‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 10 sur 35 · LE BAILLI · texte numérisé non relu

LE BAILLI

Le bon Dieu vous le rende.

DOli JAPHET

Peut-être ignorez-vous encore qui je suis :

Je veux vous l'expliquer autant que je le puis, Car la chose n'est pas fort aisée à comprendre. Du bon père Noé j'ai l'honneur de descendre, Noé... qui, sur les eaux, fît flotter sa maison, Quand tout le genre humain but plus que de raison. Vous voyez qu'il n'est rien de plus net que ma race.

1. La tradition ne s'appuie que sur une autre tradition qui n'est guère plus assurée qu'elle-même : je veux parler de ce que l'on conte encore partout des rapports de Molière et de Gassendi. Quelque mal, en effet, que l'on se soit donné jusqu'ici pour en établir la réalité, on n'a pas pu prouver seulement que Molière eût jamais vu de ses yeux Gassendi, bien loin d'en avoir reçu des leçons de philosophie I Et pour la traduction de Lucrèce, qu'un Molière môme ne saurait improviser, qui est une œuvre de longue haleine et de studieux loisir, où, en quel temps de sa vie, dans quel intervalle de ses occupations multiples et de sa production hâtive, voudrait-on qu'il l'eût faite?

Et qu'un cristal auprès paraîtrait plein de crasse;... C'est de son second fils que je suis dérivé ; Son sang, de père en fils, jusqu'à moi conservé. Me rend en ce bas monde à moi seul comparable...

J'arrête ici la citation... Vous aurez remarqué, je pense, l'allure tout à fait romantique des vers, et le calibre de la plaisanterie, si je puis ainsi dii*e, que je ne saurais comparer qu'à celui des bouffonneries de César de Bazan dans Ruy Blas. Scarron, Saint-Amand, Théophile sont des « romantiques » à leur manière, et si Toccasion le permettait, rien ne serait plus facile que d'en multiplier les preuves * .

Enfin, si l'on voulait, — et bien qu'il semble que Ton en dût être saturé par la tragi-comédie, — si Ton voulait, jusque dans la comédie, du tendre et du langoureux, du galant, des soupirs et des flammes, des madrigaux et des pointes, de tendres mouvements, des amants transis, de belles inhumaines, dont le teint de « roses et de lys »

Portât en même temps, arec trop de rigueur Des neiges à la vue, et des flammes au cœur,

enfin tout le jargon des précieuses, Ouinault était là, Philippe Quinault, l'élève préféré de Corneille, Qui-

i. Il ne me convenait pas de parler de Tragaldabas SMvlà. scène de rOdéon, mais je puis bien dire ici que le drame fameux de M. Vacquerie mériterait d'être signé de Scarron, si ce n'étaient deux points : le premier, qu'en dépit de beaucoup de libertés, Tragaldabas n'offense pas constamment la plus simple pudeur, ce que font trop souvent les comédies de Scarron ; — Cf. Dom Japhetf acte IV, scène vi, ou VHéritier ridiculBy acte V, scène v; — et le second, qu'il faudrait peut-être examiner jusqu'à quel point Scarron, quand il bouffonne, parodie les grands sentiments à la Corneille. Voyez, à cet égard : Scarron et le genre éurlesque, par M. Paul Morillot. Paris, 1888. Lecène et Oudin. On ne saurait soupçonner M. Vacquerie d'avoir voulu parodier Hugo...

Battit, le futur inventeur de la « tragédie lyrique », que noiUB avons d^uis lors appelée le livret d'opéra... Je M dois d'ajouter que les siens sont très supérieurs, pour le style, à ceux de Scribe et de M. de Jouy.

Que d'ailleurs tous ces fournisseurs eus&ent des qualités parmi tous leurs défauts, je n'ai gaxde de le nier. Thomas Corneille avait de l'abondance; il avait de Tadresse et de l'invention. N'ai-je pas lu quciquie part que Destouches en faisait le plue grand cas? Il est vrai que c'était Destouches... Scarron, de son côté, pouvait manquer de goût, de mesure, de décence ; il avait de la verve, de l'éclat, de la drôlerie, le sens du comique, eBstore qu*il le fit sortir plutôt de la rencontre ou du choc des mots que du fond des choses. Et Quinault avait de l'esprit, de la grâce ; il avait surtout quelque chose de cette poésie quïnsinue souvent dans le madrigal la vivadté même du désir de plaire. Mais le procédé qu'ils employadait tous, de parti pris et de propos délibéré, tantôt dans le sens du romanesque et du faux idéal, tantôt dans le sens du burlesque et de la caricature, c'était de s'éloigner à plaisir de la nature et de la vérité. Chaque jour mèm«, grâce à l'esprit du temps, on peut dire qu'ils s'en éloignaient davantage... C'est, messieurs, sur ces entrefaites, qu'arrivant du fond de la province, où depuis douze ou quinze ans alors il promenait d'auberge en. auberge ses comédiens nomades, Molière commença de paraître, — devant Monsieur, frère du roi, sur un théâtre qu'on avait dressé dans la salle des Gardes du vieux Louvre, — le 24 octobre 16S8.

n approchait de la quarantaine, étant né, comme vous savez, en 1622 ou 1621, et, pour ne rien dire encore de son génie, il avait sur ses rivaux, — sur tous ces beaux esprits qu'il allait bientôt voir se soulever en foule contre lui, — une triple supériorité ; celle de

Texpérience acquise en son métier d*acteur ; celle d'une connaissance personnelle de la province, avec ses originaux tranchés, ses « ridicules » de campagne ou de petite ville ; et celle enfin des déboires, des humiliations, des souffrances qu'il avait endurées.

Je n'insiste pas sur la première, — quoique ce fût bien quelque chose que de connaître les planches, d'être soi-même acteur et directeur de troupe... C'était un autre et plus grand avantage, que d'avoir parcouru la province, presque toute la France, d'un bout à l'autre bout, — Nantes, Angoulême, Bordeaux, Agen, Limoges, Toulouse, Lyon, Nîmes, Béziers, Montpellier, Narbonne, Rouen, — dans un siècle où l'on ne voyageait guère ; et que d'avoir vu, de ses yeux vu, que d'avoir pratiqué peut-être la comtesse d'Escarbagnas et M. de Pourceaugnac, l'espèce falote des Sotenville et celle des DandinV.. Mais ce qui était bien plus encore, c'était de connaître la vie pour en avoir fait l'épreuve, et, messieurs, dans quelles conditions I

On a pu poétiser le « comédien de campagne » et, en s'inspirant du roman de Scarron, on a pu nous le montrer courant d'aventure en aventure, bohème heureux de sa misère, n'y voyant que le prix dont il paie son

1. J'aurais pu, j'aurais dd même insister sur ce point. Si de nos jours encore, effectivement, rien n*a donné plus de variété peutêtre aux romans de Balzac, plus de profondeur à Madame Bovary, plus d'intérêt aux Nouvelles de M. de Maupassant, que la connaissance qu'on y sent des mœurs provinciales, combien ne croira-ton pas qu'en quinze ans de temps, au xyii^ siècle, pendant le remuement des guerres de la Fronde, Molière a dû puiser en province d'observations et de renseignements de toute sorte? La plupart de ses successeurs, depuis Regnard jusqu'à Beaumarchais, seront trop « Parisiens » ; ils ne feront que traverser en poste les provinces; et, emportant leur Paris avec eux, comme Regnard, jusqu'en Alger, ou jusqu'au bout du monde, ils ne reconnaîtront dans l'univers entier que ce qui leur rappellera Paris.

indépendance, jouant aujourd'hui les rois dans une grange, et les valets, demain, dans un château... La réalité est plus triste ; elle Tétait surtout alors ; elle l'a été particulièrement pour Molière. Rappelez-vous plutôt ses débuts, sa rupture avec les siens, la fuite de la maison paternelle, son Illush^e Théâtre, la faillite, Texpatriation ou Fexil en province, pour le Parisien qu'il était, comme Boileau, bourgeois, fils de bourgeois, orgueilleux de sa grande ville... Songez aux humiliations de toute sorte, la requête aux magistrats, la curiosité plutôt hostile des habitants, les sifflets, les pommes cuites, les couchers à Tauberge, le voyage en roulotte tout le long des grandes routes, la concurrence du bateleur ou du montreur d*ours, la familiarité, la promiscuité de la valetaille, que sais-je encore?... Voilà ce que la vie de « comédien de campagne » a été pour Molière,

— nous en avons des preuves ; — voilà les souvenirs qu'il rapportait du fond de la province ; et, comme formées de tout cela, voilà,\ messieurs, l'origine de cette tristesse et de cette amertume sans lesquelles, assurément, ni sa plaisanterie n'aurait eu cette force, ni sa satire cette âpreté, ni sa comédie, enfin, cette profondeur et cette portée qui la distinguent non seulement de tout ce qui Tavait elle-même précédée, mais encore,

— je crois que nous pouvons le dire sans en être démenti par personne, — de tout ce qui devait aussi la suivre*...

1. On a prodigieusement écrit sur les Années d'apprentissage et de voyage de Molière, et quelques « points » de ses pérégrinations à travers la province ne sont pas encore parfaitement éclaircis. En attendant qu'ils le soient, trois ouvrages parus dans ces dernières années résument tous les travaux antérieurs, et dispenseront d'y recourir tous ceux qui ne font pas publiquement profession de moliérisme. Ce sont :

io La Biographie et Bibliographie formant le tome I«' de l'édition

Cependant, de retour à Paris, et placé sous la protection de Monsieur, frère du roi, rassuré sur Ta /enir, il regarde..., il observe..., il songe... Les basses plaisanteries, dans la manière de Scarron et des « turlupins », fécœurent et le dégoûtent. N'est-ce pas lui-même, messieurs, qui vous le disait tout à Theure *?

Elise- — Mais à propos d'extravagants, ne voulez- vous pas me défaire de votre marquis incommode ? Pensez-vous toujours me le laisser sur les bras et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?

Dranie. — Ce langage est à la mode.

Élise. — Tant pis pour ceux... qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Mauhert. La jolie façon de plaisanter, et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire : « Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil », à cause que Boneuil est un. village à trois lieues d'ici! Gela n'est-il pas bien galant et bien spiriluel?

Si les scarronnades l'écœurent, il ne donne pas non plus dans les grands sentiments, pour en avoir sans doute lui-même assez éprouvé la fragilité. C'est le vrai sens du couplet de Dorante; et par delà ses imitateurs, c'est Corneille même — nous le savons et tout le monde l'entendait bien ainsi en 1662 — c'est Corneille, c'est

des Œuvres de Molière^ donnée chez Tëditeur Garnier parM.Loui» Moland. Paris, 1885;

2° La Comédie de Molière^ l'auteur et le milieu, par M. Gustave Larroumet. Paris, 1887. Hachette;

3° La Biographie de Molière formant le tome X de l'édition de ses Œuvres dans la collection des Grands écrivains de la France, par M. Paul Mesnard.^ Paris, 1890. Hachette.

i. La Critique de l'École des femmes a été jouée ce jour-là avant l'École des femmes.

l'auteur de Rodogune et de Pompée, voire de Polyeucte et à^ Horace, à qui Molière s'en prend ouvertement :

Car enfin, je trouve qu'il est bien pl«is aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes... Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où vous ne cherchez point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une ima^nation qui se donne l'essor.

Telle n'est pas sa nxanière de comprendre son art : il veut peindre, lui, d'après nature, et que dans ses porti'aits t< on reconnaisse les gens de son siècle » ; et, de la considération de son art, c'est ainsi qu'insensiblement il passe à l'observation de la société qui l'entoure. Les prudes le font rire, d'un rire amer, un peu cynique parfois, « à la vieille française », philosophique aussi pourtant, le rire de Montaigne plutôt que de Rabelais. Mais les précieuses l'exaspèrent, avec leur ton languissant, leurs manières afTactées,

Leurs mines et leurs cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,

avec leur façon de farder et de déguiser en tout et partout la nature. Et les marquis aussi Tirritent; il sent gronder en lui comme une vague et sourde colère contre toute cette noblesse de cour, et, trente ans avant La Bruyère, il dirait déjà volontiers : « Faut-il opter? Je suis peuple... »

Mais il n'a pas eu besoin d'opter, messieurs, ou, si vous l'aimez mieux, un autre a opté pour lui : c'est ce jeune prince, qui va prendre en main, demain, à la surprise de tous, et de sa mère la première, le gouverne-

ment de son royaume; c'est Louis XIV en personne, galant et môme rieur alors, qui veut ce qu'il veut; Louis XIV, bientôt entouré de ces Golbert, de ces Louvois, de toutes ces « espèces » dont la faveur, pendant cinquante ans, va faire écumer de rage ou blêmir de colère les âpres Saint-Simons et les « aimables », les « souriants » Fénelons*. Sous la protection d'un tel maître, Molière peut marcher désormais. Qu'importent les rivaux, les ennemis, les envieux : il lui suffira de ménager le roi. N'a-t-on pas pu prétendre qu'ils avaient collaboré tous les deux ^? Et Molière débute — avec quel tapage, vous le savez — par les Précieuses ridicules, il continue par Sgùnarelle, il donne F École des maris, et, après l'avoir payée du divertissement des Fâcheux^ on lui accorde enfin la liberté de jouer son École des femmes, le U décembre 1662.

Encore aujourd'hui môme, vous le savez, messieurs, beaucoup de bons juges préfèrent l'École des femmes aux autres chefs-d'œuvre de Molière, à son Misanthrope et à son Tartufe, S'ils ont tort ou raison, c'est ce que je n'examine point; mais on peut bien leur accorder, je

1. Je ne pense pas qu'il soit besoin ici de rappeler les déclamations de Saint-Simon contre les ministres roturiers de Louis XIV ; mais, comme Fénelon est moins connu sous cet aspect d'aristocrate intransigeant, je renvoie le lecteur à ce qu'on appelle les Tables de ChaulneSj qui sont le programme politique de l'archevêque de Cambrai, s'il avait pu, comme il l'a longtemps espéré, gouverner sous le duc de Bourgogne. En voici deux ou trois articles : « Maison du roi remplie des seuls nobles choisis... Anoblissements dëfcndas... Mésalliances défendues aux deux sexes... Ordre du Saint-Esprit... Ordre de Saint- Michel... ni l'un ni l'autre pour les militaires sans naissance proportionnée... Le chancelier, chef du Tiers-État, devrait avoir un moindre rang, comme autrefois..., etc., etc. »

2. Voyez Bazin : Notes historiques sur la vie de Molière; cf. L. Lacour : le Tartufe par ordre de Louis XIV,

crois, que V École des femmes a quelque chose de plus aisé, de plus libre, de plus vif peut-être : la naïveté d'Agnès, le sourire d'Horace ; et je ne sais quelle fleur de jeunesse ou quel éclat nouveau qui brille en elle, comme dans le Cid de Corneille, comme dans VAndromaque de Racine... Molière aura d'autres qualités plus tard ; il ne retrouvera plus cette allégresse qui suffirait toute seule à dater son premier chef-d'œuvre... Est-ce qu'il croyait avoir touché le port? et qu'avec ses années d'apprentissage la lutte était aussi finie ? ou si c'est qu'il venait alors d'épouser son Armande, et que tout lui riait dans ce mariage dont il devait bientôt payer si cher les courtes joies ?.. .

A un autre point de vue, — tout différent, — T École des femmes est une pièce singulièrement significative, où l'on n'a pas besoin d'un œil très pénétrant pour discerner les linéaments de la philosophie de Molière, je veux dire de sa conception de la vie^

Mais, ce qu'elle est encore, et, si vous le voulez bien, ce qu'elle sera uniquement pour nous, c'est, mesdames et messieurs, la première pièce, d'ailleurs vraiment comique, où nous puissions saisir à leur première origine, comme on fait la fleur dans la graine, la promesse des transformations que le génie de Molière va opérer dans son art.

Tournons-la donc, messieurs, et retournons-la, si je puis ainsi dire.

Je vous parlais tout à l'heure de Thomas Corneille et des Engagements du hasard : le sujet de la pièce était emprunté de Calderon ; la scène s'en passait h Madrid ; et les personnages s'en appelaient Elvire, Alonso, don

1. J'ai essayé do démêler et de définir cette « philosophie » dans une étude sur la Philosophie de Molière, Voyez Études critigiies, 4« série. Paris, 1891. Hachette.

Padriqiie... Encore qu'il eût par devers lui l'exemple de son frère, du Menteur et de la Suite du Menteur ^ Thomas ne s'était pas donné la peine seulement de « dénationaliser» son emprunt. Pareillement Scacron, dans $oiiJodelet duelliste : Francisco de Rojas en a fourni le suj-et, Tolède est le lieu de la scène, et les personnages y sont parés de ces noms dont la sonorité, de notre temps encore, remplira d'aise l'oreille de Victor Hugo : don Diègue Giron, don Pedro d'Avila, Gaspard de Padilla. Je ne dis rien d« Pascal Zapata, ni de Roc Zurducaci. Et, si je ne sais enfin de quel autre original sont empruntées les Rivales^ de Quinault, la scène, je ne sais encore pourquoi, s'en passe à son tour à Lisbonne*-.. Au contraire, V École des femmes est vraiment une comédie nationale. Elle l'est, messieurs, par le lieu de la scène, et nous rentrons enfin en France, et à Paris. Elle l'est par les détails de l'action, qui ne gardent plus rien d'au delà les monts. Elle l'est par le choix des personnages, — auxquels nous allons revenir; — et elle l'est enfin et surtout par la qualité de la plaisanterie, qui ne se sent décidément plus de l'extravagance espagnole ou

i. Voilà pour l'Espagne, mais voici pour l'Italie ;

Qui puurrait aujourd'hui, sans un justo mc^pris

Voir l'Italie en France et Rome dans Paris?

Je sais...

Mais enfin je ne puis, sans horreur et sans peine,

Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine

Et traîner à Paris s^s Momes, ses farceurs,

Sa langue, ses poisans, ses crimes et ses mœurs, etc.

Ces vepg sont de Boileau, qu'autant que possible il ne faut pas séparer de Molière. Ils faisaient partie de la première Satire; ils en ont fait partie jusqu'en 1668; puis, dans les éditions suiv-antes, Boileau les a remplacés par les vers actuels 129 à 150. Est-il défendu de supposer qu'ayant gagné la cause de la littérature nationale, il lui aura semblé superflu de rappeler qu'il avait faUu la plaider ?

du cynisme italien, mais qui est française, qui est gauloise, dont j'oserai même dire qu'elle Test quelquefois trop. Aussi pourra-t-on bien désormais emprunter encore des sujets à TEspagne ou à l'Italie, — et Molière lui-même, et Regnard après lui, ne s'en feront pas faute — mais on les transposera toujours; on n'en gardera que le corps, pour ainsi parler, comme dans Don Juariy qu'on habillera d'ailleurs à la française. Ou bien, inversement, comme Le Sage en son GilBla^, comme Beaumarchais en son Barbier, ce seront, sous des noms espagnols, des vices ou des ridicules essentiellement français que l'on satrrisera. Mais la comédie française n'en a pas moins conquis son entière indépendance, et, si je puis ainsi dire, la France, assez riche pour payer sa gloire, ne manquera pas non plus, à l'avenir, de ridicules ou de vices à elle,... pour défrayer sa propre comédie.

Vous remarquerez que c'est ici le commencement de la comédie de mmurs,

CarToici quelque chose de plus : P Ecole des femmes , en même temps qu'elle est une comédie nationale, est une comédie populaire,, ou, pour mieux dire, bourgeoise. Dans presque toutes les comédies antérieures, — ► à l'exception de celles de Corneille, — le bourgeois ne paraissait guère que pour être moqué, tandis qu'au contraire marquis et belles dames n'y étaient touchés, quand ils Tétaient, qu'avec d'infinies précautions. On en donnerait plus d'une bonne raison, dont la meilletire est sans doute celle-ci, qu'étant pour la plupart aux gages de quelque grand seigneur, et faisant partie, comme l'on disait, de son domestique, les gens de lettres ne pcnivaient pas railler publiquement leurs patrons. Mais dans V École des femmes on ne s'appelle plus don Diègue Giron ou don Pedro d'Avila, mais Ghrysalde, mais

Arnolphe, mais Agnès; et on s'y moque en premier lieu de ceux qui veulent se désembourgeoiser :

Je sais un paysan qu'on appelait Gros Pierre

Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fît tout à Tentour faire un fossé bourbeux

Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Bourgeoise donc Tintrigue, et bourgeois sont aussi les détails de Faction : bourgeois, le discours de Chrysalde, au premier acte, et très bourgeois, ou trop bourgeois... Bourgeois encore, s'il en fut, les préjugés d'Arnolphe... Et bourgeois également, si je puis ainsi dire, le petit chat d'Agnès, et le ruban, et les chemises de nuit... Tout cela sent, exprime, ressuscite pour nous une façon de vivre, très différente, si je ne me trompe, de celle dont le Menteur môme nous donnait l'idée, plus voisinç de nous, plus terre à terre, plus enfoncée dans la réalité. Car, jusqu'aux personnages d'Alain et de Georgette, avec leur astuce paysanne mêlée de bêtise originelle, ne pensez- vous pas bien que les Dorante ou les Clarice de Corneille les eussent renvoyés aux champs? Ajoutez, messieurs, que si les bourgeois sont moqués ici dans la personne d'Arnolphe, outre que d'autre part ils triomphent en celle de Chrysalde, c'est entre eux qu'ils sont moqués, et par eux, non plus raillés par le marquis, — comme le sera M. Dimanche dans Don Juan, ou M. Jourdain dans le Bourgeois gentilkommey — et qu'autant que moqués, ou môme avant que de rêtre,ils sont étudiés. Rappelez- vous à cet égard un mot de Dorante dans la Critique :

Dorante. — Pour ce qui est des « enfants par l'oreille », ils ne sont plaisants que par réflexion à Arnolphe, et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais

seulement pour une chose qui caractérise Vhomme et qui peint son extravagance.

Et plus loin :

Quant à Targent qu'il donne librement... il n'est pas imcompalible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres...

Ici, messieurs, c'est la comédie de caractères qui tend à se dégager de la comédie de mœurs, ou qui s'y ajoute, — car elles ne sont pas non plus incompatibles, — en attendant qu'elle se la subordonne.

Me direz-vous que les caractères n'ont pas encore, dans V Ecole des femmes, tout ce que Molière lui-môme leur donnera plus tard de relief et de profondeur? Ils n'y sont pas non plus encore assez individuels; ils y demeurent trop typiques. Horace, avec sa perruque blonde et son étourderie communicative et bruyante, c'est le jeune homme ; et Agnès est la jeune fille, — telle du moins que la conçoit Molière, qui ne maniera jamais cet âge, ni peut-être ce sexe, avec beaucoup de délicatesse; — et c'est enfin le barbon qu'Arnolphe, le barbon amoureux plutôt que M. de la Souche. Si d'ailleurs l'intérêt de l'École des femmes n'est plus uniquement dans les situations, ou dans la situation, — puisqu'il n'y en a qu'une, — cependant il y est toujours pour une part encore assez grande. La représentation du caractère n'est pas ici l'objet principal, mais plutôt incident de la pièce Et ne pourrait-on pas dire aussi qu'Arnolphe, quel que soit son caractère, par quelques traits qu'on le définisse, n'en est pas un lui-même au même titre, dans le même sens, ni de la même portée que Tartufe ou qu'Harpagon? Mais, après cela, si dans V École des femmes la peinture ou la représentation des carac-

tères n'est pas ce qu'elle sera bientôt, on ïy trouve pourtant, il est impossible de Vy méconnaître, et ceci, je le répète, même par rapport au Menteur^ est nouveau.

J'essayerai prochainement, messieurs, à propos de Tartufe^ de vous montrer comment cette comédie nouvelle était le terme, en quelque eoite logique et nécessaire, d'une conception réaliste ou naturaliste que Molière se faisait de Tart et de la vie. Mais pour aujourd'hui, sans vouloir établir plus étroitement la liaison, permettez-mod d'ajouter ce trait seulement aux autres : nationale et bouf^geoisey la comédie, dans V École des femmes^ nous apparaît conmie réaliste ou naturaliste... Vous savez peut-être qu'au xvii* siècle on prenait déjà ce mot dans^m sens extrêmement voisin de celui où nous l'employoaas de nos jaurs...

To^e la littérature antérieure à Molière et, en particulier, celle qui l'avait immédiatement précédé, la littérature de Balzac et celle même de CorneiLle, avait quelque chose d'éminemment aristocratique, fondée qu'elle était, comme sur un trépied, sur l'imitation de l'étranger, de l'Espagne ou de l'Italie; sur celle des mœurs du beau monde ; et sur l'intention, jusque dans le burlesque, d'égayer les grands seigneurs aux dépens du reste de la société? Boisrobert n'était guère que le complaisant ou le bouffon du grasid cardinal. Scarron ne se nommait-il pas « le malade » en titre de la reine Anne d'Autriche, auprès de laquelle on pourrait dire qu'il jouait ainsi lui-même le personnage de son dom Japhet? et Louis XIV enfant n'exigeait-il pas que l'on représentât devant lui, jusqu'à deux fois dans la même journée, /odfefe^ duelliste ou Jodelet^ le maître v&iet, — je ne sais trop lequel des deux? C'était plaisir de prince que d'y voir s'opposer à la bravoure du maître la couAr-

fi

dise du valet. . . Mais je vais plus loin et, quelque étrange que le mot puisse paraître en songeant à Scarron, je dis que cette littérature était idéaliste, en ce sens que, burlesque ou précieuse, dans la tragédie ou dans la comédie, pour divertir ou pour émouvoir, son principe ou, si vous Taimez mieux, son moyen était en tout de commencer par déformer une réalité dont elle n'était pas tant Vexpression que l'exagération ou la caricature. Peu de pieds-plats sont comparables au Jodelet de Scarron, mais combien savez-vous de héros qui le soient à ceux de Corneille, à son Rodrigue, à son Horace, à son Polyeucte? Et ce que la vie contenait en «oi, — la vie réelle, la vôtre, la mienne, celle du bourgeois que nous sommes, — ce qu'elle contenait de poétique ou de ridicule, bien loin de savoir l'en dégager, on ne savait pas seulement l'y voir, et d'ailleurs on ne s'en souciait pas.

Molière l'y vit, et l École des femmes l'en dégagea. Réaliste ou naturaliste, en tant que bourgeoise et que nationale, V École des \ femmes l'est de surcroît encore, en elle-même et dans son fond, par la nature de l'intrigue, par le mélange de qualités ou de défauts, de vices ou de vertus, qcd caractérisent le personnage d'Arnolphe ou celui d'Agnèii». On rit d'Amolphe et on le plaint; on est avec Agnès, et cependant je me défierais d'elle. Et cela même, messieurs, c'est la vie, c'est la réalité, ce sont les hommes, dont il n'y en a guère qui soient tout à faits bons ni tout à fait méchants, qui aient ni toujours tort ni constamment raison, qui ne soient « honnêtes gens » en quelque partie d'eux-mêmes, et moins honnêtes en quelque autre, ridicules ou parfois odieux.

Est-ce tout? Non, pas encore ; et, en môme temps que comédie de mceitrs et comédie de caractères y il faut que j'insiste sur un dernier point : la comédie de P École

t École des femmes est notre première comédie à thèse. Rien de plus naturel ou de plus inévitable. Du moment, en effet, que l'art se mêle à la vie pour la décrire, — au lieu de s'en séparer pour l'interpréter, pour l'embellir ou pour la satiriser, — il ne saurait s'empêcher longtemps de la juger et, par conséquent, de prétendre à la diriger. Si l'on conçoit le roman ou le drame comme un moyen d'information ou d'enquête sociale, et l'observation même, ou plutôt ses résultats, comme autant de documents, observation, roman et drame, ils deviennent bientôt eux-mêmes un élément de la question sociale, ou quelque chose encore de plus : une invitation à l'examiner, et comme qui dirait une solution qu'on en propose ou qu'on en indique. Les Précieuses ridicules sont une opinion sur l'éducation des femmes, et V École des maris aussi, et pareillement l'École des femmes * . C'est ce qui distingue encore la comédie de Molière de celle de Corneille, du Menteur et de la Galène du Palais. Elle prouve, et elle veut prouver quelque chose. Ce qu'elle loue, elle le conseille ; et ce qu'elle raille ou ce qu'elle attaque, elle en détourne. Même c'est ce qui en fait la variété de ton. Nous n'y rions pas tout le temps ; et, nous n'y sommes pas proprement émus, grâce à cette facilité que possède Molière de tourner tout au comique, mais nous y songeoiis, nous y réfléchissons, nous y pensons. Et nous ne dirons pas pour cela que Molière fût un « penseur » lui-même,

1. C'est une observation que l'on peut également vérifier de nos jours sur ou dans les romans de Balzac, dans ceux de Dickens et de George Eliot, dans ceux enfin de Tolstoï et de Dostoievsky. Ceux de M. Zola ne serviraient pas d'un moins bon exemple, et il n'y a pas besoin de les rappeler tous : il suffira que l'on veuille mesurer le chemin parcouru, de V Assommoir à Germinal, par l'auteur des Rougon-Macquart ,

mais il était un « moraliste », — ce que Regnard, par exemple, ou Dancourt ne seront à aucun degré ; — mais il avait son opinion à lui, persistante et tranchante, aisée à connaître, sur toutes les questions qu'il soulève; et c'est en ce sens qu'il faut dire de l'École des femmes qu'elle est une comédie à thèse.

Or, messieurs, c'est pai- là, qu'entre 1660 et 1670, une grande transformation commence de s'opérer, non seulement au théâtre, mais dans la littérature entière, dont l'effet sera de l'opposer bientôt par tous ses caractères à ce qu'elle était jusqu'alors. Depuis Ronsard jusqu'à Corneille, le poète s'était comme enfermé dans son art, dédaigneux du vulgaire, séparé de la foule, ne fréquentant qu'en haut, pour ainsi dire, ou qu'avec ses pareils, et ne vivant pas, si vous voulez, tout à fait en dehors, mais comme en marge delà société. La comédie de Scarron, la tragédie de Corneille, très différentes en ceci de la tragédie ou de la comédie du xvi** siècle, étaient assurément beaucoup plus qu'un exercice de cabinet; mais cependant elles n'étaient toujours — je ne dis pas pour le public, je dis pour le poète môme — qu'un divertissement. On s'amusait soi-même de ses propres inventions, sans y attacher autrement d'importance, et l'amour-propre ou la vanité d'auteur y étaient seuls en jeu. Ce sera désormais autre chose. Molière a pris au sérieux la vieille devise de la comédie ; castigat ridendo mores. Il sait, il a éprouvé, dès sa première bataUle, qu'il avait une arme entre les mains, et que son roi lui permettrait de s'en servir, quand encore il ne l'y encouragerait pas. Et pourquoi, messieurs, hésiterions-nous aie dire, en d'autres termes, plus modernes ou plus actuels? 11 sait que les mots expriment des idées, et que celui-là ne serait qu'un mandarin de lettres ou, moins encore, un baladin, qui faisant son état

94 CONFÉRENCES DE L'OÛEON.

d'étudier et de représenter les mœurs de son temps, et d'en ridiculiser les défauts, et d'en attaquer les vices, ne se proposerait pas, en les attaquant, de les vaincre, en les ridiculisant, de les détruire, et, en les étudiant, d'en cherchef le remède.

Vous le voyez, messieurs, d'étrangère devenue nationale, d'aristocratique bourgeoise, de romanesque naturaliste, et, pour ainsi parler, d'une épée de parade une arme de combat, slla comédie, dans V École des femmes^ aussi gaie que celle de Corneille ou de Scarron, plus décente que la dernière, aussi littéraire que la première, y est en outre et en même temps comédie de mœurs, comédie de caractères, comédie à thèse, U serait difficile de trouver dans l'histoire d'un art, de concevoir ou d'imaginer, une transformation plus profonde, accomplie presque d'un seul coup, par le génie d'un seul homme. Et ceci nous ramènera, si vous le voulez bien, au début de cette conférence, et à cette question de méthode ou de doctrine que j'y décidais en quelques mots.

Car en quoi et comment l'intervention ou l'apparition de Molière ont-elles interrompu l'évolution du genre? Mais, au contraire, elles l'ont aidée, si tout cela était contenu ou impliqué dans la notion même de la comédie; si Molière, en y ajoutant son génie, n'y a rien ajouté que de conforme à sa définition; s'il l'a conduite même, nous le verrons encore à propos de Tartufe^ jusqu'au point où l'on n'y pouvait rien ajouter de plus sans qu'elle changeât de nature, et de nom par conséquent, avec la nature de notre plaisir. Mais supposez qu'U y eût ajouté, comme je le crois, et vous aussi, messieurs, quelque chose de plus, qui n'ait pas développé seulement, qui ait modifié la définition du genre ; alors encore, ou alors surtout, nous aurions le droit de parler d'évolution. Comment, en eifet, la science nouâ

apprend-elle qu'une variété se forme et qu'une espèce commence à se métamorphoser? On nous l'a dit sans doute assez, mais je ne craindrai pas de le redire une fois de plus, c'est justement quand il apparaît dans une famille, sous l'action des circonstances, un être plus fort, plus vigoureux, plus beau que les autres, mieux doué, plus capable de vivre et, pour vivre, de combattre victorieusement le combat de la vie. Qui de nous, qui de vous, mesdames et messieurs, en parcourant de mémoire la longue lignée de nos comiques, refusera de reconnaître en Molière oe privilégié de la nature?

26 novembre 1891,

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