PIERRE ET PAUL
Mesdames et Messieurs,
Dans notre dernier entretien, nous avons essayé de montrer la situation sans issue où se trouvait Tempire romain au i*' siècle en ce qui touche aux questions religieuses. 11 y avait, dans le vaste ensemble de populations qui composaient Tempire, des besoins religieux très développés, un véritable progrès moral qui faisait désirer
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un culte pur, sans pratiques superstitieuses, sans sacrifices sanglants ; une tendance au monothéisme, qui portait à trouver ridicules les vieux récits mythologiques ; un sentiment général de sympathie et de charité, qui inspirait le désir de T association , le besoin de se trouver ensemble pour prier, pour se soutenir, pour se consoler, pour s'assurer qu'après sa mort, on serait enterré par des confrères, qui feraient ensuite en souvenir de vous un petit repas. L'Asie Mineure, la Grèce, la Syrie, l'Egypte contenaient des masses de pauvres, très honnêtes gens à leur manière, humbles et sans distinction, mais révoltés du spectacle que donnait l'aristocratie romaine, pleins d'hiorreur pour ces hideuses représentations des amphithéâtres, où Rome avait fait des supplices un divertissement. 11 s'élevait une immense protestation de la conscience mo-
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raie du genre humain, et il n'y avait aucun prêtre pour s'en faire l'interprète, aucun dieu ayant au cœur quelque pitié pour répondre aux soupirs de la pauvre humanité souffrante d'alors. L'esclavage, malgré les protestations des sages, restait très dur.
Claude crut faire un grand acte d'humanité en établissant par une loi que le maître qui aurait jeté à la porte de sa maison son esclave vieux et cassé par la maladie, perdait tout droit sur lui si le pauvre vieillard venait à guérir. Gomment voulez-vous que ces dieux sans entrailles, engendrés par la joie et rimagination primitives, eussent des remèdes pour de tels maux? On voulait un Père au ciel, qui tint compte à l'homme de ses efforts et lui promît une récompense- On voulait un avenir de justice, où la terre appartînt aux faibles et aux pauvres; on voulait l'assurance que , quand l'homme
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souffre, ce n'est pas en pure perte et qu'au delà de ces tristes horizons voilés paç les larmes, il y a des champs heureux où Thomme se consolera un jour de ses souffrances.
Le judaïsme avait justement tout cela^ Par l'institution des synagogues (c'est de la synagogue, Messieurs, ne l'oubliez pas, qu'est sortie l'église) elle pratiquait l'association de la manière la plus puissante qui eût jamais été réalisée. Le culte était, en apparence du moins, le déisme pur. Point dlmages. Pour les idoles, rien que du mépris et du sarcasme. Mais ce qui caractérisait surtout le Juif, c'était sa confiance en un avenir brillant et heureux pour l'humanité. N'ayant aucune idée arrêtée sur l'immortalité de Tâme, ni sur les rémunérations et les châtiments d'outre-tombe, le Juif, disciple des anciens prophètes, était comme ivre du sentiment de la justice; il
voulait la justice ici-bas, sur cette terre.
Peu confiant dans ces assurances sur Téterni|é qui rendent le chrétien si facilement résigné, le Juif gourmande Jéhovah, lui reproche son indolence, lui demande comment il peut laisser si longtemps la terre au; mains des impies. Lui, il ne doute pas que la terre sera un jour à lui, et que sa loi y fera régner la justice et Tamour.
Dans cette lutte. Messieurs, c'est le Juif qui l'emportera. L'espérance, ce que le Juif appelle la tiqva^ cette assurance en quelque chose qui n'est nullement prouvé, mais à quoi Ton s'attache avec d'autant plus de frénésie qu'on n'en est pas sûr, était l'âme du Juif. Ses psaumes étaient comme un son de harpe continu, remplissant la yie d'harmonie et de foi mélancolique ; ses prophètes avaient les paroles de l'éternité : ce second Isaïe, par exemple, ce prophète de
la captivité^ annonçait Tavenir sous les couleurs les plus éblouissantes que rhomme eût jamais vues dans ses rêves. La Thora, à côté de cela, donnait la recette pour être heureux (pour être heureux ici-bas, entendez-le) par l'observation de la loi morale, Tesprit de famille et l'esprit de devoir.
L'établissement des Juifs à Rome datait à peu près de soixante ans avant Jésus- Christ, lisse multiplièrent rapidement. Cicéron présente comme un acte de courage d'avoir osé leur résister. César les favorisa et les trouva fidèles. La foule les détestait, les trouvait malveillants, les accusait de former une société secrète dont les membres se poussaient à tout prix au détriment des
autres; mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous : les Juifs avaient autant d'amis que de détracteurs ; on sentait en eux quelque chose de supérieur. Le pauvre colporteur juif du Translévère rentrait souvent le soir riche d'aumônes venues d'une main pieuse ; les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en haillons. Juvénal compte le penchant vers la religion juive parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. La parole de Zacharie se vérifiait à la lettre : le monde se prenait au pan de Fhabit des Juifs et leur disait : Menez-nous à Jérusalem.
Le principal quartier juif de Rome était situé au delà du Tibre, c'est-à-dire dans la partie de la ville la plus pauvre et la plus sale, probablement aux environs de la Porta Portese actuelle. Là, ou plutôt vis-àvis, au pied de l'Avenlin, se trouvait autre-
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fois le port de Rome, l'endroit où se débar* quaient les marchandises amenées d'Ostie sur des chalands. C'était un quartier de Juifs et de Syriens, « nations nées pour la servitude », comme dit Cicéron. Le premier noyau de la population juive de Rome, en effet, avait été formé d'affranchis, descendant pour la plupart de ceux que Pompée amena prisonniers à Rome. Ils avaient traversé l'esclavage sans rien changer à leurs habitudes religieuses. Ce qu'il y a d'admirable dans le judaïsme, c'est cette simplicité de foi qui fait que le juif, transporté à mille lieues de sa patrie, au bout de plusieurs générations, est toujours un juif très pur. Les rapports des synagogues de Rome avec Jérusalem étaient continuels.
La première colonie avait été renforcée de nombreux émigrants. Ces pauvres gens débarquaient par centaines à la Bipa, et vi-
vaient entre eux, dans le quartier adjacent du Transtévère, servant de portefaix, faisant le petit commerce, échangeant des allumettes contre des verres cassés et offrant aux fiëres populations italiotes un type qui plus tard leur devait être trop familier, celui du mendiant consommé dans son art.
Un Romain qui se respectait ne mettait jamais le pied dans ces quartiers abjects.
C'était comme une banlieue sacrifiée à des classes méprisées et à des besognes infectes ; les tanneries, les boyauderies, les pourrissoirs y étaient relégués. Aussi les malheureux vivaient-ils assez tranquilles, dans ce coin perdu, au milieu des ballots de marchandises, des auberges infîmes et des porteurs de litière (Syri)^ qui avaient là leur quartier général, La police n'y entrait que quand les rixes étaient sanglantes ou se répétaient trop souvent. Peu de quartiers
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de Rome étaient aussi libres ; la politique n'avait rien à y voir. Non seulement le culte, en temps ordinaire, s'y pratiquait sans obstacles, mais encore la propagande s'y faisait avec toute facilité. '
Protégés par le dédain qu'ils inspiraient, peu sensibles d'ailleurs aux railleries des gens du monde, les Juifs du Transtévère avaient ainsi une vie religieuse et sociale fort active. Ils possédaient des écoles de hakamim; nulle part la partie rituelle et cérémonielle de la loi n'était observée avec plus de scrupule ; les synagogues offraient l'organisation la plus complète que l'on connaisse. Les titres de « père et de mère de synagogue )) étaient fort prisés. De riches converties prenaient des noms bibliques ; elles convertissaient leurs esclaves avec elles, se faisaient expliquer l'Écriture parles docteurs^ bâtissaient des lieux de prière et
se montraient fières de la considération dont elles jouissaient dans ce petit monde. La pauvre juive trouvait moyen, en mendiant d'une voix tremblante, de glisser à ToreiUe de- la grande dame romaine quelques mots de la Loi, et gagnait souvent la matrone qui lui ouvrait sa main pleine de petite monnaie. Pratiquer le sabbat etles fêtes juives est pour Horace le trait qui classe un homme dans la foule des esprits faibles. La bienveillance universelle, le bonheur de reposer avec les justes, Tassistance du pauvre, la pureté des mœurs, la douceur de la vie de famille, la suave acceptation de la mort considérée comme un sommeil, sont des sentiments qui se retrouvent dans les in scriptions juives avec cet accent particulier d'onction louchante, d'humilité , d'espoir certain qui caractérise les inscriptions chrétiennes. 11 y avait bien des juifshommesdu monde, riches et puissants,
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tels que ce Tibère Alexandre, qui arriva aux plus grands honneurs de l'empire, exerça deux ou trois fois une influence de premier ordre sur les affaires publiques, eut même, au grand dépit des Romains, sa sta-" tue sur le Forum; mais ceux-là n'étaient plus de bons juifs. Les Hérodes, quoique pratiquant leur culte à Rome avec fracas, étaient loin aussi, ne fût-ce que par leurs relations avec les païens, d'être de vrais Israélites.
Un monde d'idées s'agitait ainsi sur le quai vulgaire oîi s'entassaient les marchant dises du monde entier; mais tout cela se perdait dans le tumulte d'une ville grande comme Paris. Sûrement, les orgueilleux * patriciens qui, en leurs promenades sur l'Aventin, jetaient les yeux de l'autre côté du Tibre, ne se doutaient pas que l'avenir se préparait dans ce tas de pauvres maisons.
au pied du Janicule. Près du port était une sorte de garni, bien connu du peuple et des soldats, sous le nom de Taberna meritoria.
On Y montrait, pour attirer les badauds, une prétendue source d'huile sortant du rocher.
De très bonne heure cette source d'huile fut tenue par les chrétiens pour symbolique ; on prétendit que son apparition avait coln-^ cidé avec la naissance de Jésus. Il semble que plus tard on fit une église de la Taberna. Sous Alexandre Sévère, nous voyons les chrétiens et les aubergistes en contestation, pour un certain lieu qui autrefois avait été public, et que ce bon empereur fit adjuger aux chrétiens. C'est probablement Torigine de l'église ^ainte-Marie du Transtévère.
11 est naturel que la capitale ait entendu le nom de Jésus bien avant que les pays inter* médiaires eussent été évangélisés, de même qu'un haut sommet est éclairé quand les
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vallées situées entre lui et le soleil sont encore obscures. Rome était le rendez- vous de tous les cultes orientaux, le point des côtes de la Méditerranée avec lequel les Syriens avaient le plus de rapports. Ils y arrivaient par bandes énormes. Gomme toutes les populations pauvres montant à Tassant des grandes villes, où elles viennent chercher fortune, .ils étaient serviables et humbles.
Tout ce moilide parlait grec; rancienne bourgeoisie romaine attachée aux vieilles mœurs perdait chaque jour du terrain, noyée qu'elle était dans ce flot d'étrangers.
Nous admettons donc que, vers Tan 50 de notre ère, quelques juifs de Syrie, déjà chrétiens, entrèrent dans la capitale deTempire et communiquèrent la foi qui les rendait heureux à leurs compagnons de chambrée.
Ce jour-là, personne ne se douta dans Rome qu0 le fondateur d'un second empire, un
second Romulus, logeait au port sur de la paille. Un petit groupe se forma. Ces ancêtres des prélats romains étaient de pauvres prolétaires sales, sans distinction, sans manières, vêtus de fétides souquenilies, ayant rhaleine mauvaise des gens qui mangent mal. Leurs réduits présentaient cette odeur de misère qu'exhalent des personnes vêtues et nourries grossièrement, réunies dans une chambre étroite. Nous connaissons les noms des deux juifs qui furent le plus mêlés à ces mouvements. C'était un couple pieux composé d'Aquila,'juif originaire du Pont, professant le même métier que saint Paul, celui de tapissier, et de Priscille sa femme. Chassés de Rome, ils se réfugièrent à Cerinthe, où bientôt ils devinrent les amis intimes et les collaborateurs zélés de saint Paul. Âquila et Priscille sont ainsi les deux plus anciens membres connus de FÉglise de
Rome. Ils y ont à peine un souveDir ! La légende^ toujours injuste, car toujours elle est dominée par les motifs politiques, a chassé du panthéon chrétien ces deux obscurs ouvriers, pour attribuer l'honneur de la fondation de FÉglise de Rome à un nom répondant mieux à ses orgueilleuses prétentions. Pour nous, ce n'est pas à la basilique théâtrale que l'on a consacrée à saint Pierre, c'est à la Porta Portese^ ce ghetto antique, que nous voyons vraiment le point d'origine du christianisme occidental. Ce seraient les traces de ces pauvres Juifs vagabonds, qui apportaient avec eux la reli-gion du monde, de ces hommes de peine rêvant dans leur misère le royaume de Dieu, qu'il faudrait retrouver. Nous ne contestons pas à Rome son titre essentiel : Rome fut probablement le premier point du monde occidental et même de l'Europe où le chris-
lianisme s'établit. Mais au lieu de ces basiliques altières, au lieu de ces devises insultantes : Christus vincit, Christus régnât^ Christus imperat, il vaudrait mieux élever une pauvre chapelle aux deux bons Juifs du Pont qui prononcèrent les premiers sur les quais de Rome le nom de Jésus !
Un trait capital, en tout cas, qu'il importe déjà de noter, c'est que l'Église de Rome ne fut pas, comme les Églises d'Asie Mineure, de Macédoine et dé Grèce, une fondation de l'école de PauL Ce fut une fondation judéo-chrétienne, se rattachant directement à l'Église de Jérusalem. Paul ici ne sera jamais sur son terrain ; il sentira dans cette grande É*glise bien des faiblesses qu'il traitera avec indulgence, mais qui blesseront son idéalisme exalté. Attachée à la circoncision et aux pratiques extérieures, ébionite par son goût pour les abstinences et par sa
doctrine, plus juive que chrétieone, sur la personne et la mort de Jésus, fortement attachée au millénarisme, TÉglise romaine offre dès ses premiers jours les traits essentiels qui la distingueront dans sa longue histoire. Fille directe de Jérusalem, l'Église romaine aura toujours un caractère ascétique, sacerdotal, opposé à la tendance protestante de Paul. Pierre sera son véritable chef; puis, l'esprit politique et hiérarchique de la vieille Rome la pénétrant, elle deviendra vraiment la nouvelle Jérusalem, la ville du pontificat, de la religion hiératique et solennelle, des sacrements matériels qui justifient par eux-mêmes, la ville des ascètes à la façon de Jacques Ohliam, avec ses callosités aux genoux et sa lame d'or sur le
front. Elle sera l'Église de Tautorité. A l'en croire, le signe unique de la mission apostolique sera de montrer une lettre signée
des apôtres, de produire un certificat d'orthodoxie. Le bien et le mal que T Église de Jérusalem fit au christianisme naissant, TÉglise de Rome le fera à l'Église universelle. C'est en vain que Paul lui adressera sa belle épître pour lui exposer le mystère de la croix de Jésus et du salut par la foi seule. Cette épître, TÉglise de Rome ne la comprendra guère ; mais Luther, quatorze siècles et demi plus tard, la comprendra et ouvrira une ère nouvelle dans la série séculaire des triomphes alternatifs de Pierre et de Paul.
Un événement capital dans l'histoire du monde se passa en l'an 61. Paul prisonnier fut amené à Rome pour suivre Tappel qu'il avait formé au tribunal de l'empereur. Une
sorte d'instinct profond avait toujours fait désirer à Paul ce voyage. Son arrivée à Rome fut dans sa vie un événement presque aussi décisif que sa conversion. Il crut avoir atteint le sommet de sa vie apostolique et se rappela sans doute le rêve où, après une de ses journées de lutte, Christ lui apparut et lui dit : « Courage ! Comme tu m'as rendu témoignage à Jérusalem, tu me rendras témoignage à Rome. »
Vous n'ignorez pas les scissions profondes qui, dans ce premier siècle de la fondation du christianisme, partageaient les disciples de Jésus, scissions tellement profondes que toutes les différences qui séparent aujourd'hui les orthodoxes, les hérétiques et les schismatiques du monde entier ne sont rien auprès des dissentiments de Pierre et de Paul. L'Église de Jérusalem, obstinément attachée au judaïsme, refusait tout rapport
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avec (les incircoDcis, quelque pieux qu'ils fussent. Paul, au contraire, prétendait que maintenir la loi ancienne, c'était faire injure à Jésus, puisqu'on supposait ainsi qu'en dehors des mérites de Jésus, telle ou telle œuvre pouvait servir à la justification du fidèlie. Quelque étrange que cela doive paraître^ il est certain que les judéo-chrétiens de Jérusalem, ayant Jacques à leur tête, organisèrent, pour combattre l'effet des missions de Paul, des contre-missions actives, et que les émissaires de ces ardents conservateurs suivaient en quelque sorte à la piste l'apôtre des Gentils. Pierre appartenait au parti de Jérusalem, mais portait dans sa conduite cette espèce de modéraration timide qui paraît avoir été le fond de son caractère. Pierre vint-il aussi à Rome?
Autrefois, Messieurs, cette question était une des plus brûlantes que l'on pût agiter.
7d CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
Autrefois on écrivait Thistoire religieuse non pas pour raconter, mais pour prouver ; l'histoire religieuse était une annexe de la théologie. Dans la grande révolte, si pleine de courage et d'ardente conviction, qui souleva au XVI* siècle une moitié de l'Europe contre la cour de Rome, on fut amené à faire de la négation du séjour de Pierre à Rome une sorte de dogme. L'évêque de Rome est le successeur de saint Pierre, disaient les catholiques, et comme tel le chef
de la chrétienté. Quelle manière plus forte de réfuter ce raisonnement que de soutenir que Pierre ne mit jamais le pied à Rome?
Quant à nous, il nous est permis' de porter dans ces question s le plus parfait désintéressement. Nous ne croyons en aucune façon que Jésus ait eu l'intention de donner à son Église un chef quelconque. Et d'abord il est douteux que Tidée d'Église telle
qu'elle s'est manifestée plus tard ait existé dans lapensée du fondateur du christianisme.
Le mot ecclesiane figure que dansTEvangile dit de saint Matthieu. L'idée deVepiscopos comme elle se développa au ii^ siècle, ne fut en rien dans la pensée de Jésus. C'est lui qui est le vivant episcopos durant sa courte apparition galiléenne ; puis ce sera l'Esprit qui inspirera chacun jusqu'à ce qu'il revienne. En tous cas, si l'on peut prêter à Jésus une idée quelconque d^ecc/esia et d' episcopos ^ ce qui est absolument indubitable, c'est que Jésus ne pensa jamais à donner pour chef à son Église le futur episcopos de la ville de Rome, de cette ville impie, centre de toutes les impuretés de la terre, dont il connais* sait peut-être à peine l'existei^ce, et $ur.
laquelle il devait avoir les sombres idées que professaient tous les Juifs. S'il y a quelque chose au monde qui n'ait pas été instin
tué par Jésus, c'est la papauté, c'est-à-dire l'idée que l'Église est une monarchie. Nous sommes donc parfaitement à Taise pour discuter la question de la venue de Pierre à Rome ; cette question est pour nous absolument sans conséquence, et de notre solution il ne résultera nullement que Léon XIII est ou n'est pas chef des consciences chrétiennes. Que Pierre ait été à Rome ou qu'il n'y ait pas été, cela n'a pour nous aucune portée morale ou politique. C'est une curieuse question d'histoire ; il n'y faut rien chercher de plus.
Disons d'abord que les catholiques se sont exposés aux objections péremptoires de leurs adversaires avec leur malheureux système de la venue de Pierre à Rome en Tan 42, système emprunté à Eusèbé et à saint Jérôme, et qui porte la durée du pontificat de Pierre à vingt-ti'ois
■ ■ ■ I - . I II I a II
OU vingt-quatre ans. Riôn de plus inadmissible. Il suffit, pour ne garder aucun doute à cet égard, de considérer que la persécution dont Pierre fut l'objet h Jérusalem de la part d'Hérode Agrippa I eut lieu en Tan 44.
Il serait superQu de combattre longtemps une thèse qui ne peut plus avoir un seul défenseur raisonnable. On peut aller beau- •coup plus loin, en effet, et affirmer que Pierre n'était pas encore venu à Rome quand Paul y fut amené, c'est-à-dire en l'an 61. L'épître de Paul aux Romains, écrite vers l'an 58, est ici un argument très considérable ; on ne concevrait guère saint Paul écrivant aux fidèles dont saint Pierre était le chef^ sans qu'il fît la moindre mention de ce dernier. Ce qui est encore plus démonstratif, c'est le dernier chapitre des Actes des Apôtres. Ce chapitre, surtout les versets 17-29, ne se comprend pas, si Pierre
était à Rome quand Paul y arriva. Tenons donc pour absolument certain que Pierre ne vint pas à Rome avant Paul, c'est-à-dire avant Fan 61 , à peu près.
Mais n'y vint-il pas après Paul ? Voilà ce qu'on n'a jamais réussi à prouver. Non seulement ce voyage tardif de Pierre à Rome n'offre aucune impossibilité, mais de fortes raisons militent en sa faveur. Outre que les ' témoignages des Pères des ii'' et m* siècles ne sont pas sans valeur dans la question, voici trois raisonnements dont la force ne me paraît pas à dédaigner :
1** Une chose incontestable, c'est que Pierre est mort martyr. Les témoignages du quatrième Évangile, de Clément Romain, du fragment qu'on appelle Canon de Muratoriy de Denis de Corinthe, de Caïus, de TertuUien, ne laissent aucun doute à cet égard. Que le quatrième Évangile soit apo-
BOJfE ET LE CHRISTIANISME 75
cryphe, que le XXr chapitre y ait été ajouté postérieurement, n'importe. Il est clair que nous avons, dans les versets où Jésus annonce à Pierre qu'il mourra du même supplice que lui, l'expression d'une opinion établie dans les Églises vers l'an 1 20 ou 1 30, et à laquelle on faisait des allusions comme à une chose connue de tous. Or on ne se figure pas que saint Pierre soit mort martyr ailleurs qu'à Rome. Ce n'est guère qu'à Rome, en effet, que la persécution de Néron eut de la violence. A Jérusalem, à Ajitioche, le martyre de Pierre s'explique beaucoup moins bien.
V Le second raisonnement se tire du verset v, 13, de Tépître attribuée à Pierre, « l'Église qui est à Rabylone vous salue ».
Babylone en ce passage désigne évidemment Rome. Si l'épître est authentique, le passage est décisif. Si elle est apocryphe, l'in-
76 / vCONFÉRENCES D'ANGLETERRE
duclion qui se tire dudit passage n est pas moins forte. L'auteur, en effet, quel qu'il soit, veut faire croire que l'ouvrage en question est bien l'ouvrage de Pierre. Il a dû par conséquent, pour donner de la vraisemblance à sa fraude, disposer les circonstances de lieu d'une façon conforme à ce qu'il savait ou à ce qu'on croyait savoir de son temps sur la vie de Pierre. Si, dans une telle disposition d'esprit, il a daté la lettre de Rome, c'est que l'opinion reçue au temps où cette lettre fut écrite était que saint Pierre avait résidé à Rome. Or, en toute hypothèse, la Première de Pierre est un ouvrage fort ancien et qui jouit très vite d'une haute autorité.
3* Le système qui sert de base aux Actes ébionites de saint Pierre est aussi bien digne de considération. Ce système nous montre saint Pierre suivant partout Simon
le Magicien (entendez par là saint Paul) pour combattre ses fausses doctrines.
M. Lipsius a porté dans l'analyse de cette curieuse légende une admirable sagacité de critique. Il a montré que la base des ré* dactions diverses qui nous en sont arrivées fut un récit primitif, écrit vers Tan 130. 11 paraît difficile que Tauteur ébionite, à une date aussi reculée, eût pu donner tant d'importance au voyage de Pierre à Rome, si ce voyage n'avait pas eu quelque réalité. Le système de la légende ébionite doit receler un fonds de vérité, malgré les fables qui s'y mêlent. Il est très admissible que saint Pierre soit venu à Rome, comme il vint à Antioche, à la suite de Paul et en partie pour neutraliser son influence. Les missions de Paul et les facilités que les Juifs trouvaient dans leurs voyages avaient mis à la mode les expéditions lointaines. L'apôtre Philippe est
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de même désigné par une tradition ancienne et persistante comme étant venu se fixer à Hiérapolis en Asie Mineure.
Je regarde donc comme probable la tradition du séjour de Pierre à Rome, mais je crois que ce séjour a été de courte durée et que Pierre souffrit le martyre peu de temps après son arrivée dans la ville éternelle.
Vous savez le mystère qui plane sur les faits de l'histoire primitive du christianisme que nous voudrions le plus connaître par le détail. La mort des apôtres Pierre et Paul reste enveloppée d'un voile qu'on ne percera jamais. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que tous deux disparurent dans le grand massacre des. chrétiens ordonné par Néron.
ROME ET LE CHRISTlANiSHE . 79
Le 19 juillet de Tan 64, le feu prit à Rome avec une violence extrême. Il commença dans la partie du grand Cirque contiguë au mont Palatin et au mont Gaelius. Ce quartier renfermait beaucoup de boutiques, pleines de matières inflammables, où Tincendie se répandit avec une prodigieuse rapidité. De là, il fit le tour du Palatin, ravagea le Velabre, le Forum, les Carines, monta sur les collines, endommagea fortement le Palatin, redescendit dans les vallées, dévorant pendant six jours et sept nuits des quartiers compactes et percés de rues tortueuses. Un énorme abatis de maisons que Ton fit au pied des Esquilies l'arrêta quelque temps, puis il se ralluma et dura trois jours encore. Le nombre des morts fut considérable. De quatorze régions dont la ville était composée, trois furent entièrement détruites, sept autres furent réduites à des murs noir-
cis. Rome était une ville prodigieusement serrée, d'une population très dense. Le désastre fut effroyable et tel qu'on n'en avait jamais vu de pareil.
Néron était à Antium quand Tincendie éclata. Il ne rentra dans la ville que vers le moment oîi le feu approchait de sa maison a transitoire ». Il fut impossible de rien arracher aux flammes. Les maisons impériales du Palatin, la maison « transitoire » ellemême, avec ses dépendances, tout le quartier environnant furent abîmés. Néron évidemment ne tenait pas beaucoup à ce qu'on sauvât sa résidence. La sublime horreur du spectacle le transportait. On voulut plus tard que, moûté sur une tour, il eût contemplé l'incendie, et que de là, en habit de théâtre, une lyre à la main, il eût chanté, sur le rythme de l'élégie antique, la ruine dilion.
C'était là une légende, fruit du temps et des exagérations successives ; mais un point sur lequel l'opinion universelle se prononça tout d'abord, ce fut que l'incendie avait été ordonné par Néron, ou au moins ravivé par lui quand il allait s'éteindre.
Ce qui confirma les soupçons, c'est qu'après l'incendie, Néron, sous prétexte de nettoyer les ruines à ses frais pour laisser la place libre aux propriétaires, se chargea d'enlever les démolitions, si bien qu'il ne fut permis à personne d'en approcher. Ce fut bien pis, quand on le vit tirer bon parti des ruines de la patrie, quand on vit le nouveau palais de Néron, cette « maison d'or »
qui était depuis longtemps le jouet d& son imagination en délire, se relever sur l'emplacement de l'ancienne résidence provisoire, agrandi des espaces que l'incendie avait déblayés. On pensa qu'il avait voulu
Si COxNFÉRENCES D*ANGLETERRë
préparer les terrains de ce nouveau palais, justifier la reconstruction qu'il projetait depuis longtemps, se procurer de l'argent en s'appropriant les débris de Tincendie, satisfaire enfin sa folle vanité, qui lui faisait désirer d'avoir Rome à rebâtir pour qu'elle datât de lui et qu'il pût l'appeler Néropolis.
Tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes dans la ville fut outré. Les plus précieuses antiquités de Rome, les maisons des anciens capitaines décorées encore de dépouilles triomphales, les objels les plus saints, les trophées, les ex-voto antiques, les temples les plus respectés, tout le matériel du vieux culte des Romains avait disparu. Ce fut comme le deuil des souvenirs et des légendes de la patrie. On fit des cérémonies expiatoires; on consulta les livres de la Sibylle, les dames surtout célébrèrent divers
piacilia. Mais il restait le sentiment secret d'un crime, d'une infamie.
Une idée infernale vint alors à Tesprit de Néron. Il chercha s'il n'y avait pas au monde quelques misérables, encore plus détestés que lui de la bourgeoisie romaine, sur lesquels il pût faire tomber l'odieux de l'incendie. Il songea aux chrétiens. L'horreur que ces derniers témoignaient pour les temples et pour les édifices les plus vénérés des Romains rendait assez acceptable ridée qu'ils fussent les auteurs d'un incendie dont l'effet avait été de détruire ces sanctuaires. Leur air triste devant les monuments paraissait une injure à la patrie.
Rome était une ville très religieuse, et une personne protestant contre les cultes nationaux se reconnaissait bien vite. Il faut se rappeler que certains juifs rigoristes allaient jusqu'à ne pas vouloir toucher une mon-
8* CONFÉRENCES d'ANGLETERKE
naie présentant une effigie, et voyaient un aussi grand crime dans le fait de regarder ou de porter une image que dans celui de la sculpter. D'autres refusaient de passer par une porte de ville surmontée d'une statue.
Tout cela provoquait les railleries et le mauvais vouloir du peuple. Peut-être les discours des chrétiens sur la grande conflagration finale, leurs sinistres prophéties, leur affectation à répéter que le monde allait bientôt finir, et finir par le feu, contribuèrent-ils à les faire prendre pour des incendiaires. Il n'est même. pas inadmissible que plusieurs fidèles aient commis des imprudences et qu'on ait eu des prétextes pour les accuser d'avoir voulu, en préludant aux flammes célestes, justifier à tout prix leurs oracles. Dans quatre ans et demi, T Apocalypse offrira un chant sur l'incendie de Rome , auquel probablement l'événement
de 64 fournit plus d'un trait. La destruction de Rome par les flammes fut bien un rêve juif et chrétien; mais ce ne fut qu'un rêve ; les pieux sectaires se contentèrent sûrement de voir en esprit les saints et les anges applaudir du haut du ciel à ce qu'ils regardaient comme une juste expiation.
On arrêta d'abord un certain nombre de personnes soupçonnées de faire partie de la secte nouvelle, et on les entassa dans une prison, qui était déjà un supplice à elle seule. Ces premières arrestations en amenèrent un très grand nombre d'autres.
On fut surpris de la multitude des adhérents qu'avaient réunis ces doctrines ténébreuses; on en parla non sans épouvante.
Tous les hommes sensés trouvèrent l'accusation d'avoir mis le feu extrêmement faible.
« Leur vrai crime, disait-on, c'est la haine
86 CONFÉRENCES D*ÂN6LETERRE
du genre humain. » Quoique persuadés que rincendie était le crime de Néron, beaucoup de Romains sérieux virent dans ce coup . de filet de la police une façon de délivrer la ville d'une peste très meurtrière. Tacite, malgré quelque pitié, est de cet avis. Quant à Suétone, il range parmi les mesures louables de Néron les supplices qu'il fit subir aux partisans de la nouvelle et malfaisante superstition.
Ces supplices furent quelque chose d'effroyable. On n'avait jamais vu de pareils raffinements de cruauté. Presque tous les chrétiens arrêtés étaient des humiliores^ des gens de rien. Le supplice de ces malheureux, quand il s'agissait de lèse-majesté ou de sacrilège, consistait à être livrés aux bêtes ou brûlés vifs dans l'amphithéâtre.
Un des traits les plus hideux des mœurs romaines était d'avoir fait du supplice une
fête, un jeu public. Les amphithéâtres étaient devenus des lieux d'exécution, les Iribunaux fournissaient Farène. Les condamnés du monde entier étaient acheminés sur Rome pour l'approvisionnement du cirque et Tamusement du peuple.
A la barbarie des supplices, cette fois, on ajouta la dérision. Les victimes furent gardées pour une fête, à laquelle ou donna sans doute un caractère expiatoire. Le « jeu du matin » , consacré aux combats d'animaux, vit un défilé inouï. Les condamnés, couverts^ de peaux de bêtes fauves, furent lancés dans l'arène, où on les fit déchirer par des chiens ; d'autres furent crucifiés ; d'autres, enfin, revêtus de tuniques trempées dans l'huile, la poix ou la résine, se virent attachés à des poteaux et réservés pour éclairer la fête de nuit. Quand le jour baissa, on alluma ces flambeaux vivants^
Néron offrit pour le spectacle les magnifiques jardins qu'il possédait au delà du Tibre et qui occupaient l'emplacement actuel du Borgo, de la place et de Féglise Saint-Pierre. Il s'y trouvait un cirque, commencé par Caligula; un obélisque tiré d'Héliopolis (celui-là même qui figure de nos jours au centre de la place Saint-Pierre) marquait le milieu de la spina. Cet endroit avait déjà vu des massacres aux flambeaux.
Caligula, en se promenant, y fit décapiter à la lueur des torches un certain nombre de personnages consulaires , de sénateurs et de dames romaines. L'idée de remplacer les falots par des corps humains imprégnés de substances inflammables put paraître ingénieuse à Néron. Comme sup* plice, cette façon de brûler vif n'était pas neuve ; c'était la peine ordinaire des incendiaires ; mais on n'en avait jamais fait un
système d'illumination. A la clarté de ces hideuses torches, Néron, qui avait mis à la mode les courses du soir, se montra dans Tarène, tantôt mêlé au peuple en habit de cocher, tantôt conduisant son char et recherchant les applaudissements.
Des femmes, des vierges furent mêlées à ces jeux horribles. On se fit une fête des indignités sans nom qu'elles souffrirent ^ L'usage s'était établi sous Néron de faire jouer aux condamnés dans l'amphithéâtre des rôles mythologiques, entraînant la mort de l'acteur. Ces hideux opéras, où la science des machines atteignait à des effets prodigieux, étaient fort courus. Le malheureux était introduit dans l'arène, richement costumé en dieu ou en héros voué à la mort, puis représentait par son supplice
1 . Ce qui suit est emprunté à Clément Romain, £pl^re aux Cor. y ch. 6, savamment interprété par Hefcle.
quelque scène tragique des fables consacrées par les sculpteurs et par les poètes.
Tantôt c'était Hercule furieux, brûlé sur le mont Œta, arrachant de dessus sa peau la tunique de poix embrasée; tantôt Orphée mis en pièces par un ours, Dédale précipité du ciel et dévoré par des bêtes, Pasiphaé subissant les - étreintes du taureau, Attys meurtri; quelquefois c'étaient .d'horribles mascarades oîi les hommes étaient accou> très en prêtres de Saturne, le manteau rouge sur le dos, les femmes en prêtresses de Cérès, portant les bandelettes au front; d'autres fois enfin, des pièces dramatiques au courant desquelles le héros était réellement mis à mort, comme Lauréolus, ou bien des représentations d'actes tragiques comme celui de Mucius Scaevola. A la fin de ces hideux spectacles. Mercure, avec une verge de fer rougie au feu, touchait chaque
cadavre pour voir s'il remuait ; des valets masqués, représentant Pluton ou YOrcus, traînaient les morts par les pieds, assommant avec des maillets tout ce qui palpitait encore. Les dames chrétiennes les plus respectables durent se prêter à ces monstruosités.
Les unes jouèrent le rôle des Danaïdes, les autres celui de Dircé. Il est difficile de dire en quoi la fable des Danaïdes pouvait fournir un tableau sanglant. Le supplice que toute la tradition mythologique attribue à ces femmes coupables, et dans lequel on les re* présentait, n'était pas assez cruel pour suffire aux plaisirs de Néron et des habitués de son amphithéâtre. Peut-être défilèrent-elles portant des urnes, et reçurent-elles le coup fatal d^un acteur figurant Lyncée. Peut-être ces malheureuses traversèrent-elles successivement devant les spectateurs la série des supplices du Tartare, et moururent-elles
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après des heures de tourments. Les représentations de r enfer étaient à la mode.
Quelques années auparavant (l'an 41), des Égyptiens et des Nubiens vinrent à Rome et eurent un grand succès, en donnant des séances de nuit, où Ton montrait par ordre les horreurs du monde souterrain, conformément aux peintures des syringes de Thèbes, notamment du tombeau de Seti I".
Quant aux supplices des Dircés, il n'y a pas de doute. On connaît le groupe colossal désigné sous le nom de Taureau Farnèse, maintenant au musée de Naples. Amphion et Zéthus attachent Dircé aux cornes d'un taureau indompté, qui doit la traîner à travers les rochers et les ronces du Cithéron.
Ce médiocre marbre rhodien, transporté à Rome dès les temps d'Auguste, était l'objet de l'universelle admiration. Quel plus beau
sujet pour Tart hideux que la cruauté du temps avait mis eu vogue, et qui consistait à faire des tableaux vivants avec les statues célèbres? Un texte et une fresque de Pompéi semblent prouver que cette scène terrible était souvent représentée dans les arènes quand on avait à supplicier une femme.
Attachées nues par les cheveux, aux cornes d'un taureau furieux, les malheureuses assouvissaient les regards d'un peuple féroce.
Quelques-unes des chrétiennes immolées de la sorte étaient faibles de corps ; leur courage fut surhumain; mais la foule infâme n'eut d'yeux que pour leurs entrailles ouvertes et leurs seins déchirés.
Après le jour où Jésus expira sur le Golgotha, le jour de la fête des jardins de Néron (on peut le fixer au 1" août 64) fut le plus solennel dans l'histoire du christianisme. La solidité d'une construction est en
proportion de la somme de vertu, de sacrifices, de dévouement qu'on a déposée dans ses bases. Les fanatiques seuls fondent quelque chose. Le judaïsme dure encore, à cause de la frénésie intense de ses prophètes, de ses zélateurs; le christianisme, à cause de ses premiers témoins. L'orgie de Néron fut le grand baptême de sang qui désigna Rome, comme la ville des martyrs, pour jouer un rôle à part dans l'histoire du christianisme et en être la seconde ville sainte. Ce fut la prise de possession de la colline Yaticane par ces triomphateurs d'un genre inconnu jusque-là. L'odieux écervelé qui gouvernait le monde ne s'aperçut pas qu'il était le fondateur d'un ordre nouveau, et qu'.il signait pour Tavenir une charte dont les effets devaient être revendiqués au bout de dix-huit cents ans.
Il est permis sans invraisemblance, avonsnous dit, de rattacher à Tévénement dont nous venons de faire le récit la mort des apôtres Pierre et Paul. Le seul incident historique connu par lequel on puisse expliquer le martyre de Pierre est Tépisode raconté par Tacite. Des raisons solides portent aussi à croire que Paul est mort martyr et mort à Rome. Il est donc naturel de rapporter également sa mort à l'épisode de juillet-août 64. Quant au genre de mort des deux apôtres, nous savons avec certitude que Pierre fut crucifié. Selon d'anciens textes, sa femme fut exécutée avec lui et il la vit mener au supplice. Un récit accepté dfes le ni* siècle voulut que, trop humble
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pour s'égaler à Jésus, il eût demandé à être crucifié la tête en bas. Le trait caractéristique de la boucherie de 64 ayant été la recherche d'odieuses raretés en fait de tortures, il est possible qu'en effet Pierre ait été offert à la foule dans cette hideuse attitude. Sénèque mentionne des cas où l'on a vu des tyrans faire tourner vers la terre la tête des crucifiés. Puis la piété chrétienne aura vu un raffinement mystiqi^e dans ce qui ne fut qu'un bizarre caprice des bourreaux. Peut-être le trait du quatrième Évangile : « Tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas J) renferme-t-il quelque allusion.à une particularité du supplice de Pierre. — Paul, en sa quahté à'honestior, eut la tête tranchée. Il est probable du reste qu*il y eut pour, lui un jugement régulier et qu'il ne fut pas enveloppé dans la condamnation
sommaire des \ictimes de la fête de Néron.
Tout cela, je le répète, est douteux et d'importance médiocre. Vraie ou non, la légende a fait foi. Au commencement du m'' siècle, on voyait déjà, près de Rome, deux monuments auxquels on attachait les noms des apôtres Pierre et Paul. L'un était situé au pied de la colline Valicane, c'était celui de saint Pierre ; l'autre sur la voie d'Ostie, c'était celui de saint Paul.
On les appelait en style oratoire « les trophées ))* des apôtres. Au-dessus de ces « trophées » s'élèvent, au iv* siècle, deux basiliques, dont l'une est devenue la basilique actuelle de saint Pierre, et dont l'autre, Saint-Paul-hors-les-Murs , a gardé ses formes essentielles jusqu'à notre siècle.
Les « trophées » que les chrétiens vénéraient vers l'an 200 désignaient-ils réellement les places où souffrirent les deux
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apôtres? Cela se peut. Il n'est pas invraisemblable que Paul, sur la lin de sa vie, demeurât dans la banlieue qui s'étendait hors de la porte Lavernale jusqu'au Pin des Eaux Salviennes, sur la voie d'Ostie.
L'ombre de Pierre, d'un autre côté, erre toujours, dans la légende chrétienne, vers le Térébinthe du Vatican, non loin des jardins du cirque de Néron, en particulier autour de l'obélisque. Il se peut que l'ancienne place de l'obélisque, dans la sacristie de saint Pierre, marquée aujourd'hui par une inscription, indique à peu près l'endroit oîi Pierre en croix rassasia de son affreuse agonie les yeux d'une populace avide de voir souffrir. C'est là, du reste, une question bien secondaire. Si la basilique Valicane ne couvre pas réellement le tombeau de l'apôtre Pierre, elle n'en désigne pas moins à nos souvenirs l'un des lieux les plus réellement
saints du christianisme. La place que le xvn' siècle a entourée d'une colonnade théâtrale fut un second calvaire, et, même en supposant que Pierre n'y ait pas été crur cifié, là, du moins, on n en peut douter, souffrirent les Danaïdes, les Dircés.
Nous montrerons dans notre prochain entretien comment la légende trancha tous ces doutes et de quelle manière l'Église consomma entre Pierre et Paul une réconciliation que la mort avait peut-être ébauchée. Le succès était à ce prix. En apparence inalliables, le judéo-christianisme de Pierre et rtiellénisme de Paul étaient également nécessaires au succès de Tœuvre future.
Le judéo-christianisme représentait l'esprit conservateur, sans lequel il n'y a rien de solide ; l'hellénisme, la marche et le progrès, sans quoi rien n'existe véritablement. La
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vie est le résultat d'un conflit entre deux forces contraires. On meurt aussi bien par Tabsence de tout souffle révolutionnaire que par l'excès de la révolution.