‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 17 sur 20 · CASIMIR DELAVIGNE : UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE : UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER

Par Marc LE GOUPILS

Mesdames, Messieurs,

Faire une conférence aux matinées classiques de l'Odéon, c'est faire une préface. Or à l'une des deux pièces de ce jour Beaumarchais lui-même a déjà mis une préface, qui est l'inégalable chef-d'œuvre du genre. Et comment le seul nom de barbier, qu'il va me falloir à chaque instant prononcer n'a-t-il pas achevé de m'éclairer sur les périls de l'aventure où je me suis laissé engager? Puissé-je trouver mes auditeurs dans l'état où Beaumarchais souhaitait de rencontrer les lecteurs de sa pièce, « dégagés de soucis, contents de leur santé, de leurs affaires..., de leur déjeuner, de leur estomac », bref, trop à leur aise pour n'avoir pas quelques ni imites de patience, même à l'égard d'un fâcheux.

L'Odéon, aujourd'hui, comme à son ordinaire, vous donne deus pièces, une tragédie et une comédie. Il se propose d'instruire en amusant. Dans le précèdent spectacle, les Fourberies de Scapin succédèrent

à Phèdre, et le Barbier de Séville succédera aujourd'hui à Une Famille au temps de Luther. Ceux d'entre vous qui préfèrent le rire aux larmes seront même un peu favorisés : d'abord la comédie de Beaumarchais est plus longue que la tragédie de Casimir Delavigne ; ensuite cette tragédie, légèrement infidèle à une règle longtemps sacro-sainte du genre, tempère à plusieurs reprises d'une discrète gaîté l'émotion de quelques-unes de ses scènes les plus pathétiques.

Instruire en amusant, ai-je dit. On a en effet l'ambition qu'une saison odéonienne forme un tableau — le moins incomplet et le plus expressif possible — de la littérature dramatique française, la plus riche qui soit au monde, et j'ai bonne envie de dire aussi la plus belle. On ne se croit toutefois point astreint à procéder à cette exhibition avec toute la rigueur qu'y apporta ici naguère le regretté Brunetière dans la mémorable série de conférences qu'il intitula les Epoques du Théâtre-Français. La comédie de Beaumarchais date de 1775 et la tragédie de Casimir Delavigne de

Et je ne dissimulerai pas que le saut est brusque..- Et je n'ignore pas qu'entre 1775 et 1836, il a passé, si vous me permettez cette image, beaucoup d'eau sous le pont... des Arts, une eau qui a porté le vaisseau ramenant d'Amérique Chateaubriand et René, la barque de Lamartine et d'Elvire, et combien de nacelles romantiques assurément non prévues par Voltaire. Mais Beaumarchais, à l'affût de toutes les nouveautés, était en avance sur une grande partie de ses contemporains et Delavigne marchait à l'arrièregarde des lettres de son temps. Et il y a des chances

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