M. BALIVEAU
Mais les beautés do l'art ne sont pas infinies. Du moins tu m'avoueras que ces rares génies, Outre le don qui fut leur principal appui, Moissonnaient à leur aise où l'on glane aujourd'hui.
OAMIS
Ils ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense.
Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont fait d'avance, etc.
Sur quoi nous ferons observer que, si Racine n'avait pas existé, Quinault, en se comparant à Corneille, aurait pu raisonner exactement de la même manière.
Molière, comme autrefois en Grèce après Aristophane, la liberté de la satire sociale allait promptcment devenir incompatible avec des conditions et des exigences nouvelles, avec le développement de l'esprit de société, avec la perfection même de la politesse, du savoir-vivre mondain :
Mieux qu'un sermon, l'aimable comédie Instruit les gens, les rapproche, les lie, Voilà pourquoi la discorde en tout te::ips Pour son séjour a choisi les couvents...
Ces vers sont encore de Voltaire; et peut-être pcnserez-vous qu'ils expriment assez heureusement, je ne veux pas dire une loi, mais une obligation de courtoisie jusque dans la satire, et une obligation qui n'est pas tout à fait arbitraire, puisque, après tout, elle dérive de ce que le plaisir du théâtre se prend, pour ainsi dire, en commun. Tragique ou comique, il faut bien que le poète établisse un lien de solidarité passagère entre les spectateurs auxquels il s'adresse par centaines; qu'il crée dans la salle où se joue sa pièce une atmosphère commune ; qu'il rapproche, qu'il unisse, qu'il confonde son auditoire, — quelque nombreux, divers, et hétérogène qu'il soit, — en un seul corps et en un même esprit. Mais la satire sociale, Messieurs, traitée par des mains moins habiles que celles de Molière, et traitée sérieusement, sera toujours plutôt un instrument de division qu'un moyen de concorde; et le théâtre alors, en vérité, ne risquera-t-il pas d'y perdre une part de son agrément, de son effet utile, et de sa raison d'être?
10 décembre 1891.