‹ Conférences adressées aux protestants et aux catholiquesChapitre 17 sur 18 · SOUFFRANCES MORALES DE NOTRE-SEIGNEUR DANS SA PASSION · texte numérisé non relu

SOUFFRANCES MORALES DE NOTRE-SEIGNEUR DANS SA PASSION

Il n'est pas un trait de la vie de notre Seigneur et Sauveur qui ne soit d'une profondeur insondable, et qui n'ouvre un champ immense à la méditation. Tout ce qui se rapporte à lui est infini, et ce que nous apercevons d'abord n'est que la surface de ce qui commence et finit dans l'éternité. Il y aurait de la témérité à quiconque n'est ni un saint ni un docteur, à vouloir commenter les paroles et les actes du Seigneur autrement que par voie de méditation ; mais la méditation et la prière mentale sont un devoir si impérieux chez ceux qui aiment à entretenir leur foi et leur amour envers lui, qu'on nous permettra, mes frères, d'examiner et de développer, sous l'inspiration des saints personnages qui nous ont précédés dans cette carrière, des objets qui autrement demanderaient à être plutôt

adorés qu'analysés. 11 y a des moments dans l'année, celui où nous sommes entre autres', où l'on est naturellement porté à étudier aussi minutieusement, aussi attentivement que possible, même les parties les plus sacrées de l'histoire évangélique. J'aime mieux m'exposer à être trouvé faible ou trop empressé, que de manquer une occasion si opportune. Ainsi, je vais, parce que l'usage religieux de l'Eglise le demande, appeler vos pensées, bien qu'un prédicateur puisse éprouver de l'hésitation en l'abordant, sur un sujet tout à fait de circonstance, et auquel peut-être le grand nombre d'entre vous pensent très-peu : je veux parler des souffrances que Notre-Seigneur éprouva dans son âme innocente et sans tache.

Vous savez, mes frères, bien que Noire-Seigneur fût Dieu, qu'il était aussi homme comme nous; il avait, en conséquence, non-seulement un corps, mais une âme comme la nôtre; mais cette âme était pure et exempte de toute tache. Il ne revêtit pas un corps sans âme, car en faisant ainsi il n'eût pas été homme. Comment aurait-il pu sanctifier notre nature, s'il avait adopté une nature différente de la nôtre? L'homme dépourvu d'âme est semblable à l'animal des champs ; mais Notre-Scigneur venait sauver une race capable de l'adorer et de lui obéir, possédant l'immortalité, quoique privée de l'espoir de la béatitude éternelle. L'homme fut créé à l'image de Dieu, et cette image est dans son âme; lorsqu'ensuite son créateur, par

. * La Semaine sainte

une condescendance inexprimable, revêtit la nature humaine; il prit un came afin do pouvoir prendre un corps; il prit cette âme comme moyen de s'unir avec un corps; il prit d'abord une âme et ensuite un corps d'homme ; il les prit en même temps, mais d'abord l'âme et ensuite le corps. Il créa lui-même l'âme qu'il prit, et tira son corps de celui de la sainte Vierge sa mère. C'est ainsi qu'il devint parfaitement homme, avec une âme et un corps; et, comme il revêtit un corps de chair et de nerfs qui était sujet à la douleur et à la mort, qui était doué des organes de la sensation, il prit également une âme capable de percevoir ces sensations, de sentir ces douleurs, et qui, indépendamment de ces souffrances corporelles, était susceptible d'éprouver les peines et les tourments qui sont le partage de l'âme humaine; aussi, il souffrit de sa passion dans son âme autant que dans son corps.

A mesure que nous avancerons dans la semaine sainte, nous examinerons successivement, mes frères, les souffrances de son corps, son arrestation, ses courses errantes, ses meurtrissures, ses blessures, sa flagellation, la couronne d'épines, les clous et la croix. Toutes ces choses se trouvent résumées dans le crucifix qui est sous nos yeux; elles sont écrites sur ce corps attaché à la croix, et ce spectacle rend notre tâche singulièrement facile. Il n'en est pas de même des souffrances de l'âme de Jésus-Christ; car on ne peut les peindre, et on ne peut les connaître à fond ; elles sont au-dessus de la portée de notre pensée et de nos sens, et pourtant elles précédèrent ses souffrances

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corporelles. L'agonie l'ut le premier acte de son terrible sacrifice : c'ékiit une peine de l'âme et non du corps. «Mon âme est triste jusqu'à la mort,» dit-il. Ce qu'il souffrit dans son corps, il le souffrit en réalité dans son âme, car le corps n'était que le véhicule qui portail la douleur jusqu'au siège de ses sensations, c'est-à-dire à l'âme. f; 7

11 est essentiel et fort à propos d'insister sur ce point. Je dis que ce n'était pas le corps qui souffrait, mais l'âme dans le corps. C'est l'âme, et non le corps, qui était le siège des souffrances du Verbe Éternel. Remarquez qu'il peut y avoir souffrance apparente sans douleur réelle, quand il n'y a point de sensibilité intérieure ni d'esprit qui soit le siège de cette sensibilité. Un arbre, par exemple, est doué de vie et d'organes; il croît et meurt; il peut être blessé et endommagé; il tombe et cesse d'exister; mais il ne souffre pas, parce qu'il n'est point doué de raison, de facultés sensitives. Mais partout où existe ce principe immatériel du sentiment, la douleur est possible, et elle est d'autant plus vive que ce don est plus étendu. Si nous n'avions de sentiments d'aucune sorte, nous serions aussi insensibles que les arbres; si nous n'avions d'esprit d'aucune sorte, nous ne serions pas plus sensibles que la brute aux atteintes de la douleur; mais étant hommes, nous souffrons avec une vivacité qui n'est donnée qu'à l'être doué d'une âme.

Les êtres vivants sont plus ou moins sensibles selon l'esprit qui est en eux ; les animaux sont moins sensibles que les hommes, parce qu'ils ne raisonnent pas

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leurs sentiments; ils n'ont pas la compréhension ou la conscience directe de leurs souffrances. Ce qui rend nos douleurs si cruelles, c'est que nous ne pouvons nous empêcher d'y songer tant qu'elles durent; elles occupent nos pensées et absorbent toutes nos facultés intellectuelles. Tout ce qui nous en distrait, les calme et les adoucit; aussi, quand nous souffrons, nos amis s'efforcent-ils de nous amuser, parce que l'amusement opère une diversion. Quand la douleur est légère, ils parviennent parfois à nous la faire oublier, de telle sorte qu'au milieu de nos souffrances nous restons momentanément sans souffrir. De là vient qu'il arrive souvent que l'on peut, en faisant quelque exercice violent ou quelque travail pénible, recevoir des coups et des blessures très-graves, comme le prouvent les marques qui en restent, mais dont, toutefois, on ne s'est pas aperçu dans le moment. Au milieu des rixes et des combats on reçoit souvent des blessures qui ne causent d'abord aucune douleur, et dont on ne s'aperçoit que par le sang que l'on perd ensuite.

Maintenant, mes frères, je vais vous montrer comment j'entends appliquer ce que je viens de dire à la méditation des souffrances de Notre-Seigneur ; mais je vous présenterai auparavant une observation. Remarquez qu'aucun coup n'est intolérable par lui-même, car il ne le devient que par la continuité du mal. Vous vous écriez peut-être que vous ne pouvez souffrir plus longtemps ; il semble au malade , à qui on fait une opération, qu'il cesserait de souffrir s'il pouvait arrêter la main du chirurgien, parce qu'il sent qu'elle cause

sa douleur en la renouvelant. 11 trouve qu*il souffre mitant qu'il peut souffrir ; il lui semble que c'est la continuité de la douleur, et non son intensité, qui le fait souffrir. Que signifie ceci, sinon que le souvenir de la souffrance qui a précédé agit sur celle qui suit, et en rend la sensation plus cuisante ? Si l'on pouvait prendre isolément le troisième, quatrième ou vingtième moment de la douleur, si l'on pouvait oublier la succession des moments qui l'ont précédé, ce moment ne serait pas plus cruel que le premier, il serait aussi supportable que lui ; mais ce qui le rend insupportable, c'est qu'il est le vingtième; c'est qu'en ce vingtième moment se concentrent le premier, le second, le troisième et les autres, jusqu'au vingtième inclusivement; de sorte que chaque nouveau moment de douleur a toute la force , la force toujours croissante de ceux qui l'ont précédé. De là vient, je le répète, que les bêtes brutes paraissent sentir la souffrance moins vivement que nous , parce qu'elles n'ont pas la faculté de la réflexion , qu'elles n'ont pas la conscience de ce qu'elles éprouvent. Elles ne savent pas qu'elles existent ; elles ne s'étudient pas elles-mêmes ; elles ne regardent ni en arrière, ni en avant; chaque instant qui s'écoule est tout pour elles ; elles errent sur la surface de la terre , elles voient une chose et une autre , elles éprouvent du plaisir et de la peine ; mais elles prennent les choses comme elles se présentent, et les laissent avec la môme indifférence; elles font comme nous faisons dans les rêves. Elles ont de la mémoire , mais non pas celle des êtres intelligents; elles ne sa-

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vent faire aucune comparaison ; elles ne peuvent se former aucune idée nette des difiërentes sensations qu'elles éprouvent; il n'y a pour elles rien de réel et de substantiel en dehors de ces sensations; elles n'apprécient les sensations qu'elles éprouvent que d'une manière isolée et successive. De là vient que leur sentiment de la douleur est faible comme leurs autres sensations, malgré les signes extérieurs par lesquels il se manifeste. C'est la compréhension intellectuelle de la douleur dans son ensemble, distribuée dans une suite de moments successifs, qui donne à cette sensation sa force et sa vivacité particulière, et c'est l'âme seule, cette puissance dont la brute est privée, qui est capable de cette compréhension.

Appliquez ces réflexions aux souffrances de Notre- Seigneur. Vous rappelez-vous qu'on lui offrit du vin et de la myrrhe au moment de le crucifier? Il refusa d'en boire; pourquoi? Parce que cette boisson aurait paralysé son esprit, et qu'il voulait goûter sa douleur dans toute son amertume. Ce Irait vous fait connaître, mes frères, le caractère de ses souffrances; il les aurait évitées, si telle avait été la volonté de son Père : « Si cela se peut, dit-il, détournez de moi le calice. » Mais cela n'étant pas possible, il dit tranquillement et résolument à l'apôtre qui aurait voulu le soustraire au supplice : « Pourquoi ne boirais-je pas le calice que mon Père m'a donné?» Puisqu'il devait souffrir, il se livra à la souffrance; il ne vint pas au monde pour souffrir le moins possible; il ne détourna pas son visage de la souffrance; il l'affronta, ou, je dirai près-

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que, il la provoqua; il ne voulut perdre aucune des tortures de son supplice. Et de même que les hommes sont supérieurs aux bêtes brutes et sont affectés plus vivement que celles-ci par la douleur, à cause de leur esprit qui donne une continuité à la souffrance, — ce qui ne peut avoir lieu chez les animaux ; — de même Notre-Seigneur souffrait ses douleurs corporelles avec une conscience et conséquemment avec une vivacité, une intensité et une unité de perception qu'aucun de nous ne peut apprécier ni mesurer, car son âme était tout à fait en son pouvoir, complètement exempte de l'influence des distractions, entièrement attachée à sa douleur, parfaitement soumise et absolument livrée à la souffrance. Aussi il est permis d'affirmer qu'il endura tous les tourments de sa passion, réunis dans chaque instant que dura son épreuve.

Rappelez-vous que Notre-Seigneur bien-aimé était à cet égard très-différent de nous; car quoiqu'il soit homme parfait, il y avait en lui une puissance plus forte que son âme et qui gouvernait son âme, parce qu'il était Dieu. L'âme des autres hommes est soumise aux désirs, aux sentiments, aux impulsions, aux passions, aux perturbations qui ont leur source en ellemême; rame de Jésus-Christ n'était soumise qu'à sa personne éternelle et divine. Rien de ce qui arrivait à son âme n'arrivait par hasard ou soudainement; jamais il ne fut pris au dépourvu; rien de ce qui l'affecta ne se fit sans sa volonté et sans qu'il eût ordonné que cela fût. Jamais il n'éprouva le chagrin, la crainte, le désir, la joie, sans qu'il eût décidé auparavant qu'il

devait être triste, craintif, désireux ou content. Nos souffrances à nous sont le résultat d'une action extérieure et des émotions imprescriptibles de notre esprit C'est malgré nous que nous subissons le joug de la souffrance; nous souffrons plus ou moins vivement selon les circonstances qui nous entourent; nous montrons plus ou moins de patience selon l'état de notre esprit, et nous faisons tous nos efforts pour soulager nos douleurs et pour les guérir. Nous ne pouvons prévoir d'avance quel degré d'intensité elles atteindront et combien de temps nous pourrons les endurer ; et quand elles sont passées, nous ne saurions dire pourquoi nous avons souffert ce que nous avons souffert, ni pourquoi nous n'avons pas enduré la douleur avec plus de courage. 11 en est autrement de Notre-Seigneur. Sa personne divine n'était pas assujettie et ne pouvait être exposée à l'influence de ses affections et de ses sensations humaines qu'autant qu'il le voulait bien. Je le répète, lorsqu'il voulait craindre, il craignait; lorsqu'il voulait être irrité, il était irrité; lorsqu'il voulait être affligé, il était affligé. Il n'était pas soumis aux impulsions; mais, quand il lui plaisait de s'y soumettre, il déterminait lui-même l'impulsion qui devait agir sur lui. Ainsi, lorsqu'il résolut de souffrir les douleurs de sa Passion expiatoire, il fit tout instanter, immédiatement, selon l'expression du Sage, et par sa puissance; il ne fit rien à demi ; il ne chercha pas de distractions à sa douleur, ainsi que font les hommes. (Comment eût-il agi ainsi, lui qui était venu iei-bas pour souffrir, et qui ne pouvait souffrir que

par un acte de sa volonté?) Non; il ne se dédit pas de ce qu'il avait dit; il ne défit pas ce qu'il avait fait; il dit et il agit en conséquence; il s'écria : « Me voici, je viens faire votre volonté, ô mon Dieu; vous ne vouliez pas de sacrifice ni d'offrande, mais vous avez préparé un corps pour moi. » Il s'incarna dans un corps mortel afin de pouvoir souffrir; il se fit homme afin de souffrir comme les hommes, et quand son heure fut venue, l'heure de Satan et des ténèbres, l'heure où le péché devait épancher sur lui tout son venin, il s'offrit entièrement en holocauste, en victime qui devait être consumée; de même qu'il offrit son corps tout entier étendu sur la croix, il offrit, non pas une soumission virtuelle, une soumission à contre-cœur, mais toute son âme, toute sa pensée, toute sa conscience, un esprit lucide, un sens parfait, une coopération vivante, une intention présente et absolue : voilà ce qu'il offrit à ses bourreaux. Sa Passion fut une action; ses forces vitales n'eurent jamais plus d'énergie que lorsqu'il fut traîné, languissant, épuisé, mourant, sur le Calvaire. Il ne put mourir que par un acte de sa volonté; car il baissa la tête en signe de commandement autant que de résignation, et il dit : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains. )> Il donna le signal et rendit son âme, mais il ne la perdit pas.

Vous voyez donc, mes frères, que quand même Notre-Seigneur n'aurait souffert que dans son corps, et qu'il aurait souffert moins que les autres hommes, il aurait cependant souffert infiniment plus sous le rapport de la douleur physique, parce que l'intensité de

la douleur dépend de l'esprit qui la ressent. C'était Dieu qui souffrait ; il souffrait dans sa nature humaine ; ses souffrances appartenaient à Dieu, il les endura jusqu'à la dernière extrémité; il vida le calice jusqu'à la lie, parce qu'il était Dieu ; il ne le goûta pas, ne le mitigea pas; il ne fit pas adoucir l'amertume de la coupe d'angoisses par les moyens que les hommes emploient. Les réflexions qui précèdent peuvent servir de réponse à une objection que je vais indiquer, qui existe peutêtre en germe, à l'état latent, dans l'esprit de plusieurs d'entre vous, et qui vous fait méconnaître la part que prit 1 ame de Notre-Seigneur dans sa gracieuse satisfaction.

Quand son agonie commença, Notre-Seigneur dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » Or, vous me demanderez peut-être s'il n'avait pas certaines consolations particulières à lui seul, impossibles chez un autre, lesquelles allégeaient ou calmaient les souffrances de son âme, et les lui faisaient sentir non pas plus vivement, mais moins vivement que ne les eût senties un homme ordinaire. Par exemple, il avait le sentiment de l'innocence à un degré tel qu'aucun autre cœur souffrant, excepté celui de sa très-sainte Mère, ne pouvait l'avoir comme lui. Ses persécuteurs, même l'apôtre perfide qui le trahit, le juge qui le condamna, et les soldats qui exécutèrent la sentence, attestèrent son innocence. « J'ai condamné le sang innocent, » dit Judas. « Je suis pur du sang de cet homme juste, w dit Pilate. « En vérité, cet homme était juste, » dit le centurion. Si les pécheurs rendaient ainsi hommage à

Mn innocence, combien sa propre âme devait la proclamer hautement ! Nous savons fort bien que nousmêmes, tout pécheurs que nous sommes , nous avons plus ou moins la force de supporter la persécution et la calomnie, selon que notre conscience est plus ou moins exempte de reproches. Vous pouvez encore dire que chez Notre-Seigneur le sentiment de sa sainteté intérieure compensait les souffrances qu'il éprouvait, et dissipait sa honte ! Vous ajouterez peut-être qu'il savait que ses souffrances seraient de courte durée, que le résultat en serait agréable à son Père, ce qui devait le consoler, car l'incertitude de l'avenir est le plus cruel élément de la douleur; il ne pouvait avoir d'anxiété, car il n'était point incertain ; il ne pouvait être livré au désespoir, car il ne fut jamais abandonné. La confirmation de ceci se trouve dans saint Paul, qui nous dit expressément que Notre-Seigneur « brava la honte à cause de la joie qui lui était promise. » Assurément il met dans tous ses actes un calme et un sangfroid admirables; rappelez-vous ses avertissements aux Apôtres ; « Veillez et priez, de peur que vous ne tombiez en tentation ; l'esprit, à la vérité, est bien intentionné, mais la chair est faible. » Rappelez-vous ce qu'il dità Judas: «Mon ami,pourquoiêtes-vousvenu?» « Judas, pourquoi trahissez-vous le Fils de l'homme par un baiser?» Rappelez-vous ce qu'il dit à Pierre : « Tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée ; » ou ce qu'il dit à l'homme qui le frappa : « Si j'ai mal parlé, portez témoignage du mal que j'ai dit; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous? » Songez à

ce qu'il dit à sa mère : « Femme , roilà votre fils, r» Tout ceci est vrai et mérite qu'on s'y arrête ; mais cela s'accorde parfaitement avec ce que je viens de dire, ou plutôt le démontre. Mes frères, vous avez seulement fait observer que Jésus-Christ (pour nous servir d'une expression humaine) fut toujours lui-même. Son esprit était son propre centre, et jamais il ne perdit, pas même un seul instant, son céleste et trèsparfait équilibre. 11 souffrit ce qu'il souffrit, parce qu'il voulut se soumettre h la souffrance, et il s'y soumit avec calme et avec résolution. De même qu'il avait dit au lépreux : « Je le veux, soyez pur; w au paralytique : « Que vos péchés vous soient pardonnes ; » au centurion : « Je vais aller le guérir; » et à propos de Lazare : « Je vais l'éveiller de son sommeil ; w de même il dit : « Maintenant mes souffrances vont commencer, » et elles commencèrent. Sa patience prouve qu'il avait un empire absolu sur son âme. Quand le moment opportun fut venu, il tira les verrous, lâcha les bondes, ouvrit les écluses, et les flots se précipitèrent sur son cœur dans toute leur plénitude. C'est ainsi que nous le représente saint Marc, qui passe pour avoir recueilli ces détails de la bouche de saint Pierre, qui était l'un des trois témoins du fait. « Ils vinrent, dit saint Marc, au lieu qui est appelé Gethsemani, et il dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici pendant que je prie. » 11 emmena Pierre, Jacques et Jean, et il commença à être effrayé et à être très-triste. » Vous voyez avec quelle délibération il agit : il se rend dans un certain endroit; puis, donnant ses ordres et écartant

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de son âme la proleclion de la Divinité, il y laisse entrer aussitôt l'angoisse, la crainte et l'abattement. Ainsi il affronte des tortures morales d'une manière aussi active que si c'étaient des tortures physiques, comme celles de la roue ou du feu.

Telle étant sa position, vous voyez, mes frères, que l'on ne peut admettre l'opinion qu'il fut soutenu dans ses épreuves par le sentiment de son innocence et par l'anticipation de son triomphe ; car, au nombre de ses épreuves, était la suspension de ce sentiment et de cette anticipation, ainsi que de toutes les autres consolations. Par le même acte de sa volonté, qui avait rendu son âme accessible à la douleur, il y laissa pénétrer toutes les angoisses à la fois. Ce ne fut pas une lutte entre des influences et des penchants incompatibles provenant du dehors, ce fut le résultat d'une résolution intérieure. De même que les hommes qui sont bien maîtres d'eux-mêmes peuvent, à leur gré, passer d'un ordre d'idées à un autre, ainsi le Seigneur repoussa, de propos délibéré, toute consolation, et se rassasia de sa douleur. En ce moment-là, son cœur ne songeait pas à l'avenir; il ne songeait qu'au fardeau qui l'accablait et pour lequel il était venu sur la terre.

Mais quel est le fardeau qu'il eut à porter quand il ouvrit ainsi son âme au torrent de celte douleur prédestinée? Hélas! nous savons ce qu'il dut porter, car c'était un fardeau auquel nous sommes accoutumés, mais qui était pour lui un supplice ineffable. 11 dut porter ce poids que nous portons si facilement, si

naturellement, si complai«ainment, sans même nous douter que ce soit un grand tourment, et qui était pour lui comme un poison mortel ; il dut porter, mes chers frères, le poids du péché, de ceux que vous avez commis et de ceux qui ont été commis par le monde entier! Le péché nous paraît léger, à nous autres; nous ne nous en effrayons point; nous ne concevons pas que le Créateur s'en effraie ; nous ne pouvons amener notre esprit à croire qu'il mérite d'être puni, et quand il est châtié quelquefois, dès ce monde, nous cherchons une explication naturelle à ce châtiment, ou bien nous n'y faisons pas attention. Mais considérez ce qu'est le péché en lui-même : c'est une révolte contre Dieu, c'est l'acte d'un traître qui complote la ruine et la mort de son souverain ; c'est un acte qui, si je puis m'exprimer ainsi, suffirait pour renverser Dieu, si Dieu pouvait être renversé : c'est l'ennemi mortel du Dieu très-saint. Aussi le péché et Dieu ne peuvent demeurer ensemble ; et comme le Très-Saint le précipita loin de lui dans les ténèbres extérieures, si Dieu pouvait cesser d'être Dieu, le péché aurait la force de le détrôner. Remarquez à ce propos, mes frères, que lorsque la Toute-Puissante Charité, en s'incarnant, entra dans ce système créé et se soumit à ses lois, l'ennemi du bien et de la vérité, saisissant une occasion aussi favorable, s'élança sur cette chair, s'y attacha et en causa la mort. L'envie des Pharisiens, la trahison de Judas et la démence du peuple n'étaient que l'instrument ou l'expression de la haine que le péché portail à la Pureté Éternelle, depuis que, par une corn-

passion infinie pour les hommes, elle s'était mise à la portée du péché. Le péché ne pouvait toucher la divine Majesté, mais il pouvait assaillir Dieu par les moyens que Dieu lui accordait, par l'intermédiaire de son humanité. Le dénouement du drame de la croix, la mort du Verbe incarné, nous apprend, mes frères, ce que le péché est en lui-même , et ce que devait éprouver à cette heure la nature humaine de Dieu, quand Jésus-Christ frissonna d'horreur et d'effroi à la pensée du péché, qui venait l'attaquer de toutes ses forces.

En ce moment si terrible, le Sauveur du monde se mit à genoux ; il renonça aux garanties de sa divinité ; il éloigna malgré eux tous ses anges, dont les innombrables bataillons dépendaient de ses ordres, et ouvrant ses bras, découvrant sa poitrine, il se livra dans son innocence aux coups de son ennemi, d'un ennemi dont le souffle était un poison, dont les embrassements étaient la mort. 11 se mit à genoux sans mouvement et en silence, tandis que le démon enveloppait son esprit comme d'un vêtement trempé dans tout ce que la perversité humaine a de plus odieux et de plus noir. Ce vêtement serra son cœur, pénétra dans sa conscience, s'introduisit dans tous ses sens, s'étendit sur lui comme une lèpre morale, jusqu'à ce qu'il se sentît tel qu'il ne pouvait être, et tel que son ennemi aurait voulu le faire devenir. Quelle ne fut pas son horreur lorsque, se regardant, il ne se reconnut pas, lorsqu'il se trouva semblable à un pécheur impur et méprisable, et qu'il mesura des yeux cet amas de cor- Tuptions que le péché avait amoncelé sur sa tête , et

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qui descendait jusqu'au bas de sa robe ! Quel ne fut pas son étonucuient lorsqu'il vit que ses yeux, ses pieds, ses mains, ses lèvres, son cœur ressemblaient aux membres du mécbant, et non plus à ceux de Dieu ! Quoi ! ces mains souillées de dix mille crimes odieux sont les mains pures et innocentes de l'agneau sans tache , de l'agneau de Dieu? Ces lèvres, qui ne prononcent plus de prières, ni de louanges, ni d'actions de grâces, mai$ des serments, des blasphèmes et des paroles sataniques, sont les lèvres de Dieu ! Ces yeux profanés par la vue de tous ces spectacles hideux, de tous ces objets infâmes pour lesquels les hommes abandonnent leur adorable Créateur, sont les yeux de Dieu ! Les oreilles du Seigneur retentissent des cris de l'orgie et des disputes ; son cœur est glacé par l'avarice, la cruauté, l'incrédulité ; sa mémoire est chargée de tous les péchés que l'homme a commis depuis sa chute, dans tous les pays de la terre, de l'orgueil des anciens géants, de la luxure des cinq villes maudites, de l'endurcissement de l'Egypte, de l'ambition de Babel , de l'ingratitude et de l'insolence d'Israël ! Qui ne sait combien est importune une idée fixe qui revient sans cesse, malgré tous les efforts qu'on fait pour l'écarter, qui se venge eu nous obsédant dès qu'elle ne peut nous séduire? Qui ne sait combien est cruelle une pensée odieuse et fatigante qui ne nous appartient pas, mais qu'une influence extérieure introduit dans notre esprit, ou une connaissance dangereuse que nous avons acquise par notre faute ou sans le vouloir, et dont nous voudrions à tout prix être débarrassés pour toujours ?

Des milliers de pensées, de connaissances de ce genre, vous entourent, vous pressent, ô mon Dieu ! elles s'abattent sur vous en troupes plus nombreuses que les sauterelles, les chenilles, les grêlons, les mouches, les grenouilles, qui fondirent sur l'Egypte ! Tous les péchés des vivants et des morts, de ceux qui sont nés et de ceux qui ne le sont pas encore, de ceux qui sont perdus et de ceux qui sont sauvés, de votre peuple et des peuples étrangers, des pécheurs et des saints, se trouvent là pour vous accabler ! Vos bien-aimés, vos saints et vos élus y sont aussi ; vos trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean, vous accompagnent, mais non pas pour vous consoler ; ils vous accompagnent pour vous accuser, comme les amis de Job « lançant la poussière contre le ciel, » et entassant des malédictions sur votre tête. Ils sont tous présents ; une seule est absente ; une seule , et c'est votre mère ; car elle n'a jamais péché ; elle seule aurait pu vous consoler : c'est pour cela qu'elle n'est pas venue. Elle viendra vous trouver quand vous serez sur la croix ; mais elle ne vient pas tant que vous êtes dans le jardin des Olives ; elle a été votre compagne et votre confidente pendant toute votre vie ; durant trente ans, elle a partagé vos saintes pensées et vos saintes méditations; mais son oreille virginale ne pourrait saisir, son cœur immaculé ne pourrait concevoir la vision qui passe devant vous. Il n'y avait que Dieu qui pût porter ce fardeau. Vous avez parfois présenté à vos saints l'image d'un péché tel qu'il apparaît à la splendeur de votre visage ; ce n'était peut-

être pas celle d'un péché mortel, mais d'un péché Téniel, el ils nous ont dit que cette vue leur causa une telle horreur qu'ils en seraient morts, si elle n'avait été écartée aussitôt de leurs yeux. La Mère de Dieu n'aurait voulu , malgré toute sa sainteté , ou plutôt à cause de sa sainteté, souffrir la société d'un seul de ces innombrables suppôts de Satan qui vous environnent ! C'est toute la longue histoire d'un monde, et il n'y a que Dieu qui puisse en supporter le poids. Espérances déçues, vœux enfreints, lumières éteintes, avertissements dédaignés, occasions manquées; innocents trompés, jeunes gens endurcis, pénitents qui rechutent, justes persécutés, vieillards égarés; sophismes de l'incrédulité, fureurs de la passion, tyrannie de l'habitude, ver rongeur du remords, angoisses de la honte, amertumes de la déception, transports du désespoir : telles sont les scènes cruelles, déchirantes, hideuses, détestables qui s'offrent au Seigneur ! Il a sous les yeux les figures sauvages, les lèvres contractées, les joues enflammées, les fronts sombres des victimes volontaires du péché ; elles sont sur lui et en lui. Elles reinplacent auprès de lui cette paix ineffable qui a toujours résidé dans son âme depuis le moment de sa conception. Elles sont autour de lui, et pourtant elles ne sont pas à lui ; il invoque son Père comme s'il était le coupable, tandis qu'il est la victime ; son agonie prend l'apparence du crime et du repentir. Il fait pénitence, il fait sa confession, il fait acte de contrition avec une sincérité et une vertu infiniment plus gran-

des que celles de tous les saints et de tous les pénitents ensemble ; car il est la victime unique désignée pour nous tous, Tunique satisfaction, le vrai pénitent, sans être le vrai pécheur.

Le Seigneur se relève enfin avec langueur ; il jette ses regards autour de lui pour voir le traître et son escorte, qui maintenant s'approchaient rapidement dans l'ombre épaisse. Il regarde et il voit du sang sur sa robe et sur la trace de ses pas. D'où viennent ces prémices de la passion de l'agneau? Les verges des soldats n'ont pas encore touché ses épaules ; les clous du bourreau n'on^ pas encore percé ses mains et ses pieds. Mes frères, son sang a coulé avant l'heure ; son sang a coulé, et c'est son âme agonisante qui a brisé son enveloppe corporelle et qui a fait jaillir ce sang. Sa passion a commencé par l'intérieur. Ce cœur tourmenté, asile de tendresse et d'amour, a commencé à souffrir, à battre avec force et au-delà de sa nature ; « les sources du grand abîme furent ouvertes; » le sang s'est précipité avec tant de violence et d'abondance qu'il a débordé ses vaisseaux, qu'il a jailli par les pores et formé une rosée épaisse sur sa peau ; puis, s'arrondissant en globules, il a coulé en gouttes pesantes et a inondé le sol.

« Mon âme est triste jusqu'à la mort, » s'écrie-t-il. On a dit de l'horrible épidémie qui nous frappe qu'elle commence par la mort ' . Cette expression signifie qu'elle n'a pas de gradations ni de crises; que lors-

-^ L'orateur fait allusion an cboléra. (Soie du traducteur.)

SOUFFRANCES MOBALKS DE N.>S. 403

qu'elle se déclare, il faut renoncer à toute espérance, et que le temps pendant lequel elle suit son cours n'est qu'un temps d'agonie et de dissolution. La victime expiatoire commen(;a pareillement, dans un sens plus élevé, par celte passion de douleur ; mais elle n'eu mourut pas, parce qu'elle ne voulut pas que son cœur se brisât, ni cjtie son âme se séparât de son corps avant qu'elle eût subi le supplice de la croix.

Non, Jésus n'a pas encore épuisé le calice dont sa faiblesse naturelle se détourna d'abord. L'arrestation, l'accusation, le soufflet sur la joue, la captivité, l'interrogatoire, les dérisions, le renvoi de Caiphe àPilatq, la flagellation, la couronne d'épines, la lente ascension du Calvaire et le crucifiement sont encore à venir 1 11 faut encore qu'une nuit et un jour s'écoulent lentement, heure à heure, avant que la fin arrive et que la satisfaction soit complète !

Puis, quand le moment fixé fut venu et qu'il eut donné le signal, sa passion finit avec son âme, comme elle avait commencé avec son âme. 11 ne mourut pas par suite de l'épuisement de ses forces, ni de l'intensité de sa douleur corporelle ; son cœur déchiré se brisa, et il recommanda son esprit à son Père.

0 cœur de Jésus, cœur plein d'amour, je vous offre ces humbles prières en mon nom et au nom de tous ceux qui s'unissent à moi en esprit pour vous adorer. 0 très-saint cœur de Jésus, cœur très-aimable, je me propose de renouveler à tous moments, jusqu'à la fin de mes jours, ces actes d'adoration et ces

prières, pour moi-même, misérable pécheur que je suis, et pour tous ceux qui partagent les mêmes sentiments d'adoration envers vous. Je vous recommande, 6 mon Jésus, la sainte Eglise, votre chère épouse et notre véritable mère, les âmes qui pratiquent la justice, tous les pauvres pécheurs, les affligés, les mourants et tous les hommes. Que votPe sang n'ait pas été versé sans profit pour eux. Enfin, daignez étendre les bienfaits de votre sang généreux aux âmes du purgatoire, particulièrement à celles qui, pendant le cours de leur vie, ont pratiqué cette sainte manière de vous adorer.

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