‹ Conférences d'Angleterre: Rome et le Christianisme; Marc-AurèleChapitre 8 sur 12 · Genio portorii publici. Inscr. de Bulgarie · texte numérisé non relu

Genio portorii publici. Inscr. de Bulgarie

iQ CONFÉRENCES d'ANGLETERRE

dans un séminaire; on ne se demandait pas si on avait la vocation ecclésiastique. On prouvait qu'on avait bien servi son pays, et qu'on s'était bien battu à tel combat. Nul esprit sacerdotal; ces pontifes civils restaient des hommes froids, pratiques, et n'avaient pas la moindre idée que leurs fonctions allaient les séparer du monde. La religion de Rome est en tout l'inverse de la théocratie. La loi civile règle les actes; elle ne s'occupe pas des pensées; ainsi faisait la religion romaine ; Rome n'eut jamais la moindre idée du dogme. L'observation exacte des rites commande à la Divinité, laquelle n'a pas à s'enquérir de la piété ou des sentiments du cœur, si la requête est en forme. 11 y a plus : la dévotion est un défaut; elle implique une exaltation dangereuse chez le peuple. Le calme, l'ordre, la régularité, voilà ce qu'il faut. Le reste es

un excès (super sHtio). Gaton défend absolument de laisser concevoir à Tesclave aucun sentiment de piété. « Sachez, dit-il, que c'est le maître qui sacrifie pour toute la maison. » Voilà, j'espère, qui est civil, laïque et péremptoire. Il ne faut pas manquer à ce que l'on doit aux dieux; mais il ne faut pas leur donner plus qu'on ne doit; c'est là la superstitio, dont le vrai Romain avait autant d'horreur que de l'impiété.

Y avait-il, je vous le demande, une religion moins susceptible que celle-là de devenir la religion du genre humain! Non seulement l'accès du sacerdoce était à l'origine interdit aux plébéiens, mais ils furent longtemps exclus du culle public. Dans la grande lutte pour l'égalité civile qui remplit l'histoire de Rome, la religion est le grand argument qu'on opposeaux révolutionnaires.

« Comment, leur disait-on, pourriez-vous de-

venir préteur ou consul? vous n'avez pas le droit de prendre les auspices. » Aussi le peuple était-il très peu attaché à la religion. Chaque victoire populaire est, comme nous dirions, suivie d'une réaction anticléricale; l'aristocratie, au contraire, resta toujours fidèle à un culte qui donnait une sanction divine à ses privilèges.

La question se posa bien plus vive encore quand le peuple romain, par ses mâles vertus patriotiques, eut conquis tous les peuples des bords delà Méditerranée. Quel intérêt voulez-vous qu'un Africain, un Gaulois, un Syrien prît à un culte qui ne touchait qu'un tout petit nombre de familles altières et souvent tyranniques? Partout les cultes locaux continuèrent; mais Auguste, qui fut eacore plus un organisateur religieux qu'un grand politique, fit planer partout l'idée romaine par son institution du culte de Rome.

Les autels de Rome et d'Auguste devinrent le centre d'une organisation hiérarchique de flamines et de sévirs augustaux, qui a servi de base plus qu'on ne pense à la division des diocèses et des provinces ecclésiastiques. Auguste admit tous les dieux locaux comme des dieux lares; il permit de plus qu'au nombre de dieux lares, dans chaque maison, dans chaque carrefour, on adjoignît un lare additionnel, le Génie de TEmpereur. Grâce à cette confraternité, tous les dieux locaux, tous les dieux particuliers devinrent des « dieux augustes ». C'était là un bel avancement. Mais cette grande tentative d'un culte de l'État romain était notoirement insuffisante pour satisfaire les besoins religieux du cœur. Il y avait d'ailleurs un dieu qui ne pouvait en aucune façon

s'accommoder de cette confraternité; c'était le Dieu des Juifs. Impossible de faire

passer Jéhovah pour uu dieu lare, et de l'associer au Génie de l'empereur. Il était visible dès lors que la bataille allait s'établir entre l'État romain et ce Dieu intrai;isigeant et réfractaire, qui ne se pliait pas aux complaisantes transformations exigées par la politique du temps.

Eh bien ! \oilà le phénomène historique le plus extraordinaire, la plus haute ironie de toute l'histoire : c'est que le culte que Rome a répandu dans le monde n'est pas du tout le \ieux culte de Jupiter Capitolin ou Latiaris, encore moins le culte d'Auguste et du Génie de Tempereur, c'est justement le culte de Jého\ah; c'est le judaïsme dans sa forme chrétienne que Rome a propagé, sans le vouloir, d'une si forte manière, qu'à partir d'une certaine époque, romanisme et christianisme sont devenus deux mots presque synonymes.

ROME ET LK CHRISTIANISME îl

Certes, je le répète, il est plus que douteux que le judaïsme pur, celui qui s'est développé sous forme talmudique, et qui dure encore si puissant de nos jours, eût eu cette fortune extraordinaire. La propagande juive se fit par le christianisme. Mais on n'entend rien à l'histoire religieuse (quelqu'un, j'espère, vous le démontrera un jour), si Ton ne pose pas en principe fondamental que le christianisme est à son origine le judaïsme lui-même, — le judaïsme, avec ses féconds principes d'aumône et de charité, avec sa confiance absolue dans l'avenir de l'humanité, avec cette joie du cœur dont il a toujours eu le secret, — seulement le judaïsme, dégagé des observances et des traits distinctifs qui avaient été inventés pour caractériser la religion propre des enfants d'Israël.

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Si on étudie, en effet, la marche des missions chrétiennes primitives, on remarque que toutes se dirigèrent \ers l'ouest, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelquespetites portions du territoire, vassal des Arsacides, compris entre TEuphrate et le Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au i®' siècle. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes, la Méditerranée et Fempire romain, déterminèrent ce fait capital.

La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient croisées toutes les

civilisations et toutes les idées. Les Romains, l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de communication sans égale. C'était, en quelque sorte, le chemin de fer de ces temps-là. Une nombreuse marine de cabotage rendait très faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs surtout le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la portion orientale de cette mer, l'unité de civilisation que les Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent, de la carte de l'Empire, la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes et destinés à devenir chrétiens. Vorbis romain devint Vorbis chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de TEmpire ont été les fondateurs de lamo-

narchie chrétienne, ou du moins qu'ils en ont dessiné les contours. Toute province conquise par Fempire romain a été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique, d'une Egypte en possession de vieilles institutions nationales, on n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités. L'Empire le sentit bien au iv* siècle; il devint chrétien; il vit que le christianisme était la rehgion qu'il avait faite sans le savoir, la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable de lui procurer une seconde vie. L'Éghse, de

son côté, se fît toute romaine et elle est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire» Pendant tout le moyen âge, l'Église c'est la vieille Rome ressaisissant son autorité sur les barbares qui l'ont vaincue, leur imposant ses décrétales, comme autrefois elle leur imposait ses lois, les gouvernant par ses cardinaux comme auparavant elle les gouvernait par ses légats impériaux et ses proconsuls.

En créant son vaste empire, Rome posa donc la condition matérielle de la propagation du christianisme. Elle créa surtout Télat moral qui servit à la doctrine nouvelle d'atmosphère et de milieu. En tuant partout la politique, elle créa ce qu'on peut appeler le socialisme et la religion. Au sortir des effroyables guerres qui depuis des siècles déchiraient le monde, l'Empire fut une ère de prospérité et de bien-être comme on

n'en avait jamais connu ; il est même permis d'ajouter, sans paradoxe, de liberté. La liberté de penser, du moins, ne fît que gagner au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve souvent mieux d'avoir afiFaire à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois jaloux et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent pas. Les Grecs firent sans cela de grandes choses, grâce à l'incomparable puissance de leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et bien Tinquisition. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi ; le saint office, c'était le portique Royal, auquel ressortissaient les accusations d'impiété. Les accusations de cette sorte étaient fort nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment dans les orateurs attiques. Non seulement les délits philosophiques, tels que la négation de Dieu ou de la Providence, mais les atteintes les plus

légères aux cultes municipaux, la prédication de reb'gions étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères, étaient des crimes entraînant la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait sur la scène tuaient quelquefois. Us tuèrent Socrate ; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Diagoras de Mélos, Prodicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La liberté de penser fut, en somme, le fruit des royautés sorties de la conquête macédonienne. Ce furent les Attales, les Ptolémées, qui les premiers donnèrent aux penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques ne leur avait offertes. L'empire romain continua la même tradition. Il y eut, sous l'Empire, plus d'un acte arbitraire coptre les philosophes ; mais cela venait toujours de

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ce qu'ils s'occupaient de politique. On chercherait vainement, dans le recueil des lois romaines antérieures à Constantin, un texte con tre la liberté de penser, dans l'histoire des empereurs, un procès de doctrine abstraite.

Pas un savant ne fut troublé dans ses recherches. Des hommes que le moyen âge eût brûlés, tels que Gahen, Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. L'Empire inaugura une période de liberté, en ce sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, de la ville, do la tribu, et remplaça ou tempéra ces souverainetés par celles de l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques anciennes, la féodahlé, tyrannisèrent l'individu bien plus que ne l'a fait l'État. Certes, l'empire romain, à certaines époques, persécuta durement le christianisme; mais du moins il ne

Tarrêta pas. Or, les républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait subi la pression de rautorité romaine, eût suffi pour TétoufiFer. Ce qui empêcha les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent les magistrats romains.

De larges idées de fraternité, universelles, sorties pour la plupart du stoïcisme, une sorte de sentiment général de l'humanité, étaient le fruit du régime moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels l'individu était soumis. On rêvait une nouvelle ère et de nouveaux mondes. La richesse publique était grande, et, malgré l'imperfection des doctrines économiques du temps, l'aisance fort répandue.

Les mœurs n'étaient pas ce qu'o*n se figure souvent. A Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un cynisme révoltant ; les spectacles surtout avaient in-

troduit une affreuse corruption. Certains pays, comme TÉgypte, étaient aussi descendus à la dernière bassesse. Mais il y avait dans la plupart des provinces une classe moyenne, où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques, la probité, étaient suffisamment répandues. Existe-t-il quelque part un idéal de la vie de famille, dans un monde d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que Plutarque nous a laissé ? Quelle bonhomie !

Quelle douceur de mœurs ! Quelle chaste et aimable simplicité ! Chéronée n'était évidemment pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.

Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient bien encore quelque chose de cruel, soit comme reste des mœurs antiques, partout sanguinaires, soit par l'influence spéciale de la dureté romaine. Mais on-

était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment doux et pur, quelle impression de mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé, sous la plume de Virgile ou de TibuUe, leur plus fine expression ? Le mende s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, acquérait de la mollesse et de la sensibilité. Des maximes d'humanité se répandaient; l'égalité, l'idée abstraite des droits de l'homme, étaient hautement prêchées par le stoïcisme.

La femme devenait de plus en plus maltresse d'elle-même ; les préceptes sur la manière de traiter les esclaves s'élevaient. L'esclave n'est plus cet êlre nécessairement grotesque et méchant, que la comédie latine introduit pour provoquer les éclats de rire, et que Caton recommande de traiter comme une bête de somme. Maintenant les temps sont bien changés. L'esclave est moralement égal à son maître; orl admet qu'il est ca-

pable de vertu, de fidélité, de dévouement, et il en donne des preuves. Les préjugés sur la noblesse de naissance s'effaçaient.

Plusieurs lois très humaines et très justes s'établissaient, même sous les plus mauvais empereurs. Tibère était un financier habile ; il fonda sur des bases excellentes un établissement de crédit foncier; Néron porta dans le système des impôts, jusque-là inique et barbare, des perfectionnements qui font honte même à notre temps. Le progrès de la législation était considérable, bien que la peine de mort fût encore stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la sympathie pour tous, l'aumône, devenaient des vertus.

Certes, je comprends et je partage TindignatioD des libéraux sincères contre un régime qui fit régner sur le monde un effroyable despotisme. Mais est-ce notre faute si les besoins de rhumauité sont divers, ses aspirations multiples, ses visées contradictoires ? La politique n'est pas tout ici-bas. Ce que le monde voulait, après ces effroyables boucheries des siècles antiques, c'était la douceur, l'humanité . L'héroïsme, on en avait assez ; ces mâles déesses, brandissant éternellement leur lance au haut des acropoles, n'inspiraient plus aucun sentiment. La terre, comme au temps de Cadmus, avait dévoré ses plus nobles fils. Les hautes races de la Grèce s'étaient entre-

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tuées; le Péloponèse était un désert. La

douce voix de Virgile résumait bien le cri de rhumanité : Paix ! pitié !

L'établissement du christianisme répondit à ce cri de toutes les âmes tendres et fatiguées. Le christianisme ne pouvait naître et se répandre qu'à une époque oti il n'y avait plus de cités libres. Si quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites ; car toute la planète est pour eux un lieu d'exil ; ils sont idéalistes dans le sens le plus absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances, les regrets communs ; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne

tiennent pas à la Judée ; au bout de quelques années, ils ont oublié la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente. Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps où elles eussent -été libres. La Grèce et Rome avaient, il est vrai, encore un grand sentiment national. A Rome, le patriotisme vivait dans quelques familles ; en Grèce, le christianisme ne fructifie qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui, très jaloux, très absorbés par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication nouvelle ; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire, ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de

plaisir, de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme, Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes communes, si j*ose le dire, des villes à la façon de la moderne Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu.

L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus quand le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées sociales et religieuses qui était devenue inévitable depuis qu'Auguste avait mis fin aux luttes politiques. Culte universel comme l'isla-

mismc, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités. Que de siècles, que de schismes il a fallu pour qu'on arrivât à former des églises nationales avec une religion qui fut d'abord la négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement expulsée comme un poison mortel pour l'État!

Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau. L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs

opposés. Grande est la patrie, et saints sont les héros de Marathon et des Thermopyles.

La patrie, cependant, n'est pas tout ici-bas.

On est homme et fils de Dieu, avant d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on n'arrachera pas du cœur

de rhorame, est la protestation contre ce que le patriotisme a de trop exclusif. La

pensée d'une organisation de Thumanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration morale est légitime. L'État ne sait et ne peut savoir qu'une seule chose, organiser l'égoïsme collectif. Cela n'est pas indifférent, car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles humains. Mais cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion . Qu'on n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses. Chaque progrès des sociétés modernes rendrace besoin-làplus impérieux.

Une grande exaltation des sentiments

religieux était doDC la conséquence de la paix romaine établie par Auguste. Auguste le sentait; mais, je le demande, quelle satisfaction présentaient aux besoins religieux qu'on venait d'exciter les institutions que Rome avait la prétention de croire éternelles? Presque aucune assurément. Tous ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient un trait commun : c'était une égale impossibilité d'arriver à un enseignement théologique, à une morale appliquée, à une prédication édifiante, à un ministère pastoral vraiment fructueux pour le peuple. Le temple païen n'était nullement ce que furent à leur belle époque la synagogue et l'église, je veux dire la maison commune, l'école, l'hôtellerie, l'hospice, l'abri où le pauvre allait chercher un asile. C'était une froide cella^ où Ton n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. L'affectation

que mettaient les patriciens romains à distinguer la « religion », c'est-à-dire leur propre culte, de la «superstition » , c'est-àdire des cultes étrangers, nous paraît puérile. Touô les cultes païens étaient essentiellement superstitieux. Le paysan qui, de nos jours, met un sou dans le tronc d'une chapelle à miracle, qui invoque tel saint pour ses bœufs ou ses chevaux, qui boit de certaines eaux dans certaines maladies, est en cela païen. Presque toutes nos superstitions sont les restes d'une religion antérieure au christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner entièrement. Si l'on voulait retrouver de nos jours l'image du paganisme, c'est dans quelque village perdu, au fond des campagnes les plus arriérées, qu'il faudrait la chercher.

N'ayant pour gardiens qu'une tradition populaire vacillante et des sacristains inté-

ressés, les cultes païens ne pouvaient manquer de dégénérer en adulation. Auguste, quoique avec réserve, accepta d'être adoré de son vivant dans les provinces. Tibère laissa juger sous ses yeux cet ignoble concours des vQles d'Asie, se disputant Thonneur de lui élever un temple. Les extravagantes impiétés de CaUgula ne produisirent aucune réaction; hors du judaïsme, il ne se trouva pas un seul prêtre pour résister à de telles folies. Sortis pour la plupart d'un culle primitif des forces naturelles, dix fois transformés par des mélanges de ioutes sortes et par l'imagination des peuples, les cultes païens étaient limités par leur passé. On n'en pouvait tirer ce qui n'y fut jamais, le déisme, l'édification. Les Pères de l'Église nous font sourire quand ils relèvent les méfaits de Saturne comme père de famille, de Jupiter comme mari. Mais, certes,

il était bien plus ridicule encore d'ériger Jupiter (c'est-à-dire Tatmosphère) en un dieu moral, qui commande, défend, récompense, punit. Dans un monde qui aspirait à posséder un catéchisme, que pouvait-on faire d'un culte comme celui de Vénus, sorti d'une vieille nécessité sociale des premières navigations phéniciennes dans la Méditerranée, mais devenu avec le temps un outrage à ce qu'on envisageait de plus en plus comme l'essence de la religion?

Là est l'explication de cet attrait singulier qui, vers le commencement de notre ère, entraînait les populations du monde antique vers les cultes de l'Orient. Ces cultes avaient quelque chose de plus profond que les cultes grecs et latins ; ils parlaient davantage au sentiment religieux. Presque tous étaient relatifs aux états de l'âme dans l'autre vie, et on croyait qu'ils contenaient des gages

d'immortalité. De là cette faveur dont jouirent les mystères tliraces, sabaziens, les thiases et les confréries de toutes sortes. On avait moins froid dans ces petits cercles, oîi Ton se serrait les uns contre les autres, que dans le grand monde glacial d'alors. Des petites religions, comme celle de Psyché, uniquement destinées à consoler de la mort, avaient des vogues momentanées. Ces beaux cultes égyptiens, qui dissimulaient le vide du fond par une grande splendeur de cérémonies, comptaient des dévots dans tout Tempire. Isis et Sérapis avaient des autels jusqu'aux extrémités du monde. Quand on \isite les ruines de Pompéi, on serait tenté de croire que le principal culte que l'on y pratiqua fut celui d'Isis. Ces petits temples égyptiens avaient des dévotes assidues, parmi lesquelles comptaient en grand nombre des personnes de la classe des amies de Catulle

et de TibuUe . 11 y avait la uii service du matiD , une sorte de messe, célébrée par un prêtre imberbe et rasé ; il y avait des aspersions d'eau bénite et peut-être un salut du soir.

Gela occupait, amusait, endormait. Que

faut-il de plus ?

Mais c'est surtout le culte mithriaque qui jouit au II* siècle et au m* d'une \ogue extraordinaire. Je me permets quelquefois de dire que, si le christianisme ne l'eût pas emporté, c'est le mithriacisme qui fût devenu la religion du monde. Le mithriacisme avait des réunions mystérieuses, des chapelles qui ressemblaient fort à de petites églises. Il créait un lien de confraternité très solide entre ses initiés, il avait l'eucharistie, la cène, à un tel point ressemblantes aux mystères chrétiens que le bon Justin, Tapologiste, ne voit qu'une explication à ces ressemblances : c'est Satan

ROME ET LE CHRISTIANISME 4ft

qui, pour tromper le genre humain, a voulu singer les cérémonies chrétiennes et a commis le plagiat, telle tombe mithriaque des catacombes de Rome est aussi édifiante et d'un mysticisme aussi élevé que les tombes chrétiennes. Il y eut des dévots mithriastes qui, même après le triomphe du christianisme, défendirent avec courage la sincérité de leur foi. On se groupait autour de ces dieux étrangers; autour des dieux grecs et italiotes, on ne se groupait pas. Il faut en prendre son parti, seules, les petites sectes fondent et édifient. Il est si doux de se croire une petite aristocratie de la vérité, de s'imaginer qu'on possède avec un très petit nombre le dépôt du bien. Telle secte folle de notre temps donne à ses adeptes plus de consolation que la plus saine philosophie.

A son jour Vabracadabra a procuré des jouissances religieuses, et, avec un peu de bonne

volonté, on y a pu trouver une sublime théologie.

Nous verrons pourtant, dans notre prochaine conférence que le règne religieux de Tavenir n'appartenait ni à Sérapis ni à Mithra. La religion prédestinée croissait silencieusement en Judée. Voilà ce qui eût fort étonné les Romains les plus sagaces, si on le leur eût annoncé. Voilà ce qui les eût choqués au plus haut degré ; mais tant de fois, dansThistoire, les prédictions incroyables ont eu raison, tant de fois la sagesse a eu tort, qu'il faut faire bien peu de cas des préférences ou des répulsions des gens éclairés, des bons esprits, comme on dit, quand il s'agit de prévoir l'avenir.

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