‹ Conférences aux dames de LyonChapitre 2 sur 18 · ÉTAT DES AMES A NOTRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES AMES A NOTRE ÉPOQUE

MISSION DK LA FBMMB

Ailes, comme des anges rapides a cette nation troublée qui attend le secours ?

(IsaÏb, xvin, 2.)

ourquoi , Mesdames 9 y a-t-il des réunions spéciales pour vous ? Pourquoi la parole qui vous est distribuée avec autorité et talent du haut des chaires paroissiales est-elle insuffisante ?

Votre empressement à venir dans cette en* ceinte me révèle que vous en comprenez la raison. Dieu vous a placées au sein de la fa* mille et du monde pour exercer une grande

influence , et il importe que vous entendiez des instructions sur les périls et les devoirs de la vie.

Quand je vous vois aussi nombreuses au pied de l'autel , je me dis à moi-même : Si toutes ces âmes s'élevaient dans les régions pures de la foi et du sacrifice ; si elles voulaient être ici-bas les ouvrières de la vérité et les servantes de la charité , quel apostolat fécond elles rempliraient ! Notre-Seigneur n'eut besoin que d'une âme pour ébranler Samarie. Si vous saviez rencontrer le Maître dans cette retraite , recevoir à travers l'infirmité de mon langage , le don de Dieu qui vous est préparé , vous vous lèveriez courageuses dans le devoir et fortes dans le dévouement. Je donnerai à ma parole la forme simple d'une causerie , d'une conférence familière ; cette parole dépourvue de toute solennité oratoire pénétrera plus facilement , par son caractère intime , dans les agitations de votre cœur et dans les luttes de vos âmes.

Je ne veux donc ni de Vos critiques sans but» ni de vos admirations plus stériles encore.

Acceptez avec foi une parole de foi , et la bénédiction de Dieu protégera nos pieuses réunions.

Avant tout , Mesdames , il importe de connaître l'état des âmes à notre époque , et de voir en face de toutes les tendances actuelles quels sont vos périls et vos devoirs.

Quel est donc de nos jours et sous nos yeux le mouvement des idées ? quelle est la situation des intelligences , et , si j'ose parler ainsi, quelle est la statistique des âmes ? Vous comprenez que je ne puis que tracer de grandes lignes, établir des cadres généraux , sans peindre tous les degrés et toutes les exceptions. L'œil investigateur qui veut pénétrer au-delà de la surface brillante et polie de nos sociétés découvrira facilement , dans le monde des croyants, comme dans le camp incrédule, trois grands courants qui sont en quelque sorte la révélation des âmes.

En dehors de la foi > un triple caractère se manifeste : le vague des idées , le besoin de) jouissances et , comme conséquence J l'ennui ou le désespoir.

Nous ne sommes plus aux sarcasmes du

siècle passé , à l'ironie jetée à nos saintes croyances ; la vérité n'existe plus à l'état absolu elle n'est plus une affirmation nette et précise, elle n'est plus un principe sur lequel nous pouvons baser nos devoirs et appuyer nos sacrifices ; la religion , aux yeux de nos modernes adversaires , est une fleur délicate et agréable pour nos yeux attristés ou une chimère brillante pour nos imaginations malades ; de là ces hésitations, ces balancements de la pensée ; de là cette course de la raison à travers de vagues et de flottantes théories , comme le voyageur qui marche à cette heure du jour où le soleil est couché , et où la nuit n*est pas encore venue dans ces ombres du crépuscule qui le font rêver : il est là sur son chemin sans avoir une lumière devant lui , ni une étoile sur sa tête.

Cette école , qui s'appelle l'école des nuances , a son succès, parce qu'elle vient au moment où les âmes ont perdu tout ensemble, le généreux enthousiasme de la vérité , comme les haines vigoureuses de Terreur ; et nous voyons se réaliser autour de nous cette prédiction de Fénelon qui nous annonce qu'il viendrait un temps où les hommes manqueraient plus de raison que de religion.

Si au moins les âmes souffraient dans cette région des nuages , si elles n'avaient pas les molles satisfactions du rêve , si elles savaient douter , elles seraient plus facilement guérissables , parce que douter c'est souffrir , et qu'après la vérité trouvée avec certitude ., il n'y a rien de plus grand que la vérité cherchée avec franchise et courage.

A cet abaissement des forces de la raison correspond l'amollissement des âmes ; jamais peut-être le culte du bien-être , la recherche du confortable n'a séduit avec plus d'empire. Nu! n'échappe à cette désastreuse influence t

et la négation de la souffrance , l'horreur du sacrifice ont été érigés en théorie , comme la

jouissance a été organisée en système rationnel.

De toutes parts dans votre littérature et votre philosophie, du sein de vos fêtes comme du milieu de votre industrie , vous avez entendu formuler avec d'attrayantes affirmations l'Evangile du bien-être , la religion du confortable , et nos progrès , et nos sciences vous montrent , dans les horizons prochains , l'espoir de remplacer bientôt ici-bas notre vallée de larmes par le paradis terrestre.

Les droits de la vérité sont méconnus , et

la loi de la chute originelle est incomprise ;

de là résulte cette lamentable situation des

cœurs que je ne puis exprimer que par un

seul mot : nous sommes à l'heure des désespérés.

Le suicide se vulgarise , la mélancolie est de bon ton , et l'ennui , l'incurable ennui est au fond de toutes vos coupes comme au sein

de toutes vos fêtes. Ces désespérés ont touché la terre , ils lui ont demandé le plaisir , et comme elle est maudite , elle ne peut répondre que par un gémissement.

Quand je vois ces blasés de la fortune , ces ennuyés du plaisir , fatigués de la terre qui les a trompés , n'ayant pas l'énergie de jeter un regard vers te ciel , parce qu'ils le croient vide , je me demande si , selon l'expression d'un païen , nous ne périssons pas dans une

nausée.

Mesdames , cette situation pénètre , à son insu, le camp chrétien , et quand nous regardons le fond des âmes même pieuses , nous nous demandons si la piété ne manque pas d'un triple caractère qui en est la force et la fécondité.

Le recueillement fait défaut ; les âmes les meilleures ont besoin de vivre en dehors d'elles-mêmes ; les œuvres , les relations sociales, les pratiques de dévotion se succèdent; mais il n'y a pas cette sève puissante du si-

lence intérieur , de ce qu'on nommait autrefois, dans notre langage chrétien, l'habitude de la présence de Dieu.

Quelles sont les âmes à qui nous pourrions imposer ce que saint François de Sales demandait à des femmes du monde , une heure de méditation quotidienne ? Les lectures pieu* ses sont faites sans ordre et sans persévérance, et il a fallu , pour les consciences amollies de nos jours, rendre les livres de piété attrayants, afin de faire passer, à travers tout le vernis des séductions littéraires, les grandes et austères vérités de l'Evangile. Soyez franches , n'est-ce pas que vous n'aimez pas le recueillement ?

Vous vivez en dehors de vous, partout, excepté avec Dieu et votre âme ; vous avez peur de ce double regard sur Dieu et sur votre âme ?

Vous ne voulez pas vous recueillir, parce que vous ne voulez pas vous sanctifier. La religion sera un vêtement bien porté , mais ne sera pas un sacrifice.

Le sentiment du respect manque partout ;

]e tutoiement l'a banni de la famille , et vousmêmes, Mesdames , vous avez travaillé à détruire ces nobles remparts du respect , vous avez permis à vos enfants d'y faire une grande brèche , parce que vous aviez peur de n'être pas aimées !

Dieu a-t-il échappé à cette décadence , si je puis m'exprimer ainsi ; Dieu , cet être souverain , dont le nom auguste et sacré était prononcé avec crainte par le grand-prêtre juif? Dieu n'est-il pas traité avec un laisseraller incroyable ? Dieu est en quelque sorte taillé à la mesure de vos impressions changeantes , comme un ami de la maison qu'on accepte ou renvoie au gré de ses caprices.

La souveraineté de Dieu , ses attributs , ses droits sont oubliés , et les tendresses des mystères de l'Incarnation et de l'Eucharistie semblent amoindrir à vos yeux, affaiblis l'ineffable mystère de ses grandeurs.

Chose étrange ! votre religion manque de confiance en Dieu; il semble que le respect

disparaissant , la confiance devrait grandir. Pourtant il n'en est rien ; regardez autour de l vous : vos enfants ne vous respectent pas et ils n'ont pas confiance en vous. Il en est ainsi de vos rapports avec Dieu. Voilà pourquoi nous rencontrons dans ceux qui pratiquent tant de défaillances ; le courage s'en va, parce que l'on ne sait plus dire le mot de saint Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie : si le monde incrédule a ses désespérés , la piété moderne paraît avoir ses découragés.

Tel est donc le triple caractère de bien des âmes qui n'ont pas le recueillement , le respect et l'énergie confiante.

Ne vous étonnez donc pas que la piété forme des alliances étranges entre Dieu et le monde , des mélanges inouïs : il n'est pas rare de voir le matin au festin des anges, couvertes du voile? xnodeste , des chrétiennes qui le &oir . sont sans voile dans le monde.

En présence de ce courant actuel, que ferezvous , Mesdames , quelle sera votre attitude 1

Le christianisme compris et pratiqué par quelques âmes est-il suffisant ? Oh ! non »

mille fois non !

Redoutez donc d'avoir une religion de surface , une piété formaliste , un christianisme de superficie que Ton prend comme un vêtement , que l'on saisit le jour des cendres pour le rejeter à Y alléluia pascal. La foi n'est plus la sève de l'âme , ni l'inspiration de la vie ; elle est tout au plus une parure de dévotion. La cause en est dans l'instruction religieuse qui s'affaiblit ; ce sont de grandes eaux qui s'étendent , mais dont la profondeur diminue.

Si de nos jours , nous adressions les lettres de Saint Jérôme ou même de saint François de Sales, envoyées aux chrétiennes de leur temps, nous paraîtrions des théologiens abstraits, ou des mystiques inintelligibles. Votre petite dose de science religieuse apprise au catéchisme ne suffit plus à vos destinées.

Le second péril est d'avoir une religion de sentiment : on vient chercher au pied de la

chaire et jusqu'à la table sainte , je ne sais quel sentimentalisme enivrant.

A cette heure , ce qui domine dan© vos goûts , c'est un besoin d'émotions , un élément romanesque qui dénature la foi chrétienne ; ce que vous cherchez souvent , ce sont plutôt des impressions que des convictions ; des jouissances , des friandises àê Tâme , plus que de l'énergie et de la force. Ne sentez-vous pas le danger d'édifier vos vertus et vos devoirs sur un sable aussi mouvant ?

Les impressions sont rapides comme le souffle qui passe ; les impressions du temps sont plus vives que les impressions de l'éternité : celles-ci sont trop lointaines. Les sentiments humains passionnent ; dans ce combat, sur ce champ de bataille, Dieu est bientôt l'abandonné, car vos émotions terrestres re^ versent son prestige.

Votre troisième péril est de n'avoir qu'une religion d'activité. L'industrie a ses élans , le mal a son mouvement impétueux , notre siècle

est dans un tourbillon. Il semble que le bien doit lutter, dans cette activité fiévreuse, avec les torrents de l'erreur et du vice. Les âmes généreuses se jettent dans la mêlée ; elles oublient trop qu'elles ont le besoin d'une vie silencieuse et cachée; elles se recherchent peut-être dans les succès de leurs dévouement; elles sont de toutes les œuvres, excepté de l'œuvre de leur conscience.

Vous trouverez peut-être ma parole bien sombre, dédaigneuse peut-être; oh! non, je vois le bien de notre temps, j'aime notre époque avec ses orages, ses luttes, mais jamais l'affection n'a dû fermer ses yeux : le meilleur moyen de guérir une plaie est de la connaître.

L'humanité est comme un Diesse de grand chemin ; il se soulève, il tombe, il se soulève encore, demandant un appui; et, Mesdames, vous pouvez, si vous le voulez, être, à l'humanité qui est aveugle, une lumière, à l'humainté qui tombe, un soutien.

Dieu vous a donné des qualités personnelles , une intelligence prompte à deviner les souffrances , une tendresse de cœur ingénieuse à les soulager,

N'êtes-vous pas créées pour être l'auxiliaire, l'aide et le charme de l'homme ?

Lorsque l'homme eut été placé dans les splendeurs de l'Eden, il était doué de la pensée, de l'amour et de la parole ; il lui fallait une oreille amie pour l'entendre , une voix pour lui faire écho , et une affection qui réponde à son affection. Dieu se dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul ! Il lui envoya un mystérieux sommeil, pendant lequel il lui prit une partie de ce rempart qui forme sa poitrine , et il en fit la première femme. Adam se levant , après son extase , voit Eve devant lui ; il la reconnaît à la clarté de son cœur ; il s'écrie : Voici l'os de mes os et la chair de ma chair !

Le but de votre existence est donc d'être l'aide de l'homme* Un interprète de nos livres

saints a dit : Dieu n'a pas tiré la femme des pieds de l'homme , pour qu'elle fût son esclave ; il ne Ta point tirée de sa tête , pour qu'elle le dominât : il Ta tirée de son cœur , pour qu'elle fût sa gracieuse coopératrice.

Ne vous laissez pas enlever cette place qui vous est faite dans le plan divin. La littérature actuelle, vos drames et vos romans, vous glorifie ; elle vous met des ailes aux épaules 9 elle vous appelle des anges ; défiez- vous de ces adulations qui vous élèvent pour vous abaisser ; n'oubliez pas que votre première perspective de vanité a été votre .séduction, et que votre premier espoir d'un succès trompeur a été la cause de votre défaite.

Je vous en conjure plus que jamais, soyez des intelligences convaincues des grandes vérités chrétiennes ; que vos esprits ne se bornent pas aux formules naïves apprises dans votre enfance ; qu'ils s'élèvent dans les régions splendides du vrai , et que vous compreniez les devoirs intellectuels qui vous obligent. La

foi ne peut plus être un simple héritage de famille ; c'est un trésor qu'il faut défendre et développer. Soyez des âmes lumineuses, soyez des lumières qui ne vacillent pas au sein de nos ténèbres contemporaines ; que votre foi # armée pour la défense et la conquête , soit toujours debout, riant du vent qui passe , du sable qui tourbillonne , comme la pyramide que rien n'ébranle. Ne croyez pas que j'exagère ; les vérités chrétiennes ont été semées dans les profondeurs de votre âme au jour de votre baptême : ce soleil de la méditation , ces saintes rosées de bonnes lectures doivent leur donner une vivante floraison ; et à vous , si vous le voulez , je puis répéter ce mot de mon Maître : Vous êtes la lumière du monde ! Ah ! la lumière du monde , ce n'est pas la science qui cherche , l'esprit qui doute, le coeur qui s'inquiète ; non, c'est l'âme croyante, qui jette cet accent convaincu : Je crois ! Il ne suffit pas d'être une lumière |f il faut encore être une chaleur : Lueere parum , ardere parum ;

luctrt et aréere muUum est l dit saint Ber»

sari.

Soyez donc des âmes qui sachent s'oublier et se dévouer, des âmes de foi et de sacrifice ! Y os convictions franchement affirmées feront reculer le doute qui s'avance et l'incrédulité qui marche ; vos dévouements saintement donnés arrêteront le flot montant de l'égoïsme , qui menace de mettre le froid dans tous les cœurs et le trouble dans tous les foyers.

, Mettez au service de la vérité et du bien les aimables dons de la nature que vous avez reçus , et les dons meilleurs de l'ordre et de la grâce.

N'oubliez pas que vous ne pouvez pas rester inutiles dans ce monde ; la neutralité vous est impossible. Vous serez la ruine ou la résurrection de plusieurs , car il faut que vous choisissiez l'une ou l'autre de ces deux situations. Ou vous serez Eve , parlant avec le serpent pour la chute de l'homme t ou Marie

parlant avec l'ange pour régénérer l'homme.

N'oubliez pas que l'entretien avec le serpent se fait sous les fleurs , et que celui avec l'ange s'accomplit dans l'austère solitude d'une cellule ; mais regardez le lendemain :

Eve s'en va triste et abaissée, jetant un regard sur le Paradis perdu , et rencontrant sur son chemin maudit un cadavre ensanglanté. C'est son fils Abel tué par son frère ; elle voit le premier désastre de sa vanité trompée. Marie est aussi près du sang qui tombe ; mais c'est au Calvaire ; elle est debout , s'unissant au noble sacrifice réparateur.

Vous aussi , vous devez choisir ; mais remarquez-le : quand c'est le sang de la jouissance , il est versé pour avilir , tandis que le sang de la souffrance expie , féconde et relève toujours*

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