LA NATURE ET LÀ GRACE
et toute son âme ; il se crée une espèce d’enthousmspie factice qui le met en état d’écrire des pages éloquentes et touchantes sur des sujets qui sont urte réalité pour beaucoup d’entre nous , mais qui , à ses yeux, ne sont qu’une vainc fiction. C’est ainsi que des écrivains tracent l’histoire des premiers martyrs ou la biographie de quelque grand saint du moyen âge , avec une onction et une piété qui ne sont pas tout à fait celles qu’y mettrait un catholique, mais qui s’en rapprochent beaucoup, bien qu’ils soient complètement étrangers au sujet. Ainsi, des acteurs peuvent, en jouant un cèle, se faire illusion au point de se croire le personnage qu’ils représentent. Ainsi, certaines gens, voulant chercher querelle à quelqu’un, lui imputent des torts dont il est innocent et auxquels ils ont eux-mêmes do la peine à ajouter foi; mais ils désirent les croire vrais , ils se persuadent qu’ils le sont, ils s’en indignent et arrivent enfin à y croire. 11 en est de même d’une foule d’écriyains en prose cl en vers ; les lecteurs sont trompés par leur beau style ; non-seulement ils admirent tel sentiment, telle pensée , telle description , qui sont vrais, mais ces passages leur inspirent une foi entière dans leurs auteurs , et ils croient, sur leur parole , une foule de faits et de traits qui sont entièrement faux. Voilà comment les gens sont entraînés à adopter de fausses doctrines religieuses on philosophiques. Un prédicateur, un orateur, qui n’est pas en état de grâce mi qui a cessé d’y être , peut sans doute dire bien des choses propres à toucher le coeur et à réveiller la conscience du pécheur, par l’elfet d’un grand talent nu
<lc connaissances puisses dans les livres ; et l’auditeur -trompé regarde ce prédicateur comme son guide et son oracle , prenant pour garantie ces vérités qu’il lui a entendu annoncer et qu’il pouvait exposer avec force sans l’ influence surnaturelle de la grâce.
L’Écriture nous fournit l’exemple d’un prophète de ce genre : c’est le prophète Dalaam, qui, bien qu’ennemi de Dieu, était encore plus favorisé et plus honoré que ne le sont ceux qui suivent scs traces. Il allait pour un prix convenu maudire le peuple de Dieu, il voulut remplir cette mission malgré le commandement exprès du Seigneur, et enlin il mourut en combattant contre les Hébreux. Telle fut sa vie, telle fut sa mort, telles furent ses actions; mais quelles ont été ses paroles? — Les plus religieuses, les plus honnêtes et les plus instructives. « Quand Balac , dit-il , me donnerait sa maison remplie d’or et d’argent, je ne pourrais rien changer à la parole du Seigneur mon Dieu. » Il dit encore : « Que je meüre de la mort des justes, et que ma lin soit semblable à la leur ! » Et ailleurs : « Je vais vous dire, ô hommes, ce qui est bon et ce que le Seigneur exige de vous : c’est de rendre la justice, d’aimer la charité et de marcher attentivement avec votre Dieu. » Voilà un homme qui n'est pas èn état de grâce , et qui pourtant parle si religieusement, qu’au premier abord on serait tenté de faire tout ce qu’il dit et de se croire sauvé en lui obéissant.
Ainsi il arrive que des écrivains qui, dans leurs livres, paraissent si bons, si aimables, si honnêtes, nous font souvent perdre cette bonne opinion quand nous