‹ Conférences adressées aux protestants et aux catholiquesChapitre 16 sur 18 · LES MYSTERES DE LA NATURE ET DE LA GRACE · texte numérisé non relu

LES MYSTERES DE LA NATURE ET DE LA GRACE

Je vais, mes frères, émettre une opinion qui sera traitée de paradoxe par bien des gens, et surtout par ceux qu'elle touche de plus près; mais, malgré cela, je persiste à la regarder comme parfaitement vraie, et vous serez d'autant plus portés à la regarder aussi comme telle, que vous l'examinerez plus attentivement. Cette opinion, qui sera probablement pleinement justifiée par l'histoire de ce pays, est qu'il est aussi facile et aussi difficile de croire à l'existence d'un Dieu dans le ciel, qu'à la mission et à l'autorité divine de l'Eglise, oracle et ministre de Dieu sur la terre. Je ne veux pas dire qu'il soit difficile de croire en Dieu (qu'il me préserve d'un pareil blasphème!), mais j'entends par là que la croyance en Dieu et la croyance en son Eglise reposent sur le même genre de fondement; que les preuves de l'une de ces vérités sont

semblables aux preuves de l'autre, et que les objections qu'on peut élever contre la première peuvent être opposées à la seconde. Or, comme la saine raison et le bon sens nous font écarter tout doute sur l'existence de Dieu, nous devons repousser de la même manière les doutes sur la mission divine de l'Eglise. Et de plus, je pose en fait que tout homme qui est parfaitement convaincu de la grande doctrine de l'existence de Dieu, et qui attache à cette doctrine son véritable sens, doit (si aucune circonstance étrangère, telle que l'ignorance involontaire ou toute autre, ne s'y oppose) être amené, naturellement et sans effort, à regarder l'Eglise catholique comme le messager et le prophète de Dieu ; il repoussera avec autant de dédain les objections qu'on lui présentera contre la dernière de ces vérités, que celles à l'aide desquelles on cherche à combattre la première. Je trouve, quant à moi, que lorsqu'on ne croit pas en l'Eglise (à moins toutefois d'obstacles de force majeure, cela s'entend), il n'y a rien qui empêche qu'on ne doute même de l'existence de Dieu.

Voici ce qui arrive : tous les hommes admettent l'existence de Dieu comme un principe élémentaire, comme une donnée fondamentale et nécessaire. On n'arrive pas à cette croyance par la réflexion ; mais ou l'accepte instinctivement, comme une vérité dont on ne peut douter, dont on ne s'avise pas de douter, tant sont imposantes et nombreuses les preuves qu'en fournissent l'expérience et la conscience de chacun de nous. Nous serions fort embarrassés si l'on nous de-

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mandait de dire pourquoi nous avons cette certitude, tant elle est naturelle à notre esprit, tant elle est profondément enracinée dans notre cœur; c'est une vérité dont nous sommes à jamais convaincus, dont nous n'avons jamais songé à douter; mais nous pourrions au besoin indiquer les livres oii elle se trouve démontrée jusqu'à l'évidence et où sont réfutés tous les faux arguments des esprits forts et des sceptiques. Une fois amenés sur le terrain de la discussion, nous trouverions, en examinant à fond cette question, que les incrédules ont jusqu'à un certain point un avantage sur ceux qui croient, attendu qu'elle soulève une foule d'objections auxquelles un croyant en particulier peut ne pouvoir pas répondre d'une manière satisfaisante, et qu'elle présente des mystères que sa raison ne peut ni concevoir ni expliquer. Celui qui croit trouverait que nos preuves pourraient être plus complètes et plus péremptoires ; il ne trouverait rien, à la vérité, qui infirmerait nos preuves, mais beaucoup de choses qui pourraient nous embarrasser dans la discussion ou fournir une excuse plausible, quoique non réelle, pour demeurer dans le doute.

11 en est de même de la grande loi morale de Dieu. Nous l'acceptons les yeux fermés, et nous faisons bien, car que deviendrions-nous, que serions-nous sans cette loi? Quelle règle de conduite suivrions-nous, s'il n'y avait aucune différence entre le bien et le mal, si tous nos actes, quels qu'ils fussent, étaient également agréables à Dieu? Cela est impossible! S'il y a quelque chose de vrai et de divin, c'est la règle de la

conscience, et il serait affreux de supposer le contraire. Cependant on peut produire de nombreux arguments en faveur de l'opinion contraire, ainsi que le font ses partisans et ses défenseurs ; et pour peu que l'on soit froid, négligent, pour peu que l'on désire trouver une excuse pour désobéir, il est facile d'arriver à confondre toutes les notions les plus claires, à se troubler l'esprit au point de regarder comme une chose excusable ce qu'on avait toujours considéré comme un péché, et à regarder les scrupules de la conscience comme des terreurs superstitieuses.

Il en est de même de l'Eglise catholique. Elle porte avec elle les preuves de sa divinité, preuves claires et convaincantes pour tout esprit qui n'a pas été dominé par des préjugés, ni élevé dans le scepticisme. La Croyance catholique est moins le résultat d'un examen approfondi que d'une reconnaissance soudaine. On peut , il est vrai , analyser, classer les preuves et les arguments sur lesquels l'Eglise base ses droits, mais les adversaires de l'Eglise ont aussi des preuves à faire valoir qui, sans être capables d'ébranler en rien l'Eglise de Dieu, sont assez spécieuses pour embarrasser l'esprit, troubler la conscience et l'empêcher d'examiner attentivement les arguments soutenus en faveur de l'Eglise. Les objections auxquelles je fais allusion sont les suivantes : Comment le Dieu toutpuissant peut-il être trois et un? Comment Jésus- Christ peut-il être Dieu et homme? Comment peut-il se trouver dans le très-saint Sacrement sous les apparences du pain et du vin, et être en même temps dans

le ciel? Comment se peut-il que la doctrine des peines éternelles soit vraie? Comment se fait-il que si l'Eglise catholique vient de Dieu, la grâce de lui appartenir n'ait pas été accordée à tous les hommes? Comment tant de personnes qui paraissent honnêtes sont-elles étrangères à cette Eglise ? Pourquoi cette Eglise rendelle tant d'hommages à la très-sainte Vierge et à tous les saints? D'oii vient que la Bible, étant aussi l'œuvre de Dieu, peut être citée à l'appui de doctrines contraires à celles de l'Eglise? En un mot, d'où vient que si l'Eglise est fille de Dieu, tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle est, n'est pas parfaitement intelligible à l'homme, intelligible non-seulement à l'homme en général, mais à la raison, au jugement, au goût de chacun, pris isolément?

Quelle que puisse être mon anxiété pour l'avenir, je crois ne devoir point hésiter à constater devant une assemblée, bien qu'elle soit composée de personnes de diverses croyances, les mystères et les difficultés que soulève la doctrine de l'existence de Dieu, et dont conviendront facilement tous ceux qui l'acceptent. Je pense, et je suis sûr qu'il n'y a pas de danger à présenter même à un protestant quelques-uns des incroyables prodiges qu'il est obligé d'accepter, bon gré mal gré, lorsqu'on lui démontre qu'il y a un Dieu. C'est ce que je vais faire, non pas à la légère, mais avec un but déterminé, en lui démontrant que l'Eglise catholique ne l'oblige à croire rien de plus étrange ni de plus inexplicable que la doctrine de l'existence de Dieu. De sorte que, si Dieu existe, malgré les difficultés

que soulève cette doctrine, l'Eglise, de son côté, peut être d'origine céleste, malgré les objections auxquelles cette croyance donne lieu ; je pourrais même dire que l'Eglise est divine à cause de ces objections mêmes ; car, s'il y a du mystère dans ses enseignements, cela ne fait que mieux prouver qu'elle vient de Celui qui est lui-même mystère, dans l'idée la plus simple et la plus élémentaire que nous nous faisons de lui ; et en effet nous ne pouvons le considérer que comme un être immensément plus grand que notre raison et complètement étranger à notre imagination.

Premièrement, considérez que le Dieu tout-puissant n'a pas de commencement, et que, vu sa nature, cette condition est nécessaire et inévitable. Car, pour faire un instant une hypothèse absurde, quand même on admettrait que le Créateur du monde visible a été formé par un autre créateur, et celui-ci par un troisième, il faudrait toujours finir par arriver à un premier créateur qui n'aurait point été créé, c'est-à-dire qui n'aurait point eu de commencement. On serait obligé de supposer, ou que le monde n'a pas été créé, ou qu'il s'est créé lui-même et qu'il n'a point eu de commencement, ce qui serait encore plus merveilleux ; car il est beaucoup plus facile de concevoir qu'un esprit tel que Dieu a existé de toute éternité, que de concevoir le monde matériel comme éternel. A moins donc de vouloir douter de noire présence dans un monde d'êtres vivants, à moins de douter de notre existence même, dès que nous convenons que quelque chose est actuellement, il s'ensuit nécessairement que

quelque chose a toujours existé et n*a point eu de commencement. Cela est donc certain en vertu d'une nécessité logique; mais y a-t-il au monde un mystère plus écrasant pour la raison? Dire qu'un être n'a point eu de commencement, c'est émettre une proposition dont les termes sont en apparence contradictoires ; c'est un mystère aussi grand ou même plus grand que tous ceux de la foi catholique. Par exemple, l'Eglise enseigne que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que pourtant il n'y a qu'un Dieu. Cette proposition est incompréhensible pour nous, mais du moins elle ne renferme en soi aucune contradiction, parce que Dieu n'est pas trois et un dans le même sens; il est trois dans un sens et un dans l'autre. Mais, quand, au contraire, on dit qu'un être n'a point eu de commencement, c'est comme si l'on avançait une proposition qui n'a pas de sens et qui est absurde. De plus, les protestants pensent que la doctrine catholique de la présence réelle ne peut être vraie, parce que, si elle l'était, le corps de notre Seigneur serait en deux endroits à la fois, au ciel et sur l'autel, et ils regardent cela comme une chose impossible. Les catholiques ne le regardent nullement comme impossible; à la vérité, ils ne savent pas comment cette merveille s'opère, mais ils ne comprennent pas non plus pourquoi elle ne s'opérerait pas. Bien des choses existent sans que nous sachions comment elles sont. Par exemple, savons-nous comment les choses existent? Bien des vérités ne cessent pas d'être vraies par la raison que

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nous ne pouvons ni nous en rendre compte ni les concevoir ; mais, à coup sûr, la doctrine catholique sur la présence réelle n'est pas plus mystérieuse que celle de savoir comment Dieu peut exister sans que son existence ait eu un commencement. Nous ne savons pas ce qu'on entend quand on dit que Dieu n'aura pas de fin, quoiqu'il n'y ait là rien qui puisse inquiéter ou embarrasser notre raison ; mais c'est une chose qui trouble notre vue morale, et qui nous donne le vertige, que de dire (ce que nous ne pouvons cependant nous empêcher de reconnaître) que Dieu n'a point eu de commencement! La raison nous démontre cette vérité, et pourtant la raison bondit en l'entendant énoncer; la raison recule effrayée devant cette vérité, qu'elle est pourtant obligée d'admettre. Elle la reconnaît, elle s'en éloigne, elle s'y soumet; tel est l'état de la question; mais, je le répète, ceux qui sont obligés de s'incliner devant ce mystère ne devraient pas être si difficiles à l'égard des mystères de l'Eglise catholique.

Méditez encore une autre vérité qui, sans répugner autant à la raison, n'en est que plus embarrassante pour l'imagination : c'est que si le Tout-Puissant n'a point eu de commencement, il doit avoir vécu tout seul durant une éternité. Quelle terrible pensée ! Pour nous autres, le bonheur consiste à aimer quelque objet, à poursuivre un but; nous ne pouvons, faibles que nous sommes, concevoir un repos prolongé autrement que sous forme d'inertie et d'oubli de soi-même. Une heure de méditation suffit pour nous fatiguer.

Qu'enten4-on donc en disant que le Dieu suprême 9 passé des années sans nombre seul avec lui-même ? Quelle était la fin de son être? Il était sa propre fin. Chose incompréhensible ! Et puisqu'il a vécu une éternité seul avec lui-même, il aurait pu, s'il l'avait voulu, ne rien créer ; et, d'une éternité à l'autre, il n'y aurait eu que lui ; il n'y aurait eu personne qui lui rendît témoignage, qui l'adorât, qui le louât. N'est-il pas accablant de penser qu'il n'y aurait pas eu d'espace, de temps, de mouvement, de changement, de progrès, de but, de fin? un être infini, depuis le premier jour jusqu'au dernier, et rien de plus ! Et pourquoi cet être? Oh l mes frères , voilà un mystère impénétrable , inexplicable ! Les mystères de la révélation , les dogmes catholiques, tout inconcevables qu'ils sont, se montrent gracieux et aimables ; ils sont pleins de miséricorde et de consolation pour nous; ils sont non-seulement sublimes , mais touchants et ravissants : telle est la doctrine de Dieu fait homme. Elle est incompréhensible, et nous ne pouvons qu'adorer quand nous entendons dire que l'être tout-puissant dont nous venons de parler, celui qui a habite l'éternité, » s'est fait chair dans le sein d'une vierge, a puisé son sang dans ses veines, s'est nourri de son lait, a obéi à des parents mortels, a exercé un humble métier, a été méprisé par les siens, a été souffleté et flagellé par ses créatures, 4 eu les pieds et les mains cloués à une croix , est mort de la mort des malfaiteurs, et que maintenant il repose sur l'autel, sous forme de pain, et daigne rester caché dans un petit tabernacle ! Cette vérité est incompré-

hensible; mais, tandis qu'elle bouleverse l'imagination , elle s'empare de notre cœur ; c'est la pensée la plus entraînante , la plus touchante , la plus frappante qui puisse nous être présentée. Quand nous la méditons , elle ravit notre cœur, arrache des larmes à nos yeux, nous embrase d'amour et de tendresse. 0 Seigneur infiniment bon et miséricordieux ! Vous le voyez, il écarte de nos yeux ce caractère mystérieux qui le rend auguste et terrible; il n'insiste pas sur son éternité passée ; il ne veut pas épouvanter et troubler ses enfants quand il leur adresse enfin la parole; non, il les entoure seulement de sa bonté et de sa compassion infinies ; il charge son Eglise de nous annoncer seulement sa mystérieuse condescendance. Mais notre raison, toujours inquiète, toujours curieuse, cherche à découvrir ces mystères, plus anciens et plus austères, qui se rattachent à l'existence de Dieu, et il permet qu'elle les découvre; il le permet, parce qu'il sait que cette même raison, quoiqu'elle en ait peur, doit se réconcilier avec eux; il sait qu'elle finira par les regarder comme des vérités claires et indispensables, tout extraordinaires qu'ils sont. Il permet qu'elle les découvre, afin que, par la comparaison et le contraste entre les inductions de la raison et les révélations de l'Eglise, nous soyons conduits, des découvertes sublimes de l'une, aux agréables enseignements de l'autre , afin que le rejet de la révélation trouve son châtiment en lui-même, et que ceux qui s'efiraient des mystères catholiques soient précipités contre les rochers de diamant qui servent de base au trône de

l'Eternel, et luttent avec les tristes conclusions de la raison, puisqu'ils refusent les brillantes consolations de la foi.

Il y a encore une difficulté que la raison aperçoit et qu'elle ne peut expliquer. Puisque le monde existe et qu'il n'a pas toujours existé, il y eut un temps où le Tout-Puissant changea, pour un ordre nouveau, ce qui avait été de toute éternité. Il est étonnant qu'il ait existé tout seul durant une éternité, et il ne serait pas moins étrange qu'il n'eût jamais changé l'ordre d'alors; mais il est pareillement inconcevable qu'il l'ait changé. Il est étonnant qu'ayant été seul pendant une éternité, il ait voulu faire cesser cet isolement et s'entourer de millions et de millions d'êtres vivants. On pourrait considérer comme invariable un état de choses qui avait duré une éternité, et cependant il finit pour faire place à un autre. Quel était le but de VFAve bienheureux par excellence, en se mettant à créer, et en se décidant à passer une seconde éternité si difl'érente de la première? Ce mystère, mes frères, nous fera nous résigner un peu, je crois, à la difficulté que présente une question qui nous a été quelquefois posée par les incrédules, savoir : Si l'Eglise catholique \ient de Dieu, pourquoi a-t-elle été établie si tard dans le monde? Pourquoi plusieurs milliers d'années se sontils écoulés avant la venue de Jésus-Christ, avant que ses dons fussent dispensés à la race humaine? Mais, assurément, il n'est pas aussi étonnant que le juge des hommes ait changé de manière d'agir à leur égard « au milieu des années, » qu'il est étonnant que ce

Diou ait changé l'histoire des cieux au milieu de l'éternité. Si la création a eu son commencement à une certaine époque, pourquoi la rédemption n'aurait-elle pas aussi le sien? Si nous sommes forcés de croire, bon gré mal gré, qu'il y eut un changement dans les choses du ciel à un moment donné, et que l'univers fut tiré du néant; si même, après la création de la terre, elle resta « vide et sans forme, et si les ténèbres étaient sur la surface des eaux, y> pourquoi refuserionsnous de croire qu'il y eût un temps, dans les conseils impénétrables de Dieu, où a un lien pesait sur tous les peuples , » où « un voile était tiré sur eux, » et ensuite que le moment arriva où le lien de l'esclavage fut rompu, où le voile de l'erreur fut déchiré?

Transportons-nous au moment où le Très-Haut résolut de changer l'état des choses en créant l'univers. En quoi, mes frères, consistera cette création? Certainement elle se composera d'êtres capables de louer Dieu et de le bénir, capables d'admirer ses perfections, d'obéir à sa volonté, qui seront dignes de le servir près de son trône et de lui tenir compagnie. Jetez les yeux autour de vous, et dites-moi jusqu'à quel point les faits justifient cette anticipation. Il n'y a qu'une race d'êtres intelligents dont nous ayons quelque connaissance par le secours de la lumière naturelle, et nous voyons des milliers de races qui ne peuvent aimer ni adorer celui qui les a créées. Il y a des millions et des millions d'êtres qui jouissent de cette courte vie, mais l'homme est le seul qui élève ses regards vers le ciel ; et qu'est-ce que l'homme, quelque

étendue que soit son espèce, en comparaison de l'innombrable multitude des autres êtres créés? Jetez un coup d'œil sur la quantité d'animaux qui couvrent la terre, d'oiseaux qui parcourent les airs, de poissons qui nagent dans l'Océan ; réfléchissez à l'infinie variété des insectes qui échappent à notre vue par leur petitesse et à nos calculs par leur multitude. Sans contredit, ils annoncent tous la gloire du Créateur, comme le font les éléments, « le feu, la grêle, la neige, la glace, les vents impétueux qui accomplissent sa parole ; » mais aucun de ces êtres n'a une âme, aucun d'eux ne peut rendre à ce Dieu un culte digne de lui ; aucun ne peut l'aimer. Oh ! que le monde est loin d'être ce qu'il pourrait être ! Il n'est même pas doué de la plénitude de l'excellence créée. Il est marqué au coin de l'imperfection ; chaque chose est bonne, il est vrai, selon son espèce, car Dieu ne pouvait rieu créer qui ne fût ainsi ; mais combien il aurait pu répandre sa gloire et sa grâce avec plus d'abondance ! combien il aurait pu faire un monde plus beau et plus divin que celui qu'il fit sortir du néant après une éternité de silence î Que la raison nous apprenne pourquoi Dieu ne s'entoura pas d'intelligences spirituelles et ne donna pas une âme à tous les atomes de la matière î Pour" quoi ne choisit-il pas pour la base de son trône et le pavé de son temple des êtres d'une nature angélique , des êtres capables de le louer et de le bénir en lui rendant des services domestiques? Chargez l'esprit et l'imagination d'un homme de la création d'un monde, etjvous verrez, mes frères, qu'il tracera des plans

beaucoup plus brillants que ceux qu'il a plu au Tout- Puissant, à l'Omniscient, d'adopter et d'exécuter. L'homme aurait été un architecte ambitieux, s'il avait été chargé de bâtir le palais du Seigneur de tous les êtres, palais dont toutes les parties auraient dû être de la plus grande beauté possible, dont les couleurs auraient dû être les plus brillantes, les matériaux les plus précieux, les formes les plus élégantes. Mais laissons là les idées de l'homme sur cet important sujet, laissons là ses critiques fastidieuses; venons-en aux faits qui sont sous nos yeux, et racontons ce que nous voyons. Nous voyons un univers, en grande partie matériel et corruptible, organisé d'après des lois extrêmement savantes, annonçant la main d'un être infiniment sage, mais il est inanimé et insensible; nous voyons d'énormes globes lancés dans l'espace et se mouvant machinalement; des influences subtiles pénétrant dans les recoins les plus cachés, dans les pores les plus imperceptibles du inonde, influences aussi vives, aussi rapides que la pensée, mais aussi inertes que l'argile dont la pensée s'est retirée. Puis paraît la vie sans le sentiment ; des myriades d'arbres et de plantes, « l'herbe des champs, » créations agréables aux yeux de l'homme, mais périssables et sans valeur aux yeux du ciel. Puis, quand nous trouvons le sentiment uni à la vie, qu'est-ce que ce nouveau phénomène, sinon un nouveau mystère? Nous voyons le spectacle de la matière brute, le spectacle des instincts, des passions, des inclinations, des penchants, gouvernés ou réprimés en nous par la raison, objets d'hor-

reur que nous repoussons comme odieux et aiïreux, parce qu'en nous ce seraient des péchés. Des millions de créatures sans raison nous entourent, et l'on dirait que le Créateur a laissé une partie de son œuvre dans le chaos primitif, tant sont monstrueux ces êtres qui se meuvent, qui sentent et qui agissent sans réflexion et sans principe. Il a donné des lois à la matière ; il a séparé l'eau de la terre ferme, les corps pesants des corps légers, la lumière des ténèbres ; il a « placé le sable, ce rempart éternel qu'elle ne peut franchir, comme barrière à la mer. » 11 a dompté les éléments, et les a fait contribuer au bien-être universel ; mais les bêtes brutes errent au hasard dans leur désert et dans leur isolement, sans avoir de joug sur leur cou ni de « mors à leur bouche, w ennemies de tout ce qu'elles rencontrent, et incapables de s'aimer ellesmêmes. Elles se nourrissent de la chair des autres animaux par une nécessité de leur nature. Leurs yeux, leurs dents, leurs griffes, leurs muscles, leur voix, leur marche, leur organisation intérieure, tout chez elles annonce la violence et la férocité. Elles paraissent avoir été créées pour faire souffrir; elles fondent sur leur proie avec rage, et la dévorent avec avidité. Il n'y a guère de passions, de sentiments, étant des péchés chez l'homme, qui ne se retrouvent à l'état de nature et exempts de responsabilité dans les animaux. La colère, la cruauté inutile, la haine, l'obstination, la jalousie, la vengeance, la ruse, la malice, l'envie, la convoitise, la vaine gloire, la gloutonnerie, tous ces vices se retrouvent chez eux. Aussi il est per-

mis de s'écrier : « 0 philosophes de ce monde , qui voudriez n'être dirigés que par la raison, vous qui vous moquez de la foi catholique, expliquez, si vous le pouvez, pourquoi l'Etre d'une sagesse et d'une bonté infinies a placé à la surface de sa création ces êtres grossiers et informes qui ressemblent à des pécheurs, quoiqu'ils ne le soient pas, êtres qui ont été formés on ne sait combien de temps avant l'homme. Depuis la création de ce dernier, ils ont partagé avec lui l'empire du monde, et ils régnent encore aujourd'hui sur sa plus grande partie. Ce fait n'a-t-il rien de merveilleux?»

L'homme est la couronne de l'œuvre de Dieu; il est la fleur et le complément de la création ; il a été fait pour servir et adorer le Créateur ; regardez-le, ô sages qui riez de la parole révélée, examinez-le et dites, en toute sincérité, si l'homme est un présent digne d'être offert au Dieu suprême ! Je ne parle pas du péché; vous n'en admettez pas l'existence, ou bien vous l'expliquez à votre façon; mais observez les hommes tels qu'ils sont dans le monde, et, avouant, comme vous devez le faire, que la plupart d'entre eux n'agissent pas par principes, et que c'est le petit nombre qui fait honneur au Créateur, reconnaissez que les inimitiés, les fraudes, les cruautés, les oppressions, les injures, les excès sont les actes qui remplissent la vie humaine. En voyant les merveilleuses capacités de l'homme et leur avortement dans une existence si courte, oserez- vous dire que le joug de l'Eglise est pesant, puisque vous-mêmes, examinant l'univers d'une

extrémité à l'autre, vous êtes obligés, par la force de la logique, de ployer votre raison jusqu'à confesser que Dieu n'a rien créé de parfait, qu'il a créé un monde matériel qui est corruptible et mortel, et un monde d'esprits immortels qui est en rébellion contre lui?

Je suis donc amené à cette conclusion : si je dois soumettre ma raison aux mystères, peu importe qu'il y eu ait un de plus ou de moins. La grande difficulté pour un investigateur, c'est de croire aux mystères, c'est d'admettre et de soutenir fermement qu'il y a un Dieu, malgré l'obscurité qui entoure ce Créateur, ce témoin, ce juge des hommes. Quand une fois l'esprit a fait sa soumission, comme cela doit être, à une puissance supérieure ; quand il a compris qu'il n'est pas la mesure de tout ce qui est au ciel et sur la terre, il n'a pas beaucoup de peine à aller plus avant. Je ne dis pas qu'il voudra ou qu'il pourra, sans conviction, admettre d'autres vérités ; je ne dis pas qu'il doive croire la foi catholique sans motifs et sans raisons ; mais je prétends que, dès qu'il croit en Dieu, le grand obstacle qui l'empêchait de croire aux doctrines catholiques, l'esprit d'orgueil et de suffisance, est levé. Des qu'un homme voit son Créateur des yeux de l'âme, dès qu'il le reconnaît par la puissance de la grâce, il a passé une certaine limite; il a fait ce qu'il n'aura pas à faire une seconde fois : il a courbé la tête, il s'est vaincu luimême. Puisqu'il croit que Dieu n'a point eu de commencement, pourquoi ne croirait-il pas que Dieu est trois et un en même temps ? S'il reconnaît que Dieu a créé l'espace, pourquoi n'admettrait-il pas que Dieu

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peut faire qu'un corps soit présent en plusieurs lieux à la fois? S'il est obligé de reconnaître que Dieu a tiré l'univers du néant, pourquoi douterait-il que Dieu peut changer la substance du pain en celle du corps de son Fils? Il est aussi difficile de croire qu'après un repos éternel, Dieu se mit à créer, que de croire qu'après avoir créé, il revêtit lui-même une nature humaine; il est aussi difficile de croire que l'homme ait pu tomber aussi bas que nous le voyons, que de croire que les anges et les saints doivent recevoir des honneurs religieux; il est aussi difficile de croire que tant de familles d'animaux ont été créées sans âme, que de croire que la très-sainte Mère de Dieu doit être placée au-dessus des autres créatures ; il est aussi difficile de croire que le livre de la nature est en contradiction avec les règles de la conscience ou les conclusions de la raison, que de croire que les Ecritures de l'Eglise sont susceptibles d'être interprétées contrairement à ses traditions. S'il répugne à un esprit religieux de douter de l'existence du Dieu souverainement sage et souverainement bon, malgré les mystères de la nature, pourquoi ne lui répugnerait-il pas également de se servir des mystères révélés, comme d'une arme, pour combattre la révélation ?

Et vous, mes chers frères, qui avez été jusqu'ici étrangers à l'Eglise, puisque je vous ai amenés jusqu'à ce point, je ne vois pas pourquoi je ne vous ai pas engagés d'une manière positive à vous soumettre à son autorité. Pouvez-vous rester volontairement au milieu des étonnants mystères de la création, quand un re-

fuge vous est offert où la raison est récompensée de sa foi par l'accomplissement de ses espérances ? La nature ne vous dispense pas de l'obligation de croire, et elle ne vous donne en échange de votre foi que des désappointements. Il faut, d'une manière ou d'une autre, que vous soumettiez votre raison ; en vous éloignant de l'Église, vous n'améliorez pas votre position, car vous ne vous assurez même pas la possession de ce que vous avez déjà vainement cherché dans la nature. La seule question à résoudre est une question de fait, celle de savoir s'il y a eu une révélation. En l'acceptant, vous diminuez vos difficultés, loin de les augmenter. La révélation se présente à vous sous le patronage et la recommandation la plus pressante de la raison. Les difficultés de la nature rendent vraisemblable la nécessité d'une révélation ; les mystères mêmes de la création exigent, de la part du Créateur, quelque acte par lequel l'acceptation de ces mystères vous soit rendue plus facile. Une des plus grandes perplexités de la nature serait que le Créateur vous eût abandonnés à vous-mêmes. Vous savez qu'il y a un Dieu, mais vous avouez votre ignorance en ce qui touche à son essence, à sa volonté, à vos devoirs, à votre avenir. En conséquence, une révélation serait le don le plus précieux qui put vous être fait. Après tout, vous ne savez pas s'il y a un Dieu, mais c'est par conclusion que vous arrivez à le connaître ; vous ne voyez pas Dieu, mais vous en entendez parler. Il agit caché derrière un voile ; à chaque instant, on dirait qu'il va se manifester à vous, et cependant il n'en fait rien. H

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a rempli vos cœurs des anticipations de sa majesté; il a laissé des traces de sa présence et des reflets de sa gloire dans toutes les parties de la création ; vous touchez aux lieux où il a été, mais il n'y est plus. Il vous a enseigné sa loi, d'une manière non équivoque, il est vrai, mais par voie de déductions, de suggestions, et non par des ordres directs. Il s'est toujours adressé à vous d'une manière détournée, par votre sentiment interne, par l'opinion reçue, par les événements de votre existence, par des traditions vagues, par des récits obscurs; mais il semble que, de propos délibéré et par une loi manifeste, jamais il ne s'est montré à vos yeux avides de le voir, jamais il ne vous a confronté avec sa personne. Que signifie tout cela? Un être spirituel abandonné par son Créateur ! Cela n'a sans doute pas lieu sans quelque auguste et sage motif; mais ce n'en est pas moins une rude épreuve, si rude, en effet, que vous devriez accueillir avec joie la nouvelle qu'il daigne lui-même l'écarter de vous ou l'adoucir.

La nouvelle d'une révélation, loin de faire naître des soupçons, est appuyée des plus fortes présomptions en sa faveur ; il est difficile de croire qu'elle n'a pas été donnée, comme l'a toujours montré la conduite du genre humain. Vous ne pouvez faire autrement que de l'attendre des mains du Dieu de miséricorde, quelque indigne que vous vous sentiez de la recevoir. Ce n'est pas que vous puissiez l'exiger, mais Dieu lui-même vous en inspire l'espérance; ce n'est pas que vous soyez dignes de ce don, mais c'est que ce don est di-

gne de voire Créateur. Ce don est d'une probabilité si nécessaire, qu'il n'a pas besoin de fortes preuves, même quand on ne pourrait en fournir que de faibles. Il faut que vous ayez la conviction que Dieu a parlé, sans cela vous seriez dupes d'impostures ; mais l'extrême probabilité de ce fait vous permet de vous passer, au besoin, de toute preuve qui n'est pas purement suf> fisante pour votre dessein. Le fait même de l'existence d'un Créateur qui nous est cacbé, vous conduit, vous entraîne au seuil de la révélation, vous y laisse dans l'attente de signes divins prouvant qu'une révélation a été accordée aux hommes.

Irez-vous avec moi jusqu'à dire qu'une révélation est probable? Permettez alors que je fasse une seconde observation, et ma tâche sera finie. Cette observation, c'est que l'enseignement de l'Eglise est évidemment cette révélation. Comment en serait-il autrement? Dès le premier coup d'œil, on voit qu'elle est différente de toutes les autres communions religieuses. Si elle est le prophète et le messager de Dieu, elle doit présenter des signes distinctifs, uniques en leur genre, isolés et spéciaux j or, ces signes, elle les présente. Elle est une, non-seulement en elle-même, mais en comparaison des diverses communions, et elle n'a de relation avec aucun autre corps. Vous voyez donc que la question est posée entre l'existence de l'Église et l'absence totale d'un messager céleste ; ou il ne nous a pas été donné de révélation, ou c'est l'Eglise qui en est l'organe. Si l'Église n'est pas l'interprète de Dieu, votre probabilité se trouve mal fondée, et votre antici-

pation est déçue. Je ne veux pas dire que ce soit là une absurdité, car vous ne pouvez regarder comme certain l'accomplissement de vos espérances; mais, quel que soit le degré de probabilité de leur accomplissement, il y a une probabilité aussi grande que l'Église, et l'Église seule, possède le moyen de les accomplir. Je dis l'Église seule, car vous ne sauriez croire en votre cœur que telle ou telle secte, tel ou tel Etablissement est, dans ses enseignements et ses préceptes, l'oracle du Très-Haut. Je sais que vous ne pouvez dire en votre cœur : « Je crois ceci et cela, parce que l'Établissement anglican ou écossais l'a déclaré vrai. » Je suis convaincu pareillement que vous ne pourriez regarder les communautés russe, nestorienne ou jacobite, comme les oracles de Dieu. Tout au plus vous serait-il possible, si vous étiez versé dans ces matières, de les regarder comme de vénérables dépositaires de documents historiques, et comme les témoins de siècles passés. Vous pourriez exercer votre jugement et votre critique en examinant leurs prétentions ; mais jamais vous n'arriveriez à accepter leurs déclarations comme des articles de foi ; car ces sectes ne sont, en aucune façon, interprètes, oracles, juges de la vérité surnaturelle, ei le contraste qui existe entre elles et l'Église catholique prouve en faveur de cette dernière.

Un interprète est un envoyé de Dieu, qui parle avec autorité, qui est toujours un et toujours le même, qui est précis et décisif dans ses arrêts, qui surmonte toutes les difficultés, qui peut terrasser et anéantir l'erreur. Tel est le caractère que l'Église catholique nous

présente dans l'histoire, et tel est le caractère qu'elle a encore aujourd'hui. Elle seule a la faculté divine de dompter la raison de J'homme et d'imposer la foi par sa parole aux grands et aux petits, aux savants et aux ignorants, aux esprits turbulents et aux esprits paisibles. Môme ceux qui lui sont hostiles et qu'elle ne peut amener à l'obéissance, sont forcés de lui payer un tribut de respect et d'admiration. Les penseurs les plus profonds, les hommes politiques les plus habiles, émerveillés de son passé, lui prédisent de nouveaux triomphes dans l'avenir. Ses ennemis tremblent à sa vue, et ne trouvent pas d'autre moyen de la combattre que de la calomnier et de l'exiler dans le désert. La voir, c'est la reconnaître; son aspect et son attitude portent la preuve de son origine divine. A la vérité ses témoignages pourraient être plus clairs, j'en conviens; elle aurait pu commencer avec Adam au lieu de commencer avec Pierre ; elle aurait pu embrasser toute la famille humaine ; elle aurait pu servir d'instrument pour convertir tous les cœurs; elle aurait pu n'avoir aucune douleur intérieure, aucune calamité au dehors; elle aurait pu être un paradis sur la terre; mais, en tant que créature, n'est-il pas évident qu'elle est aussi glorieuse que l'est Dieu lui-même en tant que Créateur? Puisque Dieu ne déploie pas dans la nature les plus nobles signes de sa présence, pourquoi sa messagère épuiserait-elle les trésors de sa grâce? Vous croyez aux Ecritures; eh bien ! l'Eglise ne se montret-elle pas aussi divine que Samuel, qu'Isaïe, que Jérémie ou que Daniel ? et ne l'esl-elle même pas à un

plus haut degré? Ne présente-t-elle pas des garanties plus que suffisantes pour vous convaincre? Elle date de la venue même de Jésus- Christ ; elle reçoit sa charte, ainsi qne sa forme et son caractère, de sa bouche même : « Vous êtes béni, Simon Barjona, car ce n'est pas la chair et le sang qui vous l'ont révélé, mais mon Père qui est aux cieux. Et je vous dis que vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Et je vous donnerai les clefs du royaume du ciel ; et ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux. » Cette Eglise, qui, du temps des Apôtres, a passé jusqu'à nous, s'est propagée par toute la terre, a triomphé de plus de mille révolutions, a toujours possédé une si parfaite unité, et déployé une vitalité si mystérieuse, si majestueuse, si inaltérable, si hardie, si sainte, si sublime, si belle, que vous ne pouvez, ô fils de l'homme, douter qu'elle ne soit le divin messager que vous cherchez. Vous l'avez longtemps cherchée; mais vous l'avez trouvée, quoique tardivement, cette Eglise qui est le plaisir des yeux, la joie du cœur; elle vous offre la vérité après bien des erreurs, la satiété après bien des avant-goûts, le toit domestique après l'orage; venez à elle, pauvres voyageurs, car elle seule peut vous expliquer le mystère de votre être et de votre destinée. Elle seule peut vous ouvrir les portes du ciel et vous remettre en bon chemin : « Lèvetoi et brille, ô Jérusalem, car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi ; car, regarde.

Tobscurité couvrira la terre et un brouillard enveloppera les peuples, mais le Seigneur se lèvera et sa gloire brillera sur toi. » « Ouvre les portes afin que la nation juste, qui garde la vérité, puisse entrer. L'ancienne erreur est passée; tu gardes la paix, la paix, parce que nous avons espéré en toi. Seigneur, vous nous donnerez la paix, car nos épreuves sont votre ouvrage. 0 Seigneur, notre Dieu, d'autres maîtres que vous ont eu l'empire sur nous, mais nous ne nous souviendrons que de votre nom. Que les mourants ne vivent plus, que les géants ne se relèvent plus, parce que vous les avez visités et brisés, et que vous avez effacé leur mémoire. »

0 mes frères, si vous fuyez l'Eglise catholique, où irez-vous? Elle est votre seule chance de paix et de sécurité dans ce monde tracassier et changeant. Quelque effort que fasse la raison humaine, elle ne trouvera rien entre l'Église et le scepticisme. Les croyances particulières, les religions de fantaisie, peuvent être pompeuses et imposantes en leur temps ; les religions nationales peuvent être grandes et sans vie ; elles peuvent couvrir le sol pendant des siècles, distraire l'attention ou embarrasser le jugement des savants ; mais, au bout du compte, on trouvera, ou que la religion catholique est vraiment et réellement la descente du monde invisible dans ce monde visible, ou bien qu'il n'y a rien de positif, de dogmatique, de réel dans les notions que nous avons sur notre origine et sur notre destinée future. Renoncez au catholicisme, et vous devenez aussitôt protestants, unitairiens, déistes, pan-

théistes, sceptiques, par un terrible mais irrésistible entraînement; et si vous y résistez, ce sera par suite de quelque circonstance particulière de position, d'éducation ou de caractère; ce sera parce que vous éloignerez de votre esprit les questions religieuses, parce que vous renierez votre propre raison, parce que vous vous appliquerez exclusivement à vos devoirs moraux, ou parce que vous chercherez des distractions dans les plaisirs du monde. Continuez, remplissez vos devoirs envers votre prochain ; soyez justes, charitables, hospitaliers ; donnez de bons exemples ; défendez la religion parce que vous la trouvez utile à la société; poursuivez vos travaux, votre profession, vos plaisirs ; mangez et buvez; lisez les journaux, visitez vos amis, bâtissez et meublez, plantez et semez, achetez et vendez, plaidez et discutez, travaillez pour le monde, établissez vos enfants, rentrez chez vous; puis enfin quittez la vie ; mais évitez toute recherche religieuse, si vous ne voulez pas et n'espérez pas avoir la foi, si vous ne voulez pas entrer dans le sein de l'Eglise catholique. Evitez toutes recherches, car elles vous conduiraient où il n'y a ni lumière, ni paix, ni espérance; elles vous mèneraient à un précipice profond, où il n'y a ni soleil, ni lune, ni étoiles, ni ciel splendide, où vous ne trouverez que frimas, stérilité et désolation éternelle. 0 enfants pervertis des hommes, qui repoussez la vérité qu'on vous offre, parce qu'elle n'est pas plus vraie ! 0 cœurs inquiets, esprits difficiles, qui cherchez une doctrine plus salutaire que celle du Rédempteur, et une création plus parfaite que celle du

Créateur! Dieu, en vérité, n'est pas assez grand pour vous; vous avez ces aspirations sublimes, ces notions philosophiques qu'inspire l'esprit tentateur, vous qui n'êtes contents de rien de ce qui est, qui déclarez que le Très-Haut est trop petit pour que vous l'adoriez, et que ses attributs sont trop mesquins pour que vous l'aimiez. C'est l'orgueil qui causa la chute de Satan, et ce qui a été dit autrefois de lui peut maintenant s'adresser, en guise d'avertissement, à ceux qui l'imitent, « parce que votre cœur s'est enflé et que vous avez dit : Je suis Dieu, et je suis assis sur le trône de ^ Dieu, dans le cœur de la mer; attendu que vous êtes homme et non pas Dieu, et que vous avez placé votre cœur comme si c'était le cœur de Dieu; c'est pour

cela que je vous réduirai à néant, et vous ne

serez plus, et si l'on vous cherche, on ne vous trouvera plus jamais. »

Le Verbe éternel, le Fils unique du Père, se dépouilla de sa gloire et descendit sur la terre pour nous élever au ciel. Quoiqu'il fût Dieu, il se fit homme ; quoiqu'il fût le maître de tous les hommes, il se fit leur serviteur; bien qu'il fût riche, il se fit pauvre «pour l'amour de nous, afin de nous rendre riches par sa pauvreté. » Il vint du ciel sous un extérieur si humble, que les Pharisiens orgueilleux le dédaignèrent, le traitèrent de fou et d'imposteur. Quand il parlait de son père Abraham, et qu'il disait connaître le patriarche, qui n'était qu'une créature de ses mains, les Pharisiens lui observaient en ricanant : « Vous n'avez pas encore cinquante ans, comment auriez-vous vu Abraham?» Il leur répondait: «En vérité, en "vérité, je vous le dis, je suis avant qu'Abraham ne fût créé. » 11 avait vu Abraham, qui vivait deux mille ans

auparavant; il n'était pas pour cela âgé de deux mille ans, pas plus que de cinciuantc. Il n'avait pas deux mille ans, parce qu'il n'avait point d'âge; il était l'Ancien des Jours, qui n'eut jamais de commencement et qui n'aura jamais de fin ; qui est au-dessus et au-delà des temps; qui est toujours jeune, qui commence toujours, qui n'a jamais cessé d'être, qui est aussi vieux qu'il est jeune, qui était aussi vieux et aussi jeune du temps d'Abraham que lorsqu'il vint sur la terre, revêtu de notre chair pour expier nos péchés. C'est pourquoi il dit : Je suis avant Abraham, et non j'étais, car il n'y a pour lui ni passé ni avenir. On ne peut dire de lui qu'il était, ni qu'il sera ; on peut dire seulement qu'il est; il est toujours ce qu'il a toujours été; il n'est pas plus vieux pour avoir vécu deux mille ans de plus ; il n'est pas plus jeune pour ne les avoir pas vécu.

Mes frères, si nous pouvions nous pénétrer de cette haute et sainte pensée; si nous contemplions réellement le Tout-Puissant lui-même, nous comprendrions mieux ce que son incarnation est pour nous, et ce qu'elle est en lui. Je ne veux pas dire, si nous le contemplions dignement tel qu'il est, mais si nous le contemplions comme il nous est possible de le faire ; si nous fixions notre attention sur lui, si nous faisions usage de la raison qu'il nous a donnée, nous comprendrions suffisamment sa grandeur pour sentir la sublimité de son abaissement volontaire. Prêtez l'oreille à ce que je dis pour vous rappeler les doctrines par lesquelles la raison et la révélation combmées vous font

connaître le Très-Haut ; puis, quand vous aurez considéré son infinité, examinez, ;i la lumière de celte infinité, le sens de son incarnation.

Remarquez, en premier lieu, que la raison vous enseigne qu'il doit y avoir un Dieu ; sans cela, qui estce qui aurait créé ce merveilleux univers? Il ne pouvait se créer lui-même, et l'homme n'a pu le créer, puisqu'il forme seulement une de ses parties. Comme tous les hommes ont un comniencement, il doit y avoir eu un premier homme ; or, qui est-ce qui l'a fait? Ainsi, la raison nous oblige à admettre l'existence de Dieu. Il nous faut admettre l'idée d'un Créateur toutpuissant, d'un Créateur qui a été de toute éternité, qui ne doit point avoir eu de commencement, car par qui aurait-il été créé? Nous retomberions dans la même difficulté, et il nous faudrait revenir à notre point do départ. Le Créateur, dis-je, n'a point eu de commencement, car s'il avait reçu l'être d'un créateur antérieur à lui, à qui celui-ci devrait-il l'existence? Nous parcourrions ainsi inutilement une longue série de créateurs, aussi difficile à concevoir qu'une ligne d'hommes qui n'aurait pas de fin. D'ailleurs, si ce n'était pas le Créateur lui-même qui a toujours existé, il faudrait admettre un être qui a toujours été et un autre qui a été le créateur de celui-là; ce qui reviendrait à dire qu'il y a deux Dieux. Le Créateur du monde n'a donc point eu de commencement; en conséquence, il ne peut éprouver aucune modification. Ce qui est éternel ne peut avoir ni croissance, ni dépérissement; ce qui est éternel est ce qui a toujours

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été, et sera toujours de même. Comme ce principe ne doit son origine à rien d'étranger à lui-même, rien ne peut le modifier ni l'affecter. En outre, tout ce qui existe a sa source en lui; toute chose est donc sous sa dépendance, et il existe indépendamment de toutes choses.

Contemplez donc l'Etre suprême, l'Etre des êtres, sous l'image si imparfaite que je viens d'esquisser ; gravez son image dans votre mémoire. Il est un ; il n'a ni rivaux, ni égal ; il est différent de tout ce qui existe; il est le maître; il peut faire ce qu'il veut; il est immuable au dernier jour comme au premier ; il est souverainement parfait ; il est infini dans sa puissance et dans sa sagesse, car sans cela il n'aurait pas pu faire ce monde immense que nous contemplons le jour et la nuit.

Secondement, il suit de ce que je viens de dire, puisque Dieu est de toute éternité, et qu'il a créé toutes choses depuis une certaine époque, qu'il a vécu une éternité avant de commencer à créer l'univers. C'est là une pensée qui nous confond ! Il y eut un état de choses 011 Dieu était seul, et où rien n'existait que lui seul. Il n'y avait ni terre, ni ciel, ni soleil, ni étoiles, ni espace, ni temps, ni êtres d'aucune espèce, ni hommes, ni anges, ni séraphins. Le trône de Dieu était sans ministres; l'Etre Suprême n'était servi par personne ; tout était silence et repos ; Dieu seul était. Cet état de clioses dura non pas seulement quelque temps, mais un temps infini; il avait toujours été; c'était l'état normal des choses, et la création fut une innova-

tiou. Comparativement à cet état, la création n'existe que d'hier; elle ne compte que six mille ans; admettons qu'elle en ait soixante mille; qu'est-ce que cela auprès de l'éternité? Ce n'est rien du tout; ce n'est pas même ce qu'une goutte d'eau est à l'Océan, ou un grain de sable à la terre que nous habitons. Je dis que pendant toute une éternité Dieu a été seul, sans qu'il existât d'autre être que lui, sans qu'il y eût rien d'extérieur à lui; il ne travaillait pas, mais il se reposait ; il ne parlait pas, il ne recevait les hommage» de personne, il n'était pas glorifié par ses créatures; mais il était bienheureux en lui-même et par luimême et n'avait besoin de rien.

Quelle idée ceci nous donne du Tout-Puissant ! Il est au-dessus de nous, mes frères, nous le sentons ; mais que cela est difficile à concevoir ! Nous rencontrons souvent sur la terre des hommes dont la conduite est si opposée à la nôtre, que nous ne pouvons nous l'expliquer. Ces hommes-là nous étonnent ; ils ont des occupations si différentes des nôtres, ils recherchent des plaisirs si étranges, que nous ne trouvons rien de commun entre eux et nous ; quand nous sommes avec eux, nous ne savons quel sujet de conversation aborder. De leur côté, les hommes remuants et ambitieux s'étonnent de ceux qui passent leur temps au milieu des livres; les pécheurs s'étonnent de ceux qui fréquentent les sacrements et qui mortifient leurs passions ; les économes ne comprennent pas la libéralité des prodigues; les personnes qui aiment la société ne comprennent pas celles qui vivent dans la solitude et qui s'y trou-

344 QUATORZIÈME CONFÉBEXCE.

vent heureuses. Nous avons de la peine à nous identifier avec nos semblables ; nous les trouvons étranges et incompréhensibles, et cependant que sont-ils en comparaison du Dieu éternel et tout merveilleux? Lui seul est réellement incompréhensible, car, outre qu'il a vécu une éternité sans avoir eu de commencement, il a vécu une éternité entière dans l'isolement, sans être fatigué de cette solitude. Combien d'entre nous, lequel d'entre nous, mes frères, pourrait vivre seul durant une semaine? Vous avez entendu parler du système cellulaire, ce châtiment qu'on inflige aux criminels, et qui devient à la longue plus sévère qu'aucun autre, car on dit qu'il finit par rendre fous ceux qui y sont condamnés. L'homme ne peut vivre sans objet, sans but, sans occupation, sans société; il ne peut vivre seul, dans la solitude ; son imagination l'accable, s'il est livré à lui-même. Voilà ce qui arrive à des êtres mortels. Elevez maintenant votre pensée jusqu'à Dieu. 0 contraste surprenant! Dieu a vécu toute une éternité dans un état qui nous rend fous après quelques années; il a vécu une éternité entière sans changement d'au':unc sorte. La veille et le sommeil, le repos et le travail, sont des changements nécessaires dans l'existence même des hommes les plus solitaires. Le malheureux enfermé dans une prison mène une vie horriblement uniforme, mais cette uniformité est régulièrement interrompue par le sommeil ; lu nuit suspend les soufl'rances du pauvre prisonnier; il puise dans le repos de nouvelles forces pour supporter sa misère ; mais l'Étemel ne dort pas, ne se

repose pas; rexercice de sa puissance n'est jamais suspendu; il n'est jamais las de lui-même, il n'est jamais fatigué dé son infinité. De toute éternité il a été en mouvement, et cependant il n'a jamais cessé d'être en repos; il a toujours joui du repos, d'une paix profonde et ineffable ; mais avec un esprit vivant, présent, maître de lui-même, sachant tout, se comprenant lui-même et soutenant la compréhension. Il a toujours été en repos, mais en repos en lui-même; il a toujours été sa ressource, son but, sa contemplation, sa propre béatitude.

Oui, cela est ainsi, et s'il est impossible de se rendre compte comment l'Eternel a pu passer une éternité dans la solitude, n'est-il pas également difficile de comprendre qu'il ait pu renoncer à cette solitude, et qu'il ait voulu s'entourer de créatures? Pourquoi n'at-il pas mieux aimé rester tel qu'il avait toujours été? Pourquoi appela-t-il à la vie des êtres qui ne pouvaient pas ajouter à sa béatitude, et qui n'étaient pas sûrs de la leur ? Pourquoi leur accorda-t-il celte faculté, dont nous les voyons jouir, de faire le bien ou le mal à leur choix, et de travailler à leur perte ou à leur salut? Pourquoi créa-t-il un monde tel que celui qui est sous nos yeux, qui, vu sous son beau côté, nous montre sa gloire d'une manière si confuse, et qui, sous son mauvais côté, n'offre à nos regards qu'un repaire de crimes et de misères? Il aurait pu faire un monde bien meilleur que celui-ci ; il aurait pu en exclure le péché ; mais, ô prodigieux mystère ! il s'est entouré des lamentations et des larmes des âmes dé-

chues ; il a créé et ouvert le grand abîme. Après une éternité de paix, il lui a plu de permettre l'anarchie éternelle, l'impiété, le crime, la haine de son nom et le ver qui ne meurt jamais. Ainsi, il est incompréhensible pour nous autres mortels, et il n'est pas étonnant que l'ancien païen hésitât à répondre, quand un roi, son protecteur, lui posa cette question : Qu'estce que Dieu ? Il demanda un jour pour méditer sa réponse ; ce délai expiré, il en demanda un autre de deux jours, et quand ceux-ci furent passés, il en demanda encore quatre , car il trouvait que ses réflexions, au lieu de le rapprocher de la solution qu'il cherchait, ne faisaient que l'en écarter toujours davantage. Plus il étudiait ce problème, plus il grandissait, et toutes les fois qu'il arrivait à une conclusion, elle devenait la source de nouvelles difficultés qui confondaient sa raison. Car, en effet, l'essence et les attributs de Dieu sont un sujet, non pas de raisonnement seulement, mais de foi, et l'on est obligé d'accepter son propre témoignage en tout ce qui le concerne.

Passons maintenant, mes frères, à une autre pensée que j'ai déjà indiquée et développée en partie. Si le tout-puissant Créateur est tel que je l'ai décrit, il ne dépend en rien de ses créatures. Elles pèchent, elles périssent, elles sont sauvées, elles le louent éternellement; mais, quoiqu'il aime toutes les créatures de sa main, quoique sa grâce les visite toutes sans exception par des influences si nombreuses et si pressantes que nous ne les pourrons concevoir qu'au dernier jour ;

quoiqu'il daigne être glorifié dans ses saiuts; quoiqu'il soit leur tout en toutes choses, la continuation de leur existence, de leur puissance, de leur béatitude, ils ne sont cependant rien pour lui ; les créatures n'augmentent pas sa félicité eu faisant leur salut; elles ne la diminuent pas en se perdant. Je ne veux pas dire qu'il se tient loin d'elles ; il n'est pas tellement absorbé en lui-même qu'il abandonne la création à l'action des lois auxquelles il l'a soumise. Il est pour tous une Providence active et vigilante ; il est dans chacune de ses créatures et dans chacun de leurs actes; s'il n'était pas en elles , elles retomberaient dans le néant. Il est présent partout sur la terre ; il voit tous les crimes qui se commettent, soit à la clarté du jour, soit dans les ombres de la nuit ; il est même l'appui de ceux qui pèchent; il est très-près des âmes les plus souillées; il est au milieu de la prison éternelle ; mais rien ne le touche, bien qu'il touche toutes choses. Les rayons du soleil pénètrent les réduits les plus hideux sans rien perdre de leur éclat ni de leur beauté : ainsi le Tout- Puissant contemple et tolère le mal sans être atteint ni éprouvé par la démence, l'orgueil, l'impureté ou l'incrédulité de ses créatures. Ni les débauches de la terre , ni les blasphèmes de l'enfer, ne peuvent ternir sa pureté ni altérer sa majesté. Si l'univers entier s'a~ bîmait dans un gouCTre, cette catastrophe, qui serait funeste pour l'univers, ne serait rien pour le Créateur. Dans le terrible conflit entre le bien et le mal , que l'Eglise soit triomphante ou vaincue, qu'elle soit persécutée ou victorieuse, qu'elle soit tranquille ou agitée,

que ses ennemis l'emportent ou qu'ils soient battus, que les innocents succombent au péché, que les justes commettent des crimes, que les bons anges pleurent, que les cœurs s'endurcissent. Dieu est toujours identique, toujours le même. Dieu reste immuable dans sa béatitude, et tous ces événements ne peuvent même agiter la surface de son éternel repos. Dieu n'espère pas, ne craint pas, ne désire pas, ne regrette pas, ne se repcnt pas. Tout paraît agité et troublé autour de lui, mais il n'y a rien de contingent, rien d'incertain dans ses décrets éternels, dans sa prescience infaillible ; rien qui ne fasse partie d'un vaste plan dont le résultat est aussi sûr et la trame aussi invariable que l'essence même de Dieu.

Tel est le grand Dieu qui se suffit à lui-même , qui jouit de la béatitude parfaite, qui est séparé de ses créatures, dont les desseins sont impénétrables, dont l'être est inaccessible. Qui peut le voir? Qui peut le sonder? Qui peut le mouvoir? Qui peut le changer? Qui même peut parler de lui? Il est souverainement saint, patient, serein et vrai ; il parle et il fait; il diffère et il exécute; il avertit et il punit; il châtie et il récompense; il épargne et il pardonne, selon un décret éternel , sans imperfection , sans hésitation , sans inconséquence.

A présent que je vous ai expliqué, mes frères, dans un langage humain, quelques-uns des attributs de Dieu, vous me direz peut-être avec regret qu'au lieu de vous rapprocher de l'être souverainement glorieux et bon, je vous en ai éloignés. Vous allez peut-être vous écrier •

« Dieu est tellement au-dessus de moi que son image m'effraie, et que je ne puis croire qu'il s'occupe de moi. Je crois fermement qu'il est la perfection infinie, et j'aime cette perfection, moins à la vérité que je ne voudrais l'aimer; mais enfin je l'aime, dans la mesure de mes forces, pour elle-même; je désire l'aimer pardessus toutes choses, et je comprends que, à moins d'être déchues de sa grâce, toutes les créatures doivent l'aimer. Il y a deux sentiments que j'ai bien de la peine à conserver dans mon cœur : je crois et j'aime , mais sans ferveur, sans vivacité, parce que mon cœur n'est ni enflammé d'espérance, ni touché de reconnaissance. Je voudrais avoir l'espérance et la reconnaissance, et je ne les ai pas. Je sais que Dieu est bon envers toutes SCS créatures ; mais comment croire qu'il me donne à moi personnellement une pensée, et qu'il s'occupe de moi pour l'amour de moi? Je suis au-dessous de son amour; il me regarde comme un atome dans son vaste univers ; il agit d'après des lois générales, et s'il est bon pour moi, ce n'est pas pour l'amour de moi , mais parce que la bonté est une des conditions de sa nature. Voilà pourquoi je me sens toujours attiré avec plus de force vers l'homme pécheur que vers mon glorieux auteur. Quand les rois et les grands paraissent en public, ils ne se contentent pas d'étaler leurs richesses aux yeux de la foule; ils se montrent eux-mêmes avec les insignes de leur puissance; ils regardent autour d'eux ; ils remarquent certains individus ; ils ont un regard , un geste de bienveillance pour ceux qui les approchent. Ils répandent

sur la foule le trésor de leur amabilité et de leurs sourires. Puis les spectateurs retournent chez eux, racontent à leurs amis que ce grand personnage a fait attention à eux, ou à un de leurs enfants, qu'il a accepté un présent de leurs mains, qu'il a exprimé quelque sentiment sans importance en lui-même, mais précieux comme s'adressant à eux, et ils gardent ce souvenir toute leur vie. Tels sont les moyens par lesquels les hommes attirent et satisfont leurs semblables. Mais il y a un abîme entre moi et mon Dieu. Je serai retombé dans mon néant avant qu'il jette les yeux sur moi du haut des cieux, avant qu'il m'appelle et qu'il s'intéresse à moi. C'est un des besoins de ma nature d'avoir quelqu'un qui pleure avec moi, qui se réjouisse avec moi, qui me serve et m'assiste; il y aurait de la présomption de ma part à espérer de trouver ce secours dans le Dieu infini et éternel. »

Voilà ce que vous devez être tentés de dire, mes frères, non sans impatience, quand vous contemplez le Tout-Puissant tel que la conscience vous le représente, tel que la raison le suppose, tel que la création l'annonce, .l'ai insisté sur ce point afin de vous faire voir, par voie de contraste, ainsi que je me le proposais en commençant, comment le grand mystère de l'Incarnation répond à vos désirs. Gardez-vous de jamais penser que vous êtes abandonnés de Dieu ; gardez-vous de croire qu'il ne vous connaît pas, vous, votre esprit et vos facultés, mieux que vous ne vous connaissez vousmêmes. N'admettez-vous pas que si votre plainte est vraie, il y a songé avant vous? « Je les exaucerai avant

qu'ils m'appellent, dit-il, et tandis qu'ils parleront, je les entendrai. » Ajoutez à l'idée que vous vous êtes faite de son incompréhensibilité, que, bien qu'il soit infini, il peut s'abaisser jusqu'au fini ; croyez au mystère de sa condescendance ; confessez que, bien « qu'il habite l'éternité , » il peut « demeurer avec un esprit humble et repentant, » et « jeter ses regards sur les petits. » Défaites-vous de votre mauvaise humeur, écartez les soucis dévorants, sortez de vous-mêmes, élevez vos yeux, regardez autour de vous et dites-moi s'il y a, dans ce vaste univers, rien de plus consolant, de plus rassurant, de plus agréable que ces inquiétudes dont vous vous repaissez. Mes frères. Dieu nous a conformés de telle sorte que nous pouvons l'aimer pour lui-même, par suite des moyens qu'il nous a donnés pour cela. 11 n'a pas fondé sur l'espérance le culte que nous lui devons ; il n'a pas fait de notre intérêt personnel la mesure de notre vénération. Nous avons des yeux qui voient au-delà des difficultés de son essence ; et les lumières que la nature commence à nous donner, la révélation les complète. Elevez vos yeux, dis-je ; regardez le monde matériel ; vous verrez sur sa surface un des attributs plus éclatant que les autres, qui changera en joie vos tristes méditations sur le Créateur. L'univers nous présente des traces de plusieurs de ses attributs, par exemple, de son immensité, de sa sagesse, de sa puissance, de sa tendresse, de son habileté , mais surtout de la gloire et de la beauté de son éternelle perfection. Ce dernier attribut est celui en qui se concentrent tous les autres ; il est comme

la couronne ou la fleur de ses sublimes qualités. De môme que, parmi les hommes, la jcuuesse, la santé et la force trouvent leur complément dans la beauté qui consiste dans la régularité des traits, l'éclat du teint, le charme de l'expression; ainsi, bien que nous ne puissions comprendre les saints attributs de Dieu, et que nous reculions devant leur profondeur impénétrable, nous pouvons, comme créatures, nous reconnaître et nous réjouir dans la splendeur, l'harmonie et la sérénité, qui en sont le brillant résultat. C'est cette qualité qui, par une loi de notre nature, nous ravit d'admiration, émeut notre cœur, nous arrache un hommage désintéressé, et on la trouve répandue abondamment sur le monde visible, comme un témoignage de son Créateur.

Sortez du cercle étroit de vos raisonnements ; quittez la ville, les ouvrages de l'homme, le repaire du péché; éloignez-vous, mes frères, des tentes de Cédar et des fanges de Babylone; allez méditer dans les champs avec les patriarches, et, à la splendeur de l'œuvre, jugez de la perfection infmie de l'ouvrier. Montez sur quelque haute montagne et regardez autour de vous à l'heure où le soleil est à son zénith et darde à plomb ses rayons sur la terre, à l'heure où les cimes, les rochers et la mer forment un magnifique panorama aux contours gracieux et purs, aux teintes brillantes et harmonieuses, aux vagues et lointaines perspectives ; parcourez ensuite les forêts, les prairies ou les champs fertiles ; suivez le cours des ruisseaux ; prêtez l'oreille aux bruits lointains de la campagne;

respirez les parfums dont le prinjtemps ou l'été imprègne l'air ; ou bien encore promenez-vous dans un jardin, réjouissez vos regards de la vue des fleurs éclatantes et embaumées qui émaillent le sol ; puis réfléchissez à l'influence presque mystérieuse que les différentes odeurs exercent sur l'esprit, à l'émotion qu'excite en nous un accord doux et harmonieux, au ravissement qui saisit notre âme et nos sens quand nous entendons les sons d'une musique enchanteresse ; et, après vous être enivrés de ces spectacles, de ces parfums, de ces harmonies, lorsque votre cœur est palpitant d'enthousiasme, que votre bouche est pleine de louanges et de reconnaissance, songez que ces choses, qui pourtant vous parlent de votre Créateur, ne sont, en comparaison de celui qui lésa faites, que les reflets les plus pâles, les plus imparfaits de sa gloire, les re» buis de son inépuisable opulence, la fumée qui précède une flamme brillante. Le Créateur, dans sa beauté éternelle, incréée, est tel que s'il nous était donné de le voir, nous mourrions à l'instant de ravissement. Moïse, ne pouvant oublier ce qu'il en avait vu une fois dans le buisson ardent, demanda à en voir davantage ; mais Dieu refusa d'accéder à sa demande, parce que cette faveur lui eût été fatale. Il dit : « Montrez-moi votre gloire, » et Dieu lui répondit : « Vous ne verrez pas ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre. » Quand les saints ont obtenu d'apercevoir quelques-uns des reflets de la divinité, ils sont tombés en extase ; leur corps de cendre et de poussière a été brisé, comme percé d'une douleur si vive qu'ils ont

354 QUATORZIÈME CONFKRENCF.

supplié Dieu, au milieu de leurs transports, de vou* loir bien détourner sa main et suspendre, par tendresse pour eux, la dispensation de ses faveurs. Nous jouissons, par la pensée et la méditation, des délices dont les saints jouissent en réalité ; et ce pâle reflet de la gloire de Dieu suffit pour dissiper les idées sinistres que nous nous faisons de lui, et pour nous amener à nous plonger dans la contemplation de sa magnificence. 11 est si brillant, si majestueux, si serein, si harmonieux, si pur ; il surpasse tellement, comme son prototype, tout ce qui est gracieux, aimable, doux et beau sur la terre ; sa voix est si touchante ; son sourire est à la fois si séduisant et si auguste, qu'il suffit de le voir et de l'écouter pour être heureux. Ne dites pas que cela ne suffit pas pour aimer et pour être heureux. Dans les cérémonies de ce monde, les pompes de la royauté peuvent satisfaire le spectateur ; il ne demande que la faveur de les contempler ; et si nous étions admis dans la cour céleste, quand même Dieu ne nous adresserait pas la parole, sa vue seule, toujours ravissante, toujours nouvelle, gérait notre aliment et notre breuvage pour l'éternité.

Et s'il nous a conformés de telle façon que , malgré l'abîme qui existe entre lui et nous, malgré le mystère de ses attributs et la faiblesse de notre raison, sa vue seule dissipe tous les doutes, entraîne nos âmes incertaines, devient notre joie impérissable, que dironsnous, mes frères, quand nous apprendrons qu'il a daigné prendre possession de nous, et nous gouverner au moyen de l'espérance et de la gratitude, ces « liens

LA CO!«DiîSCENDANCE DIVINK. 3H5

de l'homme » qui nous rattachent les uns aux autres? Dieu et l'homme, dites-vous, ne peuvent pas ne faire qu'un ; l'homme ne peut supporter la vue et le contact de son Créateur, ni le Créateur condescendre à la faiblesse de sa créature. Eh bien ! rougissez et soyez confus d'apprendre, ô cœurs timides et inquiets, qu'il à quitté son trône sublime, qu'il s'est abaissé jusqu'à sa créature, afin d'encourager et d'inviter cette créature à s'élever jusqu'à lui. Ce n'était pas assez de nous donner la grâce ; c'était trop peu que de nous départir une lumière céleste et une sainteté pareilles à celles qu'a^ vaient reçues les anges ; c'était peu d'avoir créé Adam dans la justice originelle, avec une nature ajoutée à la sienne propre, avec une intelligence capable de connaître Dieu et une ûme capable de l'aimer ; il révéla à notre premier père, dans son état d'innocence, les des-^ seins qu'il avait formés pour sa race, et qu'il devait accomplir dans la plénitude des temps. 11 convenait à la sagesse de Dieu, à celui qui est éternellement glo-^ rieux et beau, d'investir l'homme de ces attributs par sa présence réelle et par son habitation personnelle, afin que comme il était, par sa nature, l'image unique du Père, il pût, avec le temps, devenir « le premiet né de toute créature. » H convenait à celui qui est plus haut que ce qu'il y a de plus élevé, de montrer que l'humilité était aussi, s'il est permis de le dire, au nombre de ses attributs, en revêtant la nature d'Adam et en se manifestant sous celte forme aux hommes et aux anges. Il plut à celui à qui appartiennent toutes choses et qui est en toutes choses, de ne pas créer des

natures nouvelles qui n'avaient pas existé auparavant, esprit inconstant et matière corruptible, sans les unir en lui à la personne de Dieu. — Remarquez, mes frères, quand vous vous plaignez de ce que les hommes sont séparés de Dieu, remarquez qu'il a fait plus pour vous que pour ceux qui sont « plus grands en autorité et en puissance. » Les anges, dans leur nature originelle, sont supérieurs à nous ; ce sont des esprits immortels, et nous sommes sujets à la mort; ils ont été plus abondamment visités par la grâce de Dieu; ils le servent dans le ciel ; ils jouissent de la vue de scn visage ; cependant « il n'a pas revêtu la nature des anges; » il ne s'est pas fait le frère de ceux qui lui restèrent fidèles; il n'a pas répandu son sang pour ceux qui sont tombés ; il détourna sa face des aînés de la. création ; il leur préféra les plus jeunes. Il choisit celui qui joignait un corps frêle et périssable à un esprit immortel. Il se tourna vers celui qu'une nature irritable, capricieuse, peu clairvoyante et passionnée, rendait moins digne de son amour ; il s'approcha de lui ; il fit « du premier le dernier et du dernier le premier; )) « il releva de la terre le nécessiteux, et il tira le pauvre de la boue. » Il ordonna aux anges de se prosterner devant une forme matérielle, parce que cette forma était la sienne.

Ainsi, mes frères, votre Dieu a revêtu votre nature; attendez-vous donc à voir dans la chair humaine cette gloire et cette beauté que les anges adorent. Dès qu'Emmanuel va paraître à vos yeux; dès que a l'éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la ma-

jesté de Dieu et l'image de sa bonté, » doit naître d'une vierge ; dès que les divers attributs de Tlnfini doivent se répandre sur vos âmes par des canaux matériels et par l'action d'une âme humaine ; dès que celui dont la contemplation troublait voire esprit dans la nature doit venir vous captiver par une manifestation qui est à la fois à la portée de votre intelligence, et qui témoigne de son amour pour chacun de vous, vous pouvez vous livrer aux plus brillantes espérances; elles ne seront pas déçues. Sans doute, il prendra une forme telle que «l'œil n'en a jamais vu, telle que l'oreille n'en a jamais entendu mentionner de semblable » auparavant ; ce sera un corps formé dans le ciel et confié seulement à la garde de Marie ; un corps d*» lumière et de gloire, digne de celui qui est « bienheureux à jamais, « et qui vient nous bénir par sa présence. Il peut dédaigner la pompe et l'orgueil des hommes; aussi nous ne le chercherons ni dans les cours des rois, ni dans les camps des conquérants, ni dans les écoles des philosophes ; mais il résidera sans doute dans quelque lieu calme et sacré, et c'est là que les hommes iront trouver leur Dieu incarné. Comme Adam ou Élie, il habitera quelque lieu privilégié; on le trouvera peut-être dans le jardin mystique du Cantique des cantiques, où la nature offre au Créateur ses dons les plus purs et les plus agréables, k Le figuier y produira ses figues vertes; la vigne en fleur donnera son parfum ; w « le nard et le safran » s'y trouveront, ainsi que « la cannelle, le cinnamome, la myrrhe, l'aloès et les principaux parfums ; » « la gloire du Liban, la beauté du

158 QUATORZIÈME CONFÉBENCE.

Carmel, » seront devant « la gloire du Seigneur et la beauté de notre Dieu. » Il y aura des époques marquées où, entouré d'un chœur d'anges et de saints, il se montrera aux pauvres et aux nécessiteux, aux humbles et aux fidèles, à ceux qui ont conservé leur innocence ou qui se sont lavés de leurs péchés par une loague pénitence et une sincère contrition.

Telles seraient les conjectures de l'homme, car il est toujours en défaut quand il contemple l'élévation de Dieu, et il s'y trouve encore en cherchant à pénétrer sa profondeur. Il croit qu'une pompe royale est la preuve de la présence de Dieu sur la terre. Levez les yeux, mes frères, et dites s'il a deviné juste. 0 Etre incompréhensible dans l'éternité et dans le temps! Etre unique dans le ciel, unique sur la terre ! a Quel est celui qui vient d'Edom, qui vient de Bozra avec des habits teints de sang ? Pourquoi votre manteau est-il rouge et pourquoi vos vêtements sont-ils comme les vêtements de ceux qui foulent des pressoirs? » La Sagesse de Dieu, le Créateur de l'homme, est venu non pas entouré de force, mais de faiblesse. Il est venu non pour faire valoir un droit, mais pour payer une dette. Il a préféré la pauvreté à la richesse, l'ignominie aux honneurs, la souffrance à la félicité. Dès sa naissance, il a été livré à la douleur et au mépris; son corps délicat a été usé par le froid, la chaleur, la faim et l'insomnie ; ses mains ont été durcies par un travail mécanique ; ses yeux ont été ternis par les larmes ; son nom a été rejeté comme un opprobre. Il s'est mêlé à la foule des hommes ; il a erré de lieu en lieu ; il a eu

des pécheurs pour compagnons. Nous le voyons suivi d'une multitude composée de toutes sortes de personnes, qui sont plus avides de boire et de manger que d'entendre ses paroles, ou de la populace d'une grande ville qui l'abandonne au jour du danger. Enfin, « la splendeur de la gloire de Dieu, l'image de sa substance » est chargée de liens, traînée d'un endroit à l'autre, souffletée, conspuée, insultée, flagellée et torturée. « Il (Jésus-Christ) n'a ni beauté, ni grâce ; il est méprisé ; il est le dernier des mortels ; c'est un homme de douleur et qui connaît la langueur... » Il est même comme « un lépreux frappé de Dieu et rejeté des hommes. » Ses vêtements sont déchirés; on le place sur la croix de douleur ; il est attaché au poteau infâme, objet de curiosité pour les yeux des méchants, des impies et des barbares, objet de dérision pour les mauvais esprits qu'il a précipités en enfer.

0 homme opiniâtre ! Mécontent d'abord de ce que ton Dieu est loin de toi, et mécontent ensuite lorsqu'il s'en rapproche; te plaignant d'abord de ce qu'il est trop haut, puis ensuite de ce qu'il est trop bas ; être sans humilité, quand cesseras-tu de te prendre pour but de toutes tes actions? Quand apprendras-tu que Dieu est infini dans tout ce qu'il fait, infini quand il règne dans le ciel, infini quand il est sur la terre, exigeant nos hommages au milieu de ses anges, et les gagnant au milieu des pécheurs? Il est adorable dam son repos éternel, adorable dans la gloire de sa cour, adorable dans la beauté de ses œuvres ; il est, dans sa difformité, le plus adorable, le plus royal, le plus per-

suasif des êtres. Ne croyez-vous pas, mes frères, que lorsque Marie tenait le corps inanimé de son fils sur ses genoux maternels, qu'elle contemplait le front décoloré et les membres mutilés de son Dieu, qu'elle suivait les traces de son sang, qu'elle comptait les marques de la flagellation, les meurtrissures, les blessures dont cette chair virginale était couverte ; ne croyez-vous pas que son fils lui semblait plus beau que lorsqu'elle l'adora la première fois, pur et rayonnant, la nuit de sa naissance? Dilectiis meus candidus et rifbicunàus, comme le chante l'Eglise ; « mon bienaimé éclate par sa blancheur et par sa rougeur ; toute sa personne respire l'amour et y excite : sa tète penchée, ses mains ouvertes, son sein nu ; mon bien- aimé éclate par sa blancheur et par sa rougeur ; il est choisi entre mille ; sa tête est comme un or très-pur ; ses cheveux sont comme les jeunes rameaux des palmiers, et il sont noirs comme un corbeau ; ses yeux sont comme les colombes qu'on voit sur l'eau des ruisseaux, qui ont été comme lavées dans du lait et qui se tiennent le long d'un grand courant d'eau; ses joues sont comme de petits parterres de plantes aromatiques qui ont été plantées par les parfumeurs ; ses lèvres sont comme des lis qui distillent la plus pure myrrhe; ses mains sont comme si elles étaient d'or et faites au tour, et elles sont pleines d'hyacinthe; sa voix est d'une admirable douceur, et enfin il est tout aimable. Tel est mon bien-aimé, celui qui est véritablement mon ami, ô filles de Jérusalem ! »

Il en est ainsi, cher et gracieux Seigneur; « le jour

de la mort vaut mieux que celui de la naissance, et la maison de deuil est préférable à la maison des plaisirs. » Il vaut mieux pour moi que vous ayez pris cette forme humble et méprisée, que si vous aviez pris le corps d'Adam quand il sortit de vos mains. V^olre gloire souillée, votre beauté altérée, vos blessures répandant du sang, vos tempes déchirées, votre cœur brisé, votre corps meurtri et livide, me touchent plus, m'instruisent mieux que si vous étiez Salomon « orné du diadème dont sa mère le couronna au jour de la joie de son cœur. » La douce et tendre expression de vos traits n'est pas une beauté nouvelle ni une grâce créée ; c'est la manifestation, sous une forme humaine, d'attributs qui ont existé de toute éternité. Vous ne pouvez changer, ô Jésus ! et de même que vous êtes encore aujourd'hui un mystère, vous avez toujours été l'amour par excellence. Je ne vous comprends pas plus à présent que je ne vous comprenais avant de vous voir sur la croix; mais j'ai appris quelque chose d'utile. Comme je vous adore, ô amant des âmes, dans votre humiliation, ainsi je vous adorerai et je vous embrasserai dans votre puissance infinie et éternelle !

ac

l'infinité des attributs de dieu.

Nous savons tous très-bien et nous croyons fermement que Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, mourut sur la croix pour expier nos péchés. Cette vérité est la grande base de toutes nos espérances, l'objet de notre foi ardente et de notre tendre adoration. Mais, bien que nous connaissions parfaitement cette vérité, il n'est pas inutile de la développer, de l'expliquer en détail, de manière à la rendre encore plus fructueuse pour bien des âmes. C'est ce que je vais tâcher de faire en partie ; je vais exposer les réflexions que ce sujet m'inspire, bien qu'à cette époque de l'année *, plusieurs d'entre elles puissent paraître inopportunes.

Jésus-Christ mourut pour nos péchés, pour les pé-

> Semaine sainte. ^

chés du monde entier ; mais il aurait pu ne pas mourir pour nous, car le Dieu tout-puissant pouvait nous sauver et sauver le monde entier sans la mort de Jésus- Christ. Il aurait pu pardonner à tous les enfants d'Adam et les conduire au ciel sans l'incarnation et la mort de son Fils. Il aurait pu nous sauver sans rançon et sans délai. Il aurait pu effacer le péché originel et réhabiliter Adam tout d'un coup. Un mot de lui eût suffi, car, pour lui, parler c'est agir. «Toutes choses vous sont possibles, )i telle fut la raison donnée par Notre-Seigncur dans son agonie, lorsqu'il demanda que le calice d'amertume fût écarté de ses lèvres. De même que Dieu, dans le commencement, a dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut ; » de même il n'aurait eu qu'à parler pour que le péché s'enfuît de nos cœurs, et avec le péché la culpabilité. Ou bien il aurait pu se servir d'un médiateur moins puissant que son Fils ; il aurait pu accepter la propitiation imparfaite d'un être purement humain. 11 ne manquait pas de ressources, et cependant il s'arrêta à un autre parti. Celui qui fait tout pour le mieux vit, dans sa sagesse infinie, qu'il était utile et convenable de prendre une rançon. De même qu'il n'a pas empêché les réprouvés de résister à sa grâce et de refuser la rédemption, il n'a pas pardonné à ceux qui doivent entrer dans son royaume sans recevoir d'eux une satisfaction réelle et suffisante de leurs péchés. Voilà pourquoi la venue du Verbe était nécessaire; car s'il fallait une satisfaction réelle, elle ne pouvait s'accomplir que par l'incarnation du Saint des saints.

Vous voyez par là, mes frères, combien la mission et la mort de INotre-Seigneur furent volontaires ; s'il y a au monde un exemple de souffrance volontaire, c'est bien celui-là. Le Sauveur vint parmi nous pour mourir, quoiqu'il eût pu s'en dispenser; il mourut pour expier des péchés qui auraient pu être pardonnes sans cette expiation ; il paya une rançon qui pouvait ne pas lui être demandée, et même qui pouvait être refusée quand elle allait être payée ' . Il est permis de dire avec vérité que, à la rigueur, aucun être ne peut, par ses souffrances, racheter les péchés d'un autre *» Conséquemment Jésus-Christ mourut, non pas pour exercer un droit péremptoire sur la justice divine, si je puis parler ainsi, comme quelqu'un qui marchande sur la place publique ou qui porte un procès devant les tribunaux ; mais il mourut d'une manière aimante,

* Dicciulum videtur sntislactionum Christi, licet fuerit rigorosa quoad œqualitatem et condignitatcm pretii soluti, non taracn fuisse rigorosam

quoad modum solutionis, scd indiguissc aliquà gralià libéra Dei

Si aliquis ita peccavit^ ut juste puniatui- cxilio unius mensis^ et velit redimere pecunià illud exilium, ofTeratquc summam mquivalenti^m, imino cjicedcnlein , non dubium quin satisfiat rigori juslitix vindicati^ac, si attendas ad mcnsuram pœnx; non tamen satisfit, si attendas ad modum; si cnim judex grattosè non adniittat illam coinpcnsationem, Jus hul)et ex rigorc justitiae punitivx ad exigendum exilium, quantumvis alia tequalis et longé major ptrna offeralur. — De Lug. Incarn., III, 10.

* Qui redcmit captivum solvendo pretium , solvit quantum domino dcbetur ex justilià; solum onim debctur illi prctium ex contractu et conventione inter ipsum et redcmptorem.... NuUum est justitiae debîtum cui non satistiat pcr solutionem illius pretii. At vero pro injuria non solum debetur ex justitià satisractio utcunquc, sed eihibenda ab

ipso offensore sicut ncc qui abstulit librum, satisfacit ada?quatè

reddcndo pretium sequivalens. — Ibid. , IV, 2.

généreuse, libérale ; il versa ce sang qui était plus précieux que dix mille vies humaines, plus précieux que le sang de tous les enfants d'Adam, et cela par obéissance à la volonté de son Père, qui, pour de sages raisons que nous ne connaissons pas, exigea ce sang pour prix de son pardon.

Mais ce n'est pas tout ; une goutte de ce sang aurait iiuffi pour racheter nos péchés ; Jésus-Christ aurait pu offrir sa circoncision en expiation, et cette offrande aurait suffi; un seul instant de sa sanglante agonie aurait pu suffire; un seul des coups de verge qu'il reçut aurait été une expiation suffisante. Mais ni sa circoncision, ni son agonie, ni sa flagellation n'opéra notre rédemption, parce qu'il ne les offrit pas dans ce but. Le prix qu'il paya ne fut rien moins que le trésor dé tout son sang, du sang de ses veines et de son sacré cœur, versé jusqu'à la dernière goutte. Il répandit sa vie entière pour nous; il donna tout son sang. Il abandonna son trône céleste, renonça à sa patrie terrestre, se sépara de sa Mère, donna ses forces et ses peines, son corps et son âme, offrit sa passion, son crucifiement et sa mort, afin que l'homme ne fût pas racheté à vil prix. Voilà ce que l'Apôtre a voulu insinuer en disant que nous sommes « achetés à un prix élevé; » voilà ce que le Prophète a voulu nous apprendre, quand il a dit : « Avec le Seigneur il y a une miséricorde, et avec lui une copieuse et abondante rédemption. T>

C'est là ce que je tenais à faire ressortir bien nettement, mes frères, et à soumettre à vos pieuses médi-

tations. Nous aurions pu obtenir notre pardon sans l'humiliation du Verbe éternel ; nous aurions même pu être rachetés par une seule goutte de son sang. Et néanmoins il est descendu sur la terre ; il a souffert une mort cruelle, une mort accompagnée de souffrances inexprimables ; et cela pour en faire une offrande volontaire à son Père, sans lui en imposer l'acceptation. Ce fut, du commencement à la fin, une œuvre volontaire dans le sens le plus élevé de ce mot. C'est ce qui la rend si éminemment touchante et admirable. On dirait que le Seigneur prît plaisir dans ses souffrances; on dirait qu'il voulût montrer à toutes les créatures une chose qui, sans cela, eût paru impossible, à savoir, que le Créateur pouvait pratiquer, dans sa céleste béatitude, les vertus de la créature, ra-* baissement et l'humilité. On dirait qu'il voulût, lui qui est glorieux de toute éternité, ajouter à ses perfections, en guise de complément, si je puis m'expriiner ainsi, l'acceptation de la condition humaine dans ce qu'elle a de plus pénible. C'est, pour nous servir du langage des hommes, une prodigalité de charité, ou un amour héroïque de la peine et de la douleur, analogue à celui que nous présentent, dans l'histoire ou dans la fable, les poétiques récits des nobles défenseurs des innocents et des opprimes, qui parcouraient le monde et s'exposaient courageusement à tous les dangers pour secourir ceux qui imploraient leur appui.

Ou, pour mieux dire, et c'est le point sur lequel je veux insister, ce grand fait, cdttitne par tin échantillon.

nous rappelle l'infinité de Dieu. Nous confessons tous que Dieu est infini ; il a un nombre infini de perfections, et il est infini dans chacune d'elles. Personne n'hésite à en convenir ; mais nous demandons ce qu'on entend par infinité, ce qu'on entend en disant que Dieu est infini. Nous faisons cette demande, comme si nous n'avions là-dessus aucune lumière. Eh bien ! mes frères, nous en avons cependant beaucoup ; la manifestation extérieure de l'infini est le mystère; les mystères de la nature et de la grâce ne sont que les difi'érents aspects sous lesquels l'infinité de Dieu se présente à nous et se révèle à notre esprit. Les hommes reconnaissent que Dieu est infini, et pourtant ils s'étonnent et se révoltent dès que cette qualité de Dieu est mise en contact avec leur imagination et agit sur leur raison. Ils ne peuvent supporter la plénitude, la surabondance, l'intarissable épanchement, « le cours rapide • , » les flots entraînants des attributs divins ; ils les restreignent et les limitent à leur compréhension personnelle ; ils les mesurent à leur propre taille ; ils les façonnent à leur image; et lorsqu'ils aperçoivent un coin de l'abîme incommensurable de l'immensité, de quelque perfection de la nature divine, de son amour, de sa justice, de sa puissance, ils en sont irrités, ils s'en détournent et refusent de croire.

L'exemple de l'humiliation de Notre-Seigneur vient corroborer ce que je dis. Ce qui serait prodigalité et extravagance chez l'homme, est convenable et néces-

* Tanquam advenienlia spiritùs vehementU.

saire, pour ainsi dire, chez celui dont les ressources sont inépuisables. Nous lisons, dans l'histoire, des descriptions de la munificence orientale qui paraissent fabuleuses, car, en Europe, une pareille prodigalité serait blâmée au lieu d'être louée, parce que chez nous la fortune n'est pas concentrée, comme en Orient, dans un petit nombre de familles. La munificence royale est une expression consacrée pour désigner une grande libéralité, par suite de l'idée généralement répandue que les trésors d'un roi lui permettent de faire des présents, des largesses qui paraîtraient extravagantes chez un particulier, mais qui sont naturelles chez un monarque. Ainsi, celui qui est infini ne fait que ce qui est parfaitement bon, saint et sage, en accomplissant ce qui paraît à l'homme excéder la mesure nécessaire, car il ne peut excéder ses pouvoirs ni ses ressources. L'homme a des moyens limités et des devoirs définis; ce serait une folle prodigalité de sa part que de donner mille pièces d'or à un seul pauvre, lorsqu'avec cette même somme il peut faire le bonheur de plusieurs ; mais Dieu est aussi riche, aussi profond, aussi vaste, aussi infini après avoir fait une œuvre de bonté infinie, qu'il l'était avant de l'avoir faite. « Ne le savez- vous pas, dit-il, ou ne l'a- Yez-vous pas entendu? le Dieu de bonté éternelle, qui a créé les extrémités de la terre, ne faiblira pas, ne se lassera pas, et on ne recherche pas sa sagesse. » Il ne peut faire de petites œuvres; il ne fait pas les choses à moitié; il fait toujours des œuvres entières, de grandes œuvres. Si Jésus-Christ ne s'était incarné que pour une seule âme, qui en eût été surpris? Qui ne l'aurait

loué et béni pour nous avoir montré, de cette façon et par cet exemple, l'amour et la bonté qui remplissent les cieux? Et lorsque, en effet, il s'est incarné pour ceux qui auraient pu être sauvés sans cela, quoiqu'il fût plus digne de sa glorieuse majesté de nous sauver par son incarnation, et qu'il a répandu tout son sang pour expier nos péchés, quoiqu'une seule goutte eût pu suffire, regardons-nous ces faits comme étranges et difficiles à croire? Ne les trouverons-nous pas plutôt parfaitement conformes et simplement conformes à cette grande vérité que tous nous commençons par admettre, savoir : que Dieu est infini? Nous serions souverainement inconséquents si, admettant d'une manière générale que Dieu est infini, nous rejetions les preuves particulières de cette vérité; si, étant convaincus que Dieu est un mystère, nous ne voulions pas admettre que ses œuvres sont mystérieuses.

Il ne faut pas alléguer les théories économiques du jour dans une discussion sur le Dieu éternel. C'est ce que le monde fait continuellement quand il parle de religion. Il ne reconnaît pas les miracles des Saints, parce qu'il prétend que ceux des Apôtres suffisaient pour atteindre le but pour lequel le don des miracles avait été donné à l'homme, ou pour lequel il devait avoir été donné. Je ne sais ce que le monde pense en voyant une si grande multitude d'individus de notre espèce mourir dans leur enfance, et une si grande quantité de graines jetées au hasard le long des grands chemins, sur les rochers, parmi les épines, tandis

qu'une si petite quantité tombe en bonne terre. Quelle main négligente que celle qui éparpille ainsi toutes ces semences! Telle est la pensée du monde; mais l'Apôtre s'écrie ; « 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et que ses voies sont impénéf râbles ! »

Le monde a de la condescendance de Dieu la même opinion que de sa bonté. L'Écriture nous apprend que « l'enseignement de la croix » était dans l'origine regardé comme une « folie. » Des hommes sensés ne pouvaient croire que Dieu, qui est si grand, daignât s'abaisser si bas, et qu'un homme qui était mort de la mort des malfaiteurs , dût être adoré sur l'instrument même de son supplice. Ils ne comprenaient point alors l'humiliation volontaire, et ils ne la comprennent pas davantage aujourd'hui. A la vérité, ils n'osent pas exprimer aujourd'hui leur avis là-dessus aussi ouvertement qu'ils le faisaient autrefois, parce que l'opinion publique ne le leur permet pas ; mais il est facile de deviner ce qu'ils pensent de Jésus-Christ , par le ton qu'ils prennent en parlant de ceux qui suivent la Sauveur, dans la mesure de leurs forces. Ceux qui par^ ticipent à la plénitude des grâces de Jésus-Christ sont appelés à suivre sou exemple , selon la grâce qui leur est accordée, soit par ses invitations ordinaires, soit par une inspiration particulière; ils sont entraînés à faire abnégation d'eux-mêmes, et par là ils se mettent en lutte avec le monde. La mortification volontaire ou gratuite , sous quelque forme qu'elle se présente , la

chasteté volontaire, la pauvreté volontaire, l'obéissance volontaire, les vœux de perfection, tels sont les points en litige entre le monde et TEglise : le monde déteste toutes ces choses, l'Eglise les recommande. Le monde dit, en parlant de certains hommes : « Pourquoi ne restent-ils pas parmi nous? Pourquoi renoncent-ils à leurs emplois, à leur position, puisqu'il est certain qu'ils pourraient faire leur salut sans ce sacrifice? Voyez celte dame de haute naissance ; elle pourrait se rendre utile chez elle, faire un bon mariage, être l'ornement de la société, prêter son appui aux œuvres religieuses, et elle a la sottise de nous quitter; elle a coupé ses cheveux; elle s'est revêtue d'une robe grossière; elle va laver les pieds des pauvres. Voyez cet homme, dont le talent et le nom sont bien connus : il a renoncé à sa carrière; il s'est relégué dans une petite chambre; il habite où personne ne sait qu'il est; il s'occupe à enseigner le catéchisme aux petits enfants. » Le monde est saisi de pitié , de honte , de colère à ce spectacle ; il fait la leçon aux personnes qui tiennent une conduite si peu d'accord avec leur naissance , avec leur éducation, et qui sont si cruelles envers elles-mêmes. Il y a plus : voyez ce saint; toutes ses actions sont des excentricités, cela va sans dire ; et en effet elles seraient telles chez les autres ; mais chez lui ce sont les remèdes nécessaires contre des tentations qui, sans cela, l'attaqueraient « par la grandeur des révélations, « ou bien ce ne sont que les preuves de l'amour avec lequel il embrasse les pieds de son Rédempteur. Voyez celte sainle : elle soumet sa chair à des pénitences terribles;

elle recherche les malheureux avec ardeur, dans la pensée qu'en agissant ainsi , elle s'associe à l'abaissement volontaire du Verbe. Oh ! que je plains le monde ! II oublie que Dieu est grand dans tout ce qu'il accomplit, et qu'il fait participer à sa grandeur, autant quo cela se peut, les saints et les personnes pieuses.

Voici encore un autre exemple. Si, parmi les attributs divins qui rcssorteut de la contemplation du monde matériel, il en est qui nous frappent plus particulièrement, ce sont la gloire, l'harmonie et la beauté du créateur de toutes choses. Ces attributs sont répandus à la surface du globe comme la lumière sur une figure, et ils se révèlent à toutes les intelligences. Il n'est donné qu'à un bien petit nombre d'hommes de comprendre le système et l'ordre du monde, au point d'apercevoir l'habileté et la bonté admirables du divin architecte, et malgré cela l'ordre que l'observation y fait découvrir nous paraît d'une admirable beauté; mais la grâce et l'excellence qui rayonnent de la face de la création visible sont sensibles à tous les hommes, aux pauvres comme aux riches, aux ignorants comme aux savants. La création est si belle, que les philosophes qui consacrent leurs veilles à l'étudier, finissent par l'aimer avec passion et parla trouver si parfaite, qu'ils regarderaient comme absurde toute infraction aux lois qui la régissent, toute modiiication de ces lois, et qu'ils repoussent même la supposition d'un pareil changement. Les philosophes, sans considérer que le Créateur infini, qui aurait pu faire des milliers de mondes plus beaux, et qui en a rendu le plus bel

ornement plus périssable que tout le reste, puisqu'il fleurit aujourd'hui et que demain il est jeté au feu; les philosophes, dis-je, aimant la créature plus que le Créateur, ont nié constamment la possibilité de toute interversion des lois de l'ordre physique et les miracles de la révélation. Ils ont nié les miracles des Apôtres et des Prophètes, par la raison que ces miracles dérangent la perfection et l'harmonie de l'œuvre de Dieu, qu'ils assimilent ainsi à quelque ouvrage de l'homme, trop exquis pour être inutilement détruit. Mais l'Ouvrier éternel du temps et de l'espace, de la matière et de l'esprit, bouleverse les lois de cet univers visible et trouble l'harmonie des sphères, comme pour confondre les spéculations audacieuses et étroites des ignorantes créatures sur les œuvres et la volonté du Créateur, et afin d'établir une harmonie plus riche, plus parfaite, et un ordre plus noble et plus élevé. Mais Dieu a fait encore plus, il est allé encore plus loin : dans la puissance infinie de sa grandeur, il a terni sa gloire ; il a blessé et altéré sa beauté par l'inexprimable condescendance de son incarnation. Il a altéré sa beauté, non pas dans son essence même, car elle est toujours d'une perfection transcendante et invariable ; mais il l'a altérée aux yeux de ses créatures.

Semetipsum eœinanivit. « 11 se fit vide et sans forme, » comme la terre avait été « vide et sans forme » au commencement. On dirait qu'il se plût à défaire et à disperser cet ensemble d'attributs qui le rendaient Dieu, et à détruire l'idée qu'il nous avait donnée de

lui. Le Dieu des miracles accomplit le plus grand des signes et des miracles en supprimant et en démentant, pour ainsi dire, toutes ses perfections, quoiqu'il restât un et le même. L'Etre tout-puissant devint un être pauvre et faible ; le Dieu de vie devint un lépreux ; le Dieu de beauté descendit sur la terre avec « un visage sans gloire » et une « figure désagréable à la vue. » Il répandit tout son sang ; il voulut être cloué nu sur la croix, et étaler toutes ses blessures et ses meurtrissures aux yeux des pécheurs. Non content de cela, il voulut perpétuer le souvenir de son humiliation. Dans ce monde, lorsque les hommes tombent dans la misère, s'ils parviennent à en sortir, ils tâchent d'en effacer les traces. Ils cachent les malheurs qui les menacent aussi longtemps qu'ils peuvent; ils les supportent par force lorsqu'ils fondent sur eux, et quand ils en ont triomphé, ils affectent de les mépriser. Quand les rois de la terre se sont débarrassés de leurs vainqueurs et sont remontés sur leurs trônes, ils remettent toutes les choses dans leur ancien état, font disparaître de leurs palais, de leurs salles de conseil, de leurs villes, les statues, les inscriptions et les édits qui rappellent la suspension temporaire de leur autorité. A la vérité, les soldats sont fiers de leurs cicatrices , mais c'est parce qu'elles prouvent qu'ils eurent un ennemi vaillant à combattre, et que les marques de leurs blessures portent témoignage de leur bravoure ; mais celui qui oblatm est qtiia voluity « qui fut offert parce qu'il le voulut bien ; » celui qui s'exposa à la puissance du mal et qui aurait pu nous sauver sans ce sacrifice ;

qui ne fut pas faible pour avoir été raincu , qui ne fut pas fort pour avoir été vainqueur, annonce au monde entier les souffrances qu'il a endurées, sans partager ni la honte qu'éprouve un despote, ni l'orgueil qu'éprouve un soldat. Chose étonnante! il a dressé sur la terre, il a élevé bien haut dans les airs le monument qui proclame que celui qui a été chassé du ciel par sa puissance dans le commencement, lui a fait souffrir, à l'heure des ténèbres, les plus cruelles tortures. Car, en réalité, par l'immensité de sa gloire, il est plus beau dans sa faiblesse que dans sa force ; ses blessures brillent comme des étoiles de lumière; sa croix même devient un objet d'adoration ; les instruments de sa passion, les clous et la couronne d'épines, sont remplis d'une puissance miraculeuse. Il nous ordonne de célébrer le souvenir de son sanglant sacrifice par toute la terre; il vient lui-même le ranimer et le sanctifier par sa présence- il élève sa croix amère, mais salutaire, dans toutes les églises et sur tous les autels ; il se montre déchiré et saignant sur l'instrument de mort, au coin de chaque rue et sur la grande place des villages ; il fait de sa croix le symbole de sa religion ; il scelle notre front, nos lèvres et notre sein, de ce signe triomphant; c'est par ce signe que nos jours commencent et qu'ils finissent ; c'est par ce signe que Dieu nous confie au tombeau. Et quand il reviendra, ce signe du Fils de l'homme apparaîtra dans les cieux ; et quand il s'assiéra au tribunal du jugement, le monde entier verra, sur ses mains, sur ses pieds et sur son côté, les glorieuses marques qui y furent empreintes à

l'époque de son abaissement. Ainsi « le roi Salomon s'est fait une litière du bois du Liban. Les piliers en sont d'argent ; le siège est d'or ; les marches de pourpre; le milieu est couvert de charité pour les filles de Jérusalem. Sortez, filles de Sion, pour voir le roi Salomon sous le diadème dont sa mère le couronna le jour de son mariage et le jour de la joie de son cœur. »

Je ne puis quitter cet ordre d'idées sans loucher à un sujet pi us triste sur lequel il semble répandre quelque lumière. H y aune série de doctrines qui sont un objet de scandale et une difficulté toute particulière pour l'homme naturel : ce sont celles qui se rattachent aux jugements de Dieu. Pourquoi le Tout-Puissant infliget-il un châtiment éternel au pécheur impénitent? D'où vient que la vengeance céleste l'atteint dès qu'il quitte cette terre, et qu'il ne peut plus lui échapper? D'où vient que même les enfants bien-aimés de Dieu, ces âmes saintes qui meurent dans sa grâce et dans sa faveur, ne sont pas aussitôt admises en sa présence, mais qu'elles vont d'abord se "purifier dans le purgatoire, s'il y a lieu de leur reprocher quelque faute? Les hommes du monde regardent une pareille doctrine comme impossible, et les hommes religieux répondent que c'est un mystère. C'est en effet un mystère, c'est-àdire que ce n'est qu'un nouvel exemple du pouvoir infini de Dieu que nous présentent la nature et la révélation; ce n'est qu'une de ces manifestations accablantes de l'action du Tout-Puissant, destinées à nous rappeler qu'il est infini au-delà de toute mesure et de

toute compréhension humaine, manifestations qui nous obligent à courber la tête devant lui, ainsi que fit Moïse lorsqu'il vint à passer et à proclamer respectueusement son nom comme étant « le Seigneur Dieu qui a le commandement, qui est miséricordieux pour des milliers d'âmes, et qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération, w

Ainsi, nous pouvons comprendre les attributs de Dieu d'une manière superficielle ; car, grâce à notre sentiment de miséricorde, de sainteté, de patience et de convenance, nous avons des notions générales du Dieu souverainement miséricordieux, saint, patient, et de toutes les qualités qui lui sont propres ; cependant, par la raison même que ces qualités sont infinies, elles dépassent notre compréhension et ne peuvent être acceptées que par la foi. Elles sont vaguement représentées, sous ce rapport même, par les grands agents qu'il a créés dans ce monde matériel. Qu'y a-t-il de plus commun et de plus connu que les éléments? Qu'y at-il de plus simple et de plus évident que leur présence et leur action? Et pourtant combien leur caractère change ! Comme ils nous subjuguent et nous abattent lorsqu'ils agissent sur nous avec toute leur puissance ! L'air invisible n'est-il pas doux? ne s'assimile-t-il pas complètement à nous? Nous le respirons sans cesse ; nous ne pourrions vivre sans lui ; il rafraîchit nos joues; il circule autour de nous ; nous nous mouvons sans effort dans son sein ; il nous fait place quand nous marchons j il se replie derrière nous à me^uji'Ç

que nous avançons. Mais, abandonné à ses caprices, ce même élément si docile, si complaisant, qui obéissait à tous nos mouvements, à tous nos besoins, nous emporterait sur ses ailes avec la puissance invisible d'un ange, nous enlèverait dans les régions de l'espace, et nous précipiterait ensuite vers la terre. Allez à une source; puisez-y dans une coupe l'eau dont vous avez besoin ; elle est toujours prête à apaiser votre soif ou à vous débarrasser des souillures et de la boue du monde par une quantité d'eau plus ou moins considérable. Quittez ensuite votre demeure; allez sur les bords de la mer, et vous verrez ce même élément si paisible transformé en un abîme furieux. Vous ne faisiez pas attention à lui dans l'humble source ; mais qui pourrait voir sans étonnement la vaste étendue de l'Océan? Qui peut entendre sans frémir le brisement monotone de ses Ilots sur les écucils du rivage? Qui peut sans effroi le voir s'enfler, monter, écumani et béant, sous le navire oii vous êtes embarqué, et qui s'agite, se balance, roule çà et là, jouet d'un élément qui était naguère encore votre ami et presque votre esclave ? Approchez-vous de la flamme du foyer domestique ; elle vous réchauffe et vous éclaire ; ne vous en approchez pas trop, ne vous y fiez pas trop, car elle changerait de nature. Ce même élément, qui est si beau à voir, si brillant dans sa lumière, si gracieux dans sa forme, si moelleux et si souple dans ses mouvements, est cependant d'une nature terrible et irrésistible; il torture, il consume, il réduit en cendres ce dont il était tout-à-l'heure le flambeau et la vie. Il en est ainsi des

allribuls de Dieu ; la connaissance que nous en avons nous est utile dans notre existence journalière ; elle nous sert de lumière, de chaleur, de nourriture, de guide et de soutien. Mais montez sur la montagne a\cc Moïse, et laissez le Seigneur passer près de vous ; ou bien restez avec Elie dans le désert, au milieu des vents, des tremblements de terre et du feu, et tout est ténèbres et mystère ; ce n'est qu'un tourbillon qui trouble la raison, qui éblouit l'imagination, qui accable les sens, qui nous rappelle que nous ne sommes que de faibles mortels, tandis que le maître de toutes choses est Dieu, que les traits offerts par la nature ne sont pas sa parfaite image, et ne sont pas incompatibles avec les lumières et les profondeurs dont elle est revêtue par la révélation.

Ne dites pas, mes frères, que ces pensées sont trop sérieuses pour la circonstance, si vous considérez la charité si pleine d'abnégation et de dévouement par laquelle jNotre-Scigneur nous a visités. C'est pour cela même que j'insiste sur ces pensées ; plus Dieu est grand et mystérieux, plus l'histoire de son humiliation est glorieuse et entraînante. Je l'avoue, mes frères, j'aime à le contempler sous 1 aspect du Verbe, Fils unique de Dieu , et ce n'est pas oublier sa sainte humanité que de méditer sa personne éternelle. C'est cette idée même qu'il est Dieu qui donne une signification à ses souffrances. Que m'importe, en effet, un homme agonisant, flagellé ou crucifié, si ce n'est qu'un homme? H y a une foule de martyrs dont la mort fut des plus cruelles. Mais l'Evangile me présente une victime qui

répand son sang sous les verges, sous la lance, sur la croix, et cette victime, c'est Dieu. Ce récit n'est pas celui d'une douleur humaine : c'est le rapport de la passion du grand Créateur. Le Verbe et la Sagesse du Père, qui demeurait dans son sein, qui y jouissait d'une béatitude ineffable de toute éternité, celui dont le sourire répandit la joie et la grâce sur toute la création, celui dont je vois les traces dans le ciel étoile et sur la teiTC verdoyante, c'est ce Dieu vivant et glorieux qui me regarde d'un air si douloureux et si tendre du haut de la croix où il est suspendu. Il semble me dire : « Je ne puis bouger d'ici, quoique je sois tout-puissant, car le péché m'y a attaché. J'avais eu l'intention de venir sur la terre parmi les créatures itmocentes, pour être la plus belle et la plus aimable d'entre elles, avec un front plus radieux que celui des séraphins, un corps aussi parfait que celui de l'archange, pour être leur égal et leur Dieu, pour les remplir de ma grâce, pour recevoir leurs hommages, pour jouir de leur société, pour les préparer aux joies du ciel, que je leur destinais; mais avant que je pusse réaliser ce projet, les hommes ont péché, ils ont perdu leur h(iritage,et me voici, non pas dans l'éclat qui m'entourait quand je créai les étoiles du malin et que je remplis les fils de Dieu d'une mélodie céleste ; non ! je viens dans la laideur et la honte, dans les soupirs et les larmes, avec du sang sur mes joues, avec des membres nus et déchirés. Levez les yeux vers moi, ô mes enfants, car je suis sans défense ; regardez votre Créateur, soit avec mépris, soit avec foi et amour. J'attends

ici, sur cette croix, le moment favorable, le moment de la grâce et de la miséricorde ; silencieux et immobile, j'attendrai ici, jusqu'à la fin du monde, la conversion du pécheur et la consolation du juste ; je reste ici dans la faiblesse et la honte, bien que je sois si grand dans le ciel ; j'attendrai patiemment cette moisson d'âmes qui, à la fin du temps, sera la récompense de ma passion et le triomphe de ma grâce dans toute l'éternité ! »

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