‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 3 sur 19 · VINGT-TROISIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIEME CONFERENCE

DE l'impuissance DES AUTRES DOCTRINES A PRODUIRE LA CHASTETÉ

Monseigneur , Messieurs ,

La chasteté est une vertu qui a été mise au monde par la doctrine catholique , et qui a succédé à la plus générale et à la plus horrible dépravation , non pas en ce sens que le monde même chrétien ne soit corrompu, mais en ce sens qu'il lutte contre la corruption , et que la doctrine catholique y a créé un sacerdoce chaste, des femmes chastes, une jeunesse chaste. Et, après vous l'avoir montré à la lumière incontestée de l'histoire , il semble. Messieurs, que je devrais immédiatement passer aux conclusions qui découlent de cet établissement si extraordinaire

— sodé la chasteté. Mais, à la suite de la doctrine catholique, d'autres doctrines se sont pressées pour lui disputer l'empire, et elles l'ont plus ou moins, dans des circonstances diverses, heureusement combattue. Il est utile, il est nécessaire, il est curieux de voir ce que ces doctrines auront fait à l'endroit de la chasteté; il est instructif , une fois la vertu posée, révélée, établie, de considérer ce que les doctrines étrangères auront fait pour soutenir le parallèle sous ce rapport. C'est sur quoi j'appelle aujourd'hui. Messieurs, votre attention. Je toucherai à des choses plus ou moins présentes ; j'y toucherai avec hardiesse, avec énergie, mais néanmoins avec une bonté aussi grande que la doctrine à laquelle j'ai donné ma foi et que j'ai l'honneur de défendre devant vous.

Je ne puis pas, Messieurs, suivre, Tune après l'autre, toutes les théories que l'histoire nous montre sur la scène de l'esprit ^humain depuis dix -huit siècles. Ce serait se perdre dans un labyrinthe ; ce serait convoquer devant vous toutes les idées qui ont traversé l'intelligence de l'homme avec un succès diversement remarquable, ou même sans succès : travail énorme autant qu'inutile. Car il arrive toujours que quelques doctrines l'emportent, qu'elles apparaissent par-dessus les autres avec une grandeur qui force de s'y arrêter, et qui révèle suffisamment ce qui se passe dans une région moins haute que la leur. Or, depuis l'avènement définitif de la doctrine catholique, nous n'avons vu se former à côté d'elle que trois grands établissements doctrinaux :

l'islamisme , le protestantisme et le rationalisme. Je ne nomme pas le schisme grec , bien qu'il ait dans le monde une place considérable, parce que le schisme grec, étranger à tout mouvement réel, n'est autre chose que la doctrine catholique à l'état de pétrification.

Six siècles s'étaient écoulés depuis la prédication de l'Évangile. A ce moment, dans un coin du globe séparé de tout le reste par des solitudes de sable , entre l'Egypte et la Palestine, au sein d'une race qui descendait d'Abraham et qui en avait conservé la glorieuse tradition , à l'ombre du nom le plus gracieux qui ait jamais désigné à l'oreille de l'homme une patrie , dans l'Arabie enfin , un homme naquit. Il venait tard pour fonder une doctrine ; car il venait après le Christ, lorsque déjà tout l'empire romain obéissait à la croix, et que les branches de cet arbre vigoureux se croisaient de la Syrie à l'Egypte et à TAbyssinie. Il n'eut pas peur cependant; il connut l'Evangile; il jugea, en le lisant, l'infériorité morale de son pays, partagé entre l'idolâtrie et les souvenirs abrahamiques, et, sans accepter le joug du Christ, dédaignant le rôle d'hérésiarque aussi bien que celui de fidèle, il se posa entre le monde ancien qui expirait et le nouveau monde qui surgissait de toutes parts, espérant les écraser tous les deux, et se faire, sur leur double ruine, le précepteur dernier et le dominateur unique du genre humain. Il fonda l'islam, que l'on a bien pu appeler une hérésie, à cause de certaines ressemblances manifestes avec le système chrétien , mais qui s'en sépare par la néga-

tion absolue de la Trinité et de la divinité de Jésus- Christ, et qui n'est au fond qu'un déisme traditionnel ayant pour type plus ou moins exact les croyances et les mœurs de l'époque patriarcale. Le nom d'Abraham remplit le Coran tout entier; il est la vie de l'islam. C'est Abraham que Mahomet a voulu substituer à Jésus-Christ ; c'est par Abraham qu'il a espéré renverser à la fois le christianisme et l'idolâtrie ; Abraham a été pour lui ce que les premiers siècles chrétiens ont été plus tard pour Luther. Mahomet s'était retourné vers le passé, et y avait choisi un point qu'il estimait le vrai point du temps et de la vérité.

Il réussit, Messieurs; il fonda sa doctrine, et, après douze cents ans , plusieurs peuples datent encore leur histoire par son hégire victorieuse. Mais qu'en est-il résulté pour les mœurs? Quel a été, sous le rapport de la chasteté , le fruit de cette mémorable fondation? Je n'ai pas besoin de vous le dire. Messieurs ; vous connaissez l'affreuse dépravation dés peuples mahométans, tombés au-dessous des mœurs de la Grèce et de Rome , vivant , en vertu de leur loi , dans la polygamie la plus effrénée, ayant abaissé la femme dans une servitude et une honte plus grandes que ne les leur avait faites la société païenne , et affichant des excès qu'aucune parole ne saurait retracer. Et ne croyez pas que Mahomet l'ait voulu. Non, Messieurs, Mahomet ne l'a pas voulu : Mahomet, comme tout fondateur, a voulu élever son peuple, et il y a réussi sous certains rapports. Il est manifeste que son intention et son orgueil étaient de rappeler à )a vie la civilisation transitoire des patriarches, et la

polygamie en est une démonstration , aussi bien que l'esprit d'hospitalité qui respire dans le Coran. Mahomet n'a pas voulu corrompre l'Arabie , mais la régénérer, la ramener au temps de ses célèbres et pieux ancêtres. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait en réalité? Parce qu'il ne l'a pas pu. Ni son cœur n'a été assez pur, ni sa main assez forte pour imposer aux populations qu'il prétendait régir, la sainteté et la chasteté. L'Arabe, comme un cheval indompté, a bien obéi à son maître quand ce maître l'a lancé par le monde avec un coup d'éperon qui lui promettait la victoire ; il s'est bien jeté , la tête ardente , les jarrets souples, le poil hérissé, pour niveler les peuples sous son puissant passage ; mais quand il a fallu lui mettre à la bouche le frein de la pureté , il en a broyé les anneaux d'acier, et il s'est trouvé que la doctrine qui le poussait à la conquête du monde était une doctrine moins fortement trempée que ses muscles et son poitrail.

.Je ne dis que ce peu de mots. Voyez le Coran, vous n'y découvrirez pas le signe d'une dépravation volontaire et calculée. La polygamie était une tradition patriarcale , et quant aux viles récompenses que Mahomet, dit-on, promet dans l'autre vie à ses fidèles sectateurs , si tel est le sens qu'il faut leur donner, c'est un sens trop enseveli dans l'islam, pour croire que la corruption ait été le but réel et même le moyen avoué du fondateur. La corruption est venue par la force des choses, comme elle viendra toujours, en forme d'écume, par-dessus toute doctrine humaine. Nous-mêmes chrétiens, malgré le sang de

l'Évangile infiltré dans nos veines , quelle énergie ne nous a-t-il pas fallu contre les mœurs musulmanes , bien plus encore que contre leurs armées ! Plus d'un chevalier croisé , en rapportant ses armoiries de l'Orient, en rapporta aussi des mœurs altérées; et quand Frédéric II , dans les tourments de son ambition, laissait échapper ces paroles : « Saladin est « bien heureux , il n'a pas de pape pour l'empêcher « de faire ce qu'il veut ; » c'était le cri de l'Arabe et du Turc, le cri de l'islamisme qui sortait de sa gorge impériale en faveur des mœurs qu'il avait vues et qu'il convoitait.

Enfin nous nous en tirâmes, quoique malaisément, et, quelques siècles après, la société catholique, toujours plus ou moins tourmentée, fut en face d'un autre moment célèbre et fatal. Je ne vous ferai pas la peinture des maux de l'Eglise en ces temps-là. Nos pères l'ont fait avec courage et simplicité. L'Église n'a aucun intérêt à cacher, je ne dirai pas ses fautes , mais les fautes de ses enfants. Elle est assez forte pour avouer leurs faiblesses à tout l'univers. C'est pourquoi j'accepte à cet égard, pour le siècle dont je parle, tout ce que vous voudrez, comme l'athlète malade et couché sur un lit accepte volontiers l'injure de ses adversaires venus pour regarder ses mains languissantes et y chercher les signes de la mort : sûr de sa force, il laisse à leur curiosité la joie de l'insulte ; les battements profonds de son cœur lui suffisent contre eux, et lui disent la réponse qu'il fera , au nom de la vie , à cette mort qu'on espère de lui.

Quoi qu'il en soit, il y eut un homme qui voulut nous réformer, et pourquoi pas? Nous ne parlons nous-mêmes au monde que de réformation. Dans les cloîtres, sur les sièges épiscopaux, dans la chaire apostolique, au premier rang des saints, je vois assis des réformateurs; et partout où se rencontrent des hommes, un jour ou l'autre, il est nécessaire que cette puissance de la réformation traverse et se montre, comme dans l'Océan, quand il a été longtemps paisible el ne révèle plus aux vaisseaux qui s'y promènent sa force et leur témérité , tout à coup un vent se lève à l'horizon , qui avertit l'équipage de lutter par la science et l'énergie contre cet ennemi , qui n'est au fond qu'un réformateur de leur mollesse endormie.

Grâces à Dieu ! la réformation est donc une chose de l'Église, et le titre de réformateur, le plus beau qu'elle accorde à ses enfants après celui de fondateur. Quelquefois même l'un ne le cède pas à l'autre, et saint Bernard se tient sans peine à côté de saint Benoît.

Or au XVI® siècle, dans un coin de la Saxe, il se trouva un homme qui eut la pensée de nous réformer ; et , certes , il en avait le droit plus qu'homme de son temps ; car il avait reçu de Dieu une éloquence qui jaillissait de ses lèvres ou qui tombait de sa plume avec une égale fécondité : âme ardente , capable de retenir par l'amour autant que de subjuguer par la doctrine , et à qui rien ne manquait dans le caractère pour assurer la puissance de son esprit. Ajoutez que c'était un cénobite. L'Église l'avait pris

— seau siècle, couvert d'un froc, jeté sous le cilice et la cendre ; il avait senti la verge heureuse de l'obéissance, les joies de l'humilité, et ce mélange d'une belle nature avec une forte grâce l'avait merveilleusement préparé pour rendre aux autres tous les dons du ciel , devenus plus grands pour avoir passé par son cœur. Quoi de plus! un homme de génie, un orateur, un écrivain, un moine, toutes les puissances et toutes les gloires dans cette jeune main! Laissonsle faire son œuvre.

Il a fini. Messieurs... ; mais où est-ce que je le retrouve? non plus au foyer sacré de la tente cénobitique, mais àl'âtre d'une maison vulgaire, les pieds étendus vers un feu domestique, une femme à côté de lui ! Lui , deux fois consacré vierge par l'onction du sacerdoce et les serments du cloître; lui qui avait été fait Christ par l'Église, et qui n'avait pas trouvé l'Église assez pure pour lui , le voilà marié! et non pas seul. Sa parole a brisé la porte des vieux couvents de la Germanie; elle a troublé la chasteté séculaire du vieillard et celle plus pure encore du jeune homme ; elle a tiré de la tombe toutes les convoitises de la chair. Dieu, par la doctrine catholique, n'avait pas seulement élevé ses prêtres à la continence absolue ; il en avait inspiré le goût et fait le don à mille autres. Il avait préparé pour chaque misère du monde une virginité qui devait en être la mère et la sœur : cet homme a tout détruit. Il a desséché le sacerdoce dans sa racine même, en lui ôtant les stigmates de Jésus -Christ, qu'il doit, par la chasteté, porter dans sa chair crucifiée. Il a rendu

au siècle les âmes privilégiées que l'Évangile lui avait ravies, dépeuplé les solitudes où la prière veillait sous la garde de la mortification. Tout ce cœur, tout ce génie, toute cette éloquence, toute cette force d'âme , tous ces plans de réformation , ont abouti, non pas au déluge, mais au mariage universel !

Le mot n'est pas de moi. Messieurs, il est d'Érasme. Vous connaissez tous Érasme. C'était, en ce temps-là, le premier académicien du monde. A la veille des tempêtes qui devaient ébranler l'Europe et l'Église, il faisait delà prose avec l'élasticité la plus consommée. On se disputait dans l'univers un de ses billets. Les princes lui écrivaient avec orgueil. Mais quand la foudre eut grondé , quand il fallut se dévouer à l'erreur ou à la vérité, donner à l'une ou à l'autre sa parole , sa gloire et son sang , ce bonhomme eut le courage de demeurer académicien , et s'éteignit dans Rotterdam, au bout d'une phrase éloquente encore, mais méprisée. Il vit avant de mourir les fruits de la réforme , bien inattendus de lui , et se vengea d'elle par le mot qui vient de m'échapper.

Mais pensez-vous que les réformateurs avaient voulu en venir là? Non, Messieurs, ils ne l'avaient pas voulu. Croyez-vous qu'ils le veulent encore aujourd'hui? croyez-vous que les Églises protestantes, quelque nom qu'elles portent, n'aspirent pas, si elles le pouvaient, à avoir un sacerdoce qui pût lutter par la chasteté contre le sacerdoce cathohque? Ah! Messieurs, l'Angleterre, à elle toute seule, donne vingt-

cinq millions par an pour envoyer des missionnaires mariés dans tout l'univers : eh bien! sachez-le, elle donnerait ces vingt-cinq millions pour créer un prêtre chaste ! Mais vingt-cinq millions protestants ne suffisent pas pour une œuvre qui ne coûte à l'Église catholique qu'une goutte d'huile. A chacun sa part. Tout à côté de l'Église anglicane, la plus riche du monde, s'élève TÉgUse d'Irlande, la plus pauvre de toutes, qui va demander son pain de chaque jour à la porte de ses fidèles : mais l'Église d'Irlande a des enfants qui la vénèrent, des prêtres qui partagent et consolent la misère commune , des apôtres qui portent sa foi jusqu'aux extrémités du monde; et l'Église anglicane, coalisée avec l'Église évangé- Uque de Prusse, n'a pu envoyer naguère à Jérusalem , pour la représenter au tombeau du Sauveur des hommes, qu'un évêque marié.

Mahomet avait fondé , Luther avait réformé ; le xviii^ siècle aspira à une œuvre plus complète encore, plus neuve, et, s'il est permis de le dire, la plus magnifique qui eût été tentée par les hommes : il aspira à la transformation de l'humanité. Jusquelà , l'humanité avait vécu appuyée sur la religion ; le XVIII® siècle voulut briser leur alliance, et établir par toute la terre le règne de la raison pure. N'avonsnous pas reçu de Dieu, disait-il, une raison qui émane de la sienne? N'avons-nous pas reçu de lui une conscience qui est un reflet de sa justice éternelle? L'homme, en tant qu'être intelligent et moral, n'est-il pas un être complet, libre, doué de vérité, connaissant le bien et le mal, pouvant se diri-

ger dans ses voies ? Et s'il en est ainsi réellement , si l'homme a une conscience droite , une raison vraie , la même dans tous les siècles et dans tous les pays , pourquoi ces religions diverses qui se disputent l'honneur de le conduire à une vérité qu'elles anathématisent réciproquement? Tandis que la raison est une, universelle, pacifique, les religions, fruits d'mexplicables rêves , grossissent à chaque siècle la longue liste de leurs variétés, et font du monde un champ de bataille , païens contre chrétiens , protestants contre catholiques, luthériens contre calvinistes, Grecs, Arméniens, mahométans, Hindous, races sans nombre , qui tiraillent l'humanité dans des langes sanglants. N'est-il pas temps de lui rendre ou de lui donner l'unité, soit qu'elle l'ait perdue, soit qu'elle ait eu besoin d'une longue éducation pour la mériter? Telle était, Messieurs, la pensée du xviiie siècle; et, par une fortune très-rare, il se rencontra, pour l'exécuter, une pléiade d'esprits supérieurs, poètes, historiens, morahstes, romanciers, jurisconsultes, hommes éminents dans tous les genres de créations littéraires et scientifiques, capables de détruire et d'édifier. Jamais on n'avait vu tant d'esprits rassemblés dans une même pensée, et le siècle heureux qui les avait produits pouvait, en voyant leur concours et leur ardeur, se dire qu'en effet un ouvrage véritablement providentiel lui avait été confié , et qu'il en verrait bientôt le fastique accompUssement.

Saluez , Messieurs , saluez ces espérances de l'esprit humain , ces promesses hardies , cette naviga-

tion au long cours dans les régions inconnues de la vérité ; saluez ces Argonautes qui vont franchir à pleines voiles les colonnes d'Hercule de l'humanité, et qui voient se lever devant eux les îles fortunées de l'avenir.

Que fait cependant l'Église? L'Église semble pâlir. Bossuet ne rend plus d'oracles; Fénelon dort dans sa mémoire harmonieuse; Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique; Bourdaloue ne parle plus en présence des rois ; Massillon a jeté au vent du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. Espagne, Italie, France, par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour. Les trônes se mêlent à leurs conjurations. Catherine II , du milieu des steppes de la Crimée, au sortir d'une conquête sur la mer ou sur la solitude , écrit des billets tendres à ces heureux génies du moment ; Frédéric II leur donne une poignée de main entre deux victoires ; Joseph II vient les visiter, et dépose la majesté du saint empire romain au seuil de leurs académies. Qu'en dites-vous? Que dites-vous du silence de Dieu? Qu'est-ce qu'il fait? Déjà le siècle a marqué le jour de sa chute ; attendez : une heure, deux heures, trois heures..., demain matin , ils enterreront le Christ. Ah ! ils lui feront de belles funérailles ; ils ont préparé une procession magnifique ; les cathédrales en seront, elles se mettront en route et sen iront deux à deux, comme les fleuves qui vont à l'Océan , pour disparaître avec un dernier bruit. Qu'en dites-vous encore une fois, Messieurs?

^ 61 - C'est vrai, Dieu se taisait, il se faisait petit. Il avait tout ôté à son Église, tout, excepté lui; tout, excepté le triomphe de l'erreur contre l'erreur même. Jamais Dieu, jusque-là, n'avait laissé à l'erreur son développement total ; il lui avait toujours rompu la gorge un moment ou l'autre, avant qu'elle fût reine. Cette fois, il laissait faire jusqu'au bout. Attendons à notre tour, et, avant même la fin, regardons dans les mœurs quels étaient les effets du triomphe de la raison pure,

Que faisait dans le monde la chasteté, cette vierge évoquée du tombeau par la doctrine catholique? Qu'y faisait-elle? Voici le palais des rois très-chrétiens : dans la chambre où avait dormi saint Louis , Sardanapale était couché. Stamboul avait visité Versailles, et s'y trouvait à Taise. Des femmes enlevées aux dernières boues du monde jouaient avec la couronne de France ; des descendants des croisés peuplaient de leur adulation des antichambres déshonorées, et baisaient, en passant, la robe régnante d'une courtisane , rapportant du trône dans leurs maisons les vices qu'ils avaient adorés, le mépris des saintes lois du mariage, l'imitation des saturnales de Rome, assaisonnées d'une impiété que les familiers de Néron n'avaient pas connue. Au lieu du soc et de l'épée, une jeunesse immonde ne sachant plus manier que le sarcasme contre Dieu et l'impudeur contre Thomme. Au-dessous d'elle se traînait la bourgeoisie, plus ou moins imitatrice de cette royale corruption, et lançant à sa suite ses fils perdus, comme on voit derrière les puissants rois de la soli-

tude, les lions et leurs pareils, des animaux plus petits et vils qui les suivent pour lécher leur part du sang répandu.

Un jour enfin, le jour de Dieu se leva. Le vieux peuple franc s'émut de tant d'ignominie; il étendit sa droite, il secoua cette société tombée dans l'apostasie de la vertu et la jeta par terre d'un coup, à l'étonnement puéril de tous ces rois qui flattaient la raison pure ! L'échafaud succéda au trône, moissonnant avec indifférence tout ce qu'on lui apportait, roi, reine, vieillards, enfants , jeunes filles, prêtres, philosophes, innocents et coupables, tous enveloppés dans la solidarité de leur siècle et dans son triomphe sur Jésus-Christ. Une dernière scène acheva les représailles de Dieu. La raison pure voulut célébrer ses noces, car elle n'avait célébré sur l'échafaud que ses fiançailles ; elle voulut aller plus loin et pousser jusqu'à ses noces. Les portes de cette métropole s'ouvrirent par ses ordres tout-puissants; une foule innombrable inonda le parvis, menant au maîtreautel la divinité qu'on lui avait préparée pendant soixante ans. En dirai -je le nom? L'antiquité avait eu des images qui exposaient la dépravation au culte des peuples ; ici c'était la réahté , le marbre vivant d'une chair publique. Je me tais. Messieurs, je laisse ce grand peuple adorer la divinité dernière du monde, et célébrer sans mystère les noces immortelles de la raison pure.

Fondation, réformation, transformation ; Mahomet, Luther et Voltaire, tout avait abouti au même résultat , au renversement plus ou moins complet de la

chasteté. Quiconque a touché à la doctrine catholique, quels qu'aient été ses vœux et ses intentions, a touché par cela même à l'arche sacrée de la vertu. Je n'en veux pas d'autres preuves , pour terminer, que votrG expérience personnelle. Je vous adjure tous. Messieurs, le poison du mal ne s'est- il pas glissé en vous avec le poison de l'incrédulité? L'apparition de ce double phénomène n'est- elle pas contemporaine dans l'histoire de votre âme? Le rationalisme vous a-t-il jamais servi contre vos passions? N'en a-t-il pas été l'excuse et le flatteur? C'est la doctrine catholique qui vous a faits chastes; c'est son abandon qui a signalé votre chute ; et toutes les fois que, touchés de votre état, vous aspirez vers un jour plus pur, je vous le demande encore et je vous adjure de nouveau, à qui s'adressent votre espérance et votre recours ? Vous tournez les yeux vers les tabernacles où vous avez laissé des souvenirs de paix et d'honneur; vous retournez à la doctrine catholique, à ses prêtres, à ses religieux , à sa confession, à sa table sainte , à tous ses pieux mystères , dont vous avez éprouvé l'efficacité. Je n'en yeux pas davantage; je confie à votre cœur cette dernière observation , et je me hâte vers les conclusions de ma thèse.

La doctrine catholique produit seule dans l'âme, à l'exclusion de toute autre doctrine, le phénomène complet de la chasteté. Et la chasteté n'est pas une vertu mystique, une vertu de cloître et d'initiés ; c'est une vertu morale et sociale , une vertu nécessaire à la vie du genre humain. Sans elle la vie se flétrit

dans ses sources, la beauté s'efface du visage, la bonté se retire du cœur, les familles s'épuisent et disparaissent, les nations perdent graduellement leur principe de résistance et d'expansion, le respect de la hiérarchie s'éteint dans les scandales ;<ous les maux enfin entrent par cette porte, toutes les servitudes et toutes les ruines y ont passé. C'est leur grande voie. Mais je veux vous montrer encore, quoique brièvement, la nécessité de cette vertu sous un autre point de vue , et vous ne vous étonnerez pas de mon insistance, puisque mes conclusions doivent reposer sur ces deux points , que la chasteté est une vertu nécessaire, et cependant une vertu réservée par Dieu à l'action de la doctrine catholique.

Il est , Messieurs , dans l'économie politique ou sociale, une question première, celle du développement régulier de la population. Je ne la veux point traiter à fond , et je n'en ai pas besoin. Je vous rappellerai seulement que les ressources de la nature , dans leur développement le plus ingénieux par l'art et le travail , ne sont pas en proportion avec l'accroissement de la population abandonnée à ses seuls instincts. L'Écriture nous dit qu'une des malédictions de Dieu . sur l'homme, après sa chute, fut celle-ci : Je multiplierai tes enfantements; et la réalité nous prouve qu'en effet il existe sous ce rapport un défaut d'équilibre qui a besoin d'être corrigé. La servitude et la guerre de dévastation y pourvoyaient chez les anciens; la doctrine catholique y avait pourvu en insspirant aux familles l'estime, le respect et la pratique de la chasteté. Elle avait réussi sans doute , puisque

les économistes du dernier siècle lui reprochaient de maintenir la population dans un niveau destructeur de son vrai développement, et que c'était là l'une des armes avec lesquelles on sapait l'existence des nombreuses communautés vouées au célibat. Aujourd'hui , Messieurs , cette arme s'est retournée contre ses auteurs. Le flot croissant de la population , de la concurrence et de la misère, avertit assez les hommes sérieux d'une grande difficulté sociale , difficulté accrue par les bienfaits mêmes de la civilisation. La paix s'assied chaque jour dans le monde ; elle tend, comme le prophète Isaïe l'annonçait longtemps d'avance , à devenir encore plus stable et plus générale. En même temps la salubrité publique fait des progrès ; une administration plus savante écarte de nous nonseulement la peste et la famine, mais ces influences sourdes qui minent lentement la santé des nations. Tout concourt à augmenter la durée moyenne de la vie des hommes, et déjà , en cinquante ans , malgré de longues guerres, la France a vu sa population suivre avec rapidité ce mouvement ascendant. La division des propriétés en est une autre cause sensible ; en portant l'aisance et la sécurité à un plus grand nombre, elle les pousse à une plus confiante paternité. Je me borne à cecoupd'œilgénéral,etjeme demande où sera le remède d'un excès qui semble prévu de tous. 11 en est un déjà trop connu, trop pratiqué , qui , par peur de la vie , l'attaque dans sa source, et substitue à la chasteté un remède qui satisfait l'égoïsme et n'épouvante que. la vertu. Mais nous ne pouvons pas compter le crime parmi les

moyens de résoudre logiquement et moralement les problèmes de l'humanité.

Ailleurs on croit entrevoir le désir de mettre des conditions à la liberté du mariage, et d'en rendre le sanctuaire moins accessible au pauvre. Mais le pauvre ! qui a plus besoin que lui du secours et des affections de la famille? Il est seul au monde; il n'a rien pour les sens et la vanité; il habite un trou humide et misérable , où l'amour pourtant peut encore pénétrer, parce qu'il pénètre partout. Quand il a froid , il prend ses enfants sur ses genoux , il sent qu'il est encore homme, puisqu'il est père. Lui ravira-t-on cette seule joie au nom de l'économie politique? Lui fera-t-on comme le chasseur, qui arrache à la louve ses petits? La religion seul a le droit , non pas d'imposer, mais de demander à l'homme le sacrifice de la famille , parce que Dieu , qui seul donne cette vocation, rend à l'homme qui y consent un père , une mère , des frères , des sœurs , des fdles et des fils.

La question reste tout entière. Il est manifeste que, le crime mis de côté, la guerre, la servitude et tous les fléaux mis de côté , le genre humain reste avec une surabondance de vie dont on ne peut pas même se faire une idée, puisqu'il perd dans la débauche une immense quantité de cette vie , dont le surplus le gêne encore. Faut-il donc que l'économie sociale appelle à son secours le vice et le crime , et les déclare protecteurs- nés du genre humain, sa providence nécessaire, et le moyen normal de la réduction dé soft Sang aux limites du pôsèible et du vrai? Chose

étonnante! la vie nous embarrasse, et si quelque pauvre fille, lasse du monde, et méprisée de lui, porte sa virginité dans un cloître ; si par son choix , par son goût, parce que Dieu lui a fait un cœur capable de vivre de lui seul , elle va cacher dans le travail et l'obéissance volontaires la fleur de sa jeunesse , comme la colombe prend ses petits sous son aile et s'envole dans les bois , il se trouvera une opinion assez dénaturée pour taxer d'hérésie politique , de confiscation d'une tête au détriment de la société , cette fuite d'une pauvre fille qui n'a rien, qui ne demande rien aux hommes que de demeurer chaste et de gagner son pain dans une communauté de cœurs pareils au sien. La vie nous embarrasse, on voudrait en régler l'essor; on souffre qu'elle se perde dans la débauche, on la jette au vent par le crime : mais la concentrer par la chasteté, la condenser dans ' la force de la vertu , pour qu'elle s'écoule sur le monde par des canaux réguliers, pleins et mesurés, c'est là l'impardonnable prétention d'une doctrine qui envahit tout. On veut le résultat matériel de la chasteté , parce qu'il est nécessaire à la rotation de la machine sociale; on ne veut pas de la vertu , parce que la vertu vient de Dieu, parce qu'elle est le signe de Dieu, et que le monde met au premier rang de ses besoins que Dieu ne soit pas trop clair.

Je me résume enfin, et je conclus. La chasteté est une vertu nécessaire au mouvement général du monde, qui ne peut en remplacer l'effet, pour la distribution de la vie , que par la misère , la servitude ,

le crime et l'immoralité. Retirez toutes ces causes, qui maintiennent tant bien que mal un certain niveau dans le développement de la population; retirez -les par la pensée, pour établir ensuite à leur place un cours bon et honnête des choses, et vous arriverez à cette conclusion , que le tiers du monde est appelé à la continence absolue, et les deux autres tiers à la continence modérée. C'est la loi. Tôt ou tard , Messieurs , la chasteté reprendra sa place au milieu du monde ; elle y ressaisira ses droits. On redressera , on honorera ses autels; on reconnaîtra qu'on ne peut pas vivre en sont absence, et ces paroles que je prononce aujourd'hui peut - être y contribueront. Magistrats, législateurs, écrivains, quoi que vous deveniez un jour sur la scène ébranlée du monde, l'occasion se présentera de servir la cause du genre humain en servant la cause de la chasteté volontaire et dévouée. Vous y serez fidèles, Messieurs, vous répudierez l'héritage du xvi® et du xviii® siècle ; comme Gélon , dans un traité fameux, vous stipulerez pour l'humanité, non pas en aboUssant, mais en rétablissant le libre sacrifice du sang.

La chasteté est une vertu nécessaire à l'humanité ; je pars de ce fait. Or l'humanité ne possède pas cette vertu : elle l'a foulée aux pieds jusqu'à l'avènement de Jésus- Christ, et toutes les fois qu'elle a voulu toucher à l'œuvre du Christ par le mahométisme , le protestantisme ou le rationalisme, elle n'a réussi qu'à détruire plus ou moins la chasteté, et même à renouveler les spectacles honteux des mœurs du paganisme. Que s'ensuit-il? Il s'ensuit. Messieurs, que

l'homme n'est pas dans son état vrai, dans son état naturel; car rien de nécessaire ne saurait manquer à un être qui est dans la vérité de sa nature. Si l'homme n'est pas dans la vérité de sa nature, il en est tombé; car s'il n'en était pas tombé, il serait né hors de la vérité de sa nature, hors de sa nature même , ce qui n'a pas de sens. L'homme est donc à l'état de déchéance, comme la doctrine catholique le lui enseigne, en effet, et rien ne saurait mieux lui en donner la démonstration que ce qu'il éprouve chaque jour de ce côté avili et tyrannique de son être.

Mais de plus, et c'est ma seconde conclusion, puisque la doctrine catholique restitue à l'homme la chasteté, non- seulement relative, mais absolue, il s'ensuit que la doctrine catholique est réparatrice de rhumanite déchue, et réparatrice par une force surhumaine ; car si c'était en vertu d'une force humaine qu'elle eût cette efficacité , elle ne serait pas seule à l'avoir. Ce qui est humain est du domaine de l'homme. Pourquoi l'homme, par aucune autre doctrine, n'obtiendrait-il pas le même résultat? Ce n'est pas seulement la doctrine catholique qui dit à l'homme d'être chaste; toutes les doctrines spirituelles, et elles sont en grand nombre , lui donnent le même ordre et le même conseil. Pourquoi la doctrine catholique ajoute-t-elle seule à sa parole une efficacité, une action transformatrice , qui ne se passe pas seulement dans la région de l'âme , mais qui atteint le sens le plus rebelle de tous , et lui fait subir une obéissance qu'il repousse en l'acceptant? Quelque chose qui n'est

pas de l'homme est évidemment au fond de cette doctrine unique dans ses effets, et ce quelque chose qui n'est pas de l'homme, je ne lui connais qu'un nom : Dieu !

VINGT-QUATRlÉME CONFÉRENCE

DE LA CHARITE D APOSTOLAT PRODUITE DANS L AME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE

Monseigneur,

Messieurs ,

La troisième vertu réservée pair ,Dieu à la ,^qçjtrine catholique est la charité. La charité , prise dans son sens le plus général , est le don 4e ,soi. Lorsqu'elle regarde Dieu, c'est le don de soi à Dieu; lorsqu'elle regarde l'homme, c'est le don de soi à l'humanité. Mon intention n'est pas de traiter aujourd'hui de la charité envers Dieu, mais seulement de la charité envers l'homme; et, même. sous ce rappprt, je.la déclare réservée à la doctrine catholique , non pas en ce sens que l'homme, abandonné pi llimpulsiqu. de la nature, ne se donne jamais; je le nie : il se donne à

sa famille, il se donne à ses amis, il se donne à sa patrie, il se donne, enfin, dans une certaine mesure. Car si Dieu, en dehors de toute doctrine divine, ne lui avait pas permis le don de soi, l'humanité ne subsisterait pas un seul moment. Mais, bien que cet élément soit de première nécessité pour la vie humaine, cependant, afin que le triomphe de la doctrine divine fût assuré jusque-là, Dieu a réservé Texpansion et la donation totale de l'homme à l'action de sa doctrine sur les âmes.

L'homme est complexe; il a beaucoup à donner; par conséquent je ne puis pas embrasser d'un seul coup cette histoire de la donation de soi. C'est un embarras pour l'orateur, mais un embarras dont il a le droit et le devoir de se féliciter, puisqu'il honore la grandeur de ses semblables.

L'homme peut se donner en tant qu'il est intelligence , en tant qu'il est sentiment , en tant qu'il est vie extérieure , et par conséquent la charité embrasse le don de soi sous ce triple point de vue. En tant que l'homme est intelligence , il est une doctrine , et le don de soi , sous ce rapport , n'est autre chose que le don de la doctrine qui fait la vie de notre esprit. Or je dis que la charité de la doctrine, que le don de soi, quant à la doctrine, est une vertu réservée à la doctrine catholique. Je dis que la doctrine catholique est la première qui ait aimé l'humanité, la seule encore aujourd'hui qui aime l'humanité, qui cherche l'humanité , qui se donne à l'humanité , qui se dévoue à l'humanité. Je dis qu'en dehors d'elle , malgré l'orgueil qui pousse les inventeurs de doctrine à répan-

ôve et à l'aire adorer leurs pensées, ils sont condamnés à une expansion pauvre , stérile et sans dévouement, au sein de l'humanité. La première et la seule, la doctrine catholique est douée de la force de donation ; la première et la seule, elle a inspirée l'homme le don de soi, quant à l'intelligence et à la vérité. C'est ce que je vais vous faire voir , s'il plaît à Dieu.

Que l'homme donne son bien , la terre qu'il tient sous ses pieds, c'est beaucoup ; pourtant c'est le don d'une chose étrangère à lui. Qu'il donne son cœur, c'est davantage ; mais ce cœur, tout précieux qu'il est, c'est le don d'une chose changeante et mortelle-; un temps viendra qu'il ne pourra plus faire même le mouvement qui est nécessaire pour se donner. Or il y a dans Thomme quelque chose qui , tout en étant lui-même, est plus que lui, qui ne passe, ni ne change, ni ne meurt : que dis-je! qui est plus qu'immortel, qui est éternel. Car, Leibnitz l'a dit, l'homme est un composé de temps et d'éternité, et c'est par la vérité que l'éternité entre dans son composé. Fille de l'éternité , éternelle elle-même , la vérité est tombée dans le temps en tombant dans l'intelligence de l'homme, et, exposée par cette cohabitation à souffrir de notre nature, elle nous communique aussi les droits de la sienne. Tandis que tout s'altère en nous, même les sentiments du cœur et les facultés de l'âme, la vérité y conserve son immuable vie , et, en la donnant aux autres , nous leur donnons quelque chose qui nous survit à nous-mêmes , qui survit à toute mort, qui fleurit dans les tombeaux, qui se pare des

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