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cœur , faire une puissance pour le bien et un rempart contre le mal ? Car on résiste à la vigueur brutale , on résiste à l'intelligence , à la science, à la raison , à la richesse ; mais on ne résiste pas au cœur. En faisant vos bonnes œuvres , Mesdames , il a pu vous arriver de monter les degrés d'une prison ; vous avez pénétré dans le séjour où sont retenus les
meurtriers de la justice humaine; là vous avez trouvé un homme accablé sous le mépris du monde : c'est un homicide , sa main a versé le sang de son frère ; sur son front il porte les rides de l'infamie ; ses yeux farouches ne lancent que des regards menaçants ; ses traits sont repoussants , et sur ses lèvres erre un sourire abject : cet homme , qui s'est fait un piédestal de ses crimes , et qui se dresse du haut de ses turpitudes pour insulter à l'humanité, vous allez le trouver, vous lui adressez la parole ; il ne veut pas même vous écouter ; mais vous demeurez près de lui, vous trouvez le chemin de son cœur , vous faites jaillir de
ses yeux une larme qui coule sur sa paupière et descend sur ses joues; son front orgueilleux s'incline et s'élève radieux, resplendissant do lumière ; une larme l'a transfiguré : c'est la puissance du cœur.
Cette puissance que Dieu a mise en vous ; n'est-elle pas aussi cette chose si grande qui a nom Amour ! qui s'exprime souvent par des larmes... ce trésor inépuisable de tendresse qui appartient spécialement à la femme ; ce sentiment qui domine son existence entière , qui l'élève jusqu'aux plus sublimes sacrifices, aux dévouements les plus incroyables et qui peut avoir ses heures d'entraînement fatal, de calculs insensés , d'erreur et de folie ? Car ce trésor de tendresse qui fait notre puissance, ce vase admirable , qui contient tant de parfums, a été de nos jours bien altéré , d'abord par l'exagération , ce défaut que Ton désigne sous le nom de cœur sentimental et qui, à notre époque, a atteint chez les femmes des porportions si étendues. Cette
— G2 — fausse sensibilité, Mesdames, existe dans la tête et non dans le cœur ; elle arrache d( s larmes à la lecture d'un roman , à la représentation d'un drame , faiblesse et inutilités
dans lesquelles on use la meilleure partie de son être !... Oui, Ton verse des larmes pour toutes choses et point pour cette grande chose ! Un livre arrache des larmes , et Ton demeure sec et froid devant un crucifix , devant la victime adorable qui a pleuré sur notre endurcissement ; Ton n'est pas ému par ce grand drame qui eut pour scène le Calvaire et pour auteur l'Homme-Dieu , mort pour nous ! Et lui, le divin Maître, il en a versé des larmes , il a pleuré sur le tombeau de Lazare , son ami, sur Jérusalem , sa patrie ! Àh 1 s'écriaitil, ville auguste , combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes , et tu ne m'as pas écouté ! Les larmes versées dans le sein de Dieu, dans le mystère de la souffrance, alors que tout nous est enlevé , quand noua
nous voyons dépouillés de tout , nous restent comme une douceur , une grande joie ! La sainte Ecriture nous en montre elle-même la puissance dans les deux traits suivants:
D'abord dans cette pauvre femme chassée de la maison d'Abraham. Elle emportait son fils à travers le désert ; mais la route était longue, le sable brûlait ses pieds , et rien ne protégeait sa tête contre les rayons ardents du soleil. Fatiguée , elle s'arrête dans la solitude, et sentant que son fils va périr , elle le dépose au lieu où elle se trouve, et s'en va pour ne le point voir mourir ; mais elle pleure et pousse un cri de douleur : Clamavit plorans. Le cri de cette mère éplorée retentit jusque dans les profondeurs des cieux , et Dieu, vaincu par ses larmes , fit jaillir une source aux pieds de l'exilée. Plus tard, lorsque David, abandonné de tous, fuyait Fa colère de Saûl, il s'en allait et pleurait : Ascendebat plorans , et ses compagnons attendris pleuraient avec lui ; et Dieu , dit l'Ecriture , les bénissait.
Lorsque votre sensibilité est détournée de ses voies véritables , c'est que votre cœur est sentimental , et c'est là un de ses défauts. Son' second défaut , c'est sa faiblesse ; faiblesse qui fait qu'il se lasse d'aller à des affections illégitimes sous la spécieuse apparence du dévouement. Mesdames , gardez-vous de cette malheureuse faiblesse. Conservez la force de votre cœur et que la chasteté accompagne toujours votre charité.
Un troisième défaut du cœur, à notre époque, c'est l'égoïsme. Charité , égoïsme , sont deux mots qui jurent à côté l'un de l'autre : cœur égoïste ! Et pourtant nous nous aimons d'une manière exagérée ; nous nous aimons
nous-mêmes jusque dans les bonnes œuvres que nous accomplissons ; nous voulons les
faire à notre fantaisie , nous les jugeons à travers nos sympathies.
Nous n'avons pas un cœur généreux qui se donne tout entier, mais nous nous recherchons nous-mêmes dans tout ce que nous
faisons. Que de fois l'on décline une charge , l'on recule devant le devoir sous l'apparence d'une fausse modestie , derrière laquelle se cache l'égoïsme. Une multiplicité d' œuvres a de grands avantages , parce que plus il y a d'oeuvres ,. plus il y a de misères secourues ;
mais il y a aussi un grave inconvénient. Chacun veut fonder une œuvre , en être le moteur et non l'instrument , la tête et non le bras ; on refuse son concours aux autres ; chacun fait le bien à sa manière ; les forces s'éparpillent, et les ressources se divisent. La puissance est dans l'union : on l'oublie trop. Faites le sacrifice de vos antipathies , de vos répugnances ; combattez en vous l'égoïsme qui se cache sous une fausse modestie et même sous le zèle, et vous serez forts , et votre œuvre prospérera.
Maintenant , Mesdames , parcourons rapidement les qualités qui constituent le bon cœur. Essayons de • vous révéler les défauts et les qualités de cette grande force qui peut
être pour yous , sous la bénédiction de Dieu, la lumière et le gouvernement de la vie.
Quelque habiles que nous soyons à nous calomnier , quelles que soient les qualités que nous refuse notre modestie, nous nous disons toujours des gens de cœur : nous ne voulons pas passer pour être sans cœur , et rien de plus fréquent , rien qui ait plus de crédit que ces paroles : Avoir bon cœur. Mais ce bon cœur le possède-t-on î Pour le posséder , il faut qu'il ait un principe élevé , qu'il soit noble. Nous ne sommes pas tous d'une naissance illustre. Dieu nous a envoyés sur la terre sans nous demander comment nous voulions naître , comme il nous retire de ce monde sans nous demander si nous sommes prêts à partir. Il ne dépend point de nous de naître d'une noble famille ; mais ce que peut chacun de nous, c'est se faire un cœur noble. Si nous agissons en vue de notre avenir sur cette terre, pour conquérir des affections passagères ou des positions glissantes ; si nous
rampons toujours, les yeux fixés sur les chose» qui passent , où sera l'élévation , où sera la noblesse du cœur ? Mais relevons-nous , et regardons le but : Peto , nate , ut aspicias cœlum , comme disait la mère des Machabées à ses fils. Alors Dieu deviendra le principe de nos pensées , le maître de notre cœur ; nous aimerons en lui , nos affections s'ennobliront au contact de cette affection suprême , et notre cœur sera vraiment noble.
La seconde qualité que doit revêtir notre cœur , c'est la générosité. Notre cœur est généreux , mais il l'est par instinct et par boutade; il a des élans de générosité. On est généreux quand on est sur le piédestal , comme l'acteur qui trouve en lui je ne sais quelle puissance sous les battements de mains d'un nombreux auditoire; mais si le rideau tombe, si la salle est vide , il se trouve réduit à de vulgaires proportions. Ainsi le cœur se montre généreux quand il f.st en vue , quand chacun le regarde. Mais la générosité spontanée et
permanente est autrement difficile , autrement méritoire. Faire le bien dans le silence et l'obscurité ; se gêner , sacrifier ses penchants, ses sympathies , ses opinions pour faire toujours ce que décide la conscience ; visiter les mansardes où Ton se croit assuré de ne trouver que fatigue et ingratitude ; voir en tout le bien des âmes et la volonté de Dieu; voilà où se reconnaîtra un cœur vraiment généreux.
La troisième qualité résume les deux autres, et donne son nom au cœur qui la possède, c'est la bonté; il faut avoir un bon cœur. Remarquez comme ce mot bon s'applique admirablement dans notre langage à ce qu'il y a de plus grand , à ce qu'il y a de meilleur. Sur quelles lèvres ne trouve-t-on pas ces mots : Le bon Dieu, la bonne mère ! De quelle expression se sert-on pour faire l'éloge de quelqu'un , si ce n'est celle-ci : C'est un bon sujet T
La bonté existe chez la plupart des hom-
mes , mais plutôt comme une forme extôrieure que comme une vertu fondamentale; c'est moins une fibre de l'âme qu'une parure dont on se revêt parce qu'elle sied bien. La bonté chez le riche qui va s'asseoir surja chaise du pauvre doit se montrer par la manière dont il se fait l'ami , le confident de celui qu'il assiste. C'est cette bonté qui lui fait pardonner de donner ; car donner , Mesdames , c'est être supérieur , et si le don matériel n'est pas accompagné du don du cœur , le pauvre ne voit en vous qu'une supériorité qui le blesse et dont il est jaloux ; car , à cette heure , toute supériorité est en horreur. En recevant votre bon de pain , il vous remercie des lèvres , mais il voit en vous un ennemi et se tient sur ses gardes ; vos paroles , vos conseils ne pourront produire de l'effet que si d'abord vous avez su gagner son cœur. Votre bonté se manifestera par le sourire de vos lèvres, la sérénité de votre front, votre regard doux et sympathique , par cet admirable mé-
lange de douceur et d'autorité dont notre Seigneur Jésus-Christ vous a donné lui-même l'exemple. Car, Mesdames, de même que vous devez voir Jésus-Christ sous les haillons de (a misère, vous devez aussi refléter vous-mêmes les traits de ce divin modèle , lorsque vous
vous présentez chez le pauvre que vous visitez.
Mais comment acquerrez-vous cette bonté et cette force qui vous sont si nécessaires ? quelles sont les sources où le cœur puise tout ensemble la tendresse et la vaillance , une tendresse de fille ou de mère , et une force de granit ?
La première de toutes ces sources , c'est la pureté, cette belle et blanche vertu , comme l'appelait notre cher saint François de Sales. Le cœur qui se laisse broyer par les sensations grossières de la matière , ne peut être bon , parée qu'il n'est point pur. Quand une passion coupable éclate dans le cœur d*une femme , elle en tarit la meilleure sève et en
détruit le3 plus nobles sentiments. Comme un ouragan qui se lève et fait tomber successivement les fleurs , les feuilles et les rameaux, pour ne laisser que le tronc d'arbre appauvri et dépouillé ; ainsi le souffle impétueux des affections mauvaises renverse et fait disparaître toutes les saintes tendresses et les délicatesses exquises du cœur le mieux doué.
Ne croyez pas que le mal dans sa laideur ait seul cette force de destruction : la vanité ,
qui, pour les femmes , est un abîme , souvent
les pousse à un égoïsme frivole, puis les conduit aux cruautés d'un égoïsme sans frein et sans limites. L'amitié vraie et chrétienne serait un rempart protecteur ; mais existentelles , ces amitiés sérieuses entre femmes ?
est-ce que les témoignages d'attachement qu'elles se donnent entre elles sont autre chose que les amusements d'un cœur inoccupé , les formules banales de la politesse mondaine , ou les habiles manœuvres pour se parer des charmes de la sensibilité ? Ah ! re*
lisez , Mesdames , les pages embaumées ae saint François de Sales sur les vraies amitiés : c N'ayez point d'amitié qu'avec les personnes vertueuses ; et plus les vertus que vous mettrez dans votre commerce seront exquises , plus votre amitié sera parfaite. »
Mais si votre mutuelle et réciproque communication se fait de la charité , de la dévotion, de la perfection chrétienne, ô Dieu , que votre charité sera précieuse ! Elle sera excellente , parce qu'elle vient de Dieu, excellente, parce qu'elle tend à Dieu , excellente parce que son lien c'est Dieu , excellente parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Ohf qu'il fait bon aimer sur la terre comme oa aime au ciel , et apprendre à s'entre-chérir en ce monde , comme nous ferons éternellement en l'autre ! Je ne parle pas ici de Pamour simple de charité , car il doit être porté à tous les hommes ; mais je parle de l'amitié spirituelle par laquelle deux ou trois , ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion 9
leufS affaires spirituelles , et se rendent un seul esprit entre elles. « Qu'à bon droit peuvent chanter telles heureuses âmes : « que voici combien il est bon et agréable que les frères habitent ensemble ! » Oui, car le baume délicieux de la dévotion distille de l'un des cœurs en l'autre , par une continuelle participation , qu'on peut dire que Dieu a répandu sur cette amitié sa bénédiction , et la vie jusques aux siècles des siècles (1). »
Cette amitié fidèle et sûre , vous la trouverez dans un cœur noble , bon et généreux , qui saura vous comprendre toujours et ne vous trahira jamais. Ce Cœur sacré et divin de notre Maître et Sauveur Jésus ; ce Cœur , dont le sang rédempteur s'est versé sur nos blessures ; ce Cœur adorable ouvert à toutes nos souffrances , ne nous appelle-t-il pas au fond du Tabernacle par sa suave invitation :
Venez à moi , vous tous , les fatigués et les
(1) S*lnt François de Sale» , /nfrectacttQn à la Vie dévote, liTre III. chip. XIXé »
blessés de la vie î N'est-ce pas lui qui vous convie, divin mendiant de l'éternité , qui vous demande l'aumône de votre cœur ? N'est-ca f>a3 lui qui répond au cri douloureux de votre cœar altéré devant les affections humaines, à ce cri toujours renaissant de votre trompeuse tendresse , à ce cri émouvant de votre vie : J'ai soif ! N'est-ce pas lui qui répond par ces mots bénis dits à la Samaritaine :
Celui qui a soif , qu'il vienne à moi et qu'il boive ? t ,
J'achève par un mot cette importante et
chrétienne causerie, qu'il serait facile de prolonger encore, par une idée que vous méditerez dans le silence du sanctuaire : Le cœur ne peut pas vivre sans maître ; ou vous serez ce maître et ce sera l'égoïsme qui se desséchera lui-même; ou le monde aura toutes ses faveurs, mais alors vous serez sous les coups impitoyables d'un despotisme déshonorant. Le maître, ami vrai et protecteur de votre cœur, le maître qui le fait épaaouir comme la fleur , l'exis-
tence qui le développe comme le trésor de notre vie, vous savez où il se rencontre : saint Jean , disciple de l'amour et de la pureté , Ta trouvé dans l'intimité du Cénacle ; Madeleine , la femme de l'innocence reconquise , l'a vu dans le sacrifice du Calvaire ; elle l'a entendu et reconnu dans les joies de la Résurrection , et elle lui a dit dans un ineffable accent ces mots à jamais admirés : Mon bon Maître ! Que le Seigneur Jésus soit donc pour vous l'ami fidèle , et le Maître adoré de votre cœur , et je vous promets , sans crainte d'être démenti , que votre vie s'écoulera heureuse et utile sous le plus doux et le plus fécond des gouvernements , car toute la vie de la femme se résume dans le gouvernement de
son coeur.