LA. VIE COUPABLE
Celai qui n'aime pas demeure dans la mort. (S. Jean.)
•a condition importante pour gouverner la vie est d'avoir le gouvernement de ses facultés intimes ; si votre imagination est livrée aux rêves et à l'illusion , si votre intelligence est comme un champ sans culture ne produisant que des ronces et des épines ; si votre volonté est inconstante et découragée; si votre cœur est ride et mai gardé, il vous est impos-
sible d'avoir la direction de votre vie en l'utilisant et en la sanctifiant. La vie , ce don de Dieu , n'a de valeur que par ce que vous y mettez; elle est presque toujours à l'intérieur l'écho fidèle de votre vie intime.
Le grand obstacle à ce noble but est surtout la vie coupable. Ces mots n'effraient plus , parce qu'il semble qu'il y ait uns conspiration pour affaiblir la notion du mal et l'idée du péché. Des chrétiennes vont recevoir facilement le pardon divin ; elles oublient la grande loi de l'expiation ; elles croient qu'après l'absolution , il ne leur reste rien à faire et que le Seigneur n'exige pas encore quelque satisfaction pour payer la dette de la peine, après le pardon de la faute.
Le monde a des artifices de langage , et à l'aide d'expressions habilement calculées , il colore le mal et tient à lui enlever la hideuse réalité. La vie coupable , à ses yeux , n'est qu'une élégante faiblesse , une tendresse de cœur qui a besoin de déborder ; pour lui , lo
péché n'est qu'une peccadille et le mal n'est qu'une brillante erreur de l'imagination ou du cœur.
Plus que jamais il faut mettre devant vos âmes une appréciation juste et chrétienne , et ne pas vous laisser séduire par tous les
mensonges.
Qu'est-ce donc que la vie coupable ? — C'est , d'après la définition de saint Thomas , comme la destruction de Dieu ; tanquam Dei annihilatio.
Qu'est-ce que Dieu ? — Dieu donne de lui - même trois définitions dans les livres saints. Il dit : Je suis celui qui suis ; il est l'être par excellence. Notre-Seigneur s'est défini : Je suis la vérité. Saint Jean l'a appelé d'un nom bien tendre : Dieu est charité.
Il y a d'abord la destruction de Dieu comme Être. Comment cela? — Dieu a tout créé avec nombre , poids et mesure ; il a voulu que tout fût en harmonie ; ce divin architecte a eu un plan , le plan divin. Eh bien !
quand l'âme Tait une faute , elle détruis le plan divin. L'âme devait donner à Dieu son amour. Remarquez , Dieu a fait une chose* merveilleuse , c'est de nous donner la liberté ; il s'est exposé à la liberté de notre haine , pour avoir la liberté de notre amour ; il s'est exposé à la liberté de nos insultes, pour avoir la liberté de nos hommages. L'homme devait être la voix de l'univers pour le louer et l'aimer , et l'homme n'a pas été fidèle au pain dit in.
Il y a un plan dans chaque famille ; le père a tout disposé pour que tout fût en harmonie , et si quelqu'un des fils vient déranger ce plan et cette harmonie , vous dites : Il a brisé notre union. Il en est ainsi dans cette
grande famille de l'univers : Dieu a créé les âmes pour qu'elles le connaissent et l'aiment . et les âmes s'y refusent ; une seule de ces âmes brisera l'harmonie de la création. Voici une âme , la dernière de ce monde , l'âme d'une pauvre servante illettrée , perdue dans
l'ignorance et dans les fatigues du travail.
Dieu s'incline vers elle et lui demande de l'aimer : cette âme le repousse , elle a une pensée coupable , elle détruit le plan divin , et elle le détruit tellement , qu'il faudra qu'un jour cette pensée coupable ait sa révélation , il faudra qu'elle apparaisse comme un mal , afin de réparer le plan divin.
Ainsi la vie coupable est une destruction de l'Être de Dieu. Mais Dieu est encore amour , tendresse, charité , et par le péché nous insultons à cet amour. Je vous le demande , Mesdames , avez-vous aimé , avez-vous senti cette double douleur d'un amour méconnu et d'un amour méprisé ? Or Dieu a aimé , comme dit Bossuet ; il nous a créés par bonté , et à l'instant où l'âme coupable l'offense et l'outrage , elle se sert de cet amour pour l'insulter.
Cette bonté de Dieu dans la création , il nous la continue toujours : chaque acte de uotre conservation est une suite de la création. Si Dieu ne continuait de me créer, je re-
tomberais dans le néant; il me soutient par sa bonté et je me sers de tout ce qu'il me donne pour l'offenser. N'est-ce pas là l'amour méconnu î Et- quelque chose de plus terrible encore, la vie coupable est encore un amour méprisé.
Nous supportons tout , l'oubli , l'ingratitude ,
mais jamais le mépris ; si vous avez donné votre cœur à une affection et que vous vous voyiez oubliée , vous vous consolerez ; mais vous ne vous consolerez pas du mépris. Il y a dans l'histoire un fait remarquable. Il est raconté qu'un empereur romain avait eu dans ses guerres un succès merveilleux; on le recevait en triomphe , il traversait le temple au milieu de la foule , qui chantait sa gloire.
Tout-à-coup on le voit pâlir , trembler et verser des larmes ; on lui demande ce qu'il a , et il montre un nom inscrit sur un tombeau :
c Là, dit-il , il y a un homme qui m'a méprisé un jour. » Et le souvenir de ce mépris troublait ses plus étonnants triomphes, i Mais Dieu cependant subit ce ttéç+ris ; les
âmes coupables l'insultent et le méprisent.
Il est dit dans les livres saints : « L'homme coupable prend dans ses mains une balance trompeuse, » D'un côté, il met Dieu, ses grâces et son amour, sa crèche et son calvaire , ses promesses et ses menaces , le paradis et l'enfer; de l'autre côté , l'âme coupable met une pensée , un désir , une affection , quelquefois moins que cela , et Dieu est trouvé trop léger ! Ah ! n'est-ce pas là le mépris? n'y a-t-il pas là de quoi nous accabler î Et qui songe à demander pardon ? Vous accusez vos fautes , vous les oubliez et vous ne songez plus à l'expiation. Et cependant que d'offenses à faire pardonner ! Laissez-moi vous le dire : depuis que je suis ici , je me demande combien de péchés dans un quart d'heure se sont élevés du sein de cette cité ; et on appelle cela des peccadilles, des faiblesses, des lâchetés ! Tout à l'heure, le pied de l'une de vous a peut-être lait jaillir de la boue sur un vêtement , et vous avez dit : Pardon , Madame 1 Ah ! que
Ûe boue jaillit sur la physionomie de Jésus- Christ ! et qui songe à en demander pardon ?, Non , je ne m'étonne plus que vous ayez vos filles à la Réparation et au Carmel , pour consoler Jésus-Christ et réparer vos insultes. . . Que le monde appelle ses crimes des lâchetés ! Eh bien ! nommez donc ces choses des faiblesses , des peccadilles ; regardez le Calvaire et regardez le ciel... I
Ainsi , la vie coupable est la destruction de Dieu, parce que Dieu est l'Être, et parce que Dieu est Amour.
Mais il faut pénétrer dans ces profondeurs de la vie coupable , il faut étudier la faute dans ses rapports avec votre personnalité.
Je le sais , quand vous faites des fautes , vous ne pensez point faire le mal : vous l'acceptez parce qu'il se colore à vos yeux. Tout d'abord vous le rejetez : votre première éducation , les souvenirs de votre première communion vous arrêtent quelque temps ; mais peu à peu vous faiblissez, et vous tombez dans
un premier péril qui est de vous croire dans la solitude du cœur. Pour la femme , la solitude du cœur est mauvaise : le cœur qui est seul ou qui se croit seul est exposé à deux dangers : le rêve et le regard extérieur. Eve était seule, elle rêvait en contemplant l'arbre défendu. Le cœur qui se croit seul en trouve bientôt un autre qui veut le consoler; le tentateur s'approche. Dieu avait dit : Si vous mangez de ce fruit , vous mourrez. Sa parole était positive ; cependant Eve parlant au serpent lui dit :
Dieu nous a défendu de manger de ce fruit , parce que si nous en mangions , nous pourrions mourir. Remarquez la faiblesse de la pauvre femme et la malice du tentateur. Dieu avait dit : Vous mourrez]; la femme dit peutêtre ; et le tentateur ajoute : Non , vous ne mourrez point. Il y a trois degrés : Dieu affirme, la femme doute, le tentateur nie. C'est l'histoire de toutes les pauvres femmes qui cèdent au mal ; le tentateur dit : Vous croyez faire le mal , il n'y en a point ; et on répond
peut-être ! Ah ! la femme qui répond peut-être est bien près de succomber ; elle est sur la frontière du mal , et le tentateur conclut. Et Tâme va jusqu'à la faute et il se fait dans elle une grande ruine. Mesdames , j'aime à me
servir d'une comparaison qui me touche de près. Avez-vous vu nos belles cathédrales du moyen-âge livrées au protestantisme , ces colonnes grandioses , cette magnifique architecture, ce luxe de pierres moulées et de vitraux? Un jour l'hérésie est venue s'emparer de ces monuments; le marteau démolisseur a renversé les autels, a brisé les saintes images; la lampe est éteinte , le tabernacle est désert , l'église n'a plus que des murailles vides. Eh bien , voilà ce que le péché fait dans cette âme. Les saintes images de la foi et de la pureté sont brisées ; les lumières de la conscience sont éteintes , le tabernacle du cœur est désert, Jésus-Christ n'y est plus et l'église est vide. Je vous disais : Vivre , c'est avoir en soi le principe de son mouvement. Dieu est
le principe de la vie, et Dieu étant chassé de cette âme , qu'y reste-t-il î la mort , la domination du démon.
Vous me permettrez , Mesdames , de vous parler franchement le langage chrétien ? On ne le comprend plus aujourd'hui. Qui est-ce qui croit au démon ? Pour beaucoup c'est un personnage légendaire.... Vous avez étudié le sacerdoce catholique, vous savez ce que c'est que le prêtre ; nous sommes nés parmi vous, nous avons vécu parmi vous , jusqu'au jour où Dieu nous a appelés et nous a dit: J'ai besoin de vous. Et alors nous avons répondu : Me voici , et nous sommes venus remplir notre ministère. Quel* ministère ! un ministère tout de bonté et de charité. Que faisons-nous autour de vous î Nous vous distribuons la parole de Dieu ; nos lèvres s'ouvrent pour le pardon., nos mains se lèvent pour vous bénir, nous vous donnons les joies de l'Eucharistie; et malgré cela , le prêtre rencontre une haine incomparable. Pourquoi le monde hait-il le
prôtre T qu'est-ce donc que le prêtre lui a fait ? Ah ! ce n'est point le cœur -humain qui a la puissance assez grande pour le haïr :
c'est le démon , c'est une puissance infernale qui souffle à l'homme cette force de la haine. Donc le démon existe , et quand une âme consent à ce qu'il entre en elle , elle est sous sa domination.
De plus la vie coupable apporte le trouble; l'âme coupable est inquiète, agitée, et, quand même le péché a été pardonné, il lu\ semble toujours voir le passé se ressusciter devant elle. Ah ! si une pauvre femme , avant de pécher, savait l'avenir avec ses ruines et ses désolations, que de tristesses et de remords elle s'épargnerait ! Ah ! que de fois , quand elle presse ses enfants dans ses bras , il lui semble voir une main mystérieuse écrire sur la muraille sa condamnation ! que de pages de sa vie elle voudrait effacer et détruire ! Et
qu'il est dur, Ce remords qui commence des Cortures infernales que rien n'apaise !
Eh bien ! voilà ce que la femme coupable a accepté. Cette vie n'est pas la vie ; vous aurez la force de combattre le mal , de le fuir et de chercher la véritable vie. J'aime à redire un trait qu'on a souvent cité dans les chaires chrétiennes, le témoignage d'une grande reine sur le mal. Sainte Elisabeth de Hongrie était heureuse de servir les pauvres ; un jour qu'elle venait de soigner un lépreux, ce lépreux lui dit : Madame, laissez-moi baiser la main qui vient de panser mes blessures. Et la sainte 9 au lieu de lui tendre la main, inclina ses lèvres sur les plaies affreuses du malade ; une de ses compagnes s'écria : Mais, Madame, savez-vous ce que vous venez de faire î 11 est dit dans l'Ecriture que c'est pécher que de toucher un lépreux; t Depuis que mon Sauveur a été appelé lépreux , répondit sainte Elisabeth, je ne connais plus qu'une lèpre, la lèpre du péché mortel. »
Et maintenant , voulez-vous une autre parole, non d'une reine, mais d'un simple pay-
san ? Il ya quelques années, un des hommes les plus distingués de 1* Allemagne passa du protestantisme au catholicisme ; il a écrit un livre remarquable où il raconte ses luttes avant d'arriver à la vérité. Un jour , se promenant autour de ses propriétés , il vit un vieillard qui pleurait. Un vieillard en larmes, c'est quelque chose d'attendrissant. Il s'approcha et lui demanda la cause de sa douleur , et ce vieillard accablé lui montra les ruines de sa maison que l'incendie avait dévastée ; regardez : Je suis seul , f avais une famille, tous ont péri. Et le converti , dans un mouvement de compassion, lui tendit la main en lui disant : Ah ! vous êtes bien à plaindre. Mais le vieillard , retrouvant l'énergie de sa foi, lui répondit : Ne parlez pas ainsi ; j'ai des souffrances et des douleurs , mais ma mère m'a appris que le seul mal est le péché mortel, et celui-là , je ne le connus jamais.
Vous voyez la parole d'une grande reine s'unissantà la parole d'un paysan , pour nous
apprendre ce que c'est que le mal. Toutes, vous ferez une sainte conspiration pour le combattre, vous vous donnerez la main pour l'exiler de vos familles. Je vous en conjure, soyez les ouvrières de Dieu ! Travaillez à détruire le mal en vous et autour de vous, et vous aurez la vie, la vraie viel
LA v « nnou
LA VIE FIUVOLE
N'aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde.
(S. Jean, Ep.)
us avez compris , Mesdames , la vraie tri conception de la vie : elle consiste dans la vérité, le courage et la justice luttant contre l'obstacle le plus sérieux, le mal ou le péché. Vous ne voulez pas de la vie coupable, vous savez que c'est ici-bas le désordre, le déshonneur, le remords sans relâche et , par-delà le tombeau, l'éternelle souffrance. Mais que de fois des femmes se laissent séduire par de
dangereuses transactions ! elles se consolent.
de ne pas faire le bien , parce qu'elles ne font pas de mal. Peu à peu, elles se laissent aller à des alliages que la foi réprouve , à de perfides compromis, et je le répète, elles vont le matin au pied de l'autel avec le voile de la chrétienne , et le soir , sans voile , dans le monde.
La vie alors devient légère ou frivole ; elle est livrée à toutes les brillantes petitesses qui fascinent les âmes, mais qui n'en sont pas moins ce que les saintes Ecritures nomment dans leur langage énergique : La vanité et le mensonge*
Si vous aviez une notion sérieuse et chrétienne sur le monde, et si vous y alliez l'âme ornée des grandes forces de la foi, vous vain* criez un des plus grands périls pour les femmes, et c'est à cette victoire que je vous convie aujourd'hui.
1° Qu'est-ce donc que le monde î Ce n'est pas la société que Dieu a fondée et bénie, ce n'est pas la famille avec ses devoirs et ses joies
légi Urnes, ce n'est pas la hiérarchie que Dieu
a organisée dans la fortune ; mais ?. est tout
à la fois cet ensemble d'idées et de sentiments
opposés aux maximes évangéliques, c'est cette
atmosphère dans laquelle se propagent les
idées anti-chrétiennes , et se développent les
passions coupables.
Quel jugement le Sauveur Jésus a-t-il porté
sur le monde? Lui qui courait après la brebis
égarée, qui relevait la femme coupable , qui
réhabilitait Madeleine dans le repentir , Lui ,
qui accueillait le . publicain et ouvrait le ciel
au bon larron , il a jeté sur le monde des
paroles de condamnation , sans lui donner
un mot d'indulgence ni de miséricorde. Lui ,
qui priait pour ses bourreaux , qui recevait
le baiser de Judas, il a dit ces paroles étranges :
« Malheur au monde ! . . . Je ne prie pas pour
» le monde ! » Saint Jean , le disciple qui
avait reposé sa tête sur le cœur du Maître ,
répétait souvent aux fidèles : « Mes petits
* enfants, n'aimez pas le monde ni les choses
* qui sont dans le monde.
— ÎOO —
La grande tradition catholique a été l'écho fidèle de cette condamnation , et saint Augustin, qui l'avait connu par ses douloureuses expériences, traçait cette maxime inflexible : « Voulez-vous n'être pas l'ennemi de Dieu t 9 ne soyez pas Tami du monde. » Et saint Jérôme, avec son énergie ordinaire, s'écriait : Il vous faut là , chaque jour , vaincre ou mourir ! Bossuet, devant Louis XIV , disait : « monde , séjour de l'erreur et #3 l'injus- » tice, où les pièges sont inévitables et les » chutes universelles. » D'ailleurs , si nous considérons le monde , non en dehors des appréciations chrétiennes , mais dans sa réalité , nous trouverons qu'il est revêtu d'un triple caractère opposé à Jésus-Christ. Jésus- Christ est lumière , le monde est illusion ; Jésus-Christ est vérité , le monde est mensonge ; le joug du Maître est doux , celui du monde est dur, et il impose un cruel esclavage.
Le monde est une illusion. Que peut-jl offrir de sérieux aux âmes sérieuses ? On l'a
dit, et c'est devenu une des banalités de la chaire chrétienne : Il ne présente que de la fortune, du plaisir ou de la gloire. Rien de si mobile et de si capricieux que la fortune de nos jours ; et quand même elle serait stable, ne voyons-nous pas les existences les plus riches porter le poids de leurs tristesses , et n'est-il pas facile d'entendre les plaintes de tous ces hlasés de la richesse î
La gloire! oh ! je ne vous en parlerai pas.
Vous savez qu'un homme peut faire parler de lui , tandis qu'une femme ne peut jamais faire parler d'elle. Parfois quelques-unes y tiennent cependant ; elles veulent régner, elles veulent triompher , et pour cela , elles ne reculent ni devant le sacrifice de leur fortune t ni devant l'abaissement de leur dignité. Elles commencent par se faire admirer par leurs parures les plus élégantes ; elles provoquent avec dédain l'envie et les sarcasmes des autres femmes et sont heureuses d'un cercle d'hommes qui les suivent partout et les adu-
lent toujours. Leur réputation s'établit , leur renommée s'étend ; grâce à leurs habiles manèges et aux subtils stratagèmes de leur coquetterie, elles parviennent à se faire déclarer reines de Vélégance et femmes à la mode. Elles perdent le goût du foyer , elles ont horreur des réalités domestiques , elles redoutent les enfants, et leurs maris doivent se contenter de servir de blason à leurs succès ou de trésor à
leur luxe. Ces triomphes leur coûtent cher ; elles dévorent en secret bien des outrages, et boivent clandestinement bien des larmes. Plus elles vieillissent dans le monde , moins elles peuvent s'en séparer, et souvent , à leur dernière heure , leur suprême préoccupation est une sollicitude de toilette.
Pauvres femmes ! souvent avant les désastres de l'âge, elles ont des mécomptes et des défaites , et Dieu les condamne à assister à leur sépulture toutes vivantes. Elles ont brillé un jour, deux jours, puis elles sonttristement oubliées : toute l'histoire de leur vie est dans ce
mot. Ce sont des feux d'artifice qui ont eu leur rapide éclat, une gerbe éblouissante de splendides étincelles dont il ne reste bientôt que les débris d'un papier fumeux et noirci 9 débris que le passant dédaigne ou qu'il foule d'un pied méprisant. Se vouer aux plaisirs du monde* c'est se vouer à la plus complète illusion ; ces plaisirs valent-ils ce • qu'ils vous coûtent î Quand vous devez aller dans le monde, vous avez des préoccupations et des sollicitudes qui précèdent ; vous y allez inquiètes, soucieuses de savoir s'il n'y aura pas là .des fleurs plus fraîches, des diamants plus brillants , des sourires plus gracieux que les vôtres.
Lorsque vous avez tourbillonné , vous retournez dans votre foyer ; votre âme est blessée, votre cœur a ses amertumes secrètes , et vous souffrez d'un succès qui vous a manqué , comme des triomphes qui vous ont éclipsées.
Voulez-vous une image de votre âme au sortir de ces fêtes î Regardez un salon le lende-
main de vos bals : la foule a disparu , la musique a cessé, les lumières sont éteintes » les fleurs s'inclinent languissantes et flétries, le désordre est dans les meubles , la poussière est partout. N'est-ce pas là la peinture de l'âme mondaine ? Les lumières de la conscience vacillent, les fleurs de la foi et de la pureté sonf fanées, les meubles de ses vertus sont en désordre , et la poussière d'une vie frivole couvre et obscurcit toutes ses facultés. Dites-moi, n'est-ce pas là le monde , et n'estil pas une illusion ?
Le monde est un mensonge , les livres saints l'appellent menteur ; Ille mendax est. La condition importante pour réussir n'estelle pas de vous envelopper d'une vie artificielle qui fait que jamais vous n'êtes ni vraies, ni naturelles dans le monde ; vous vous drapez et vous posez comme sur une scène de théâtre, et il faut que vous soyez absolument un mensonge incarné. Les raffinements de notre civilisation matérielle ont perfectionné
l'art de vous transformer , et vous savez des ans réparer l'irréparable outrage ; l'on dit même que notre art moderne réussit à faire de vous une complète contrefaçon de l'œuvre du Créateur. Tout subit les modifications d'un brillant mensonge ; vous faites mentir , pardonnez-moi cette brutale nomenclature , vos cheveux, votre physionomie, votre âge et votre nom. N'est-ce pas là être un mensonge incarné ?
Vos paroles ne sont pas plus vraies : vous venez de déchirer impitoyablement une réputation et vous serrez affectueusement la main de celle qui est tombée sous vos coups railleurs , et les mêmes lèvres qui tout à l'heure l'accablaient sous d'ironiques épigrammes, s'ouvrent pour la saluer avec tendresse et aménité , lui disant d'un air fin et malicieux : Vous êtes aimable de venir me voir ; il y a un instant, je parlais de vous.
Les sentiments sont aussi mensongers. Le monde a l'afféterie, la sensibilité ; il a le don
d'élégance, il sait faire parade d'un héroïsme de convention.
Le monde est surtout une servitude. Ces veilles prolongées , ce luxe qui grandit , ces dépenses sans mesure , ces exigences tyranniques de la mode, ces fatigues qui dévorent les meilleures santés, tout cela, n'est-ce pas l'esclavage le plus intolérable et la servitude la plus dure î
C'est la ruine de l'intelligence. Une femme mondaine a peut-être cet esprit qui jaillit comme des étincelles, mais qui ne laisse que des cendres ; elle n'aura jamais un esprit sérieux et cultivé. Elle ne rêve que la bagatelle : le monde a cette puissance déplorable de parler sérieusement des choses futiles et légèrement des choses les plus graves. Elle ne juge de la vie que par le succès , et pour elle , les quatre points cardinaux de son existence se réduisent à une spirituelle médisance , à un triomphe de parure, à une course et un plaisir. Et cette âme , qui aurait
dû comprendre les grandes choses de la foi et de la grâce , n'a plus d'énergie que pour les choses futiles et frivoles.
Le monde ruine son cœur. Les doux et nobles trésors de la tendresse de famille lui sont inconnus ; elle sème sur tous les chemins de la banalité ce qu'il y a de plus grand ici-bas, les richesses du cœur ! Le cœur de l'âme mondaine est forcément égoïste. C'est un conquérant qui ne peut marcher que sur des ruines, et il devient cruel et impitoyable.
Voici une pauvre femme : elle a vingt ans , elle souffre , elle a uni son existence à celle d'un homme qu'elle ne peut estimer , et qui ne l'a point comprise. Elle est jeune, naïve ; son cœur est à la merci d'un premier dévouement qui s'approche, elle va mettre sur son front la tache du déshonneur. Il serait temps de l'arrêter , une parole d'affection la ramènerait au devoir , et au lieu de cela , on la blâme !
Àh ! j'en ai rencontré une dans ma jeunô
expérience ; elle me disait : A vingt-deux ans je m'étais compromise ; je n'étais point coupable, mes meilleures amies m'ont fait tomber par la calomnie, et j'ai ajouté à mon opprobre la réalité d'une faute. S'il y a des coupables dans le monde , vous l'êtes plus que vous ne le pensez , quand vous avez perdu une âme par des paroles imprudentes, et quand vous ne lui avez pas donné le secours qui pouvait l'arrêter sur le penchant de l'abîme.
La vie mondaine est encore une dernière ruine. On dit que votre ville échappe à ce luxe effréné qui renverse les fortunes et qui tend à ressusciter les mauvais jours des siècles derniers. Mais faites un cordon sanitaire, prenez garde que ces usages ne vous envahissent, et que vous n'en voyiez les suites funestes. N'avons-nous pas de ces terribles exemples où des femmes , après avoir ruiné leurs maris et leurs enfants, vont jouer à la bourse leur dernier enjeu et précipitent le naufrage mi conduit à de grands désespoirs ?
Ainsi le monde en lui-même est une illusion, un mensonge et une servitude où nous trouvons toutes sortes de ruines : ruines de l'intelligence, du cœur , de l'âme , des fortunes. Est-ce à dire qu'il faut que vous désertiez le monde, et faut-il vous conduire rangées en procession dans un cloître du Carmel ?
Nos maîtres de la vie spirituelle déclarent qu'il y a des situations où l'on peut et où l'on doit aller dans le monde. Je le répète encore , toutes les femmes ne peuvent pas fuir le monde , mais toutes peuvent le mépriser. Que celles qui ont ces périlleuses nécessités ne pactisent jamais avec l'esprit mondain ; se pliant aux légitimes exigences , qu'elles ne passent jamais les limites du devoir , ni la barrière d'une noble et gracieuse modestie ; que leur attitude soit chrétienne, et qu'elles ne se compromettent jamais avec ces enlacements et ces tourbillons que les mondains eux-mêmes trouvent imprudents ou coupables.
J'abrite ma parole sous deux grandes auto-
rites qui permettent d'aller dans le monde.
Laissez-moi vous les citer. « En effet , dit Bourdaloue , pour ne rien exagérer, il y a un certain monde dont la société peut être innocente, et avec qui vous pouvez converser. Dieu s'est réservé partout des serviteurs , et au milieu des eaux qui inondèrent la terre il y avait une arche qui renfermait une famille sainte et une assemblée de justes. Ainsi, jusquedans le siècle, il y a un monde fidèle, un monde réglé, un monde, si je puis m'exprimer de la sorte, qui n'est point monde. Dès que vous vous en tiendrez là, et que du reste vous garderez toute la modération nécessaire, c'est-àdire que vous ne passerez point les bornes d'une bienséance raisonnable , d'une amitié honnête, et, si vous voulez, d'une réjouissance modeste et chrétienne, j'y consentirai. »
« Vous me demandez , disait saint François de Sales, si ceux qui désirent vivre avec quelque perfection peuvent tant voir le monde. La perfection ne consiste pas à ne pas voir le
monde, mais à ne point le goûter. Tout ce que la vue nous apporte, c'est le danger , car qui le voit est en quelque péril de l'aimer ; mais à qui est bien résolu et déterminé , la vue ne nuit point. »
Vous êtes peut-être obligées d'aller dans le inonde par convenance , par position sociale : c'est une question à régler entre Dieu , votre conscience, votre mari et votre confesseur. Si vous devez y aller , ce sera avec trois conditions : vous irez avec une intelligence élevée, avec le cœur plein , avec une âme amie du devoir, et je vous promets des succès. Il en est des succès dans le monde comme du bonheur dans la vie. Je vous disais : Cherchez le devoir , et le bonheur vous viendra par surcroît ; et maintenant je vous dirai : Cherchez votre devoir, et le succès sera votre surcroît.
Il faut aller dans le monde avec Tintelli* gence élevée , pour dominer ses vanités , et en comprenant l'Evangile.
Un jour » une femme du monde vint trou-
ver saint François de Sales et lui dit : Je viens vous prier de me lever les censures de Ibère* sic et de me donner l'absolution. Saint François de Sales lui répondit : Qu'y a-t-il ? Vous êtes pieuse, vous communiez souvent et vous venez me demander de vous lever les censures de l'hérésie. Je suis hérétique, dit-elle ; aujourd'hui j'ai ouvert l'Evangile et j'ai vu : Bienheureux les pauvres ! Pour moi , j'avais toujours pensé : Bienheureux les riches. Je vous demande donc l'absolution.
Gomme nous aurions à faire, de nos jours, s'il fallait lever les censures de l'hérésie à tous ceux qui ne comprennent point les paroles de Dieu ! car plus que jamais il y a inintelligence de l'Evangile.
Il faut aller dans le monde avec la foi vive , et si une femme y va jugeant le monde et ne s'inquiétant point de ses jugements ; si elle dit comme saint Paul : Que m'importe que les hommes méjugent, c'est Jésus-Christ seul qui
me jugera, elle peut y aller sans grand péril.
La seconde condition, c'est d'avoir le cœur plein. Votre grand péril, je vous l'ai dit , c'est de vous croire solitaires ; la femme qui s'engage dans le mondé avec un cœur vide est bien exposée: il faut avoir le cœur plein d'un triple amour, de l'amour de Dieu, de l'amour de son mari ; il faut qu'elle soit fière de lui appartenir, de porter son nom , d'aller dans le monde appuyée sur son bras ; le cœur plein de l'amour de ses enfants, si Dieu lui a donné cette couronne de la maternité. Et quand elle s'est parée de ses vêtements brillants , qu'elle s'incline sur le berceau de son enfant , qu'elle se dise : Mon âme est pure comme la sienne, je reviendrai digne de lui. Alors elle s'en ira le cœur plein, etl'àme amie du devoir. Allez donc dans le monde avec ces trois conditions, et vous y ferez du bien et vous y exercerez un apostolat.
Le Père de Ravignan me raconta un jour qu'une jeune femme , grandement exposée dans le monde, fut gardée par une parole que
jeta dans son oreille un jeune homme : Madame, pensez un peu moins à vos succès et un peu plus à votre salut. Et cette jeune femme a redit elle-même que cette parole l'avait préservée de grands dangers.
Vous pouvez aussi sauver des âmes dans de douloureuses situations ; un mot de vous peut ramener la foi dans une âme, vous pouvez relever des consciences abaissées. Mesdames , nous sommes ici tout près de l'Hôpital : si vous parcouriez ces salles, vous seriez étonnées tie tant de misères que les sœurs de charité soignent avec tant de dévouement. Eh bien f qu'est-ce que le monde , si ce n'est un grand hôpital ? Il y a bien des souffrances qui attendent des consolations ; sous une robe de soie, ayez un cœur de sœur de charité , et , sœurs de charité dans le monde, sauvez les âmes en ruine et consolez les cœurs en deuil !
LA VIE RÉPARÉE