‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 18 sur 35 · HUITIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

HUITIÈME CONFÉRENCE

AUTOUR DE « TURGARET »

MESDAMES ET MESSIEURS

Vous prenez une comédie de Molière, — VÉcole des femmes, par exemple, — et vous commencez par l'alléger de tout ce qu'elle contenait de substance. Vous en ôtez le sérieux, s'il s'y en mêlait peut-être au comique; vous en ôtez les idées ; vous en ôtez surtout la « thèse » ; vous en ôtez aussi l'intrigue, si vous voulez... Il vous en reste le trio classique : le « jeune éventé », la pupille subtile, et le tuteur jaloux, Horace, Agnès, et Amolphe. Vous les... désossez alors, si je puis ainsi dire,... vous les désarticulez, vous les réduisez à l'état de fantoches, de mannequins, de poupées, ou de chiffons bons à ^recevoir toutes les formes qu'il vous plaira de leur donner. Vous faites d'Arnolphe, sous le nom d'Albert, je ne sais quel barbon, plus cacochyme encore et grincheux que nature. Sous le nom d'Agathe, vous transformez Agnès en une délurée de comédie, plus vive, plus gaillarde, plus libre en ses propos qu'un capitaine de

dragons. Et pour Horace, vous le laissez à son insignifiance naturelle, en ayant soin seulement de le doubler de quelque Scapin ou de quelque Sbrigani. Vous lardez vôtre pièce, vous la piquez enfin de lazzis à Titalienne, bourrades et coups de poing, plaisanteries au gros sel, bouffonneries de haut goût; vous agitez... vous dressez... vous parez... vous servez : c'est du Regnard; ce sont les Folies amoureuses j que ï*on vient déjouer devant vous; ce serait aussi bien le Légataire universel^ si voug aviez pris, je suppose, pour faire votre cuisine, au lieu de l'Écdle des. femmes, le Malade imaginaireK

Autre recette . . . Vous prenez deux comédies de Molièra • le Bourgeois gentilhomme^ par exemple, et la Comtesse d'Escarbagnas. Il y a dans la première, sous le nom de Dorimène, une marquise assez suspecte, ou même fort aventurière, dont on tte ^âit pas bieti sur quelles terres est assis le marquisat ni quels sont les moyens d'existence. Il y a un comité aussi, que Ton appelle Dorante, et qui sent d'une lieue son chevalier d*industrie. Molière ne les a, comme vous savez, qu'esquissés Tun et l'autre, et ils n'ont presque pas servi. D'un autre côté, dans la Comtesse d'È^carbagnas — laquelle, par bonheur, n'est également qù'tme ébauche — vous avez refnarqué qùèl-

1. Il n^cst pas indiiTércnt de remarquer à ce propos que si nos acteurs ont accoutumé de jouer vieux le personnage d'Arnolphe, ce n'est pafs du tout, comme on l'a dit trop souvent, qu'an temps de Molière un homme de quarante-deux ans fût un vieillard. Molière n'en croyait rien lui-même ; et il y a d'ailleurs toute sorte de raisons pour qu'un liomme de cet âge fût alors plus jeune qu'aujouràliui d'à peu près quelque dix ou douze ans. Mais c^est ^ue précisément TAlbert de Regnard, et plus tard le Bartholo de Beaumarchais, en > se superposant à l'Arnolphe de Molière, l'ont lui-même envieilli,. si je puis ainsi dire. On en a fait le même emploi de théâtre, et le visage d'Arnolphe a pris les rides de celui de ses «nccesseurs; lien a pris aussi Tair de caricature; — et tonte l'École dê$ femmes- •*en est trouvée faussée.

MJX'O.UE DJE. «.TU]^GARH;1? ». 171

qjuiQQ coi2^Ul^i;$, ou geus de finance, un M. Tibaudier, ua M. Harpux,, dont il serait amusant de mêler Ie$ ridicu}^ avec ceu^ de IML. Jourdain,^ ^i pourquoi n*y ajputeciez-vou^pasa,ussi, tandis que vou^-y ête$, quelquesr \m& d^ oeu;?^ d'Hai:pa^n,? El pi;6teçait sufi g^^s, Qt il

Une personne de quAUté Ravit mon âme ; Elle a de la beauté, J'ai de la fiamcne ; Mais je la blâme D'avoir de^ la fîenl^i.

Il porterait un habita fleurs,, et il aimerait la trompette marine. QuaÇit àiTinteigiue, Hiotièiie encore Ta indiquée. Quelque valet à t^^ut ^re draperait lie chevalier, qui duperait la marquise, qui* d^peirai* rbomme de finance, qui duperait le çublie, et tout cela ferait « un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde » . C'est, ipessieu^a, le mot de Çrontin; c'e^tla comédie que Von va ^ouqï; devant vous tout à Theuie; c*^est le Turcarel de Le Sage.

Mais vou^ êtes d'hunaeur plus grave, et ces friponneries ne vous divertissent guère. Vous aimez à moraliser; vous ne détestez pas non plus un peu de romanesque ; et d'ailleurs, tout en nourrissant des ambitions littéraires, vou« en efffretene» de... di'plomatiq^es aussi. Qu'à cela ne tienne ! Vous prenez donc à ce coup trois comédies de Molière, soit It Bourgeois gentilhomme, Don Juaui, jPartu/ê-^ uq^. scène de L'uni, unei seâne* de Vatuire ; et c'est Vhtgnxtj dte Néi»icauit-Destou)cfces ; et à to v^U^é,

1. Voyez le Bourgeois gentilhomme ^ acte IV, scènes i, ii, m, ai la Comtesse d*Escar bat/nos, scènes xtl e<^ tobs^

pour celte fois, vous ne réussissez pas, mais vous serez plus heureux plus tard, et, en attendant, les connaisseurs saluent en vous Tune des espérances du théâtre français... Vous avez vu, messieurs, les Folies amoureuses^ et vous allez voir Turcaret, Je doute qu'on remonte jamais l'Ingrat.,, Il faut donc que je prouve mon dire, et, pour cela, que je vous cite un ou deux passages de la comédie de Destouches. Le bonhotïime 6éronte, bourgeois de Paris, décline l'honneur que lui fait Cléon en lui demandant la main de sa fille :

Dispensez-moi, monsieur, de faire une sottise ;

Et soyez informé, pour une bonne fois,

Que je veux m'en tenir à l'étage bourgeois.

Je prétends que mon gendre aime à vivre en famille :

Je veux qu'il considère et chérisse ma fîUe ;

Qu'il soit doux, complaisant, sincère, officieux ;

Qu'il ne puisse parler ni de rang, ni d'aïeux ;

Que de me ménager il se fasse une affaire.

Et se tienne honoré de m'avoir pour beau-père...

Vous avez reconnu le langage de M"® Jourdain : « Je veux un homme qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. » Mais voici peut-être une imitation plus directe encore :

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