ECCLÉSIASTIQUE
Presque toujours les nations créées pour jouer un rôle de civilisation universelle, comme la Judée, la Grèce, Tltalie de la Renaissance, n'exercent leur pleine action sur le monde qu'après avoir été victimes de leur propre grandeur. Il faut qu'elles meurent d'abord ; puis le monde vit d'elles, s'assimile ce qu'elles ont créé au prix de
leur fièvre et de leurs souffrances. Les peuples doivent choisir, en effets entre les destinées longues, tranquilles, obscures, de celui qui vit pour soi, et la carrière troublée, orageuse, de celui qui vit pour Thumanité.
La nation qui agite dans son sein des problèmes sociaux et religieux est presque toujours faible politiquement. Tout pays qui rêve un royaume de Dieu, qui vit pour les idées générales, qui poursuit une œuvre d'intérêt universel, sacrifie par là même sa destinée particulière, affaiblit et détruit son rôle comme patrie terrestre. On ne porte jamais impunément le feu en soi.
Pour que la Judée fit la conquête religieuse du monde, il fallait qu'elle disparût comme nation. Une révolution, d'une violence extrême, éclata dans ce pays en Tan 66. Durant quatre ans, Tétrange race qui semble créée pour défier également celui qui la
bénit et celui gui la maudit fut daos une convulsion en face de laquelle l'historien doit s'arrêter avec respect comme devant tout ce qui est mystérieux.
Les causes de cette crise étaient anciennes, et la crise elle-même était inévitable.
La loi mosaïque, œuvre d'utopistes exaltés, possédés d'un puissant idéal socialiste, les moins politiques des hommes, était, comme l'islam, exclusive d'une société civile parallèle à la société religieuse. Cette loi, qui parait être arrivée à l'état de rédaction où nous la lisons au vu" siècle avant .f ésus-Ghrist, aurait, même indépendam ment de la conquête assyrienne, fait voler en éclats le petit royaume des descendants de David. Depuis la prépondérance prise par l'élément prophétique, le royaume de Juda, brouillé avec tous ses voisins, pris d'une rage permanente contre Tyr, en
haine avec Edom, Moab et Ammou, n'était plus capable de vivre. Je le répète, une nation qui se voue aux problèmes sociaux et religieux se perd en politique. Le jour oîi Israël devint « un pécule de Dieu, un royaume de prêtres, une nation sainte » , il fut écrit qu'il ne serait pas un peuple comme un autre. On de cumule pas des destinées contradictoires ; on expie toujours une excellence par quelque abaissement.
L'empire achéménide mit Israël un peu en repos. Cette grande féodalité tolérante pour toutes les diversités provinciales, fort analogue au califat de Bagdad et à l'empire ottoman, fut l'état oh les Juifs se trouvèrent le plus à Taise. La domination ptolémaïque, au iii^ siècle avant Jésus-Christ, semble également leur avoir été assez sympathique. Il n'en fut pas de même des Séleucides. Antioche éiait devenue un cen-
tre d'activé propagande belle Qi(}ue ; Âutiochus Épiphane se croyait obligé d'installer partout, comme signe de sa puissance, rimage de Jupiter Olympien. Alors éclata la première grande révolte juive contre la civilisation profane. Israël avait supporté patiemment la disparition de son existence politique depuis Nabuchodonosor ; il ne garda plus aucune mesure, quand il entrevit un danger pour ses institutions religieuses. Une race en général peu militaire fut prise d'un accès d'héroïsme; sans armée régulière, sans généraux, sans tactique, elle vainquit les Séleucides, maintint son droit révélé, et se créa une seconde période d'autonomie. La royauté asmonéenne néanmoins fut toujours travaillée par de profonds vices intérieurs ; elle ae dura qu'un siècle. La destinée du peuple juif n'était pas de constituer une nationalité séparée: ce
108 CONFÉRENCES d' AN&LETBRRE
peuple rêve toujours quelque chose d'international ; son idéal n'est pas la cité, c'est la synagogue, c'est la congrégation libre. Il en est de même pour Tislam, qui a créé un empire immense, mais qui a détruit toutes nationalité, au sens où nous Tenteudons, chez les peuples qu'il a subjugués, et ne leur laisse plus d'autre patrie que la mosquée et la zaouia.
. On applique souvent à un tel état social le nom de théocratie, et on a raison, si l'on entend dire par là que l'idée profonde des religions sémitiques et des empires qui en sont sortis est la royauté de Dieu, conçu comme unique maître du monde et suzerain universel; mais théocratie, chez ces peuples, n'est pas synonyme de domination de prêtres. Le prêtre proprement dit joue un faible rôle dans l'histoire du judaïsme et de l'islamisme. Le pouvoir appartient au re-
ROME ET hE CURISTIANIÇMB «109
présentant de Dieu, à celui que Dieu ijispire, au prophète, au saint homme, à celui qui a reçu mission du ciel et qui prouve sa mission par le miracle, c'est*à-dire par le succès. A défaut de proplaète, le pouvoir est au faiseur d'apocalypses et de livres apocryphes attribués à d'anciens prophètes, ou bien au docteur qui interprète la loi divine, au chef de synagogue^ et plus encore au chef de famille, qui garde le dépôt de la loi et le transmet à ses enfants. Un pouvoir civil, une royauté n'ont pas grand' chose à faire avec une telle organisation sociale. Cette organisation ne fonctionne jamais mieux que chez des individus répandus, à titre d'étrangers tolérés, dans un grand empire où ne règne pas l'uniformité. Il est dans la nature du judaïsme d'être politiquement surbordonné, puisqu'il est incapable de tirer de son sein un principe de pouvori mi-
tlO CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
litaire. Son essence a été de former des communautés, avec leur statut et leur magistrat personnel, au sein des autres États, jusqu'à ce que le libéralisme moderne ait introduit le principe de Tégalité de tous devant la loi.
La domination romaine, établie en Judée Tan 63 avant Jésus-Christ par les armes de Pompée, sembla d'abord réaliser quelquesunes des conditions de la vie juive. Rome, à cette époque, n'avait pas pour règle d'assimiler les pays qu'elle annexait successivement à son vaste empire. Elle leur enlevait le droit de paix et de guerre, et ne s'arrogeait que rarbitrage dans les grandes questions politiques.
Sous les restes dégénérés de la dynastie asmonéenne et sous les Hérodes, la nation juive conserva une demi-indépendance, où son état religieux était respecté. Mais la
crise intérieure du peuple était trop forte.
Au delà d'un certain degré de fanatisme religieux, l'homme est ingouvernable. 11 faut dire aussi que Rome tendait sans cesse à rendre son pouvoir plus effectif en Orient.
Les petites royautés vassales, qu'elle avait d'abord conservées, disparaissaient de jour en jour, et les provinces faisaient retour pur et simple à l'empire. Les habitudes administratives des Romains, même dans ce qu'elles avaient de plus raisonnable, étaient odieuses aux Juifs. En général, les Romains montraient la plus grande condescendance à l'égard des scrupules méticuleux de la .
nation ; mais cela ne suffisait pas ; les choses en étaient venues à un point où l'on ne pouvait plus rien faire sans toucher à une question canonique. Ces reUgions absolues, comme l'islamisme, le judaïsme, ne souffrent pas de partage. Si elles ne régnent pas.
11f CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
elles se disent persécutées. Si elles se sentent protégées, elles deviennent exigeantes; et cherchent à rendre la \ie impossible aux autres cultes autour d'elles.
Je sortirais de mon plan en vous racontant celte lutte étrange dont Josèphe nous a gardé le récit, la terreur dans Jérusalem, Simon Bar-Gioras commandant dans la ville, Jean de Giskhala avec ses assassins maître du temple. Les mouvements fanatiques sont loin d'exclure, chez ceux qui s'en font les acteurs, la haine, la jalousie, la défiance; associés ensemble, des hommes très convaincus et très passionnés se suspectent d'ordinaire, et c'est là une force ; car la suspicion réciproque crée entre eux la terreur, les lie commepar une chaîne de fer, empêche les défections, les moments dé faiblesse. L'intérêt crée la coterie ; les principes absolus créent la division, inspi-
ROME ET LE GURiSTIAPTlSME 113
rent la tentation de décimer, d'expulser, de luer ses ennemis. Ceux qui jugent les choses humaines avec des idées superficielles croient que la révolution est perdue quand les révolutionnaires « se mangent les uns les autres», comme Ton dit. C'est là, au contraire, une preuve que la révolution a toute son énergie, qu'une ardeur impersonnelle y préside. On ne vit jamais cela plus clairement que dans le terrible drame de Jérusalem. Les acteurs semblent avoir entre eux un pacte de mort. Comme ces rondes infernales où, selon la croyance du moyen âge, on voyait Satan formant la chaîne entraîner h un gouffre fantastique des files d'hommes dansant et se tenant par la main, de même la révolution ne permet à personne de sortir du branle qu'elle mène. La terreur est derrière lès comparses; tour à tour, exaltant les uns
iik CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à Tablme; nul ne peut reculer, car derrière chacun est une épée cachée, qui, au moment où il voudrait s'arrêter, le force à marcher en avant.
Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que ces fous n'avaient pas tout à fait tort. Les exaltés de Jérusalem qui affirmaient que Jérusalem était éternelle, pendant qu'elle brûlait, étaient bien plus près de la vérité que les gens qui ne voyaient en eux que des assassins . Us se trompaient sur la question militaire, mais non sur le résultat religieux éloigné.
Ces jours troubles marquaient bien, en effet, le moment où Jérusalem devenait la capitale spirituelle du monde. L'ApocalypsC; expression brûlante de Famour qu'elle inspirait, a pris place parmi les écritures religieuses de rhumanité, et y a sacré l'image de la (( ville aimée ». Âh ! qu'il ne faut
jamais dire d'avance qui sera dans Tavenir saint ou scélérat, fou ou sage! Jérusalem^ \ille de bourgeois médiocres ^ aurait poursuivi indéfiniment sa médiocre histoire. C'est parce qu'elle eut l'incomparable honneur d'être le berceau du christianisme qu'elle fut victime des Jean de Giskhala, des Bar- Gioras, en apparence fléaux de leur patrie, en réalité instruments de son apothéose.
Ces zélateurs que Josèphe traite de brigands et d'assassins étaient des politiques du dernier ordre, des militaires peu capables; mais ils perdirent héroïquement une patrie qui ne pouvait être sauvée. Us perdirent une ville matérielle, ils ouvrirent le règne de la Jérusalem spirituelle, assise, dans sa désolation, bien plus glorieuse qu'elle ne le fut aux jours d'Hérode et de Salomon. Que voulaient, en effet, les conservateurs, les sadduçéens? Ils voulaient quelque chose de
If6 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
mesquin, la continuation d'une ville de prêtres, comme Émèse, Tyane ou Comaue.
Certes, ils ne se trompaient pas, quand ils affirmaient que les soulèvements d'enthousiasme étaient la perte de la nation. La révolution et le messianisme ruinaient l'existence nationale du peuple juif ; mais la révolution et le messianisme étaient bien la vocation de ce peuple, ce par quoi il contribuait à l'œuvre universelle de la civilisation.
La victoire de Rome fut complète. Un capitaine de notre race, de notre sang, un homme comme nous, à la tête de légions dans le rôle desquelles nous rencontrerions, si nous pouvions le lire, plusieurs de nos aïeux, venait d'écraser la forteresse du se-
ROME ET LE CHRISTIAM^ISl^B il7
mitisme, d'infliger à la loi censée révélée la plus grande défaite qu'elle eût jamais rfeçue. C'était le triomphe du droit romain, ou plutôt du droit rationnel, création toute philosophique, ne présupposant aucune révélation, sur la TÂora juive, fruit d'une révélation. Ce droit, dont les racines étaient en partie grecques, mais où le génie pratique des Latins eut une si belle part, était le don excellent que Rome faisait aux vaincus en retour de leur indépendance. Chaque victoire de Rome était une victoire pour la raison ; Rome apportait dans le monde un principe meilleur à plusieurs égards que celui des Juifs, je veux dire l'État profane, reposant sur une conception purement civile de la société.
Le triomphe de Titus fut donc légitime à beaucoup d'égards, et pourtant jamais triomphe ne fut plus inutile. La déplorable
nullité religieuse de Rome rendit sa \ictoire infructueuse. Cette \ictoire ne retarda pas d'un jour les progrès du judaïsme; elle ne donna pas à la religion de l'empire une chance de plus de lutter contre ce redoutable rival. Ce qui fut perdu sans retour, ce fut l'existence nationale du peuple juif; mais cela fut un bonheur. La vraie gloire
du judaïsme était le christianisme, en train de naître. Or la ruine de Jérusalem et du temple fut pour le christianisme une fortune sans égale .
Si le raisonnement prêté par Tacite* à Titus est exactement rapporté, le général victorieux crut que la destruction du temple serait la ruine du christianisme aussi bien que celle du judaïsme. On ne se trompa jamais plus complètement. Les Romains
1 . Fragments de Tacite extraits de Sulpice Sévère par M. Bernays.
s'imaginaient, en arrachant la racine, arracher en même temps le rejeton ; mais le rejeton était déjà un arbuste qui vivait de sa vie propre. Si le temple avait survécu, le christianisme eût été certainement arrêté dans son développement. Le temple survivant aurait continué d'être le centre de toutes les œuvres judaïques. On n'eût jamais cessé de l'envisager comme le lieu le plus saint du monde, d'y venir en pèlerinage, d'y apporter des tributs. L'Église de Jérusalem, groupée autour des parvis sacrés, eût continué, au nom de sa primauté, d'obtenir des hommages de toute la terre, de persécuter les chrétiens des Églises de Paul, d'exiger que, pour avoir le droit de s'appeler disciple de Jésus, on pratiquât la circoncision et on observât le code mosaïque. Toute propagande féconde eût été interdite ; des lettres d'obédience signées de Jérusalem eussent
été exigées du missionnaire. Un centre d'autorité irréfragable, un patriarcat composé d'une sorte de collège de cardinaux, sous la présidence de personnes comme Jacques, juifs purs, appartenant à la famille de Jésus, se fût établi, et eût constitué un immense danger pour l'Église naissante. Quand on voit saint Paul, après tant de mauvais procédés, rester toujours attaché à TÉglise de Jérusalem, on conçoit quelles difficultés eût présentées une rupture avec ces saints per^ sonnages. Un tel schisme eût été considéré comme une énormité. La séparation d'avec le judaïsme eût été impossible; or cette se-paralion était la condition indispensable de
l'existence de la religion nouvelle. La mère allait tuer l'enfant. Le temple, au contraire, une fois détruit, les chrétiens n'y pensent plus; bientôt même ils le tiendront pour un lie]u profane : Jésus sera tout pour eux.
L'Église chrétienne de Jérusalem fut du même coup réduite à une importance secondaire. On la voit se reformer autour de l'élément qui faisait sa force, les desposyni, les membres de la famille de Jésus, les fils de Clopas; mais elle ne régnera plus. Ce centre de haine et d'exclusion une fois détruit, le rapprochement des parjtis opposés de TÉglise de Jésus deviendra facile. Pierre et Paul seront réconciliés d'office, et la terrible dualité du christianisme naissant cessera d'être une plaie mortelle. Perdu au fond de la Batanée et du Hauran, le petit groupe qui se rattachait aux parents de Jésus, aux Jacques, aux Clopas, devient la secte ébionite, et meurt lentement.
Ces parents de Jésus étaient des gens pieux, tranquilles, doux, modestes, travaillant de leurs mains, fidèles aux plus sévères prijacipes de Jésus sur la pauvreté, mais en
ftt CONFÉRENCES D*ANGLBTERRE
même temps juifs très exacts, mettant le titre d'enfant d'Israël avant tout autre avantage. De Fan 70 à Fan 110 environ, ils gouvernent réellement les Églises au delà du Jourdain et forment une sorte de sénat chrétien. L'immense danger que renfermaient pour le christianisme naissant ces préoccupations de généalogies n'a pas besoin d'être démontré. Une sorte de noblesse du christianisme était en voie de se former. Dans l'ordre, politique, la noblesse est presque nécessaire à TÉlat. La politique ayant trait k des luttes grossières, qui en font une chose plus matérielle qu'idéale, un État n'est bien fort quequ and un certain nombre de familles, par privilège traditionnel, ont pour devoir et pour intérêt de suivre ses affaires, de le représenter, de le défendre. Mais, dans l'ordre de l'idéal, la naissance n'est rien ; chacun vaut en proportion de ce qu'il découvre de vérité,
ROME ET LE CHRISTIANISME lf3
de ce qu'il réalise de bien. Les institutions qui ont un but religieux, littéraire, moral, sont perdues, quand des considérations de famille, de caste, d'hérédité, viennent à y préiraloir. Les neveux et les cousins de Jésus eussent causé la perte du christiam'sme, si déjà les Églises de Paul n'avaient eu assez de force pour faire contrepoids à cette aristocratie, dont la tendance eût été de se proclamer seule respectable et de traiter tous les convertis en intrus. Des prétentions analogues à celles des Alides dans l'islam se fussent produites. L'islamisme eût certainement péri sous les embarras causés par la famille du prophète, si le résultat des luttes du premier siècle de l'hégire n'eût été de rejeter sur un second plan tous ceux qui avaient tenu de trop près .à la personne du fondateur. Les vrais héritiers d'un grand homme sont ceux qui continuent son œuvre,
et non ses parents selon le sang. Considérant la tradition de Jésus comme sa propriété, la petite coterie des Nazaréens, comme on les appelait, Teût sûrement étouffée. Heureusement ce cercle étroit disparut de bonne heure ; les parents deJésus furent bientôt oubliés au fond du Haiiran. Ils perdirent toute importance et laissèrent Jésus à sa vraie famille, à la seule qu'il ait reconnue, à ceux qui «entendent la parole de Dieu et qui la gardent » .
AmesurequeTÉglise de Jérusalem baisse, rÉglise de Rome s'élève, ou, pour mieux dire, un phénomène se manifeste avec évidence dans les années qui suivent la victoire de Titus, c'est que l'Église de Rome devient déplus en plus l'héritière de celle de Jérusa-
lem, et se substitue à elle. L'esprit des deux Églises est le même ; mais ce qui était un danger à Jérusalem devint un avantage à Rome. Le goût pour la tradition et la hiérarchie, le respect pour Tautorité sont en quelque sorte Iransplantés des parvis du temple en Occident. Jacques, frère du Seigneur, avait été à Jérusalem une manière de pape ; Rome va reprendre le rôle de Jacques.
Nous aurons le pape de Rome. Sans Titus, nous aurions eu le pape de Jérusalem. Mais il y a cette grande différence que le pape de Jérusalem eût étouffé le christianisme au boiitde cent ou deux cents ans, tandis que le pape de Rome en a fait la religion de Funivers . Cela se vit bien en un très important personnage qui paraît avoir été chef de l'Église romaine dans les dernières années du i" siècle, et sur lequel je suis heureux de
me trouver d'accord avec un de vos critiques
126 CONFÉRENCES D*AN6LETERRE
les plus habiles et les plus éclairés, M.Lightfoot* Il s'agit de Clément Romain. Dans la pénombre où il reste, enveloppé et comme perdu dans la poussière lumineuse d'un beau lointain historique, Clément est une des grandes figures du christianisme naissant; on dirait une tête d'une vieille fresque effacée de Giotto, reconnaissable encore à son auréole d'or et à quelques vagues (raits d*un éclat pur et doux. Ce qui est hors de doute, c'est le haut rang qu'il eut dans la hiérarchie toute spirituelle de FÉglise de son temps et le crédit sans égal dont il jouit* Son approbation faisait loi. Tous les partis se l'attribuèrent, et voulurent se couvrir de son autorité. Il est probable qu'il fut un des agents les plus énergiques de la grande œuvre qui était en train de s'accompUr, je veux dire la réconciliation posthume de Pierre et de Paul et la fusion des deux
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partis, sans Funioii desquels Fœuvre du Christ ne pouvait que périr. Sa haute personoalilé, grandie encore par la légende^ fut, après celle de Pierre, la plus sainte image de la primitive Rome chrétienne.
Déjà ridée d'une certaine primauté de rÉglise de Rome commençait à se faire jour.
On accordait à cette Église le droit d'avertir les autres Églises, de régler leurs différends. Pareils privilèges, on le croyait du moins, avaient été accordés à Pierre entre les disciples. Or, un lien déplus en plus étroit s'établissait entre Pierre et Rome. Du temps de Clément des dissensions graves déchiraient rÉgUse de Corinthe. L'Église romaine consultée sur ces troubles répondit par une épître qui nous a été conservée. L'épître est anonyme, mais une tradition des plus anciennes veut que Clément en ait été le rédacteur. L'Église de Corinthe n'avait guère
1Î8 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ehangé depuis saint Paul. C'était le même esprit d'orgueil, de dispute, de légèreté. On sent que la principale opposition contre la hiérarchie résidait dans cet esprit grec, toujours mobile, parce qu'il était vivant, indiscipliné, ne sachant pas (et pour moi je lui en sais gré), ne sachant pas, dis-je, réduire une foule à l'état de troupeau. Les femmes, les enfants étaient en pleine révolte. De» docteurs transcendants s'imaginaient posséder sur toute chose des sens profonds, des secreîs mystiques, analogues au don des langues et au discernement des esprits. Ceux qui étaient honorés de ces dons surnaturels méprisaient les anciens et aspiraient à les remplacer.
Corinthe avait un presbytérat respectable, mais qui ne visait pas à la haute mysticité.
Les illuminés prétendaient le rejeter dans l'ombre et se mettre à sa place ; quelques presbyterz îureïLl même destitués. La lutté
de la hiérarchie établie et des révélations personnelles commençait, et cette lutte .remplira toute l'histoire de TÉglise, Tâme privilégiée trouvant mauvais que, malgré les faveurs dont elle est honorée, un clergé grossier, étranger à la vie spirituelle, la domine officiellement. C'était, on le voit, l'hérésie du mysticisme individuel maintenant les droits de l'esprit contre Fautorité, prétendant s'élever au-dessus du commun des mortels et du clergé ordinaire, au nom de ses rapports directs avec la Divinité.
L'Église romaine était dès lors l'Église de l'ordre, de la subordination, de la règle. Son principe fondamental était que l'humilité, la soumission valent mieux que les dons les plus sublimes. Son épître est le premier liianifeste dans l'Église chrétienne du principe d'autorité.
On fut très surpris, il y a quelques années, de la parole d'un archevêque français, alors sénateur, qui dit à la tribune :
« Mon clergé est mon régiment. » Clément l'avait dit bien avant lui. L'ordre et l'obéissance, voilà la loi suprême de la famille et de l'Église. « Considérons les soldats qui » servent sous nos souverains, avec quel » ordre, quelle ponctualité, quelle soumis- » sion ils exécutent ce qui leur est corn- » mandé. Tous ne sont pas préfets ni tri- » buns, ni centurions, mais chacun en son » rang exécute les ordres de l'empereur et » des chefs. Les grands ne peuvent exister » sans les petits, ni les petits sans les grands. » En toute chose, il y a mélange d'éléments » divers, et c'est grâce à ce mélange que » tout marche. Prenons pour exemple notre » corps* La tête sans les pieds n'est rien ; » les pieds ne sont rien sans la tête. Les
» plus petits de dos organes sont nécessaires » et servent au corps entier; tous conspi- » rent et obéissent à un même principe de su- » bordination pour la conservation du tout. » L'histoire de la hiérarchie ecclésiastique est l'histoire d'une triple abdication, la communauté des fidèles remettant d'abord tous ses pouvoirs entre les mains des anciens ou presbyteri, le corps presbyléral arrivant ensuite à se résumer en un seul personnage qui est Vepiscopos ; puis les episcopi de l'Église latine arrivant à reconnaître pour chef un d'entre eux qui est le pape. Ce dernier progrès, si on peut l'appeler ainsi, ne s'est accompli que de nos jours. La création de l'épiscopat, au contraire, est l'œuvre du 11* siècle. L'absorption de l'Église par les presbyteri est un fait accompli avant la fin du i". Dans l'épître de Clément Romain, ce n'est pas encore de l'épiscopat, c'est du
13Î CONFÉIIENCES d'âNGLETERRE
presbylérat qu'il s'agit. On n'y trouve pas trace d'un presbyteros supérieur aux autres et devant détrôner les autres. Mais l'auteur proclame hautement que le presbytérat, le clergé, est antérieur au peuple. Les apôtres, en établissant des Églises, ont choisi- par l'inspiration deTEsprit, « les évêques et les diacres des futurs croyants ». Les pouvoirs émanaut des apôtres ont été transmis par une succession régulière. Aucune Église n'a donc le droit de destituer ses anciens. Le privilège des riches est nul dans l'Église.
Pareillement ceux qui sont favorisés de dons mystiques, loin de se croire au-dessus de la hiérarchie, doivent être les plus soumis. On touchait au grand problème : « Qui existe dans l!Éghse? Est-ce le peuple? Estce le clergé? Est-ce l'inspiré? » La question s'était déjà posée du temps de saint Paul, qui la résolvait de la vraie manière, par la
charité mutuelle. Notre épître tranche la question dans le sens du pur catholicisme.
Le titre apostolique est tout, le droit du peuple est réduit à rien. On peut donc dire que le catholicisme a bien eu son origine à Rome, puisque FEglise dé Rome en a tracé la première règle. La préséance n'appartient pas aux dons spirituels, à la science, à la distinction; elle appartient à la hiérarchie, aux pouvoirs transmis par le canal de Fordination canonique, laquelle se rattache aux apôtres par une chaîne non interrompue. On sentait que TÉgUse libre, comme l'avait conçue Jésus, et comme saint Paul l'admettait encore, était une utopie, dont il n'y avait rien à tirer pour l'avenir. Avec la hberté évangélique, on avait le désordre; ou ne voyait pas qu'avec la hiérarchie on aurait à la longue l'uniformité et la
mort.
t34 CONFÉRENCES D*ANGLETERRB
Clément n'avait probablement vu ni Pierre ni Paul. Son grand sens pratique lui montra que le salut de l'Église chrétienne exigeait la réconciliation des deux fondateurs. Inspira-t-il l'auteur des Actes, qui nous présente cette réconciliation comme accomplie,
et avec qui il paraît avoir eu des rapports,
ou ces deux âmes pieuses tombèrent-elles spontanément d'accord sur la direction qu'il convenait d'imprimer à l'opinion chrétienne? Nous l'ignorons faute de documents.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la réconciliation de Pierre et de Paul fut une œuvre romaine.
Rome avait deux Églises, l'une venant de Pierre, l'autre venant de Paul. A ces nombreux convertis qui arrivaient à Jésus, les uns par le canal de l'école de Pierre, les
autres par le canal de Técole de Paul, et qui étaient tentés de s'écrier : « Quoi ! il y a donc deux Christs? » il fallait pouvoir dire : « Non, Pierre et Paul s'entendirent parfaitement. Le christianisme de Fun, c'est le christianisme de l'autre. » Peut-être (c'est une hypothèse ingénieuse de M. Strauss) une légère nuance fut-elle à ce propos introduite dans la légende évangélique de la pêche miraculeuse. Selon le récit de Luc, les filets de Pierre ne suffisent pas à contenir la multitude des poissons qui veulent se laisser prendre; Pierre est obligé de faire signe à des collaborateurs de venir l'aider; une seconde barque (Paul et les siens) se remplit comme la première, et la pêche du royaume de Dieu est surabondante.
La vie des deux apôtres commençait à devenir fort ignorée. Tous ceux qui les avaient vus avaient disparu, la plupart sans laisser
d'écrits. On avait la liberté entière de broder sur ce canevas vierge encore. Amis et en neiiiis profitaient de l'inconnu pour créer des arguments à leurs thèses et pour satisfaire leurs haines. Une vaste légende ébionite s'était formée à Rome et se fixa sous le titre de « la Prédication » ou « les Voyages de Pierre» , vers Tan 130, c'est-à-dire 66 ans environ après la mort des apôtres. Les voyages et les prédications de Pierre en étaient l'objet principal. On y racontait les missions du chef des apôtres, principalement le long de la côte de Phénicîe, les conversions qu'il avait opérées, ses luttes, surtout contre le grand Antéchrist qui était à cette époque le spectre delà conscience chrétienne, Simon de Gitton. Mais souvent, à mots couverts, sou» ce nom abhorré se cachait un autre personnage : c'était le faux apôtre Paul, l'ennemi de la Loi, le destructeur de l'Église
véritable- L'Église véritable c'était celle de Jérusalem présidée par Jacques, frère du Seigneur. Aucun apostolat n'était valable, s'il ne pouvait montrer des lettres émanant de ce collège central. Paul n'en avait pas, c'était donc un intrus. Il était « l'homme ennemi » qui venait par derrière semer Fîvraie sur les pas du vrai semeur. Aussi avec quelle furie Pierre mettait à nu ses impostures, ses fausses allégations de révélations personnelles, son ascension au troisième ciel, sa prétention de savoir sur Jésus des choses que les auditeurs de l'Évangile n'avaient pas entendues, la manière exagérée dont lui ou ses disciples comprenaient la divinité de Jésus !
Ces bizarreries de sectaires peu éclairés fussent restées sans conséquence ailleurs qu'à Rome ; mais tout ce qui se rapportait à Pierre prenait dans la capitale du monde des
proportions considérables. Malgré ses hérésies, le livre des « Prédications de Pierre » avait pour les orthodoxes un grand intérêt.
La primauté de Pierre y était proclamée. Saint Paul y était injurié, mais quelques retouches pouvaient atténuer ce que de pareilles attaques avaient de choquant. Aussi plusieurs essais furent-ils faits pour diminuer les singularités du livre nouveau e.t l'adapter aux besoins des catholiques. Ces façons de remanier les livres dans le sens de la secte dont on faisait partie étaient à l'ordre du jour. Peu à peu la force des choses s'imposait ; tous les hommes sensés voyaient qu'il n'y avait de salut pour l'œuvre de Jésus que dans la parfaite réconciliation des deux chefs de la prédication chrétienne. Paul conserva jusqu'au v* siècle des ennemis acharnés, les nazaréens; il eut également des disciples exagérés, comme Marcion.
En dehors de cette droite et de cette gauche obstinées, il se fit une fusion des masses modérées, qui, bien que devant leur christianisme à Tune des écoles et lui demeurant attachées, reconnurent pleinement le droit des autres à s^appeler chrétiens. Jacques, partisan d'un judaïsme absolu, fut sacrifié ; quoiqu'il eût été le vrai chef de la circoncision , on lui préféra Pierre, qui s'était montré beaucoup moins blessantpour lesdisciples de Paul. Jacques ne garda de partisans fougueux que parmi les judéo-chrétiens. -
11 est difficile de dire qui gagna le plus à cette réconciliation. Les concessions \inrent principalement du côté de Paul; tous les disciples de ce dernier admettaient Pierre sans difficulté, tandis que la plupart des chrétiens de Pierre repoussaient Paul. Mais les concessions viennent le plus souvent des forts. En réalité, chaque jour donnait la vie-
toire à Paul. Chaque gentil qui se convertissait faisait pencher la balance de son côté. Hors de Syrie, les judéo-chrétiens étaient • comme noyés par le flot des nouveaux convertis. Les Églises de Paul prospéraient; elles avaient un bon sens, une solidité d'esprit, des ressources pécuniaires que les autres n'avaient pas. Les Églises ébionitès, au contraire, s'appauvrissaient tous les jours. L^argent des Églises de Paul passait à faire vivre des pauvres glorieux, incapables de rien gagner, mais qui possédaient la tradi^ tion vivante de Tesprit primitif. Ce qu'il- y avait chez ces derniers de piété élevée, de sévérité de mœurs, les communautés de chrétiens d'origine païenne l'admiraient, l'imitaient, se l'assimilaient. Bientôt on arriva, pour les personnes les plus éminentes de rÉglise de Rome^ à ne plus pouvoir faire la distinction. L'esprit doux et conciliant qui
avait déjà été représenté par Clément Romain et saint Luc, prévalut. Le contrat dé paix fut scellé. On convint, selon le système de l'auteur des Actes, que Pierre avait converti les prémices des Gentils, que le premier il les avait déliés du joug de là Loi. Il fut admis que Pierre et Paul avaie^jt été les deux chefs, les deux fondateurs de FÉglise de Rome. Pierre et Paul devinrent les deux moitiés d'un couple inséparable, deux luminaires comme le soleil et la lune. Ce que Tun a enseigné, l'autre l'a enseigné aussi ; ils ont toujours été d'accord, ils ont combattu les mêmes ennemis. Ont été tous deux victimes des perfidies de Simon le Magicien ; à Rome, ils ont vécu comme deux frères; l'Église de Rome est leur œuvre commune.
La suprématie de cette Église fut fondée pour des siècles.
Ainsi de la réconciliation des par^/s et de
!4S CONFÉRENCES d'aN0LETERRE
Tapaisement des luttes primitives sortit une grande unité, l'Église catholique, TÉglise à la fois de Pierre et de Paul, étrangère aux rivalités qui avaient marqué le premier siècle du christianisme. C'étaient les Églises de Paul qui avaient montré le plus d'esprit de conciliation; ce furent elles qui triomphèrent. Les ébionites obstinés restèrent dans le judaïsme et participèrent de son immobilité. Rome fut le point où s'opéra cette grande transformation. Déjà la haute destinée chrétienne de cette ville extraordinaire s'écrivait en traits lumineux.
C'était surtout la mort des deux apôtres qui préoccupait les partis et donnait lieu aux combinaisons les plus diverses. Le tissu de la légende se formait à cet égard par un travail instinctif, presque aussi impérieux que celui qui avait présidé à la confection de la légende de Jésus. La Qn de la
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vie de Pierre et de Paul était commandée d priori. On soutint que le Christ avait annoncé le martyre de Pierre, comme il avait prédit la mort des fils de Zébédée. On éprouvait le besoin d'associer dans la mort les deux personnages qu'on avait réconciliés de force. On voulut, et peut-être en cela n'étaiton pas loin du vrai, qu'ils fussent morts ensemble^ ou du moins par suite du même événement. Les lieux qu'on crut avoir été sanctifiés par ce drame sanglant furent fixés de bonne heure et consacrés par des memoriœ. En pareil cas, ce que le peuple veut finit toujours par l'emporter. La légende fait rétrospectivement l'histoire comme elle aurait dû être et comme elle n'est jamais. Récemment encore, il n'y avait pas de lieu populaire en Itahe oîi l'on ne vît côte à côte les portraits de Victor- Emmanuel et de Pie IX, et la croyance générale
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voulait que ces deux hommes , représentant des principes dont la réconciliation est, selon le sentiment général, nécessaire à ritalie, eussent été au fond très Lien ensemble. Si, de notre temps, de pareilles vues s'imposaient à l'histoire, on lirait un jour, dans des documents réputés sérieux, que Victor-Emmanuel, Pie IX (on y joindrait probablement Garibaldi) se voyaient secrètement, s'entendaient, s'aimaient. Au moyen âge, à diverses reprises, on chercha également, pour apaiser les haines des dominicains et des franciscains, à prouver que les fondateurs de ces deux ordres avaient été deux frères, vivant entre eux dans les rapports les plus affectueux, que leurs règles n'en firent d'abord qu'une, que saint Dominique se ceignit de la corde de saint François.
En ce qui concerne Pierre et Paul, le tra-
B'OME ET LB GHBlStl ANI8ME MR
vail de la légende fut riche et rapide. Rome et tous ses environs, surtout la voie d'Ostie, furent comme remplis des souvenirs qu'on prétendait se rapporter aux derniers jours des deux apôtres. Une foule de circonstanceé touchantes, la fuite de Pierre, la vision de Jésus portant sa croix, Yiterum crucifigi^ le dernier adieu de Pierre et de Paul, la rencontre de Pierre et de sa femme, Paul aux eaux Salviennes^ Plautilla envoyant le mouchoir qui retenait ses cheveux pour bander les yeux de Paul, tout cela fît un bel ensemble, auquel il ne manqua qu'un rédacteur à la fois habile et naïf. Il était trop tard; la veine de la première littérature chrétienne était épuisée ; la sérénité du narrateur des Actes éidxi perdue; le ton ne s'élevait plus au-dessus du conte et du roman. On ne sut pas choisir entre une foule de rédactions également apocryphes; en
vain chercha-t-on à couvrir ces faibles récils des noms les plus vénérés (pseudo-Linus, pseudo-Marcel) ; la légende romaine de Pierre et de Paul resta toujours à Télatsporadique. Elle fut plus racontée par les guides pieux que sérieusement lue. Ce fut une aCTaire loule locale ; aucun texte ne se vit consacré pour la lecture dans les églises et ne fit autorité.
Beaucoup d'entre vous, Mesdames et Messieurs, iront à Rome, ou y retourneront. Eh bien ! si vous gardez quelque bon souvenir de ces conférences, allez en mémoire de moi aux eaux Salviennes, aile tre fontane ^ au delà de Saint-Paul liors-les-Murs. C'est un des plus beaux endroits de la campagne de Rome, désert, humide, vert et triste* Une profonde dépression dans le sol, couronnée par ces grandes lignes horizontales que ne
trouble aucun détail vivant, y amène des eaux claires et froides. On y respire la fièvre, la moisissure du tombeau. Des trappistes se sont établis là et y pratiquent consciencieu sèment leur suicide religieux. Quand vous ferez le voyage, asseyez-vous là un peu, pas trop longtemps (on y prend vite la fièvre), et, pendant que le trappisie vous donneraà boire de Teau qui jaillit aux trois bonds que fît la tête de Paul, pensez à celui qui vint ici causer avec vous de ces légendes, et que vous voulûtes bien écouter avec tant de courtoisie et de bienveillante attention.