MOTIF DU PRÉDICATEUR
qui déterminent leurs propres actions ; car il faut qu’ils leur assignent un motif, et ils n’en sauraient imaginer d’autres que ceux dont ils subissent l’influence.
Nous savons comment le monde procède , surtout dans ce pays : il est actif, laborieux, infatigable. 11 se met à l’œuvre avec enthousiasme , et marche il son but avec ardeur. Voulez-vous connaître le monde? il est fidèlement dépeint dans les publications qui sont destinées à lui plaire ;■ là vous verrez quels sont les mobiles qui le mènent, quelles sont les idées qui le gouvernent; vous y verrez les grands et persévérants efforts qu’il fait dans un but temporel , quelquefois bon , quelquefois mauvais, mais toujours temporel. Il poursuit sans cesse un but mondain, bien que parfois désintéressé; il s’agit généralement de position, de considération, de pouvoir, d’intérêts matériels, de luxe; mais quelquefois aussi du soulagement des misères de l’humanité ou de la société, telles que l’ignorance ou les maladies, la pauvreté ou le vice. — Quoi qu’il en soit, le principe moteur et animateur de tous ces efforts est un but temporel. Ce but produit souvent une émotion si agréable, si séduisante, qu’il est à lui-même sa récompense ; d’autant plus que les hommes, oubliant la fin pour laquelle ils prennent tant de peine , trouvent leur plaisir dans cette peine même, et sont suffisamment payés de leurs travaux par leurs travaux, dans les efforts qu’ils font pour surmonter les obstacles et vaincre leurs rivaux, dans les difficultés qui mettent leur habileté à l’épreuve , dans lu déploiement de toutes les ressources de leur es-
prit, dans les vicissitudes et les hasards, dans les incidents imprévus et les péripéties de l’entreprise qu’ils ont commencée, bien qu’elle n’arrive jamais à fin.
Telle est la conduite du monde. C’est pourquoi, dis-je, il ne faut pas s’étonner qu’en voyant quelques hommes se mettre au travail avec ardeur, s’efforcer d’en rassembler d’autres autour d’eux, agir en apparence comme il agit lni-inémc, quoiqu’avec une tendance différente , et bien qu’ils soient engagés dans une profession religieuse, on leur impute sans hésiter des intentions semblables à celles qui dirigent ou dirigeraient des enfants du monde. Assez souvent, par manière de blâme, mais souvent aussi sans y attacher cette idée, le monde reconnaît, comme un simple fait qu’il ne croit pas pouvoir nier, que ses enfants sont ambitieux, inquiets, avides de distinctions, désireux du pouvoir. Il n’en sait pas davantage , et il se fâche et s’irrite si, par la suite, quelque circonstance de la vie de ceux qu’il critique vient donner un démenti à l’hypothèse d’après laquelle il avait d’abord jugé si lestement leur position et leurs tendances. Il les a examinés supcrticielleqient, et a cru les voir à fond ; sur un ou deux de leurs actes venus à sa connaissance, il a jugé toute leur conduite et a déterminé le principe qu’il croit être leur mobile ; mais maintenant , le voilà obligé d’abandonner l’hypothèse qu’il avait imaginée, et d’en adopter nne autre, et il s’ingénie à expliquer d’une autre façon leur caractère et leur conduite. O mes chers frères , le monde ne peut s’empêcher d’agir ainsi , parce qu’il ne nous connaît pas;
il sera toujours irrité contre nous de ce que nous ne sommes pas du monde, parce qu’il est le monde. Il ne comprend nécessairement pas les raisons qui exercent une action toute-puissante sur nos cœurs, et las enfin de chercher dans ses physiognomonies et dans ses tablettes une esquisse de nos personnes, plein de dégoût, après tant de conjectures vaines, il déclare (pie nous sommes des êtres inexplicables , ou il se met à nous haïr comme des êtres mystérieux et trompeurs.
Mes frères, nous avons des vues secrètes, — secrètes pour les enfants du siècle, s’entend, — sécrètes pour les politiques, secrètes pour les esclaves de Manunon , pour tous les hommes ambitieux , avides, égoïstes et voluptueux. Car la religion elle-même, comme son divin auteur et propagateur, est, ainsi que je l’ai déjà dit , une chose ignorée du monde, et, ne la connaissant pas, il ne peut s’en servir comme d’une clef pour expliquer la conduite de ceux qui subissent sa divine influence. Les hommes du monde ne connaissent pas les idées et les motifs que la religion inspire aux esprits qu’elle éclaire de sa lumière. Ils ne les conçoivent pas, ils ne les admettent pas, même quand on les leur a expliqués; ils ne peuvent croire que d’autres se laissent influencer par ces idées, même lorsqu’ils les professent ouvertement. Il leur est impossible de se mettre à la place d’un homme qui s’efforce de plaire à Dieu dans toutes ses actions; ils ont une intelligence si bornée, un esprit si commun, que lorsqu’un catholique professe telle ou telle doctrine de l’Église sur le péché, le jugement dernier, le paradis, l’enfer, le
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sang de Jésus-Christ, les mérites des Saints, la puissance de Marie, ou la présence réelle, et qu’il dit que ces vérités inspirent son cœur, dirigent ses actions de la journée, ils ne peuvent croire qu’il parle sérieusement ; car ils sont convaincus que ces points de croyance doivent être et sont précisément ce qui embarrasse son esprit, qu’il ne les accepte comme vrais qu’en faisant violence à sa raison , qu’il y pense le moins possible, et qu’eufin ils n’exercent aucune influence sur sa vie. Ne soyons donc point surpris de ce que les sensuels, les mondains, les incrédules, regardent avec défiance les hommes qu’ils ne peuvent comprendre, ni de ce qu’ils assignent à leur conduite des motifs si étranges, si détournés, quand ils ne peuvent admettre l’explication naturelle qu’on leur en donne. 11 en a toujours été ainsi depuis le commencement. Les Juifs eurent la mauvaise foi d’attribuer les actes de Notre-Seigneur et de son précurseur à d’autres motifs que le désir d’accomplir la volonté de Dieu. Ils étaient, ainsi qu’il l’a dit lui-même , ils étaient semblables à des enfants assis sur la place du marché, et criant à leurs camarades : « Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres , et vous ne vous êtes pas affligés. » Ensuite, il en dit la raison : « Je vous rends grâces, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux simples et aux petits. Oui, mon Père, car ainsi il vous a plu de faire. » Laissez le monde agir à sa façon; laissez-le parler