MOLIÈRE
Par Léo CLARETIE
Mesdames, Messieurs,
Il n'y a pas plus de soixante ans que nous permettons aux femmes d'être savant os, e1 même, en bien des cas, nous les obligeons de l'être, si elles veulent s'orienter vers l'enseignement, la littérature ou les sciences.
Il y a plus d'un demi-siècle, Chrysale el Gorgibus avaient encore dos partisans et des disciples.
Dès qu'une femme savait lire, écrire et compter, on l'appelait un bas-bleu e1 il n'y avait pas d'expression plus méprisante.
Vers [.845, le Journal des modes donnait cri le explication :
(ht sait que les femmes portent ordinairement des bas blancs, parce qu'elles aiment à montrer leurs jambes, quand elles sont bien faites, et que la couleur blanche en fait mieux ressortir les formes. Dans les pays où la mode est différente, on voit, il est vrai les femmes porter des bas de couleur ; mais ils sont rouées alors ou d'une couleur très voyante: la couleur bleue est trop tenu1 pour
qu'elle ait jamais été adoptée, si ce n'est par de grossières paysannes. Mais quand une femme affiche la prétention de paraître savante, elle renonce en quelque sorte aux goûts et peut-être aux charmes de son sexe, il n'y a plus de raisons pour qu'elle ne porte pas des bas nleus.
Barbey d'Aurevilly tonitrua contre l'inconcevable témérité des femmes qui voulaient savoir, comme des hommes :
L'orgueil, ce suce des hommes, est descendu jusque dans le cœur de la femme, qui s'est mise debout pour montrer qu'elle nous atteignait, et nous ne l'avons pas rassise à sa place, comme un enfant révolté qui mérite le fouet ! Alors, impunies, elles ont débordé... Et prochainement le monde crèvera d'elles clans un trissotinisme universel.
Les mondes que vous tuez se portent assez bien. « Bas-bleu » fut synonyme de laide, vieille, pauvre, ratatinée, rabougrie.
Jules Janin nous en donne ce ravissant portrait :
Regardez-la venir, tenant sous ie bras son cabas domestique ; ou plutôt sa hotte littéraire ; sur le visage de cette femme, rien n'est resté, ni la beauté, ni la jeunesse, ni la gloire, ni le succès, ni rien de ce qui console d'être une vieille femme pauvre et seule, abandonnée à tous les caprices et à tous les vents ; non certes, l'amour n'a pas passé par là. L'amour a eu peur de ces lèvres pincées qui vomissent incessament les rimes des deux sexes ; l'amour a reculé devant ces affreux doigts tachés d'encre; l'amour n'a pas voulu de cette femme qui ne songe qu'à vendre à la page ou au volume le peu de bon sens que contient son cerveau, le peu d'honnêtes passions que renferme son cœur. Voyez-la donc dans la rue, trottinant les coudes serrés contre la taille, la tête haute, le regard baissé, un
bout de manuscrit sortant de son cabas ; puis regardez à ses pieds, voyez-vous dans cette vieille chaussure ce bas qui s'enroule, ou plutôt qui se déroule, est-ce un bas bleu? C'est un bas sale ! Tope là ! vous avez tout à fait l'origine du mot. C'est la grande habitude et le grand signalement des femmes hommes de lettres de ne jamais s'occuper de ces minces détails de la vie de chaque jour. Porter à une jambe bien faite des bas blancs et bien tirés ! fi donc ! nous abandonnons ces petits soins aux mièvres Parisiennes, mais nous autres qui aspirons à la popularité et à la gloire ! nous autres, les grands écrivains du beau sexe, nous les Walter Scott en jupons, les Shakespeare en spencer, les Molière en bonnets fanés, nous n'avons pas le temps de regarder ce qui se passe à nos pieds. Or voilà tout simplement l'origine du mot bas-bleu, lisez : bas sales et troués.
Ces quelques témoignages absolvent Molière, qui n*a jamais été si implacable ni si grossier.
Les derniers ennemis de l'instruction dos femmes ont cédé, en maugréant, dans le ton de Thon phi le Gautier :
Le bas-bleu, sans doute ainsi appelé, parce qu'il porte des bas noirs, a existé de tout temps, et il n'y a réellement pas grand mal ; ces pauvres bas-bleus, les a-t-on bafoués et vilipendés! Qu'importe après tout qu'une femme barbouille quelques mains de papier ! est-il donc si n< saire que l'homme conserve le monopole d'écrire des billevesées? Vadius doit-il faire la guerre à Philaminte et Trissotin à Bélise? Ou il faut empêcher les femmes d'apprendre à lire et à écrire >•[ les enfermer dans des harems couine' fonl les Turcs, ou bien admettre puisqu'elles participent à la vie universelle, qu'elles réfléchissent, pensent, et sentent toui comme l'homme, !»• besoin d'exprimer leurs idées. On allègue ordinairement la qu tion du rôti qui brûle et do légumes qui ne sont pas mis
à l'heure dans le pot-au-feu, des chausses qui ne sont pas raccommodées. La littérature n'a rien à voir là-dedans et les femmes qui sont capables d'écrire, ont, en général des cuisinières pour veiller sur la broche et les casseroles. Pour notre part, nous aimons tout autant une femme qui écrit, un bas-bleu, qu'une femme qui joue du piano et étudie toute la journée des variations plus ou moins impossibles d'Herz et de Kalkbrenner. Il est tout aussi joli de voir une blanche main courir sur le papier satiné que de la voir se retourner les ongles sur un clavier noir et blanc. La mélomane dont personne ne parle est bien autrement insupportable que le bas-bleu qui, du moins, fait une besogne silencieuse dans la solitude, tandis que la tapeuse de piano nous poursuit partout, dans le monde, dans les salons, où elle empêche la causerie et qu'elle encombre de romances et de paperasses musicales. »
L'avènement de la femme moderne à la vie sociale est tout récent .
La guerre actuelle, qui a mis le feu à l'Europe et qui dans une traînée de poudre s'étend à l'Asie et à l'Afrique ■ — ■ à tout l'ancien continent — ■ a consacré et embelli cet avènement.
Les hôpitaux sont devenus son royaume et elle y exerce dans une sérénité glorieuse son règne de bonté, d'espérance et de charité.
La femme a pris un peu partout, dans les bureaux, les administrations, le commerce, même dans les usines d'obus, la place laissée vide par l'homme qui est au front, et nous n'aurons ni le courage, ni la possibilité, tant les vides seront grands, de la déposséder quand la paix sera revenue.
La littérature elle-même sera peut-être classée parmi les ouvrages de dames.
L'inconvénient serait mime.
On semble craindre que les femmes désertent le fo r pour former des cercles, des académies.
n'y aura jamais d'académie de femmes, car à la 1 1 i ère séance, avant l'élection du bun au, il faudrait nommer présidente la doyenm ige. Cette présidente-là, on ne la trouvera jam;
Nous sommes très loin des Femmes Savantes de Molière.
Les femmes savantes d'aujourd'hui, si elles veulent se donner un plaisir esthétique et littéraire, elles relisent les Femmes Savantes de Molière, ou elles viennent à la matinée de l'( >déon pour en goûter et en applaudir la représentation.
Vous-même, Mesdames, qui allez prendre un vrai plaisir aux ridicules de Philaminte, demain matin à la première heure, vous veillerez à ce que voire fille ne soit pas en retard pouf se rendre au lycée et aux cours préparatoires aux examens.
A vrai dire, le conflit entre Molière et nous est plus gros en apparence qu'il n'est en réalité.
Molière arriva à Paris en 1658. Dès 1659, il écrivit les Précieuses ridicules. Ce fut son début parisien.
11 est mort en 1673. En 1672 il lit les Femmes savantes.
Ce fut son avant-dernier geste, il réserva le dernier pour les médecins.
Ainsi les Précieuses et les Femmes savantes sont comme l'alpha et l'oméga de sa carrière. Il a commencé et il a fini en les poursuivant. Il leur a voué une haine qui, aujourd'hui surtout, nous paraît disproportionnée avec son objet, mais qui prouve qu'il avait de la suite dans les idées.
Pour réduire à ses justes proportions le procès instruit par Molière, il faut et il suffit de rappeler ce que fut l'âge de la Préciosité.
Je ne vous répéterai pas que la Préciosité fut une réaction contre les désordres grossiers de la cour de Henri IV, dont Lestoile signale les débauches et les folies et dont Bussy Rabutin déclare :
Les dames voyant qu'elles eussent langui si elles n'eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelquesunes d'effrontées.
La marquise de Rambouillet ouvrit son salon, sa Chambre bleue, à ceux et à celles qui furent davantage séduits par l'élégance des manières, la distinction de l'esprit, la politesse et la pudeur.
Il se forma ainsi un parti fort honorable pour le respect de la femme.
Ce fut chez elle un parti pris d'être distingué et supérieur, déférent et convenable, de bannir la trivialité bourgeoise, les plaisanteries de haute ou basse gresse, le ton ordurier des petits soupers, et de s'aviser qu'il y a une pudeur des mots.
Elle se proposa un idéal de noblesse, de délicatesse, elle imposa le souci de tout dire avec une décence ingénieuse qui n'offusquât point et ne forçât pas à rougir.
L'ère de la préciosité était ouverte.
Son histoire eut des tournants.
La préciosité — ■ je vous donne les dates, car ici elles ont leur importance et leur signification — la préciosité commence avec la marquise de Rambouillet 1612-1630. Elle s'égare avec sa fille Julie d'Angermes et avec Mme de Sablé 1630-1640. Elle se perd ensuite avec Mlle de Scudéry après 1640, et cette bonne demoiselle ne mourut qu'en 1701.
Or, c'est en 1659 que Molière écrivit les Précieuses ridicules ; Scudéry régnait depuis dix-neuf ans.
L'esprit précieux opposé à l'esprit gaulois contenait des ferments dangereux : l'influence de l'Espagne, le cultorisme de Gongora, Vestilo culto de Grassin et d'Antonio Pérez, rinfluence de l'Italie, les pointes du chevalier Marino, l'influence de l'Angleterre, l'euphuisme de John Lilly.
Le style des Précieuses glissa vers l'affectât ion, la recherche, la délicatesse outrée et maniérée.
On ne put plus rien dire qu'avec des pointes, des (rails, des chutes savantes, un ton alambiqué, des conçoit i.
Le style des Précieuses, ce fut l'art de ne rien (lire comme tout le monde, et elles appelaient naturel tout le contraire de la nature.
Disons tout de suite pour leur défense que leur I m il ut de départ n'était pas tout ù fail faux el était môme intéressant.
La réforme port ail sur trois points.
Les sentiments, Vexpression, Yéduçatwn des femmes.
Si sur chacun de ces points il y a mal ière à raillerie, il n'eu es! pas resté moins vrai que ces divers vœux
sont encore les nôtres et que, sur plus d'un point l'avenir ne devait faire autre chose, sinon d'approuver et réaliser ce que les Précieuses souhaitaient.
Pour ce qui concerne l'amour, les Précieuses voulurent tout changer et en faire un instrument d'asservissement pour l'homme, afin de n'être plus jamais dans sa dépendance.
Leur galanterie, ce fut la révolte de la femme, la levée de boucliers du féminisme naissant, la proclamation non pas de Végalité des sexes, mais de la supériorité de la femme.
Il n'est question dans les propos des Précieuses que de la puissance des femmes, de leur gloire, de leurs conquêtes.
Il ne s'agit pas pour elles d'aimer, mais d'être aimées, servies, honorées.
La galanterie est un encens servile qui monte autour de la divinité qui a pris soin elle-même d'élever et d'orner son trône.
Pour l'homme, il faut aimer.
C'est un devoir, une contribution, une dîme, une corvée, une redevance, un hommage de serviteur féal et lige.
Il ne s'agit plus de la protection du mâle devant la faiblesse craintive de la femme, tout cela est bien changé.
Et c'est ainsi qu'on entra dans le factice, le conventionnel d'une petite société qui avait organisé à son usage son contrat social.
Bientôt la fantaisie n'eut plus de bornes et tout tourna en ces divertissements et amusements dont le souvenir nous a été conservé par le Grand Cyrus et la
Clélie, et les satires de Boileau et de Molière, comme la Carte du Tendre et autres fadaises]
Retenons cependant que dans cette sorte de purification de la Vénus terrestre, l'adoration docile et platonique de l'amoureux succédant à l'animalité des fauves en dentelle, la femme cessait d'être la créature de joies inférieures, elle devenait la reine du royaume qu'elle, s'était créé dans son salon ; elle obligeail l'amant à se contenter d'amour cérébral et du flirt, ce délicat et inofïensif plaisir fait de connivence innocente, de triomphe pour la femme, d'illusion pour le partenaire et pour tous deux de sécurité.
Le mariage en pâtit, et Julie d'Angennes donna un exemple excessif de mortification en imposant à son fiancé un stage amoureux de quinze ans.
C'est elle évidemment qui, après avoir fait poser M. de Montausier, a posé pour l'Armande de Molière.
En second lieu elles eurent un goût en soi très méritoire pour les choses de littérature ; elles se réunissaient, elles faisaient des «cercles» ou «le rond », elles « faisaient salon », convoquaient tous les beaux esprits, on discutait pour les œuvres nouvelles avec moins de simplicité, mais tout de même à peu près comme aujourd'hui encore dans les salons c'esl le dernier ouvrage paru ou la récenl e pièce de l héâl re qui sont chargés d'amuser ou d'ennuyer le tapis.
Non seulement la littérature, niais la grammaire les passionna.
C'était l'époque où la langue française se fixai! pour la première fois définitivement .
Il y a moins de distance entre le français de Molière
et le nôtre malgré les trois cents ans qui nous séparent, qu'entre la langue de Mathurin Régnier et celle de Descartes distantes à peine de quarante ans.
La langue française avait alors des remuements.
Les Précieuses les observèrent, les guidèrent, les orientèrent.
Gomme dans toute réforme de parti pris et trop hâtive, qui secoue trop brusquement les lenteurs de l'usage, elles allèrent parfois trop loin ou trop de côté, elles eurent des façons étranges de s'exprimer.
Une femme illettrée eut des lumières éloignées.
Une femme sans esprit a une âme mal demeurée.
Il ne fallut point dire un chandelier, mais plus noblement le supplément du soleil; non pas un verre d'eau, mais un bain intérieur ; non pas les dents, mais Y ameublement de la bouche; non pas les joues, maisle trône de la pudeur ; non -pas une feuille de papier, maisl' effrontée qui ne rougit pas.
Souffler le feu?... fi donc !... mais bien exciter Vêlement combustible.
Déjeuner... quelle bassesse ! prendre les nécessités méridionales a plus d'allure.
Peigner ses cheveux est trop bourgeois : il y a plus grand air à délabijrinther sa chevelure.
On eut des délicatesses infinies, et il fut interdit de dire j'aime, mais j'estime le melon, car c'eût été profaner le verbe aimer que de le rapprocher d'un objet aussi ridicule.
Ce ton et cet engouement gagnèrent les plus grands et les plus sages, et c'est bien du style précieux don! usait Corneille, assidu de l'hôtel deRambouillet, quand il écrivait dans le Ciel :
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir.
Et Racine lui-même sacrifiait au goût à la mode lorsque, dans Andromaque, Pyrrhus fait un jeu de mots sur les feux de son amour et l'incendie de Troie :
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
Les Femmes savantes nous mettent au courant de tous ces beaux projets de réformes que nous connaissions d'ailleurs par les récits de Somaize, l'abbé de Pure, l'abbé Cottin.
Malgré leurs ridicules, sachons toutefois ne pas voir que les petits côtés.
Toutes les nouveautés des Précieuses n'ont pas péri.
Elles ont enrichi la langue et la syntaxe et le vocabulaire.
Nous ne disons plus :
Sa prière fendrait l'estomac d'une roche.
Mais nous disons : un cœur de roc.
C'est depuis elles qu'on dit :
Avoir le sens droit.
Un tour d'esprit.
Dépenser une heure.
Etre brouillé avec le Itou sens.
Briller dans la conversation.
On ne dit plus il es1 vrai :
Ce fauteuil a envie de vous embrasser.
Mais rien n'est plus commun que l'expression : les bras d'un fauteuil.
On multiplierait ces exemples.
Non seulement La grammaire mais V orthographe leur doit beaucoup.
L'orthographe avant elles était pédante, surchargée de lettres parasites et baroques, des h, des x, des z. '
C'était comme une barricade que les savants et surtout les pédants mettaient, élevaient entre le vulgaire et le savoir, dont ils voulaient jalousement conserver le monopole.
Les Précieuses firent la chasse à toutes les lettres superflues et gênantes.
Elles ont ainsi contribué à vulgariser la littérature, à répandre un peu de joie et de beauté sur un plus grand nombre d'esprits, et de cela il ne serait pas jus! e qu'elles ne fussent pas un peu remerciées.
Quant à la troisième question, Y instruction des femmes, nous y sommes aujourd'hui dans un progrès tel que Philaminte elle-même est de beaucoup dépassée et distancée.
Tout n'était pas ridicule dans le Grand Cyrus, et l'on n'a jamais rien dit de plus sensé que cette déclaration :
Ce qu'il y a de rare, c'est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze, à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six, et à cette même personne, qui est obligée d'avoir du jugement jusques à la mort, et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite ; et vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour
être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne rien dire que des sottises. (Mlle de Scudéry. Grand Cyrus.)
Nous ne pouvons trouver mauvais que les femmes aient protesté qu'on bornât leur esprit à des futilités.
Nous ne sourions plus quand Philaminte el Armande réclament le droit de vivre par l'intelligence, la pensée l'esprit, la vie intérieure.
Nous lui donnons raison, quand elle prétend mettre l'esprit de la femme au-dessus du talent médiocre de causer chiffons :
Et juger d'une jupe ou de l'air d'un manteau.
Xon, connaître un pourpoint d'avec un haut-dee hausse, c'-est-à-dire savoir distinguer un veston et un pantalon, ce n'est pas là pour la femme un idéal suffisant.
Elle est capable de plus et de mieux.
Philaminte réclame pour les femmes des muions de
Grammaire, histoire, vers, physique et politique.
Ce ne serait même pas suffisant pour le programme d'aujourd'hui, et il n'est pas certain que Philaminte, avec tout son savoir, pourrait seulement passer son brevet supérieur.
Vous voyez que dans tout ce programme des Précieuses il y avait à prendre et à laisser.
Sur plus d'un point . cela s.' gâta.
Après Julie d'Angennes, rameur devint une galanterie métaphysique e1 sophistiquée.
Ces dames prenaient des sobriquets ridicules : Sapho, Cidalise, Araminte.
Tout devint menu, petit, mesquin, à la taille de ces petits esprits.
On fit de petits vers à des Iris en l'air, des quatrains, des énigmes, des portraits ; les questions de grammaire sombrèrent dans une casuistique philologique.
Chapelain, l'auteur tant attendu de la Pucelle, qu'on appelait le Pucelain, délibère longuement si dans une lettre de Balzac qu'il doit lire chez la divine Arthénice il laissera le mot besogne, que l'on trouve bas, ou s'il le remplacera par ouvrage ou travail.
Chez Mlle de Gournay, rien n'est comique comme les séances où l'on discute les droits de cité du mot raffinage.
On dit le mot à haute voix, on le répète, on le crie.
Aussitôt la vieille Sibylle commande à sa servante, pas plus jeune qu'elle, de s'aller planter au bout de la salle, de prononcer distinctement raffinage et d'en faire bien sonner toutes les syllabes en appuyant dessus de toute sa force. La servante obéit, fit une profonde révérence à l'antique et prononça «raffinage» de manière à faire croire qu'elle avait un vrai gosier d'airain.
Ceux qui étaient pour ce mot firent une favorable inclination de la tête, ceux qui étaient contre la hochèrent et ceux qui balançaient, firent un certain hou ! hou ! malgré qu'ils étaient à demi gagnés.
Molière est donc tombé sur la pleine décadence de la préciosité, il l'a trouvée, à son arrivée à Paris, sVJuouant dans un ridicule achevé.
Il ne pouvait manquer de stigmatiser toute cette
affectation, tout ce snobisme : une comtesse d'Escarbagnas qui tient salon à Angoulême et veut singer les manières de la cour ; ou les pecques provinciales, Cathos, Madelon, qui débarquent à Paris pour en prendre le ton, ou ce qu'elles croient l'être, c'est-à-dire le mérite stupide de se faire voir là où les autres vont, de savoir quel livre ou quelle pièce se prépare, d'avoir tout des premiers tout ce qui se fait, nous dirions aujourd'hui d'être aux premières, aux courses, aux grands mariages, aux grands enterrements, aux grandes matinées où les places sont fort chères, non pour le plaisir qu'on y trouve, mais pour la gloriole de savoir qu'il ne se fait rien d'un peu recherché à Paris, où le snob ne puisse dire : « Ne te pends pas, brave Grillon, j'y étais. »
Il y avait là trop belle matière à comédie, pour que Molière ait laissé échapper l'occasion d'écrire son premier chef-d'œuvre, ces Précieuses ridicules, devant lesquelles le vieillard du parterre s'écriait : « Courage, Molière, voilà de la bonne comédie », et après lesquelles Ménage, le Vadius des Femmes savantes, disait à Chapelain : « Monsieur, nous approuvions vous et moi toutes les sottises qui viennent d'être indiquées si finement. Il nous faudra brûler ce que nous adorions. »
L'arbre de science avait poussé en tous sens des branches folles ; Molière les émonda.
La barque partait à la dérive ; il donna le coup de barre qui l'a remise droite.
Il n'a pas visé les femmes savantes, il a ridiculise les femmes ridiculement savantes.
Je ne le lui fais pas dire ; il le dit lui-même :
Les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés ; ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et, pour la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du docteur de la comédie et du Capitan, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue celles qui les imitent mal.
Molière avait l'esprit trop droit, le sens trop sûr, le goût trop averti pour contester aux femmes le droit de s'instruire, et il a bien soin de faire réfuter Chrys:. le par Glitandre :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante.
^ Ce qu'il raille, c'est l'excès, l'abus, l'outrance, l'affectation, et en cela, il est bien Français.
Il obéit à ce génie des races latines dont l'idéal antique fut la mesure, la discrétion, la distinction, ce rien de trop, ce F?jcev Syav qui fait la gloire des drames de Sophocle, des statues de Phidias et qui met au sommet de l'Acropole la silhouette sobre, puissante et lumineuse des colonnes du Parthénon.
Auguste Vacquerie, dans sa bizarre comédie les Mots, l'a bien compris quand il fait dire à Y Entracte :
Quand Philaminte manque au soin matériel Et méprise la terre en regardant le ciel, Molière mécontent dit : Femme, à ta cuisine ! Et Molière dit bien : Puisque l'âme assassine Le corps ; le corps saisit l'âme et la jette bas. Molière est en colère et ne réfléchit pas
LES FEMMES SAVANTES. LES PRECIEUSES RIDICULES. 4i
Que Philaminte a tort d'exagérer l'étude, Mais a raison d'avoir la grande inquiétude Que la robe n'est pas pour l'esprit un linceul, Et que l'homme n'a pas le ciel à lui tout seul. Et que le grand excès qui mérite son blâme Contient Végalilé de Vhomme et de la femme.
Ne nous y trompons pas, Mesdames, Messieurs. On a parfois, et un peu légèrement, reproché à Molière de manquer <¥ idéal. C'est un sophisme.
Certes il ne faut pas demander à Molière la grande éloquence, les mots à fracas et à effet. Il écrivait des comédies et à une époque où tout ce qui était noble et maJBstueux était l'apanage de la tragédie, et on la confusion des genres eût fait scandale.
Mais il y a trois chemins qui mènent à l'idéal : le Beau, le Vrai, le Bien.
C'est par la bonté d'une âme inquiète de régénérer et de grandir l'individu, par la guerre déclarée à toutes les hypocrisies, à toutes les bassesses, à toutes les faussetés ; c'est parla recherche ardente et souvent courageuse de l'éternelle vérité que Molière a donné à la beauté le plus humble, mais le plus admirable manteau ; il a atteint, par des voies certaines et avec des gages qui ne trompent pas, la région sereine et lumineuse de l'idéal, dont le rayonnement ennoblit et grandit les races qu'il éclaire, à l'exclusion de celles qu'il n'atteint pas ; celles-là il les laisse plongées dans les ténèbres de la barbarie et le mépris de tous li a êtres et de toutes les sociétés qui sentent, qui pensent et qui n'ont pas rayé la dignité et la noblesse du rang de leurs vertus héréditaires.
Balzac a raison : s'il était possible de corriger
entièrement les hommes en les faisant rougir de leurs ridicules et de leurs défauts, quelle société parfaite n'eût pas fondée ce législateur sublime !
Disons tout de suite que Molière a donné aux femmes un avertissement qui ne devait pas être perdu.
Mlle de Scudéry était laide et célibataire. Furetière l'appelait : La Vierge du Marais. Elle fut la théoricienne et non la pratiquante de l'amour. Elle créa un monde en laissant à d'autres le soin de le peupler.
Ce fut heureux, car elle n'eut pas de filles, et les précieuses qui vinrent ensuite : Mmes du Ghatelet, du Deffand, de Tencin, de Lambert, de Staal-Launay, d'Épinay, Geoffrin, eussent été fâchées de rien devoir à la Scudéry, tandis qu'elles n'eussent pas renié dans leur ascendance les Précieuses de la première heure et Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet.
Molière avait admirablement observé, étudié et il connaissait à fond les idées, les aspirations, les méditations des Précieuses.
Le sentiment, le langage, V instruction, ces trois objets de leurs études sont dans les Femmes savantes.
Pour nous les faire entendre, Molière nous introduit dans une maison bourgeoise, des bourgeois cossus : ils vivent loin de la cour qu'ils connaissent mal et tout de travers. Ils sont dans l'aisance. Philaminte apprend sans sourciller qu'elle perd par le fait de son procès quarante mille écus, soit 600 000 fr. et que la
fortuné du père a sombré dans une banqueroute. La dot d'Henriette esl assez forte pour ajuster les affaires d'un courtisan, Glitandre. L'intérieur est pourvu de tout, argenterie, aiguillières, plats d'argent, porcelaines, luxe alors rare. Ce sont de riches bourgeois qui font figure dans le quartier.
Le ménage se^compose de la mère, de deux filles, Armande et sa cadette Henriette.
Une sœur de Chrysale, Bélise. est là pour qous amuser de ses sottes prétentions de femme mur»' qui croit tous les hommes épris d'elle.
Laissons-la à son inoffensive illusion.
Le frère de Chrysale, Ariste, esl le raisonneur qui représente les droits du sens commun. C'est un étai appuyé contre la faiblesse de Chrysale.
Clitandre est le jeune premier, le fiancé.
Il a un rival, Trissotin.
I. — Le trio Armande, Henriette, Clitandre esl là pour exposer le débat sur l'amour.
Armande est Hère, de distinction hautaine, entichée, férue de platonisme, d'amour chaste, elle personnifie la purification de l*amour et la victoire de l'esprit sur la matière.
Vous ne pouvez aiiinr que d'une amour-grossière, Qu'avec tout l'attirail des nœuds de lama! ière, El pour nourrir les feux que chez vous on produit Il faut un mariage el toul ce qui s'en suit.
Et plus loin :
On aime pour aimer e1 uon pour autre chose.
La Rochefoucauld le redira : « Les femmes aiment l'amour ! »
Elle est l'opposé de sa sœur Henriette. Celle-ci est charmante, elle est nette, franche, elle est pour le naturel, la sincérité, la simplicité, c'est une vraie femme française.
Vous l'applaudirez quand elle déclare qu'elle veut se marier tout bonnement, qu'elle ne veut pas être embrassée pour l'amour du grec.
Elle est exquise. Cependant, regardez-y de plus près. Est-ce une jeune fdle idéale? Souhaiteriez-vous, Mesdames, que votre fille lui ressemblât? Sa vivacité n'est-elle pas parfois un peu brusque?
Imaginez, Mesdames, votre jeune fille dans votre salon, à votre jour. Entre un monsieur dont la conversation l'ennuie. Cela arrive tous les jours. Elle semble distraite. Vous lui faites signe de se tenir.
Le monsieur :
« Mais tout cela n'amuse peut-être pas beaucoup Mademoiselle?
■ — Oh! monsieur, pas du- tout, je n'écoute pas !
Le monsieur aura le droit de trouver que cette jeune personne est un peu cavalière : ce sont les manières d'Henriette.
Nous l'excusons. D'abord c'est Trissotin qu'elle rabroue.
Et puis par qui aurait-elle été élevée ? Sa mère s'occupe de son télescope, et son père de son potage.
Aussi n'a-t-elle pas pour ses parents ces élans qui rendent une fille si chère.
Et la mère au milieu d'une fleur ébauchée
Quitte l'aiguille et reste immobile et penchée,
Et s'entre-regardant émus, émerveillés,
Ils contemplent tous deux avec des yeux mouillés,
La perle de l'écrin, l'orgueil de la famille,
La vie et la gaieté de la maison, leur fille.
Nous sommes loin de ce gracieux tableau d'André Tlieuriet.
Il y a un homme qui a peint délicieusement la jeune fille, c'est Pailleron dans V Étincelle, la Sou fis, ta Suzanne, du Monde ou Von s'ennuie
Henriette n'est pas de cette génération. Elle n'est pas toute jeune, ce n'est pas une ingénue, ni une Agnès. Les mots, ni les choses ne lui font pas peur, elle parle avec une compétence inquiétante du mariage, et des suites de ce mot. Elle se cantonne cyniquement
Du côté des sens et des grossiers plaisirs, Dans les productions qui sont de la matière.
Quand pour repousser le mariage avec Trissotin elle le met en garde contre les accidents qui suivent les mariages forcés, elle nous parai! toul à fail avertie.
Et il nous semble qu'elle parle de sa mère avec une liberté légèrement irrévérencieuse, quand elle la Loue que son noble génie, n'ait pas vaqué toujours à la philosophie.
.Non. ce n'est pas l'idéale jeune fille telle que mais nous la représentons aujourd'hui, ('usent bien que Molière ;i peu connu sa mère et les joies de famille.
Son père s'est remarie, il n'avait que dix ans; sa
marâtre Catherine Fleurette ne s'est guère occupée de lui ; sans son grand-père, il eut été à peu près orphelin.
Les jeunes filles de son théâtre vivent dans des intérieurs moroses, entre des pères ridicules et des mères coquettes ou acariâtres, au milieu de querelles de ménage, dans un air bas, sans lumière et sans idéal.
Elle est très sensée, très spirituelle, cette jolie Henriette, mais c'est tout.
Aucune lueur de poésie n'illumine sa nature froide et correcte.
Son âme ne s'élève pas au-dessus du ciel de lit nuptial ci de l'horizon du ménage.
Elle a l'esprit uY conduite et de sagesse, elle aime son amant de toute l'honnêteté de son petit cœur.
Que lui manque-t-il?
Je ne sais quoi : une lueur, une rougeur, une nuance de tendresse ou de rêverie.
Nous l'aimons non pas pour son ingénuité, mais pour les mêmes qualités qui nous font aimer Toinette ou Nicole, pour son franc-parler, pour sa droiture, sa franchise gauloise, nette, directe, vaillante, et pour l'horreur que lui inspire le ridicule Trissotin.
Ces deux figures de jeunes filles s'éclairent du voisinage de Clitandre.
Est-il le porte-parole de Molière? En tout cas il a de beaux moments, des accents pleins du plus sûr bon sens, et d'une sage modération, et il nous fournit à maintes reprises l'occasion de l'approuver et de l'applaudir. Il est peut-être dommage que par certains côtés il nous apparaisse comme légèrement
prosaïque et exigeant. Armande lui a dit : Je vous donne mon cœur.
En général, quand une femme dit à un homme qu'elle lui donne son cœur, celui-ci serait bien difficile de faire le dégoûté.
Clitandre? Oh! je vous baise les mains! Votre cœur? Que voulez-vous que j'en fasse.' Non. non il ne s'agit pas de cela, et il précise ce qu'il lui faut, avec une certaine nuance d'impudeur qui est presque gênante.
Ces amours-là sont trop subtilisées.
La brouille avec Armande s'est passée avant le début de la pièce. C'est dommage. On eût aimé lui dire : Mais va donc, maladroit, toutes les femmes disent' toujours cela pour commencer.
Il lui faut vraiment des assurances trop formelles.
Armande est choquée, ne veut pas les lui donner ; il se retourne et il trouve à côté une autre femme, qui, elle, tout de suite, ne demande pas mieux.
Et c'est la délicieuse Henriette.
« Je suis un peu grossier, » dit Clitandre. Ce n'est pas nous qui le disons; mais qui sait, si Armande ne l'a pas échappé belle?
Cette souplesse variée dans les caractères, est-ce un âéfaul ?
Non ! c'est par là que Molière nous donne une impression telle de la vie et de la vérité, que jamais un autre ne nous en donna de semblable.
Ces personnages ne sont pas tout d'une pièce, boul d'un bloc, ils ont des angles, des arêtes, des faiblesses mues à l'humaine nal ure : ils sonl vivanl s parce qu'ils
sont inégaux. Ni anges, ni démons : ce sont des hommes.
II et III. — Les deux autres préoccupations des Précieuses, le savoir de la femme et la question du'langage sont représentées par le couple Philaminte et Chrysale.
Chrysale est un brave homme. Il a du bien. Il a passé sa jeunesse gaiement et fut jadis un vert galant .
Nous donnions chez les dames romaines, Et tout le monde là parlait de nos fredaines.
Il a été à Rome. Il n'en a rapporté aucun souvenir d'art, aucune impression de beauté. C'est un esprit terre à terre, sans idéal, heureux pourvu que le potau-feu ne soit ni brûlé, ni salé.
Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère.
Il a un Plutarque, c'est celui que Molière tenait de l'héritage de sa mère, Marie de Cressé. Chrysale ne l'ouvre jamais. Il s'en sert comme d'un porte-manteau.
Il tient avant tout à sa tranquillité. Il a horreur du bruit, des explications, des querelles et, pour avoir la paix, il dit amen à tout ce que sa femme veut.
Si vers la fin de la pièce il a un semblant d'énergie, cette énergie n'est qu'apparente et reçoit son effet de circonstances qui lui viennent à point nommé en aide. La lâcheté de Trissotin et non la décision de son mari amène Philaminte à composition. Mais Chrysale s'en fait honneur, comme la girouette de Leibniz qui croit qu'elle tourne librement parce qu'il lui prend envie de tourner juste au moment où le vent souffle.
Chrysale a sa place dans les affinités ornithologiques de Charles Fourier qui affirmait : « Le canard est l'emblème dû mari ensorcelé qui ne voit que par les yeux de sa femme. La nature en affligeant le canard mâle d'une extinction de voix représente ces maris dociles qui n'ont pas le droit de répliquer quand leur femme a parlé. »
Surtout, pas d'histoires! la paix ! C'est l'axiome de Chrysale et de tous les Chrysales dont la graine n'est pas prête de disparaître.
Il y a deux parts à faire dans tout ce que dit Chrysale. Nous l'applaudissons des deux mains quand il s'emporte avec, une belle et chaleureuse éloquence contre les désordres domestiques qu'amènent les distractions philosophiques de la maîtresse de la maison et contre la furia scientifique de sa femme et de sa sœur ; nous sommes moins de son avis quand il expose son programme d'existence qui se borne un peu trop à vivre de bonne soupe.
Mais c'est Molière qui le fait parler, il lui prèle ce mâle et fier langage qui vient du cœur, qui est fait de sincérité, de révolte, de conviction :
Et j'ai des serviteurs et ne suis point servi.
A de certains moments la chaleur du plaidoyer transfigure le brave homme ; il est superbe, et nous l'applaudissons, quitte à nous reprendre l'instant d'après en murmurant: «C'est bien dit, c'est très bien dit, mais, tout de même, il exagère. »
C'est la force de l'homme de génie au théâtre, il fait de nous ce qu'il veut.
Quant à Philaminte,c'es1 une épouse insupportable,
altière, hautaine, acariâtre, despotique, ridicule. Si son mari élève la voix, elle lui jette un regard et aussitôt il fléchit, tourne un peu la tête, et s'adresse à Bélise :
C'est à vous que je parle, ma sœur.
Elle apporte ici toutes les préoccupations des Précieuses renchéries : pureté du langage, remaniement de la langue française, projet d'académie, et toutes les ambitions intellectuelles pour les femmes. Tout n'est pas sol dans ce qu'elle dit, elle aussi.
Molière lui prête de temps en temps sa meilleure éloquence, et nous ne rions plus d'elle ni d'Armande quand elles refusent
De borner nos talents à des futilités.
De n'étendre l'effort de notre intelligence
Qu'à juger d'une jupe ou de l'air d'un manteau,
Ou des beautés d'un point ou d'un brocart nouveau.
Son désintéressement stoïque à la fin de la pièce lui donne même une certaine allure.
Mais sa sagesse est intermittente. Elle sombre tout à fait dès qu'apparaît son ami Trissotin.
La fameuse querelle de Vadius et de Trissotin se présentait souvent dans la réalité, puisque Saint - Evremond a mis dans les Académistes une querelle de ce genre, survenue entre Colletet et Godeau, et que, effectivement, comme dans Molière, l'abbé Cottin(ou
Trissotin) et Ménage (ou Vadius) eurent une prise de bec chez Mlle de Montpensier.
Ce Cottin, petit abbé de salon, très recherché d'ailleurs, très répandu dans la plus belle et la plus brillante société, était par lui-même fort peu intéressant.
Il a composé beaucoup, beaucoup trop de petits vers et quelques grands vers, dans un poème parfaitement oublié : la Jérusalem désolée. Sur la quantité, il y a un beau vers dans les lamenl ations de Jérémie, quand il montre le champ de bat aille
Où les morts ont saoulé la rage des vautours.
Son triomphe, c'était! les énigmes.
Elles étaient à la mode. Celles de Trissotin ne valaient rien. Il y en eut quelquefois d'assez réussies.
Je vous en citerai deux pour vous donner une idée de »es petits divertissements littéraires et légers. En voici une, elle n'est pas de Cottin, qui en faisait plutôt d'ineptes ou de grossières :
J'ai vu, j'en suis témoin croyable, Un jeune enfant, armé d'un fer vainqueur. Le bandeau sur les yeux, tenter l'assaut d'tm cœur Aussi peu sensible qu'aimable.
Bientôt après, le front élevé dans les airs, L'enfant tout fier de sa victoire, D'une voix triomphante en célèbre la gloire, Et semblail pour témoin vouloir toul l'univers. Quel est «loue cet entant, déni j'admirai l'audace? Ce n'était pas l'amour, cela vous embarrasse. (C'est un petit ramoneur.)
L'autre esl d'un des ennemis les plus aeliarues <{<<> Précieuses et qui pourtant eut celle faiblesse de
sacrifier au goût du jour. C'est Boileau. Voici sa charade :
Du repos des humains, implacable ennemie, J'ai rendu mille amants envieux de mon sort; Je me repais de sang, et je trouve ma vie Dans les bras de celui qui recherche ma mort :
(C'est la puce.)
Cottin cultiva les énigmes, la métamorphose, le madrigal, l'épigramme. Il jouait très bien au volant, il maniait l'épigramme avec moins de bonheur.
Il adressa ces deux vers à son excellente amie Mlle de Scudéry, qui était dure d'oreille. Cottin l'en félicite.
Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit, Que cette nymphe en devint sourde.
Ce n'était pas très flatteur. Mlle de Scudéry se fâcha, et mit à la porte le flatteur et son pavé.
Dans les Femmes savantes, Trissotin n'est pas seulement ridicule, il est odieux. C'est un vulgaire coureur de dot, qui se retire, quand la jeune fille est ruinée. Il n'est pas étonnant que ses vers soient mauvais :
L'esprit se sent toujours des bassesses du cœur.
Et maintenant, pour conclure, Philaminte et ses pareilles prêtent assurément à rire. Mais n'oublions pas qu'elles sont la charge, la caricature, derrière laquelle l'original mérite mieux notre intérêt et notre estime. Ce sont les précieuses, en un temps où les
femmes étaient vassales et dépendantes, qui ont travaillé à son émancipation.
Elles ont un mérite, c'est d'avoir compris qu'il fallait prendre le sort de la femme au sérieux. Mme de Lambert n'a pas tout à fait tort quand elle en veut à Molière d'avoir gêné les femmes savantes : « Si vous les attaquez dans les amusements innocents, honte pour honte, elles choisiront les plaisirs. »
La préciosité, c'est le premier jalon du féminisme. Pour la première fois, on s'occupait de la femme et au point de vue du sentiment et de l'amour, mais aussi, ce qui est plus important, au point de vue de quelques questions qui sont étrangères à l'éternelle galanterie, laquelle a toujours trop présidé aux discussions qui concernent la femme.
11 n'y a pas que l'amour, il y a pour la femme des problèmes sérieux. Les précieuses en ont envisagé déjà un : l'éducation. Il en restera bien d'autres : le problème moral, le problème social ; il restera à faire une morale, une éthique de la femme qui se rapproche davantage de la morale ordinaire des hommes. Tout cela, ce sera la tâche du féminisme à venir : mais ne mesurons pas aux Précieuses l'honneur de l'avoir entrevu et déjà un peu entrepris.
Mesdames. Messieurs, pendant que je vous parle. je me demande : Est-ce le moment de s'occuper des Femmes savantes quand lotîtes les forces vives «lu pays sont tendues, quand l'action et l'héroïsme fleurissent les tains des tranchées, quand les deuils et l'orgueil font battre les poitrines des épouses e1 <les mères ?
Que la littérature est petite devant la guerre, et que nous fait tout le savoir de Philaminte devant la nation armée pour le droit contre la barbarie ?
Alors, je me reporte aux époques où furent jouées les comédies de Molière :
Les Précieuses ridicules, 1658 : Paris frémissait de joie en apprenant que Turenne, après avoir délivré Arras, venait de remporter à Dunkerque la bataille des Dunes qui prépara la glorieuse paix des Pyrénées.
Les Femmes savantes, 1672 : nos armées guidées par Condé, Turenne, Vauban, Louvois, marchent contre les Autrichiens et les Allemands, et Louis XIV venait de franchir le Rhin, montrant à ses petits-fils le chemin que ceux-ci sont impatients de suivre. Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Ainsi en 1658 et 1672, -tandis que la cour et la ville, tandis que Paris s'égayait ou réfléchissait aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes, leurs soucis étaient les nôtres.
Aux entr'actes, à la veillée, les mêmes noms animaient les entretiens : Arras qui n'avait pas trouvé alors d'ennemis assez vandales pour en anéantir les délicates merveilles de pierre ; Dunkerque où nous bousculions les Allemands, le Rhin, l'Autriche, l'Allemagne.
Cependant Paris vivait, pensait, souriait, fier et sûr de ses armées, accoutumées à la guerre dont chaque printemps ramenait la reprise avec la régularité des phénomènes climat ériques.
La vie littéraire n'était pas suspendue.
Les gens allaient rire de Cathos, pleurer au Timocrate de Thomas Corneille, et rentraient chez eux
sourire des Provinciales et bâiller à la Pucèlle de Chapelain.
Ils venaient se moquer de Philaminte, applaudir Bajazet, relire le Passage du Rhin de Boileau, écoul er Bossuet, Bourdaloue, méditer sûr les Observations de Ménage sur la langue français", él sur la Recherche de la vérité de Malebranche.
Quel exemple pour nous ! Ne soyons pas différents de nos ancêtres. Eux aussi ils connaissaient l'angoisse, les joies, les surprises, l'anxiété des nouvelles, l'impatience de la victoire, et cependant la vie continuait, les écrivains et les penseurs apportaient au patrimoine national le meilleur d'euxmêmes et les plus impérissables gages de notre grandeur et de notre valeur intellectuelle.
Les Précieuses ridicules et les Femmes su cuit tes les amusaient ; ils les commentaient avec confiance et sérénité entre deux bulletins de guerre. N'ayons pas d'arrière-pensée.
D'ailleurs, regardez-y de prés, le souffle de la guerre passe à travers la comédie et fait écho aux pensées du public d'autrefois.
Tout le récit guerrier de Jodelet, dans les Précieuses répond aux préoccupai ions de l'actualité: tout comme aujourd'hui (et bien plus encore) la guerre est la grande inspiratrice de notre littérature et de notre théâtre. Écoutez Jodelel :
La Guerre est une belle chose.
Ecoutez Cal luis :
Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.
Et Madelon :
Je les aime aussi, mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.
Voilà un fier langage et qui nous raccommode avec elles, car nous reconnaissons la vraie Française.
L'esprit qui assaisonne la bravoure ! Est-il rien de mieux Français-? Si vous en doutez, écoutez l'écho de l'héroïque gaîté, dont les joyeux petits journaux des tranchées nous apportent des témoignages incontestables, admirables et quotidiens. Molière a su ce qu'il disait et ce qu'il faisait dire.
Il s'est souvenu de son ami de collège, son bon camarade avec qui il était lié au point qu'ils écrivirent une comédie ensemble ; Cyrano de Bergerac, qui a symbolisé Yesprit qui assaisonne la bravoure, et qui a fait flotter le Panache au sommet de l'héroïsme, réalisant l'idéal de Madelon :
Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux
[lèvres...] Et je voudrais mourir un soir, sous un ciel rose, En faisant un bon mot pour une belle cause !
C'est ce que souhaite Madelon pour le héros de son rêve, et pour cette parole-là, nous la reconnaissons pour une femme de chez nous, pour une de ces Précieuses qui vivaient au milieu des héros des ruelles où Bellone était honorée à l'égal de Minerve, où Cidalise et Araminte et Roxane rangeaient parmi leurs adorateurs, un Cyrano, un Georges de Scudéry, un Précieux, mais un vaillant, qui fait excuser sa cœur, un Capitan de Velasquez, moustache en crocs,
barbe en pointe d'estoc, nez busqué en bec d'aigle, P épaule protégée par un hausse-col couvert de dentelle de Venise, spadassin hardi dont Turenne pouvait dire au Roi : « Je donnerais ce que j'ai fait pour la retraite de M. de Scudéry au Pas de Suze. »
Ne raillons plus les Précieuses, puisqu'elles ont honoré et pratiqué le courage.
Cathos, Madelon, Philaminte, Armande sont sœurs de cette Roxane qui va à travers les lignes ennemies au siège d'Arras, porter des vivres à Cyrano et à Christian de Xeuvillette, et à qui Cyrano peut dire :
Eh ! quoi ! la Précieuse était une Héroïne?
Et Roxane répond :
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine !
Acceptons la parenté ! Elle honore les deux.camps. Elle nous plaît encore. Constatons seulement que, si quelque chose est changé, il semble bien que nous sommes aujourd'hui plus sérieux que nos ancêtres.
Pendant la guerre de Succession d'Autriche, les dames envoyaient aux quartiers généraux des plans de bataille, et elles marquaient les points stratégiques avec leurs mouches, plus accoutumées à se poser près de leurs lèvres, auras champs de batailles.
Comparez ce que font les nôtres d'aujourd'hui !
Au choix, nous ne changerions pas.
Certes, nous pouvons comme nos pères écouter Molière entre deux communiqués.
Ht justement, il est trois heures, l'heure du communiqué, li' \9+L' du iront occidental. N'espérons pas
encore de nouvelles décisives; mais ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'il nous apportera, lui aussi comme les précédents, le nouveau témoignage de la vaillance de nos poilus et qu'il ajoutera de la fierté à l'orgueil de toutes nos femmes françaises, savantes ou non, peu importe, car il y a une science qui est innée chez nos Françaises, et qui vaut à elle seule toutes les autres : elles savent prodiguer à la souffrance, à l'exil, à l'abandon, à l'infortune, au martyre, à leurs sœurs désemparées, des trésors de réconfort.
Elles vont à la douleur comme le soldai va au front.
Elles sont les alliées des grands cœurs, les infirmières des âmes, les légionnaires de la Bonté, et elles entrenl })nuv une bonne pari dans les raisons qu'ont nos soldats de souffrir et de combattre pour l'amour sacré de la Patrie.
Par Charles CHABAULT
Mesdames, Messieurs,
La question de l'éducation dos femmes est des plus importantes, puisque d'elle dépendent le bonheur des maris et la paix du foyer. Elle a donné naissance à deux systèmes :
Les uns ne leur reconnaissent que des défauts : elles sont légères, capricieuses, coquettes, volages. « Les femmes enfin ne valent pas le diable ! » s'écrie Scapin dans le Dépit amoureux, d'accord avec le Parasite, de Tristan l'Hermitte, qui, à la même époque, constate que
Les sages savent bien que les femmes sont folles.
Alors il faut les enfermer et leur faire sentir que
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Mesure rigoureuse, et peut-être imprudenl e ! Voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue? a dit Beaumarchais; enfermez-la!» La femme la plus sotte (s'il en est ; el j'en doute !) saura toujours déjouer les précautions inutiles d'un brutal ou ombrageux l yran.
6(j CONFÉRENCES DE l'ODÉON 1915-1916.
L'autre théorie est faite d'estime et de confiance, d'indulgence et d'affection. Après l'amour, ce sont les plus sûrs garants du bonheur en ménage. C'est la thèse que, dans VEcole des maris, Molière a défendue au nom du bon sens et de l'équité, en même temps qu'il plaidait sa propre cause.
Je m'explique : Molière touche à cel âge critique où l'homme n'est plus jeune, sans être déjà vieux ; il approche de la quarantaine; la fortune lui sourit, la prot ection de Monsieur lui est assurée ; le Roi l'honore de sa bienveillance et Aient de l'autoriser, après la démolition du Petit- Bourbon, à transplanter sa troupe dans la grande, salle du Palais- Royal, la plus vaste de Paris, restaurée sur son ordre. Pour l'inaugurer, Molière a composé une pièce héroïque, dans laquelle il s'est attribué le principal rôle, sans s'avouer qu'il n'a ni le souffle ni le jeu tragiques ; il comptait sur un triomphe ; Don Garcie de Navarre fut pour le poète et l'artiste un lamentable échec. Les recettes tombèrent ; àlaconfusion de l'auteur s'ajoutèrent les inquiétudes du directeur. Et personne pour le consoler de sa déception 1 Les amours banales ne suffisaient pas à combler le vide de son cœur; il pensa à se créer un foyer.
Depuis longtemps des relations d'amitié Punissaient à une comédienne, de quatre ans plus âgée que lui, Madeleine Béjart. C'est avec elle et ses frères qu'il avait fondé V Illustre Théâtre; ensemble ils avaient promené par les grandes routes, en Guyenne, en Languedoc, en Provence, la troupe de Molière et des Béjart, aujourd'hui valet ou soubrette, demain roi ou princesse de tragédie ; avec elle, il avait connu
les embarras financiers, qu'en femme de tête et d'ordre elle l'aidait à aplanir ; avec elle enfin, il avait partagé les anxiétés de la lutte et l'enivrement du succès; elle était une amie intelligente et dévouée. Et pourtant celle que Molière rêvait d'épouser, i n'était pas Madeleine Béjart : «■(Hait une toute jeune fille, la charmante Armande Béjart.
Quel lien de parenté unissait ces deux femmes? Mystère insondable, dont je ne prétends pas vous livrer le secret. M. Larroumet assure qu'elles étaient sœurs1 et je veux bien m'en rapporter à sa grande autorité. Cependant la chronique scandaleuse de l'époque, représentée par Grimarest et un pamphlet anonyme, la Fameuse comédienne, insinuait que Madeleine Béjart aurait eu du due de Modène une fille, que. par une coquetterie bien excusable, elle taisait passer pour sa sœur. Cette opinion, qui s'appuie sur Ae^, présomptions morales plutôt que sur Ai^ preuves convaincantes, a trouvé des partisans; sur e scène même, elle a été soutenue par un éminent conférencier2 qui joignait à des trésors d'érudition la finesse de l'esprit et tous les agréments du style : et si dans cette salle, où il recueillit tant d'applaud ment s, parmi les spectateurs qui me fohl aujourd'hui l'honneur de m' écouter, il en est qui aient eu la bonne fortune d'entendre M. Maurice Bernardin, ils s'associeront, je n'eu doute pas, à l'hommage dont je salue sa mémoire.
Quoi qu'il en soit, qu' Armande lui la saîur ou la
1. La comédie de Molière, de Gustave Larroumet (Hachette ei i -. Hommes et mœurs au XVIIe siècle (!c Mariagi de Molière) de M. M. Bernardin (Société française d'imprimerie et de Librairie).
fille de Madeleine, Molière, vivant dans l'intimité de cette famille, n'avait pu voir cette enfant se transformer en jeune fille, sans être charmé par sa grâce et son esprit. Voici le . délicieux portrait, qu'après huit ans de mariage il a tracé d'elle dans le Bourgeois gentilhomme. C'est un dialogue dans lequel les critiques d'un valet, Covielle, sont transformées en éloges par son maître :
Premièrement elle a les yeux petits. — Tlela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. — Elle a la bouche grande. — Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche en la voyant inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. — Pour sa taille, elle n'est pas grande. — Non, mais elle est a isée et bien prise. — - Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions. — Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme qui s'insinue dans les cœurs. — Pour de l'esprit... — Ah ! Elle en a, Govielle, du plus fin, du plus délicat. — Sa conversation... — Sa conversation est charmante. — Elle est toujours sérieuse. — ■ Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? Et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos? — Mais enfin elle est capricieuse autant que personne au monde. — Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord, mais tout sied bien aux belles ; on souffre tout des belles.
Ce portrait pourrait paraître flatté par l'amour, s'il n'était confirmé par le témoignage des contemporains. Une comédienne, Mlle Poisson, reconnaît « qu'elle faisait tout avec grâce » et Grandval dit que « sans être belle, elle était piquante et capable d'ins-
pirer une grande passion. Est -il donc étonnant que Molière ail espéré trouver le bonheur dans un mariage, <iue rendait pourtant imprudent la disproportion d'âge? L'ingénue devait rapidement se transformer en grande coquette et, si Armande Béjart parut délicieuse dans le rôle d'Agnès, son triomphe fut toujours celui de Célimène.
Molière soupçonna-t-il le danger d'une telle union.' Espéra-t-il, comme Alceste :
Que sans doute sa flamme De ces vices du temps pourrai! purger son âme?
Dut-il, comme lui, s'avouer vaincu et confesser :
Que la raison n'est pas ce qui règle L'amour?
Toujours est-il qu"il composa F lie "h- des maris pour plaider ses intérêts auprès de celle qu'il aimait.
Gardons-nous cependant d'assimilations trop directes. Que, pour obtenir la main d' Armande, il se soit engagé à lui laisser fréquenter les belles compagnies ; puis, qu'après le mariage, torturé par la jalousie, il ait essayé de revenir sur des promesses imprudentes, cette supposition n'a rien que de vraisemblable : mais ni Alceste du Misanthrope, ni Ariste de VEcole des maris ne personnifient l'auteur. La Grange a beau dire «qu'il s'est joué lui-même en plusieurs endroits --ni- les affaires de sa famille e1 qui regardaient ce qui se passail dans son domestique», Molière est un trop grand génie pour se contenter de porter sur la scène sa personne ou son ménage. Il observe les antres, il s'él ndie lui-même e1 il crée des i ypes, dans lesquels se reconnaîl l'homme de toutes les époques, comme
l'artiste, qui, d'un modèle imparfait et éphémère, dégage l'idéale et éternelle beauté, comme le poète, qu'il s'appelle Lamartine ou Musset, qui, en se frappant le cœur, fait jaillir des larmes ou s'arrache des sanglots qui émeuvent toute l'humanité.
La malheureuse tentative de Don Garde ramena Molière au genre pour lequel la nature l'avait créé. S'est-il souvenu des Adelphes\ de Térence? A-t-il tiré le sujet d'un conte de Boccace 2 et emprunt é certaines scènes au théâtre espagnol3!' Enfin est-ce Armande elle-même qui lui suggéra son dénouement, s'il est vrai qu'un jour, excédée des observations de Madeleine, elle se réfugia chez M. Molière, en déclarant malicieusement qu'elle n'en sortirait qu'avec un contrat de mariage? Qu'imporl e? Le génie de Molière transforme ce qu'il emprunte et de l'imitation compose une œuvre originale. Il a usé d'un procédé fréquent dans son théâtre: il oppose deux caractères, dont le relief est accusé par le contraste. Deux frères ont été chargés de la tutelle de deux enfants, deux sœurs, Isabelle et Léonor; l'un, Sganarelle, a 'toujours tyrannisé sa pupille; l'autre, Ariste, l'a élevée avec une indulgente bonté. Je vous ai fait pressentir le dénouement ; il est
1. La similitude est légère, puisque les Adelphes sont deux frères, qui adoptent à l'égard de deux jeunes garçons un système d'éducation différent, dont les résultats ne sont d'ailleurs guère plus heureux pour l'un que pour Tant re.
2. Dans le Dècaméron (troisième nouvelle de la troisième journée). Boccace imagine qu'une femme mariée se sert de son confesseur pour faire connaître à un jeune gentilhomme l'amour qu'elle a conçu pour lui.
:;. La Discreta enamorada, de Lope de Vega et El Marida mujer (c'est le mari qui fait la femme), de don Antonio Hustado de Mendoga. Cf. Martinenche : Molière et le théâtre espagnol (Hachette).
des plus ingénieux el assura le succès de la pi
Tout le monde voulut la voir; le surintendant Fouquet la fit représenter au château de Vaux eh présence d'Henriette, reine d'Angleterre, de Madame el de Monsieur à qui elle était dédiée; le Roi lui-même fit venir les comédiens à Fontainebleau. Ce l'ut un triomphe; il était dû au comique des situations que rend vraisemblables la conception des caractères : c'est ce qui élève au-dessus de la farce cel l e amusanl e comédie.
A la fane pourtant elle emprunte la simplicité et l'invraisemblance dos moyens.
Le décor: une place publique où les personne viennent s'entretenir de leurs affaires particulières aussi librement que chez eux ; le hasard y amène même un commissaire et un notaire qui dresse le contrat.
Les accessoires: un flambeau, une robe longue, mi" écritoire e1 du papier.
L'intrigue : une jeune fille bernant sou tuteur qui veut la contraindre à l'épouser, plus ingénieuse encore que la Rosine du Barbier de Sêville ; car dans l.i comédie de Beaumarchais, le comte Almaviva invente des ruses pour s'introduire auprès de celle qu'il aime, tandis que dans «elle do Molière, l'amour ne rend pas Valère inventif : il faul que ce soit Isabelle qui, avec une imagination et une hardi» sse croissantes, machine tout : e1 ce qui est I" plus comique, c'est que l'instrument dont elle se sert pour duper S janarelle, i 'est Sganarelle lui-même.
Elle csi néanmoins prudente et foncièrement honnête. Avant de s'engager à relui qu'elle aime, elle
a pris soin de s'assurer de l'honnêteté de ses intentions et si elle «passe sur les formalités où la bienséance oblige », elle est la première à condamner « les honteux stratagèmes » auxquels la réduit l'horreur d'un mariage « plus affreux que la mort ». Pour s'y soustraire, elle met tout en usage : douceur ou fâcherie, innocence ou dissimulation, colère, douleur, indignation, larmes, câlineries même. Puis, quand elle a réussi, soudain elle jette le masque et -avec une ironie cinglante flagelle de son mépris le vilain personnage.
Et personne ne plaint Sganarelle, pas même son excellent frère. C'est la juste punition de son monstrueux égoïsme.
Sganarelle a en horreur le luxe des modes nouvelles. — Sa femme ne portera qu'une serge honnête ; son frère n'a pas même le droit de se vêtir à sa guise.
Sganarelle fuit la société. — Isabelle ne fréquentera ni les bals, ni les lieux d'assemblée. Enfermée au logis, elle s'appliquera, en personne bien sage,
A recoudre son linge aux heures de loisir, Ou bien à tricoter quelque" bas par plaisir.
Il lui interdit jusqu'à la compagnie de sa sœur. Son langage est vulgaire, grossier, toujours blessant. Sa présomption l'aveugle et le fait tomber sottement dans le piège auquel il se réjouissait de prendre son frère.
Autant Sganarelle est odieux, autant A riste est sympathique. Aimable, conciliant, indulgent, il laisse à sa pupille la liberté de se choisir un époux; si, malgré l'inégalité d'âge, elle consent à lui accorder
sa main, il no lui interdira aucune des distractions de son âge. Aussi comment la jeune Bile (est-ce
Léonor? est-ce Armande Béjart?) ne serait-elle pas touchée de sa grande tendresse, quand il déclare :
Qu'il veut s'abandonner à la foi de sa femme- Car les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles.
C'est la morale de la comédie ; l'Ecole des maris est le triomphe de l'esprit et du cœur. Concluons donc, Messieurs, que le plus sage est d'accorder aux femmes une confiance absolue ; avouez, Mesdames, que vous auriez mauvaise grâce à ne pas la justifier.
L'œuvre de Molière a porté ses fruits ; il y a beau temps que sont tombés grilles el verrous ; l'éducation moderne a donné aux femmes une indépendance qui développe en elles l'initiative, le sentiment de la responsabilité, la force morale; elle les a préparées à la noble tâche, que leur imposent les circonstances et dont elles s'acquittent sans défaillance, quand elles prodiguent aux malheureux, aux combattants ou aux blessés les trésors de leur charité et de leur dévouement .
Esprit et bonté, telles sont, nous l'avons vu. 1rs qualités qu'a célébrées Molière dans VEcole des maris; ce sont aussi celles donl et ail doue FloriâH d par un heureux hasard les circonstances de la vie développèrent ces dons de la nature.
Il avait à peine dix ans qu'un de ses ourles, qui avait êpOUSé une nièce de Voltaire, le conduisit à
Ferney. Sa gentillesse, son espièglerie, la vivacité de ses reparties séduisirent le spirituel patriarche; il le prit en affection au point dé s'associer à ses gamineries. 11 lui corrigeait en cachette ses thèmes latins et,
lorsque son précepteur, émerveillé de leur correction, les montrait à Voltaire, l'anonyme collaborateur déclarait gravement que « ce n'était pas mal pour un enfant de son âge ».
Un jour, on donna en l'honneur de Mlle Clairon une fête, dans laquelle le petit Florian (Florianet, comme on l'avait surnommé) paru! costumé en berger de satin blanc, et s' appuyant gracieusement sur sa houlette, ornée de rubans roses, chanta d'une voix légère ces vers appropriés à sa nature :
Je suis à peine à mon printemps, Et j'ai déjà des sentiments.
A quatorze ans, le voilà page chez le duc de Penthièvre, un grand seigneur vertueux et bienfaisant , e1 l'adolescent était si sensible et si déluré, que son excellent maître le chargeait de ses aumônes et dans une effusion de tendresse le baptisait d'un nouveau diminutif: Pulcinella. Le tendre berger de Voltaire devenait un des plus gais personnages de la comédie italienne ; de cette confusion est né tout le théâtre de Florian.
Il n'a pas l'ambition d'imiter Molière, ni la prétention de rivaliser avec Delisle ou Marivaux ; il s'inspire de la farce, mais transforme les personnages.
«Arlequin, dit-il, esttoujours simple et bon; facile à tromper, il croit ce qu'on lui dit, fait ce que l'on veut ; il n'a que de la sensibilité ; il se fâche, s'apaise, s'afflige, se
console dans le même instant : c'esl un enfant ; il en a les grâces, la douceur, l'ingénuité ! »
Or, au xyine siècle, on estime que l'ingénuité est
une fleur trop délicate pour ne pas s'étioler dans l'atmosphère viciée des salons ; elle ne s'épanouit qu'à l'air pur des campagnes. Florian aimait les champs, la verdure et les fleurs; voilà le cadre assorti à ses personnages. Ce ne sont ni des Lancret, ni des Watteau ; leurs grâces ingénues évoquent plutôt les candides ligures de Greuze; et par une singulière coïncidence, l'artiste a donné à un de ses tableaux le titre que l'écrivain a choisi pour une de ses comédies : la
Bonne Mère.
Avec la même fraîcheur de coloris, ils excellent à peindre les sentiments de famille. Mélange d'esprit et de sensibilité, de finesse et de naïveté, de réflexions, de saillies ou de mots profonds, inspirés par le cœur, le théâtre de Florian est l'école de la Vertu; il se développe dans une série de comédies qui s'enchaînent. 11 débute par les Deux billets, qui se continuent par le Bon Ménage, suivi du Bon père, lequel amène la Bonne mère et vous vous attendez bien, n'est-ce pas:' que la famille se complet e par le Bon fils.
De la l!<»/ne mère je ne vous entretiendrai pas longuement : je préfère ne pas vous gâter le plaisir delà surprise et craindrais, en l'analysant, de flétrir cette jolie fleur.
Je vous dirai seulement que la jolie Mkthurine, (elle n'a que trente-quatre ans) estimanl que les mères ne sonl heureuses que quand les enfants sont contents, puise dans sa tendresse pour sa fille tout
l'esprit dont elle a besoin pour faire le bonheur de deux innocents qui s'aiment. J'ajouterai qu'en sortant de page, Florian entra à l'École d'artillerie de Bapaume; il n'avait que seize ans et il éprouva une joie enfantine à se voir en uniforme et l'épée au côté.
Je me regardais dans tous les miroirs, écrit-il ; j'étais occupé de savoir si j'avais l'air d'un officier ; ma cocarde faisait le bonheur de ma vie.
Sans doute il s'est souvenu de cette émotion de jeunesse, quand dans la Bonne mère il a substitué à la houlette du pastoureau le sabre du soldat. Vous verrez Arlequin en habit de dragon, harnaché pour la bataille, et sa juvénile ardeur évoquera peut-être à votre espril l'image de ces jeunes poilus imberbes, que vous avez vus, sous un costume moins éclatant, partir crânement pour rejoindre leurs aînés et qu'un jour, puisse-t-il être prochain ! vous verrez revenir aux accents d'une marche triomphale, des fleurs au canon de leurs fusils, un brin de laurier à leurs casques, escortés de la Gloire et sous leurs drapeaux flottants ramenant la Victoire et la Paix.
Par J. ERNEST-CHARLES
Mesdames, Messieurs \
J'ai à vous parler du Misanthrope et des Sincères.
Les Sincères sont, comme vous le savez, de Marivaux, le Misanthrope est toujours de Molière.
C'est dire que vous les connaissez bien et que nous ne pouvons ici que revoir très hâtivement ensemble des scènes et des situations que vous avez observées souvent et sur lesquelles vous avez médité à loisir.
Particulièrement en ce qui concerne le Misanthrope, il n'est rien qui ne vous soit familier. Tous les incidents et tous les personnages : Alceste, Philinthe, Oronte et son sonnet, les marquis, Célimène, la délicieuse Éliante et la moins aimable Arsinoé se rencontrent fréquemment dans nos conversations.
Vous n'ignorez pas, vous avez étudié au point Ar ne les jamais oublier, tous les problèmes historiques, littéraires ou psychologiques que le Misanthrope a suscités et qu'il suscite encore i ous les jours.
Vous vous rappelez que le Misanthrope fui mé-
1. Conférence sténographiée. La conférence a été très attentivement retouchée sur la sténographie. Il y reste néanmoins beaucoup de traces de langage parlé qui rendent cette indication
diocrement accueilli par le public de la première
heure et que Molière dut le retirer après une vingtaine de froides représentations. C'est là un grand sujet d'orgueil pour nous, car aujourd'hui tous les publics prennent un plaisir extrême à la représentation de ce noble ouvrage : ce qui prouve bien l'immense progrès intellectuel réalisé par les foules contemporaines. — C'est aussi un grand sujet de consolation pour les auteurs de notre temps, lorsque leurs pièces ne réussissent pas, puisqu'ils peuvent toujours se dire que leur œuvre subit le sort d'un chef-d'œuvre maintenant incontesté et qu'ils ont ainsi eux-mêmes quelque chose de commun avec Molière.
Vous vous rappelez qu'on a beaucoup discuté sur le caractère sérieux et grave du Misanthrope et sur les éléments en quelque sorte tragiques de cette comédie.
Vous savez ce qu'on a dit de la faiblesse de l'action, qui reste traînante, accessoire et comme subalterne, et j'ai même lu dans un savant conteur de fables que l'action n'occupe guère quecinqcenls vers sur dix-huit cents, ce qui ne démontre pas d'ailleurs que le Misanthrope soit une méchante pièce, niais que l'auteur de cette étude critique est bien informé et qu'il a la maladie de l'inutile précision.
Vous savez tout ce que l'on a dit sur les personnages de l'époque qui avaient pu inspirer Molière, sur les caractères différents d'Alceste et de Philinte ; vous savez que dans cette pièce où il y a tant de choses admirables on a même voulu voir la plus admirable de toutes : le modèle des femmes qui est, ne vous déplaise, la sincère Eliante ; vous savez enfin, entre nulle autres détails également essentiels,
qu'un homme d'esprit s'esl même ingénié à observer que, si Alceste était un brave homme, il avàil mauvais goût et que, après tout, le sonnet d'Oronte était l'un des meilleurs sonnets qui aient jamais été laits par les [dus intrépides faiseurs de sonnet s.
Vous ne savez pas beaucoup mieux que moi d'où vient Gélimène, ni surtout où elle va, mais on vous a appris depuis longtemps que Alceste était un grand seigneur et on a écrit de belles dissertations sur le point de savoir quel peut bien être son âge et pourquoi il met à son habit des rubans verts...
Vous savez enfin, - e1 cela importe surtout — ■ que pour bien des raisons péremptoires, le Misanthrope es! un chef-d'œuvre de notre littérature classique; que Molière écrivant le Misanthrope a su peindre dans un lumineux tableau, comme disent les excellents universitaires, les mœurs de son temps et à peu de chose près les mœurs générales de tous les siècles : qu'il a su exprimer les idées que chacun, selon son tempérament, peut avoir du monde et de la vie, ■ — ■ qu'il a su animer les caractères qui symbolisent le mieux certaines tendances profondes et constantes parmi les hommes — et par conséquent, vous le savez aussi, le Misanthrope n'est rien de moins qu'une étude presque complète de la société contemporaine et de l'humanité.
Il a celle séduction imprévue qui le rend accessible aux esprits de tous les milieux et de tous les pays: il a ce charme rayonnant auquel aucune personne de goût ne reste insensible, et ces qualités, notons-le bien et ne nous lassons pas de le répéter, non seulement elles appartiennent à Molière mais- elles consti*
tuent devant l'univers les qualités les plus enviables et les moins disputées des grandes œuvres de notre littérature nationale.
Gela dit et quelques autres choses encore que vous n'ignorez pas davantage, il ne me resterait qu'à le développer, ou mieux, il ne me resterait qu'à céder la place aux artistes de l'Odéon qui ont la bonne habitude de jouer les chefs-d'œuvre classiques avec vie et qui sont donc particulièrement habiles à faire comprendre les chefs-d'œuvre en les animant.
Mais voici que les Sincères de Marivaux sont joints au programme et il n'est peut-être pas superflu de souligner que ce très aimable esprit, Marivaux, a voulu, en écrivant les Sincères, recommencer l'effort de ce grand esprit, Molière. Gela est d'autant moins superflu que les Sincères sont une des pièces de Marivaux qui se jouent le plus rarement. Sainte-Beuve en prend prétexte pour affirmer que cette petite comédie est de toutes celles de Marivaux l'une des plus agréables à lire, et on aurait absolument tort d'en conclure qu'elle est une des plus insupportables à voir jouer.
Toujours est-il quela marquise et Ergaste font état avant tout de parler franc et d'être sincères.
La marquise surtout fait profession d'être sincère parce que Dorante, amoureux d'elle, l'a accablée de fades compliments, et elle compte que Ergaste la remettra en gaieté et en aimable humeur.
Ils sont, en effet, très sincères tous deux au dét ri-
menl des absents el ils débutenl par une satire du monde el une scène de portraits caricaturaux qui témoignent que Marivaux Lisait assidûmenl le Misanthrope et qu'il n'étail pas incapable de le reproduire en miniature...
Bref, Ergaste et- la marquise sont enchantés l'un l'aut re, puisqu'ils sont d'accord sur le mal qu'il convient de penser du prochain. L'accord cesse dès que Ergaste se prend à être sincère avec la marquise même, à lui avouer sottement qu'il a aimé Araminthe presque autant qu'elle, convenant qu'àla vérité la marquise plaîl davantage, mais que Araminthe est peutêtre plus belle. Il ne réussit lui-même qu'à déplaire. Le contraire, n'est-ce pas. vous aurait surpris ! Et naturellement ce n'est pas de la sincérité d'Ergaste que la marquise entend se choquer, mais de sa balourdise. Quand on a le goût faux^ dit-elle triomphalement, car pour les femmes toute occasion est bonne de triompher, quand on a le goùl taux, c'esl une triste qualité que d'être sincère. »
Ergaste alors se rejette sur Araminthe comme la marquise revient à Dorante. Dorante ■ — ■ un homme averti, même s'il est amoureux, fini! par en valoir deux — ■ choisil si bien les quelques défauts qu'il lui reproche que cela devient la plus insinuante, la plus dmve et la plus persuasive «les fiai i eries. El I oui se termine par un double mariage qui esl l'inverse des mariages que Ton avait prévus d'abord. Ah ! ah ! s'écrie la marquise qui tient à con< lure, nous avons pris un plaisant détour pour en arriver là ! Le détour esl peut-être plaisant, mais il n'est certainement pas inutile. 11 nous enseigne en effet, d'une part, que la
sincérité parfaite est impossible dans l'amour et que la coquetterie des femmes exige au moins, sur cette sincérité quelque parure flatteuse, et, d'autre part, il nous enseigne que, parmi le monde, on est extrêmement prudent de ne pas se dire ses vérités, car ces vérités seraient trop souvent des injures.
Que ces enseignements soient raisonnables, Je vous en laisse juges : l'important pour moi à l'heure actuelle c'est que les enseignements des Sincères soient exactement ceux du Misanthrope. Oui mêmes enseignements ici el là, et, en outre, même sujet, n'en doutons pas. Le sujet du Misanthrope qu'est-ce autre chose qu'une étude de la sincérité !
Je veux qu'on soit sincère et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Ces vers pourraient être, devraient être l'épigraphe du Misanthrope. Le malheur d'Alceste, c'est, qu'il ait voulu que les femmes ressemblent sur ce point aux hommes et ne parlent que selon leur cœur. Cet ail évidemment, au moins en ce temps-là, beaucoup demander aux femmes.
Hélas! Molière ou Alcèste le demandait obstinément à tous et à toutes.
Il faut être sincère dans les relations mondaines et ne pas prodiguer les politesses à des gens qu'on ne connaît pas.
Il faut être sincère et ne pas proclamer exquis les vers qui sont visiblement détestables.
Il faut-être sincère, c'est-à-dire loyal, et lorsqu'on es< magistrat ne donner dans les procès gain de cause
qu'à celui des plaideurs qui a raison et précisément parce qu'il a raison.
Il faut être sincère mais non pas indiscret et agressif et la méchanceté jalouse et hargneuse d'Arsinoé colportant, rapportant les mauvais propos qu'on tient sur Gélimène est pire encore que la petite hypocrisie de Philinte accablant de démonstrations de sympathie quelqu'un dont il est bien incapable de dire seulement le nom.
Oui, il faut être sincère dans toutes les manifestations de la vie sociale, comme il faut être sincère dans l'amitié, comme il faut être sincère dans l'amour !
Et déjà vous surprenez, dans le Misanthrope le caractère fondamental de nos oeuvres classiques toutes écrites pour produire un effet utile à la communauté sociale, pour cire une école de vivre, pour enseigner aux hommes une morale, moyenne sans doute, mais pratique, mais sage, pour leur apprendre à êl re des honnêl es gens.
Le Misanthrope: c'est une grande leçon sociale. Vous pouvez choisir entre les exigences d'Alceste et les complaisances de Philinthe...
Vous pouvez, comme Alceste, être blessés par cg qu'il y a d'artificiel et de faux sous les dehors brillant s de la société ; être révoltés par l'indulgente faiblesse pour le vice puissânl ; vous pouvez condàmner la tolérance sociale parce que cette tolérance devient trop facilement de la complicité.
Vous pouvez, au contraire, comme Philinte savoir à peu près ce que le monde vaut., — pas grand'chose — et ne vous point mêler de le corriger;
84 conférences r>E l'odéon 1915-1916.
admirer les vertus avec modération e1 les pratiquer avec mesure ; faire beaucoup de concessions aux hommes pour garder la liberté de ne pas les imiter dans tous leurs défauts ; vous pouveznevous indigner que rarement parce que vous auriez trop souvent l'occasion de vous indigner; vous pouvez être sceptiques enfin sans que voire scepticisme soit une indifférence coupable à l'honnêteté et au bien !
Vous le pouvez !
Quoi qu'il en soit, Alceste ou Philinte, deux hommes, deux systèmes, mais ici et là et dans l'œuvre entière, ce caractère fondamental de toutes les œuvres classiques : le souci de la société, p, préoccupation de l'utilité générale, et c'esl ce qui lait l'immense portée et la profondeur d'une œuvre comme le Misanthrope ; c'esl ce qui lait la durée, la pénétration persistante et l'universelle influemfe'de la littéral ure française !
Mais passons !... Il ne suffit pas d'être sincère dans les relations de société, il ne suffit pas de l'être dans l'amitié, il faut l'être enfin, et d'abord, et Surtout dans l'amour.
La sincérité dans l'amour c'est ce que recommande spécialement le Misanthrope. Et il faut convenir que Aires! e prêche, comme on dit, pour son saint et il n'en est pas plus lier pour cela, puisque en même temps qu'il s'emporte contre les mensonges de la vie de société, il est amoureux de Çélimène, jeune veuve frivole, coquette et médisante, la plus frivole, la plus
médisante, la plus coquette des femmes, la frivolité, la médisance, la coquetterie, ou, si vous y consentez, la femme elle-même, la femme d'autrefois bien entendu... Cela va sans dire, et c'esl à peine si cela va un peu mieux en le disant. Et toute la pièce de Molière est la lutte de la sincérité passionnée d'Alceste et de la coquetterie rouée de Gélimène....
Et si Alceste est un misanthrope c'esl parcequ'il es1 malchanceux en amour. Il n'aurait point pour le vice une haine si vigoureuse s'il ne souffrait aussi atro ment de l'un des plus jolis défauts des femmes à qui il est accordé d'ailleurs d'avoir beaucoup et presque trop de jolis défauts.
Lr Misanthrope devait avoir comme sous-titre: V atrabilaire amoureux. Excellent sous-titre, car Alcesl e n'est atrabilaire que parce qu'il est amoureux ; el il a'esl atrabilaire à ce poinl que parce qu'il est terriblement amoureux el terriblement malheureux en amour...
Certes, il est instinctivement honnête comme on ne l'est guère. 11 aime la vérité et la vertu. 11 soutire de ce que la realité soit si éloignée de l'idéal. Mais — ■ une vraie chance et qui n'arrive qu'à ces braves gens-là — il est justement amoureux delà femme qui lui ressemble le moins. Alors tout s'aigrit en lui. Il exagère, il aggrave, il s'irrite, il s'exaspère dans, la mesure où il se désespère, \\ blâme, il vitupère, il s'emporte, il s'indigne. I /amour a dénaturé une âme noble; la coquetterie d'une femme a l'ail toul le mal. Décidément Gélimène peul êtrefièreen contemplant son nu\ rage...
La conclusion de l'œuvre de Molièn sera plus
pathétique que celle de l'œuvre de Marivaux.
Mais tous deux, on le voit, savent le prix de la sincérité en tout et particulièrement de la sincérité en amour.
Mais tous deux, en même temps, semblent dire que la coquetterie invétérée des femmes est un obstacle infranchissable à la sincérité.
Seulement Marivaux le murmure comme un compliment plutôt qu'il ne le prononce comme une condamnation. Molière, au contraire, le crie de toutes ses forces et dans ce cri s'exhale toute la souffrance de son âme.
Y a-t-il donc dans le caractère et dans la vie des deux écrivains de quoi expliquer et de quoi justifier la différence de leurs points de vue?
Peut-être.
Evidemment, il est excessif, il est téméraire de vouloir rechercher les hommes dans leurs oeuvres ; mais il faut avouer que, souvent, de bien connaître les hommes ou simplement de les connaître un tout petit peu, cela nous aide à comprendre leurs œuvres.
Du reste, Marivaux est un homme fort agréable à fréquenter.
Il était comme Molière enclin à peindre les inconvénients de la coquetterie chez les femmes, car il en avait souffert comme Molière. Mais Molière en avait souffert profondément. Marivaux n'en avait souffert qu'en s'y appliquant et comme on le faisant expies.
Marivaux était un aimable homme qui écrivit toute
sa vie. sur l'amour comme un aveugle-né parle des couleurs, car c'était à peu près le seul sujet du monde sur lequel il put se targuer d'une complète inexpérience. Il était dans la vie une sorte d'Alceste réservé et qui pouvait sourire parfois à Gélimène parce qu'il avait la prudence de lui sourire de loin. 11 avait avec les femmes autant de politesse que de défiance. Il envisageait l'amour avec une extraordinaire circonspection.
Ce bloc enfariné ne lui dit jamais rien qui valût grand chose. Il resta célibataire systématiquement, avec une obstination acharnée, avec la plus heureuse obstination. Et non pas pour les petits avantages qu'un vieux célibataire a coutume d'obtenir des jeunes femmes. A cette époque, On avait vite vieilli en amour ; Arnolphe aimant Agnès faisait l'effet d'un barbon amoureux et il n'avait que quarante ans. Aujourd'hui il narguerait Horace et il épouserait Aunes et cela ne ferait peut-être pas un mauvais ménage. Car nous avons tout changé. Alors, un homme de quarante ans ne pouvait épouser une jeune fille de vingt ans. Maintenant une femme de quarante ans s'acoquine sans gène avec un gaillard de vingt-cinq. Il est loin, il est loin le temps où Montesquieu s'exclamait en se le reprochant: a J'avais vingt-sept ans et j'aimais encore. Marivaux toute sa ve> se garda d'aimer afin de n'avoir pas à se le re piocher.
.Mais pour s'excuser sans doute, il prétendait avoir beaucoup souffert à cause d'une Eemme. C'était une ingénue. Elle le recevail avec beaucoup d'abandon, de naïveté, d'innocence. El il se réjouissait for!
d'être aimé d'une si simple et si charmante enfant . Mais un jour qu'il avait oublié ses gants il revint à l'improviste. L'ingénue était devant son miroir. Elle se faisait de petites caresses. Elle étudiait ses postures tendres. Elle rejetait celle-ci et perfectionnait celle-là. Marivaux jugea sans plus tarder que pour une ingénue elle était trop futile et précieuse. Il eut peur d'être dupe et il décampa. Après quoi, dégoûté de l'amour et des ingénues, il laissa entendre huile sa vie qu'il avait beaucoup souffert.
Il porta avec une infatigable assiduité le deuil de son cœur et il semblait rire doucement des mésaventures de ceux qui n'avaient pas eu la chance d'être aussi malheureux que lui...
Molière, hélas ! rie s'était pas enfui loin de l'ingénue au miroir. Il s'étail marié. 11 avait aimé énormément, il avait souffert épouvantablement.
La question es! peut-être fastidieuse; cela est peut-être fallacieux aussi de savoir si Célimène est Armande Béjart et- si Molière est Alceste... Question fallacieuse, question fastidieuse et déconcertante !...
Cependant Armande Béjart joua triomphalement Célimène au théâtre. Elle fut la créatrice inoubliable de ce rôle qui passe pour le plus difficile du répertoire classique. Telle actrice de génie comme Rachel y échoua lamentablement. J'ai entendu dire que Mlle Mars, en revanche, fut une vraie Célimène et qu'elle est assurée pour cela de transmettre son nom à la plus lointaine postérité. Mais au théâtre on exagère toujours un peu.
Il n'en est pas moins vrai que Armande Béjart lut nue parfaite Célimène à la scène et on nous affirme
qu'elfe tint très bien le même rôle à la ville; on nous affirme que sa beauté était toute dans le sourire, dans l'expression et dans la parure, qu'elle voulait applaudie en tout, contredite en rien, qu'elle avait l'humeur impérieuse et vaine, qu'il lui plaisait d'être entourée d'une foule d'adorateurs el que chacun d'eux fui pour elle un esclave.
Voilà qui autorise bien des suppositions et ces suppositions Molière lui-même pouvait les faire.
Aussi bien le poète devait-il éprouver les mêmes souffrances que son héros et par surcroit il était le mari: il croyait, son honneur engagé dans la coquetterie de sa Célimène, son honneur et sa propriété, car les sentiments du mari sont toujours un peu ceux d'un propriétaire.
El sans doute y a-t-il dans le rôle d'Alceste je ne sais quoi de plus franchemenl vrai que la puissance créatrice du poète ne suffirail pas à expliquer : il \ a des accents où l'imagination n'a pas toute la part, mais le cœur; il y a une mélancolie poignante où
peinait les souvenirs d'une expérience personnelle, et quelle expérience! et les vers où Alcesle nous confie sa jalousie douloureuse ont une sincérité tragique qui semble une plainte étouffée de l'auteur, et on croirait, que Molière a voulu une fois au moins que dans l'âme d'un de ses héros palpitât son âme à lui et que les sanglots à peine retenus d'Alceste eussent l'éloquence de ses propres douleurs !
Quoi qu'il en suit , peignant tous deux les donna, ci les ravages de la coquetterie, Marivaux devait être disposé à les peindre avec plus de douceur, Molière avec plus d'âpreté : et je me demande si. (ai lin Ar compte,
l'un atténuant et corrigeant l'autre, ils ne représentent pas à tous deux sur la sincérité, ou mieux sur la coquetterie de la femme en amour, l'éternelle véril é !
C'est qu'il y a en effet, une bonne et une mauvaise coquetterie. L'une existe sans doute depuis que la femme est femme, et nul ne s'en étonnera ; l'autre ne peut naître qu'à l'heure où se développe la vie de société, où la vie mondaine est créée, j'entends la vie mondaine dans le meilleur sens du mot si toutefois ce mot, — -et je vous en fais juges — 'peut avoir un sens moins bon.
Je n'ai malheureusement pas le loisir d'insister sur ce sujet qui est terriblement important. Toujours est-il que sur le théâtre nous ne voyons intervenir la coquette qu'au commencement du xvne siècle. Or, le théâtre est la peinture exacte de la vie : du moins les auteurs dramatiques le disent. Depuis cette époque seulement il y a un rôle qui s'appelle le rôle de la coquette et même de la grande coquette... C'est donc qu'auparavant la coquetterie n'existait guère.
Eh bien ! si Célimène est au théâtre la première des grandes coquettes, elle en figure tout de suite l'image la plus complète et la plus parfaite. Célimène c'est la femme moderne, consciente de son pouvoir parce que consciente de son charme, ayant dans les manèges de la coquetterie tous ses instruments de règne.
Et vous savez, de reste, comment elle en use !
Sans doute, il y a dans sa coquetterie de la cruauté. 11 parait odieux en effet, d'encourager et d'exaspérer les amours que l'on ne veut pas partager. Comme
dit Pierrot à Matliurine : « Il n'est ni bon ni honnête de ne pas aimer ceux qui nous aiment. » Sans doute, sans doute ; mais il s'agit de savoir si Gélimène pourrait correctement aimer tous les gens qui l'aiment ; et je sais bien que, si elle résolvait la question par l'affirmative, elle serait fort occupée, car elle est aimée par une infinité de gens.
D'autre part la coquetterie de Gélimène serait faite surtout d'égoïsme. Célimène serait l'égoïste dure, brutale, agressive, provocante. Elle n'aurait d'autre but que d'être trouvée aimable et de se l'entendre dire. Elle ne serait qu'une hypocrite de l'amour et aurait la sécheresse la plus humiliante pour ses victimes. C'est possible, mais il est possible aussi Qu'elle ne soit pas si perverse et qu'on puisse lui trouver quelques ex uses...
Alceste est ensorcelé par cette inhumaine, et il gémit de ne pouvoir rattraper son cœur. Soit, mais elle ne l'empêche pas de le rattraper. Elle se dit que la vie est courte et qu'il n'est pas absolument nécessaire, parce qu'une femme est jolie, qu'elle soil aimée par un homme ennuyeux. Elle a bien linéique inclination pour ce grondeur passionné ; mais elle ne veut pas lui sacrifier son succès, les sourires que la vie a pour elle, les mille séductions des Hat I cries mondaines. Elle aime superficiellement. Elle n'est pas toute à la passion. C'est le grand désagrément de l'amour que, quand deux êtres s'aiment, ils ne peuvent jamais mesurer exact émeut leur amour, il y en a un qui aime plus, et l'autre qui aime moins. Il en résulte toutes sortes d'inconvénient s. Comme ici, c'est Célimène qui aime moins, et beaucoup moi us.
les inconvénients sont infiniment plus graves.
Mais est-ce tout à fait sa faute si elle aime moins? Et vous voyez, au contraire, que plus on cherche à incriminer la coquetterie de Gélimône, plus on arrive à lui trouver des circonstances atténuantes.
La coquetterie s'affirme cependant. Et Gélimènea cel art, fait de duperie, qui consiste à encourager bout le monde. Elle prodigue les manières engageantes qui semblent promettre tout et n'accordent rien. Elle n'est préoccupée que du désir de plaire et elle cherche avidement tous les hommages des hommes en évitant de s'attacher sérieusement à aucun. Elle a de la vanité, il ne lui serait pas désagréable qu'on se battît pour elle. Elle a quelque sens de ruse et de domination. Elle est mobile en outre, sans jamais être sincère ! « La coquette est une girouette qui ne se fixe que quand elle est rouillée. » Le dira-t-on plus lard; mais que ne dira-t-on pas ! Et tout cela peul se sou: tenir e1 toul cela ne laisse pas d'être exact. Mais n'exagérons rien. Les hommes appellent volontiers coquette la femme qui leur plaît lorsqu'ils ne parviennent pas à lui plaire. Et telle quelle, Gélimène est une jeune femme charmante qu'on ne se souhait erait peut-être pas à soi-même, mais qu'on supporterait volontiers chez ses meilleurs amis !
Heureusement Marivaux nous entraine à des conclusions plus rassurantes sinon tout opposées. Les héroïnes de Marivaux sont des coquettes intrépides et il os! bien certain qu'elles n'ont pas froid à leurs jolis yeux. Mais dans ce théâtre de la coquetterie triomphent la sagesse en amour et l'honnêteté du cœur. Les coquettes de Marivaux ne sont si Coquettes
que pour le bon motif. Elles emploient tous leurs artifices, -i ingénieux el parfois déconcertants tellement ils traduisenl d'audace cEez ces jeunes filles : elles emploient uniquement afin d'être aimées pour ellesmêmes. Il ne leur suffît pas d'être aimées pour ellesmêmes: elles veulent l'être dans le mariage. Voilà d'aimables coquettes qui jouent la difficulté, mais elles connaissent la partie. Et elles sont bien sûres de l'emporter. Elles ont entendu dire par un pessimiste qu'il peut y avoir de bons mariages, qu'il n'y en a jamais de délicieux. Elles veulent, elles, que les mariages soient tous délicieux.
Le fait est que pour leur part elles accomplissent énergiquement cette importante révolution, et toutes se marient à leur gré, avec les époux qui les aimeront toujours, parce qu'elles sont les plus adroites et les plus loyales coquettes du monde. Et il faut convenir que même la marquise des Sincères, qui est l'une des moins sympathiques coquettes de Marivaux, aboutit avec Dorante à un mariage qui sera vraisemblablement très heureux. Ainsi, à en croire Marivaux, l'a coquetterie des femmes est une arme et une sauvegarde ; elle éprouve l'amour à sa naissance; elle le prolonge lorsque le mariage l'a consacré... A en croire Marivaux, la coquetterie, assuranl la puissance féminine, est un moyen d'urdr,' pour la socii et le plus efficace puisqu'il garantit non pas la dominai mu, mais la dignité de la femme dans l'amour, dans l'amour el dans le mariage d'amour, désormais inali aquables et inséparables.
Telle esl la c seption de Marivaux et vous avez
vu celle de Molière.
Qui a tort? Qui a raison.'
Il est probable que tous les deux ont raison et que la vérité est entre les deux extrêmes.
Mais il est bien dommage que Aie este ait rencontré Gélimène aulieuderencontrerune charmante coquette de Marivaux, cette coquette qui est déjà la femme dont Bernardin de Saint-Pierre devait dire : « Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse naturelle de l'homme. » Moins amoureux, moins accablé par un amour difïicultueux ol ingrat, Alceste eût rempli toute sa destinée : il n'eût pas été l'homme supérieur à qui la coquetterie d'une femme a fait manquer sa vie !
Car il a manqué sa vie, Alceste ! Il n'a pas répondu à toutes les espérances que ses amis fondaient sur lui parce qu'ils le tenaient pour un esprit d'élite, pour une âme noble et pour un grand cœur !
Oui, le désespoir d'amour exaspérant chez lui l'horreur des hypocrisies sociales, il se retire prématurément du monde où son exemple seul aurait suiïi à exercer une bienfaisante influence.
Il est le représentant d'une classe d'hommes honnêtes et sincères qui sont l'honneur de la nature humaine. Logique et loyal, il a l'indécision des esprits pusillanimes qui n'osent pas aller jusqu'au bout de leurs idées. Sa loyauté impétueuse le pousse irrésistiblement en travers de tous les faux jugements humains... Même dans le cadre de la vie des salons et des cours où Molière l'a placé, il peut agir contre les
conventions, conl re les préjugés, contre les mensonges, '•nuire les trahisons de la société.
Son amour malheureux pour Gélimène l'écarté d'un milieu où la logique imperturbable au service de la franchise et de la dignité aurait fait merveille.
C'est que assurément, il y a encore unpeud'égoïsme dans la misanthropie d'Alcesle. Il est l'honnête homme du temps où le duc de La Rochefoucauld écrivai! ses Maximes.
11 souffre des abus qui le touchent et non pas de ceux qui accablent les autres. Il pourrait renverser on bouleverser cet l e société de courl isans, de flatteurs, d'inutiles, d'oisifs, de juges corrompus qui esl la grande société du XVIIe siècle. 11 a bien une haine vigoureuse contre les méchants; il ne fait rien en faveur des bons. Sa vertu n'agit pas encore pour l'avantage de l'humanité... Il faut seulement que les années passent et plus lard, lorsque Fabre d'Églantine écrira son Philinte, les nobles qualités d'Alceste se sont fait eut ièremenl jour. Il n'y a rien <le changé eu lui ; mais tout a évolué, et tout s'est développé. Son effroyable haine conl re le genre humain ne se ci ml eut e plus de protestai ions douloureuses conl re la perversil e des hommes ; elle ne peut se satisfaire que parla passion d'être utile à ses semblables. Mais tel quel, l'Alceste de Molière reste pour nous l'homme qui a la
force de se libérer tics suis préjugés et i\<'* l'onnilles
étroites et stupides, l'homme qui a le courage de ne
pas se soumettre aux vaines. | y ra uniques et ïmiol es idoles.
Il est inutile de se demander d'ailleurs si Molière a bien voulu que Alceste représentai pour la postérité
96 CONFÉRENCES DE I.'onÉON 1915-1916.
la vertu déjà rayonnante, bientôt inspiratrice el bientôt directrice. Il est inutile de se demander si Molière a vu ou prévu dans Uc este, un réformateur de la société. Les chefs-d'œuvre dépassent souvent le dessein de leurs ailleurs. Ils contiennent nécessairement et naturellement bout ce que, au cours des siècles, leurs admirateurs veulent y introduire.
Et ce qui l'ait pour nous l'éternelle nouveauté du chef-d'ttîuvre de Molière, ce n'est pas seulement qu'il ait su peindre les mœurs (Tune époque, faire vivre une société, animer des caractères, montrer la faiblesse pathétique de l'homme aux prises avec la coquetterie perfide de la femme, voir et comprendre que entons temps, en tous lieux, le drame de Samson et Dalila es1 un des épisodes les plus caractéristiques de l'histoire de l'humanité; c'est encore qu'il a su présenter un homme qui cherche avec passion la vérité, la sincérité, la justice !
Maintenant cet homme sera moins péniblement rebuté par les coquetteries de Célimène. Et il ne croira pas pour cela devoir se retirer du milieu des humains et faillir à sa mission.
Il se consolera au contraire de ses souffrances sentimentales en travaillant de toute sa puissance à réaliser celte sincérité, celle vérité, celle justice dont il est épris pour le moins autant que de Célimène.
Et peut-être que Célimène elle-même, ayant discerné le sens profond de la vie et le devoir social de la femme d'aujourd'hui se réconciliera avec les vertus solides et un peu sévères d'Alceste ; peut-être ne croira-t-elle pas pouvoir mieux employer sa grâce éblouissante qu'à aider Alceste dans sa tâche de
justifier, de redresseur des loris ou, tout simplement de grand honnête homme !
Mais, en al tendant que le sourire souverain de Célimène se fasse le complice de la gravité agissante d'Alceste, saluons une fois de plus au passage l'un des chefs-d'œuvre du plus grand comique de notre littérature et de toutes les littératures. Et sachons gré à Molière d'avoir dès le xvne siècle créé un personnage en qui fleurissent déjà tous les sentiments qui sont l'honneur de la société d'aujourd'hui et qui le seront davantage encore, je l'espère, delà sociétéde demain !
Sachons gré à Molière d'avoir, dès le XVIIe siècle, donné à un de ses héros toutes les aspirations nobles et généreuses qui constituent le fond de l'âme française !
Puissent, ces aspirations rayonner hors de notre âme nationale et se répandu; di' plus en plus dans l'univers. Ce sera toujours, nous avons le droit de le dire très haut, ce sera toujours pour le progrès des peuples et pour le bien de l'humanité !