OEUVRE ROMAINE
Mesdames et Messieurs,
J'ai été heureux et fier quand j'ai reçu des curateurs de cette noble institution l'invitation de venir continuer ici un enseignement inauguré par mon illustre confrère et ami M. Max Millier, et dont l'utilité se révélera de plus en plus. Une pensée large et sincère fructifie toujours. Voilà plus de trente ans que le vénérable Robert Hibbert
fit un legs destiné dans sa pensée à favoriser les progrès du christianisme éclairé, insépacables selon lui des progrès de la science et de la raison. Sagement interprétée, cette fondation est devenue, entre les mains d'administrateurs intelligents, le point de départ de conférences sur tous les grands chapitres de Thistoirê religieuse de l'humanité . Pourquoi, se sont dit avec raison les promoteurs de cette^ réforme, pourquoi la méthode qui a été bonne dans toutes les parties de la culture intellectuelle ne seraitelle pas bonne aussi dans le domaine de la religion ? Pourquoi la poursuite de la vérité sans aucun souci des conséquences seraitelle dangereuse en théologie, quand elle est approuvée de tous dans le domaine des sciences sociales et naturelles ? Vous avez cru en la vérité. Messieurs, et vous avez eu raison. 11 n'y a qu'une vérité, et c'est se
montrer peu respectueux envers la révélation que d'avouer que la critique doit adoucir, quand il s'agit d'elle, ses sévères procédés. Non, Messieurs, la vérité peut se passer de complaisances. Je me suis rendu avec bonheur à votre appel ; car j'entends les devoirs envers la raison exactement comme vous. Comme vous, je croirais faire injure à une croyance en admettant qu'elle a besoin d'être traitée avec une certaine mollesse. Je crois, comme vous, que le culte dû par l'homme à l'idéal consiste dans la recherche scientifique, indépendante, indifférente aux résultats, et que la vraie manière de rendre hommage au vrai, c'est de le poursuivre sans rémission, avec la ferme résolution de lui tout sacrifier.
Vous aspirez à ce que ces conférences présentent un grand ensemble historique
sur les efforts que notre espèce humaine a
faits pour résoudre les problèmes qui l'entourent et qui touchent à sa destinée. Dans l'état actuel de l'esprit humain, personne ne peut espérer résoudre ces problèmes ; tout dogmatisme, par cela seul qu'il est un dogmatisme, nous est suspect. Nous accordons volontiers qu'un système religieux ou philosophique peut, qu'il doit même renfermer une certaine part de vérité ; mais nous lui refusons, préalablement à tout examen, lapossibihté de renfermer la vérité absolue.
Ce que nous aimons, c'est l'histoire. L'histoire bien faite est toujours bonne. Car, lors même qu'il serait prouvé que l'homme, en cherchant à saisir Tinfîni, a poursuivi une chimère, l'histoire de ces essais, plus généreux que réussis, sera toujours utile. Elle prouve que vraiment l'homme dépasse par «es aspirations le cercle de sa vie limitée ; elle montre quelle énergie il a' dépensée
pour Tamour pur du bien et du vrai; elle nous apprend à Festimer, ce pauvre déshérité, qui, outre les souffrances que la nature lui impose, s'impose encore la torture de rinconnu, la torture du doute, les âpres résistances de la vertu, les abstinences du rigorisme, les supplices volontaires de l'ascète. Tout cela, est-ce en pure perte? Cet effort, sans cesse renouvelé, pour atteindre l'inatteingible, est-il aussi vain que la course de l'enfant après l'objet toujours fuyant de son désir? J'ai peine à le croire, et la foi, qui m'échappe quand j'examine en détail chacun des systèmes qui se sont partagé le monde, je la trouve en partie quand je réfléchis à l'ensemble de ces systèmes. Toutes les religions peuvent être défectueuses et partielles; la religion n'en est pas moins dans FhumanHé quelque chose de divin et la marque d'une destinée supérieure. Non,
ils n'ont pas travaillé dans le vide, ces grands fondateurs, ces réformateurs, ces prophètes de tous les âges, qui ont protesté contre les fausses évidences du matérialisme grossier, qui se sont brisé la tête contre le mur de l'apparente fatalité qui nous enferme, qui ont usé leur pensée, donné leur vie pour Faccomplissement d'une mission que l'esprit de leur siècle leur avait imposée. Si le fait de l'existence des martyrs ne prouve pas la vérité exclusive de telle ou telle secte (toutes les sectes pouvant produire un riche martyrologe), ce fait en général prouve que le zèle religieux répond à quelque chose de mystérieux. Tous, tant que nous sommes, nous sommes fils de martyrs. Ceux qui par* lent le plus de scepticisme sont souvent les plus convaincus, les plus désintéressés. Ceux qui ont fondé chez vous la liberté religieuse et politique, ceux qui ont fondé dans l'Eu-
nOUE ET LE CnaiSTIANISMK
rope entière la liberté de chercher et de penser, ceux qui ont travaillé à Famélioratîon du sort deshommes, ceux qui trouveront sans doute le moyen de Faméliorer beaucoup encore, ont expié ou expieront leur bonne action ; car on n'est jamais récompensé de ce qu'on fait pour le bonheur de l'humanité. Et cependant ils auront toujours des imitateurs. 11 y aura toujours pour reprendre leur œuvre des incorrigibles, des possédés de Tesprit divin qui sacrifieront leurs intérêts personnels à la vérité, à la justice. Allez; ils ont choisi la meilleure part ! Je ne sais quoi m'assure que celui qui, sans bien savoir pourquoi, par simple noblesse de nature, a pris pour lui dans ce monde le lot, essentiellement improductif, de bien faire, a été le vrai sage, a découvert avec plus de sagacité que l'égoïste le légitime emploi de la vie.
Vous m'avez demandé de retracer devant vous une des pages d'histoire religieuse qui' mettent les pensées que je viens de dire dans leur plus grand jour. Les origines du christianisme sont l'épisode le plus héroïque de l'histoire de l'humanité. Jamais l'homme ûe tira de son cœur plus de dévouement, plus d'amour de l'idéal que dans les cent cinquante années qui s'écoulèrent . depuis la douce vision galiléenne, sous Tibère, jusqu'à la mort de Marc-Aurèle. Jamais la conscience religieuse ne fut plus éminemment créatrice, et ne fonda avec plus d'autorité la loi de Tavenir. C'est du sein du judaïsme que sortait ce mouvement extraordinaire, auquel nul autre ne saurait être comparé.
ROME ET LE CHRISTIANISME il
Mais il est douteux que le judaïsme seul eût conquis le monde. U fallait qu'une école jeune et hardie, sortie de son sein, prît le parti audacieux de renoncer à la plus grande partie du rituel mosaïque. Il fallait surtout que le mouvement nouveau fût transporté dans le milieu grec et latin, en attendant les barbares, et, devint comme un levain au sein de ces races européennes par lesquelles l'humanité accomplit ses destinées. Quel beau sujet traitera devant vous celui qui sera chargé un jour de vous exposer ce que fit la Grèce dans cette grande œuvre commune ! Vous m'avez chargé de vous exposer la part de Rome. L'action de Rome est la première en date. Ce n'est guère que dans la première partie du m* siècle que le génie grec, avec Clément d'Alexandrie et Origène, s'empare réellement du christianisme. Dès le ii* siècle, j'espère vous
le montrer, Rome exerça une action décisive sur rÉglise de Jésus.
En un sens, Rome a répandu la religion dans le monde, comme elle y a répandu la civilisation, comme elle y a fondé l'idée d'un gouvernement central, s'étendant à des surfaces considérables de pays. Mais, de même que la civilisation que Rome a répandue n'était pas la petite, étroite, austère culture de l'ancien Latium, mais bien la grande et large civilisation que la Grèce avait créée ; de même la religion à laquelle en définitive elle prêta sou appui ne fut pas la superstition mesquine qui suffisait aux rudes habitants primitifs du Palatin ; ce fut le judaïsme, c'est-à-dire justement la religion que Rome méprisait et haïssait le plus, celle que deux ou trois fois elle crut avoir vaincue définiti-* vement, au profit de son propre culte national.
C'était quelque chose d'assez chétif que cette antique religion du Latium, qui contenta durant des siècles une race douée de besoins intellectuels et moraux peu étendus, chez laquelle les mœurs et la tenue sociale prenaient presque la place de la religion.
Comme Ta parfaitement prouvé M. Boissier, on ne \it jamais une conception plus fausse de la Divinité. Dans le culte romain, comme dans la plupart des anciens cultes italiotes, la prière est une formule magique, agissant par sa, vertu propre, indépendamment des dispositions morales de celui qui prie ; on ne prie que pour un but intéressé ; il y a des registres appelés indigitamenta, contenant la listes des dieux qui pourvoient à tous les besoins de 1 homme. 11 ne faut pas se tromper. Si on ne donne pas au dieu son nom véritable, celui sous lequel il se plaît à être invoqué, il serait capable de mal 9n-
tendre, ou de prendre la chose de travers.
Or ces dieux, qui sont en quelque sorte les forces du monde, sont innombrables *. Il y a un petit dieu qui fait pousser à l'enfant son premier cri {vaticanus) ; il y en a un autre qui préside à sa première parole [fabiilinus)^ un autre qui apprend au baby à manger [educa), un autre qui lui apprend à boire {potina)^ un autre qui le fait tenir tranquille dans son berceau [cuba). Enfin, la bonne femme de Pétrone avait raison quand elle disait en parlant de la Campanie : « Ce pays est si peuplé de divinités qu'il est plus facile d'y trouver un dieu qu'un homme. » Avec cela, des séries sans fin d'allégories ou abstractions divinisées, la Peur, la Toux, la Fièvre, la Fortune virile, la Pudicité patricienne, la Pudicité plébéienne, la Sécurité du siècle, le Génie de la douane (ou de l'oc-