scène une sorte de place d'honneur ! Car c'est elle que
choisissent les acteurs, du vivant même de Racine,
lorsqu'il s'agit de marquer une date dans l'histoire
de notre naissante « Comédie-Française ». Le jour où
elle se fonde publiquement, — Louis XIV, en 1680,
ayant réuni les troupes de l'Hôtel de Bourgogne et de
l'Hôtel Guénégaud, — cette Comédie joue Phèdre; et le
jour encore où, ayant déménagé, elle inaugure la salle
de la rue des Fossés-Saint-Germain (1689). Et Racine,
loin d'en souffrir, nous prouve jusqu'à sa mort (ou
peu près) qu'il s'intéresse malgré tout à la littérature,
au théâtre et, très vivement, à sa propre gloire.
Dévot ? soit ! homme de lettres, quand même ;
disons plus : « gendelettres » jusqu'aux moelles ;
attentif, cruellement attentif à ce que produisent
les confrères, aiguisant les épigrammes les plus
éloignées de la charité chrétienne (nous connaissons
les moins méchantes ; on jugea bon, après sa mort,
de détruire les autres, fort nombreuses) ; corrigeant
avec un soin minutieux les deux éditions de Œuvres complètes qui parurent à dix ans d'intervalle: 1687, 1697; — ■ 1697, l'avant- dernière année de sa vie, puisqu'il mourut en avril 1699 ! Ce n'est qu'à la veille de la catastrophe ■ — • au témoignage même de Louis Racine — qu'il fit brûler un exemplaire chargé de corrections préparées pour une édition nouvelle. Comment Brunetière eùt-il concilié ces faits — ■ et d'autres — ■ avec la « honte », la « douleur », les « remords » sous lesquels Racine se serait abîmé pour toujours? Admirons, d'ailleurs, cet amour obstiné de la poésie e1 de l'art dramatique, en songeant au superbe éloge du grand Corneilleprononcé par son ex-rival, en 1685, à l'Académie, lorsque Racine eut à y recevoir le frère et successeur de Pierre, Thomas Corneille. Eloge d'autant plus beau que l'auteur du Cid el relui d' Andromaque s'étaient haïs, ai-je besoin de le rappeler ?
Sur Phèdre elle-même, je sais une double étude à écrire ou à parler, que j'entreprendrai... une autre fois, si jamais l'Odéon ou un éditeur m'y convie. Jules Lemaître a délicieusement esquissé l'une de ces études en faisant observer tout ce qu'il y a de poésie légendaire et mythologique dans une tragédie psychologiquement chrétienne, française et « xvnc siècle ». Aricie, Hippolyte, Phèdre, disait-il fort bien, — Phèdre qui a le Soleil pour aïeul — «nous apparaissent, à certains moments, comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe invente par les anciens hommes ». Il s'agirait d'illustrer cette observation ou, si vous préférez, ces côtes de l'œuvre, à la
lumière de la science d'aujourd'hui, car la légende de Phèdre fut bien, à l'origine, un mythe solaire, ce qui ne signifie pas d'ailleurs que la femme n'ait pas vécu. Expliquer cela, tout cela, et suivre la légende dans l'art grec, où elle tint une place des plus intéressantes, pour la comparer avec ce qu'Euripide en a tiré, puis Sénèque, puis notre poète Robert Garnier, un siècle avant Racine, ne serait-ce pas utile? Quant aux beautés de là Phèdre que nous ne nous lassons point de revoir ou de relire, aux beautés qui fonl d'elle «la plus enivrante» des tragédies de Racine, on ne les célébrera jamais avec trop de pénétrante justesse dans l'admiration. Une réserve s'impose néanmoins : si aucun personnage féminin, dans ce théâtre de Racine, n'est aussi poétiquement passionné, si même, dans aucune autre pièce de ce I héâtre, ne se trouve autant de poésie à la fois antique et moderne, on m'accordera qu'un défaut de l'œuvre csi d'avoir été faite tout entière pour le seul rôle de Phèdre. Ici, je me rencontre avec AI. Brunetière. Et sa formule est bonne : Aricie, Thésée, Hippolyte « n'existent qu'en fonction de Phèdre ».
C'est tellement vrai qu'on peut résumer la pièce de façon précise en ces quelques mots, donnant à chaque acte un titre particulier :
Acte premier. — La confession de Phèdre. (Elle avoue à sa nourrice Œnone son amour pour Hippolyte, son beau-fils.)
Acte II. — ■ La déclaration de Phèdre. (Elle déclare son amour à Hippolyte.)
Acte III. — L'épouvante de Phèdre. (Après un moment d'espérance folle, elle apprend le retour de
si m mari, Thésée, qu'on croyait mort et s' « abandonne » à Œnone, qui veut la sauver en accusanl Hippolyte.)
Acte IV. ■ — ■ La jalousie, puis les remords de Phèdre. (A la nouvelle qu'Hippolyte aime Aricie, elle se repent d"avoir commencé à se repentir ; puis elle se repent de nouveau et chasse Œnone, le «monstre exécrable ».)
Acte V. — ■ Le suicide de Phèdre. (Elle s'est empoisonnée et meurt après avoir tout révélé à son mari. Trop tard : Hippolyte a péri, victime des imprécat ions il»' son père.)
Phèdre, toujours Phèdre !
Mais il y a d'heureuses fautes. Celle de Racine nous a valu, au lieu d'une imitation d'Euripide, l'originale merveille qu'est le drame français. Dans Euripide, en effet, le principal personnage, ce a'est pas Phèdre, mais Hippolyte, comme le titre même de la tragédie l'indique : Hippolyte couronné. Et non seulement Racine (en s'inspirant de Sénèque aussi, en le traduisant) nous a laissé une oeuvre qui est vraiment son rouvre au point do vue dramatique ; il a encore transformé, transfiguré la « fille de Minos et de Pasiphaé », simple victime de la fatalité ou, plutôt, d'une volonté divine (la volonté d'Aphrodite), dans la pièce grecque. Il l'a transfigurée, puisque c'est par elle, axant tout, que Phèdre respire ce christianisme moral cl cette délicatesse aristocratiquement française d'analyse de soi, unanimement reconnue par la 'critique d'aujourd'hui cl saluée déjà par Paul de Saint-Victor d'un mol charmant : «Shakespeare, dans le Songe d'une unit d'été, a fail Thésée dm'
d'Athènes ; Phèdre, danslatragédie de Racine, en est la duchesse ». Paul de Saint-Victor subissait la triple séduction « ineffable » de la « patricienne », de la « pécheresse » et de la « pénitente », au point, malheureusement, d'en être insensible au paganisme subsistant du personnage et de l'œuvre entière. Or ma dernière remarque sera celle-ci : ce qu'il y a, dans Phèdre, de plus surprenant, au bout du compte, c'est l'art sans égal avec lequel Racine a réussi à fondre l'un dans l'autre ces deux éléments, en apparence hostiles, de son inspiration : l'élément païen et le chrétien. Cette fusion absolue, voilà ce qui fait de son chef-d'œuvre psychologique son chef-d'œuvre artistique — si nous exceptons Athalie, trop différente des tragédies profanes pour leur être comparée.
Nos regrets n'en sont que plus amers en songeant aux douze années de stérilité, volontaire et involontaire tout ensemble, qui vont de Phèdre à la première des deux pièces tirées de la Bible par le poêle devenu historiographe. Quelle perte inexprimable, celle des drames que nous aurions pu avoir... et dont nous a frustrés un ordre royal^ ànos yeux détestable, sorte d'attentat contre un génie de trente-sept ans, qui nous devait, pensons-nous, et devait au monde tous les fruits possibles d'une maturité encore jeune, splendidement épanouie.