‹ Conférences aux dames de LyonChapitre 10 sur 18 · MM · texte numérisé non relu

MM

Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux...

CjujTesdames, la vie est gouvernée surtout par l'amour divin ! Vous avez une grande part de souffrances ; ah ! je le sais ; souvent vous vous croyez méconnues , incomprises : c'est vrai peut-être ; souvent les hommes ne comprennent point ce qu'il y a dans le cœur et l'imagination d'une femme ; ils croient qu'après des orages ils vous apaiseront avec un bijou, avec des cachemires et des dentelles, et tout n'est pas là.

Mais c'est votre faute quelquefois, c'est que

vous n'avez pas su montrer tout ce qu'il y a de grand dans votre cœur. Ainsi , il y a là un obstacle au gouvernement de la vie ; quel sera donc le secret de donner le vrai but à sa vie ? C'est de vous établir dans deux certitudes: la certitude d'être pardonnées par Dieu, la certitude d'être aimées de Dieu ; si vous avez ces deux certitudes autant que vous pouvez les avoir ici-bas, vous serez une grande force et une grande puissance.

Ah ! qu'importent les mécomptes , qu'importé ce que vous nommez dans votre langage les déceptions, lorsqu'on trouve dans son âme ces deux consolations î Je vous ai donné le secret du pardon divin , c'est la confession ; mais après cela une deuxième certitude e# nécessaire * la certitude de l'amour divin. Êh bien ! comment Dieu peut-il être aimé ? C'est la question que nous allons résoudre aujourd'hui.

Comment pouvons-nous aimer Dieu ici-bas, dans l'inconstance du cœur, dans (es Iuttesda

la chair, dans les luttes de l'imagination ? Oui, Dieu peut être aimé ici-bas : laissez-moi vous dire qu'il veut et peut être aimé.

Il est certain que le cœur humain ne peut pas

vivre sans affection ; la parole de saint Jean a

sa réalité: Celui qui n'aime pas demeure dans

la mort ; par conséquent la source de la vie,

sa fécondité , c'est l'affection. Et quand on

demanda à sainte Thérèse, cette âme héroïque

qui connaissait si bien le cœur humain, quel

était le plus grand supplice du démon , elle

s'éoria : Le malheureux, il ne peu* plus aimer !

Or, si le cœur humain ne peut pas se passer

d'affection, que faut-il faire ? Quand, pendant

cette retraite, vous avez essayé de ne pas aimer

le monde, faut-il ne plus aimer? Mais il y au*

rait asphyxie dans votre cœur si vous n'aviez

pas une autre tendresse pour remplacer celle

que vous avez rejetée ; il faut que le cœur ait

de quoi étancher sa soif; sans cela , il s'agite

et demande une goutte d'eau : quel moyen

prendre ?

Voulez- vous essayer de le détruire, d'en briser les fibres ? Mais c'est impossible : ouvrez-le à l'amour divin et tout sera fait. Comme dit saint François de Sales dans son naïf langage : Quand le feu est dans une maison , on jette tout par les fenêtres. Quand le feu de Tamour divin est dans une âme, on jette tout par les fenêtres de son cœur, toutes les étroitesses, les mesquineries de la vie , et Dieu seul remplira l'âme.

Avez-vous contemplé le lever du soleil du haut des collines de Fourvière ? Je me rappelle avoir vu ce spectacle du haut d'une de nos montagnes qu'on appelle les Allinges : on a sous les yeux les rivages brillants de la Suisse et du Chah lais, et à ses pieds les eaux tranquilles du lac.

Le matin il arrive que la vallée et les eaux sont couvertes de brouillards pendant qu'on a sur sa tête un soleil radieux. Mais tout à coup le soleil se lève, le brouillard se dissipe; on ne voit plus que le soleil qui dore Jes plaines et qui se reflète dans les flots.

Ainsi en est-il dans l'âme , quand elle vit dans les affections de la terre; elle est un peu dans le brouillard; mais qu'à une heure donnée le soleil divin se lève, il dispersera les brouillards , et on ne verra plus que la splendeur de l'amour de Dieu.

Maintenant , qu'est-ce qu'aimer Dieu ? Il ne faut pas confondre l'amour divin et l'amour humain ; quand Dieu vous a enlevé un enfant, que vous voyez sa place vide , vous souffrez d'une souffrance matérielle ; mais il n'en est pas ainsi dans l'amour divin : il ne se traduit pas par des sensations.

Qu'est-ce donc que l'amour divin ? C'est la préférence donnée habituellement à Dieu sur toutes les autres affections. Nous sentons moins les tendresses divines que les tendresses humaines ; mais cependant, s'il fallait tout sacrifier , nous aimerions mieux mourir que de trahir nos devoirs : voilà ce que c'est que l'amour divin.

Mais quel est le chemin de cet amour T

comment pouvons-nous aimer Dieu ? Lajsgçzmoi vous dire , Mesdames , non dans une parole éloquente , mais dans une causerie naïve à laquelle je voudrais donner une forme catéchistîque, comment Dietf peut être aimé et les difficultés qu'il a d'être aimé. ^

Dieu a des difficultés d'être aimé : il y en a en lui et il y en a en vous. Il y en a en vous : savez- vous quels sont les sentiments les plus profonds de votre âme, quels sont les deux questions fondamentales de votre cœur ? II y a en vous un besoin et une peur de Dieu, une aspiration vers lui et une peur de le rencontrer.

Comment ; une aspiration î C'est que votre âme a, comme nous le disions , une soif dans l'idéal , dans le beau, dans le vrai , dans le bien.. Et ce que nous rencontrons ici-bas n'est point la réalisation de cet idéal.

On dirait qu'il y a entre notrè^SSSFlt nos besoins ce x que j'appellerais <pdttr continuer ma pensée d'hier, un mariage^ifisaNâfeèTtfc;^ y aune désunion, une fetàfc ââè*HBa£& »

un désaccord entre la Vie et le cfêur. Et quand on n'a , dans ^cfeg mbïîfénts de disproportion entre nôtre nature et nos désirs , rencontré l'idéal nulle part , ni dans l'art , ni dans la poésie ; quand on a poursuivi le vrai dans cette nostalgie de la vérité , demandant la vérité et ne la trouvant pas ; quand on a cherché le bien dans des efforts impuissants , il échappe ce cri : Mon Dieu , révélez- vous ! Mes* dames , en admirant la nature dans ses grâces et ses majestés , n'avez-vous pas senti le besoin que Dieu se révèle à vous î ne vous êtes-vous pas écriées: Mon Dieu, montrez-

vous î Et cependant Dieu vous faisait peur, vous vous disiez : Mais comment supporter le

regard de Dieu ?

Savez-yous quel fift le premier sentiment d'Adam après sa chute , quelle fut sa première férole ? Ouvrez l'Ecriture : Adam vient de pécher , il est en fuite , il se cache. Dieu rappelle: Adam, où es-tu ? Et Adam répond : Mon Dieu, j'ai entendu totre voix et j'ai eu

peur. La première parole de l'homme coupable , c'est : J'ai eu peur. Et , depuis lors t les fils d'Adam s'en sont allés en deux courants : le monde païen et le monde juif, et tous deux ont hérité de leur père la terreur de Dieu.

Les païens ont rendu leur pensée par ce vers fameux :

La crainte est la puissance génératrice des dieux.

Mais comme ils avaient en même temps un besoin de Dieu, ils l'ont abaissé à leur portée, ils ont adoré du bois , de la pierre , des animaux, et les Juifs parlaient de la même façon. Avez-vous compris votre histoire sainte!

Vous la lisez souvent d'une manière banale :

voyez la course des Juifs dans le désert ; Moïse était sur le Sinaï pour parler avec Dieu , et les Juifs s'écriaient : Seigneur, ne nous parlez pas: nous mourrions d'épouvante. Mais avec ce sentiment de la crainto , les Juifs avaient besoin de Dieu, et ils demandaient les bijoux de leurs

femmes et de leurs filles pour en faire un veau d'or.

Tous les hommes ont besoin et peur de Dieu ; par conséquent voilà une première difficulté : nous n'aimons pas ce qui nous fait peur, la crainte n'est pas le chemin de la ten* dresse.

Or, voici en nous une difficulté ; mais il y en a aussi en Dieu. La première , c'est qu'il est loin, on ne peut aimer ce qu'on ne voit pas ; on a dit : Loin des yeux , loin du cœur, La deuxième, c'est que Dieu est invisible:

vous voudriez voir Dieu , toucher le bord de son vêtement comme la femme qu'il a guérie ; vous incliner et baiser ses pieds comme Madeleine. Il est bien dans son ciel et dans son Evangile ; mais le ciel et l'Evangile sont trop loin : comment l'atteindre ?

La troisième difficulté , c'est que Dieu est supérieur ; nous n'aimons pas ceux qui sont supérieurs. Il y a un mot dans la langue française qui rend admirablement bien l'affection, c'est ce mot: l'inclination. En effet, pour aimer il faut que le cœur s'incline , et

comment s'incliner vers un supérieur? La quatrième difficulté , c'est que Dieu est un juge;

un juge n'est pas aimable : c'est la loi, la malédiction, le châtiment !

Eh bien , comment aimer Dieu ? comment lancer son cœur pour atteindre Dieu î Nous ne pouvions pas vaincre ces difficultés , mais Dieu les a vaincues. Vous savez l'histoire de ses tendresses , vous savez ses miracles d'amour.

Dieu s'est mis à la poursuite d'Adam , mais Adam a fui. Dieu ne se lasse pas , il poursuit l'homme pendant quatre mille ans ; il l'atteint après quarante siècles et il lui dit : Tu as peur, mais regarde. Est-ce que je te fais peur! Je suis un enfant couché dans la crèche. Et l'homme, qu'a-t-il fait ? Dieu était venu à lui petit ; il s'était abaissé , et l'homme l'a méconnu, il l'a dédaigné, ill'a jugé, il l'a tué.

Alors Dieu s'est incliné de nouveau dans sa tendresse ; il s'est abaissé jusqu'à l'Eucharistie. Et le cœur humain a eu sa révolution,

nous avons senti que Dieu était arrivé. Maintenant vous trouvez des âmes passionnées pour lui; vos filles l'aiment dans le cloître; ▼os filles l'aiment derrière les grilles , et vous- . mêmes, vous vous élancez vers lui et vous lui dites : Mon Dieu , je vous aime ! C'est le cri de l'enfant et du vieillard , c'est le cri populaire depuis qu'on a rencontré Jésus-Christ.

Et dans ce monde si froid , si égoïste , dans votre vie si étroite et si petite , même dans votre vie perdue entre une tendresse coupable et une occupation frivole , vous avez eu des élancements divins.

Jusqu'au sein de vos faiblesses et de vos chutes, vous avez dit: Mon Dieu, je vous aime/ ou du moins, je veux vous aimer. Et le regard' qui s'élève vers le ciel est bien près d'y faire monter le cœur.

Le Verbe éternel , par le mystère de son incarnation, a jeté un pont sur cet abîme qui sépare l'homme de Dieu ; il a rapproché ces deux extrêmes ; la suprême bonté et la su*

prême faiblesse. Or, le cœur humain a senti tressaillir ses fibres intimes ; malgré les terreurs, malgré les profondeurs de sonégoïsme, il a pris son vol, et, montant jusqu'à Dieu, il a osé lui offrir son amour et s'élever jusque dans les tendresses de l'intimité.

L'homme ajoute à son trésor héréditaire de

malice ses fautes personnelles, et il a fallu que dans le mystère sanglant de la Rédemption , le Seigneur expiât pour nous : il s'est chargé de nos iniquités ; nous pouvons monter au Calvaire , regarder ses plaies , baiser ses pieds, nous reposer dans le côté ouvert de son cœur, et là attendre avec confiance et douceur les saintes et consolantes suavités de l'amour divin.

Oh ! j'éprouve le besoin de vous parler de

ce mystère avec les paroles des saints. Notre

cher saint François de Sales s'exprimait avec

une naïve tendresse que je vais vous dire :

« Le divin Sauveur voulut mourir dans

c les flammes et . ardeurs de la dilection

» cause de l'infinie charité qu'il avait envers * nous, et par la force et vertu de l'amour, » pour l'amour et d'amour. » C'est ce que lui-même disait : Tai puissance de la quitter et de la reprendre.

Il fut offert, dit Isaïe , parce qu'il le voulut ; son corps étant de droit , à cause de la gloire de son âme, immortel et impassible , le rendit, par amour et miracle , mortel et passible. Il voulut même , après sa mort , avoir le côté ouvert afin qu'on vît les pensées de son cœur qui n'étaient que pensées d'amour et de dilection, et que nous allassions à lui avec toute confiance , pour nous cacher en son côté , et recevoir de lui abondance de grâces et de bénédictions. Mon Dieu pouvait-il montrer plus d'amour aux pécheurs , que de se faire holocauste parfait pour tous leurs péchés ? Voyant donc le Sauveur de nos âmes blessé d'amour pour nous jusqu'à la mort , et la mort de la croix , comment pourrions-nous n'être pas

blessés pour lui ?

Puisque Nôtre-Seigneur nous a tous aimés, qu'il nous a tous également rachetés , arrosés de son sang divin , appelés vers lui, sans exclure personne; puisqu'il s'est rendu tout nôtre pour nous faire siens» nous donnant sa mort et sa vie pour nous exempter de l'éternelle mort et nous procurer la jouissance de l'éternelle vie, afin que nous soyons siens en cette vie mortelle et encore plus en l'étemelle, que reste-t-il donc à faire et quelle conclusion à tirer , sinon que , vivants , nous ne vivions plus à nous-mêmes, mais à Jésus-Christ , qui est mort pour nous, c'est-à-dire que nous lui consacrions tous les moments de notre vie?

Reportons à sa gloire toutes nos œuvres , nos pensées et nos affections.

Les suaves paroles de notre saint évêque

commentant les condescendances divines se résument en deux phrases :

Aimons l'enfant à Bethléem !...

Aimons le crucifié du Calvaire!...

Parfois vous vous désolez de ne rien sentir :

Dieu échappe à vos apirations ; voua le poursuivez de vos désirs impuissants , et vous ne l'atteignez pas. Votre âme semble vide, votre cœur desséché ; vous ne sentez rien , le froid et le silence enveloppent les meilleures et les plus ardentes fibres de votre être , vous vous plaignez de ne pas aimer Dieu!...

) Ne vous laissez pas abattre par ces sécheresses désolantes; l'âme a son jardin des Olives : le Seigneur permet ces défaillances et ces ombres pour que vous le cherchiez avec plus d'ardeur.

D'ailleurs , rappelez-vous cette belle distinction de saint François de Sales , entre l'amour affectif et f amour effectif : le premier est un don de Dieu , le second est l'effet généreux d'une volonté que rien n'arrête , qui se livre à Dieu, qui a les constantes énergies du devoir, le courage permanent de la vertu, qui se relève de ses faiblesses sans abattement, qui domine ses fautes , les expie et recommence chaque jour le noble travail de sa sanctification*

Les signes de cet amour sont l'abnégation et le dévouement, la réalisation de ces paroles sacrées : Que celui qui veut être mon disciple renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive...

\ Il en est de la vertu de la charité comme de tous les devoirs du christianisme. La joie ne s'y trouve qu'à la condition de s'y vouer sans réserve et sans partage. L'âme qui ne suit Jésus-Christ que flottante et incertaine, moitié mondaine, moitié chrétienne, hésitant entre le péché grave qu'elle ne veut pas commettre et le dévouement chrétien qui est son effroi, elle est là, inquiète sans les douceurs du ciel et sans les coupables plaisirs de la terre ; elle redoute également l'audace du mal et le courage du bien , âme molle , indécise, qui ne sait pas, qui ne veut pas, qui ne peut pas suivre Jésus-Christ ; qui volontiers reposerait à ses pieds comme Madeleine , sur son cœur comme le disciple aimé, et qui a peur de le suivre à Bethléem dans la pauvreté, à Na-

zareth dans le travail , au Calvaire dans la douleur : qu'elle le sache , jamais eïïe ne le verra dans les splendeurs et les délices duThabor.

Courage et espoir , Mesdames , n'ayez pas peur ; ne soyez pas des âmes de défiance , filii dif (identiœ ; marchez vaillantes à la suite de

Jésus-Christ; bientôt vous sentirez votre cœur

brûlant et facile. Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux!...

Il est raconté dans la vie d'un saint roi qu'il aimait à aller pendant les nuits d'hiver, visiter le Seigneur Jésus dans la solitude de son tabernacle; son serviteur le suivait et marchait après lui sur la neige à peine foulée : celui-ci tremblait de froid, ses pieds étaient meurtris, et il se plaignait des fatigues du chemin. Le prince lui dit : Mettez vos pieds dans la trace de mes pas, et Dieu vous soutiendra.

Le serviteur le fit , et il sentit bientôt une douce chaleur le soulager!... Mesdames, je vous dirai : Ne mettez pas vos pieds sur la

neige du monde, il fait froid et sombre ; posez vos pieds dans les empreintes du Sauveur, sur ses vestiges sacrés ; marchez après lui facilement ; bientôt vous verrez votre nuit s'ilhiminer de clartés, votre route devenir plus facile, et votre cœur s'échauffer aux flammes de son cœur.

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