‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 29 sur 35 · Taine, l'Ancien régime · texte numérisé non relu

Taine, l'Ancien régime

du droit du seigneur et jusqu'au temps de nos vieux fabliaux. En effet, un valet assez audacieux pour oser disputer sa fiancée à un grand seigneur Ubertin, et d'ailleurs à peu près tout-puissant, n'est-ce pas au fond tout le sujet du Mariage? Mais en savez-vous un qui soit plus dans la plus ancienne tradition gauloise, et plus classique en ce sens? Et comment Beaumarchais l'a-t-il modernisé? C'est en redescendant, comme qui dirait d'âge en âge, du temps des fabliaux jusqu'au sien; et, tous les progrès que l'art dramatique ou le métier même avait accomplis sur sa route, c'est, comme vous l'allez voir, en se les appropriant.

C'est ainsi qu'il s'est rendu compte, plus ou moins consciemment, de tout ce que l'Italie, puis l'Espagne, avaient, en le remaniant, comme ajouté à l'ancien fonds gaulois d'agrément et de nouveauté : le mouvement plus vif et plus pressé de rintrigue,J son amusante complication, Arlequin et Scapin, le gracioso de la comédie espagnole, les lazzis à l'italienne, la bouffonnerie de Scarron même en ses Jodelets^ et tout ce que Molière enfin avait mis dans ses premières pièces : le Dépit amoureux, V Étourdi, le Don Juan même, si vous le voulez... Tout ce que la couleur espagnole a de plus piquant, et l'intrigue italienne de plus divertissant, vous l'allez retrouver dans le Mariage de Figaro,.,

Arrivé là, — sur ce terrain plus solide et plus consistant de la comédie de Molière, — ce que nous avons vu nous-mêmes, Beaumarchais s'en est aperçu avant nous, que, des modèles du maître on n'avait guère imité jusqu'alors que ce ..qu'ils avaient de plus extérieur et de plus superficiel. Regnard, dans ses Folies amoureuses ou dans son Légataire universel, Le Sage en son Ctnspinj — sinon peut-être en son Turcaret, — Destouçhes en son Glorieux, Piron même, plus près de lui,

iBns'saMétromame, Gresset dans son Méchant, tous ils ne s'étaient proposé cpie de nous faire rire ; tous ils ne s'en étaient pris, pour s'en amuser et nous en amuser sur la scène, qu'à des ridicules légers, inconsistants, inoffensifs; tous enfin ils avaient laissé périmer et comme s'anéantir entre leurs mains la meilleure part de l'héritage. Même Voltaire, vous le savez, c'était pour d'autres œuvres qu'il avait réservé ses plus grandes audaces; et personne, en un mot, n'avait osé suivre l'exemple de l'auteur de Tartufe. Beaumarchais résolut de le faire, et nous n'avons qu'à l'entendre s'expliquer sur ce point dans la préface du Mariage :

Tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique : on ne pourrait mettre au théâtre les Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd*hui les Dandins et les Bridoisons, même des gens les plus éclairés, s*écrier qu'il n'y a plus ni mœurs ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point le Turcaret sans avoir à Tinstant sur les bras Fermes, Sous-Fermes, Traites et Gabelles, Droits réunis, Tailles, Taillons, le Trop plein, le Trop bu, tous les Impositeurs royaux.

On ne jouerait point les fâcheux, les marquis, les emprunteurs de Molière sans révolter à la fois la haute, la moyenne, la moderne et Tantique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d'esprit; mais quel calculateur peut évaluer la force et la longueur du levier qu'il faudrait de nos jours pour élever jusqu'au théâtre l'œuvre sublime de Tartufe? Aussi l'auteur qui se compromet avec le public pour l'amuser ou pour l'instruire, au lieu d'intriguer à son choix son ouvrage, est-il obligé de tourniller dans les incidents impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis.

J'ai ionc réfléchi que si quelque homme courageux ne se* couait pas toute cette poussière, l'ennui des pièces françaises porterait la nation au frivole opéra-comique, et plus loin

encore, aux boulevards... J'ai tenté d'être cet homme, et si je n'ai pas mis plus de talent à mes ouvrages, au moins mon intention s'est-elle manifestée dans tous^...

Vous le voyez, messieurs, ce n'est pas hasard ou rencontre, c'est ce qu'on appelle un dessein formé. Et il a tenu parole, vous le savez; il a tenté d'être, il a été en effet cet homme ; et s'il y a dans notre langue une comédie que Ton puisse appeler aristophanesque^ personne de vous, messieurs, ne l'ignore, c'est le Mariage de Figaro. Car non seulement à quels abus, mais à laquelle des institutions de son temps Beaumarchais ne s'en est-il pas pris? et l'iniquité du privilège de la naissance ; et l'abus du favoritisme ; et la vénalité des charges de judicature ; et la morgue des magistrats ; et l'impudence des avocats; et l'avidité des courtisans; et les prétentions des diplomates... Ce que Voltaire et les encyclopédistes n'avaient eux-mêmes attaqué qu'indirectement, d'une manière épigrammatique plutôt que vraiment satirique, dont l'agrément émoussait la pointe, quand encore il n'empêchait pas de sentir la blessure *,

1. On remarquera que c'est par là qu'il continue d'être le disciple de Diderot.

Voyez encore, à cet égard, dans V Histoire de Beaumarchais y par 8on ami Gudin de La Brenellerie [Paris, 1888, Pion], un curieux passage ; « Le droit, — que dis-je, le droit? — le devoir de tout auteur dramatique est d'attaquer les yices de son siècle ; c'est un devoir que les premiers comiques de la Grèce ont rempli avec un courage qu'on ne trouve que dans les républiques. Ils en abusèrent, l'autorité s y opposa; on leuc interdit d'attaquer ceux qui, placés pour Texemple des vertus, dono aient celui du vice. Les comiques n'osèrent plus combattre que les ridicules et ne peignirent plus que les particuliers. Molière, après avoir bafoué les avares, les marquis, les femmes pédantes, revint aux vrais principes, et attaqua l'hypocrisie. » Nous pouvons être assurés, rion qu'au ton du morceau, que ce sont les idées de Beaumarchais nue Gudin nou» développe là.

2. TeUes sont les plaisanteries célèbres : « Les financiers soutien-

Beaumarchais Ta joué presque plus hardiment que Mo* Kère n'avait fait la dévotion, fausse ou vraie, dans Tartufe; — et rayant fait avec succès, c'est assez pour que son MaHage se place immédiatement au-dessous de ce que la comédie de Molière a de plus vigoureux.

Il n'a pas cru d'ailleurs qu'il lui fût interdit de joindre à l'héritage de Molière ce que les successeurs de Molière y avaient eux-mêmes ajouté depuis plus de cent ans, et, au contraire, venant le dernier, il n'a eu garde, sous prétexte d'être original, de ne pas profiter des leçons ou des exemples de Regnard, de Le Sage, de Marivaux... Il a donc appris du premier à mettre l'intérêt dans l'intrigue, à en diversifier l'allure, à tenir la curiosité en haleine, à la renouveler d'acte en acte, à combiner, à disposer ses fils en vue du dénouement, lequel prend, en effet, dans k Mariage de Figaro comme déjà dans le Bai'bier de Séville, une importance toute nouvelle... Il a emprunté au second, — l'auteur de Turcaret, mais surtout de Gil Blas^ — ses décors et ses costumes, son Espagne, l'indispensable déguisement qu'il lui fallait pour faire passer ses hardiesses. 11 lui a emprimté son principal personnage, ce Figaro dont la destinée ressemble si fort à celle de Gil Blas, parti de rien, comme

nent l'Etat, comme la corde soutient le pendu ; » ou encore : « Je vais vcJus conter une histoire de voleurs. 11 y avait une fois un fermier général... Ma foi, j'ai oublié le reste... » Il n'y avait pas de financiers qui ne fussent les premiers à en rire, comme de la naturelle revanche de l'esprit sur leurs millions. Qu'ils plaisantent, pourvu qu'ils payent I Mais c'était autre chose quand Beaumarchais disait, par la bouche de son Figaro : « Continuez à déraisonner, avocat, mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré que l'on appelât des tiers, ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés ». L'attaque était directe ici, nullement plaisante, plutôt haineuse, et de nature à soulever tout ce qu'un procès perdu laisse d'éternelle rancune dans le cœur d'un *)laidear contre les procureurs, les avocats, et les juges.

lui, pour arriver également à tout. Il lui a emprunté l'allure cynique ou débraillée de sa plaisanterie et jusqu'aux mouvements de son style... Voulez-vous voir, en effet, messieurs, comme une première esquisse du monologue de Figaro ? Vous la trouverez dans tel endroit du roman de Le Sage, où Tami Fabrice raconte ses aventures à son compagnon d'autrefois :

Après cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume de Léon, dépensant de ville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de mon infante... J'arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je fus obligé de m'acheter une paire de souliers. Le reste ne me mena pas loin. Ma situation devint embarrassante; je commençais déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un parti : je résolus de me mettre dans le service.,.

Quelques années plus tard, dans sa Fausse suivante^ Marivaux a imité Le Sage, et, dans la boucbe de son Trivelin, U a mis le discours suivant, où vous reconnaîtrez encore quelque chose du monologue de Figaro :

Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis tourmenté... J'avais entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune; je fis trêve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Était-il question d'avoir de l'honneur, j*en avais. Fallait-il être fourbe, j'en soupirais, mais j'allais mon train.

Que te dirai-je enfin ? tantôt maître, tantôt valet, toujours prudent, toujours industrieux; ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût; traité poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre ; changeant à propos de métier, d'habit, de caractères, de mœurs; risquant beaucoup, résistant peu ; libertin dans le fond, réglé dans la forme; démasqué par les uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tâté de tout... je dois partout... j'ai logé partout... »

Mais ce que Beaumarchais doit surtout à Marivaux,

c'est, messieurs, ce que j'ai lâché de vous définir quand nous avons vu jouer le Jeu de V amour et du hasard : c'est l'art de mettre les femmes à la^scène, — Panchette,

Suzanne, la comtesse, Marceline elle-même, en vérité, « Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole Marceline de Verte- Allure, fille majeure » ; — des femmes qui vivent, qui ne sont plus des caricatures, comme Gathos ou comme Bélise, ni, comme Agnès ou comme Gélimène, des occasions pour Alceste ou pour Arnolphe de montrer leur vrai caractère; des femmes qui d'ailleurs ont je ne sais quoi de plus mutin, de plus décidé, de plus hardi que les Araminte ou les SDvia de Marivaux, et aussi de moins aristocratique : je veux dire de moins fin et de moins réservé. « Ah! Suzanne, s'écriera Chérubin tout à l'heure en parlant de la comtesse, ah I Suzanne, qu'elle est belle, mais qu'elle est imposante! » C'est précisément le seul mot qui ne lui convienne pas ; et on voit bien que Chérubin n'a pas connu Rosine, jadis, à SévUle, quand elle habitait la maison du docteur Bartholo...

Si cependant, mesdames et messieurs, ces traits de ressemblance vous frappent comme moi, ne direz- vous pas avec moi que, par rapport à ce drame bourgeois dont nous parlions l'autre jour, le Mariage de Figaro s'offre à nous comme une reprise de toutes les traditions? un mélange ensemble de la satire sociale dont nous avons admiré la force dans Molière, de la peinture de mœurs que je vous ai signalée dans Le Sage, du pittoresque espagnol et de l'intrigue italienne? la sy/iMé^e, — si je ne craignais que le mot ne vous parût un peu pé* dantesque, — ou le résumé de tout un long passé de littérature et d'art dramatiques? Le génie de Beaumarchais, ou, si vous l'aimez mieux, sa part d'invention, a d'abord été de dégager de la tradition, pour le sacrifier, tout ce qui en était mort, mais d'en retenir et

comme d*en remployer tout ce qui en était vraîmenl vivant.

C'est ce qui suffirait pour assurer la durée de son œuvre ; mais il faut tout de suite ajouter, et vous le savez, messieurs, que, si jamais œuvre littéraire a été Texpression de son temps, c'est le Mariage de Figaro, Même j'en connais peu dont la date soit moralement plus certaine, et, ni quinze ou vingt ans plus tôt, ni dix ou douze ans plus tard, Beaumarchais n'eût pu l'écrire. Elle ne pouvait pas être de 4760, s'il fallait que l'auteur de la Nouvelle Héloïse et de V Emile eût comme enflammé les passions de ses contemporains, et communiqué la fièvre de son lyrisme à la littérature entière de la fin du siècle. Elle ne pouvait pas être de 1790, car déjà, dans ces années de la Révolution, le tonnerre de Mirabeau, si je puis ainsi dire, eût étouffé le rire de Beaumarchais. Nonl mais elle ne pouvait être que de ces années heureuses où, selon le mot célèbre, on a senti comme jamais le prix et la douceur de vivre; où, fatigué d'avoir tant pleuré, on se reprenait à rire de tout, même des choses les plus sérieuses ; et où Ton voyait de jour en jour approcher la Révolution, mais où l'on croyait encore que les révolutions se font à l'eau de roses...

Elle ne pouvait être également que de son auteur, si, comme nous Talions voir, Beaumarchais s'y est mis tout entier lui-même; et si cette présence de l'auteur dans son œuvre n'en fait ni le moindre attrait ni la moindre originaUté.

En effet, ce n'était pas encore l'habitude en son temps, et les Voltaire, les Racine, les Molière, n'ont mis d'euxmêmes dans leur œuvre, — dans Zaïre ou dans Bajazet, dans l'École des femmes ou dans l'Avare, — qu'une seule partie, l'intellectuelle, et rien ou presque rien de leurs opinions ou de leur personne privée. Qui ne connaîtrait

pas par ailleurs la biographie de Racine ou de Molière, rhistoire de leur vie, le témoignage de leurs contemporains, je le défierais bien, s'il ne disposait que de leurs œuvres, d'en reconstituer la physionomie morale ! L'art du xvii* siècle était « impersonnel », et se glorifiait de l'être. Tragédie, comédie, fable, épitre ou discours, on croyait que l'œuvre d'art devait avoir une valeur indépendante, et comme détachée de la personne de son auteur ; un mérite uniquement fondé sur la ressemblance qu'elle offrait avec la réalité, avec la vie, avec la raison. On ne demandait point au Néron de Racine d'être le « sien », mais celui de l'histoire ; et on ne se souciait pas de savoir si Molière avait eu des motifs à lui d'attaquer « les femmes savantes », mais seulement s'il en avait bien saisi les ridicules. De leur côté, les auteurs avaient sur l'article une espèce de pudeur; ils croyaient avec Pascal que « le moi est haïssable » ; ils n'eussent pas osé se mettre en scène eux-mêmes. Rousseau, dont nous parlions, ne leur avait pas conquis le droit de se confesser en public, et de nous entretenir de leurs affaires, de leurs amours, de leur santé...

Mais Beaumarchais, lui, n'a plus de ces scrupules, ni ne comprend l'art de cette manière. Comme il s'est donc mis dans ses Mémoires, il se mettra dans sa comédie, et c'est de sa vie à lui, non de leur vie à eux, que vivront ses personnages : Chérubin, Alma\iva, Figaro. Car, vous le savez sans doute, il les a joués dans la vie réelle avant que de les mettre en scène, et, pour les peindre, il n'a eu qu'à s'observer lui-môme et qu'à se souvenir...

Oui, c'est lui, c'est bien lui, Chérubin, par exemple; et, polisson précoce, il lui a suffi, pour dessiner le personnage du petit page, de se revoir tel qu'il était à trwze ans, lui-même, Pierre-Augustin Caron, racontant

à ses sœurs l'histoire de ses premières amours *. « Une fille, une femme, ah ! que ces noms sont doux! » C'est lui encore, Almaviva, « avec sa haute stature, sa taille svelte et hien prise ; la régularité de ses traits ; son teint vif et animé, son regard assuré, son air dominant, et cette ardeur involontaire... » Je suis obligé, messieurs, d'interrompre ici la citation, mais ce que je puis dire, c'est que Beaumarchais se maria trois fois, et trois fois ce ne fut pasluiqui demanda safemme, ce furentses femmes qui le demandèrent. La première, — il était âgé de vingttrois ans,et, dans la boutique paternelle, rue Saint-Denis, il faisait encore alors son métier d'horloger, — vint le prier d'arranger sa montre. Je ne me rappelle pas comment s'y prit la seconde. Mais la troisième, — c'était au lendemain de l'affaire Goêzman, — lui fit demander, par un ami commun, de lui prêter sa harpe "... « Un des

1. Voici un fragment d'une lettre qu'il uoua a conservée luimôme et qu'il écrivait à ses sœurs d'Espagne : « Votre lettre m'a fait un plaisir infini, et m'a tiré d'une mélancolie qui m'obsédait depuis quelque temps, me rendait sombre, et me fait vous dire

Que souvent il me prend envie D'aller au bout de l'uDivers, Éloigné des hommes pervers, Passer le reste de ma vie.

Mais.... sans perdre l'idée de ma retraite, il me semble qu'un compagnon de sexe différent ne laisserait pas de répandre des charmes ôans ma vie privée :

A co projet l'esprit se monte,

Le cœur aussi trouve son compte;

Et, dans ses châteaux en Espagne,

Voudrait avoir gente compagne

Qai joignît à mille agréments

De Tesprit et des traits charmants.

Beau corsage à couleur d'ivoire.

De ces yeux sûrs de leur victoire..., etc., etc. »

U avait alors treize ans.

2. M. de Loménie a raconté l'histoire du premier de ces trois mariages. On trouvera celle du second et du troisième dans U livre déjà cité de Gudin.

plus grands torts que j'aie connus à Beaumarchais, nous dit à ce propos son ami Gudin, c'était de paraître tellement aimable aux femmes qu'il était toujours préféré, ce qui lui faisait autant d'ennemis qu'elles avaient d'aspirants à leur plaire. » Vous voyez, messieurs, qu'en fait de moyens de séductions, ni le Lindor du Barbier ni l'Almaviva du Mariage n'avaient rien à lui envier, et que, pour les peindre, il n'avait, comme nous le disions, qu'à se regarder lui-môme dans son miroir.

Mais Figaro encore, Figaro surtout, n'est-ce pas lui, le Figaro du Mariage ? Car, comme Figaro, quel métier n'a-t-il pas fait? Horloger, maître de harpe de Mesdames de France, filles de Louis XV, — Coche, Loque, Chiffe et Graille, ainsi que les appelait familièrement leur père, — financier, homme d'aCTaires, magistrat, homme de cour, auteur dramatique, agent secret, espion diplomatique, éditeur, manufacturier, fournisseur, que sais-je encore? Et de quelles ressources n'a-t-il pas fait preuve : trois ou quatre fois emprisonné, toujours en procès, plusieurs fois ruiné, gravement compromis, traité de « drôle » en Autriche, « blâmé », — c'est-à-dire privé de tous ses droits civiques, — par le parlement Maupeou, faisant tête de tous les côtés, triomphant des critiques, d'une cour souveraine, du roi même, retournant et passionnant l'opinion ; et, parmi tout cela, donnant en somme quelques-uns des plus beaux exemples quïl y ait de présence d'esprit, de sang-froid, d'aplomb, d'impertinence, de dignité même? Mais quelle activité n'a-t-il pas quarante ans déployée, conduisant à la fois deux, trois, quatre ou cinq intrigues, d'affaires et d'amour, de politique et de finance, de littérature et d'industrie, « loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là », ne s'inquiétant ni des uns ni des autres, « orateur selon le danger, poète par délassement, musicien par occasion,

amoureux par folles bouffées », au demeurant, — selon le mot de Carlyle, je crois, — Tune des plus belles espèces d'homme qu'on pût voir, je ne dis pas si la moralité ne lui avait fait étrangement défaut, mais s'il eût eu seulement quelques scrupules sur le choix des moyens * ?... Vous entendez, au moins, messieurs, que ce dernier trait n'est pas pour altérer, mais au contraire pour achever la ressemblance de Beaumarchais avec son Figaro.

Aussi ne saurais-je à ce propos me ranger de l'opinion de ceux qui trouvent que le fameux monologue de Figaro, celui du cinquième acte, fait longueur dans la pièce, qu'il en ralentit l'intérêt, qu'il en suspend l'action, qu'il y trompe la curiosité... J'aimerais autant, sans comparer pour cela les deux œuvres, que l'on dît du monologue d'Hamlet qu'il fait hors-d'œuvre dans le drame de Shakespeare... A mes yeux, au contraire, dans cette nuit du cinquième acte, au moment décisif et critique, c'est là, qu'avant de se dénouer viennent comme se rattacher d'abord tous les fils de l'action. S'il y aune « philosophie » dans la pièce, elle est là. Et c'est ce monologue enfin qui donne au chef-d'œuvre sa portée supérieure et unique. Otez le monologue : Figaro n'est plus qu'un valet comique, plus habile, mais aussi plus prétentieux que les autres, un Frontin ou un Grispin de plus haute volée, le roi des fourbes, un Mascarille ou un Gîl Blas. Mettez le monologue : il se tire de pair, et devient, sinon le prophète ou le précurseur, mais l'avant-courrier, le trompette ou le clairon de la Révo-

1. Voyez Beaumarchais und Sonnenfels, de M. A. d'Ameth; [Vienne, 1868]; Beaumarchais en Allemagne, de M. Paul Huot [Paris. 18691 ; les lettres de Mane-Thérêse à Mercy, dans la Correspondance publiée par MM. d'Arneth et Geffroy, sous l'année 1774 ; et une note de M. Maurice Tourneuz, dans son édition de VHistoire ce Beaumarchais, de Gudin.

3t0 CONFÉRENCES DE L'ODÈON.

lution prochaine. C'est autre chose encore, messieurs, c'est la protestation de la ruse, mais aussi de l'intelligence ou de Tesprit, contre la force et contre l'iniquité. Que dis-je ! c'est un symhole de la résistance ou de la révolte de la liberté humaine contre la fortune qui Taccable et la matière qui l'opprime... Et voilà pourquoi, messiem*s, soyez-en sûrs, le Mariage sans le monologue serait encore une des pièces les plus amusantes et, comme on dit, les plus mouvementées de notre répertoire, il ne serait pas le Mariage de Figaro, — quelque chose d^absolument original, et d'incomparable, et d'inimitable, et d'unique.

Que si vous voyez maintenant le personnage, ai-Je besoin de vous faire observer de quelle vérité de détail, de quelle réalité, de quelle vitalité son omni-présence anime la pièce entière. Car, celui-ci, — c'est Beaumarchais que je veux dire, — connaît les femmes, et les hommes, et la vie! Homme d'affaires, et homme du monde, non plus seulement de collège, comme Gresset, ou de café, comme Piron, Il a tout fait, et tout vu, de ses yeux, avec ses mains. Il sait ce que c'est qu'une intrigue de cour, un marché d'affaires, une négociation politique, un procès criminel, une affaire d'honneur. Ses liaisons sont partout, non seulement dans la littérature, mais dans l'horlogerie, et à la cour, et dans la robe, et dans la finance. Comparez-le sous ce rapport à ses contemporains, un Sedaine, un Diderot, un Mercier, dont nous parlions l'autre jour. Moins honnête que le premier, d'une probité moins rigide, moins scrupuleuse, moins délicate ; moins grand que l'autre, — c'est Diderot, — moins fécond en idées, mais aussi moins fumeux, plus pratique ; moins paradoxal que le troisième, Beaumarchais est peut-être l'homme le plua complet de la fin du xvm*^ siècle ; et personne, avec dea

qualités qui n'appartiennent qu'à lui, ne résume en soi, plus heureusement, d'une manière plus expressive, les qualités et aussi les défauts de son temps. Cette expérience personnelle de la vie, qui manque si souvent aux gens de lettres, c'est justement ce qui le distingue, lui, « dans la foule obscure » ; c'est par là qu'il brille ; et, comme on ne saurait jamais séparer l'art de la vie, — c'est une autre raison pour qu'au-dessous des chefs-d'œuvre de Molière ce soient les comédies de Beaumarchais, son Mariage et son Barbiet^ qu'il convienne de placer.

Avec cela^ ce n'est pas lui seulement, ce sont aussi les siens qu'il a mis tout vifs, pour ainsi parler, dans son œuvre. Reportez-vous, par exemple, aux Mémoires de son ami Gudin : vous retrouverez les traits de sa seconde femme, — Geneviève-Madeleine Watebled, veuve Lévesque, — dans ceux de la comtesse Almaviva... Mais pour Suzanne, c'est Julie, sa sœur Julie, la plus aimée de toutes, la plus spirituelle aussi, qui fit toujours ménage avec son frère, et dont M. de Loménie, dans son Beaumarchais, nous a tracé jadis un si joli portrait.

Couplet fait et chanté par ma pauvre sœur Julie très peu d'heures avant sa mort, sur Tair... [Sut< la notation d*un air de contredanse,] :

Je me donnerais pour deux sous Sans marchander ma personne ; Je me donnerais pour deux sous.

Me céderais même au-dessous :

Si Ton m'en donnait six blancs, J'en ferais mes remerciements, Car je me donne, etc.

« G*est bien \<à chant du cygne, » ajoute Beaumarchais en transcrivant ces vers ; et, pour les achever de peindre

tous les deux, il transcrit aussi l'impromptu qu'il a fait, séance tenante, au lit de mort de Julie, pour répondre à son couplet :

Tu te mets à trop bas prix :

Nous t'estimons davantage; Tu te mets à trop bas prix, Nous en sommes tous surpris.

Dût-on en être fâché.

Repoussant le marchandage, Nous couvrirons le marché.

Vois, ma chère.

Notre enchère ; Nous t* offrons dix mille écus :

Cette offre est encor légère I Nous t'offrons dix mille écus Et cent mille par dessus!

N'est-ce pas, mesdames et messieurs, le commentaire du 'portrait de Suzamie? « La charmante fille! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour, etde délices ! » Car on ne peut pas nous demander de prendre la mort de Julie plus au tragique ou au sérieux qu'elle-même ; et quand j'entends sonner le rire de Suzanne, il me semble toujours entendre la sœur de Beaumarchais fredonnant son chant du cygne. Il y a de sa gaieté brusque et originale, parfois même intempestive; il y a de son inaltérable bonne humeur; il y a de son absence aussi de préjugés dans la fiancée de Figaro...

Enfin il n'y a pas moins de promesses d'avenir, dans la pièce de Beaumarchais, que d'images de son temps et de ressouvenirs de la tradition. Vous n'ignorez pas, messieurs, les difficultés qu'il dut surmonter pour parvenir à la faire jouer, l'effet qu'elle produisit, l'émotion qu'elle souleva, quand elle parut pour la première

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fois, le 27 avril 1784, — ici, dans cette même salle, sur cette même scène où je parle, — les discussions aussi qui suivirent, et, pendant plus de trois mois, le long tumulte qui l'accompagna. On trouva la pièce indécente, on la trouva insolente, on la trouva surtout dangereuse... Voyons un peu quelle est aujourd'hui la valeur de ces critiques ; et, de dire ce qui en subsiste, ce sera, si nous y réussissons, avoir mesuré du même coup sa valeur littéraire et sa portée sociale.

Dangereuse, oui, sans doute, la pièce Tétait, mais pour qui? Pour l'ancien régime, et, en vérité, serait-ce bien à nous de nous en plaindre? S'il fallait que la Révolution éclatât, est-ce nous qui reprocherons au Mariage de Figaro de l'avoir précipitée? Non, je pense; et d'autant moins, qu'à vrai dire, on en a sous ce rapport quelque peu grossi ou exagéré le véritable effet. Nos auteurs dramatiques peuvent bien, s'ils le veulent, s'en honorer comme d'un titre de gloire et, si je puis ainsi parler, comme du coup le plus fameux de leur art; mais l'histoire, qui voit les choses de plus haut, sait assez qu'une Révolution comme la nôtre, qui plongeait par toutes ses racines dans notre plus ancien passé, dont les premières origines sont presque contemporaines de l'établissement du régime féodal, et qu'on eût peut-être pu retarder, mais non pas empêcher, n'a dépendu ni pu dépendre de la popularité du chef-d'œuvre de Beaumarchais. Aux grands événements, pour les expliquer, il faut des causes aussi générales qu'eux-mêmes, et ni le Mariage de Figaro^ ni quelque comédie ou pamphlet que ce soit, s'ils ont quelque chose &' analogue à la Révolution, n'ayant rien qui l'égale, n ont donc aussi rien qui en rende compte. De même que d'ailleurs la philosophie des encyclopédistes a donné sa forme à la Révolution, mais sa forme seulement, je ne nie pas

qu'en recevant de Beaumarchais l'expression de quelques-unes de ses causes prochaines, le Mat^ge de Figaro doive être compté parmi les symptômes avant-coureurs de l'explosion finale, et je l'ai dit tout à l'heure moimême, en propres termes. Mais je ne crois pas qu'on doive aller puis loin, et, pour glorifier Beaumarchais^ faire tort en quelque sorte à la Révolution de ce qu'elle avait, bien avant 1784, de nécessaire et d'inévitable. Il ne faut pas faire tort non plus à Voltaire et à Rousseau, à Diderot et à Montesquieu, de ce qu'ils avaient fait euxmêmes qui a préparé Beaumarchais, si je puis ainsi dire, et rendu le Mariage de Figaro possible.

Pour ce qui est de l'insolence de Beaumarchais, je conviens qu'il règne dans sa pièce entière un ton d'audace ou de hberté qui survit même aux choses qu'il voulait renverser. Moins « littéraire » et plus hardi que celui du Barbier, plus passionné, si je ne me trompe le style du Mainage de Figaro est celui du pamphlet. Mais encore ici, messieurs, nous qui n'hésiterions pas, en cas de besoin, à nous en servir encore, le reprocherons-nous à Beaumarchais ? Ce serait une grande injustice, si d'ailleurs ce genre de style, éminemment propre à la satire sociale ou politique, l'est donc éminemment au genre de comédie que Beaumarchais a traité. Nous ne le pourrions qu'en un cas : ce serait si l'insolence en avait mis en danger quelque principe nécessaire, ou bafoué quelque vérité dont une société civilisée ne saurait se passer... C'est la question de l'indécence du Ma- 7iage de Figaro, et il faut bien que j'en dise quelques mots...

Certaines plaisanteries y sont donc un peu vives, et quelques situations assez scabreuses. Beaumarchais est bien l'homme de son temps, un contemporain de Diderot, de Laclos, de Mirabeau. Sa morale est facile^ et

souvent très voisiae de rimmoralité. C'était sans doute une conséquence de la vie qu'il a menée lui-même, des fréquentations qu'il a eues, des métiers aussi qu'il a faits. Il manque d'ailleurs, vous le savez, de délicatesse et de goût. Il manque surtout d'élévation et de noblesse d'esprit. On s'en aperçoit bien, toutes les fois qu'il essaye de se hausser jusqu'à l'éloquence ou de traiter le pathétique. Ou il déclame, ou il échoue. Enfant de la nature, comme on dirait alors, mais surtout de son siècle, il n'a de règle que celle de ses instincts ou de sa sensibilité. Le Mariage de Figaro n'est donc pas propre à « former les cœurs ». Mais je ne dirai pas non plus qu'il soit capable de les corrompre ; et, — parce qu'elle va beaucoup moins loin, parce qu'elle entre ou qu'elle enfonce moins profondément, — la philosophie de Beaumarchais est moins dangereuse que celle de Molière. Et puis, messieurs, le temps a passé sur tout cela, plus d'un long siècle, dont l'effet, comme toujours, a été d'atténuer ce que quelques leçons de Figaro pouvaient jadis avoir de dangereux, d'assez cynique, d'un peu bas ; et Figaro, de nos jours, n'a vraiment rien de plus « indécent » que Turcaret ou que Gil Bios.

Mais disons surtout que tout cela est comme emporté dans l'allure d'un mouvement dont on ne saurait trop admirer la rapidité, l'ingéniosité, l'ampleur ; — et là peut-être, à sa date, était, messieurs, la grande nouveauté du chef-d'œuvre de Beaumarchais. Le dessin général en a quelque chose de libre, d'aisé comme son auteur, de souple surtout, qui lui permet de recevoir, pour ainsi parler, trois ou quatre épisodes, sans que la vivacité de l'allure en soit ralentie, ni la clarté de l'intrigue diminuée. Quatre choses y sont entremêlées, dont une seule avait jusqu'alors suffi pour défrayer les cinq actes de la comédie classique : une intrigue, dont vous savez

assez qu'il n'y en a guère de plus divertissante; une peinture de mœurs,où revivent vingt-cinq ans d'histoire ; des caractères, Chérubin, Alma\iva, Figaro, l'enfant de quinze ans, le grand seigneur libertin, l'homme de ressources ; enfin une satire sociale dont je ne crois pas qu'en vérité nous ayons revu depuis lors l'équivalent sur notre scène... Je ne reviens pas sur l'auteur, dont la personne est présente, nous l'avons assez dit, dans toutes les parties de son œuvre, et qui nous émerveille, comme à chaque tournant de l'action, par l'inépuisable fécondité de ressources dont il fait preuve ! Scribe luimême ra-t-n surpassé?

D'examiner là-dessus comment la pièce est faite, mesdames et messieurs, ce serait une autre conférence, que j'ai d'ailleurs une bonne raison de ne pas essayer de faire, si, comme je le crois, elle sortirait de mes attributions. « C'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule », a dit quelque part La Bruyère; et sans doute c'en est un aussi de faire une comédie ; et cette comparaison classiquene saurait mieux s'appliquer à personne qu'au fils de l'horloger Caron. Mais comme les horlogers sont, je crois, les seuls juges des pendules, ainsi j'incline à penser que les auteurs dramatiques sont seuls juges de la part et de la qualité du métier dans les œuvres. Notre compétence propre, à nous critiques ou historiens de la littérature, ne commence qu'au point précis où l'œuvre sort du métier, le dépasse, pour ainsi dire, et entre dans le champ delà littérature ou de l'art. Seulement, ce que nous savons, par notre expérience personnelle d'abord; par une induction légitime de cette expérience aux autres arts ; et, enfin, par les leçons de l'histoire, c'est qu'il n'y a pas d'art sans un métier à la base, — et nous pouvons reconnaître la présence du métier dans les œuvres.

On affecte aujourd'hui, messieurs, un grand dédain du métier; et, en vérité, c'est une grande misère, si Ton voulait faire attention que le métier n'est pas tout l'art, mais qu'il est cependant déjà de l'art, et qu'il en est le commencement, la forme inférieure ou le premier degré. Dans aucun art, le génie lui-même ne s'est impunément passé de savoir son métier, quand il n'a pas consisté, conmie on en pourrait donner plus d'un exemple, à le perfectionner. Je dirai plus encore, et l'histoire entière serait là pour m'aider à le prouver : jamais, en aucun temps, le grand art, ou ce que l'on appelle de ce nom, ne s'est développé que dans la mesure où prospéraient à sa base, pour ainsi parler, les arts que Ton appelle industriels; et les sculpteurs, par exemple, ont partout été plus solidaires que quelquesuns d'eux ne le croient du bronzier, de l'ébéniste, ou du potier déterre. C'est pour cela, messieurs, — je crois vous l'avoir dit dès le début de ces conférences, — que, s'ils ne sont pas tous destinés à laisser leur trace dans l'histoire, il ne faut pas s'efirayer, il ne faut jamais s'effrayer du nombre de ceux qui écrivent ou qui peignent, ni surtout mépriser ceux qui, bornant leur ambition à bien faire leur métier^ croient fermement qu'il n'est pas donné à tout le monde d'y réussir, et que, de le remplir supérieurement, c'est être déjà un homme supérieur. Mais si ces considérations sont vraies de tous les arts, combien ne le sont-elles pas davantage d'un art comme celui du théâtre, qui peut se passer, nous Tavons dit aussi, qui s'est effectivement passé plus d'une fois d'être proprement littéraire, et qui n'en a pas moins été du théâtre et de l'art! Au théâtre, comme ailleurs, plus manifestement qu'ailleurs peut-être, c'est par une série de transitions ou de degrés insensibles que les œuvres s'échelonnent ou se classent au-dessus les unes

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des autres ; et, comme il ne se peut pas qu'il n'y ait déjà de Tart dans les chefs-d'œuvre du métier, de même, je ne sache pas de chef-d'œuvre de Tart à la beauté de qui ce que le métier semble avoir d'abord de plus « manuel», — de plus matériel, si je puis ainsi dire, — n'ait contribué pour sa part*.

Il y a du «métier » dans le théâtre de Beaumarchais; il y en a même beaucoup, et, après avoir vu l'autre jour le drame bourgeois , le drame de Sedaine et de Diderot, faute d'un peu de métier, ne pouvoir pas s'organiser d'une manière durable, vous comprendrez, messieurs, ce que je veux dire, et quel genre d'éloge je fais du Mariage de Figaro quand je dis que le succès en a rétabli le métier dans ses droits au théâtre. Au point de vue de l'évolution, c'en est là le mérite ; et c'est ici, comme nous le verrons, le passage de la comédie classique à la comédie ou au drame romantiques... Ironie singulière de la fortune, effet moqueur du hasard, grande leçon aussi pour les critiques et les auteurs^ qu'à une époque où tous les hommes de lettres, préoccupés de je ne sais quelles visées plus ambitieuses, eussent fait volontiers profession de mépriser le « métier », il ait ainsi été rétabli dans ses droits par un homme d'affaires, par un spéculateur, par un boursier...

1. Voyez, pour le développement de cette idée, le beau Rapport sur les arts appliqués à VindiLstrie, par le comte de Lïiborde. Paris, 1856. Ce rapport a été écrit à Toccasion de TExpositioii universelle de 1851.

11 février 1892.

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