‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 19 sur 35 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

11 est vrai I C'est pour moi le bonheur le plus doux.

GERONTE.

Vous êtes inquiète !

LISETTE

la grande merveille Qu'une fille à vingt ans ait la puce à l'oreille !

GÉRONTE

Pourquoi me réponds-tu? je ne te parle pas.

LISETTE

Je me réponds à moi.

GÉRONTE

Réponds-toi donc tout bas...

J'abrège la citation, et vous avez encore reconnu le modèle. C'était là de ces « effets sûrs », dont nos pères ne se privaient pas, si même on ne doit dire que, dans la déférence avec laquelle on les reproduisait, ils voyaient un hommage au maître qui les avait trouvés ou développés le premier...

Vous le voyez, n^lessie^^s, si Ton le voulait, rien ne se-

raitplus facile que de ramener ainsi trente ou quarante années de l'histoire de la comédie française à Tunique inspiration de Molière; et, sans doute, si nous le faisions, nous n'aurions pas complètement torfr. Gar jïimais homme, en vérité, n'a pesé sur ses successeurs d'un poids plus consi4érable, plus lourd, et plus difficile à secouer que Molière, si ce n'est peut-être, de nos jours, Balzac sur ceux qui l'ont suivi. Allons plus loin, nous le pouvons,, et. disons, qu'après cinqjt^anjtQ ans écoulés bientôt, de môme qu'un bon roman est/ celui qiii se rapproche le plus du roman de Bahac, — d'Eugénie Grandet ou de la Cousine Beite^ — à la seule condition d'être un peu mieux écrit; de môme en France, une bonne comédie, fût-elle de Labiche ou d'Augier, sera toujours celle qui nous rappellera le plus la comédie de Molière; et nous ne la louerons peuè-être jam^ais mieux qu'en montrant comment, par où, par quels mérites, et au besoin par quels défauts, elle rappelle celle de Molière...

Mais cela ne saurait pourtant empêcher les imitateurs eux-mêmes d'avoir eu leur originalité, d'avoir ajouté leur personne à celle du maître, d'avoir formé du mélange de ses qualités et des leurs une combinaison nouvelle ; et tel est, vous le savez, le cm de Regard en particulier. La gaieté, la verve, la folie de Regnard ont leur prix... Certainement, je n'oublie pas que sa gaieté frise parfois la turlupinade; que, plus souvent qu'on ne le voudrait, sa bouffonnerie ressemble à celle deScarron; qu'il y a plus d'artifice que d'imprévu dans quelques-unes de ses drôleries... Mais quoi! il écrit si bien! Et puis, sachons-lui gré, en se faisant faire prisonnier en Alger, d'avoir ainsi justifié, par un exemple vivant, la vérité des moins bons dénouements de Molière. L'influence de Molière n*a pas davantage empêché Ijç

AUTOUR DE « TURCARBT ». 175

temps de couler, les modes ou les mœurs de cnanger, les costumes et les goûts avec elîes, la facilité des mœurs de la Régence de succéder à Taustétité des dernières années du règne de Louis XIV, le duc d'Orléans à son oncle, M"* de Parabère à M™* de Maintenon, les bals de TOpéra aux sermons de Bourdaloue. Elle n'a pas non plus empêché les conditions sociales de changer de rapports, la noblesse de s'appauvrit», le tiers-état de s'enrichir, Fhomme d'Urçent ou l'écrivain de devenir des personnages... Btte n'a pas surtout empêché la comédie de suivre son évoltitioo intéfieure, et de développer après lui le contenu de sa 'définition.

Aussi, dès les diernières années du règne de Louis XIV ou même du xvii® siècle, voyons-nous quelques écrivains, tout en continuant de respecter îe maîti*e, et de le copier au besoin, secouer pourtant son joug, s'émanciper de son influence, et revendiquer contre lui leurs droits à l'originalité. Tel est Dufresny, qui débute en 4692, et dont je vous parlerai tout à l'heure. Tel est déjà Dancourt, qui d'ébute en 4685, Florent Carton Dancourt, comédien et poète, et père de famille aussi.

Celui-ci nous a baissé.,., je veux, dire : il ^ laissé deux filles et quarante-neuf pièces. Les deux filles ont beaucoup contribué à la gloire du nom de leur père, et à juste titre, car, si nous en croyons les Mémoires ou les CofTespond'ances du temps, ce djevaient être de bien aimables personnes. L'aînée fut Tintime amiç de Samuel Bernard, et elle en eut trois filles diversement célèbres dans Fhistoire galante et littéraire du xviu® siècle : M"« Dupin de Chenonceau, M"'® d'Arty et M"* de La Touche* ^ouf lâ> ceëetta -^ Mimi Bancourt-, comme on l'appelait au théâtre, Qt, de son nom de femme, M"*® Deshayes, — ellQ futla.mtcme deM^*» de t^P<îpeJinière. La Po* priimérd^ étafil fdnmer^ général^; Samuel Bernard était

quelque chose de mieux que cela : reconnaissons que, si Dancourt a quelquefois égratigné les financiers dans ses pièces, les financiers, mesdames et messieurs, n*en ont pas gardé rancune... à ses filles ^

Moins intéressantes, il est vrai, que ses filles, les pièces de Dancourt ne sont pas moins curieuses; et je n'ai pas le temps ici de vous en parler longuement, mais les titres, à eux seuls, en sont, si je ne me trompe, comme un trait de lumière. Elles s'appellent en eflfet : la Désolation des joueuses, la Foire de Besons, les Vendan' gesde Suresnes, le Retour des Officiers^ les Faux de BouràoUf le Moulin de Javelle... et ceci, messieurs, c'est la pièce de circonstance ou d'actualité, comme nous dirions aujourd'hui, le fait divers du jour ou le scandale de la veille transportés tout vifs sur la scène. Mais d'autres pièces sont intitulées : l'Été des Coquettes, les Bourgeoises à la Mode y les Curieux de Compiègne, les Agioteurs, les Bourgeoises de qualité, les Fnfantsde Paris*,, et ceci, — ce pluriel des titres qui n'a l'air de rien, — c'est comme qui dirait l'annonce de la comédie de mœurs, telle encore qu'on l'entendait il y a quelques années : les Lionnes pauvres, lesFffrontés, les Ganaches, les Vieux Garçons, les Faux Bonshommes, les Sceptiques, les Inutiles. Elle consiste àdiviser, àrépartir entre plusieurs personnages lasomme des ridicules qui sont ceux de leur âge, ou de leur condition, ou d'une façon de penser commune, et à faire de la satire de cette façon de penser, de cette condition, ou de cet âge, l'objet principal de la comédie.

1. Voyez BUT les Dupin : Rousseau dans ses Confessions et M"*o cl*Épmay dans ses Mémoires; sur M»e» d'Arty et de La Touche, Honoré Bonhomme : Grandes Dames et Pécheresses du xyiii« siècle, ou Desnoiresterres : Épicuriens et Lettrés du xyni« siècle; enfin, sur Mme de La Popolinière, Toyes particulièrement 1^ Mémoires de Mcarmcntel.

C'est ce que Molière avait fait lui-même dans ses Précieuses ridicules et dans ses Femmes savantes^ mais il ne Tavait fait qu'en passant, et son procédé le plus habituel estjustement inverse de celui de Dancourt. Molière concentrait ce que Dancourt divise ; et là, précisément, est Toriginalité de Dancourt.

Vous remarquerez, en effet, messieurs, que, d'une comédie de ce genre nous exigeons toujours, — quenous le sachions ou non, — d'être plus mêlée au monde, plus ressemblante à la vie quotidienne, plus conforme à ce que nous voyons qui se passe autour de nous. Nous ne connaissons tous ni la coquette ni le faux bonhomme, et on pourrait dire qu'en nous les annonçant le poète nous promet de nous apprendre quelque chose ; mais nous connaissons tous des coquettes et des faux bonshommes, et il faut que la comédie de mœurs nous les rende. Mais il s'ensuit aussi que le dialogue en doit être moins tendu, plus familier, plus souple, plus approché du ton de la conversation. Ni le monologue ni la « tirade » n'ont plus ici de lieu ; ils y feraient longueur ; ils y seraient hors de place ; ils nuiraient à l'impression

d'exactitude et de réalité. Ce que la comédie perd donc en profondeur, on peut dire qu'elle le regagne en étendue ou en diversité. Si le gain ne répare ni ne compense tout à fait laperte, il la rend moins sensible, et c'est pourquoi, — c'est peut-être aussi parce que ce genre de comédie est plus facile à traiter, — les contemporains s'y empressent à l'exemple et sur les traces de Dancourt f .

Ils y sont d'ailleurs encouragés par le succès d'un livre fameux, dont on ne saurait exagérer l'influence sur le théâtre et sur le roman de la fin du xvn* siècle.

1. Voyez, sur la Comédie de Dancourt le livre de M. J. Lemaitre.

Je veux paijler de ces Caf'actèf*es, oh La Bruyère, prêchajil d'exemple, a montré si la diversité des. ca^a^tèces Uumaîns, — bien loiade se borijei? à< cinq ou» six e}|,Qmplaires identiques, — était inépui^le ! SoO: Théod^^cte? en effet et son Ëutypiuron se ressembJLeojt-il^? son M<énjajqu,e et son Onuphre? son Phidippe. ejb soa Clifco»? son Irène et son Émire? Et pau^qw>i n^ se: reeseiii^lient-ils pas? La Bruyère, messieuji^s, le ssiii et Ua dit, lui-même : « C'est qu'il se fait gp!énéraLem^n.t danS: tous, les^ liiommes. des combinaisons; ijiûuies: de la puisaaiice, de la^faveui:, du génie, des richesses,, de. Ia dignité,, de^ li^ Oioblesse, de la force, de l^ capacité, de la^ vectu^ #i vice, de lat faiblesse, de la stupidité, de.lapau^vreté^.de lapuiâsqace, de la bassesse ; » et c'est que ces cho^esi « i^ièlées ensembles, en i^iijLe miaoi^^e^ difféiienies et compensées Tune pai! VautrOi en, divers suj^ts, forment a^i^i lie& différents états et condjitions ». Vou» entendez bien sa pf^nsée. Tous ici, tant que nou^^ sommes,, npus avon^ tous. deux yeux, jm n^z^. une bouche> des lèvres, des oreiUes..^ Mi^up^ qu^ cela! tous cea traits sont respectiyement. disposéSv de l^mèmB manière, le nez au-des-* sus* de la bouche et le front au-dj3ssus dunez;.... et cepeudanty de tant de visagea, il n'y eu. a pas uu qui n'ait sa physionomie, bieu à. lui, partout reconoaigsable,, facile à distinguer, impossible, h. confondre*. Jetais qe qui est vi:ai du. physique l'est eujcoïQ bien plus du moi:aJ^ où. ce ne sont pas,. liiessijeujBS,, cinq ou six traM^ seulement, mais. uue. infiniJ^ de teaits^ qui s'enteeçi;oisent « en ipilLç. manières difféceutes^ »? comme, dit

1^ Jq iiQ fais ici que reproduire une comparaison de Marivaux, dans son Spectateur français : « J« regardais passer le monde, je ne voyais pas un visage qui ne fdt accommodé d*un nez, de deux yeux et d'une bouche; et je n'en remarquais pas un sur qui la nature n'eût ajusté tout cela dans mi goût, diÔéi;entr »

AUTOUH Ï)Ë «TtlRCARET». 179

ÎJà Bruyère, 'et (jtii forment ainsi tout autant de corn- "binaisons nouvelles, et de complexions, et d'états, et de ccndîtions.

C'est de là, messieruTs, que va bieiitôt se dégager et sortir la formule ou la loi du roman moderne. Assez informés de « lliomme en général », c'est l'homme en particulier que "nous voudrons désormais connaître ; asseï tnfofrmés par Tartufe et par Harpagon de l'avarice et de l'hypocrisie absolues, de ce qu'elles ont de cofmmun dans tous les hommes dont 'elles sont le vice, nous voudrons i^aVoir maintenant en quoi l'hypocrisie d'un grand seigneur où l'avarice d'un bourgeois diTférent exacftetnerit de celles d'un paysan ou d'une vieille dévote. Les aventures qui nons intéresseront, ce ne seroni; plus proprement les nôtres, mais celles des gefns qui vivent autrement que nous, dans un autre milieu; ce sera, commte de nos jours, la vie du mineur dans ^a mine (cf. Germinal) , de l'ouvrier dans son garni (cf. f Assommoir), du mairin sur son navire (cf. Mon Frère Yves, Pêcheur d' Islande). Ce qui provoquerra notre curiosité, c'est la déformation que les sentiments généraux de l'humanité subiront en se réfractant comme au travers des conditions, des professions, des métiers... Nous demanderons que Ton nous dise comment îe marin aime la femme dont il est séparé pendant des mois ou des années entières; si peut-être et souvent la brusquerie native, ou la grossièreté même du langage, ne recouvrent pas un fonds d'affection plus solide que la politesse ou l'exquise urbanité des manières ; et ce qu'encore de certaines professions tantôt ajoutent ou tantôt enlèvent de délicatesse ou de profondeur aux sentiments, d'élévation ou de distinction aux idées... Voilà Fart moderne, moins pur assurément de formes on de lignes, mais plus psycholo<

gique et plus voisin de nous que l'ancien ; voilà, — pour le dire en passant, — Texplicalion du succès prodigieux du roman de mœurs dans le siècle où nous sommes; et voilà pourquoi c'est à la fin du xvu* siècle aussi qu'il commence de paraître, avec Courtilz de Sandras, Fauteur des Mémoires de Roche fort et de d'Artagnan; avec M^^ de La Force, avec M"'^ de Murât, avec M~' d'Aulnoy ; avec l'auteur du Diable boiteux, de Gil Bios, et aussi de ce Turcaret, — auquel enfin nous arrivons.

Je ne m'excuse pas, messieurs, du long détour que Je vous ai fait faire avant et pour y arriver; ou plutôt, c'est si je ne l'avais pas fait que vous seriez en droit de vous plaindre. Songez en effet que Turcaret est de 1709, et, ainsi, séparé de Tartufe par un intervalle de plus de quarante ans. Or, dans ces quarante ans, nous ne pouvions guère trouver d'autre pièce à vous représenter, puisque aussi bien Regnard ayant fourni sa carrière de 1696 à 1708, la même date revenait toujours. Mais, d'un autre côté, je ne pouvais pas sauter comme à pieds joints par-dessus quarante ans d'histoire; je ne pouvais pas ne pas essayer de vous montrer ce qui se préparait sous ce néant apparent; — et c'est ce que je viens défaire...

J'ajoute qu'aussi bien le Turcaret de Le Sage résume en lui, pour ainsi parler, tout ce que nous venons de dire, et qu'avec des qualités qui seraient de premier ordre, si Tartufe n'existait pas, la pièce ajustement les défauts qu'il nous faut pour achever de nous ouvrir les yeux sur la transformation de la comédie de caractères en drame ou en roman.

En effet, Tobjet principal en est bien, comme dans les comédies de Dancourt, la peinture des mœurs du temps, celle du monde interlope, celle surtout du pouvoir nouveau de l'argent. Nouveau? vous m'enten-

AUTOUR DK <c TURCARET ». 181

dez bien, et je ne veux pas dire par là que Targent n*ait pas été trop puissant de tout temps. Cependant, au XVII' siècle, à la cour de Louis XIV, si grand que fût le pouvoir de la fortune, il était contrebalancé par celui de la noblesse ou du sang. Il le sera bientôt, dan^ la France du xvui* siècle, grâce à Voltaire et grâce à Rousseau, par le pouvoir de l'esprit. Mais, au temps de Le Sage, et précisément aux environs de 4710 ou, si vous Taimez mieux, entre 4670 et 1730 à .peu près, le pouvoir de Tesprit ne faisant que de naître, et, déjà, celui du sang ne comptant presque plus ou perdant du terrain chaque jour, l'argent est maître, Targent est roi; — et c'est en quoi d'abord le Turcaret de Le Sage réalise la définition de la comédie de niœurs. Il est de son temps, et il en exprime l'un des caractères essentiels. Conformément d'ailleurs à l'exemple de Dancourt, la peinture des mœurs y est comme répartie entre tous les personnages, et si l'argent engendre quelques ridicules ou quelques vices, tout le monde en tient dans la pièce, la baronne autant que Turcaret, et M"** Jacob, et M. Rafle, et M. Furet, et Frontin... sans parler de Lisette ni du chevalier. Ai-je besoin d'ajouter, qu'avec le même esprit de justice et d'équité, tout ce qui pouvait lui servir à peindre la corruption régnante. Le Sage le leur a partagé? Jamais peut-être on n'a mis semblable collection de gredins à la scène;... et cela ne laisse pas de rendre la représentation de Turcaret d'abord un peu fâcheuse.

Car il en résulte une absence entière d'intérêt. Les prodigalités de M. Turcaret le ruineront-elles? Sa baronne épousera-t-elle ou non son chevalier? Frontin réussira-t-il à dépouiller son maître? Toutes ces questions nous laissent indifférents. Nous ne prenons ici d'intérêt qu'à la peinture des personnages, ou plutôt

qu'à celle de M. Turcaret. Et n'est-ce pas ici le principe d'une illusion qu'il semble que l'on se fasse quand on continue de voir en Turcaret une comédie de caractères? Si c'est en effet un caractère que d'être hypocrite ou avare, ce n'en est pas un d'être financie?*, pas plus . que militaire ou négociant, je suppose; et la preuve, c'est qu'il y a, c'est que nous connaissons des financiers de tous les caractères. Gomme il y en a de bruns et de blonds, il y en a, vous le savez, de généreux, s'il y en a d'avares; il y en a d'onctueux, il y en a de brutaux; il y en a, comme des ingénieurs et comme des architectes, de toutes les espèces. Mais ce qu'il faut dire, c'est que Turcaret est une comédie de mœurs, traitée par les moyens de la comédie de caractères, c'està-dire où les « situations » sont subordonnées aux exigences de la peinture du personnage; où les scènes épisodiques abondent, sans autre utilité que d'achever de peindre M. Turcaret, de nous apprendre ses origines, comment il se procure les diamants qu'il donne, ou comment il a fait sa fortune; et une comédie, enfin, où l'action manquerait, — et non seulement l'intérêt, — si ce n'était le personnage, la machine, le ressort de Prontin.

Au moins, sans se préoccuper de l'intrigue, et en la laissant aller comme d'elle-même, si Le Sage avait eu l'heureuse audace de Molière, et s'il avait fait dos opérations d'argent de Turcaret le vrai sujet de sa pièce ! S'il nous avait montré son personnage à l'œuvre, comme Tartufe 1 En un mot, si de la grande scène de M. Turcaret avec M. Rafle, au lieu de n'en faire que de mauvaises plaisanteries, il en avait tiré ce qu'elle contient de drame I Cet enfant de famille, « auquel il prêta, l'année passée, trois mille livres... et dont l'oncle, avec toute la famille, travaille actuellement à le

perdre » ; — ou ce caissier « qu'il avait cautionné et qui, par son ordre, vient de faire banqueroute de deux cent mille écus » ; — ou encore « ce grand homme sec qui lui donna deux mille francs pour une direction qu'il lui avait fait avoir à Valogne », si Le Sage nous les avait montrés ! et Turcaret traitant avec eux I et l'argent corrompant les consciences, désagrégeant les caractères, semant autour de lui, non pas plus, si vous le voulez, mais autant de hontes que de ridicules, et de vices que de crimes 1 Seulement, messieurs, vous le voyez, ce n'était plus alors la comédie, c'était le drame ! Autre preuve encore de ce que nous disions l'autre jour, que la comédie de caractères tendait vers le drame comme vers sa limite ! Mais autre preuve aussi de la difficulté de traiter la satire sociale au théâtre, puisque, tout inoiTensif et anodin que nous semblé aujourd'hui le Turcaret de Le Sage, — en comparaison de ce qu'il pouvait être, — cependant on raconte que les financiers offrirent à l'auteur jusqu'à cent mille livres s'il voulait retirer sa pièce I et, ce qui est certain, c'est que, pour la faire enfin jouer, il ne fallut pas moins que l'intervention de Monseigneur, fils de Louis XIV.

Non pas, après cela, que Turcaret n'ait de rares mérites, qui justifient sa réputation, et qu'il faut que je vous signale. Ainsi, j'en admire beaucoup la justesse, la force, et la vérité de style. Le Sage n'est pas un grand esprit. C'en est môme un médiocre, de peu d'étendue, de peu de portée, qui n'a jamais pensé bien haut, ni peut-être pensé du tout. Mais c'est un observateur exact et pénétrant, qui sait voir, qui rend bien ce qu'il voit, et dont je dirais volontiers que le style exprime souvent plus qu'il ne voit ou qu'il ne croit voir lui-même. Cette bonne fortune est échue quelquefois à nos naturalistes. Ils ne se proposent que d'imiter la na

ture, que de la copier, mais ils la copient quelquefois tout entière ; et alors, Timage qu'ils nous en donnent équivaut à la nature même, aussi pleine de sens, aussi instructive, et, comme nous disons, aussi suggestive qu'elle. C'est souvent le cas de Le Sage, dans son Turcaret comme dans son Gil Bios, Il a quelquefois l'air profond : mais ce n'est pas lui qui l'est, c'est son modèle, si je puis ainsi dire, dont la justesse de son œil et la fidélité de sa main, en nous rendant jusqu'aux moindres traits, nous rendent donc aussi la signification ou le sens caché. N'en va-t-il pas de même dans la réalité? et, tous les jours, im fait divers, perdu dans la foule des autres, n*ouvre-t-il pas à quelqu'un de nous, lui tout seul, des horizons ou des perspectives infinies sur la vie ?

De là, dans Turcaret , sous l'apparence caricaturale, et en dépit de l'intention de tourner tout au rire, de là ce que j'appellerai la solidité de l'observation. Oui, Le Sage est plus vrai qu'on ne croit, ses portraits sont plus ressemblants, son Gil Bios et son Turcaret ont quelque chose de plus authentique, et pour ainsi parler, de plus « documentaire » qu'on ne le veut bien dire. Je ne pense pas qu'il soit besoin de vous démontrer la réalité de sa baronne; mais voici, par exemple, son marquis de La Tribaudière, toujours entre deux vins, et ne faisant d'excès que de sobriété... Il s'était appelé le marquis de La Fare, et, autrefois, dans sa première jeunesse, son grand amour pour la charmante M°** de La Sablière avait fait Tétonnement et Tadmiration du beau monde :

Je fus voir hier à quatre heures après-midi, — nous dit le chevalier de Bouillon dans une lettre à Ghaulieu, — M. le marquis de la Fare, en son nom de guerre, M. de la Gocho-

ni ère, croyant que c'était une heure propre à rendre une visite sérieuse ; mais je fus bien étonné d'entendre, dès la cour, des ris immodérés, et toutes les marques d'une bacchanale complète. Je poussai jusqu'à son cabinet, et je le trouvai en chemise, entre son rémora et une autre personne de quinze ans, son fils l'abbé versant des rasades à deux inconnus, des verres cassés, plusieurs cervelas sur la table, et lui assez chaud de vin. Je voulus, comme son serviteur, lui en faire quelque remontrance ; je n'en tirai d'autre réponse que : Ou buvez avec nous ou allez vous promener. IJ ne parla pas tout à fait si modestement. J'acceptai le premier parti, et en sortis à six heures du soir ivre-mort.

Voilà le marquis de La Tribaudière en propre original, et voici maintenant M. Turcaret en personne. C'est ]^me ^Q Tallard, chargée par Louis XV de faire à Samuel Bernard les honneurs de Versailles, qui nous raconte elle-même l'entrée du personnage dans son appartetement :

On annonce le duc d'Ayen, qui fait son entrée en poussant devant lui une figure incroyable; tout le monde croit voir Turcaret ou le Bourgeois Gentilhomme. Au-dessus d'une assez belle figure, il avait une perruque immense et, sur sa grande taille, un habit, ou plutôt une espèce de pourpoint de velours noir, veste et doublure de satin cramoisi, brodés en or, et une grande frange à crépines d'or au bas de sa veste, que sais-je? une cravate de dentelle, des bas brodés en or et roulés sur les genoux, enfin des souliers carrés avec la pièce rouge.

Je me lève bien vite, prends mon air sérieux et complimenteur, et allant au-devant de lui, dès que le duc d'Ayen me Ta nommé, je lui parle du service qu'il a rendu au roi, et, après quelques lieux communs, je lui propose un brelan :

-— C'est, lui dis-je, un jeu fort agréable : on y joue ce qu'il plaît, on le quitte quand on veut.

— Pour moi, répond Bernard, je ne le quitte jamais : il m'amuse beaucoup, et j'y joue presque tous les soirs, pour m'empêcher de dormir de trop bonne heure.

— Eh bien, lui dis-je, pour vous tenir éveillé, monsieur, je ferai votre partie, et je vais proposer à ces dames d'en être.

On en profita pour le dépouiller... Mais ne diriez-vous pas, messieurs, d'une scène de Turcaret? Et si vous vous avisiez que l'anecdote est de vingt ans postérieure à la comédie de Le Sage, le théâtre aurait alors anticipé sur la réalité. Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, plus d'un Samuel Bernard comme plus d'un La Fare. On le vit bien, vous le savez, quand le duc d'Orléans inaugura sa régence par « faire rendre gorge aux traitants », dont le fameux Paparel, le propre beau-père de La Pare.

A cette vérité d'observation et à cette justesse de style, si nous ajoutions maintenant la force comique, nous aurions, je crois, rendu justice à Le Sage. Mais ce mérite est de ceux qu'il est plus facile de sentir que de définir, et, puisque vous allez en avoir l'occasion tout à l'heure, je vous en laisse juges. Il suffit, messieurs, que vous ayez vu que la part de Le Sage est assez belle dans l'histoire du théâtre français pour nous obliger à nous poser deux questions encore. Pourquoi Turcaret n*a-t-il pas eu plus d'imitateurs? et pourquoi Le Sage lui-même, ayant si bien commencé, n'a-t-il pas continué?

Il semble qu'il ait eu des difficultés avec les comédiens. Les comédiens, vous ne l'ignorez pas, étaient alors un peu les maîtres des auteurs, et Voltaire même. Voltaire, chargé de gloire et d'années, n'en fera pas tout ce qu'il voudra. Mais quelle est la nature de ces difficultés? Nous ne le savons point, et je ne vois pas qu'après tout il soit bien curieux ou bien intéressant de s*en enquérir.

Il en est" autrement delà première question^ et,, quoiqu'elle soit de celles auxquelles il est toujours difficile, ou même imprudent, de vouloir répondre,, on peut cependant l'essayer. Par exempl e, ne peut-on» pas dire que la question d'argent est trop grave, d'une^ nature ou d'une espèce trop particulière, pour être traitée par la comédie? Car, là où l'argent manque, it y a trop d'humiliations, trop de souffrances, trop de misères, pour qu'il ne soit pas inhumain d'en rire, et là où il abonde, il apporte avec lui trop de responsabilités pour que quiconque s'y dérobe n'en soit puni que par le rire. Voyez plutôt les romans de Balzac... Mais si la question d'argent ne saurait être traitée au théâtre ni par la comédie, ni sans doute par la tragédie, — dont, en s'y mêlant, elle dégraderait l'idéale dignité, — que reste-t-il, messieurs? Il reste qu'elle soit traitée par le drame ou par le roman; et, en effet, c'est ce que nous verrons se produire, à mesure que dans des sociétés plus compliquées, composées de plus de parties, et plus divisées, la question d'argent prendra plus d'importance.

Je n'insiste pas sur ime autre raison : qui est que la satire des conditions, d'une manière générale, est plus à l'aise, plus au large, dans le roman qu'au théâtre. Si j'en ai déjà dit un mot, c'est une question que nous examinerons de plus près quand nous en serons à parler de Diderot...

Mais ce que je puis vous faire dès à présent observer, c'est qu'il était bien difficile, dans les dernières années du XVII* siècle, que le développement de la comédie de mœurs ne souffrît pas de la concurrence du roman. Autre exemple, messieurs, de l'analogie de l'histoire des genres littéraires avec celle des espèces naturelles. Comme il se produit en tout temps plus d'œuvres qu'il

n'en saurait durer, il doit y avoir, et il y a, dans chaque cas, lutte pour l'existence; et quand deux genres aussi voisins Fun de Tautre que le roman et la comédie de mœurs entrent en lutte, il faut que l'un des deux, ou succombe, ou cède au moins à l'autre. C'est ce qui s'était vu au commencement dû xvii* siècle.

Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans; J'ai vii que notre peuple en était idolâtre,

disait un personnage de laGalene du Palais^en 1634, et le libraire lui répondait :

La mode est maintenant aux pièces de théâtre.

Et, en effet, messieurs, c'était le temps où la tragicomédie, celle de Mairet et de Rotrou, qui répondait à peu près aux mêmes besoins d'esprit ou aux mêmes goûts que le roman d'aventures, en triomphait, et lui enlevait pour ainsi dire ses auteurs avec sa clientèle. Inversement, dans le temps où nous sommes, si la prodigieuse fécondité du roman n'en est pas la seule cause, croyez pourtant qu'elle est bien l'une des causes de la stérilité relative du théâtre depuis tantôt vingt-cinq ou trente ans. 11 n'y a jamais de place pour tous les genres à la fois dans l'histoire de la littérature, et, comme dans la nature même, plus les genres sont voisins, plus la concurrence qu'ils se font entre eux est vive, acharnée, sans relâche, et se termine toujours par la défaite ou la retraite de l'un d'eux. Or, au commencement du xvni® siècle, le roman, vous le savez, prenait justement conscience de lui-même. Roman de mœurs avec GilBlas, roman d'amour ou de passion avec Manon Lescaut, roman psychologique avec Marianne^ le roman, d'un genre inférieur qu'il avait été jusqu'alors, bon à divertir les en-

fants et les femmes, s'élevait à la dignité d'un genre littéraire.Pour que la comédie soutint la concurrence, il lui eût fallu d'autres défenseurs que Le Sage ; — et surtout que l'auteur de Turcaret ne fut pas en môme temps celui de Gil Bios. Elle allait donc chercher des directions nouvelles, et, en les cherchant, elle allait essayer, comme il arrive toujours, d'emprunter au roman lui-même quelques-uns des moyens qui le faisaient réussir.

Dufresny, si on le voulait, en pourrait servir d'exemple, dont je vous disais tout à l'heure qu'il avait essayé le premier de secouer l'influence de Molière. Je lis en effet, dans le Prologue du Négligent, sa première pièce, les curieuses réflexions que voici, M. Oronte, riche bourgeois, s'entretient avec « un poète » dont la pièce ne lui a pas plu :

ORONTE

Monsieur, je suis surpris que vous ayez fait une comédie en prose, puisque vous avez tant de facilité à faire des vers.

LE POÈTE

Cette facilité ne fait rien à la chose :

Je ne plains ni peine ni temps Pour réussir quand je compose, Et voici comment je m'y prends.

D'abord, pour ne point me gêner l'esprit, j'ébauche grossièrement mon sujet en vers alexandrins, et, petit à petit, en léchant mon ouvrage, je corromps avec soin la cadence des vers, et je parviens enfin à réduire le tout en prose naturelle.

ORONTE

Vous croyez donc qu'une comédie est plus parfaite en prose qu'en vers?

LE POÈTE

Oui, sans doute; et il n'est pas naturel qu'on parle en vers dans une comédie...

Un autre passage n'est pas moins intéressant :

LE POÈTE

Que manque-t-îl donc à ma pièce ?

ORONTË.

Des caractères, monsieur, des caractères... et des portraits.

LE POÈTE

Ah! ahl nous y voilà! des caractères, des portraits... Votre discours me fait soupçonner... que vous êtes un peu Moliériste,

Vous voyez, messieurs, que le mot n*est pas d*hier.

ORONTE

Je ne m'en défends point, et je tiens qu'on ne peut réussir sur le théâtre qu'en suivant Molière pas à pas...

LE POÈTE

Molière a bien gâté le théâtre. Si Ton donne dans son goût : Bon, dit aussitôt le critique, cela est pillé, c'est Molière tout pur ; s'en écarte-t-on un peu : Oh ! ce n'est pas là Molière.

Dufresny s'en écarta, mettant môme quelque amourpropre, quelque coquetterie d'auteur à donner, sous le titre de la Malade sans maladie, telle comédie dont ce titre ne fait précisément qu'accuser la différence avec le Malade imaginaire. Il essaya surtout de varier l'intrigue, de la rendre déjà plus « intéressante » ; et il est vrai qu'ayant moins d'invention que de bonne envie d'en avoir, il y a rarement réussi. Mais c'était une indication, et ses successeurs en allaient profiter.

D'un autre côté, Deslouches, revenant d'Angleterre, où le goût naturel qu'il avait pour le romanesque n'avait pu manquer de devenir plus vif ou plus prononcé, n'allait pas précisément en rapporter un théâtre nouveau,

mais enfin, tout en continuant de composer des comédies de caractères, comxne le Médisant^ le Philosophe marié, le Grondeur, il allait essayer, comme Dufresny, de mettre un peu plus d'imprévu dans sa fable; et déjà, comme La Chaussée, comme Diderot plus tard, de mêler le sentimental, sinon le tragique au comique. Il allait s'efforcer aussi de « moraliser » le théâtre; et il faut coavenir qu'après tout, — n'y ayant rien de moins «moral » que le théâtre de Regnard, si ce n'est celui de Dancourt, — l'entreprise, assurément, ne partait pas d'un mauvais naturel. Et, pour toutes ces raisons, on peut croire, messieurs, que dès lors, aux environs de 1725 ou de 1730, l'évolution de la comédie se serait déterminée dans le sens du drame, si un homme d'esprit n'était intervenu, très original et très particulier, qui, lui, quoique romancier, n'aimant pas beaucoup les histoires tragiques, ni même les romans trop romanesques, allait s'aviser, pour maintenir la comédie dans les régions tempérées du sourire, de quitter les traces de Molière, de se mettre à l'école de Racine, et, par une ingénieuse imitation, adaptation, ou transposition, tirer d'Andromaque et de Bajazet ces petits chefsd'œuvre de finesse, d'analyse et de préciosité, qui sont le Jeu de l'amour et du hasard et les Fausses Confidences,

2i décembre 1891,

Page 1