‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 13 sur 20 · Les grands écrivains de lu France, t. III, p · texte numérisé non relu

Les grands écrivains de lu France, t. III, p

Pradon mentait, par contre, dans ces mêmes Remarques, en affirmant que sa pièce demeura trois mois au théâtre. Du 3 janvier au 9 février, on la joua seize fois, pour la reprendre trois fois seulement en mai. Celle de Racine ne tarda pas, elle, à se relever, à triompher ; et l'illustre poète, en la publiant, put se féliciter en ces termes — qu'on a soin, naturelle-, ment, de laisser dans l'ombre quand on veut imputer la retraite du grand homme à la réussite momentanée de la cabale : — « Je ne suis point étonné que ce caractère (de Phèdre) ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle... »

La retraite de Racine ! M'y voici donc arrivé, en trouvant dans la préface de Phèdre la réfutation anticipée d'une des légendes les plus vaines qu'ait sus- <it ées l'événement. Je ne conteste pas — croyez-le — ce qui est sûr : l'âpre chagrin de l'auteur lorsqu'il vit son chef-d'œuvre en péril. Le délicat écrivain qui devait lui succéder à l'Académie française, M. de Valincour, fut témoin de son «désespoir)). Mais ce désespoir, une satisfaction profonde l'avait déjà remplacé quelques semaines après l'échec des inimitiés littéraires et ducales, car la pièce, avec la préface, parut en mars 1677. Du moins, l'Achevé d'imprimer est du 15 mars. C'est donc s'exalter sans raison que de s'écrier, par exemple, comme Jules Leinaitre dans ses conférences sur Racine l : « (>ni. il a fort bien pu renoncer au l héâtre par dégoûl . parce

qu'il en avait assez, et pour qu'on le laissât t ran- 1. Racine p. 264.

quille. » Et Jules Lemaître, au fond, avec sa vive intelligence, sentait si bien la fragilité de cette hypothèse traditionnelle qu'il se hâtait d'en présent er une autre non moins traditionnelle mais pouvant sembler d'abord plus sérieuse — ■ et qu'il sut rajeunir, moderniser avec un art charmant, soit dit par parenthèse. «Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux» que l'ancien élève de Port-Royal, longtemps révolté contre l'austère morale janséniste, mais peu à peu ressaisi par elle, ayant même composé Phèdre pour réconcilier la tragédie avec la religion, mais ayant — • trop tard — ■ « conçu avec horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de volupté)), prit la résolution, à trente-sept ans, de renoncer au théâtre. Voilà, résumée, la véritable thèse, à la fois ancienne et originale, du plus fin chanteur (ou joueur de flûte) qu'ait rencontré la gloire de Racine; et je regrette de ne pouvoir pas vous faire entendre les pages où il a développé ou plutôt modulé la suite de ses arguments. J'ai là, à côté de moi, une montre dont la grande aiguille me conseille d'aller vite. Et mon devoir, en ce moment, est avant tout de me prononcer sur cette explication de Lemaître, où je découvre, assurément, des parties solides, mais d'autres sont de fantaisie; et, somme toute, elle est loin, vous le verrez, de résoudre le problème.

Le certain, c'est : .1° que Racine, en 1677, se rapprocha de Port-Royal ; 2° qu'il insiste, dans la préface de Phèdre, sur le caractère moral de celte tragédie, la plus vertueuse qu'il eût faite, déclare-t-il. (« Les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies fai-

blesses; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre donl elles sont

cause», etc.); 3° que ladite préface, termine par l'expression d'un très honorable désir, relui de mettre le théâtre au service du bien, — à l'exemple des «premiers poètes tragiques» et de Socrate lorsqu'il aidait Euripide, — ce qui « serait peut-être un moyeu de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine (les Solitaires de Port-Royal)... » Mais où donc Jules Lemaître a-t-il vu quelque, chose de semblable à l'horreur chrétienne dont Racine aurait été rempli tout à coup aux représentations de sa Phèdre? Si je ne me trompe, il n'y a pas même dans cette préface — -texte décisif ! — ■ un mot qui soit d'un chrétien fervent , résolu. Non, le Racine qui plaide auprès de ses anciens maîtres en faveur de son art, qui écrit d'eux et de la tragédie : ils « l'ont condamnée dans ces derniers temps », mais «en jugeraient sans doute plus favorablement, si les ailleurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir », ce n'est pas l'homme touché de la grâce, pour ainsi parler, qui se serait immolé en pleine gloire au regret dévorant d'avoir peint avec génie les passions de l'amour tell, s qu'elles sont.

— Mais,pourrait-onm'objecter,le texte qualifié par vous de décisif, ne l'est point : il faut le regarder comme antérieur à l'entière conversion du poète. laquelle, en effet, selon Louis Racine, ne suivit pas immédiatemenl les représentations de Phèdre. — Je répondrai que la page où Louis Racine parle de cette conversion totale, la place néanmoins en ii;77

et bien avant la fin de Tannée. On y lit que Jean Racine, après avoir voulu se faire chartreux, obéit aux conseils d'un prêtre qui lui persuada de se marier, et le mariage eut lieu le 1er juin : en sorte que la crise d'âme pendant laquelle le poète aurait effectivement renoncé à son art, décidé même de ne plus écrire de vers, devrait se situer entre la publication de Phèdre et ce mariage : espace de temps étrangement bref, où n'aurait pu tenir vraiment qu'une crise bien passagère, due, peut-être, d'un côté, au souvenir brusquement ravivé des heures de lutte qui avaient empoisonné pour Racine le début de cette année orageuse, et, d'autre part, à une déception d'amour ou de vanité amoureuse, dont le pieux Louis ne souffle mot, mais qu'a immortalisé ce quatrain burlesque sur la Champmeslé devenue, en 1677 précisément, la maîtresse d'un Clermont-Tonnerre :

A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps Racine dans son cœur.

Mais, par un insigne malheur, Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée.

Et, en définitive, tout ce qiie l'histoire de Racine, sérieusement examinée, permet de concéder à l'apologie hagiographique intitulée Mémoires par le fils, le voici donc : un moment de dépression ou, au contraire, si vous le préférez, de surexcitation morale — un médecin dirait : nerveuse — à forme mystique, mais un moment, pas plus. La solution en fut l'entrée du poète dans la vie bourgeoise, — et, peu après, si ce n'est même plus tôt, l'acceptation par lui, comme par Boileau, du rôle très lourd, du rôle absorbant,

d'historiographe du Roi. Fait capital où se trouve, vous allez le voir, la seule explication vraie de l'adieu de Racine au théâtre. Trois textes s'offrent ici, concordants, et je n'en sais pas un qu'on puisse leur opposer. Trois textes dont les deux premiers suffiraient...

Le Mercure galant d'octobre 1677 — ■ le Mercure, Tunique véritable gazette littéraire d'alors; — annonçait :

Le théâtre est menacé d'une grande perte. On tient (et c'est un bruit qui se confirme de toutes parts) qu'un de nos plus illustres auteurs y renonce pour s"1 appliquer entièrement à V histoire...

Et, le 13 de ce même octobre, Mme de Sévigné, journaliste incomparable à sa manière, mandait à Bussy-Rabutin :

Vous savez bien que le Roi a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, en leur commandant de tout quitter pour travailler à son histoire...

Et le savant M. Paul Mesnard d'ajouter que la nomination des deux historiographes datait peut-rl re de février.

Mais le troisième texte n'est pas le moins curieux, parce qu'il est... de Louis Racine ! et qu'il complète les deux précédents:

Mon père, toujours attentif à son salut, regarda 1<> choix <1p Sa Majesté comme une grâce de Dieu, qui lui procurait cette importante occupation pour le détacher entièrement de la poésie. Boileau lui-même parut aussi s'en détacher. Il es1 certain qu'il passa douze ou treize ans sans donner d'autres ouvrages en vers que les deux

derniers chants du Lutrin, parce qu'il voulut finir l'action de ce poème 1.

Les deux -poètes, résolus de ne plus Vêtre, ne songèrent qu'à devenir historiens.

Ce rapprochement de l'inactivité poétique de Boileau, ou, du moins, de sa médiocre activité, des années durant, avec le silence de Racine comme poète tragique (jusqu'au jour, vous le savez, où Mme de Maintenon lui demanda une pièce pour Saint-Cyr), des contemporains durent le faire ; avan! Louis Racine, par conséquent, car celui-ci naquit en 1692, et ses Mémoires ne parurent qu'eu 1747. Mais Louis Racine garde le mérite de l'avoir fait publiquement, dans ce passage rendu par là démonstratif, autant qu'il est affirmatif sur la résolution commune des deux associés de' se vouer uniquement à leur nouvelle et glorieuse tâche. Glorieuse entre toutes à leurs yeux, efforçons-nous de le bien comprendre ! à leurs yeux de Français du a grand siècle », idolâtres du « grand Roi » ! Encore Boileau ne suivit-il pas Louis XIV dans toutes les campagnes où celui-ci emmena Racine ; et ^'correspondance des deux amis témoigne- assez du zèle de noire poète en particulier. Malheureusement, l'ouvrage auquel ils collaborèrent pendant vingt ans a péri en 1726 dans l'incendie de la maison où M. de Valincour l'avait en dépôt, à Saint-Cloud. Si nous la possédions, si nous pouvions mesurer l'effort accompli par les auteurs, et surtout par Racine, il nous serait moins difficile de nous figurer l'absorption d'un

1. Les deux derniers chants sont de 1683 ; les quatre premiers avaient paru de 1672 à 1674.

homme comme lui pur ce bravai] d'histoire contemporaine. Toujours est-il que, même en tenant compte de l'attention du poète « à son salut », ainsi que le veut son fils, c'est bien dans ce travail commandé, à l'exclusion de tout autre, par un Roi jaloux, que se découvre, n'est-ce pas, la raison profonde de ce désastre : la retraite de Racine.

Retraite, assurémen! . d'où il sortit deux fois, pour écrire Esther et Aihalie ; mais ces deux et magnifiques évasions (la seconde, principalement, est magnifique) n'ébranlent pas ma thèse; car, outre que ces tragédies n'étaient pas destinées au théâtre, c'est avec l'agrément du Roi et comme sur son ordre qu'elles furent composées, puisqu'elles le furent à la prière de Mme de Maintenon. En rappelant le poète à l'activité pour les demoiselles de Saint -Cyr, la quasi reine de France, l'Esther chrétienne de Versailles, ne put agir, en effet, qu'avec la permission d'Assuérus

Il ne me reste plus, avant d'en venir à Phèdre ellemême, oh ! tranquillisez-vous, pour en dire seulemeni quelques mots, selon moi, nécessaires, il ne me reste plus qu'à signaler deux erreurs : l'une, monstrueuse, Commise par un érudit, que vous me dispenserez de nommer; l'autre voisine de celle-ci, et moins grave. en un sens, mais par ailleurs plus importante, à cause de l'éloquence avec laquelle, ici même, un des critiques les plus considérables du siècle dernier l'a développée et parce qu'il l'a répétée dans un livre qui fut très lu et n'esl pas oublié : les Epoques du théâtre français. Ces deux erreurs voisines prétendenl rattacher à la fameuse Affaire «1rs poisons la question

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qui vient de. nous occuper. L'érudit n'a pas craint de dater Phèdre de Tannée même de cette Affaire, - 1679, afin d'établir qu'une résolution (effectivemehl prise par Racine dès 1677), le fut à la suite de cet énorme scandale, où le poète, il est vrai, se trouva compromis un instant par d'ineptes racontars... en 1680 ! Je n'ai pas à vous parler de ces potins misérables, accusant Racine d'avoir empoisonné une belle comédienne, la du Parc, morte en 1668 ; je les ai analysés, j'en ai fait justice dans un ouvrage sur les Maîtresses de Molière, à propos de cette du Parc ; la Cour aussi bien, ni la ville n'en furent informées ; ce fut un secret entre l'accusé et quelques personnes. M. Brunetière, lui, car, lui, je puis et dois le nommer — c'est le grand critique, c'est l'orateur conférencier dont le nom pourrait vous sembler une garantie suffisante de son exactitude d'historien littéraire, — M. Brunetière n'avança pas la date de Phèdre ; il la savait ; mais il recula un peu celle de V Affaire, pour raccourcir la distance entre la seconde et la première. Et il ne montre pas non plus Racine terrorisé par la secrète éclaboussure qu'il reçut, un jour, de l'enquête menée par la Chambre ardente; mais il voulut nous le peindre tellement ému des révélations de ce procès, qu'il en aurait maudit son œuvre, Andromaqae, Bajazet, Mithridate, Phèdre, drames de passion furieuse et criminelle ; et j'entends encore, je vois M. Brunetière s'écrier de sa voix sèche et tranchante, aussi autoritaire que son geste :

Racine a tremblé pour le salut de son âme; mais i] a tremblé pour les autres aussi quand l'éclat de cette terrible affaire es' venu faire voir à son imagination démontée

tuute l'étendue, toute la profondeur, toute l'horreur du mal qu'il croyait avoir fait nu dont il s'est senti le complice.

Oui, j'étais dans la salle, et je frémis comme toul le public sous le vent des phrases impétueuses et des interjections, des cris, impérieusement scandés par l'homme que nous devions croire mieux instruit que nous tous, quand, simplement, il avait oublié de jeter les yeux, en préparant sa conférence, sur les textes dont je vous ai donné lecture. Brunetière, hélas ! travaillait trop vite ; et c'était un esprit féru de généralisations, un systématique, un dogmatique intrépide, argument al eur forcené, surtout, peut-être, lorsqu'il avait tort. Espèce de moine du moyen âge à profil ascétique — • ressuscité, et professant derrière cette table, en habit, comme s"il était de notre temps, après avoir parcouru d'un regard dominateur l'histoire et les œuvres des siècles intermédiaires. Enfin il chérissait les « morceaux de bravoure >, et ceci en est un, ou je ne m'y connais pas :

Représentez-vous, Mesdames et Messieurs, l'agitât ion de Ruciue quand ce procès éclata. Quoi ! Ces choses-là se faisaient donc ! Ces crimes qu'il n'avait entrevus qu'à travers le prestige de l'histoire, dans cet éloignemenl de la distance el du temps... ils se commettaient donc ! A Paris, en plein Paris, dans le Paris de Louis XIV, pue Verdelet ou rue Michel-le-Comte, Oreste assassinait Pyrrhus, Roxane se vendait à quelque «magicienne pour s'assurer l'amour dé Bajazet ou la mort d'Atalide ; la « fameuse Locuste » n'était pas une invention de Tacite, el Unis les jours quelque Phèdre empoisonnait quelque Hippolyte ! Et lui, Racine, toutes ces horreurs, c'était cela qu'il travaillait depuis dix ans à envelopper et comme à

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déguiser du charme de ses vers ! Le meurtre et l'impudicité ! L'adultère et l'inceste ! Le délire des sens ! La folie homicide ! C'était là depuis dix ans ce qu'il essayait de faire applaudir !... 0 honte ! ô douleur ! ô remords !

Etc.. Et je veux bien admirer-, mais non pas être dupe. Amicus Plato, magis arnica veritas.

Si Racine avait éprouvé les sentiments que lui

prête sans compter le trop éloquent exégète, il n'aurait

pas dû seulement se retirer, lui, du théâtre ; il aurait

dû on retirer ses pièces, et Phèdre principalement.

Il l'aurait dû et il l'eût fait ! Or, pas un instant l'idée

ne lui vint de s'opposer aux représentations d'aucune

de ses tragédies ; et il laissa Phèdre prendre sur la

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