‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

siècles comme de grâces survenues à la jeunesse de son éternité.

C'est pourquoi , Messieurs , le don de cette partie de nous-mêmes est le don de soi par excellence , et la charité de la doctrine est la première charité. Charité d'autant plus nécessaire que l'homme n'aime pas la vérité, qu'il en méconnaît le bien, et lui oppose constamment l'inertie de l'ignorance et l'activité de l'erreur. Semblable à un malade qui refuse ou dénature le dictame de la vie, l'humanité, ce grand malade , repousse d'une main persévérante le breuvage éternel de la vérité que Dieu lui envoie du ciel. Et c'est pourquoi il faut à la doctrine non-seulement la volonté de se donner, mais l'amour, le courage, la patience, l'héroïsme du don poussé jusqu'au martyre même.

Et s'il existe vraiment une doctrine divine, si Dieu a parlé aux hommes , ne sentez-vous pas que la charité de cette doctrine , venue de Dieu , doit être hors de toute comparaison ? Car si Dieu a donné son Verbe au monde, comme évidemment il ne l'a donné que par amour, il a dû mettre au fond de ce Verbe destiné au genre humain un art, un dévouement, une force de donation qu'aucune autre doctrine ne sût imiter, et qui fît qu'en présence de celle-là toute donation doctrinale fût languissante , inerte , morte ; il a dû vouloir que le verbe humain ne fût qu'un torrent desséché, tandis que le Verbe divin, tout palpitant d'amour et de vie , courrait à pleins bords dans l'humanité , comme les flots de toutes les sources et de tous les fleuves, divisés, mais unis, courent sans

relâche à la surface et dans les entrailles de la terre pour la vivifier.

Je me fais fort de vous démontrer qu'il en est ainsi : que toute doctrine humaine , au point de vue de l'expansion, n'est qu'un cadavre, et qu'au contraire la doctrine catholique, sous le même rapport, est une doctrine vivante, qui est perpétuellement pour l'humanité ce qu'est pour son époux une jeune vierge qui aborde l'autel et y fait ses premiers et joyeux serments.

Commençons la comparaison par l'antiquité.

La Chine, l'Inde, la Perse, l'Egypte, la Grèce et Rome: voilà, si je ne me trompe, l'antiquité tout entière. Eh bien! dans cette antiquité multiple, vaste, longue, semée d'événements, où tant de peuples ont joué un rôle connu de nous, avez-vous jamais senti la palpitation de la doctrine ? y avez-vous rencontré l'apostolat , et un apostolat qui eût le genre humain pour but ?

Qu'a fait la Chine pour la vérité ? Quels vaisseaux a-t-elle, de ses côtes, jetés vers le monde pour y porter une parole au nom de l'homme et au nom de Dieu ? Où sont ses mandarins ? Qui les a rencontrés hors de chez eux? qui les a ouïs? où est quelque part le témoignage de leur sang? Il a fallu, pour les connaître, leur députer, des extrémités de la terre, des hommes que leur orgueil a repoussés , refusant leur oreille au genre humain , après lui avoir refusé leurs lèvres , également incapables d'instruire et d'être instruits.

Qu'a fait l'Inde pour la vérité? Pliée et repliée

dans les langes de ses castes, elle a t'ait comme un enfant qui crie assez haut pour être entendu de sa nourrice. J'entends sa voix entre l'Immaûs et la mer, par delà même encore, mais toujours dans un cercle rétréci ; ses brahmes , ses philosophes , ses schismes et ses hérésies, célèbres parce que nous les étudions, ne lui ont créé qu'un mouvement local, demeuré en gloire et en effets au-dessous de leur bruit même.

La Perse, avec son Zoroastre, n'a fait ni mieux ni plus. Pour l'Egypte, vieux sanctuaire, terre célèbre entre toutes, quand j'y pénètre à la suite de la science contemporaine, qu'est-ce que j'y trouve? des momies dans des souterrains, des pyramides qui cachent une poussière sans nom, des sphinx au bord des temples, des hiéroglyphes mystérieux, le secret partout , au fond des monuments les plus gigantesques comme au fond des tombeaux. Ce peuple avait peur de dire, et quand un savant meurt après avoir déchiffré trois lignes de son écriture , il meurt fameux.

Mais voici la Grèce , elle parlera du moins , cellelà ; le monde entendra sa voix. N'est-elle pas la patrie d'Homère , d'Hésiode, d'Orphée, d'Euripide et de tant d'autres? La muse, comme dit un poëte, ne lui a-t-elle pas donné le génie et l'éloquence? Il est vrai, sa bouche et sa plume ont tout célébré. Nous en tirons encore des marbres élégants, nous allons mesurer les frontons de ses temples, nous apportons dans nos musées les pierres qu'elle a touchées de son doigt inspiré, sa mémoire nous pour-

suit : et pourtant, avec des dons si rares et cet immortel succès, qu'a-t-elle fait pour la vérité? Où sont les traces de son apostolat? où sont ses missionnaires et ses martyrs? Elle nomme Socrate, c'est son chef-d'œuvre, Socrate, qui affirme Dieu à quelques disciples chéris, et qui meurt en leur léguant pour dernier soupir un sacrifice aux faux dieux !

Voilà toute l'histoire de l'expansion des doctrines dans l'antiquité , en y ajoutant Rome, qui n'eut rien d'universel que son ambition. Cette histoire est courte , et ne vous en étonnez pas : l'erreur et la vérité n'ont besoin que d'un regard pour être reconnues ; c'est Dieu qui a donné leur signe à l'une et à l'autre, et, mieux que Tacite, Dieu abrège tout.

Vous avez vu la mort ; voulez-vous voir la vie ? Vous avez vu l'égoïsme; voulez- vous voir la charité? Jésus-Christ est au moment de quitter ses disciples et le monde; il va leur dire sa dernière parole, son suprême testament. Écoutons-le, il est court aussi : Allez et enseignez toutes les nations. Allez, n'attendez pas l'humanité, mais marchez au-devant d'elle; enseignez , non pas en philosophe qui discute et qui démontre , mais avec l'autorité qui se pose et qui s'affirme ; parlez , non à un peuple , non à une région, non à un siècle, mais aux quatre vents du ciel et de l'avenir, mais jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'espace et du temps, et, à mesure que la hardiesse ou le bonheur de l'homme découvriront des terres nouvelles , allez aussi vite que son courage et que sa fortune : prévenez même l'un et l'autre, et

que la doctrine dont vous êtes les hérauts soit partout la première et la dernière. Quel testament , Messieurs! Ce ne sont que trois mots ; mais nul homme ne les avait dits. Cherchez où vous voudrez, jamais vous ne rencontrerez ces trois mots : Allez et enseignez toutes les nations. Il n'y a qu'un homme qui les ait dits; il n'y a qu'un homme qui pouvait les dire, un homme sûr de l'efficacité de sa parole. Car vous concevez bien que, lorsqu'on meurt en voulant laisser quelque chose après soi , on pèse ses ordres derniers, et qu'on n'en donne pas de ceux que l'événement peut convaincre de mensonge ou de vanité. Une parole aussi absolue que celle-ci : Allez et enseignez toutes les nations, suppose une certitude sans bornes, le coup d'œil d'un prophète qui, prêt à se coucher, regarde sur sa tombe l'humanité à jamais attentive et obéissante. Or cette parole a été dite par Jésus-Christ : le premier il l'a dite , le dernier il l'a dite, le seul il l'a dite. Toutefois, j'en conviens, ce n'est encore qu'une parole; il faut voir si l'accomplissement y a répondu.

Quelque temps après qu'elle eut été prononcée , il se passait dans l'univers un phénomène singulier. L'univers, ce quelque chose qui fuit et qui demeure, qui souffre et qui rit, fait la paix et la guerre, qui 'renverse et qui sacre les rois , qui s'agite sans savoir d'où il vient ni où il va , ce chaos enfin , écoute avec stupeur un bruit dont il n'avait pas l'idée et qu'il ne se représente pas bien. Comme dans la nuit, quand tout est tranquille, et qu'on entend autour de soi je ne sais quel être qui marche, l'univers pour la pre-

mière fois entend une parole qui vit, qui se meut, qui est à Jérusalem, à Antioche, à Gorinthe, à Éphèse, à Athènes, à Alexandrie, à Rome, dans les Gaules, du Danube à l'Euphrate et par delà; une parole qui a été plus loin que Grassus et ses bataillons, plus loin que César; qui s'adresse aux Scythes comme aux Grecs ; qui ne connaît pas d'étrangers ni d'ennemis; une parole qui ne se vend pas, qui ne s'achète pas , qui n'a ni crainte ni orgueil ; une parole toute simple, qui dit : Je suis la vérité, et il n'y a que moi. Saint Paul a déjà paru devant l'Aréopage , et étonné par sa nouveauté ces chercheurs séculaires de nouveautés; ils ont créé un mot pour peindre leur surprise, mot heureux et qui caractérise le phénomène dont l'univers commence à soupçonner la puissance : Que nous veut, disent-ils , ce semeur de paroles? Ges philosophes avaient vu disserter, diviser, analyser, démontrer, faire sa fortune et sa gloire avec la rhétorique et la philosophie; ils n'avaient pas encore vu semer la vérité dans le genre humain comme une graine efficace qui germe en son temps, et qui n'a besoin que de sa propre nature pour fleurir et porter des fruits.

La chose était faite. L'empire romain ne pouvait plus se dissimuler l'apparition d'une réalité nouvelle qui ne venait pas de lui, qui s'était installée chez lui, sans lui, et qui déjà s'étendait plus loin que lui. Il se consulta. Les politiques, les gens.qui voient de haut et de loin, qui savent les destinées des peuples ef leur ont marqué leurs siècles et leur quart d'heure, tout ce monde s'assembla sur le Palatin , devant Ce-

sar, pour aviser à bien voir ce que c'était que cette chose qui , sans la permission du préfet du prétoire , se permettait de courir de l'Inde et de Tlbérie jusqu'en des lieux où les ordres de César n'allaient pas. Soyons justes, ils virent très-bien sa force et leur faiblesse : ils connurent que l'humanité ne possédait aucune parole capable de lutter contre la parole qui se révélait, et ils n'eurent plus que le choix de l'accepter comme un fait entré dans les destinées du genre humain, ou d'essayer contre elle , en désespoir de cause, la puissance du bourreau. Ils choisirent ce dernier parti ; car, pour adopter l'autre , il eût fallu plus que du génie, ils eussent eu besoin d'humilité. Les Césars ne s'en piquaient pas. Ils espéraient de la force ce qu'ils n'espéraient pas de la sève doctrinale amassée depuis quarante siècles dans les grands vaisseaux de l'humanité. Il ne s'agissait plus pour la doctrine catholique de se donner par la simple effusion de l'enseignement ; l'empire se levait pour étouffer le Verbe dans la gorge de l'apostolat. Il fallait se taire ou mourir; il fallait mourir en croyant que le sang parle mieux que la parole en faveur de la vérité. Il se présentait même une question préalable : fallait-il aimer l'humanité ingrate et homicide jusqu'à mourir pour elle ? Ne pouvait-on se retirer d'elle, et , paisibles possesseurs de la vérité pour soi , laisser le monde où il était?

Mais la vérité est charité, et la charité n'est pas le don de soi à ses amis, à ses parents, à ses concitoyens; elle est le don de soi aux étrangers et aux ennemis , à tous sans distinction. L'Évangile avait prévu le

cas et y avait pourvu, il avait dit : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. Il avait ajouté : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient; ainsi serez-vous les fils de votre Père qui est au ciel, lequel fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants (1). Et quant à l'eflicacité du sang répandu en témoignage pour la vérité, le Christ y avait aussi pourvu. N'avait-il pas , au moment suprême et par son dernier soupir, converti le centurion qui gardait son supplice, et, après sa mort même , le coup de lance qui perça son côté n'avait-il pas fait du soldat parricide un croyant et un saint? C'étaient là des avis prophétiques, c'était la fraternité de l'apostolat et du martyre éloquemment révélée. On y fut fidèle. Quand l'empire demanda leur sang aux apôtres pour étouffer leur parole, ils savaient que le sang est la parole à sa plus haute puissance; ils mouraient pour mieux parler morts que vivants. Ce fut presque une loi qu'aucune terre ne remontait à Dieu , qu'arrosée du sang des martyrs.

Maintenant , Messieurs , ma tâche est trop aisée ; nous n'avons pas de temps à perdre dans de faciles énumérations. L'empire romain devint chrétien par l'apostolat; les barbares le devinrent à leur tour par la même voie. Et quand un monde nouveau s'ouvrit à Vasco de Gama et à Christophe Colomb, des légions de missionnaires se précipitèrent sur leurs

(1) Saint Matthieu , chap. v , vers. 44 et 45.

pas ; l'Inde, la Chine, le Japon, des îles et des royaumes sans nombre furent évangélisés. Des lacs du Canada aux rives du Paraguay, l'Amérique fut visitée par la parole du Christ; elle habita dans les forêts , sur les fleuves , aux creux des rochers ; elle séduisit le Caraïbe et l'Iroquois; elle aima et fut aimée d'un amour unique par mille races perdues dans ces vastes continents. Et encore aujourd'hui , malgré les malheurs qui l'ont décimée en Europe, et qui semblaient avoir tari le lait de ses mamelles , elle poursuit l'œuvre lointaine de sa propagation. L'Océanie , monde éparpillé dans la mer, reçoit sur les récifs de ses îlots la doctrine qui a converti les grandes terres ; les anciennes missions refleurissent, de nouvelles commencent, et le sang coule encore pour la vérité comme au temps de Galère et de Dioctétien. Vous avez ce spectacle sous les yeux, Messieurs ; la charité de la doctrine catholique n'est pas une antiquité de musée ; elle vit parmi vous , elle sort de vous; vos frères de patrie et de famille, au moment où je parle, couvrent de leurs voix et de leurs vertus tous les points du globe. Les Annales de la Propagation de la Foi font suite aux Lettres édifiantes et curieuses, celles-ci aux légendes du moyen âge , et les légendes aux Actes des Apôtres. Chaque jour, pour la même cause, des hommes sont emprisonnés, meurtris, déchirés, mourants de chaleur, de faim, de soif, d'oubli de tout le monde, mais inébranlables et contents, parce qu'ils ont été choisis pour accomphr le testament de Jésus-Christ : Allez et enseignez toutes les nations!

Je n'ai pas besoin d'insister davantage ; il est trop clair que la doctrin-e catholique a été la première qui ait porté l'homme à la donation de soi quant à l'intelligence, la première en qui la vérité ait été charité. J'ajoute que, seule encore aujourd'hui, elle possède ce privilège, privilège devenu bien plus remarquable dans le monde nouveau que dans le monde ancien. Car autrefois on pouvait penser que le secret de l'apostolat n'était pas révélé; mais iaujourd'hui qu'il est manifeste , sa possession toujours réservée à la doctrine catholique, par la exclusion de toute autre , est assurément un phénomène aussi curieux que démonstratif.

Je reprends ma division de l'autre jour. Il n'est, avons-nous dit, que trois grandes doctrines qui aient tenté de disputer le terrain à la doctrine catholique : le mahométisme, le protestantisme et le rationalisme. J'ajoute , cette fois, le schisme grec.

Le mahométisme, venu six cents ans après Jésus- Christ, avait vu la doctrine catholique dans toute la magnificence de son prosélytisme expansif. C'était un fait subsistant, un fait dont Mahomet était témoin en personne. Mahomet s'étant posé comme fondateur, devait à son tour prononcer le fiât de la fondation ; il devait dire aussi : Allez et enseignez toutes les nations. Et, en effet, Messieurs, il faut lui rendre justice, ce fiât, il l'a prononcé autant qu'il est donné à l'homme de le prononcer. Ce fiât de la donation doctrinale , de l'expansion de la vérité , Mahomet a osé le prononcer, mais avec une variation qui révèle tout de suite l'homme à la place de Dieu. Mahomet a

bien dit : Allez / c'était beaucoup, mais écoutez la suite : Allez et subjuguez toutes les nations. Il fait appel non à la parole , mais au cimeterre ! Et pourquoi? Pourquoi cet homme n'a-t-il pas trouvé douze apôtres? Pourquoi, non pas mourant, mais dans le prestige de sa domination , n'a-t-il pas osé confier son verbe à des verbes qui devaient survivre au sien? Eh! Messieurs, c'était du génie. Mahomet, comme les Césars tout à l'heure, voyait très-bien que, lui mort , son éloquence aurait péri ; il voyait bien que, lui mort, le prestige de son œil d'aigle serait éteint , et que quand on viendrait le regarder dans son sépulcre , on n'y trouverait dans les ossements du crâne que ces orbes inanimés qui ne disent plus rien, qui ne promettent plus rien à personne. Il savait tout cela. Il ne comptait pas sur son tombeau. Et encore une fois c'était du génie et de la force. Mais comme d'un autre côté il voulait se survivre , pesant dans ses ardentes mains l'avenir du monde, il avait compris qu'il ne fallait pas faire comme les Césars, qui avaient tué stérilement , et en qui l'épée n'avait été qu'une négation. Il tira la sienne comme une affirmation. Il unit sa doctrine à la destinée d'une guerre immense , et chargea ses légions , en enfonçant leurs traits, de graver le Coran dans le cœur de l'humanité. Il fît du fer ce qu'on n'en avait pas fait jusque-là ; il en fit une doctrine vivante , un apostolat. L'homme, quand il veut persuader, ouvre ses lèvres et son âme. Mahomet les avait ouvertes une fois pour toutes ; son verbe désormais proféré , il le jetait au monde comme un ordre irrévocable ; il ne

disait pas : Va ! il le faisait porter par des escadrons ; et comme l'univers avait fait silence pour entendre le pas profond de la vérité, il fît silence une seconde fois au bruit de Mahomet, mais un silence d'esclave, un silence de vaincu, un silence qui le déshonorait.

Car, Messieurs, recevoir une doctrine au bout d'un sabre, qu'est-ce autre chose qu'abdiquer son âme? J'estime encore l'erreur qui se propose, et qui croit assez en elle pour essayer sa force et me persuader; mais ce vil gladiateur qui me présente d'une main le Coran et de l'autre la mort, je n'ai que du mépris pour lui, et, si j'ai la bassesse de lui obéir, un mépris plus profond pour moi.

Ce fut cependant , Messieurs , l'œuvre de Mahomet ; ainsi propagea-t-il sa doctrine , ainsi imita-t-il la grande parole : Allez et enseignez toutes les nations.

Je passe au schisme grec. Celui-ci n'est pas un conquérant; académicien subtil, séparé, à force d'esprit, de l'unité doctrinale, il vient s'établir dans le monde sur la bonne opinion qu'il a de lui-même. Qu'a-t-il fait depuis lors dans l'ordre de l'apostolat? Qu'a fait cette terre autrefois si féconde en éloquence, qui avait produit saint Jean Chrysostome, saint Basile , saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, et qui avait envoyé auparavant sa gloire jusqu'à nous par saint Irénée , l'un de nos premiers ancêtres dans la foi? Qu'a-t-elle fait depuis le xi^ siècle, époque finale de son schisme, pour justifier sa séparation par ses succès et pour étendre le règne de Dieu, dont elle venait d'arracher un précieux rameau?

Hélas ! ce qu'elle a fait : rien. Voilà sept cents ans passés, et cette branche éloignée de la vérité languit sans rejetons, assez forte pour conserver de sa vieilleséve, trop faible pour la communiquer. Elle a rompu avec l'unité, et à l'instant, par un miracle de la sagesse divine, elle a perdu , avec le secret de la charité, la grâce de l'expansion. Plût à Dieu même qu'elle se fût arrêtée là , et qu'elle eût accepté le châtiment de la stérilité ! Mais , honteuse enfin de sa longue inaction , l'Église grecque a été saisie dans ces derniers temps de l'ambition du prosélytisme. Et savez-vous comme elle l'entend, ou plutôt qui ne le sait pas? Elle dépouille les catholiques tombés dans sa dépendance par le sort des armes ; elle confisque leurs églises et leurs couvents; elle envoie leurs prêtres en exil ; elle arrache les enfants des bras de leurs mères, afin de les enlever à l'erreur, et de s'épargner plus tard la peine de les convertir; elle contrefait, à l'insu des peuples, sa propre liturgie, demeurée encore trop catholique; elle envoie des janissaires solliciter l'apostasie avec des verres de vin, des rubans et des coups de bâton, et, la chose faite, elle immatricule avec joie ses nouveaux enfants avec défense de sortir désormais de son aimable giron, sous peine d'être traités comme des renégats. Elle torture enfin la vérité dans ses serres , comme un oiseau de proie devenu le maître d'un aigle qui par hasard avait l'aile rompue ; il le tient, le retourne, et, n'ayant pas la force d'enfoncer dans son flanc un bec puissant, il lui arrache une à une les plumes, il le déchiquette plutôt qu'il ne le dévore.

N'ai-je pas nommé l'Église de Pologne, Messieurs, tout à l'heure? Il me semble que je l'ai nommée... et, si je l'ai fait, croyez -vous que je pourrais passer à côté d'elle sans la saluer? Chère et illustre sœur, autrefois le soutien de la chrétienté, aujourd'hui offerte en holocauste, j'aurais pu prononcer ton nom sans le bénir, sans supplier Dieu, moi l'apôtre du Christ, d'avoir pitié de toi ! Ah ! je l'en supplie, je l'en conjure, j'en appelle à lui pour toi, et à toute âme en qui l'humanité n'est pas tarie. Nous ignorons l'avenir et ce qu'il te prépare ; mais si tu succombes à la fin , la postérité te fera un berceau où tu renaîtras toujours, et quand on voudra s'animer à de grands dévouements dans de grands malheurs , on méditera tes souvenirs, on baisera tes rumes. Si nous ne te rendons pas la vie du temps , nous te conserverons la vie de la mémoire , nous te donnerons rendez-vous dans l'éternité, et si d'autres embrassements ne nous sont plus permis, celui-là , du moins , la persécution ne le rompra jamais !

Voilà l'Église grecque, Messieurs! et même ai-je tout dit? Ai-je raconté tout le sort de cette doctrine faite cadavre? Non, Messieurs; mais il faut être bref dans l'histoire de l'erreur, comme nous l'avons été dans celle de la vérité. Encore un mot seulement. Par une loi qui régit maintenant toute l'Église grecque, sous les diverses dominations qu'elle subit, le prosélytisme est défendu. Néron l'avait rêvé peutêtre dans un mauvais songe du Palatin ; mais l'avoir écrit dans une loi , avoir décrété solennellement , et dans trois empires, que la doctrine devait être sans

charité, qu'elle ne devait pas chercher l'homme et même le poursuivre, qu'elle devait habiter son coin , s'y tenir heureuse sous la protection et la garde d'un maître , et que si par hasard, comme la colombe de l'arche, elle ouvrait la fenêtre pour voir si elle pouvait s'envoler quelque part, c'était là un crime de lèse-majesté : avoir dit, écrit, décrété une semblable loi, c'est assurément le prodige d'une double peur, la peur de sa propre impuissance et de la puissance de la vérité. Et encore , il faut le remarquer, ce n'est pas seulement dans des États despotiques que cette fabuleuse disposition a été consacrée, mais à Athènes, dans une charte, et dans une charte qui proclame la liberté de conscience ! C'est au nom de la liberté de conscience que le prosélytisme y est défendu.

Je suis heureux, Messieurs, de vous signaler ailleurs, dans le sein même du protestantisme, une législation d'un caractère bien différent , à laquelle il me serait impossible de ne pas rendre un hommage public. Quand on a mission de parler contre l'erreur, c'est un bonheur comme c'est un devoir de rendre justice à ce qu'elle fait de bien. Notre siècle a vu , Messieurs , une magnifique réparation de l'erreur envers la vérité , d'autant plus remarquable qu'elle avait été précédée d'une longue persécution. L'Angleterre, après trois cents ans d'une législation impitoyable contre les catholiques , a brisé de son propre mouvement les chaînes de notre servitude , et proclamé, sous le nom d'émancipation, la pleine et entière liberté de conscience sur le sol de ses vastes États. Elle reçoit nos prêtres, nos évêques, nos reli-

gieux, même ceux qui n'ont pas chez elle le droit de nationalité; elle le fait sans crainte et sans souvenirs, avec le plus haut libéralisme qui soit au monde, et je croirais trahir la sainteté de l'apostolat catholique, si du haut de cette chaire de Notre-Dame , avant de commencer ce que je dois dire du protestantisme , je ne rendais pas à cet acte nouveau dans l'histoire des hommes l'honneur éternel qui lui est dû.

Le protestantisme n'est pas, comme le schisme grec, dénué de tout prosélytisme; il écrit, il imprime, il répand ses livres à profusion. 11 envoie même des missionnaires , non pas , il est vrai , en Chine ou au Japon , partout où il y a du sang à répandre; mais enOn , là où ses consuls peuvent parvenir et le protéger de la majesté britannique, le protestantisme hasarde ses gens. C'est une action réelle, mais une action qui ne constitue pas un apostolat. Le prosélytisme de l'écriture n'entraîne aucun dévouement difficile et sérieux. La parole marche , l'écriture ne marche pas ; la parole est le don de l'homme tout entier, l'écriture n'est que le don de son esprit. Mille sacrifices, sans compter celui du sang, découlent du sacrifice de la parole, très-peu du sacrifice de l'écriture. Au coin de son feu , toutes les mesures du confortable étant parfaitement prises, les portes bien fermées , les fenêtres exactement closes , un gentleman prend sa plume, il réfléchit à son aise entre son repas du matin et son repas du soir ; il écrit des pages dont il paie l'impression , mais avec la réserve d'être payé de son libraire, lequel paie à son tour le colporteur, qui est le seul, définitivement, à jouer le

rôle apostolique. La comparaison, Messieurs, n'est pas soutenable sous le rapport du dévouement; elle ne Test pas davantage sous un autre point de vue.

Le prosélytisme de l'écriture n'exige aucune vertu de la part de celui qui l'exerce. Le dernier des misérables, sans se nommer ou même en se nommant, peut tenir une plume puissante, quoique déshonorée. Pour peu que l'écrivain soit d'honnêtes mœurs, cela suffît à sa dignité. Il n'en est pas de même de l'homme qui se consacre au ministère de la parole, et surtout de la parole religieuse. Pour paraître dans une assemblée au nom de Dieu , il y faut porter la physionomie et l'histoire d'une vie élevée. Gicéron, quoique païen et ne parlant que de l'éloquence civile, ne défînissait-il pas l'orateur un homme de bien habile dans l'art de dire? Ce titre d'homme de bien ne suffit plus à l'homme de l'Évangile ; la sainteté lui est nécessaire , une sainteté indiquée par le sacrifice permanent de la chasteté, par le désintéressement, par la fatigue, par l'éloignement de la patrie, par un rejaillissement sensible de la vérité dans l'accent et dans tout l'être. Les sauvages mêmes ne se méprennent pas à ces signes. Ils discernent à la première vue et au premier son le véritable apôtre. Portez -leur donc des livres, ou même une parole mariée à une femme !

Savez-vous, Messieurs, ce qu'il y a de plus singulier dans votre siècle? C'est précisément que, pour la première fois depuis le commencement du monde, le prosélytisme de l'écriture, agrandi démesurément

par la presse, a acquis une puissance qui le dispute au prosélytisme de la parole ; c'est que le prosélytisme qui n'exige aucun dévouement, ni vertus, ni même un nom, aspire à détrôner le prosélytisme qui exige le nom, la vertu et le dévouement. Nous ne repoussons pas cette puissance nouvelle -née dans l'humanité, nous nous en servons; auxiliaire utile, elle est venue au secours de la parole menacée partout d'oppression, et encore qu'elle batte en brèche la vérité, elle travaille cependant pour nous, pour cette parole dont elle convoite l'empire. C'est pourquoi, tout en signalant le danger qui tient à l'impersonnahté de récriture, je vous en signale aussi l'avantage. Quand une grande puissance fait son apparition dans le monde , elle y arrive poussée par une grande raison, et cette grande raison , c'est toujours quelque besoin de la vérité. Rien n'arrive que par la providence de Dieu, et Dieu fait tout pour ses élus: Omnia propter electos. Soit donc qu'un empire se fonde ou s'écroule, qu'un soleil s'éteigne ou s'allume, que le vent souffle de l'orient ou de l'occident, attendez toujours Dieu, c'est toujours Dieu qui arrive, encore que la poussière soulevée par son passage nous dérobe longtemps sa figure et son secret.

Je ne dirai qu'un mot du rationalisme sur la question qui nous occupe; je n'ai jamais ouï parler d'un rationaliste qui ait reçu des coups de bâton à la Cochinchine. Ces esprits-là sont trop polis et trop ingénieux pour se hasarder dans une semblable gloire , au profit de la vérité. Il sera toujours temps de s'occuper d'eux lors de la prochaine pUce vacante

à l'Académie. Nous sommes trop bien élevés pour leur offrir autre chose qu'une branche de laurier, et ils la méritent sans contestation.

J'ai fini, Messieurs. Tout ce que j'ai dit m'autorise à conclure que la charité de la doctrine, manifestée par l'apostolat, appartient exclusivement à la doctrine catholique. Et si vous me demandez pourquoi , quelle est la cause secrète de ce phénomène , je vous répondrai que la vérité seule est charité , et que seuls possédant la vérité, seuls aussi nous en possédons l'incommunicable chaleur. Nous venons du sein large et universel de Dieu ; nous venons de la région où la lumière et l'amour se tiennent éternellement embrassés. Le fleuve qui descend des hautes montagne? couvre naturellement la plaine de ses mille canaux. Toute autre doctrine vient d'en bas ; elle vient de l'homme, de son cœur étroit, de son esprit plus étroit encore, de son orgueil, plus étroit que l'un et que l'autre; elle vient de l'égoïsme et retourne à l'égoïsme. Elle ne va pas au monde, elle appelle le monde à soi. Pour nous, enfants de Dieu , nés dans l'éternité d'un mot de son âme, la charité nous presse toujours, elle ne nous laisse que le repos du sacrifice qui a été notre berceau.

Saint Paul, étant sur les ruines de Troie, vit en songe un Macédonien qui se tenait debout, et qui le priait : Passe, lui disait-il, passe, et viens à nous (1). Ce Macédonien, Messieurs, c'est l'humanité tout entière, suppliante de Dieu, lui demandant la ve-

(1) Actes des Apôtres , chap. xvi, vers. 9.

rilé; el saint Paul, c'esl nous tous qui croyons comme lui, qui avons reçu comme lui les prémices de l'esprit de vie et d'amour. Aujourd'hui comme alors couché sur les ruines de Troie, cette image de la désolation du monde, le Macédonien se dresse devant nous; il nous prie debout, car il est pressé: Passe, nous dit-il, passe, et viens à nous. Et si la crainte du dévouement nous retient, si les labeurs, les voyages, la faim, la soif, les supplices nous effraient, Dieu nous dit comme à saint Paul, dans un autre songe , dans le songe de Corinthe : N'aie pas peur, parle et ne te tais pas , car j'ai un grand peuple à moi dans cette ville (1). Comment nous tairions-nous? Gomment la main de l'homme fermeraitelle nos lèvres? Dieu nous pousse toujours , un grand peuple nous attend toujours. Vous en avez ici. Messieurs, le spectacle et la preuve, et encore cette assemblée , si vaste et profonde qu'elle soit , ce n'est pas tout mon auditoire : mon auditoire, c'est l'humanité. Ma parole, dite à vous, rejaillit sur lui comme ces cailloux lancés sur la surface des mers qui , de bonds en bonds et portés par les flots, vont atteindre au loin leur but.

(1) Actes des Apôtres, chap. xviii, vers. 9 et 10.

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