qui nous sont préparées, car, mes frères, nous sommes catholiques. Nous avons une expérience qui date de dix-huit siècles. Le grand philosophe de l'antiquité nous apprend que l'expérience est une espèce de courage , non pas , à la vérité, de l'espèce la plus élevée , mais assez fort ce-
pendant pour affronter le péril qui nous menace et pour le maîtriser. Ce n'est pas une défaite , ce ne sont pas deux ou trois ou douze défaites , si nous devons les essuyer, qui renverseront la majesté du nom catholique. Nous voulons précisément attaquer la génération présente sur le terrain de sa prédilection et faire de l'audace de notre entreprise la preuve même de la divinité de notre mission. Nous sommes confiants, zélés, inflexibles, parce que nous sommes les héritiers de saint Pierre, de saint Grégoire de Nazianze , du pape saint Grégoire et de tous les autres saints et fidèles qui , par leurs paroles , leurs actes, leurs prières , ont en leur temps favorisé la cause de l'Eglise. Nous jouissons de leurs mérites et de leur intercession , et nous'parlons par leur bouche. C'est pour cela que nous pouvons faire sans héroïsme ce que d'autres ne pourraient faire que par ce moyen. Il y aurait de l'héroïsme à d'autres de se charger de notre tâche. Si les Juifs cherchaient à convertir cette vaste population aux rites de la Loi ; si les unitairiens essayaient de convertir les catholiques ; si la Société des Amis (les Quakers) entreprenait de convertir la nation française , ce serait de leur part de l'héroïsme; non pas un véritable héroïsme religieux , mais ce serait quelque chose d'extraordinaire et d'étonnant. Cette idée paraîtrait singulière, étrange, originale; ce serait tenter une grande entreprise bien à l'aventure. Mais il n'y a rien de particulier, rien de personnellement magnanime dans les efforts d'un catholique qui , s'inquiétant peu du monde , commence à lui prêcher, quoiqu'il lui tourne le dos. Les cathoH-
ques connaissent la nature et les habitudes du monde, et ils agissent de même depuis un temps immémorial ; ils ne font qu'agir conformément à leur vocation j ils ne seraient pas catholiques s'ils agissaient autrement. Ils savent sur quel navire ils sont montés : c'est la barque de Pierre. Le plus grand des Romains se trouvant sur l'Adriatique au milieu d'une tempête, dit au pilote épouvanté : Cœsarem vehis et fortunam Cœsaris. « Tu portes César et sa fortune. » Ce que César disait présomptueusement , nous, mes chers frères, nous pouvons le dire avec foi de cette barque où Jésus-Christ s'est assis et d'où il a prêché. Nous ne l'avons pas choisie pour avoir peur ; nous n'y sommes pas entrés pour l'abandonner; non, nous y sommes entrés avec la ferme résolution de traverser cette mer de péché et d'incrédulité , qui engloutirait tout autre navire. Nous avons d'abord commencé notre œuvre en prenant Pierre pour notre guide, le jour même de la fête de sa Chaire et devant la châsse qui contient ses reliques. Donc, si quelqu'un s'étonne de nous voir choisir ce lieu et ce temps pour nos travaux apostoliques, qu'il sache que nous sommes de ceux qui mesurent le présent sur le passé, et qui pèsent le monde en prenant loin de lui leur point d'appui. Nous agissons selon notre nom ; les catholiques sont chez eux, en tout temps, en tous lieux, dans toutes les situations de la société , dans toutes les classes de la conjmunauté, à tous les degrés de la civilisation. Quel que soit l'état où se trouve le monde, un prêtre catho-
PERSPECTIVjg DU MISSIONNAIRE. 295
lique a toujours à faire; il a toujours une ample moisson à recueillir.
S'il en était autrement, si nous perdions confiance dans les mauvais jours, dans les pays qui nous sont hostiles, nous abandonnerions une note essentielle de l'Eglise. Elle est catholique, c'est-à-dire universelle, parce qu'elle apporte des remèdes universels à des maux universels. Le mal, c'est le péché; or, tous les hommes ayant péché, tous ont besoin de se régénérer en Jésus-Christ ; cette régénération doit être prêchéc et accordée à tous. Si donc , un prédicateur et dispensateur est envoyé de Dieu, ce messager doit parler, non pas à une seule âme, mais se mettre à la portée de toutes ; il doit avoir une mission pour tous les descendants d'Adam, et chacun d'eux doit pouvoir le reconnaître. Je ne prétends pas dire qu'il doive convaincre tous ses auditeurs, les convertir tous ; cela n'est pas possible, parce que cela dépend de la volonté de chacun en particulier ; mais il doit prouver sa puissance, en convertissant des individus de tous les rangs, de tous les âges, de tous les caractères, dans des temps et des lieux différents. Si le péché est un mal partiel, que le remède en soit partiel; mais si, au lieu d'être local ou accidentel, il est universel, le remède doit être universel. Toute religion locale est d'institution humaine; elle ne saurait venir de Dieu. Cependant une religion divine peut commencer dans un lieu ; elle peut y rester même durant des siècles, pourvu qu'intérieurement elle se développe et mûrisse, et déclare, en attendant, qu'elle n'a pas encore atteint sa perfection. U peut y
avoir, dans les conseils de Dieu, des raisons pour que la révélation de sa volonté aux hommes ne dût être élaborée et ne se complétât que graduellement, sous la forme élémentaire du judaïsme; mais ce développement, quoique lent, était continu pendant la période juive, et les prophètes annonçaient, prédisaient le jour où le judaïsme se répandrait par toute la terre. Le judaïsme fut local d'abord, parce qu'il était imparfait ; mais quand il fut parvenu à sa maturité intérieure, il se répandit au dehors ; il devint universel et prit le nom de catholicisme.
Si vous regardez, mes frères, les formes des religions répandues dans le monde, vous trouverez qu'il y en a une, et rien qu'une, qui porte avec elle cette preuve de sa divine origine. La religion catholique a traversé toutes les révolutions de la société humaine ; elle traversera également les révolutions à venir. Elle a passé par le cycle entier des changements qu'ont subis les mœurs et les lois, et elle n'a point varié, pour montrer qu'elle est indépendante de toutes les institutions humaines. Elle a subi l'épreuve de l'Orient et de l'Occident, des monarchies et des démocraties, de la paix et de la guerre, de la tyrannie féodale et de la tyrannie impériale, des époques de ténèbres et de celles de lumières, des temps de barbarie et des temps de civilisation, des peuples libres et des peuples esclaves, des nations et des cités, des centres industriels et des villes de commerce, des nations anciennes et des peuples nouveaux, des métropoles et des colonies. Elle est née à l'époque la plus heureuse que l'humanité ait peut-
être connue. Durant deux ou trois cents ans, elle a eu à lutter contre l'autorité des lois, les cultes officiels, la force des armes, contre un empire solidement établi, contre des populations contentes et heureuses. Et cet espace de temps suffit à cette société naissante, pauvre, faible, méprisée, pour renverser son puissant oppresseur, malgré tous les efforts qu'il fît et qu'il renouvela sans cesse pour se débarrasser d'une ennemie si méprisable. Malgré les calomnies, les soulèvements populaires, les persécutions, les tortures, les maîtres du monde furent forcés, pour conserver leur pouvoir, d'en venir à un accommodement avec un corps dont l'Église actuelle est l'héritière, corps qu'elle continue et qu'elle représente, dont elle a recueilli le nom, les doctrines, les principes, les sentiments. Les maîtres du monde furent obligés de s'humilier devant l'Eglise, d'entrer dans son sein, de l'exalter et d'abaisser ses ennemis. Elle triompha enfin, et son triomphe fut le plus beau qu'on ait jamais vu. Mais ce n'était pas tout, car à peine sa victoire était-elle assurée ou sur le point de l'être, que tout s'écroula : l'empire romain qu'elle venait de conquérir, au prix de tant de sang et de patience, fut réduit à néant. 11 fut dissous et tomba on poussière, et elle fut assaillie, au Nord et à l'Orient, par des millions de sauvages sans religion, sans conscience, et même sans pitié. Elle fut obligée de recommencer. Les irruptions des Barbares durent plusieurs siècles ; comme le flot suit le flot, une horde suivait l'autre, et toutes venaient heurter les fondements de l'Eglise. Ils semblaient se multiplier comme les
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troupes que le roi d'Israël envoya contre le prophète, et de inêiue qu'il fit descendre du ciel le feu qui les dévorait à mesure qu'ils arrivaient, ainsi, avec une pareille rapidité, mais avec la suavité qui lui est propre, la sainte Eglise, brûlant de zèle et d'amour, a dévoré ses innombrables ennemis, les uns après les autres, avec la flamme que son Seigneur avait allumée, a amassant des charbons ardents sur leurs têtes » et « triomphant du mal par le bien. » Elle sut faire de ces terribles étrangers ses fils les plus dévoués et les plus fidèles; ces nouveaux convertis créèrent une puissance militaire qui eut des institutions plus habilement combinées que celles des anciens Romains euxmêmes, avec des traditions et des précédents qui durèrent plusieurs siècles. Cette puissance, d'abord protectrice de l'Eglise, devint ensuite sa rivale ; de là, une nouvelle lutte qui lui procura un nouveau triomphe. Et ainsi je pourrais raconter tous ses succès politiques, toutes ses victoires intellectuelles depuis le commencement ; je pourrais exposer les progrès qu'elle a fait faire à la société, et enfin énumérer ses luttes contre les obstacles que la nature humaine ou les combinaisons de l'esprit humain, que je viens d'indiquer, lui ont opposés. Or, tout cela prouve , avec une rigueur presque mathématique, que l'Église n'a pas pris naissance dans ce monde, qu'elle n'est pas soumise aux volontés de l'homme ; car sans cela l'homme aurait eu Ja puissance de la détruire.
Combien les autres religions sont différentes de la religion catholique, si sublime et si invariable ! Leur
existence dépend des temps et des lieux; elles vivent à certaines périodes et dans certaines régions. Elles ne croissent que sur un terrain donné; elles ne fleurissent que sous une certaine température, sous un certain climat, dans une certaine exposition ; il leur faut un air humide ou sec, chaud ou froid, et, quand on les transplante, elles meurent. Leur sol natal doit nécessairement être mentionné dans leur description scientifique. 11 en est ainsi du schisme grec, du nestorianisme, de l'hérésie de Calvin, du méthodisme ; chacune de ces sectes a ses limites géographiques. Le protestantisme n'a fait aucun progrès en Europe depuis son apparition. Toutes ces manifestations religieuses doivent leur naissance à quelque accident. Un hiver pluvieux, un été trop chaud, un marais chargé de miasmes impurs, enfantent une épidémie qui reste pendant des siècles suspendue dans les airs sur les lieux 011 elle a été engendrée ; puis un bouleversement s'opère dans l'atmosphère ou sur la terre, et le fléau disparaît. Parfois, il est vrai, ces fléaux de Dieu présentent une certaine analogie avec le catholicisme, et font de vastes progrès. Ils sortent pour ainsi dire de quelque lac pestilentiel de l'Inde ou de l'Ethiopie, et, s'avançant avec une impétuosité efl'rayante, ils se répandent de tous côtés et accomplissent sans résistance leur mission funeste. Telle fut l'imposture arabe dont Mahomet est l'auteur. Mais vous me demanderez peutêtre si cette imposture n'a pas réalisé ce dont je vous ai dit l'Eglise catholique seule être capable, et si elle n'a pas prouvé par Ih qu'elle possède une force in-
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terne, indépendante de l'homme, capable de le dompter en tous temps et en tous lieux. Non, mes frères; regardez attentivement, et vous verrez une énorme différence entre la religion de Mahomet et l'Eglise de Jésus-Christ. 11 est vrai que le mahométisme n'a fait guère plus que ce que fait l'Eglise anglicane actuellement. La religion anglicane est établie dans plusieurs parties du monde ; son primat a une juridiction plus étendue qu'autrefois le patriarche nestorien : elle a des établissements à Malte, à Jérusalem, aux Indes, en Chine, en Australie, dans l'Afrique méridionale et au Canada. Voilà, direz-vous, ime catholicité véritable et plus grande que celle du mahométisme. 0 mes frères, ne vous laissez pas tromper par des mots ; un homme réfléchi soutiendrait-il un seul instant, quelle que soit la valeur de cette objection, que la religion anglicane est indépendante des circonstances de temps et de lieu? Si elle ne l'est pas, pourquoi chercher à prouver qu'elle l'est? i\e serait-il pas plus juste de dire que son existence tient à ce qu'elle est la religion de l'Etat ? Son établissement par la loi, n'est-ce pas sa forme même? Que deviendrait-elle si on l'abandonnait à elle-même? Vivrait-elle dix années? C'est la protection de l'Etat qui fait son unité et son individualité. Peut-on se la représenter, quelque bonne volonté que l'on y mette, distincte de ses églises, de ses palais, de ses collèges, de ses presbytères, de ses revenus, de ses droits civils et de sa position nationale? Dépouillez-la de cet entourage ; l'opération sera mortelle ; car elle cessera de vivre. Enlevez à ses évêques le droit de siéger à la
Chambre des lords ; arrachez ses formulaires du code de nos lois; ouvrez ses universités aux dissidents; reconnaissez la sécularisation de son clergé; soumettez au droit commun ses réunions religieuses ', et à quoi cela conduira-t-il? Vous savez que si l'Etat ne l'obligeait à être une , elle se partagerait aussitôt en plusieurs corps, dont chacun porterait en lui-même les germes de nouvelles divisions. Même la petite secte des non jiirors ^, il y a cent cinquante ans, se scinda en deux, après s'être affranchie du pouvoir civil. Cette religion n'a aucune consistance interne, aucune individualité, aucune vie; rien enfin qui la rende apte à se propager. Le méthodisme représente une idée quelconque ; le congrégationalisme en représente une autre ; mais la religion établie ne représente rien au-delà de son établissement par l'Etat. Sa propagation a été plutôt passive qu'active; elle a été transportée dans différents pays par des raisons politiques, par des raisons d'Etat; elle se meut, parce que l'Etat se meut; elle forme une espèce d'appendice, d'accessoire, d'arme ou de parure du pouvoir royal ; elle est la religion, non pas même de la race anglaise, mais de cette partie de la race anglaise qui gouverne le pays. Les Anglo-
* L'auteur fait allusion à certaines lois qui ne permettent pas à un ecclésiastique de l'Etablissement de s'engager dans une autre profession ou d'introduire des nouveautés dans les offices de l'Eglise, telles, par exemple , que d'avoir des assemblées de prières qui sont si communes parmi les méthodistes et les dissidents. La loi défend que plus <le vingt personnes se réunissent pour prier en commun, à moins d'avoir une patente à cet efTet, semblables à celles accordées aiit dissidents. {Note du traducteur.)
* Ceux qui refusaient de prêter le serment d'allégeance. (Idem.)
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Saxons ont fait de nos jours ce que firent autrefois les Sarrasins. Ils font à regret, par calcul, ce que les autres font de grand cœur par fanatisme : telle est la différence entre ces deux peuples. Les Sarrasins, au commencement de leur puissance, convertirent par l'épée les hérétiques d'Orient ; mais au moins les progrès de leurs croyances dans l'Inde sont le résultat de l'émigration, comme ceux de l'anglicanisme aujourd'hui. C'est le commerce et la colonisation qui ont propagé l'islamisme chez les autres nations ; mais quand il à rencontré le catholicisme à l'Occident, il a fait en Espagne aussi peu de progrès que l'anglicanisme en Irlande.
Il n'y a, mes frères, qu'une seule religion qui possède cette unité interne qui est la première condition de l'indépendance. Aucune des religions de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne, n'a ce caractère divin. En Angleterre l'idée la plus large qu'on se fasse d'une religion ne va pas au-delà de celle qui peut embrasser une classe de la société; la religion de l'Etat elle-même n'est que la religion d'une classe. II y a line foi pour le riche et une autre pour le pauvre ; tel homme, qui a été élevé au milieu des sectes, fait fortune, et, une fois parvenu aux honneurs, il se rattache à la religion de l'Etat, qui est la religion des riches; il y a une église pour les enthousiastes, et une autre pour les hommes graves et réfléchis. Certaines sectes sont bien vues du monde ; d'autres sont envisagées par lui avec dédain. Les premières ne ponrraient supporter le mépris, ni les secondes les faveurs.
Aucune d*elles ne comprend la nature humaine ; aucune n'embrasse l'homme tout entier ; aucune ne met les hommes sur le même pied d'égalité; aucune ne s'adresse à la fois à l'esprit et au cœur, à la crainte et à l'amour, aux hommes actifs et aux hommes contemplatifs. On regarde avec raison, comme une des preuves de la vérité du christianisme , ce fait que les hommes les plus remarquables ont été chrétiens. Ce n'est pas que tous les esprits éclairés et profonds aient professé cette religion, mais elle a remporté de si brillantes et de si nombreuses victoires parmi 'eux, qu'il est démontré maintenant que si tous les hommes ne se convertissent pas, ce n'est ni l'habileté ni la science qui en sont cause. Tel est le caractère du catholicisme, que l'Eglise admet tous les hommes, les plus puissants comme les plus faibles, les plus instruits comme les plus ignorants; elle n'en exclut aucun; elle a place pour fous, ils sont tous ses enfants; l'Eglise est la consolatrice des afQigés, la modératrice des heureux, la directrice des égarés. Elle a des yeux de mère pour les innocents; elle frappe et confond les libertins; elle abaisse les orgueilleux ; elle ouvre l'intelligence des ignorants ; elle humilie la vanité des savants. Ce que je dis là, elle l'a fait autrefois, elle le fait tous les jours, elle le fera encore; il suffît pour cela qu'on lui laisse le champ libre et la liberté d'agir. Elle n'a pas besoin de la protection de l'autorité civile; en d'autres temps, elle s'est mise sous cette protection, et, comme l'a fait aussi le protestantisme, elle a eu recours à l'épce du pouvoir temporel. Elle agissait ainsi autrefois,
parce qu'alors c'était le seul moyen d'action, le moyen le plus prompt, et contre lequel on ne pouvait faire aucune objection raisonnable ; mais son histoire prouve qu'elle n'avait pas besoin de cette assistance, car elle s'est propagée depuis, et a prospéré sans ce secours. Elle est prête à faire face à toutes les éventualités ; elle prendra le mondé comme il se présentera; la force seule est capable de l'arrêter. Voyez, mes frères, ce qu'elle fait actuellement dans ce pays. Voici trois siècles que le pouvoir civil a écrasé la plante divine de la grâce et qu'il l'a tenue sous ses pieds; mais enfin les circonstances ont vaincu la tyrannie; le jour de la liberté se lève, et aussitôt l'ancienne Eglise sort de son tombeau, reparaît brillante et glorieuse, jeune et robuste, comme si sa croissance n'avait été ni interrompue ni contrariée. Elle reparaît telle qu'elle était, il y a trois siècles, avant l'existence des différentes religions qui se partagent ce pays. Vous savez qu'elle est toujours la même ; son immutabilité est une des accusations qu'on dirige contre elle; les temps, les lieux ne la modifient pas, parce qu'elle a sa .source où il n'y a ni lieu ni temps, parce qu'elle découle du trône de Dieu immense et éternel.
Animés de tels sentiments, mes frères, avons-nous à craindre de manquer d'occupation dans une ville aussi vaste que celle-ci, et qui a si grand besoin de nos services? Celui en qui nous avons mis notre confiance c( était hier ; il est aujourd'hui , et il sera à jamais. » Il a fait des prodiges dans les temps passés, et il en fait encore aujourd'hui ; autrefois il choisissait
les faibles et les indignes pour ministres de sa volonté ; il les choisit encore à présent. Tant que nous avons une entière confiance en lui, tant que nous sommes fidèles à son Eglise, nous savons qu'il veut se servir de nous comme d'instruments dociles pour exécuter ses desseins; mais nous ne savons pas quels seront ses desseins; nous ne savons pas quels seront les objets de sa miséricorde ; nous ignorons à qui il nous enverra; nous savons seulement que des milliers d'âmes soupirent après nous, et que nous serons envoyés à ses élus. <c La parole qui sortira de sa bouche ne retournera pas à lui sans résultat; mais elle fera son plaisir et réussira dans les choses pour lesquelles il l'a envoyée. » Il n'y a pas d'être si innocent ni si criminel, si insensé ni si intelligent, qui n'ait besoin de la grâce de l'Eglise catholique. Si nous ne réussissons pas auprès des hommes instruits, nous réussirons auprès des ignorants ; si nous ne réussissons pas auprès des vieillards, nous réussirons auprès des jeunes gens ; si nous ne parvenons pas à convaincre les hommes sérieux et respectables, nous convaincrons les hommes insouciants et légers; si nous ne convertissons pas ceux qui se trouvent près de l'Eglise, nous convertirons ceux qui en sont éloignés. Le bras du Tout-Puissant ne s'est pas raccourci; Dieu ne nous a pas envoyés ici en vain, à moins que (ce qu'à Dieu ne plaise !) nous ne perdions sa faveur par notre désobéissance.
Il y a en vérité une classe d'hommes auxquels notre mission paraît plus particulièrement destinée, auxquels nous pourrions nous adresser naturellement, et
à l'.ittention desquels nous avons une sorte de droit. Ce sont ceux qui, comme nous, ont été autrefois conduits pas à pas jusqu'au seuil de l'Eglise. Ils sentaient, comme nous, que la religion catholique diffère de toutes les autres, et, quoiqu'il soit difficile de dire quels sentiments leur étaient communs avec nous (car nous n'étions pas deux qui eussions exactement les mêmes sentiments), cependant ils sentaient qu'il leur restait quelque chose à apprendre, et, sans apercevoir clairement la conduite à tenir, ils désiraient connaître la volonté de Dieu. Que pouvait-on attendre de ces hommes, quand ils ont appris que leurs amis, ceux avec qui ils sympathisaient si pleinement, avaient marché en avant sous le sentiment du devoir, et étaient entrés dans l'Eglise catholique? Il eût été naturel, je ne dirai pas qu'ils les suivissent tout de suite (car ils avaient aussi leurs raisons de rester où ils étaient), mais au moins il eût été naturel qu'ils examinassent mûrement la question, qu'ils prêtassent une oreille attentive aux observations de leurs amis nouvellement convertis. Est-ce ainsi qu'ils ont agi? Non ; ils ont fuit tout autrement ; ils ont dit : a Puisque les doctrines et les principes que nous professions en commun vous ont fait avancer, cette raison même doit nous faire rétrograder ; plus nous avons été d'acr cord jusqu'ici, moins nous pouvons nous laisser influencer par vous maintenant. Puisque vous vous en êtes allés, nous sommes résolus plus que jamais à rester. Vos arguments sont une tentation que nous devons fuir, car nous ne pouvons les réfuter. Nous dé-
tournons les yeux de peur de voir, et nous fermons les oreilles de peur d'entendre plus que nous ne désirons. Vous étiez si simples et si sincères quand vous étiez avec nous, qu'il faut croire que l'esprit de parti est maintenant votre mobile. Vous étiez si honnêtes quand vous nous avez quittés, qu'il faut croire que c'est l'amour de la renommée qui vous fait agir. La plus vive mortification que nous puissions vous infliger est di\ ne pas faire attention à ce que vous dites; la meilleure manière de triompher de vous, c'est de détourner ceux qui voudraient s'adresser à vous. Vous avez gâté une belle cause; vous ne méritez aucun égard ! » Hélas ! hélas 1 qu'ils aillent tenir ce langage devant le tribunal de Jésus-Christ! Admettons que leurs intentions soient pures, mes frères; prenons leurs raisonnements par le bon côté ; quel en est le fondement, si ce n'est que tout examen est faux et criminel, lorsqu'il a pour résultat un changement de religion? L'examen est condamné à cause de la conclusion à laquelle il mène ; il est absurde de renoncer à la religion dans laquelle on est né, à la religion qui est le centre de nos affections, le siège de notre influence, la source de nos moyens d'existence. Il était absurde à saint Paul d'embrasser le christianisme ; il était absurde à cet apôtre de pleurer sur ceux de ses frères qui ne voulaient pas l'écouter. Je comprends maintenant une chose dont je ne m'étais pas rendu compte jusqu'à ce jour : je comprends pourquoi les Juifs tenaient tant à leur judaïsme, et résistaient à toutes les raisons qu'on leur donnait pour les engager
à le quitter. En vain l'Apôtre leur disait : « Votre religion conduit à la nôtre, et la nôtre est un fait qui est sous vos yeux ; pourquoi attendre ce qui est, comme si ce n'était pas encore? Regardez-vous votre Eglise comme parfaite? regardez - vous vos prédicateurs comme infaillibles? croyez-vous avoir atteint la perfection? Pourquoi ne pas tourner vos pensées vers le christianisme?» Non, répondaient-ils, «nous vivrons, nous mourrons où nous sommes nés ; la religion de nos ancêtres, la religion de notre nation est la seule véritable; il est plus prudent de n'en point changer. Nous ne voulons pas abandonner notre Eglise ; nous ne voulons pas renoncer à nos prétentions; nous voulons fermer nos cœurs à la conviction et risquer l'éternité dans notre position actuelle. » 0 magnifique raisonnement, non-seulement pour les Juifs, mais pour les Indiens et les Mahométans ! Magnifique raisonnement pour les païens de tous les pays, pour tous ceux qui préfèrent ce monde-ci à l'autre, une paix temporaire à la paix éternelle, le bien-être matériel au pardon des péchés, les éloges de leurs amis à la faveur de Jésus-Christ ! Mais faible argument, misérable sophisme, quand un homme le verra à la lumière du ciel, sous les yeux de Celui qui doit venir juger le monde par le feu !
0 mes chers frères, s'il y a parmi vous quelques personnes à qui ces observations puissent plus ou moins s'appliquer, veuillez ne pas nous faire l'injure de croire que nous cherchons à vous convertir pour tout autre motif que par amour pour vous-mêmes.
Quel avantage en retirerions-nous? Nous ne ferions qu'assumer inutilement une grave responsabilité. Je vous le dis dans la sincérité de mon cœur, nous aimons mieux, dans l'intérêt de notre repos, que vous restiez où vous êtes. Notre intérêt personnel nous dit de vous laisser dans l'erreur. Mais je ne puis supporter l'idée que des cœurs pieux, religieux, sur lesquels la grâce de Dieu s'est répandue si abondamment, si bien préparés pour leur conversion, et destinés au ciel, retombent en péché mortel et perdent une récompense qu'ils étaient si près d'atteindre. Je ne veux pas croire que vous tromperez toujours les ardentes espérances de ceux qui vous aiment tant au souvenir du passé;? Dies venity dies tua; le jour viendra ; il tardera peutêtre à venir, mais nous l'attendons avec patience. Cependant il faut que la vérité soit connue; il faut glorifier les actes du gouvernement de Dieu ; nous n'avons pas besoin de vous, mais vous avez besoin de nous. Ce n'est pas nous qui serons à plaindre, si nous ne vous convertissons pas à la cause de la vérité ; c'est vous qui avez tout à perdre si vous ne vous y laissez pas gagner. Conservez, si vous l'osez, cette sécheresse de sentiments, ces perplexités de votre raison, cette décadence de votre amour, en ne vous convertissant pas. Hélas ! nous avons assez de travaux bien moins pénibles et moins difficiles que de prendre soin de vos âmes. Il y a des milliers de pécheurs à réconcilier, de jeunes enfants à surveiller, de fidèles à consoler. Dieu n'a pas besoin d'adorateurs ; sa miséricorde ne manque pas d'objets sur lesquels s'exercer ; il peut se
passer de vous ; il peut changer les pierres mêmes en enfants d'Abraham ; il offre ses bienfaits et il passe ; il ne s'arrête pas ; il les offre une fois et ne réitère pas son offre. Puis il va plus loin ; il s'adresse aux Gentils ; il s'adresse aux pécheurs endurcis ; il laisse les hommes honnêtes et prend les débauchés ; « il a rempli les affamés de bonnes choses, et il a renvoyé les riches les mains vides. »
Quant à moi, mes frères, il est probable que vous ne m'entendrez plus ; les paroles que je viens de vous adresser peuvent être les premières et les dernières que vous entendrez de ma bouche, car ma demeure n'est pas ici. Sijustificare me voluero, os meum condemnabit me; « si je veux me justifier, ma bouche me condamnera; si je cherche à montrer mon innocence, je montrerai mon iniquité. » Cependant , quoique plein d'imperfections et de misères, je crois pouvoir dire, en une certaine mesure, avec l'apôtre : « J'ai vécu en toute bonne conscience devant Dieu jusqu'à ce jour. Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience, attestant que nous avons vécu en ce monde dans la simplicité du cœur, dans la sincérité de Dieu, et non point selon la sagesse charnelle, mais dans la grâce de Dieu. »
J'ai suivi ses traces, et il ne m'a pas abandonné ; je me suis remis entre ses mains, et il m'a donné ce que je cherchais : ainsi puissent-ils. Lui, sa très-sainte Mère, tous les bons anges et tous les saints, être pour moi jusqu'à la fin ce qu'ils ont été pour moi jusqu'à ce jour !