QUATRIÈME CONFÉRENCE
MESDAMES ET MESSIEURS
'L'un des reproches que Ton adresse le plus communément — mais aussi le plus injustement — à la méthode ou à la doctrine dont nous essayons de faire ensemble quelques applications à l'histoire du théâtre, c'est, qu'en mettant au cœur même des genres littéraires le principe actif de leur rajeunissement, de leur transformation ou de leur décadence, elle retrancherait, elle effacerait ainsi de l'histoire de la littérature les bonheurs du hasard, la liberté de l'artiste, et les droits du génie. J'ose croire, pour ma part, exactement le contraire. Car d'abord, nous ne nions pas la liberté de l'artiste, puisque, à vrai dire, nous ne nous en occupons seulement pas ; hypothèse ou réalité, nous n'en avons pas besoin ; et, qu'elle existe ou non, nos conclusions sont ou seraient absolument les mêmes. Nous ne nions pas non plus le hasard : nous tâchons de l'expliquer.
Et bien loin enfin de nier les droits du génie, c'est au , génie, quand ce n'est pas au simple talent, que nous rapportons Torigine, sinon de toutes les transformations, du moins de toutes les grandes révolutions de Tart. En d'autres termes : nous disons que les choses de la liltérature, comme celles de la vie, vont leur train, leur train régulier, — leur train réglementaire, — facile à calculer, aussi longtemps que rien n'en entrave la marche ou le cours ; mais, si le génie s'en mêle, ni ce cours ni cette marche n'en sont interrompus pour cela; ils en sont seulement, selon les cas, ou déviés, ou accélérés. La déviation, j'ai tâché de vous en montrer, l'autre jour, un assez remarquable exemple, en vous parlant de Corneille et de sa Rodogune; aujourd'hui, messieurs, c'est un exemple de l'accélération que je vais essayer d'éclaircir, en vous parlant de V École des femmes, de Molière , et du pas de géant qu'ils ont fait faire, l'un aidant l'autre, à l'évolution de la comédie française.
Pour beaucoup de raisons — dont je vous donnais quelques-unes des principales en achevant de parler du Menteur — il s'en fallait que, de 1630 à 1660, ou environ, le théâtre comique eût accompli des progrès comparables à ceux de la tragédie. Môme pour son auteur, pour Corneille en personne, fe Menteur n'avait pas fait école; et, tandis qpie les Horace, les Polyeucte, les Rodogune, les Héraclius illustraient la scène tragique, la scène comique, elle, continuait d'être en proie aux Boisrobert, aux d'Ouvilie, aux Corneille de l'Isle — c'est Thomas que je veux dire, le petit frère d'un grand aîné, — aux Scarron et anx Oninaiult. Venus eux-mêmes plus tard, en d'autres temps, ou formés à une autre école, par d'autres circonstances, en eussent- ils pu bien valoir de plus heureux, peut-être, et s'appeler Regnard ou Le
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Sage?... Je ne sais, mais c'étaient avant tout des /aiaeurj, qui ne manquaient de rien tant que de probité professionnelle, du respect de leur art ou de leur métier, et dcmt Tunique soud, quand il ne se réduisait pas à la préoccupation du gain, n'était que de plaire au public, en le flattant dans ce que ses goûts avaient, tour à tour, de plus bas et de plus extravagant.
Si le public demandait donc des intrigues à l'espagnole, — romanesques, compliquées « mais ensemble amoureuses», — Thomas était là, dont l'imagination facile en était pleine, ou, à défaut de l'imagination, la mémoire : les Engagements du Hasard^ qu'il empruntait à Galderon; Don Bertrand de Cigai^al^ qu'il imitait de Francisco de Rojas ; le Charme de la wocr, qu'il traduisait de Moreto... et des enlèvements, des déguisements, des quiproquos et des reconnaissances, des méprises et des surprises, tous les moyens enfin, les pires moyens du roman d'aventures, du vaudeville et du mélodrame... Joignez à cela qu'il écrivait d'un style étonnamment lâche et prolixe, où transparaissaient, comme dans un miroir, tous les défauts du grand frère, sans aucune de ses qualités. Et le public applaudissait... et Thomas recommençait... Tragédies, tragi-comédies, comédies, opéras, nous n'avons pas de lui moins de quarante-deux pièces ; — plus, deux volumes de Remarques sur la langue française, pour faire suite à Yaugelas ; — plus, un Dictionnaire des arts, en deux volumes in-folio, — plus, un Dictionnaire géographique, en trois volumes in-folio... Vous voyez, messieurs, que je ne vous trompais pas Vautre jour, en vous parlant de la facilité comme d'un don de famille chez les GomeiLle.
Pour se délasser alors de tant d'intrigues, — dont au surplus l'ingéniosité n'égalait pas toujours l'enchevêtre* ment, — si le public demandait de grosses plaisante-
ries, voire des bouffonneries, extravagantes elles aussi, hardies ou cyniques, c'était ici, vous le savez, le département de Scarron. Personne en son temps n a manié comme lui le burlesque; et, sans parler du reste, vous connaissez au moins les titres de son Jodelet duelliste, 1646; de son H entier ridicule, 1650; de son Dom Japhet d'i4rmem€, 1652. De vous en donner une plus ample idée, c'est ce qui passerait mes forces, et peut-être aussi, messieurs, votre patience ; mais je mettrai sous vos yeux deux passages que j'emprunte, lun à Jodelet duelliste et l'autre à Dom Japhet. Dans le premier, c'est un don Juan de bas étage qui veut bien confier à son valet quelques-uns des moyens dont il use pour conquérir les cœurs, et il s'exprime ainsi :
Il faut premièrement que ta bassesse sache
Que lorsqu'on me refuse, ou bien lorsqu'on se fâche
J'ai le don de pleurer autant que je le veux,
Ce qui profite plus qu'arracher des cheveux,
Et principalement quand on aime une sotte,
Qui croit facilement un homme qui sanglote.
A la belle, je dis que ses plus grands appas -
Sont ceux qui sont cachés et que l'œil ne voit pas...
Que son esprit me plaît bien plus que son visage.
A la laide je tiens presque même langage...
Enfin, également de toutes je me joue,
Ce qu'elles ont de moins, c'est ce dont je les loue...
Aux petites, je dis que leur corps est adroit,
Aux grandes,que leur corps,quoi que en voûte, est bien droit,
A celle que je vois d'une taille bizarre.
Qu'ainsi le ciel l'a faite, afin d'être plus rare,
Aux minces, qu'une reine a moins de gravité.
Aux grosses, qu'elles ont beaucoup d'agilité.
Si vous avez vu, messieurs, dans un passage des isionnaires de Desmarets, conmie un premier crayon du couplet d'Éliante, en voici, je crois, le second, l'indication déjà plus précise et « plus poussée ». Et peut-être,
en ce cas, me demanderez- vous ce que je fais de la traduction de Lucrèce que Ton continue d'attribuer à Molière? C'est bien simple; je la supprime; — et du domaine de la réalité, je la fais rentrer dans celui de la légende*.
Mais voici maintenant quelques vers de Dont Japhet d! Arménie, qui vous offriront un tout autre genre d'intérêt. Dom Japhet est un bouffon de cour, au service autrefois de Tempereur Charles-Quint, et retiré maintenant des affaires; il s'adresse au bailli du village d'Orgas, où il a décidé qu'il viendrait manger ses « cinq mille écus de rente » :
BailJi, votre fortune est grande
Puisque vous m'avez plu.