‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 16 sur 35 · SEPTIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CONFÉRENCE

MESDAMES ET MESSIEURS

Si VOUS étiez attentifs, et comme absorbés dans la contemplation de ce que Ton appelle un spectacle de la nature ; immobiles et muets,... — devant quelque beau paysage,... ou devant quelque fleur aux couleurs éclatantes, au port noble, aux parfums pénétrants,... ou devant un jeune et beau visage, est-ce qu'en vérité celui-là ne vous paraîtrait pas bien fâcheux et bien importun, qui viendrait vous distraire, et vous dire : « Ils se flétriront bientôt, demain peut-être, ces traits dont vous admirez le pur contour et l'élégant ovale; ils se terniront, ces yeux dont l'éclat vous captive ; et de ce sourire enfin qui vous enchante, il ne demeurera qu'une funèbre grimace :

Le front ridé, les cheveux gris, Les sourcils chus, les yeux éteints, Qui faisaient regards et ris...

Oreilles pendants et moussues, Menton foncé, lèvres paussues C'est d'humaine beauté l'issues?...

Pardonnez-moi donc, mesdames et messieurs, mais plaignez-moi surtout, si- c'est ce rôle ingrat que je ne saurais éviter de prendre et de remplir aujourd'hui. De même qu'en effet l'autre jour, en vous parlant de Tartufe, j'ai dû vous montrer, dans le chef-d'œuvre même de Molière, je ne sais quoi d'inquiétant pour l'avenir de la comédie, de même aujourd'hui, — si nous voulons entendre l'histoire de la tragédie française au xvni® siècle, — c'est le germe de la décadence, et de la décadence prochaine, qu'il faut que je vous fasse voir comme enveloppé dans la perfection de la Phèdre de Racine... L'histoire, parfois, a de ces exigences, et la critique réclame de ces dévouements... Du moins n'y ohéirai-je pas sans avoir auparavant essayé de vous dire quelques mots qui complètent, pour ainsi parler, le portrait du génie de Racine, et, surtout, sans avoir tâché de louer, comme je le pourrai, ce qu'il y a d'unique et d'incomparahle dans Phedr^e. De purement oratoire que notre tragédie classique avait été jusqu'à lui, si Racine l'a rendue poétique, je ne crois pas en effet, que, pour préciser le sens de ce mot, on puisse prendre un meilleur exemple que celui de sa Phèdre,

Passons rapidement sur ce que l'on pourrait appeler les quaUtés extérieures et comme physiques du style : élégance et noblesse du tour, alliances de mots neuves et hardies, qui font du style de Racine une « création perpétuelle », et dont l'audace ne s'aperçoit pourtant, ou ne se découvre toute qu'à la réflexion :

Par combien de détours

L'insensible a longtemps éludé mes discours Comme il ne respirait qu'une retraite prompte;

ou encore :

Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée ; Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert^.

Je n'insiste pas non plus sur Tharmonie des vers, les plus chantants qu'il y ait dans notre langue, peut-être ; et dont ce n'est pas assez de dire que la musique en est un plaisir ou une caresse pour l'oreille : il faut dire qu'elle en est la volupté même :

Ariane, ma sœur, de quel amour hlessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée I

Oui, les sens ici participent à la satisfaction de l'esprit; ou plutôt encore, âme et sens, cœur et corps, nous vibrons tout entiers, pour ainsi parler, à l'unisson des sentiments du poète et de son héroïne....

Mais, messieurs, je veux parler de qualités encore plus intérieures ou plus secrètes ; et d'abord, de la netteté, de la précision singulière avec laquelle ce style, sans avoir l'air presque d'y toucher, dessine jusqu'aux attitudes et jusqu'aux moindres gestes des personnages I Vous vous rappelez les beaux vers du Cid, si vrais et si humains :

GHIMÈNE.

Rodrigue, qui l'eût cru I

1. Voyez, à ce sajet, Texcellente Étude sur le style de Racine, de M. Paul Mesnard, au tome VIII de Tédition des Œuvres; — et M. Mesnard n'a pas tout cité. C'est là an genre de beautés dont on se moqaait volontiers, il y a quelque trente ou quarante ans, quand on voulait plaire à Victor Hugo. Nous sommes heureusement devenus plus raisonnables depuis lors; et je ne pense pas avoir besoin de démontrer ici que ces hardiesses, qui sont en tout temps le principe du rajeunissement ou du renouveUement des langues, sont aussi le commencement ou le point de départ de toute langue poétique.

aODRIGUE.

Chimène» qui l'eût dit !

GHIMÈNE.

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît I

Et que, si près du port, contre toute apparence. Un orage si prompt brisât notre espérance !

Ces vers sont beaux; ils sont harmonieux; et rien n'est assurément plus tendre et plus douloureux à la fois que la mélancolie de ce retour vers le passé... Mais, tandis qu'ils échangent ainsi Tamertume de leurs regrets, quelle est exactement l'attitude de Rodrigue et celle de Ghimène? quels gestes forment-ils? quel groupe ou quel tableau? C'est ce que nous ne savons pas; c'est ce que le poète nous laisse à deviner; c'est ce qui n'est pas indiqué, enveloppé, impliqué dans ses vers. Voyez, au contraire, Phèdre vous apparaître :

N'allons point plus avant. Demeurons, chère CËnone;

(Elle s'arrête. -~ Elle presse légèrement le bras d'Œnono pour l'obliger

de s'arrêter.)

Je ne me soutiens plus, ma force m'abandonne ;

(Elle se laisse aller entre les bras d'Œaone.)

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi;

(Elle passe sa main sur ses yeux.)

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

(Elle se laisse tomber sur son siège.)

Que ces valus ornements, que ces voiles me pèsent !

(Elle fût le geste de les repousser.)

Quelle importune main, en formant tous ces noeuds A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux?

(Elle touche «es oheveux comme en faisant effort pour les écarter de 8:ii

front.)

S|46 CONFÉRENCES BE L'ODÊON. *

Tout m'afflige, et me imii, îet'febnspire à me nuire*.

(SeB'inaiiis tetombent.)

Vous le voyez, mesdames ^messieurs, c'est une succession d'î^aâôdes, 'de <<'po«éô », oti de *tàMéâfùx Vivants. Le geste est comme insomt dans le choix même des mots; la plastique du rôle, si je, puis ainsi dire, est vraiment enveloppée da»s4es vers; et eela*, -t- cette résurrection de la forme, cette représentation de Timage par les soBS, — c'^st déjà de la poésie.

Voulez-v<>^ mate'tei^ni de la covllew;, ia joie des .yeux après ceUe de T^o^rei^, «t la peioitiit^e avec la -sculpture? Opposez s&iâement ces 4j&b& 4^^6aux eiD^e .'eux :

Je lui bâtis un temple et pris soin de rornér. 06 Victimes înai-môme à toute *héare eritourée, Je cherehais dans fleurs fiancs tna. -raifsofi 'égalée.

En Tain sur les autels ma main brôilait ren<^eitô

et d'autre part :

Aiii portes de Trêtbne, et parmi ces tombeaux, Des princes de ma race antique sépulture Est Im temple sacré formidaUè au parjure...

Inquiétante ou higubrè, l'dne, tonte dharode encore des fumées de Téncetis -ou dès Vapeurs du sang des victimes, l'affttre, froide e?t comme morte... er^- ce que ces deux scènes, messieurs, ne se dressent pas devant vous? est-ce que, sans les avoir jamais vus, ces paysages

1. Je craindrais, en prolongeant la démonstration, d'abuser de la patience du lecteur, mais dans cette seule scène, et rien qu'avant le Ters

Mon mal vient de plus loin...

je n*ai pas relevé moins do vingt-cinq attitudes différente!»

ne hotis 'appètraisiscfrit pas coitftoê dès longtemps Tàlnilicrs? est-ce qaïls ne se gravent pas d*ane manière îneffaçaMe dans la mémoire dè'nos yenxî

Et voici cependant quelque chose encore de phfô.'C'est Tart prestigieux — je ne sache pas d'autre mot — avec lequel Racine crée, pour chacune de ses tragé^s, une atmosphère unique, et fait comme ch'culer, autour de ses personnages, Tair de leur temps et de leur pays. Ainsi, dans Phèdre, sommes-nous saisis, dès qu'Hippoly te a prono»!!ïcé les vers fameux :

...Tout est changé de faoe, Depuis ^ue sur ces bords les Bieox 'ont envo^ La fille de Minos et de Pasiphaé..,

oui, nons sommes saisis d'ime terreur vague et comme éparsc autour de nous. Nous sentons que nous entrons en aveugles dans le royaume de la fatalité passionnelle. Et, pour aocroître Tillusion, voici qu'en mémo temps, un à un*, tous les eonvenirs de la •mythologie, comme par une espèce de génération spontanée, se lèvent, nous entourent, s'emparent de nous, ressaisissent oniin sur nos imaginations toujours aryens^s leur ancien et séduisant empire :

J*ui demandé Thésée aux rpeuples de ces bords Où Ton voit TAchéron se perdre chez les morts. • ••«,••••••••••••

Noble et brillant auteur d'une trisle famille. Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille... Soleil, je viens te voir pour la dernière fois !

Et les os dispersés du géant d'Épidaure, Et la Grêle fumant du sang du minotaure.

haine de Vénus I 6 fatale colère !

Dans quels aveuglements l'amour jeta ma mèrei

Que VOUS dirai-je encore de tant d'échappées , que tant de vers nous ouvrent, par delà le drame, pour ainsi parler, sur les horizons plus lointains du paysage attique ou de la vie grecque ?

Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière I

ou encore :

Dans le fond des forêts voire image me suit.

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. Mes seuls gémissements font retentir les bois Et mes coursiers oisifs ont oubîié ma voix ^..

Mais quoil si je me laissais aller, la tragédie tout entière y passerait avant la représentation ; et peut-être en ai'je dit assez pour vous montrer quelle est cette transfiguration de la réalité qu'on entend quand on parle du caractère poétique de la tragédie de Racine. Poétique, elle ne Test pas sans doute à la façon d'une élégie de Lamartine, et pourtant !... Mais enfin, on veut dire que les mots ici n'évoquent pas seulement des idées ou des sentiments, mais des sensations, des images; qu'ils suscitent des formes, des couleurs, des paysages, un monde entier — dansBajazet, celui du sérail, toute la mythologie dans Phèdre^ et tout Israël enfin dans Athalie^.

1. Notez, à propos de ce vers — 552 — ringënieuse préparation qu'il est au récit de Théramène.

Quant à cette manièro de constituer le milieu, comparez pour vous en rendre compte : Britanniem, Bajazet et Athalie. Je ne disconyiens pas qu'elle sente quelquefois Tartificc, et je le dis exprcssf^ment plus loin.

2. Notez à ce propos encore la différence de coloration si marquée des trois tragédies grecques : Andromaqite, Iphigénie, Phèdre^ et comparez ensuite : Horace, Pompée et Sertoritts.

Non seulement Racine a ainsi rendu la tragédie poétique, mais il Fa rendue de plus psychologique» Au théâtre ou dans le roman, nous appelons psychologie Tanatomie du cœur, la science de ses mouvements, la connaissance des sentiments ou des sensations élémentaires, primitives, inconscientes en partie, dont nos actions ne sont que le total extérieur. C'est encore la révélation qu'une analyse plus subtile ou plus aiguë que la nôtre nous donne k nous-mêmes des principes inconnus de notre conduite. Et, enfin, messieurs, c'est l'art avec lequel on tire tout cela des profondeurs de l'inconscient, pour nous montrer à nous-mêmes toute notre misère, toute notre faiblesse, et toute notre perversité. Je ne crois pas que la psychologie de Racine ait jamais pénétré plus avant que dans Phèdre, ni jamais éclairé de lueurs plus sombres, mais aussi plus fulgurantes, la pathologie de l'amour dans une âme un peu noble ; et il faut que je vous en mette un exemple au moins sous les yeux.

Si donc je disais : — que, dans une âme de ce genre, la jalousie se manifeste d'abord par une explosion d'oi^eil, où toute la violence de l'ironie se mêle h celle de la colère ; — que, de ce conflit ou de cette rencontre de sentiments, il en résulte aussitôt une souffrance intense, qu'irrite le ressouvenir et qu'exacerbe la comparaison des souffrances anciennement subies ; — qu'on s'étonne alors, en songeant au passé, pour ne pas dire qu'on s'en veut à soi-même, de n'avoir pas mieux vu, car enfin ils se rencontraient, ils se parlaient, ces amants, dont l'un au moins nous a trahis ; — qu'à ce mot, à cette supposition, la vision se précise et s'achève ; — qu'avant pourtant de s'abandonner à toute la fureur qu'elle excite, on tâche à se reprendre, on se demande le droit qu'ils avaient de nous faire ainsi souf-

loO CONFÉRENCES DE L'ODÉON.

f rir , et celui que Ton a soi-même de leur repDOcher Fusage qpi'ils ont fait de lem? liberté ; — qu'oa les excuse presque, et que Ton se condamne; — mais tout à coup qu'à la pensée, ou plutôt à l'image de leur bonheur possible, de leur bonheur prochain, on renonce à lutter plus longtejfipa contre soi ; que V a on voit rouge » ; et que c'est d& ce fond d'JîalLucinaMon; que s'engendrent les résolutions criminelles; — si je disais tout cela, Biâsdami9& et messieurs, est-ce que je ^'aurais pas fait de la psychologie, de la psychologie précise ou même on peu pédanJte? et cependant je. n'aurais fait que mettre en miau^yaise prose les^ admitrabLes vers de Phèdre :

... Qipgolyte aime, ^j^ afea puid. doutai* 1

Ce farouche eopemi qia'on ne couvait dompter,

Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur,

Arici^e a trouvé I& chemiin d^- son coBur^

... Ahl douleur non encore éprouvée!

A q,uels nouveaux toucmeals.je ma suis réservée,., etc.

Est-il besoin, apjîèsi cete^ de vous pauler plus longuement de la vigueui! et de la vérité de Isk peijilfuse dbe la passion,' daas Phèdve^ ? d«i vous dijce^ ^sm^ £oiss de- plus quelle en est la siadguji^e beau^? réterujeliie^ vérité? le m^jj^ango ài la £ois< d'bjOiîQ^uj; et. de compassion, qu'elle ii3spice>. de» teureuf et <J^ curiosité ? Non^ saas d^wate ; et }ts^ me Gonteuite d^« te n^Nîer eoi passant ; mais; celAe re^^ i^^quie- mémue OQ^ appelle d&im, a^Uïtres : K uae^. relative. h ^ façon dont Ids. contemporains, de Racine ont a(H précié soA génie ; ^i Fautive,, à sâi relradl& et à. sa eonr. version.

Un de nos vieux maltses aimait à répétecj ^^.etfje croi& p/ijy a mévm. éci^ qpiajqjtie past, -^ qp», ce quiî Téton^

ik

nait presque plus au xyû'' siècle qm Tiaégale, mais sablimc beauté des tragédies de Corneille, et la perfection soutenue de celles de Racine, c'était qu'il se fût trouvé des spectateurs pour les goûter et pour les applaudir. C'est qu'U n'y avait pas regardié. d'assez près... En fait, il fau4 dire que Racine, en pai'd.cijiliep, n'a ren^porté presq^Uie aucuû» succès qm ne kd ait été aigreiaatei^ti ôà!&^ puté, si méiHe on ne doit ajouter que la fameuse persecutijon du Cid n^'est rie& en- comparaison de la cabale ds Phàdvc. Voua connaissez l'histoire : M"»* de BouîHon, la proliectrice> dédarée <ie Pradon, foiftant pour six repré-sesitations la salle de l']i/6tel de Bouirgogne, et y faisant le vidie^; la tragédie de &ae£ne> jouée devant tes ban-, quettea; et celle de Pradon,. -r- où par respecif aies convenOinces Wièdre n'était que la future de Thésée, — portée, comasbe on disaii:t, îusq^'aux nues par tout ce grand monde*.. Mais ce que l'on n'a pas assez montré ni eherclié, c'esè la raisoa de cette^ cabale, c'est l»e principe du méconteaîtemeatou de l'irritation de tous ces grands seigneurs et de touites ces belles dam^s contre le poète dont on n'a pas moins fait le peintre attitré de toutes Leurs élégances... Car,, j'ai to«ijours pensé pour ma part qu'il y avaiÉ quel^qiiie ckos& d'autre làrdessous, de plus profond, de moins passager qu'un caprice de duchesse, et à cette occasion, mesdames et messieurs, si je l'ai; déjà dit ailleurs, me permettez- vous, pour une fois- et par hasard, de me ci^er moi^Riéme :

c( C'est que bien loin d^ôtr& ce peintre des mceurs de cour ou cet imiitateur des convenances mondaines que l'on s'obsbLnie* à nous représenter... Racine... a enfoncé si avant danâ la pein^nire de ce q^œ les passions de l'amour ont die plus tragique e<l de plus sanglant qu'il en. a non seulefii!en>t eflkrouché', mai^ comme littéralejimsA révoUx^la* djéilicatesse^ ai^istooratîque de son siècle.

Ces « brillants gentilshommes de Steinkerque,qui chai*geaient en habit brodé, braves comme des fous, doux comme des jeunes filles, charmantes poupées d'avantgarde, de salon et de cour » ; ces grandes dames plus coquettes que tendres et moins amoureuses que galantes, ornement et décor pompeux de Versailles et de Marly ; ces poètes encore ou ces hommes de lettres, nourris dès Tenfance au langage des ruelles, débris de Thôtel de Rambouillet et clients de Thôtel de Ne vers, ils reculaient d'étonnement et d'indignation, quand tout à coup, dans Andromaque ou dans Bajazety ils voyaient la passion se déchaîner avec cette violence, l'amour s'exalter jusqu'au crime, et tout ce sang enfin apparaître dessous ces fleurs. Non, ce n'était pas ainsi qu'ils concevaient l'amour I ce n'était pas ainsi qu'ils aimaient leurs maitresses I et, grâces aux dieux, ce n'était pas ainsi qu'ils en étaient aimés I Mais, comme on l'a si bien dit : « de fins mouvements de pudeur blessée, de petits traits de fierté modeste, des aveux dissimulés, des insinuations, des fuites, des ménagements, des nuances de coquetterie ; » voilà ce qu'ils cherchaient en elles, voilà ce qu'ils y trouvaient, et voilà ce qu'ils en aimaient ! Or, voilà justement ce qu^ils ne reconnaissaient pas dans la tragédie de Racine. Car, ici,<( les fins mouvements de pudeur blessée » d'Hermione, coûtaient la vie à Pyrrhus et la raison à Oreste ; les « insinuations » ou les <t ménagements » de Roxane avaient pour conclusion l'arrêt de mort de Bajazet et de son Atalide ; et la « coquetterie » de Phèdre, en envoyant Hippolyte au supplice, condamnait Thésée aux tortures d'un éternel remords. Princesses de Versailles et gentilshommes d'avant-garde, c'en était trop pour leurs nerfs. Il leur paraissait, si je puis ainsi dire, que ce poète leur surfaisait la tragédie de l'amour, Et dans ces éclats de passion qui venaient

se terminer au meurtre et à Tassassinat, ni les uns ni les autres ne retrouvaient ce sentiment tempéré qu'ils appelaient l'amour et qui n'était que la galanterie ^ »

Faut-n ajouter que c'est ce que Racine lui-même, mesdames et messieurs, n'a pas mis moins de dix ans à voir et à comprendre I Le génie ne serait pas le génio s'il n'y entrait une part d'inconscience. Entraîné qu^il était par le mouvement naturel de son inspiration, Racine, pendant dix ans, n'a pas connu lui-même toute la portée de son art ; il n'en a pas d'abord senti toute la force et toute la vérité ; il s'est cru moins profond qu'il ne l'était, et par conséquent « moins coupable ». Et la preuve, c'est qu'aussitôt qu'il a vu plus clair, se portant tout entier du côté de la religion de son enfance, Racine, vous le savez, dans sa trente-neuvième année, dans l'âge même de la vigueur et de la maturité du talent, s'est retiré de la lutte, du théâtre, et presque du monde.

Je veux bien qu'après tant de déboires, et qu'après la cabale de Phèdre, il fût fatigué, lassé ou dégoûté des hommes... Je veux encore, si vous le voulez aussi, qull ne crût pas de la dignité d'un historiographe du roi de s'exposer davantage aux sifflets du parterre... Mais ce ne sont là que de petites raisons... La vraie, la bonne, la toute-puissante, c'est que l'insuccès de sa Phèdre a réveillé le chrétien qui sommeillait dans son cœur. Il s'est replié sur lui-même, et n a eu peur de lui-même. Il a eu peur de sa jeunesse, peur surtout de son œuvre, et plus sévère que son ami Boileau, plus sévère qu'Arnauld même, il les a condamnées sans retour. Mais il a tremblé pour les autres aussi, quand l'éclat d'une ter-

1. Les expressions entre guillemets sont de M. Taine, dans ses Nouveaux etsais de critique et d'hietoire,

riblq affake, est vemu montrer, poui; ainsi dire, à son imagination démontée,, toute retendue, toute la profondeur, toute Ubiorreur du m,al qu*iX çrQyait avoir £ait ou dont ii s'est vu le complice.

Vous raçpelei5-vous, messieurs,, cette sombre hi&^ toire? îia 1.676,. on avait exécuté, ea place de Grève la trop famifiUSQi marqiùse de Brinvilliers, presque, u&a grande dame,. U. fljle du. lieutenawJt civil Dreux d'Au*. bray, conyaincu^ d'avoijç qmpQisonj94 son. pè^re^ se* deu^ fr^i^es et sa» sxQur.. Vqu^ qonna^ses^ cette « caju^e célèbre », et vous- en reteouveçea m besoin Vémotioii». toute palpitante encore^dans. les Lettres (te. M'*'' de Sevjgné. On n0 voyait jlu3 partout qi).'ei9pQisonAeurs* En 1677,. dan^ un con^essioimal de l'^Udd. d^a jésuites de la i:ue Saint-AjatoijîjB,, on trouvait nixbijlet Sfan^ sigo^ ixiffi por.taAt q^il existait un.. pr.ojet d'empoisonner Le rpietlq dauphin,: r^ffroi en redpubl^ etl0s recher-. ches aussi. Enfin, en 1678, — remarquons bii^n^ toutes ces dates, — le péniteacier de: Nôtro^^Dam^ avisait M,. de la Eeynie,. le Ueutenant d^ polii^e» qu'il- ét^it effrayé du nombre de femmes (pu. venaient. s'a/::cu^er^ en confies-* sion d'avoir empoisonné leurs ixmà$ :. le danger graur di^sait, il y fallait pourvoir*., on. institua poi^: iflistruir.e» et juger VafFaire un tribunal d'exçepiipn; Q^est la Chambre ardente ou. Chambre desi^ poUûn&, Par le. nombre des accusés,. — doftt quelques-uns pprtaieijLt les plus grands, noms (le Fraope,, un^marécbal i^ Luxemboui^, ufie duchesse de. Bpuillpn i — par la natoe des crimes ; par celle surtout desj;éyélattoi^, ^ossies en/^pre de. U rur meur publique* ceU;^ mémorable af£aiirQ est run$ d^ celles quljett(gQ4(lQ.jpux;lQpbi3 sinistre sur le plus beau« temps du règne de Louis XIV, et (jui salissent ainsi comme de la plus horrible tache la période la çlus brillante de notre hlBtoire.

Page 1