CORNEILLE : CINNA
„ t\ REGNARD : LE LEGATAIRE UNIVERSEL
Par Camille LE SEXNE
Mesdames, Messieurs,
Ce n'es! pas une nouveauté pour moi de venir parler de l'auteur de Cinna aux habitués des matinées
classiques. Je l'ai fait à plusieurs reprises, mais, dans les circonstances actuelles, je suis profondément touché que le directeur du second Théâtre-Français, mon excellent ami M. Paul Gavault, ait de nouveau fait appel au vieux Cornélien que je suis, au Cornélien militant qui, dix ans avant la guerre, parvenait. Dieu sait au prix de quels efforts, à faire enfin ériger la statue de Corneille, place du Panthéon, en réparation de trois siècles d'oubli. Dans une atmosphère déjà chargée d'orage, nous prêchions alors, mes amis e1 moi, comme un devoir civique, urgent, l'élude, l'admiration, le culte de Corneille. L'événemenl ne m'aura que trop donné raison. De tous nos grands écrivains, Corneille esi aujourd'hui celui dont la voix s'harmonise le mieux avec le bruit du canon. 11 enseigne à vivre dangereusement, à bomber vaillamment, «Mourir pour la patrie, dit le jeune Horace,
Mourir pour la patrie est un si digne sort Qu'on briguerait en foule une si belle mort...
Il invoque l'héroïsme et, en ce moment même, sur toute la ligne du front, de l'Yser aux coteaux d'Alsace, devant Nancy, devant Reims, devant Verdun, nos jeunes soldats, muraille sanglante, muraille vivante, montrent qu'ils ont bien profité des leçons du maître d'énergie.
Et maintenant, étant donné le caractère presque sacré du théâtre de Corneille, quelle place Cinna doit-il occuper dans la hiérarchie? Sa fortune a été curieuse. Après le Cid, c'est de toutes les œuvres du grand tragique celle qui, du vivant de l'auteur, a fait le plus de bruit. Ne pas la connaître était une des plus fâcheuses marques d'ignorance qu'on pût donner. En 1661, Dorimon dans sa Comédie de la comédie montrait un sot, qui pour trancher de l'entendu vantait la prose de Cinna. Puis quand la postérité a commencé son triage, on a ainsi rangé les grandes tragédies de Corneille qu'alors on chiffrait par quatre : le Cid, Horace, Polyeucte, Cinna. Les quatre chefsd'œuvre sont devenus les six chefs-d'œuvre ■ — tout augmente — ■ par l'adjonction de Nicomède et de Rodogune. Cinna n'a eu ni recul, ni avancement. Il est demeuré quatrième. Et voilà qu'on lui a fait une réputation assez réfrigérante de majesté tranquille et de placide beauté. J'ai recueilli là-dessus des opinions concordantes quoique d'origines diverses. Un potache me disait l'autre jour avec l'aimable ingénuité ou la rude franchise de son âge : « Cinna, c'est barbant ! » Une jeune lettrée, plus soucieuse du parler académique, exprimait devant moi à peu près
la même pensée, en disant : « Cinna, oh ! c'esl compassé, c'est figé ! »
Eh bien ! non, Cinna n'est pas compassé, Cinna n'est pas figé, Cinna n'est pas barbant. Cinna est une œuvre ardente ; Corneille l'a conçue, Corneille l'a réalisée dans la fièvre, dans la colère. Aussi bien Boileau en porte témoignage au cours de son épître à Racine :
Au Cid persécuté, Cinna doit sa naissance.
Rappelons-nous en effet ce qui se passa à Paris en 1636 à propos du Cid. Corneille blâmé publiquement reçoit le conseil impératif de ne plus traiter de sujet moderne. Il jure alors de renoncer au théâ! re et se retire à Rouen; mais, là, son génie fermente. Il détend ses nerfs en écrivant Horace et aussi en préparant la dédicace au cardinal, un cbef-d'œu\ Te d'impertinence. Voilà le début de ce morceau qui vous montrera mieux que tous les raisonnements, dans quelle atmosphère le grand poète persécuté cuvait à cette dat e de la bile et même de l'atrabile.
Vous avez ennobli le but de l'art, dit le poète au ministre qui vient de le livrer aux Scudéry et aux Chapelain, car au lieu du but de plaire au peuple que nous prescrivaient nos maîtres et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Lélie, ont autrefois protesté de se contenter, vous nous avez donné le but de vous plaire ei de vous divertir et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'Etat. En effet, contribuanl à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui
est si précieuse et si neressuhv. VOUS l'eus eu avez facilité
les connaissances puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux
sur Votre Eminence quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poèmes. C'est là que, lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais... C'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m' apprendre en dix ans.
Le morceau n'est pas ordinaire et vous voyez dans quelles dispositions d'esprit se trouvait Corneille à la veille d'écrire Cinna. Sa nervosité devait s'aggraver (in contre-coup des événements qui vinrent mettre en deuil la ville où il s'était réfugié. C'est en 1640 que devait être joué Cinna ; c'est en 1639 qu'il fut écrit à Rouen. A cette même année la capitale de la province de Normandie subit toutes les rigueurs d'une exécution militaire, à la suite d'une révolte «•outre les exactions des maltôtiers ; quarante-six habitants furent condamnés à être rompus vifs, vingt/ au gibet, vingt au bannissement perpétuel. Une autre fournée, beaucoup plus nombreuse, compléta la chiourme des galères construites en Provence.
Corneille comptait parmi les proscrits des amis, des parents. Figurez-vous son angoisse. D'ailleurs Rouen n'était pas seul en cause. Une atmosphère tragique pesait sur la France entière; partout les èchafauds dressés, les potences toutes prêtes, les procédures à chausse-trapes des Lalïemas et des Laubardemont. Le cardinal était un grand politique ; nous le savons aujourd'hui, nous lui sommes reconnaissants d'avoir reconstitué l'unité française ; mais ses contemporains le voyaient à travers un voile de sang. C'était un terroriste, une sorte de Robespierre
monarchique. « il n'y a rien, disait-il. qui dissipe tanl les cabales que la Terreur ».
C'est pour répondre à cette théorie farouche, pour protester, comme le feront plus lard Hugo et Vigny, contre la cruauté méthodique de l'Homme rou e que Corneille écrit Cinna, dans quel tumulte d'âme, vous le devinez ! La tragédie qu'il compose sera une exaltation de la clémence, une oeuvre où il pourra, sous le couvert de l'histoire romaine, clamer appels à la pitié :
Eh ! quoi, toujours du sang et toujours des supplices.
11 y fera donner à Auguste des conseils dont le cardinal pourra faire son prolil. s'il n'était pas un bourreau impénitent :
Votre sévérité, sans produire aucun fruit. Seigneur, jusqu'à présent a l'ait beaucoup de bruit.
Essayez sur Cinna ce que peut la clémence.
Et ceux que nos rigueurs ne l'ont qu'effaroucher, Peut-être à vos bontés se laisseront toucher...
Aussi bien, remarquez-le. la tragédie de Corneille a un sous-titre — et c'est même la seule de ses tragédies qui en comporte un : — elle es1 in( itulée : < 'inna on la Clémence (TA uguste. Rien de plus caractérisl ique. Corneille ramènera tout à la clémence. Certes il ne lui sacrifiera pas la beauté des scènes épisodii qui reste incomparable: plaidoyers politiques .Maxime e1 de Cinna. monologue d'Auguste, im]
calions d'Emilie, tout ce que va évoquer devant vous l'excellente troupe du second théâtre français, en tête de laquelle vous admirerez un des plus grands interprètes qu'ait jamais eu le rôle d'Auguste, M. Maxime Desjardins. Mais la vertu du pardon demeure sa principale héroïne et il la fera triompher au dénoûment par l'intervention de la Grâce.
Oh ! rien de la grâce religieuse telle que vous la voyez paraître dans Polyeucte. Que ferait-elle ici ? Mais s'il y a une grâce mystique il y a aussi une grâce héroïque éclose dans les grandes âmes au cours des grandes crises morales, — et qui pourrait le savoir mieux que Corneille peintre des héros? C'est cette grâce qui agit au final de Cinna et brusquement termine la pièce en heauté, en splendeur. Quand l'action semble paralysée, quand tous les ressorts dramatiques ont fini de jouer, alors entre en scène la clémence/ Elle est descendue du ciel à l'appel du poète, elle dicte à Auguste cette sublime formule de transformation morale :
Je suis maître de moi comme.de l'univers ; Je le suis, je veux l'être. 0 siècles, ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire.
Cette grâce héroïque qui rayonne d'Auguste va produire sur les conjurés un effet immédiat et foudroyant. Cinna abdique pour jamais la haine qu'il exprimait au début de la pièce avec une véhémence furieuse. Quant à Emilie c'est avec une sorte d'étonnement hagard qu'elle murmure :
Ma haine va mourir que j'ai crue immortelle, Elle est morte....
Le plaidoyer contre la haine se termine ainsi par l'abjuration de toutes les haines. Admirons-le, mais écartons la banalité des commentaires abstraits. Corneille ne s'isole jamais de la réalité, avec lui on va droit aux constatations pratiques comme aux directions morales. Or, la constatation pratique qui ressorl de la tragédie de Corneille c'est qu'Auguste assure son salut en prenant le parti de la clémence, car le supplice des conjurés ne ferait que leur susciter des vengeurs. Quant aux idées maîtresses, aux directions morales, c'est d'abord cette maxime que l'esprit de domination, quand il ne sait pas se. limiter soi-même, se détruit par ses propres excès ; c'est encore qui' [e droit de la force trouve en soi son châtiment ou plul ôt que la force despotique crée un seul droit : col ni de l'univers à se liguer contre elle.
Voilà des vérités éternelles, mais rendues aujourd'hui plus actuelles que jamais par l'évolution de la guerre mondiale. Soyons reconnaissants à notre grand poète tragique de les avoir formulées jadis avec tant de puissance
Son œuvre n'est pas seulement éloquente, elle est prophétique, car le jour approche du grand règlement de comptes et ce jour-là, la France n'aura qu'à se ressouvenir de Cinna pour adresser au chef delanàtion de proie réduite à merci cette apostrophe vengeresse tirée du monologue d'August e :
César, rentre en toi-même et cesse de te plaindre. Quoi, tu veux qu'on t'épargne e1 n'a rien épargné? Dans quels fleuves de sang ton bras s'est-il baigné?
Mesdames, Messieurs, je ne chercherai pas de transition pour passer de Cinna an Légataire universel. Corneille et Regnard figurent sur la même affiche sans disparate, représentant dans notre littérature sous des formes dissemblables la qualité dramatique par excellence : le mouvement. Je vous ai montré de quel ardent foyer s'épanche Cinna par des brèches volcaniques. Ce sont, au contraire, des feux follets qui voltigent sur le répertoire de Regnarcl. La flamme est légère et subtile, mais aussi tenace que la coulée de lave de Corneille et depuis deux siècles aucun souffle n'a pu l'éleindre. Regnard s'apparente au grand ancêtre. Le charme, la gaieté et suri oui Tonvolée de son style rappellent l'auteur de l'Illusion comique et du Menteur. Il est picaresque et, par là, Cornélien à panache, Cornélien portant sa fantaisie comme une plume au feutre d'un routier du temps de Louis XIV. Le mouvement, Regnard l'a eu dans son existence, et agité et aventureux, à la débandade, à la diable, avant de la mettre dans son œuvre littéraire. Parisien de Paris, né en 1647 dans le quartier des Halles comme Molière, mais comblé par la fortune à la différence dupauvrefils du tapissier, il hérita, tout jeune encore, d'un bien considérable que son père avait gagné dans le commerce des salaisons. Il est riche, beau garçon — si beau garçon qi fil s'admire lui-même et ne craint pas de se dépeindre ainsi dans le roman de la Provençale :
Zelmis, comme vous savez, mesdames, est un cavalier qui plaît d'abord ; c'esl assez de le voir une fois pour le
remarquer, et sa bonnemine est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne
pour la trouver aimable. Il faut seulement se défendre de le trop aimer.
C'est un portrait en pied, et dont l'auteur nese donne pas de coups de pieds dans les tibias, comme nous dirions aujourd'hui... si nous parlions mal. Cet adorable et adoré Zelmis pourrait trouver le bonheur sur place, mais le naturel l'emporte et il se met à courir le monde. Après un premier voyage en Italie où il s'est « fort diverti aux mascarades >>, il en fait un second qui tournera moins bien.
Avec des amis de rencontre, un certain M. de Prade et sa femme, une dame il»' Provence — une belle dame — il est cueilli au retour par les corsaires barbaresques qui conduisent le lut au marché d'Alger où l'on brocantait également le bois d'ébène et le bois blanc. La dame échoit au harem du Dey : le mari est acheté par un fermier des environs, Regnard par le marchand Achmet-Talem qui commence par le mettre à la chaîne. Mais notre Parisien — déjà Parigot et débrouillard — comme il faisait d'excellente cuisine (du moins c'est lui qui le dit), s'improvise cuisinier et mènerait une existence ■ douce s'il ne s'avisait de mettre le désaccord dans 1" ménage de Tali m. Turc discret qui n'avail pas plus de quatre femmes. Talem se croyant, à tort nu à raison, «aitragé, fait condamner l'esclave au t'en mi à l'abjuration, ce qui, pour des raisons spéciales, était une perspective presque aussi rigoureuse. Le consul de France intervint à temps pour taire a Talem des offres de rachat.,. Vous savez la boutade «le ce valet
d'une farce de Scarron que son maître veut abattre d'un coup de pistolet et qui lui fait cette juste observation : a Grâce monsieur.... Pourquoi me tuer? Je ne vaux rien, une fois tiré....» Le consul fit comprendre à Talem que Regnard brûlé ne vaudrait même pas son poids de cendres. Vivant, il représentait dix mille livres que le Turc empocha sans barguigner.
Regnard, libéré, eut pour premier soin de racheter à son tour Mme de Prade. Quant au mari, on le supposa mort ; on revint en France sans lui. Mais voici que, tout à coup, on le vit reparaître de l'autre côté de la Méditerranée dans le patelin provençal où le couple faisait dire des messes pour le repos de son âme. Il survenait en trouble-fête, à l'instant précis où l'ex-cuisinier et l'odalisque, retour du harem, allaient unir leurs destinées....
Là-dessus Regnard n'hésita pas. Laissant le mari et la femme s'expliquer en famille, il repart : il visita la Flandre, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Laponie. Il prolonge ses caravanes sans que d'ailleurs M. de Prade ait fait mine de le poursuivre. Le pauvre homme devait en avoir assez des voyages.
En réalité Regnard ne fuyait pas un mari jaloux, il s'offrait la joie juvénile de voir du pays.... Brusquement son existence se stabilisa. Il allait avoir quarante ans — âge sérieux, presque grand âge sous l'ancien régime, à quelques chiffres près l'âge d'Arnolphe dans V Ecole des femmes. Il s'arrête, il se fixe. Gomme par un coup de baguette magique, le giobetiotter se transforme en conseiller du roi, trésorier au bureau des finances de Paris, capitaine du château de Dourdan, grand bailli de la province de Hurepoix.
Il est propriétairs foncier, il a château en province, et maison à Paris — une délicieuse maison, un petit hôtel situé au bout de la rue Richelieu, près de la porte Montmartre. Le quartier était alors tranquille, voire un peu désert, la vue étendue. Le poète nous décrit lui-même son réveil :
L'œil voit d'abord ce mont dont les antres profonds Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds....
Ce n'est pas encore du bon Regnard, si c'est déjà du mauvais Delille, mais cela signifie que la maison du poète était orientée au Nord, à l'un des angles de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens actuels, et que des fenêtres on découvrait Montmartre.
Après tant d'acquisitions de tout repos, le mouvement disparaît de l'existence de Regnard, mais il le transporte dans la littérature ; il veut être auteur dramatique, il le sera : renonçant à la tragédie qui n'est pas son affaire, il nous rendra la verve française, celle des fabliaux, retrouvée dans les démarqu des Italiens et des Espagnols; il écrira des œuvres si riches d'intensité, si libres de facture qu'on pourra les traiter tantôt de comédies de mœurs, tantôt de vaudevilles, cette dernière dénomination étant d'ailleurs de pure fantaisie, car, ainsi que l'observe mon éminent confrère Albert Soubies dans un article sur Démocrite qui compte parmi les meilleurs commentaires de Regnard, « pourquoi rabaisser des ouvi que relèvent un vocabulaire coloré, chatoyant, style plein de saillies, passant des éclats d'une verve bouffonne à \\i\f pénétrante élude de sentiments .
En effet chez Regnard le tour est décide, le trail
part sans jamais hésiter. Il est aisé, c'est le mot par lequel le caractérise un quatrain du temps :
De notre scène, il sait l'art enchanteur ; Il est habile, il badine avec grâce Il est aisé...
Il est aisé et en même temps il est prodigue d'ornements; il a cette fantaisie aérienne, cette libre envolée de l'alexandrin, ce goût et le don de l'imprévu dont Molière ne se soucie presque jamais, sauf peutêtre dans le « vers blanc » du Sicilien ■
Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche.
De ces vers Regnard est prodigue. C'est qu'il vient de Ronsard et qu'il va à Rostand en passant par Banville.
Cette extraordinaire facilité de Regnard, on peut dire qu'elle s'est cristallisée dans le Légataire universel en y accomplissant le chef-d'œuvre de la transformation d'un sujet macabre en comédie désopilante. Au fond, rien de moins réjouissant. Il s'agit d'un testament dicté par un valet aii profit de son maître pendant la léthargie d'un oncle qu'on croit mort, mais qui ressuscite et à qui on finit par faire croire qu'il a réellement dicté les dispositions testamentaires. Regnard n'a rien inventé... c'est une cause célèbre, ce sont plusieurs causes célèbres, à Besançon le procès d'un fermier qu'on accusait les jésuites d'avoir substitué à un de leurs bienfaiteurs mort intestat; en Languedoc celui d'un précepteur qui aurait rempli le même office pour « obliger » une veuve dont le mari n'avait pas eu le temps d'assurer l'avenir. Mais qu'elle
vienne de Besançon ou de Toulouse l'histoire n'est pas gaie. Eh bien ! vous allez voir quelle farce débridée en a tiré Regnard. La gaieté déborde de chaque acte, de chaque scène, de chaque vers. Ce garnement de valet, cette coquine de servante, ce podagre de Géronte, tout ce jeu de massacre va s'animer devant vous, s'ébattre en pirouettes clownesques et vous faire rire aux larmes comme Chocolat et Footit quand vous étiez encore des collégiens sur les banquettes du Nouveau-Cirque.
Oui, j'entends. On vous dira que vous avez tort de ne pas garder votre grand sérieux, que tous ces gens, ce sont des gibiers de potence, mon Dieu ! ni plus ni moins que Polichinelle rossant le commissaire — - et que la pièce est immorale. Cela, par exemple, je le nie. Le Légataire universel ne manque pas de moralités, si on prend la peine de les chercher. Il y a l'angoisse du neveu qui, employant des filous, est toujours sur le point de se voir filouter lui- même. Il y a aussi et surtout le châtiment de Géronte que personne ne plaint d'être berné. Le célibataire égoïste est puni par ce fait qu'il a besoin de tout le monde et que tout le monde le pille et le nâsarde. 11 n'échappe, comme l'a dit Weiss, à l'impudent caquet de Lisetti que pour devenir la proie de l'apothicaire Clistarel ; puis il est précipité dans l'étourdissante procession de ses héritiers. L'un lui défend de se marier ; Tanin lui refuse des remèdes ; celui-ci veut l'interdire ; celui-là l'enterrer....
Et puis, je ne sais vraiment pas pourquoi je m'evertue à chercher des moralités littéraires, des moralités philosophiques, des moralités sociales au Léga-
taire universel quand il tire de l'époque même où il a été représenté la moralité la plus haute, la moralité patriotique. Cette farce énormissime dont chaque tirade a des grelots, des , sonnailles, dont chaque scène pirouette et s'ébroue comme une cavale lâchée dans un pré vert, savez-vous à quel moment Regnard l'a composée? Le crépuscule descendait sur le règne de Louis XIV, les désastres se précipitaient : Ramillies, Turin, la capitulation de Milan, Oudenarde. L'aube de Denain — que le poète ne devait pas voir restait encore cachée dans la profondeur d'un ciel en deuil. Le trop célèbre hiver de 1709 approchait avec toutes ses misères : le froid, la famine, des villages entiers ruinés et dépeuplés.
Regnard pensa qu'à cette France appauvrie, à cette France menacée, il ne fallait pas enlever le réconfort du rire. Il pensa, ce que nous pensions nous-mêmes, auteurs, critiques, directeurs, en octobre 1914, pendant la période angoissante des opérations militaires, lorsque nous prîmes à tâche de vaincre la résistance des pouvoirs publics et d'obtenir la réouverture des théâtres ; il pensa que la nuit serait encore plus profonde si l'on éteignait le flambeau de la joie et qu'il est contraire à notre tempérament, à notre génie de prendre devant le péril ces attitudes moroses qui rapprochent le péril et, si j'ose dire, l'encouragent. La gaieté ardente, exubérante, la gaieté coûte que coûte, il la fit mousser, pétiller, sinuer en spirales de feu d'artifice dans cet extraordinaire Légataire universel, où l'ardeur même de la vie s'épand et s'exalte autour d'un lit d'agonisant, et douche avec des cascades d'hilarité les cerveaux encrassés de fâcheuses nou-
velles par les gazettes clandestines dont aucune censure n'atténuait les communiqués pessimistes. I] eut la bravoure de rire, la toute-puissance de faire rire, et le parterre lui donna raison, en faisant à la pièce un des succès les plus éclatants qu'on ait jamais vus, et le roi lui-même murmura avec indulgence : « Il faut bien qu'on rie quelque part. »
Mesdames, Messieurs, ne soyez pas plus difficiles que Louis XIV, ne chicanez pas la fantaisie du Légataire universel, buvez sans remords ces lampées de franche gaieté et dites-vous que c'était un vrai Français, un bon Français de France, l'homme qui dans l'ombre d'Oudenarde et de Malplaquet faisait déjà vibrer comme un salut à l'aurore prochaine l'appel du coq gaulois, le cocorico de Ghantecler.
CORNEILLE : NICOMËDE
Par Marius ROUSTAN
La candeur ou la malignité de nos ancêtres avait inventé ce proverbe : « A bon vin, pas d'enseigne. » Je ne le rappelle pas ici pour m'excuser à l'avance de faire précéder une représenl ation,'qui sera excellente, d'une causerie dont nul mieux que moi ne prévoit les imperfections, mais pour observer que la malignité ou la' candeur de Corneille ne s'est pas contentée de ce! aphorisme. Ses Préfaces, ses Examens, ses Discours en sont la preuve. On dirait que ce Normand avisé a pris ses précautions contre les conférenciers de l'avenir.
Ne voyons pas là cependant un de ces besoins effrénés de réclame, comme les siècles suivants en ont connu. Corneille est très sincère, et il est très fin. Il écrit que Nicomède n'est pas indigne de ses grands chefs-d'œuvre, et que e'est une des pièces pour lesquelles il a le plus d'amitié. De cette tendresse particulière, il donne des raisons fort bien vues. Sans les discuter, je voudrais m'arrêter à une seule, qu'il a indiquée sous une autre forme. La plus cornélienne des pièces de Corneille, ce n'est ni le Cid, œuvre de jeunesse, ni Polyeucte., point culminant de l'ascension vers la tragédie. Celle qui lui ressemble le plus, celle où il s'est satisfait le plus complètement, c'est cette
pirre «d'une constitution assez extraordinaire ^composée en pleine gloire, dans la forte maturité de ses quarante-cinq ans, à l'heure où les inimitiés provoquées par le Cid n'existaienl plus, où relies qu'allait susciter la querelle d'Andromaque n'existaienl pas encore. Si c'est Bérénice qu'il faut choisir pour fêter l'anniversaire de Racine, c'est à Nicomède qu'il faudrait s'arrêter pour célébrer celui de Corneille. C'est là ce que je voudrais montrer. Et, d'autre part, nous souvenant que Corneille est notre poète national, peut-être trouverons-nous dans la réprésentation de Nicomède des raisons plus actuelles d'avoir, nous aussi, une tendresse particulière pour ces beaux vers qui nous animent d'un souille plus viril, à l'heure où s'écrivent, dans le sang de nos soldats, les pages les plus héroïques de l'histoire de noire pays.
L'héroïsme, en effet, règne seul dans cette pièce. Corneille nous en prévient, h Les tendresses cl [es passions n'y ont aucune part... La grandeur de courage y règne seule. » La grandeur de courage, c'est-àdire la force toute-puissante de la volonté. Pas de place pour l'amour, pas de place pour la pitié ou la terreur. Un seul élément : l'héroïsme. Un seul sentiment : l'admiration.
Plus de ces luttes si éminemment tragiques, de ces combats intérieurs où l'âme se raidit , s'obstine conl ie les passions tumultueuses. Corneille esl en pleine possession de ses moyens. Il peut se passer de tous ces intérêts essentiels pourtant dans son théâtre.
L'élément Cornélien par excellence apparaît, dé-
gagé de tout alliage. Il va se déployer sans contrainte, librement, triomphalement.
Comment Corneille a pour cela modifié l'histoire, en la rendant d'ailleurs plus vraie et plus significative, je ne le redirai pas après tant d'autres. Et qui songerait, d'autre part, à chercher de la couleur locale dans l'héroïsme cornélien? Que veut-on dire quand on demande si Corneille a bien connu l'âme Bithynienne? Combien sommes-nous qui rangeons, au nombre denos préoccupations durables ou accidentelles, celle de saisir les différences entre l'âme Bithynienne et l'âme Mysienne ou Galate? Et n'avons-nous pas envie de répliquer à tous ceux qui nous apportent làdessus desprécisionsdéconcertantes: Ma foi, monsieur, coiiiinenl faiteS-VOUS pour être si sur Je ces choses-là ? J'aime mieux ceux qui, avec quelques exagérations, voient dans la grandeur de courage de Nicomède une conformité étroite avec les traits de l'âme française à l'époque de la Fronde, pendant les trente années où l'énergie volontaire peut prendre du champ, entre la mort de Richelieu et l'avènement de Louis XIV. J'aime mieux encore ceux qui-, plus près de la vérité, croient que le grand Corneille trouvait en lui-même cet idéal de vertu et de courage que ce bourgeois paisible et timide portait dans le silencieux orgueil de son cœur. J'aime mieux surtout ceux qui sentent, dans cette exaltation delà grandeur de courage, un des plus nobles besoins de l'âme française, et danscet héroïsme, un héroïsme national, tel que des Français seuls peuvent le concevoir. « La France, écrivait de Laprade, et c'est ce qui fait la beauté de son rôle, est condamnée à l'héroïsme ou au néant. » La tragédie de
Corneille, — et c'est ce qui fait le caractère français de son théâtre, — était condamnée à l'héroïsme, el Nicomède est peut-être le plus national des dram< Corneille avec un sujet romain ou bithynien.
Je crois que nous avons trop affirmé, avant la guerre, qu'une foule de vertus n'étaient d'aucun temps et d'aucun pays. Il faudra demain mieux garder nos frontières, — quand elles seront rectifiées. Il y a un courage français, un héroïsme français. C'esl celui de Roland et de Nicomède. Corneille le définit celui « qui marche à visage découvert. » Belle définition et digne d'un peuple épris, avant tout, de franchise et de probité ! Nicomède va droit devant lui. le front haut, la mine altière, à travers les trahisons, les perfidies. Son « maître » Annihal lui a donné le mépris de toute « bassesse ». Il ne songe pas seulement aux autres, en se faisant voir tel qu'il est, sans fauxfuyant et sans détour. Quand Roland refuse de sonner du cor, c'est assurément pour que France la douce ue tombe jamais par lui dans le déshonneur. (£èst au$$i parce qu'il se donne à lui-même le fier spectacle d'une attitude hautaine et valeureuse. Nicomède^ lui. ollie à sa conscience de chevalier, de paladin, la prerave que ses actes sont bien conformes à la haute idée qu'il a de lui-même, et, comme un soldat d'épopée, il s'en réjouit dans son cœur. Ainsi s'explique l'allégresse qui se dégage de la pièce de Nicomcth- plus encore que du rest e du théâtre de Corneille. Sans peur et sans reproche. c'est la devise de Bavard. C'est aussi la devise du prince bithynien. Ellehausse les héros hors de l'ordre
commun, au-dessus de la fortune, de la destinée; elle
leur prête, avec le légitime orgueil de leur valeur morale, la joie de se sentir dans la vraie voie, dans celle qui conduit au triomphe par les sentiers abrupts mais resplendissants de soleil et de clarté. Vous allez entendre les vers de Nicomède. Ecoutez-les. Ils sonnent éclatants comme un chant de victoire.
Ce beau capitaine français est aussi un beau parleur. C'est une qualité de la race. Les Gaulois avaient le goût de l'éloquence, du raisonnement serré. Notre Roland commence par une série de discours où les fer-vêtus parlent moult fièrement. Le héros national français est un maître en Fart de bien dire. Il est tout différent du héros wagnérien qui a parfois toutes les innocences, jusqu'à l'imbécillité inclusivement. Rappelez-vous l'arrivée de Parsifal dans la forêt qui entoure le burg de Montsalvat. On l'interroge, après qu'il a tué un cygne sauvage sans savoir ce qu'il faisait. Parsifal ignore son nom, sa naissance, et, sans l'intervention de Kundry, il serait impossible de fixer l'état civil du céleste chemineau. En France, nous répétons du bout des lèvres: Bienheureux les pauvres d'esprit, — mais rares sont ceux qui n'aiment pas mieux aller par un autre chemin à la vie éternelle. Il nous faut de la raison jusque dans le sublime.
Le héros cornélien, même si ses actes dépassent la mesure, les fonde sur des arguments bien liés, et de déduction en déduction se démontre à lui-même et prouve aux autres que ces actes étaient seuls raisonnables.
Nicomède dépasse ses adversaires dans l'escrime de la parole : vous serez étonnés de la souplesse de son
MCOMEDE.
jeu, de la variété de ses attaques et de ses ripostes, et, dans les beaux assauts d'ironie, vous serez émerveillés de la sûreté de ses parades et de la foudroyante rapidité de ses coups droits. Surtout vous serez frappés de son élégance, de sa distinction. A l'heure même où il est le plus violemment exaspéré, il apporte un parti pris de politesse glacée, de désinvolture spirituelle, qui est tout à fait dans la tradition de notre pays. Il pose avec grâce son feutre, surtout devant sa plus mortelle ennemie, et son ironie cavalière sait s'en- 1 i lurer de fines équivoques et de délicates épigrammes. Main de fer, et gant de velours. Il a conquis trois royaumes par le glaive, et il tient à ce que nous ne l'oubliions pas. Mais pour le moment il est à l'arrière. C'est un permissionnaire, parti d'ailleurs sans avoir sa permission. Il est venu voir comment les civils tiendraient. En tout cas, nous pouvons juger de sa stratégie sur le champ de bataille par celle qu'il déploie pour échapper aux pièges les plus redoutables. Par ce qu'il est à l'arrière, on devine ce qu'il est sur le Iront.
Ce héros si purement cornélien va nous donner la leçon, je ne dis pas la plus haute, mais la plus humaine de tout le théâtre de Corneille. Le poète ne nous fait pas voir la volonté triomphant des passions dans l'âme du héros ; mais la volonté maîtresse d'ellemême, conquérant les volontés voisines, même les moins désintéressées, même les plus hostiles. Grande et profonde idée : les volontés lesplusmobiles sont nécessairement attirées par les volontés les plus sûres. La grandeur de courage de Nicomède désarme toutes les traîtrises et toutes les frauduleuses opposi-
lions ; bien plus, elle force à s'incliner devant elle ceux mômes qui semblaient les plus incapables de la comprendre.
Je ne parle pas de Laodice. Elle est si bien gagnée par Nicomède, qu'elle ne se distingue pas de lui ; elle même plus virile que le prince bit hymen. Une fois, une seule fois, tout au début, elle parle de son « cœur amoureux >. « 11 ne sied point à une piïnei s'écrie Voltaire, de dire qu'elle est amoureuse... et ces expressions ne conviennent qu'à une bergère naïve ! o Hélas ! Nous avons depuis entendu au théâtre trop de femmes, qui n'avaient rien de pastoral, ni de naïf, (oh ! c'étaient de grandes dames, comme aurai! 'dit Buridan, le Nicomède populaire de la Tour de Nesle) et qui proclamaient les droits deleur cœur amoureux, droits que nous aurions reconnus plus volontiers in ore si elles les avaient revendiques avec moins de subtilité éloquente ou d'ingénieuse prolixité ! Laodice, au contraire, franche, hardie, énergique, indignée, nous parait trop mâle. Elle parle comme un général, comme un administrateur, j'allais dire comme un président du conseil (ce qui serait un bel éloge, e1 je vous laisse ajouter qu'il s'adresse à Laodice). Bref, elle n'est que l'écho de Nicomède.
Alais je pense au jeune Al taie, le caractère le [dus inconsistant, un des mieux étudiés, des plus fouillés de la tragédie. Fils d'Arsinoé, élève de Flaminius, il est le rival en politique et en amour de cet aîné qui l'intimide et le domine par son impérieuse hauteur. Nicomède ne fera rien pour ramener à lui ce cadet, don! le bon cœur a été gâté par tant d'influences fâcheuses. Il le traite durement, l'insulte même
lorsqu'Attale répond avec beaucoup de grâce, en jeune gentilhomme qui a été reçu dans la chambre bleue d'Arthénice. N'importe-, Alt aie aimera, sauvera ce frère qui le châtie bien ou trop, et, dès qu'il aura perdu toute illusion sur la générosité romaine, il s'engagera, non sans une imprudence qui est tout à son honneur, dans le parti du héros dont.il admire la réelle générosité.
Nicomède arrachera même un hommage d'admiration quia son prix, au plus formidable de ses adversaires, à l'ambassadeur de cette Rome envahissante qui soumettra la Bithynie comme le reste du inonde. J'aurais voulu vous montrer comment Corneille a mis en relief cel i e grande figure de diplomate romain, homme très intérieur à Nicomède qui l'écrase de son dédain ouf rageant, niais ambassadeur terrible et habile, inexorable el simple, positif , avisé, qu'aucune humiliation ne saurait atteindre, car l'image grandiose de la Ville Éternelle se dresse, menaçante el invisible, à ses côtés. De cette diplomatie je n'ai pas à faire un éloge qui semblerait peut-être la critique involontaire d'une diplomatie plus contemporaine et peut-être calomniée. Certes, elle a été dure, égoïste, perfide (et nous ne saurions toujours l'approuver) ; mais appuyée sur i\i^ principes sûrs, uniquement soucieuse des résultats, soutenue par un patriotisme inébranlable, elle a été la plus grande diplomatie de l'univers, el elle a servi Home plus que ses légionnaires. Flaminius semblait donc le seul qui ne dût pas être touché de la grandeur de Nicomède. Sa charge ne lui laisse ni le droit, ni le loisir d'admirer. !1 admire cependant la magnanimité de son vainqueur,
24 CONFÉRENCES DE l'ODÉOJS 1915-1916.
et se relève à nos yeux en lui promettant l'estime d'un Sénat qui n'estimait d'ordinaire que les conquêtes et les succès'.
La grandeur de courage triomphera enfin de deux égoïsnies hypocrites, qui semblaient irréductibles, celui de Prusias et de sa seconde femme Arsinoé. Et ici, c'est un Corneille nouveau que vous allez rencontrer. Un des écrivains les plus originaux de la Nouvelle revue française nous trace un superbe poitrait de Corneille, « homme affamé de puissance e1 de domination... le plus lier républicain à l'antique..., un Brutus doublé d'un Caton, déguisé en bourgeois marguillier de sa paroisse. » Mais Corneille n'est pas constamment Brutus et Caton ! On ne peut pas sans cesse rêver qu'on assassine César ou qu'il faut détruire Carthage ! Si ce rêveur est maître du monde tant qu'il veut « sur le théâtre de la volonté », il est marguillier et bourgeois; il passe « tout de noir vêtu, le rabat blanc sous le menton, un chapeau de feutre usé sur les sourcils ». Il descend la rue de la Pie, distrait, lointain, mais je vous défie bien de dire à quel moment il est le dominateur taciturne, ou le contemplateur, l'observateur fin et avisé qui note les vices et les travers. Il a comment é par la comédie, et ne la quittera jamais. Il es! demi-bègue, parle mal, lit plus mal encore. Mais il a des yeux excellents, comme ceux de Molière. Dans l'échoppe où il attend qu'on répare ses vieilles chaussures, il fait comme Molière dans la boutique du barbier de Pézenas. 11 écoute, il remarque, il retient.
NICOMKDE. -iO
Ce Corneille-là, vous ne le rencontrerez pas dans les manuels.
Que peut-on se flatter d'y rencontrer, sinon ce qui est strictement nécessaire pour ne pas être dévoré par les sphinx de la Faculté, à l'heure redoutable du baccalauréat ? Mais ce Corneille est aussi vrai que l'autre. Et il y en a d'autres non moins vrais : relui qui, éprouvant que i'aulte d'argent c'est douleur non pareille, tend son escarcelle en demandant pardon de la liberté grande ; celui des Stances à la marquise, que Brunetière a oublié quand il affirme que Corneille n'a jamais connu l'amour, ce qui a peut-être décidé M. Faguet à écrire que Corneille avait été amoureux toute sa vie. Quoi qu'il en soit, si Brut us et Cat on peignaient magniiiquement les âmes généreuses. c'es! le bourgeois contemplateur qui, avec justesse, avec pénétration, avec malignité, peignait les âmes basses et viles, le fonctionnaire préfet Félix, et lefonctionnaire couronné Prusias : en quels traits vrais et caractéristiques, avec quel comique achevé, un s'en rend compte par lés violences de langage de ceux qui onl jugé ce caractère. «Vieux poltron, vieil imbécile, vieux Cassandre », ainsi Deschauel désignait Prusias. Déjà Lekain l'avait nommé «vieux radoteur» e1 Voltaire raillait vigoureusemenl ce vieil imbécile, ce vieillard de Molière >• qu'il aurait voulu chasseï di' la scène tragique sous prétexte qu'il ne faut pas peindre des ânes dans les batailles d'Arbelles ou de Pharsalc ! Caractère 1res vivant et très complexe. <>ui. il est de ces fonctionnaires qui pensent quele commencement ci la lin de la sagesse est de ne pas
se brouiller avec la République, surtout, ajoutent les
26 CONFÉRENCES DE e'oDÉON 1915-1910.
mauvaises langues, quand ils ne sont pas très républicains. Mais il a l'habit d'un roi, et il nous en fait souvenir. Mais surtout il es: le mari stupide d'Arsinoé. Faites disparaître cette seconde femme, intrigante, artificieuse, menteuse, et qui mène le vieillard par le bout du nez : Prusias reste poltron et fourbe, faible et ombrageux, ingrat cl jaloux de ce fils qui le sauve en attendant de lui succéder. Mais il n'arrive pas à ct'tlt' plénitude dans l'inconscience, qui le rendrait monstrueux s'il n'était pas ridicule. Il est le mari complaisaul . que dis-je? il est asservi. Le bonhomme Corneille n'avait rencontré ni dans .Appien, ni dans Diodore, ces remarques prises sur le vil', dont il a fait une comédie domestique, une comédie donl vous pouvez rire, sans vous soucier des critiques des tnts sur les manquements de l'unité de ton. Mais cette comédie rejoignait une tragédie politique, el l'Habile dramaturge combinait avec art tous ces éléments. Il avait deviné que ces rois, abaissés sous la domination de Rome, devaient être abaissés, dans leur intérieur, sous l'empire daine femme. Vérité historique, vérité humaine. Molière, qui jouera Nicomède, trouvera là l'idée d'une grande scène du Malade imaginaire. Arsinoé, c'est une Bélise couronnée ; Argan, c'est un Prusias qui a posé la couronne pour mettre un bonnet de coton. Nous voilà en pleine comédie, nous voilà bien loin de la grandeur de courage. Eh bien, cette grandeur s'imposera même à ce couple hypocrite, et, quand, après les avoir réduits à l'impuissance, Nicomède, qui ne s'acharne pas sur des vaincus, s'inclinera devant son père et sa marâtre avec une grâce souriante et un peu d'ironie.
NICOMÈDE. 'Il
Prusias, sur la foi de sa seconde femme, déclarera qu'avoir un fils si grand est sa plus grande gloire. La volonté héroïque a agi, elle a enchaîné l oui es les autres. C'était la leçon de Polyeucte,Jie l'oublions pas. Aussi longtemps que le chrétien expose son éloquenl catéchisme, sa chère Pauline reste aveugle aux célestes clartés. Qu'il agisse, qu'il aille à la mort, et celte volonté, qui s'affirme souverainement par le sacrifice, attire à elle la volonté de la femme vertueuse et même celle du fonctionnaire timoré. Leçon plus sublime, mais non pins convaincante, plus humaine que celle de Nicomède. Il y avait du miracle dans cette conquête, du mystère, du surnaturel. Dans Nicomède-, rien de tout cela. Le moi agit par sa propre vij ueur, et, si la démonstration es moins admin elle esl plus à nuire portée : nous sommes moins excusables de ne pas la comprendre et de ne pas en tirer notre profit.
Tous cèdent devant la grandeur de courage, lous demandent la paix. La toile tombe. Dénouement vraisemblable, mais, a-t-on ajouté, démenti par riusloire. Et l'on refait le VIe acte de Nicomède. L'héroïsme a un succès sans Lendemain. La ténacité romaine, la discipline, l'organisai ion, le «caporalisme romain, avec ses hommes d'Étal sans scrupules qui regardent les traités comme des chiffons de papier et ses soldats sans pitié qui massacrent et incendient, viendra à bout de la grandeur de courage! La lourde machine, avec ses rouages bien ajustés, éi rasera cette volonté trop confiante en aoi pour ne pas être téméraire.— J'aurais peut-être répondu, avant la guerre
présente, que je m'en tenais, sans regarder davantage, à ce dénouement cornélien, provisoire si l'on veut, mais qui me rend meilleur et plus fier d'être un homme, plus fier d'être un Français, en me montrant la volonté humaine au-dessus même des nations qui prétendent être au-dessus de tout. Maintenant, nous comprenons mieux Corneille. Notre exaltation morale répond à celle de ses Horaces et de ses Nicomèdes. Si Horace aujourd'hui, poussé par le patriotisme le plus ardent, résolu à tout sacrifier à ce que réclament le devoir et l'honneur militaire, tuait Sabine qu'il aime, il serait acquitté par les duumvirs avant d'être absous par le peuple. Nous n'avons plus à transposer Corneille, nous sommes de palinpied avec ses héros. Nous le commentons comme il aurait voulu l'être, en disant : Oui, l'héroïsme français a pu êLre vaincu par la force brutale et égoïste, impersonnelle et irresponsable. Mais, nous l'avons vu, il a des qualités do clairvoyance et de souplesse qui lui permettent les évolutions intelligentes et opportunes. Ce que Périclès disait du caractère athénien, capable de se plier aux exigences les plus opposées, nous pouvons le répéter de notre caractère. Que le jour arrive où l'héroïsme français sente la nécessité absolue de la discipline, de l'union étroite, de l'organisation réfléchie, et il s'y adaptera avec d'autant plus de docilité qu'il comprendra qu'il ne s'agit plus de deux provinces, de la Bithynie et de la Cappadoce, mais de la paix du monde et de la liberté de l'univers. Il ne perdra rien de sa grandeur de courage en face d'une autre forme de courage, que je ne nie pas, mais qui n'est jamais tant à l'aise qu'à plusieurs
pieds sous terre, ou derrière le rideau épais des produits chimiques empoisonnés. Il gardera ses qualités d'initiative, de spontanéité, de décision, omis il saura les soumettre, sans les étouffer, à la règle, si contraire soit-elle à ses penchants et à ses goûts naturels. Et alors, croyez-le bien, la grandeur de courage surpassera une fois de plus les féroces égoïsmes qui déshonorent l'humanité. Ce n'est pas le VIe acte de Nicomède que nous sommes en train de refaire. C'esl le VIIe, et il est commencé depuis les glorieuses ei immortelles batailles de la Marne e1 de l'Ysèr.
En d'autres temps, je me serais arrêté avec plus de complaisance aux Folies Amoureuses, que vous allez applaudir. Vous comprendrez sans peine pourquoi j'ai préféré laisser toute la place à Nicomède. Mais je ne voudrais pas qu'on pût penser que le choix ne me parait pas des plus heureux. Moins que jamais, il ne ici ii t. rien renier de l'esprit français, et Regnard, ce Parisien de race, est un des plus sincères reprér sentants de notre gaîté intarissable et de notre belle humeur endiablée. Moins que jamais, ces qualités n'ont disparu de notre France. Pas toujours à l'arrière, hélas ! où il y a tant de deuils stoïquement supportés, mais là-bas, sur le front, et j'en sais quelque chose, moi qui reçois un certain nombre des journaux si drôles de nos poilus ! Ces qualités, vous les apprécierez dans ces Folies, où Regnard a repris le thème le plus rebattu, celui du vieux tuteur grognon, acariâtre, jaloux, amoureux (passe encore de bâtir, mais aimer à cet âge I) dupé par la jeunesse aimable e1 ingénieuse. Le poète, en peprenanl cesujet
à la comédie italienne, s'est montré l'un des plus français de nos écrivains. Je vois bien, pour ma part, puisqu'on organise, sur le front, des représentations dramatiques, un programme composé des Folies Amoureuses et de Nicomède. De la bonne humeur, de l'héroïsme, ce n'est pas avec cela seulement que nous ferons taire les lourds 420 et que nous dissiperons les gaz asphyxiants; mais c'est avec cela, nous en sommes sûrs, que nous remporterons la victoire définitive, gaiment, crânement, à la française !