‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 15 sur 20 · RACINE : ESTHER · texte numérisé non relu

RACINE : ESTHER

Par N.-M. BERNARDIN

C'est une grande injustice, souvent commise, que de peser, avec Voltaire, dans les mêmes balances que les autres tragédies de Racine, le poème dialogué, mêlé de chants, que vous allez applaudir; car alors, par comparaison, l'intrigue en parait trop mince et l'intérêt dramatique, Léger. Pour bien juger Esther, il ne faut jamais oublier qu'elle est une pièce de commande et de circonstance, et que cette délicieuse idylle biblique a été écrite par le vieux poète pour »Mri' représentée par de toutes jeunes tilles dans une s^rte île couvent. Ce qui en l'ait le charme incomparable et singulier, ('est l'exacte adaptation de cette poésie au milieu juvénile auquel elle était destinée, à l'âme et à la voix de ses naïves et pudiques interprètes : r'm est la grâce, la fraîcheur, la pureté. Envisagez-la de ce point de vue. e1 vous comprendrez que. l'auteur de la Fréquente Communion, le grand Arnauld, ait pu mettre Esther au-des d'Athalie elle-même, ci que Sainte-Beuve ait vu dans cette œuvre exquise ri si parfaitement harmonieuse « le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine ». Le vrai moyen de la bien faire valoir, ici, c'est donc moins d'étudier en elle-même et d'ana-

lyser acte par acte, que de replacer dans son cadre originel cette œuvre unique en toute notre littérature, qui est l'image de l'âme tendre et religieuse de Racine, et qui eut pour parrain Louis le Grand, pour marraine la marquise de Maintenon, pour berceau cette aimable maison de Saint-Cyr, qui fut une des parures de la vieille monarchie avant que, transformée par Napoléon en École militaire, elle devînt une pépinière de héros, dont est justement fière aujourd'hui la nation reconnaissante.

11 était une fois — ■ et si j'emprunte aux contes de fées ce tour, c'est que j'ai à vous rappeler une histoire merveilleuse, qui ressemble à un conte de fées — ■ il était une fois une petite fille bien misérable et bien à plaindre. Son aïeul, qu'elle n'avait d'ailleurs pas connu, n'était autre qu'Agrippa d'Aubigné, le grand poète huguenot, l'auteur des Tragiques, le Victor Hugo du xvie siècle. Mais, de ce père illustre, son indigne fils Constant — jamais prénom ne fut plus mal porté — n'avait hérité que la violence. Pour vous donner une idée de ses emportements, il me suffira de vous dire qu'il larda de trente-sept coups de poignard sa première femme et son complice. La violence était d'ailleurs son moindre défaut ; et de nombreuses condamnations, pour rapt, [tour dettes, pour escroqueries, pour trahison, pour faux-monnayage, lui auraient donné la compétence nécessaire pour écrire une étude comparée sur les prisons de la France et de l'étranger. A peine incarcéré, il abjurait le protestantisme pour obtenir sa grâce ; à peine gracié, il redevenait pro- I estant ; en sorte que jamais homme ne se convertit

autant de lois. Ce i'ranc gredin était, paraît-il, séduisant, car, s'était éprise de lui la fille du directeur de Time de ses prisons. 11 l'avait épousée, et c'est dans une autre prison, dans celle de Niort, où elle était venue s'installer auprès de lui, qu'elle avait mis au monde sa fille Françoise, le 27 novembre 1635, trois ans avant qu'Anne d'Autriche n'accouchât, au château de Saint-Germain-en-Laye, d'un fils, qui devait être le roi Louis XIV. Qui eût prévu alors que les destinées de ces deux enfants se dussent un jour rapprocher et unir.'

Pendant son enfance traversée et tourmentée, la petite Françoise d'Aubigné, Bignette, comme on l'appelait, ne changea guère nu tins de religions que son estimable père: catholique dans la prison de Niort, naturellement protestante au château de sa tante de Villette, gardant, par pénitence, les dindons chez sa cousine catholique, Mme de Neuillant, convertie définitivement, mais non sans peine, par les religieuses ursulines.

Entre temps, son père l'avait emmenée dans les Indes Occidentales, dans ces Antilles, qui devaient donner ta la France une impératrice, dont la destinée ne fut guère moins étonnante. Pendant le voyage, l'enfant était bombée malade et, un jour. on l'avait crue morte : attachée à la planche funèbre, elle allait être jetée par-dessus bord, quand sa mère, la voulant embrasser une dernière fois, sentit battre s d petit cœur. Que ce geste maternel n'eût pas été fait, et le règne de Louis XIV se terminait tout autrement qu'il ne s'est terminé, et VOUS ne seriez point à l'Odéon pour y voir représenter I Estker de Racine,

A son séjour aux Antilles Bignette dut le surnom de la belle Indienne, sous lequel allaient chanter sa jeune beauté les poètes qui fréquentaient chez Scarron. Car, orpheline et réduite à manger le pain de la charité, elle avait été épousée par compassion, en 1652, par le poète cul-de-jatte, d'un quart de siècle plus âgé qu'elle.

Ce mariage blanc la laissa veuve à vingt-cinq ans. Belle, pleine de grâce et d'esprit, Mme Scarron se faisait de la considération « une idole » ; par sa dignité, par sa modestie, par sa vertu, elle sut se concilier dans sa vie pauvre une telle estime que l'arrogante et altière Mme de Montespan la vint tirer de son couvent des Ursulines pour en faire la e< Hivernante des enfants qu'elle avait eus du roi. Et déjà s'ouvraient devant la veuve Scarron les voies mystérieuses par lesquelles la Providence Fallait conduire au trône de France.

Par l'affection qu'elle témoignait aux enfants du roi et, en particulier, à son fils chéri, le duc du Maine, par sa douceur patiente, par son humeur toujours égale, par sa raison enjouée, cette femme, sincèrement pieuse et dévouée au roi, allait inspirer à Louis XIV un sentiment tout nouveau pour lui, une «ardente amitié », comme il sera dit dans Esther ; elle allait gagner lentement, mais sûrement et définitivement, le cœur, jusque-là si inconstant, du monarque, En 1G74, il lui donna la belle terre de Maintenon, si bien que les mauvaises langues la surnommèrent Mme de Maintenant; puis, après la disgrâce de Mme de Montespan, sur ses conseils, il se rapprocha de la reine qui, dans sa surprise reconnaissante,

remerciait quotidiennement le ciel d'avoir créé Mme de Maintenon.

Et subitement se produit un coup de théâtre, que nul n'avait prévu : Marie-Thérèse meurt. Moins d'un an après, dans la nuit du 12 juin 1084, le roi de France, alors dans tout l'éclat de sa gloire, et la veuve du poète cul-de- jatte, agenouillés l'un à côté de l'autre, recevaient de l'archevêque de. Paris la bénédiction nuptiale. Le mariage ne fut pas déclaré solennellement ; mais Louis XIV laissa peindre celle qui était sa femme devant Dieu avec l'hermine des reines, et, quand il lui accorda la fondation de Saint - Cyr, il lui dit publiquement : « Jamais reine de Fiance n'aura entrepris rien de semblable. »

Qu'était donc la fameuse maison de Saint -Cyr, d'où va sortir celte fleur exquise, VEsther de Racine.1

Le souvenir de sa jeunesse douloureuse était demeuré vivant au cœur de l'ancienne gardeuse de dindons, devenue presque reine. Elle éprouvait une infinie compassion pour ces filles nobles de province, dont les pères avaient versé leur sang, parfois même étaient morts, au service du roi, et qui, par leur pauvreté, se voyaient condamnées à monter tristemenl en graine dans le potager de leur gentilhommière. Elle demanda au roi de leur venir en aide, comme il venait dé fonder pour leurs frères des compagnies de cadets dans les places frontières, comme il venait de créer pour leurs pères cet hôtel des Invalides, que Montesquieu proclamait si justement « le lieu le plus respectable de la terre », où, depuis près de deux cenl cinquante ans, les héros succèdent aux héros, et où nous voyons aujourd'hui les vieux de la vieille si

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dignement remplacés par les jeunes de la jeune.

Mme de Maint enon avait un cœur de mère, et elle n'avait pu avoir d'enfants; elle se consolail en s'occupant des enfants des autres. Elle se plaisait à venir faire le catéchisme à des jeunes tilles pauvres, qu'une de ses chères Ursulines, Mme de Brinon, avait pu, grâce à elle, réunir à Rueil. A sa prière, Louis XIV, d'abord, les transporta à Noisy et, sur les fonds de ses aumônes, paya la pension de «eut d'entre elles ; puis, trois mois après son mariage, la marquise obtint de lui, comme cadeau de nocos, la fondation à Saint-Cyr d'une maison où deux cent cinquante demoiselles pauvres, ayant quatre degrés de noblesse. seraient élevées aux frais du roi.

L'emplacement était assez mal choisi ; car le château, que l'on acheta au marquis de Saint-Biisson, de la famille Séguier, était dans un fond marécageux et peu sain ; mais c'était à une lieue de Versailles ; la fondai inc pouvait donc venir presque chaque jour à Saint-Cyr et, comme dira l'auteur (YEsther,

Y goûter la douceur de se l'aire oublier.

Mme de Maintenon avait demandé à Mansard des bâtiments simples mais vastes. La première pierre fut posée le 25 avril 1685 et, moins de quinze mois après, les constructions étaient achevées. Il es' vrai que Louis XIV y avait employé deux mille .cinq cents ouvriers, choisis pour la plupart parmi d'anciens soldats, afin que l'armée concourût ainsi à cet hommage rendu à ses officiers.

La communauté nouvelle, qui allait s'installer

dans les bâtiments si rapidement et si coûteusemenl construits pour elle, fut plaGee sous la protection de la Vierge et sous l'invocation de saint Louis, naturellement. Sa constitution avait été revue au point de vue du style par Racine, qui, historiographe du roi, reçut en outre l'ordre de mentionner dans son histoire du règne la fondation de ce Saint-Cyr, auquel il allait bientôt, par son Esther, attacher une renommée impérissable.

Le 2 août 1686, une foule nombreuse s'était rangée tout le long de la route de Versailles à Saint-Cyr afin de voir passer une procession extraordinaire. En tête s'avançaient des prêtres, chantant le- Veni Creator, et portant dans une châsse de cristal des reliques de saint Candide, que le pape avait envoyées à Mme de Maintenon et qui seraient tout à fait à leur place dans une institution de jeunes filles; puis venait la garde suisse en armes, escortant lesc-arn du roi, qui conduisaient au pas les trente-six dames de Saint-Louis, toutes jeunes et Imites belles. Ainsi l'avait voulu la marquise, qui savait combien une jolie ligure a d'attrait pour l'enfance.

Leur costume, essayé devant Louis XIV sur Mlle lialbien, femme de chambre de Mme de Maintenon, n'était pas monacal, mais cependant sévère. Tout noir, avec des gants montant jusqu'au coude, il n'était égayé que par une croix d'or pendante sur la poitrine. Sur celle de Mme de Maintenon on avait gravé ce distique de Racine, qui s'appliquait ingénieusement a la croix même el à Gelle qui la portait :

Elle est notre guide ûdèle :

Notre félicité vient d'elle.

L'habit des demoiselles était plus gai, comme il convenait, bleu, avec un bord de dentelle autour du cou ; le bonnet, blanc, laissait voir les cheveux et un ruban noué sur la tète ; suivant la classe à laquelle appartenaient les jeunes filles, ce ruban et la ceinture étaient rouges, verts, jaunes ou bleus.

L'éducation donnée à Saint-Cyr fut d'abord assez mondaine ; car, mère pleine d'illusions, Mme de Maintenon ne désespérait point, au début, de trouver deux cent cinquante maris pour ses deux cent cinquante filles pauvrement dotées. Sans doute les demoiselles furent élevées dans la sobriété, car elles ne buvaient que de l'eau, comme avait fait toute sa vie leur protectrice ; sans doute elles apprirent à tenir l'aiguille, car le ciel de lit de la chambre de Louis XIV à Versailles est formé d'une tapisserie faite par elles, et elles ont brodé des ornements pour la cathédrale de Strasbourg, qui venait d'être réunie à la France ; mais on s'occupait surtout de parer leur esprit et de soigner leur beauté, qui, disait Mme de Maintenon, « est aussi un don de Dieu ». On leur permettait les perles et les rubans ; on cultivait leur voix. On cherchait à les instruire tout em les divertissant, car il n'y eut jamais d'éducation plus gaie ; pour corriger leur prononciation provinciale, on leur faisait déclamer des couplets empruntés aux meilleurs poètes ; enfin, elles jouaient la comédie.

C'était d'ailleurs une habitude dans les maisons d'éducation religieuses. Nos premières tragédies furent représentées dans les collèges. Les Jésuites avaient même des représentations payantes. Saint- Cyr était donc dans la tradition scolaire en faisant

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représenter par les demoiselles Cinna, Iphigénie el Andromaque.

Les fillettes sont précoces. Celles-ci rendirent avec tant de vérité l'amour furieux d'Oreste, l'amour passionné de Pyrrhus et la jalousie d'Hermione, que la raisonnable Mme de Maintenon écrivit le lendemain à Racine : « Nos petites filles viennent de si bien jouer votre Andromaque qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Et là-dessus elle lui demandait pour ses enfants un ouvrage dramatique où le chant fût mêlé avec le récit, un petit poème simple et sans prétention, où sa réputation ne serait aucunement intéressée.

Racine fut épouvanté. On a beau être converti, on a beau assister tous les jours à la inesse el être pour les choses saintes aussi passionné qu'on Ta été pour les profanes, on tient toujours quand même à son ancienne réputation, quand on est un poète el quand on est Racine. D'autre pari , prière de puissant vaut ordre, à plus forte raison quand ce puissant est une femme, et quand cette femme est la femme du roi !

Après quelques journées cruelles d'indécision el de perplexité, le poète chrétien, demeuré courtisan, songea au Livre d'Esther, et du coup se vit sauvé. Le sujet, qui enseignait le «détachement du monde au milieu du monde même », répondrait aux sentiments intimes de Mme de Maintenon. Les jeunes filles de Saint-Cyr pourraient jouçr la pièce avec une entière bienséance, les hahils des Persans et des Juifs étant « de longues robes qui tombaienl jusqu'à terre ».

Le plan, si difficilement et lentement établi dans les

tragédies psychologiques de Racine, serait vite l'ait cette fois, puisque le poète aurait pour collaborateur Dieu lui-même, qui avait pour ainsi dire, préparé les principales scènes. Enfin, le disciple de Port-Royal, nourri des lettres grecques comme des Saintes Écritures, trouverai! enfin là l'occasion, souvent cherchée par lui, de lier, comme Sophocle, le choeur et le chant avec L'action, tout en employant ce chœur à chanter les louanges du vrai Dieu, du Dieu terrible et doux qui punit les méchants et qui laisse venir à lui l'enfance innocente. Aussi, passant, avec sou enthousiasme ordinaire, du découragement à la joie, le poète retiré du théâtre se remit-il à la tâche avec toute son ardeur d'autrefois.

11 suivait pas à pas et fidèlement le texte sacré, se bornant à le mettre en dialogue et à modifier quelques circonstances peu considérables, soit pour mieux édifier les demoiselles de Sainl-Cyr, soit pour ménager mieux l'intérêt dramatique. Inutile, n'estce pas? d'expliquer à ces jeunes âmes, si pures, pourquoi Assuérus avait répudié sa femme Yasthi, après un banquet de cent-quatre-vingt-sept jours, qui avait rendu le roi, ce qui n'était pas pour surprendre, un peu trop gai et tout à fait en train ; inutile de leur apprendre qu'Esther n'était pas la seule femme oV Assuérus. Et, d'autre part, Esther n' eût-elle point perdu la sympathie des spectateurs, s'ils avaient entendu cette favorite vindicative et cruelle demander au roi que les Juifs eussent durant deux jours le droit d'exterminer tous leurs ennemis, et que les cadavres des dix fils d'Aman fussent suspendus à des gibets.

D'ailleurs, le couple royal de la Bible, Racine se

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1»' représentait naïvement d'après le couple royal dans la familiarité duquel il vivait à Versailles, puisque vous savez qu'il avait la rare faveur d'entrer chez le roi sans être annon é et qu'il partageait souvent la chambre du monarque, dont il distrayait l'insomnie par des lectures à haute voix. Vous souriez, parce que Louis XIV et Mme de Maint enon, ces époux quinquagénaires, vous semblent un AssuérUs bien marqué et une Est lier un peu mûre. D'accord ; mais aux yeux des courtisans les personnages royaux conservaient, comme les dieux de l'Olympe, le privilège d'une immortelle jeunesse. Et comment ne pas reconnaître le grand roi dont Racine était chargé d'écrire l'histoire dans cé1 Assuérus, qui se fait lire pendant une nuit sans sommeil les annales de son règne.' N'est-ce pas Louis XIV qui parle à Mme de Maint enon, quand Assuérus dit à Est lier :

Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes...

Je ne trouve qu'en vous je ne s;us quelle grâce

Qui me charme toujours et jamais ne me lasse...

Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et l'ait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Que dis-je? Sur ce trône assis auprès de vous,

Les astres ennemis j'en crains moins le. courroux.

Dans le délicieux récit d'Esther à Élise, n'es) -ce pas Mme de Maintenon qui raconte son propre mariage avec Louis \ IV .'

De mes faibles attraits le roi parut frappé... Enfin, avec «les yeux où régnail la douceur,

Soyez reine , dit-il.

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Vous comprendrez mieux l'admirable prière d'Estlior au premier acte, quand je vous aurai lu cette admirable prière retrouvée dans les papiers de Mme de Maint cnon :

Seigneur, mon Dieu, vous m'avez mise dans la place où je suis : je veux adorer toute ma vie l'ordre de votre Providence sur moi, et je m'y soumets sans aucune réserve. Donnez-moi, mon Dieu, la grâce de l'état où vous m'avez appelée : que j'en supporte chrétiennement les tristesses, que j'en sanctifie les plaisirs, que j'y cherche en tout votre gloire, que je la porte devant les princes au milieu desquels vous m'avez placée, que je serve au salut du roi... Vous, qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du roi, afin que j'y puisse taire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi, quand il le faut pour votre gloire; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous et pour vous, et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble dans toutes vos justifications sans aucun reproche jusqu'au jour de votre avènement.

Et c'est beaucoup moins- Esther que la fondatrice de Saint-Cyr que nous entendons dans ces vers adorables :

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs, par le sort agitées...

Dans un lieu séparé des profanes témoins,

Je mets à les former mes études et des soins ;

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,

Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier.

Mais ici une autre vision se présente aux yeux du poète. Ces jeunes filles de Sion, transplantées loin des rives du Jourdain, comment les reconnaîtraitil dans ces rieuses demoiselles de Saint-Cyr, si heureuses sous l'aile protectrice de Mme de Maintenon? Non ; il rêvait d'autres vierges en larmes ; il revoit les religieuses persécutées et dispersées de ce Porl- Royal, où s'est écoulée son enfance et où sa reconnaissance sollicitera humblement dans son testament une tombe aux pieds de ses maîtres vénérés. Ces psalmistes, dont ils lui ont enseigné l'admiration, il se plaît à emprunter leurs accents et leurs imai es pour pleurer les douleurs de celles qu'il aura, comme Esther, le courage de défendre au risque d'une disgrâce, et pour dire à Louis XIV de chasser la calomnie en des stances si admirables, que le plus mélodieux de nos poêles après lui, Lamartine, pourra éerire : « Ce ne sont plus des vers qu'on entend, e'esl la musique i\v^ anges : ce n'est plus de la poésie qu'on respire, c'esl de la suint été. »

Louis XIV et Mme de Maintenon turent charmés de cette pièce simple et édifiante, où ils se retrouvaient sous de si transparentes allusions, et plus (Tune fois, tandis que lisait Racine, ils échangèrenl des sourires attendris.

Ils se mirent aussitôt endevoir de mont er l'œuvrede manière à l'aire honneur au roi. à Saint -Cyr et au poèl e.

La distribution des rôles n'alla pas sans difficultés. C'était l'embarras des richesses : comment faire un choix parmi tous i es e anges de Saint-Cyr », comme disait le roi, qui, à l'entrée de chaque campagne, recommandait ses armes à leurs prières innocentes?

On désirait qu'elles fussent toutes très jeunes, de quinze à seize ans, leur candeur même devant faire un des grands attraits de l'interprétation. Il fallut cependant les soutenir par une ou deux camarades un peu plus âgées : les demoiselles qui feraient les personnages d'hommes ne devaient-elles pas être de plus haute taille que leurs petites compagnes et avoir une voix déjà plus formée et plus grave? Le poète fut surtout ravi de son Mardochée, dont la voix allait au co^ir. C'était la douce Mac! oléine de Glapion, une sainte, qui poussera la charité jusqu'à embrasser les mourantes contagieuses dont les parents mêmes s'écartaient avec effroi, et à qui Mme de Maintenon disait : — « Vus défauts seraient les vertus des autres ». Racine assistera à sa prise de voile, et y versera des larmes, qui ont été chantées par Sainte-Beuve. La partition fut commandée au maître de musique de la chambre du roi, Jean-Baptis'„e Moreau. Vous n'y trouverez évidemment ni la puissance, ni la couleur de nos partitions modernes, écrites pour un grand nombre d'instruments sonores et variés ; mais on tenait surtout, en 1689, que les airs fussent « convenables aux paroles» et aux interprètes. Le roi devait prêter ses musiciens, et Nivers, l'organiste de la maison de Saint-Cyr, accompagner au clavecin les chants, un peu monotones sans doute, mais parfois touchants, comme le chœur fameux :

O rives du Jourdain !

brillants même parfois, comme les stances auxquelles je faisais tout à l'heure allusion:

Rois, chassez la calomnie !

Les costumes, pour lesquels le roi prêta les perles et les diamants qu'il avait autrefois portés dans ses ballets, furent dessinés par le décorateur des spectacles de la cour, Jean Bérain, de Saint-Mihiel, qui s'était formé à l'étude des chefs-d'œuvre de son illustre compatriote, le sculpteur Ligier Richier, dont je veux espérer encore que l'admirable Moïse au tombeau aura été respecté par l'armée des modernes Vandales. C'est Bérain qui peignit également les trois décors ; car Racine, pour amuser les enfants par la variété des décorations, n'a pas dans Estker observé l'unité de lieu. Le décor du troisième acte est même tout à fait pittoresque et amusant. Tandis que, d'un côté du théâtre, le chœur chante dans les superbes jardins d'Esther, de l'autre, nous voyons dans un salon pompeux le roi, la reine et Aman couchés autour de la table d'un festin. Lorsque, pendant la Révolution, on établira l'inventaire du mobilier de la maison de Sainl-Cyr, on y pourra inscrire encore trente-cinq biscuits de fer-blanc, qui avaient figuré sur la table d'Esther. C'était à peu près tout ce qui restait d'une mise en scène, qui coula à Louis XIV plus de 60 000 francs de notre monnaie.

Les répétitions furent dirigées avec tout le soin que l'on imagine par Racine et par Boileau.

Enfin, la première représentation fut donner, le 20 janvier L689, vers quatre heures de l'après-midi ; on ne disait pas encore : seize heures.

Le théâtre avait été installé dans le vestibule, lies spacieux, des dortoirs. Celui des jaunes servait de foyer aux artistes. Devant la scène, de chaque côté du vestibule, avait été dresse \u\ amphithéâtre.

Sur l'un étaient groupées les dames de Saint-Louis ; sur l'autre s'étageaient les petites rouges, puis les vertes, puis les jaunes, enfin les grandes bleues et kjs demoiselles très sages, au ruban couleur de feu, qu'on appelait les filles de Mme de Maintenon ; et comme, pour cette fête, on leur avait à toutes distribué à profusion des rubans de soie sous forme de nœuds de coiffe et d'épaule, l'aspect, de toute cette fraîche jeunesse était ravissant.

La représentation fut un enchantement, et le roi revint à Versailles si enthousiasmé que durant tout le souper il ne fut pas question d'autre chose. Et, moitié par curiosité, moitié pour flatter le monarque, princes, marquis, prélats, jésuites, tous de solliciter la faveur d'être admis à un spectacle si rare et si charmant. Ce « divertissement d'enfants », dit Racine lui-même, finit par devenir le « sujet d'empressement. de toute la cour ». Avoir assisté à une représentation de Saint-Cyr fut tenu pour un titre de gloire ; car le roi faisait lui-même la liste des invités, comme pour les voyages de Marly ; et, jusqu'à ce que tout h1 monde fût entré, il se tenait debout à la porte de la salle, la canne haute, polir s'assurer que pénétraient bien seuls les ayants droit ; en sorte que, s'il se formait aujourd'hui une association de contrôleurs de théâtre, elle, pourrait se prévaloir des représentations d'Esther à Saint-Cyr pour se placer sous le patronage de Louis XIV en personne.

Je dois dire que tous les spectateurs n'apportèrent pas exclusivement à Saint-Cyr un esprit religieux et un désir d'édification. C'est ainsi que la belle Mlle de Marsilly, qui faisait Zarès, tourna la tête à

deux parents de Mme de Maintenon. Le plus piquant, c'est que ces deux prétendants à sa main se trouvaient être le père et le fds. Elle fit le plus grand honneur à l'éducation raisonnable qu'elle avait reçue, en choisissant le père. Devenue ainsi plus tôt veuve, elle put épouser en secondes noces un lord illustre et jouer un rôle assez important à la cour d'Angleterre.

Il y eut bien encore un autre incident, assez fâcheux celui-là ; mais on se hâta de l'étouffer.

Dans l'ensemble, ce qui charma les spectateurs d'Esther à Saint-Cyr, ce fut donc moins le sujet de la pièce, connu d'avance par tous dans le détail, que la naïve et adorable candeur de ses jeunes interprètes, qui, avant d'entrer en scène, se mettaient ingénument à genoux dans le dortoir des jaunes et disaient avec onction le Veni, Creator, ou qui, rentrées derrière le théâtre et craignant d'avoir mal joué, versaient d'abondantes larmes, que Racine attendri devait essuyer avec son mouchoir, avant d'aller humilier à la porte de la chapelle la joie et l'orgueil dont il sentait son cœur gonflé. Au sortir de Saint-Cyr, Mme de Sévigné l'écrivait à sa tille : «C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, si partait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les lilles qui l'ont des rois et des personnages sont faites exprès... On n'a point d'autre peine (pie celle de voir finir celte aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : celle fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants^ convenables eux p. rôles, qui sont tirés de* Psaumes ou de la Sagesse, et mis

dans le sujet, sont d'une beauté que Ton ne soutient pas sans larmes. »

Mais, peu après, s'étant reprise, elle disait, avec sa pénétration ordinaire : « C'est un assortiment de toutes choses qui ne se retrouvera peut-être jamais. »

11 ne s'est jamais retrouvé en effet; et voilà pourquoi Esther, comme s'y attendait également le iils de Racine, n'a jamais eu sur le théâtre le succès triomphal qu'elle avait obtenu à Saint-Cyr, menu1 lorsque, dans une circonstance mémorable, la Juive Rachel imagina de la jouer le 28 février, jour où les Israélites célèbrent par une fête la disgrâce d'Aman, et où, chaque fois que le lecteur de la Synagogue prononce son nom dans le Livre d? Esther, tous les fidèles font le simulacre de frapper l'ennemi des Juifs.

A toutes les reprises à? Esther il a toujours manqué l'un ou l'autre des éléments dont la réunion avait composé le charme particulier des représentations de Saint-Cyr : tantôt en effet, par raison d'économie, on supprimait les chœurs, et, sortie de l'atmosphère lyrique dans laquelle l'avait placée le poète, l'œuvre paraissait' pauvre et d'une simplicité un peu déconcertante ; tantôt, au contraire, pour rehausser l'éclat du spectacle et pour attirer le public, on encadrait l'idylle de Racine dans des décors archéologiques, dont le luxe et la bizarrerie l'écrasaient, ou bien on l'étouffait sous une musique nouvelle et fâcheusement bruyante, et le compositeur, pour obtenir des voix de ténors, ne reculait pas devant ce contre-sens absurde : mêler aux chastes compagnes d'Esther de jeunes hommes.

Dernièrement, sur cette scène même d'où j'ai

l'honneur do vous parler, par une fantaisie ingénieuse. Esther l'ut représentée dans un décor, qui était la reproduction fidèle d'une tapisserie célèbre, avec sun cadre ; et, quand au lever du rideau, Esther apparut dans son costume d'opéra avec Elise prosternée à ses genoux, ce fut dans toute cette salle un cri d'admiration. Mais le fait même que' les personnages de Racine étaient devenus des personnages de tapisserie les immobilisait dans des attitudes hiératiques, dans des attitudes d'idoles, qui étaient Le contraire même du théâtre où tout doit être action et vie. A ce curieux et beau spectacle, malgré le jeune talent de Mlle Mél hivier, qui déjà faisait Est lier, vous l'avouerai-je? je me suis profondément ennuyé. Peu auparavant, une tragédienne, illustre entre toutes, et dont nous plaignons tous la vieillesse douloureuse, avait imaginé de replacer la tragédie de Racine dans son premier milieu et de représenter, non pas Esther, mais Esther à Saint-Cyr. Une mise en scène assez inexacte, mais fort adroitement truquée, nous montrait sur le théâtre le roi, Mme de Maintenon, toute la cour, les dames et les demoiselles de Saint-Cyr; pendant les entr'actes, tandis qu'on changeait les décors H'Esther, tous très rudimentaires et à peine ébauches, spectateurs et interprètes d'Estker se mêlaient e1 causaient entre eux devant le public ; on voyait Mme de Maintenon présenter une fillette à Louis XIV et le roi de Perse remercier de ses félicitations le roi de France par la plus gracieusement féminine des révérences. Ace spectacle animé et tout à fait charmant je me suis beaucoup amusé :

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mais — il y a encore un mais ! — l'accessoire était devenu le principal, et que le diable m'emporte — pardon ! j'oubliais les dames de Saint-Cyr — je veux être pendu si j'ai écouté uu seul des vers de Racine, les plus délicieux cependant peut-être qu'il ait cci ils. G'esi l'inévitable écueil de toutes lès restitutions de ce genre, et il est certaine restitution de la première du Cid, non moins meurtrière pour le chefd'œuvre, dans laquelle je confesse humblement au grand Corneille ma part de responsabilité.

De Imites les façons de monter Esther, il me semble bien que M. Gavault a choisi aujourd'hui la meilleure, «elle qui trahit le moins le génie de Racine, génie exquis, fait de goût, de mesure et d'harmonie.

Les spectateurs de Saint-Cyr ne vous apparaîtront pas sur le théâtre; à vous de les voir dans celle salle par les yeux de votre imagination complaisante : au premier rang de l'orchestre, Louis XIV, à côté de ses hôtes, le roi cl la reine d'Angleterre ; un peu en arrière Mme de Maintenon, qui n'a pas le titre de reine ; derrière eux, Monsieur, les princes, Mmes de Bagnols et de Sévigné, coiffées de leurs fontanges, Bossuet et Bourdaloue, et imaginez-vous que les futurs Saint-Cyriens, que vous apercevez aux balcons, sont les Saint s-Cyriennes, les rouges, les vertes, les jaunes, les bleues, et les demoiselles 1res sages, au ruban couleur de l'eu.

Mais sur la scène, laissée ainsi tout entière aux interprètes de Racine et de Moreau, vous allez avoir une restitution aussi exacte que possible du spectacle charmant, qui, à Saint-Cyr, eut une telle vogue.

C'est pourquoi M. Gavault a voulu que la repré-

seiïtation commençât par un Prologue, qui n'a jamais été récité qu'à Saint-Cyr, et qui va prendre aujourd'hui, par suite, l'attrait d'une nouveauté.

L'idée de ce prologue, à la fois plein de grâce et de grandeur, et qui donne dès l'abord à la tragédie une allure antique, n'était pas venue aussitôt à l'esprit de Racine. Mme de Maintenon avait alors auprès d'elle une nièce, âgée de seize ans et déjà mariée depuis trois années. La petite Aime de Caylus était enjouée et pétillant'' d'esprit, et elle a laissé des Souvenirs si piquants qu'il est impossible de i pas penser en les lisant : « La femme qui a écrit cela devait avoir le nez retroussé. > Surtout elle disait délicieusement les vers, et l'abbé de Choisy, qui s'y connaissait pour avoir joué lui-même la tragédie à Bordeaux, travesti en femme, nous apprend que << toutes les Ghampmeslé du monde n'avaienl point ces tons ravissants qu'elle laissait échapper en déclamant, u Pendant les répétitions iVEsihcr. Racine l'entendit doubler plusieurs rôles. 11 imagina alors de composer pour elle un prologue à la manière de ceux d'Euripide, où une divinité venait instruire le public de ce qu'avait besoin de lui faire savoir le

poète. •

La médaille commémorative de la fondation de Saint-Cyr, qu'avait fait frapper Louis XIV, représentait la Piété entourée de religieuses et de demoiselles. Etait donc tout indiqué le personnage divin dont avait besoin Racine [tour faire le prologue. Par la voix de la bien-disante Mlle Briey, vêtue blanc, ainsi qu'il sied à la Piété, et portant sur la poitrine la croix des dames de Saint-Louis, vous allez

entendre d'abord Mme de Gaylus célébrer la fondation de Saint-Cyr, la religion du roi, ses victoires sur le Rhin et la glorieuse campagne du Grand Dauphin qui venait de rapporter à son père les clefs de Philippsbourg, de Mannheim et de Frankenthal, conquises en moins de deux mois ; puis, dans une conclusion inspirée par Louis XIV lui-même, la Piété invitera les amateurs de spectacles frivoles à se retirer, avant la représentation d'Esther, de la sainte maison où tout respire Dieu, la paix et la vérité.

Quand la toile se lèvera sur ce prologue, mis en scène d'une façon adroitement animée et pittoresque, ne soyez point surpris de l'air que joueront les musiciens du roi. C'était, parmi les dames de Saint-Louis, une tradition que, ayant entendu le chœur de Mme de Brinon, mis en musique par Lulli, avec lequel les demoiselles de Saint-Cyr accueillaient toujours l'arrivée de Louis XIV, le compositeur Haendel l'avait traduit pour en faire hommage à son maître et protecteur, le roi George 1er d'Angleterre. Ce n'est qu'une tradition. Il n'en est pas moins curieux que, pendant cette guerre, mit1 représentation d'Esther à Saint-Cyr puisse commencer sans invraisemblance par l'hymne national de nos loyaux alliés, les Anglais.

SEDAIXE : L'A GAGEURE IMPRÉVUE

Par H3nri WELSCHINGER

de l'Institut.

Mesdames, Messieurs,

J'ai à vous entretenir aujourd'hui de deux jolies pièces, la Gageure imprévue el la Partie <]<> chasse de Henri IV. dues à deux aimables auteurs Sedaine el Collé. — Je remercie l'aimable e1 spirituel directeur de l'Odéon qui, en réunissant ces deux noms sur la même affiche, a prouvé qu'il connaissait bien le répertoire français et qu'il savait lui donner une harmonie naturelle. Il m'est enfin agréable de parler à la place même où j'applaudissais naguère d'éloquents et regrettés confrères, Brunetière et Jules Lemaître. Que de l'ois dans cette même salle de l'Odéon où j'ai fait mes entrées, il y a bien longtemps, et à laquelle se rattachent les aimables souvenirs littéraires de ma jeunesse, — et où même j'ai vu jouer une petite comédie en vers, la fille de VOrfèvre, d'< Ictave Lacroix et de moi, hélas! bien oubliée, — que de fois j'ai entendu ici de belles pièces el de grands ouvrages dont les créateurs s'appelaien1 les <\<\\x Dumas. Augier, Labiche, Ponsard, Pailleron, Théodore Barrière, George

Sand, Goppée, Leconte do Lisle, Alphonse Daudet, et combien d'autres excellents dramaturges !

Dans cette salle aujourd'hui si pimpante, j'ai vu jadis — vous ne le croiriez pas ! ■ — un petit orchesl re de dix musiciens commandés par un vieil imprésario coiffé d'une visière verte et jouant des polkas ou dos mazurkas pour distraire les spectateurs pendant les entr'actes, tandis que circulaient des garçons de café portant des consommations sur de grands plateaux et criant dans les intërmezzi : « Orgeat, limonade et bière, 10 centimes le carafon ! » Les fauteuils rouges où l'on se prélassait et où l'oncle Sarcey aimait à étaler sa large carrure, étaienl vastes cl profonds, invitant au repos... je ne dis pas au sommeil.

Les ouvreuses avaient des bonnets blancs ornés de rubans roses et prodiguaient à tout venant les coussins ou les petits bancs avec d'aimables sourires. Il était de mode alors de plaisanter l'Odéon et plus d'un auteur... refusé ou sifflé, lui octroyait quotidiennement une petite satire. Cela n'émouvait guère l'Odéon et même il aimait cela, car du moment qu'on parle de vous, même en mal, cela prouve au moins que vous existez... Les railleries n'étaient d'ailleurs pas bien méchantes. Ainsi le Charivari racontait par son directeur, — Louis Leroy a fait jouer ici-même les Plumes du paon, une très jolie comédie, — que les spectateurs y venaient en hiver, mais pour patiner dans la salle ou y voisiner avec les ours blancs don! un malin secrétaire de Sainte-Beuve disait :

A l'Odéon les petits ours, Conduisent aux petits fours.

Ei l'on plaisantait le quartier paisible, honnête e1 familial de l'Odéon (Unis la célèbre chanson du Petit

Ebéniste

Là-bas, là-bas, tgut au bout de la terre, Là-bas, là-bas, non loin du Luxembourg...

Eh bien, ce quartier de bons bourgeois et de spirituels écoliers aimait le cher cl vénérable théâtre. Il y venait entendre des tragédies et des comédies, classiques fort bien interprétées ei dont les artistes célèbres figurent en partie sur les médaillons du grand escalier: Got, Samson, Beauvallet, Johanny, Thirion, Delaunay, Berton, Chilly, Rachel,Léa Félix. .Mlles Arnould, Agar, Sarah Bernhardt, Barrelta. Samary. Crosnier, ci d'autres devenus aussi célèbres.

On n'y jouait pas alors les pièces dites modernes, ni les horreurs dont frémissent les abonnés du Grand Guignol, du Théâtre Royal et Av^ (apueines. On se contentait des terribles scènes de la vieille tragédie comme des petites ficelles ingénieuses de la comédie chère à nos ancêtres. ( >n n'avail pas sous ses regards étonnés des ménages à trois ou à quatre, des truculences formidables, des crimes atroces, Av> tableaux hideux, des attentats inouïs. Il y avait bien çà et là des coquins e| des traîtres sur la scène; mais les roués d'aujourd'hui, les gredins sa1 iriques, les bandits diaboliques, les guenons du pays du Nord, les demivierges, les folles e| les sales harpies du boulevard

nous étaient inconnus, .le in' veux point dire par là ([ne l'Odéon élait précisément une école de verlu, mais enfin la devise ancienne Ridendo castigûtmoi c'est-à-dire « il châtie les mœurs en riant » ne veut

pas dire par une traduction facétieuse « le Ridai u cache les mœurs ! »

Heureux temps d'autrefois, — • songerais-je à dire comme tous les anciens qui louent avec Horace le temps passé — et je me hâte d'ajouter : « heureux temps d'aujourd'hui, où, sous une direction habile e1 ingénieuse, les chefs-d'œuvre et les bonnes pièces d'autrefois reparaissent devant un public nombreux et satisfait !

Le plaisir que nous goûtions jadis, vous pouvez le goûter aujourd'hui et je suis content de le partager avec vous.

Donc, c'est de Sedaine et de Collé que nous allons parler pendant quelques instants.

Sedaine a fait V Heureuse gageure, dont je ne vous décrirai pas les péripéties, car j'entends vous laisser tout le loisir de la surprise et permettre aux excellents acteurs de ce théâtre de vous l'offrir tout entier et même augmenté par une habile interpétation.

Je me contenterai de vous apprendre que le sujet de la comédie en partie a été emprunté par Sedaine à une nouvelle tragi-comique de Scarron, la Précaution inutile où une duchesse malicieuse joue et gagne un gros jeu. Ici la marquise de Clainville propose la gageure et la gagne avec le plus fine adresse. Elle s'ennuie dans son château et invite, en étourdie, un jeune et beau militaire qui passe sur le chemin, en l'absence de son mari. Or, celui-ci revient tout àcoup. Effrayée de son audace, elle enferme le jeune officier dans une pièce voisine et arrive à l'en faire sortir à la barbe d'un mari orgueilleux et crédule en lui gagnant 50 louis. Sardou lui-même n'aurait pas mieux

machiné la chose. Mais L'honnête dénouement n'est pas celui qu'on nous aurait offert aujourd'hui. Le jeune officier, que Ton croyait un parent quelconque, était venu chez M. de Clainville pour épouser la fille de son frère, une délicieuse orpheline dont le marquis avait pris soin. La jeune Adélaïde consent à faire la félicité de M. Dieutelette qui devient ainsi le neveu du marquis. La marquise reconnaît qu'elle a eu tort d'avoir abusé de la finesse, et sa soubrette Cotte dit comme morale de la comédie : « Ah ! si cette aventure pouvait la guérir de ses finesses ! Que de femmes à qui, pour être corrigées, il en a coûté davantage ! »

Cette pièce jouée au Théâtre-Français, le 27 mai L768, el dont l'auteur abandonna plus tard les honoraires à la Comédie-Française pour contribuer à l'achat d'un buste de Molière, scandalisa les critiques d'alors. Ils étaient moins faciles el moins indulgents que les nôtres. Us n'admettaient pas qu'une femme tournât en ridicule son mari devant un autre homme... Qu'auraient -ils dit, hélas! s'ils avaient entendu nos comédies actuelles qui non seulement bernent tous les maris, mais ne finissent guère par un innocent badinage... Il y a beaucoup d'esprit dans cette piécette, mais Voltaire, qui ne l'aimait pas chez les autres, s'était borné à résumer ainsi la Gageure imprévue :

« J'ai vu une comédie où il n'él ait question que de la manière de faire des portes ci des serrures, .le (Imite encore si je dors on m je veille ! Eh bien, messieurs, c'csi la scène la plus fine et la plus originale de la pièce que vous applaudirez, j'en suis cerl ain.

Sed mx e — <ar il faut un peu parler de lui — a laissé dans la littérature du jcvnr2 siècle un nom qui n'est

pas oublié. Il est l'auteur connu et estimé du Philosophe sans le savoir qui lui mérita les suffrages émus de Diderot, des livrets de Rose et Colas, du Déserteur, de Richard Cœur de Lion et d'une vingtaine de comédies, opéras ou opéras-comiques moins estimés. Plus que le Philosophe sans le savoir, le livret de Richard Cœur de Lion fit de Sedaine un académicien, en 1786. Les Parisiens qui aimaient à redire, le couplet d'Antonio :

La danse n'est pas ce que faime.

Mais c'est la fille à Nicolas...

ou celui de Blond el :

0 Richard, ô mon roi, L'univers t'abandonne !

ou la romance délicieuse :

Une fièvre brûlante Un jour me terrassait...

Ce public enthousiasmé imposa et fit pour ainsi dire lui-même l'élection de Sedaine que l'Académie faisait trop attendre, et le poussa dans le fauteuil vacant du poète et critique d'art Watelet. Quand la Révolution détruisit les Académies et lorsqu'en 1795 on créa l'Institut, Sedaine eut le chagrin de n'y être pas rappelé... Cette fois le public l'avait oublié.

Sedaine était un homme modeste. Fils d'un maître maçon, il dut, tout jeune, à la mort de son père, pour faire vivre les siens, prendre la truelle et le marteau du tailleur de pierres. Il en fit l'aveu dans son Recueil des pièces fugitives, sans trop crain-

dre que le lecteur ne lui adressât le célèbre conseil : « Soyez plutôt maçon ! » Il prévoyait cependant cette critique et il y répondait ainsi par avance :

Pourquoi ne serais-je pas maçon et poète? Apollon, mon seigneur et maître, a bien été l'un et l'autre... Je sais bien qu'on a lieu de se défier qu'un maçon-poète ne maçonne mal et qu'un poète-maçon ne fasse de mécbants vers. Là-dessus, j'ai fait mon choix : j'aime encore mieux passer pour mal versifier que pour mal bâtir. C'est pour vivre que je suis maçon. Je ne suis poète que pour rire ! »

C'est charmant et cela est dit en prose. Voici qui, par le même auteur, est dit en vers et semble plus charmant encore :

Ma vanité craint peu de lever le rideau Et de mes premiers jours regarder le tableau : Avant que le soleil, pénétrant l'atmosphère, Eût porté ses rayons jusque sur l'hémisphère, Arraché chaque jour à l'humble matelas, Où souvent le sommeil me fuyait, quoique las, J'allais, les reins ployés, ébaucher une pierre, La tailler, l'aplanir, la retourner d'équerre. Souvent le froid m'ôtait l'usage de la voix Et mon ciseau glacé s'échappait de mes doigts. Le soleil, dans l'été, frappant sur les murailles Par un double foyer me brûlait les entrailles...

Et décrivant les maux qui menaçaient sa faible santé et lui prédisaient une trop courte vie (il devait vivre 78 ans !) le bon Sedaine, s'adressant aux poètes ses rivaux, s'écriait :

Enfants efféminés de Virgile et d'Horace, Est-ce là le chemin qui conduit au Parnasse.' Et Thahe à des doigts chargés de durillons A-t-elle jamais osé confier ses crayons?

Elle les avait bien confiés déjà au menuisier de Nevers, et au serrurier Adam? Molière n'avait-il pas été barbier à Pézenas, et plus tard n'avons-nous pas connu le poète-boulanger Reboul?... Le vieux pro-" verbe français est toujours vrai : « Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens. » Et Sedaine maçon, tailleur de pierres, puis contre-maître, surveillant, enfin architecte, a eu le talent au milieu des maçons affairés, des manouvriers rustiques, des clameurs et des chants, du bruit des truelles et des marteaux, de composer de jolis vers et mérité d'être distingué par l'architecte Buron, le grand-père de David, pour obtenir enfin les loisirs nécessaires à sa réelle vocation et à ses goûts littéraires. C'est en 1751 que son nom, jusque-là inconnu, sortit de l'antre. Il composa la célèbre Epître à mon habit que l'abbé Raynal eut le tort d'attribuer à un Irlandais, secrétaire du comte de Hermans, un sieur Dromgold... Sedaine, furieux, imprima à ses propres frais, son Recueil de poésies fugitives en tête duquel il plaça VEpître qui fit fureur et fut pour lui ce que fut pour Arvers le sonnet célèbre, le Vase brisé par Sully Prudhomme, le Midi roi des étés par Leconte de Lisle.

Quoique je n'aie nulle intention d'allonger cette conférence, je ne puis résister au plaisir de vous redire quelques vers de ce charmant morceau.

Ah ! mon habit, que je vous remercie !... Que je valus hier, grâce à votre valeur ! Je me connais et plus je m'apprécie, Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur,

Par une secrète magie, Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur, Capable de gagner et l'esprit et le cœur ! Dans un cercle nombreux de bonne compagnie Quels honneurs je reçus !... Quels égards ! Quel accueil ! Auprès de la maîtresse, et dans un grand fauteuil, Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire ; J'eus le droit de parler et parler sans rien dire !

Cette femme à grands falbalas

Me consulta sur l'air de son visage ;

Un blondin sur un mot d'usage,

Un Robin sur des opéras.

Ce que je décidai fut le nec plus ultra. On applaudit à tout... J'avais tant de génie ! Ah ! mon habit, que je vous remercie !

C'est vous qui me valez cela !

Je regrette que cette délicieuse épître ne soit pas plus souvent dite dans les matinées où l'on nous assomme trop souvent avec des tirades surannées ou de fausses galipettes... On pourrait dans le même temps dire V Habit noir d'Alphonse Daudet, et je suis sûr que le public en serait enchanté. La conclusion de YEpitre de Sedaine est d'une moralité incontestable, dont nous pouvons toujours tirer profit :

Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit

Brillent à présent dans leur force, L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs; sur ses fruits...

On le juge sur son écôrce !

Voilà comment un jeune maçon composait des vers faciles et gracieux ! Aussi, je m'étonne que de trop nombreuses critiques aient été si sévères pour le style de Sedaine. J'incline à croire qu'ils ne l'avaient pas lu ou guère lu.

« Ils disent, remarquait-il lui-même — en plaisantant ses erreurs ■ — que je ne sais pas le français, et moi je dis qu'il n'y a pas un seul de ces messieurs qui aurait pu faire Rose et Colas ! » A propos de cette jolie comédie en un acte, mise en musique par Monsigny et jouée à l'Opéra-Comique en 1764, Sedaine fait observer que ce petit genre avait l'ambition « de joindre la flûte d'Euterpe au masque de Thalie, telle que les Grecs Vont unie au sceptre de Melpomène ! » Mais — détail plaisant — l'auteur avait eu soin de la faire imprimer avant de la donner sur la scène, de crainte — ■ ce qui était déjà arrivé pour d'autres opéras — que les chanteurs ne vinssent à faire quelques fausses notes qui, agaçant l'auditoire, devaient porter un grand préjudice au scénario.

A l'une des pièces dont j'ai fait le poème, dit-il, un acteur commence un duo dans un autre ton que l'orchestre. Les connaisseurs se récrièrent avec justice; leurs échos retentirent et jamais on n'a eu la hardiesse d'essayer une seconde fois si ce duo bien exécuté serait bon ou mauvais !

La pièce du Barbier de Séville, dont on célébrait il y a quelques jours le centenaire, désola ainsi Rossini, parce que le ténor Garcia avait brisé sa guitare, que la basse Vitarelli s'était cassé le nez et qu'un chat malencontreux, venu on ne sait comment sur la scène, avait poussé des miaulements que le public moqueur s'était essayé d'imiter. Il faut décidément peu de chose pour amener une chute au théâtre.

Mais revenons à Sedaine. Il se trouve aujourd'hui à côté de Collé et vous allez voir qu'il y a une raison décisive pour cela.

L'auteur de la Gageure imprévue avait, déjà auparavant, fait représenter au théâtre italien en 1762 une comédie en trois actes, le Roi et le Fermier, musique de Monsigny, dont il a dit lui-même :

Cette pièce est tirée du théâtre anglais ou plutôt d'une ancienne histoire qui n'a guère pour elle que la tradition.

Henri VI s'égara la nuit dans une forêt au retour d'une chasse ; il entra chez un bûcheron, et là il vit peut-être pour la première fois ce qu'est un homme vis-à-vis d'un autre homme, dépouillé par son ignorance du profond respect qu'il doit avoir pour son roi. Jamais scène au théâtre n'a ouvert au poète une plus vaste carrière, un moyen plus simple pour faire entendre des vérités utiles.

Mais la censure, dirigée par le sévère Marin, trouva que Sedaine aurait été un peu loin dans sa critique de la cour et des courtisans et elle lui fit adoucir ses critiques

Sedaine a supposé que lord Lurewell avait fait enlever la belle Jenny, fiancée du garde-chasse et fermier Richard. Mais Jenny, parvenue à échapper à la passion de Lurewell, est revenue auprès de Richard ; elle le rassure aussitôt, mais elle lui apprend que le mécréant lord a confisqué son troupeau de " moutons. Le roi chasse dans les environs. Elle ira lui demander justice. Or, Henri VI s'est égaré dans la forèl. Richard le rencontre, sans le connaître, e! l'invite à venir souper à sa Ferme. Jenny lui conte son infortune et le roi y compatit. Aussi, lorsque lord Lurewell, arrêté par erreur dans la forêt par le garde comme braconnier, comparaît devant le roi, celui-ci se fait reconnaître par tous les assistants et chasse le perfide. Il anoblit Richard e1 I" marie à Jenny à

laquelle il donne une large dot. Tout le monde chante alors :

Le Roi !

Le Roi !

Quoi ! c'est le Roi ! C'est le Roi !

Vive le Roi !

Richard crie à tue tête :

Ah ! sire, excusez-moi Sire, pardonnez-moi !

Sur quoi toute l'assistance répète : « Vive le Roi ! » Dans cette pièce bien aimable et bien innocente il y avait un mot excellent que la Censure a fait supprimer. Henri VI s'étonna de voir que Richard paraît si instruit et si fin observateur :

Qui peut vous en avoir tant appris?

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