‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 18 sur 20 · UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER

pour que Figaro — outre qu'il est extrêmement débrouillard et difficile à étonner — ne se trouve pas, dans le voisinage des assez étranges héros de tragédie qu'il a rencontrés clans la coulisse, aussi dépaysé qu'il pourrait d'abord sembler.

On va, comme d'ordinaire, vous donner la pièce sérieuse avant la comédie. Je ne m'arrêterais pas, à ce détail si, en relisant à votre intention le théâtre de Beaumarchais, et ce que Beaumarchais a écrit sur le théâtre, je n'y avais constaté que, au moins à un moment de sa carrier»1 dramatique, il aurait lui-même personnellement peu goûté cet arrangement. Il jouissait mal ou très imparfaitement, assure-t-il, d'une coin (''die donnée après une tragédie.

Pour moi, écrivait-il avec onction, lorsqu'un sujet tragique m'a vivemenl affecté, mon âme s'en occupe délicieusement pendant l'intervalle des deux pièces, et je sons longtemps que je me prête à regret à la seconde. Il me semble alors que mon cœur se referme par degrés, comme une fleur ouverte aux premiers soleils du printemps se*resserre le soir, à mesure que le froid de la nuit succède à la chaleur du jour.

Les organisateurs de spectacles, qui doivent s'y connaître, sont unanimement d'un sentiment contraire à celui de Beaumarchais. Fussiez-vous a priori et théoriquement de l'avis de Beaumarchais, au moins dans le cas présent soyez sans inquiétude. Même après que vous aurez frissonné à la tragédie de Delavigne, les lazzis de Figaro ne feronl pas succéder dans vos âmes «le froid de la nuit à la chaleur du jour». Au demeurant, quand Beaumarohais parlait ainsi, il écrivait d'assez méchants drames, et c'est îles

larmes qu'il vendait ; après qu'il a eu écrit son Barbier de Séville et son Mariage de Figaro, il en sera venu sans trop de peine à penser avec Molière que, « si la tragédie est quelque chose de beau quand elle est bien touchée, la comédie a ses charmes,... et que l'une n'est pas moins difficile que l'autre ».

M. Sanson, historien considérable de notre littérature, a écrit, il y a quelque vingt ans, que, vers le temps où nous voici venus en 1916, « il serait sans doute permis de ne plus nommer » Casimir Delavigne.

0 vanité des réputations littéraires ! Inconstance des goûts des hommes ! Et même — ce qui est plus grave, hélas ! — variabilité de ce sens spécial, le g<mt, qui se proclame immuable et infaillible ! Casimir Delavigne traité de meuble inutile dont il faut désencombrer l'histoire littéraire ! Pour beaucoup des meilleurs esprits de France, l'auteur des Messénieniies fut longtemps - — même après les Méditations de Lamartine et les Orientales de Hugo — le seul poète lyrique que le premier quart du xixe siècle pût placer point trop loin au-dessous de Malherbe et de J.-B. Rousseau. Pour ces mêmes bons esprits, l'auteur des Vêpres siciliennes et de VEcole des vieillards fut, parmi leurs contemporains, le plus authentique héritier à la fois de Molière et de Corneille, ou au moins de Voltaire. Je lis dans un manuel que le quatrième acte de la tragédie par laquelle il débuta en 1819, les Vêpres siciliennes, fut applaudi par le public pendant l'entr'acte tout entier. Et au poète qui débutait si brillamment le succès demeura fidèle tout au long de sa carrière. La première postérité s'est à peine montrée moins favorable au poète défunt que les

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