EMMANUEL
Et aujourd'hui, monsieur, que vous plaît-il d'être?
TAUL
Moi-même, car aujourd'hui je n'ai aucun motif pour mt cacher. Cependant, si vous avez quelque préférence pour unt nation, je serai ce que vous voudrez... Français, Américain Anglais ou Espagnol. Dans laquelle de ces langues vous plait-i que je continue la conversation^
Notez, Messieurs, que je n'attribue aucune impor tance à ces ellipses un peu vives... Ce que je reproche rais plutôt à ce bout de dialogue, — si je vous parlais de Paul Jones, — ce serait d'être absolument inutile è l'action. Je reprocherais encore au drame, si vous étiez curieux de le lire, ce que Dumas y a comme entasse d'invraisemblances laborieuses pour n'en tirer qu'une seule situation. Mais enfin, il faut être juste, et ne pas laisser croire que les négligences de Scribe n'appartiendraient qu'à lui.
Ce qu'il importe encore plus de dire, c'est que Scribe et Dumas, héritiers en cela de la tradition de Beaumarchais, ont du moins maintenu, dans la confusion de la déroute romantique, les droits de ce métier dont nous disions l'autre jour qu'il était le commencement de l'art. Longtemps encore la Tour de Nesle sera le modèle des mélodrames, comme Bataille de dames ou le Verre d'Eau celui de la comédie-vaudeville.... Il restait, toutefois, après eux, d'abord à serrer la réalité de plus près, à l'observei plus consciencieusement, à la traduire au théâtre par des moyens moins artificiels, dans des œuvres moins improvisées, ou, comme nous disons, plus vécues; et ensuite, — sous le rapport de la disposition des parties comme sous le rapport de la qualité de la langue, — il restait à faire profiter le drame et la comédie des innovations du romantisme. Puisque, si le romantisme avait rein-
tégré quelque chose au théâtre, c'était bien plus le sens de l'art que celui de la vérité, il fallait qu'en s'émancipant de ses formules, on en retînt du moins l'esprit. C'est ce qu'allait faire, Messieurs, notre comédie toute contemporaine, cette comédie dont je n'aurai malheureusement point à vous parler, et que l'on pourrait définir assez exactement le drame bourgeois du xviii« siècle, celui de Diderot et de Sedaine, rendu à la dignité d'œuvre d'art par les moyens du romantisme, ceux des Dumas et des Hugo... N'est-ce pas encore, Messieurs, un bien curieux exemple d'évolution : deux espèces, dont aucune des deux n'avait assez de force pour subsister par elle-même, qui s'unissent pour offrir plus de résistance aux circonstances contraires, pour profiter plus largement des occasions favorables, et de la rencontre ou de l'union desquelles sort une espèce nouvelle, dont je ne veux point préjuger le sort, mais que je ne crois pas encore tout à fait morte; qui ne compte pas, en tout cas, moins de quarante ans d'existence, si c'est, comme vous le savez, à la Dame aux Camélias que l'acte de naissance en remonte ; et dont les chefs-d'œuvre, — qu'il nous est à peine permis de citer, — me semblent dès à présent assurés de durer autant que la scène française.
18 février 1892.
QUINZrÉME ET DERNIÈRE CONFÉRENCE
I. — Injustice de l'opinion à l'égard de Scribe. — Ses qualités réelles. — Sa fécondité d'inventeur dramatique. — Qu'il n'a été victime ni de son « style » ni de la faiblesse de sa pensée. — Sa grande erreur a été de ne voir dans son théâtre que le théâtre. — La théorie de l'art pour l'art. — Quels services il a rendus. — II. L'influence du roman de Balzac : — sur Emile Augier; — sur M. Alexandre Dumas, fils, — sur M. Victorien Sardou. — Le théâtre du second Empire. — III. Les comédies d'Alfred de Musset. — La poésie du décor et l'imitation de Shakespeare. — Le Symbolisme dans le théâtre de Musset. — Ses grotesques et l'origine de l'opérette contemporaine.