‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · VINGT -CINQUIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

VINGT -CINQUIEME CONFERENCE

DE LA CHARITÉ DE FRATERNITÉ PRODUITE DANS l'aME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE

Monseigneur,

Messieurs ,

La doctrine catholique est la seule qui ait produit et qui produise la charité de l'apostolat ; je l'ai prouvé dans ma dernière Conférence. J'ajoute qu'elle seule produit la charité de la fraternité. La fraternité est le partage réciproque du cœur, du travail et des biens ; et il semble , Messieurs , que cette vertu devrait couler en nous par une source aussi simple et aussi naturelle que notre vie. Car, enfin, qu'estce que nous sommes ? Ne sommes-nous pas les membres d'une même famille , les enfants d'un même père et d'une seule maison ? En vain nous voudrions

détruire les pages de noire généalogie; tous, sans exception, nous sortons du même lieu, et tandis que l'orgueil se fabrique en dehors du genre humain d'illustres et particulières antiquités , le sang d'Adam parle en nous plus haut que tous les titres , et nous couche par terre aux pieds du même patriarche comme aux pieds du même Dieu. Cependant, malgré cette évidente communauté d'origine et cette fraternité que la nature a mise en nous , quel spectacle nous présente l'histoire si nous la considérons en dehors de la doctrine catholique ! Des races ennemies, des familles qui se séparent le plus qu'elles peuvent les unes des autres par le rang, la puissance et la tradition ; des hommes âpres à la curée de ce monde, et traitant la terre non comme le patrimoine réel de tous, mais comme le patrimoine privilégié des plus forts , des plus habiles et des plus heureux ; partout la guerre, la jalousie, la convoitise, la spoliation, l'élévation d'un petit nombre et la misère de beaucoup.

Toutefois , Messieurs , il n'en est pas de la fraternité comme de l'humilité , de la chasteté et de l'apostolat. Le monde, qui repousse celles-ci , même après la révélation qui en a eu lieu , ne repousse pas également celle-là ; un grand nombre l'apprécie aujourd'hui, même en dehors de la doctrine catholique, et s'il est un songe caressé par les âmes élevées , s'il est une idée qui remue l'opinion, qui inspire de belles pages et consacre de grands travaux, c'est assurément l'idée de la fraternité. Tandis que le monde insulte l'humilité comme une vertu qui l'importune,

rejette la chasteté comme un intolérable fardeau, incrimine l'apostolat comme un envahissement de la vérité ou de ce qui se donne pour elle , la fraternité a dans son sein des amis chauds et généreux, qui exagèrent même ses droits , se trompent sur les moyens de l'établir, mais qui la proclament comme la fin dernière de toute l'histoire et de tout le mouvement de l'humanité. Le spectacle auquel nous vous convions n'en sera que plus instructif et que plus curieux. Il sera beau de voir le monde poursuivant la même pensée que nous, impuissant à la réaliser malgré ses efforts; et la doctrine catholique atteignant chaque jour son but fraternel par le simple épanchement de sa parole et de son ordinaire efficacité.

L'an 680 de Rome, sous le consulat de Marcus Terentius Varro Lucullus et de Gains Gassius Varus , au pied du mont Vésuve et en face de la mer de Naples, deux à trois cents hommes étaient rassemblés. Ils portaient bien sur eux les traces de notre dignité commune , et cependant il n'était pas besoin de les regarder longtemps pour découvrir aussi dans tout leur être des marques trop sensibles d'une cruelle dégradation. Au milieu du silence de tous , l'un d'eux se leva et leur adressa ce discours : « Ghers et misérables compagnons d'infortune, avons-nous résolu de porter jusqu'au bout les injures du sort qui nous a été fait? L'humanité n'existe pas pour nous; rebut du monde, saisis dès nos premiers jours par la mam de fer de la destinée, nous n'avons servi jusqu'à présent qu'à récréer nos maîtres par des specta-

clés barbares, ou à nourrir par nos travaux leur faste, leur mollesse et leur volupté. Il est vrai, nous avons fui , nous sommes libres , mais vous comprenez bien que cette liberté n'est encore que la servitude ; tout l'empire, toute la terre est contre nous : nous n'avons pas d'amis, pas de patrie, pas d'asile. Mais avonsnous besoin d'autres amis, d'autre patrie, d'autre asile que nous-mêmes ? Considérons qui nous sommes, et comptons-nous d'abord. Ne sommes-nous pas le plus grand nombre ? Qu^est-ce que nos maîtres? Une poignée de patriciens dont nous peuplons les maisons, qui ne respirent que parce que nous n'avons pas le courage de poser la main sur leur poitrine pour les étouffer. Et si la chose est comme je le dis, si nous avons l'a force du plus grand nombre, si c'est l'humanité presque entière qui est esclave d'une horde jouissant de tout et abusant de tout, qui est-ce qui nous empêche de nous lever, d'étendre nos bras une fois en ce monde, et de demander aux dieux qu'ils décident entre nous et nos oppresseurs? Nous n'avons pas seulement le nombre, nous avons l'intelligence aussi ; beaucoup d'entre nous ont enseigné à leurs maîtres ou enseignent à leurs enfants des lettres humaines ; nous savons ce qu'ils savent, et ce qu'ils savent ils le tiennent de nous; c'est nous qui sommes leurs grammairiens , leurs philosophes , et qui leur avons appris cette éloquence qu'ils portent au forum, pour y opprimer tout l'univers. Enûn, nous avons plus que le nombre et que l'intelligence , nous avons le droit : car, qui nous a faits esclaves? qui a décidé que nous n'étions pas leurs égaux ? où

est le titre de notre servitude et de leur souveraineté? Si c'est la guerre , faisons la guerre à notre tour ; essayons une fois la destinée , et méritons par notre courage qu'elle se prononce pour nous. » Ayant dit cela , Spartacus étendit la main vers le ciel et vers la mer; son geste acheva sa parole; la foule qui l'avait écouté se leva, sentant qu'elle avait un capitaine, et, huit jours après, quarante mille esclaves rangés en bataille faisaient tourner le dos aux généraux romains, remuaient de fond en comble l'Italie , et se voyaient sur le point, comme Annibal, de regarder en vainqueurs la fumée de Rome.

Ils furent vaincus pourtant, malgré le nombre et le courage, et Pompée, venant mettre le sceau à leur défaite, n'eut qu'à écrire quelques lignes au sénat pour lui apprendre que ces vils esclaves , un moment sa terreur, étaient rentrés dans leur légitime néant.

Tel était l'état du monde quelques années avant la venue de Jésus-Christ. Une grande portion de l'humanité n'avait ni patrie , ni famille, ni droits; elle était inscrite dans la loi sous la rubrique des choses et non des hommes. On la traitait comme une race d'animaux plus intelligents, plus forts, mais qui n'avaient d'autre distinction que d'être plus aptes à une servitude profitable. Je pourrais , pour ma thèse, me borner au fait, et vous dire : Voilà ce que l'homme avait fait de l'homme en quatre mille ans ; voilà où en était, avant Jésus-Christ, la fraternité. Mais il ne sera pas inutile qu'après avoir vu le fait nous en cherchions la cause , afin de

mieux comprendre la grandeur et la difficulté de la révolution opérée sous ce rapport par la doctrine catholique.

C'est donc , Messieurs , puisque vous voulez savoir la cause de la servitude, c'est que l'homme n'aime pas l'homme , que l'homme n'aime pas le travail . que l'homme n'aime pas le partage de son bien, que l'homme enfin n'aime rien naturellement de ce qui constitue la fraternité.

L'homme n'aime pas l'homme; car l'amour, ce charme inexprimable qui nous pousse vers un objet, et nous pousse moins à nous donner qu'à nous fondre en lui ; l'amour, cette merveille la plus incompréhensible de notre nature, à quoi nous passons toute notre vie, jusqu'à ce que nous ayons désespéré de nous assez pour ne plus chercher à en réaliser le mystère; l'amour n'a qu'une cause unique, cause rare et passagère dans l'humanité. Je voudrais en cacher le nom : je me reproche jusqu'à un certain point de le nommer dans cette chaire; mais il m'est impossible de ne pas le prononcer. L'amour n'a qu'une cause, et cette cause c'est la beauté. Que l'homme soit mis en présence d'une nature où resplendit ce don terrible , à moins qu'il ne soit couvert d'un bouclier divin, il en ressentira les coups : si rebelle, si orgueilleux qu'il soit, il viendra comme un enfant se courber aux pieds de ce quelque chose qu'il a vu et qui l'a subjugué par un regard , par un cheveu de son cou , in uno crinecolli sut, dit admirablement l'Écriture. Mais cette beauté, cause unique de l'amour, elle est rare et passagère en nous. Ellen'ap-

partient qu'à un très-petit nombre , et les êtres qui en sont le plus doués ne jouissent qu'un moment de leur couronne. Adorés un jour de leur vie, ils sentent bientôt la fragilité du don qui leur a été fait ; les adulateurs fuient à mesure que les années descendent, et quelquefois il n'est pas besoin des années. Le cœur épris violemment se détache avec rapidité, et, d'expérience en expérience, ces êtres qu'on a tant chéris arrivent à ne plus posséder d'euxmêmes et des autres que les reliques d'un songe.

La beauté, qui est la source de l'amour, l'est aussi des plus grandes désolations qui soient ici -bas, comme si la Providence et la nature se repentaient d'avoir fait à quelques-uns de nous un si riche et si rare présent.

Si telle est la cause de l'amour, comment l'humanité serait-elle aimée ? A part le petit nombre qui la possède, et avec tant d'imperfections, qu'est-ce que le reste ? Que voit l'homme autour de soi ? Des hommes non pas seulement dépourvus de la grâce et de la majesté de leur nature, mais défigurés par le travail, avilis par des maux sans nombre, en qui l'œil ne découvre plus rien qu'une sorte de machine qui se meut. Et si du corps on pénètre jusqu'à l'âme, la misère et la honte s'y révèlent sous des aspects plus profonds encore, qui n'arrêtent plus le mépris par la pitié. L'orgueil sans cause, l'ambition, l'égoïsme , la haine, la volupté , tous les vices se disputent ce visage intérieur de l'homme , et aspirent à le déshonorer. Que reste-t-il pour l'amour? A quel vestige de la beauté se prendra l'homme pour aimer

l'homme et partager fraternellement avec lui les peines du travail et la joie des biens ?

L'homme n'aime pas le travail. 11 aime seulement une activité qui flatte l'orgueil et trompe l'ennui. Pascal en a fait la remarque. Un homme, dit-il à peu près, se juge malheureux parce qu'une disgrâce le jette dans un château magnifique, où, entouré de toutes les jouissances et de toutes les distinctions , il ne lui manque qu'une multitude de solliciteurs et d'importuns qui l'empêchent de penser à soi. Gela est vrai, nous aimons l'activité, mais une activité commode et honorée, qui, selon l'expression de M™® de Staël, ajoute l'intérêt au repos, et nous donne sans fatigue la satisfaction de tenir et de remuer les fils de ce monde. C'est l'activité paresseuse du commandement qui nous séduit ; mais dès qu'il y a fatigue réelle d'esprit ou de corps, nous cherchons à la rejeter sur les autres autant que nous le pouvons. Le travail est une peine. Il a été imposé à l'homme quand Dieu le chassa du paradis terrestre avec cette sentence : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front; en le repoussant, nous ne faisons que repousser un châtiment, et pour l'accepter, quand l'amour nous manque , il ne nous faut pas moins que toute la force de la nécessité. Or l'homme manque d'amour à l'égard de Thomme, et l'horreur du travail, combinée avec sa nécessité, lui inspire sans cesse l'idée et la tentation de la servitude pour autrui. Combien donc est-il loin de la fraternité, qui est le partage réciproque du cœur, du travail et des biens 1

On serait porté à croire que l'homme, parvenu à

un certain degré de richesse et rassasié de superflu , n'éprouve aucune peine à donner ce qui est inutile même à la surabondance du luxe ; c'est une erreur. L'homme ne donne jamais volontiers. Quand il ne sait plus que faire de son or, il achète la terre qui lé produit. Dénué souvent de postérité , ou réduit à des neveux qu'il déteste , il achète encore , et si la terre manque à son ardeur de la posséder, il ensevelira dans des coffres profonds cet or doublement inutile, se donnant quelquefois le plaisir de le regarder, de le compter, et de savoir au juste de combien d'écus sa félicité s'est accrue. Quelle joie y a-t-il là? Vous et moi nous l'ignorons également, on ne se rend compte que des passions dont on fut soi-même victime. Le pauvre ne comprend pas l'état de l'homme riche, qui aime mieux enfouir que donner; mais il en est ainsi. Il arrive même que le riche s'ennuie de l'être , qu'il n'en peut plus de sa fortune , qu'un immense dégoût le saisit. Il pourrait, ce semble, s'ouvrir une veine nouvelle de joie en rappelant de la misère une famille ruinée , en mariant de pauvres jeunes gens qui s'aiment loyalement. Il n'aurait pas même besoin d'aller chercher le malheur : le malheur monterait son escalier de lui-même ; il y monte atout quart d'heure sans qu'on l'attende; il frappe, il apporte à ce misérable un bien qu'il ne connaît plus. Mais la satiété poussée jusqu'à la douleur n'apprend pas encore à l'homme le secret de se dépouiller. Il estime que l'honneur d'être plus riche que personne mérite bien d'être acheté par la souffrance. Encore une fois , nous ne comprenons rien à tout cela; mais

tout cela est , et nous révèle une troisième source de la servitude substituée dans le monde ancien à la fraternité.

En effet, si l'homme n'aime pas l'homme, s'il hait ie travail et abhorre tout partage de son bien, qui ne voit au bout de ces dispositions de son âme, comme une conséquence inévitable, l'établissement de la servitude? Pourquoi n'abuserais-je pas de la force contre l'homme que je méprise, pour l'assujettir à un travail dont je me délivre , et qui sert à la fois ma fortune et mon orgueil? Pourquoi n'attacherais-je pas le plus d'hommes possible, au moindre prix possible, à la satisfaction de tous mes sens? Pourquoi, si je le peux, n'aurais-je pas, comme dans l'Inde, des gens pour chasser de mon visage les animaux importuns, d'autres pour me porter en palanquin, d'autres pour me tenir un verre d'eau tout prêt, quand j'aurai soif, d'autres pour m'accompagner et me faire honneur? Peut-être sera-ce l'occasion qui me manquera pour m'assujettir mes semblables; mais l'occasion a-t-elle jamais manqué dans le monde aux oppresseurs? Une fois les causes de la servitude posées dans le cœur de l'homme, qui s'y opposera? où sera le point d'appui des faibles contre les forts? qui parlera pour l'homme, si l'homme le méprise? Par l'effet même du manque d'amour et de la passion de s'agrandir, il se formera nécessairement des générations déshéritées ; ces générations s'agiteront, elles feront peur aux heureux du monde; il faudra bien créer une force qui leur ôte l'idée de se révolter, et qui permette à l'égoïsme un sommeil

tranquille. Quel plus naturel moyen que de les réduire à une servitude qui les avilisse à leurs propres yeux, et ne leur permette pas même de songer à se revendiquer?

Ce ne sont pas là, Messieurs, de chimériques interprétations des sentiments de l'homme. Dieu a permis que la servitude subsistât jusqu'à présent pour vous révéler sans cesse à vous-mêmes ce que vous êtes en dehors de la charité qui vient de lui. Vous auriez pu croire que vous aimiez l'humanité par vous-mêmes, et que la philanthropie suffisait à l'établissement de la fraternité universelle. Dieu a pris soin de vous détromper. Que des Européens, des Français , descendent quelques degrés de latitude et soient transportés sous un soleil plus chaud , leur philanthropie expire aux portes d'une fabrique de sucre. Devenus possesseurs d'esclaves , ils découvriront les plus puissantes raisons du monde en faveur de la servitude : celles-là mêmes que je disais tout à l'heure, la nécessité du travail, l'impossibilité de l'accomplir par eux-mêmes , le devoir de s'enrichir, l'infériorité de la race assujettie; l'on ira au loin chercher cette race privilégiée , et si elle n'est pas encore assez proche de la bête , on aura soin , en la maltraitant et en la privant d'éducation , de l'amener au niveau de bassesse et d'abrutissement désirable pour que tous la jugent incapable et indigne de la liberté. Voilà l'homme , Messieurs , et quels obstacles la doctrine catholique devait trouver en lui pour l'établissement de la fraternité. Voyons comment elle a fait pour être la plus forte.

Quand Jésus-Christ avait voulu fonder l'apostolal , il avait prononcé cette parole : Allez et enseignez toutes les nations. Il lui en coûta davantage pour i fonder la fraternité. Il s'y reprit à plusieurs fois, et | posa trois textes fameux. |

Je vous donne f dit-il une fois, je vous donne un commandement nouveau : c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés moimême; le monde connaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres (1). Remarquez d'abord , Messieurs , cette expression : Je vous donne un commandement nouveau. Jésus- Christ ne s'en est servi que dans cette occasion, du moins d'une manière aussi expresse. L'humilité, la chasteté, l'apostolat, quoique des choses nouvelles, l'étaient moins pourtant que ce précepte : Aimez-vous les uns les autres. Et Jésus-Christ ajoute que ce sera le signe auquel on reconnaîtra ses disciples ; non que l'humiUté, la chasteté, l'apostolat, ne soient aussi des signes très-évidents et très-certains de la profession chrétienne, mais parce que la charité est l'océan où commencent et aboutissent toutes les autres vertus. C'est la charité qui rend humble, chaste, apôtre ; c'est elle qui est le principe et la fin , et par conséquent le signe capital de la transfiguration de l'âme.

Faites une seconde remarque , Messieurs : la doctrine catholique , apparaissaat au monde , ne dit pas comme Spartacus : Levez-vous, armez-vous, reven-

(4) Saint Jean, chap. xiii, vers. 34 et 35.

diquez vos droits ; elle dit avec calme et simplicité : Aimez-vous les uns les autres; s'il y en a un parmi vous qui se plaigne de n'être pas aimé, qu'il aime le premier ; l'amour produit l'amour. Quand deux s'aimeront et qu'on aura vu la joie dans leur cœur, un troisième viendra qui désirera être aimé aussi en donnant son amour; ensuite un quatrième. Ce qui vous manque, ce n'est pas un droit, c'est une vertu. Or aucune loi ne peut vous donner une vertu, aucune victoire ne peut vous la créer. Spartacus aurait vaincu , que le monde eût été le lendemain ce qu'il était la veille : les esclaves seraient devenus maîtres , les maîtres esclaves ; et encore tous ces victorieux , enivrés des dépouilles de Rome , se seraient égorgés les uns les autres au nom de la fraternité. Une vertu ne naît pas sur les champs de bataille; l'âme est la seule terre où Dieu la sème et la récolte. Que faitesvous quand une plante nécessaire et désirable manque à votre industrie? Vous la cherchez au loin, sous le soleil qui la mûrit; vous la semez et la cultivez avec d'autant plus de soin que le sol à qui vous la confiez n'est pas son sol natal. Eh ! Messieurs , la génération de la vertu ne diffère pas de celle-là ; elle n'en diffère que parce qu'il est inutile d'aller si loin ; le royaume de Dieu est au dedans de vous; la terre, c'est votre âme , et la semence , vous venez de la recevoir, elle est dans ces mots : Aimez - vous les uns les autres.

Elle est aussi dans cette seconde parole : Si quelqu'un d'entre vous veut être le premier, qu'il soit le dernier; et qui veut être le plus grand , qu'il soit

votre serviteur , à l'exemple du Fils de l'homme, qui n'est pas veyiu pour être servi, mais pour servir (1). Vous vous plaignez d'être esclaves , vous ne savez pas ce que vous dites : on est esclave quand on sert malgré soi; servez de votre propre gré, l'esclavage sera détruit. On vous a dit que le plus grand malheur et la plus grande honte c'était la servitude , et moi je vous dis : Faites de la servitude un acte d'amour, ce qui était ignominie deviendra gloire, ce qui était esclavage deviendra dévouement, ce qui était la dernière chose deviendra la première, ce qui était le comble de l'infortune deviendra l'extase. Ne savezvous pas qu'il n'y a rien de plus doux que d'aimer? Et quand on aime on se donne , quand on se donne on sert , et quand on sert par amour on est heureux. Servez donc en aimant : que vous manquera-t-il ? Il est vrai que l'ordre a été interverti , parce que c'est l'amour qui précède le service , et qu'ici le service a précédé l'amour : mais que vous importe? Rétablissez l'ordre en aimant; pourvu que le service et l'amour soient ensemble, le mystère de la béatitude est accompU. Vous donc, ô vous tous, mes frères les esclaves , faites une sainte république d'amour, aimez-vous les uns les autres , et aimez vos maîtres dans l'amour commun que vous vous porterez ; vous finirez par les désarmer, par leur persuader de vous aimer aussi et de s'aimer entre eux. Rien n'est contagieux comme la vertu arrivée à l'état d'amour. Vos maîtres vous tenaient pour des ennemis , ils avaient

(1) Saint Matthieu, chap. xx, vers. 26, 27, 28.

encore plus de peur que de haine à votre égard: quand ils verront que vous les aimez et que vous les servez librement, leurs yeux s'ouvriront, votre liberté naîtra d'elle-même comme un fruit naît de son arbre et tombe de soi quand il est mûr.

Reste une troisième parole, nécessaire encore à l'œuvre de la fraternité : Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume du ciel est à eux. Vous vous plaignez de l'insensibilité du riche; ne faites pas comme lui; aimez la pauvreté, et donnez du peu que vous avez à ceux qui ont encore moins. Ne dites pas que vous ne pouvez vous priver de votre part si d'autres n'en font autant; donnez d'abord la vôtre, d'autres donneront aussi la leur; votre part vous sera rendue au centuple, et l'esprit de pauvreté, sans lois, sans violence, sans dissoudre la société dans un partage toujours à refaire et toujours impuissant, détruira l'inimitié du pauvre et du riche, fera de celui-ci un économe, et de celui-là un protégé de la Providence.

Sans doute , Messieurs , toute cette doctrine est aussi simple que profonde; cependant personne ne l'avait trouvée. Il en est d'elle comme de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb : chimérique avant le succès, tout le monde fut surpris de n'en avoir pas eu l'idée : il ne s'agissait que de monter sur un vaisseau et d'aller tout droit devant soi. Cependant ici nous avons une merveille de plus : la doctrine conçue et publiée n'est que peu de chose encore; il faut qu'elle arrive à l'efficacité par ellemême , sans le secours d'aucune victoire et d'aucune

— nu —

législation, il faut qu'elle soit acceptée librement, pratiquée librement, et cela contrairement à tous les instincts de l'humanité. On disait à l'homme d'aimer l'homme, lui qui ne l'aimait pas; on lui disait de servir, lui qui n'aime qu'à être servi ; on lui disait de donner son bien , lui qui avait horreur de se dépouiller. Évidemment la fin et les moyens n'avaient aucune proportion. Et pourtant que n'a pas été le succès! Je tourne quelques pages de l'Évangile, et je lis : La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une àme; nul d'entre eux n'appelait sien ce qu'il possédait , mais tout leur était comm,un. On ne voyait point d'indigents parmi eux. Quiconque avait des champs et des m^aisons les vendait et en appointait le prix , qu'il mettait aux pieds des apôtres , et l'on en faisait la distribution à chacun selon ses besoins (1). La répubhque chrétienne était formée; république nouvelle inconnue, où tout le monde n'avait qu'un nom , celui de frère.

Mais cette république ne devait pas être bornée à un coin du monde, et y demeurer comme une secte heureuse donnant de loin aux hommes l'exemple de la fraternité. La terre avait été mise devant elle comme la seule limite de sa réalisation; elle était appelée à provoquer et à rétablir partout le partage réciproque du cœur, du travail et des biens. Elle avait besoin , pour cette grande œuvre , d'un sacerdoce fonde lui-même sur le principe de la fraternité ; elle le créa. Elle destina aux fonctions du gouverne-

(1] Actes des Apôtres, chap. 4, vers. 32 et suiv.

ment et de la parole , non les princes et les savants, mais ceux des frères , quelle que t ut leur naissance , en qui la charité brillait davantage ; elle choisit l'enfant du pâtre et le lîls de l'esclave, elle mit sur leur tête la couronne du prêtre , la mitre de l'évêque , la tiare du pontife , et dit tout haut aux princes de ce monde : Voilà aux genoux de qui vous viendrez chercher la lumière et la bénédiction. Vous, Césars, vous dépouillerez votre orgueil un jour, vous vous abaisserez devant le fils de votre serviteur caché autrefois dans les basses-fosses de votre palais ; c'est à lui que vous confesserez vos fautes , c'est lui qui étendra la main sur vous et qui vous dira : Au nom de Dieu, César, tes péchés te sont remis; va et ne fais plus ce que tu as fait. Le résultat était facile à prévoir. Dès que le pauvre et le petit était élevé par le mérite même de l'humilité au trône de la parole et au tribunal de la conscience, la nature humaine prenait une dignité tirée de son fond et d'une vertu possible à tous : ce n'était plus la naissance et la guerre , le hasard et l'habileté , sources diverses d'exclusion et d'oppression ; ce n'était plus l'égoïsme , mais la charité qui tenait le sceptre des destinées de l'humanité. L'esclavage perdait toute signification , et cela sans luttes entre les maîtres et les esclaves, sans révolution précipitée et sanglante, par le seul cours des choses. Comme les fers d'un prisonnier s'usent avec le temps et parle frottement, et que le geôlier n'a plus besoin de les détacher quand l'heure légale de la liberté est venue : ainsi la religion n'eut pas même besoin de secouer les

chaînes de l'esclave pour les faire tomber, elles s'étaient usées par le temps et par le frottement de la doctrine.

Mais l'esclavage à détruire n'était pas toute l'œuvre de la fraternité, il fallait encore pourvoir au service des misères humaines. La doctrine catholique créa pour elle le service gratuit , c'est-à-dire un service de dévouement , sans autre récompense que le strict nécessaire de l'être dévoué. Ce service entraînait nécessairement la chasteté absolue; il substituait à la famille le genre humain tout entier. Je n'en ferai pas l'histoire , Messieurs : qui ne la connaît? Qui ne sait avec quelle ingénieuse fécondité la doctrine catholique a pourvu de pères et de mères tous les malheurs? Épiant dans chaque siècle la misère qui lui était propre, elle lui a suscité chaque fois des serviteurs nouveaux. Elle a fait la sœur de Charité aussi facilement qu'elle avait fait le chevalier de Malte , le frère des Écoles chrétiennes aussi bien que le frère de la Merci , l'ami du fou comme l'ami du lépreux. Chaque jour encore vous avez sous les yeux l'exemple de ses créations , où la puissance de la charité prend corps à corps la puissance de la misère, et ne lui permet pas de toucher le point le plus obscur de l'humanité sans y porter la main après la sienne; ainsi s'est établi le règne de la fraternité parmi les hommes , œuvre incroyable , même à qui la voit, et dont il faut que je vous demande l'explication.

Je vous demande quelle est la cause d'un si étrange phénomène , après tant d'autres que nous

avons déjà vus. Pourquoi et comment la doctrine catholique a-t-elle été seule efficace pour abolir la servitude, pour transformer le cœur du riche et celui du pauvre, pour organiser ce service volontaire et gratuit qui couvre encore l'Europe, malgré la conspiration de tant d'hommes qui s'efforcent de l'anéantir? Je vous demande comment cela s'est fait? comment se fait-il que cette doctrine catholique, qui seule déjà produit l'humilité, la chasteté, l'apostolat, soit la seule aussi qui produise la fraternité? la seule et toujours la seule , les autres ne faisant que détruire , ou , si elles conservent quelque chose de la force qu'elles ont reçue primitivement de la doctrine catholique, ne faisant qu'altérer son ouvrage et ses dons.

J'ai déjà répondu, Messieurs, qu'évidemment cette efficacité de la doctrine catholique est divine , puisque , si elle était humaine , toute autre doctrine en déroberait le secret tôt ou tard. Pourquoi l'homme aime-t-il l'homme aujourd'hui , si la doctrine catholique a laissé l'homme tel qu'il était, avec sa seule nature et son seul attrait? La beauté, disons-nous, est la cause unique de l'amour ; il faut donc que la rehgion catholique ait revêtu l'homme d'une beauté qu'il n'avait pas auparavant. Mais laquelle? Si je vous regarde au dehors, vous n'êtes pas changés, votre visage est celui de l'antiquité , et même vous avez perdu quelque chose dans la rectitude des lignes de la physionomie. Quelle beauté nouvelle avez -vous donc reçue? Ah! une beauté qui vous laisse hommes, et qui est pourtant divine! Jésus-

Christ a mis sur vous sa propre figure , il a touché votre âme avec la sienne, il a fait de vous et de lui un seul être moral. Ce n'est plus vous, c'est lui qui vit en vous. Une sainte disait : « Si on pouvait voir la beauté d'une âme, on ne pourrait plus rien regarder. » Cette beauté que le monde ne voit pas, nous chrétiens, nous l'entrevoyons; elle perce à travers l'humanité déshonorée, nous la sentons, nous la cherchons; elle nous séduit, non pour un jour, comme la beauté humaine, mais avec l'indélébile magie de l'éternité. Si je vous aime, si je suis forcé de vous parler, si je donnerais ma vie pour le salut d'un seul d'entre vous , ce n'est pas que je sois plus qu'un homme; mais je vois en vous une inexprimable lueur qui vous enveloppe , vous pénètre , et me ravit au dedans de vous. Je l'ai moi-même aussi à votre œil, si vous êtes chrétiens. Un jour, et bientôt même , cette parole qui vous annonce la doctrine se ternira ; la décadence s'approche de l'homme avec rapidité, et avec elle la solitude et l'oubli. Ce temps venu , il ne me restera dans votre âme que le souvenir d'un écho ; mais à moi , comme à vous , dans la vie et dans la mort, il nous restera la beauté qui vient du Christ , son visage qui est sur nous , et l'amour qui en jaillit pour nous réjouir vivants et nous embaumer au tombeau.

Vous avez déjà quelque expérience de la vie, vous avez heurté à plus d'une porte : eh bien ! dites-moi , n'avez -vous pas senti la différence de l'homme qui vous accueille en homme , d'avec l'homme qui vous accueille en chrétien? A part vos mères , vos sœurs ,

et un petit nombre d'amis, quel homme indifférent, si philanthrope qu'il soit, vous a serrés sur son cœur ? Dans quel cabinet au fond duquel un philosophe cache ses glorieuses veilles, avez -vous été reçus avec amour? En qui avez -vous reconnu la poitrine de la fraternité? Pour moi, à part ceux que je nommais tout à l'heure, je ne l'ai trouvée que dans des chrétiens, dans des âmes animées de la vertu du Christ, dans des prêtres à qui je confessais mes fautes, dans quelques jeunes gens qui m'apportaient l'aveu des leurs et qui se jetaient de joie dans mes bras : âmes fraternelles, embrasées déjà de la communion des saints , et me révélant de loin l'extase éternelle de l'unité.

Et vous, hommes qui n'êtes que des hommfes, souffrez que je vous le demande : Où en êtes-vous de la fraternité et de l'amour humain ? Hélas ! après des illusions rapides , vous ne croyez déjà plus à l'amour ; vous êtes devenus incrédules même à la beauté, et la source des joies mystérieuses ne donne plus d'eau dans le fond de votre cœur. Vous avez ôté de l'homme le Dieu qui y habite , et vous vous êtes étonnés du néant qui s'y est fait. Qu'ai-je besoin de citer de nouveau à mon tribunal le mahométisme , le protestantisme et le rationalisme? On peut considérer le monde en bloc aussi bien que par l'analyse. Eh bien ! depuis que la raison humaine, sous diverses couleurs , a combattu et affaibli la doctrine catholique dans le monde, quel chemin y a fait la fraternité? Son nom est dans toutes les bouches , il fait le fonds des systèmes et des désirs ; on n'entend parler que

d'esprit d'association et de communauté; on se tend la main de partout : et cependant un gémissement sourd , une plainte unanime dénonce à toute la terre le refroidissement des cœurs. Que j'écoute l'homme qui porte le faix du service militaire , le magistrat appliqué aux fonctions de la justice, le professeur démêlant dans l'âme du jeune homme le secret de ses penchants, l'homme politique étudiant de près les grands ressorts du monde; que j'écoute enfin la voix de la société par tous les pores d'où elle s'échappe , je n'entends qu'un mot tomber dans mon oreille : L'égoïsme, le froid et le vide se font dans l'humanilé. On sent jusque dans les ardeurs politiques un souffle morne , une respiration fatiguée , qui annonce au dehors la misère du dedans. Ainsi, quand le soleil décline vers l'horizon , la sève de la nature s'arrête et se glace; elle attendrait la mort, si elle n'espérait toujours la résurrection.

La résurrection viendra , chrétiens, et viendra par nous. Puisque le monde qui ne veut pas de l'humilité, qui ne veut pas de la chasteté , qui ne veut pas de l'apostolat, veut de la fraternité; puisqu'il est obligé d'en vouloir, et que tous les jours il s'ingénie à en faire , voilà un terrain commun où nous nous rencontrons avec lui. Profitons-en; entre lui et nous, c'est à qui répandra le plus d'amour véritable , à qui donnera le plus en recevant moins. Personne, dans ce conflit, ne pourra nous incriminer. Jetons-nous-y à cœur rempli nous avons tant reçu d'amour qu'il nous coûte peu d'en rendre. Gagnons nos frères à force de bienfaits , et puisque de moment en moment

le froid augmente dans le monde, que de moment en moment la chaleur augmente en nous pour passer jusqu'à lui; afin que ce Lazare étant au tombeau, s'il devait y descendre , nous eussions assez de vie pour lui et pour nous , assez de larmes pour le pleurer, assez de puissance pour jeter ce grand cri : Lazare, quoique mort, entends la voix qui ressuscite, et sors du tombeau !

ViNGT-SIXlÉME CONFÉRENCE

Oi; LA RëMGION €0MWE passion et VKfttU DE L flUWANlTE

Monseigneur , Messieurs ,

L'humilité, la chasteté, la charité, sont les trois vertus cardinales introduites dans le monde par la doctrine catholique. Je les appelle cardinales nonseulement à cause de leur importance propre, mais parce qu'elles entraînent à leur suite d'autres vertus, telles , par exemple , que l'obéissance, la pénitence, la pauvreté, vertus nouvelles aussi qui, toutes ensemble, transforment le cœur du chrétien, et qui, atteignant jusqu'aux vertus purement morales, leur donnent dans son âme une plus heureuse et plus forte expression. Mais ces trois vertus, mères et maîtresses , ne sont pas pourtant à la première place :

elles découlent elles-mêmes d'une autre qui est leur principe, et dont il est nécessaire que je vous entretienne maintenant, sous peine de vous cacher la cause active de tous les effets produits dans l'âme par la doctrine catholique. Cette cause active , cette vertu primordiale, c'est la religion.

La religion est le commerce positif et efficace de l'homme avec Dieu. A la différence de l'humilité, de la chasteté et de la charité , qui ne sont que des vertus , la religion est tout ensemble une passion et une vertu , la plus grande passion et la plus grande vertu de l'humanité , passion que la doctrine catholique seule satisfait, vertu que la doctrine catholique seule produit. Cet énoncé , Messieurs , en vous révélant le profond et spacieux sujet qui nous reste à traiter cette année , pourra vous étonner, car il me semble contradictoire dans les termes. Qui dit passion dit faiblesse , qui dit vertu dit force : soutenir que la religion est la première passion de l'humanité, et qu'elle en est la première vertu , n'est-ce pas soutenir deux choses qui s'excluent par une manifeste contradiction? Et pourtant cela est. Non- ulement cela est, mais c'est le nœud de toute l'histoire de la religion dans le monde. Quiconque ne la considérera que comme une passion, ou ne la considérera que comme une vertu , ne démêlera pas le fil des destins de l'humanité.

J'établirai donc avant tout cette duplicité de nature de la religion , savoir, qu'elle est une passion et une vertu. Plus tard je montrerai qu'elle est une vertu réservée à la doctrine catholique, et je tirerai

les conclusions dont je vais poser les premières prémisses.

L'homme naît entre trois foyers de vie : la nature, l'humanité, Dieu. Sa naissance n'est que l'acte par lequel il est plongé dans cette triple atmosphère respirable, l'atmosphère de la nature, l'atmosphère de l'humanité, l'atmosphère de Dieu. Sa naissance l'y plonge, son développement l'y baptise, et cela, dans tous les lieux et dans tous les temps, soit qu'il tombe sous le règne de la plus pure révélation ou sous la nuit de la superstition la plus corrompue. Dès qu'il naît et se développe , il est en rapport nécessaire avec ce triple foyer par son intelligence, par son cœur et par ses sens. Il est en rapport avec la nature par son intelligence, en y puisant la connaissance des faits et des lois qui constituent les sciences physiques; par son cœur, en subissant les attraits qu'elle contient ; par ses sens , en aspirant et en s'identifîant toutes ses émanations. 11 est, sous tous ces mêmes aspects, mais d'une manière plus élevée, en rapport avec l'humanité; car l'humanité lui donne la science morale et sociale, lui inspire un amour de dévouement pour des êtres semblables à lui, et, par un travail aussi permanent qu'universel , nourrit , fortifie et embellit son corps.

11 en est de même de Dieu : il saisit l'homme par une certitude et une action auxquelles il ne saurait pas plus échapper qu'à l'humanité et à la nature. La certitude de Dieu , de l'humanité et de la nature , sont pour l'homme trois fois contemporains et égaux.

Il n'a pas plus besoin de se démontrer l'existence de Dieu , qu'il n'a besoin de se démontrer l'existence de la nature et de l'humanité, et tout raisonnement qui met Dieu en doute , a la même valeur scientifique contre la nature et l'humanité. Seulement, on connaît plus ou moins bien Dieu , comme on connaît plus ou moins bien la nature et l'humanité. Ce n'est pas sous le rapport de la certitude que les temps diffèrent, mais sous le rapport de la connaissance; et quand Dieu se révèle mieux qu'auparavant, ce n'est pas une certitude plus haute de lui qu'il apporte, mais une manifestation plus étendue de sa nature , de ses œuvres et de sa personnalité. Si nous n'avions pas la certitude primitive de Dieu , de la nature et de l'humanité, inséparablement liés entre eux, nous ne nous y élèverions jamais, parce que toute réalité manquerait à la fois sous nos pieds. Le raisonnement peut bien défendre et confirmer cette certitude triple et une, il ne la crée pas. Dans tous les cas, quelle que soit la mauvaise volonté de l'homme, il est en rapport nécessaire avec l'idée de Dieu ; qu'il fasse ce qu'il voudra, l'idée de Dieu lui apparaît malgré lui. Elle est au monde ; le spectre en est dressé devant lui, il a des yeux, des mains, une bouche; on peut bien lui dire : Non ; on peut bien lui dire : Va-t'en ; mais en lui disant : Non , on répond à sa parole ; en lui disant : Va-t'en , on répond à sa présence. La négation affirme , et la répulsion atteste. On ne prend la peine de nier qu'une chose qui vit ; on ne repousse que ce qui ouvre notre porte à pleins battants ou à demi -battants, et qui trouble notre repos par un vi-

sage importun. On ne chasse que ce qui est entré. Et si l'on nie Dieu, c'est qu'il vit dans le monde; si on le repousse, c'est qu'il est présent; si on le chasse, c'est qu'il est entré. Et cette vie, cette présence, cette entrée de Dieu dans l'humanité prouvent qu'il est ; car s'il n'était pas , d'où viendrait cette possession de l'humanité par son idée? Je dis possession : car il n'en est pas de cette idée comme de tant d'autres qui apparaissent pour s'évanouir, qu'un homme introduit dans le monde et qu'un autre en bannit, idées éphémères qui ont leur berceau dans un livre et leur tombeau dans une bibliothèque. L'idée de Dieu n'a ni commencement ni fin; quand on la chasse par l'orient, elle revient par l'occident, ou plutôt elle ne cesse d'habiter à la fois tous les points du temps et de l'espace ; aussi puissante par la négation que par l'affirmation , vivant de ses ennemis comme de ses adorateurs, plus active même, plus servie, plus triomphante quand elle est combattue, qu'aux jours où, paisible maîtresse des esprits, sœur et concitoyenne de tous , elle jouit d'un empire qui n'est pas contesté.

Le rapport idéal n'est pas le seul que l'homme ait nécessairement avec Dieu ; nous touchons à lui par le coeur comme par l'intelligence; nous l'aimons, nous le haïssons. Car Dieu a encore ce privilège, c'est qu'on n'est guère à demi à son égard : il suscite la haine quand il ne suscite pas l'amour. Vous vous étonnez quelquefois , chrétiens , d'être haïs ; vous n'avez donc jamais songé à ce que vaut pour Dieu le témoignage de la haine? Car quelle peut être la

raison de haïr Dieu? Qu'y a-t-il de haïssable dans l'idée de Dieu? Qu'y a-t-il de haïssable dans l'idée de quelques hommes qui se réunissent pour le prier? Qu'y a-t-il de haïssable dans un temple qu'on a bâti sur cette idée? Qu'y a-t-il de haïssable dans tout ce qui nomme, prouve et honore Dieu? Rien, assurément, si ce n'est la crainte, et par conséquent la certitude qu'on a de lui ; si ce n'est l'importunité de cette impuissance qui ne nous laisse pas d'asile contre elle, et nous poursuit jusque dans la conscience par un reproche dont nous sommes le complice.

J'ajoute que nous sommes en rapport avec Dieu même par nos sens. Quand nous souffrons, à qui demandons-nous secours ? Qui rafraîchit la poitrine du pauvre? qui essuie ses sueurs? Qui soutient et console l'humanité dans ses infinies misères? C'est l'idée de Dieu. Le pauvre, au coin de la rue, dans les pays où il n'est pas chassé de la rue , demande, au nom de Dieu, le pain qui lui manque. Il sait que le Dieu qui nourrit son intelligence et son cœur, est aussi le Dieu qui fait mûrir les moissons et qui donne leur pâture aux oiseaux du ciel. Son nom prononcé a une efficacité pour obtenir, et une efficacité plus mystérieuse encore pour désarmer intérieurement le besoin d'une partie de son aiguillon. Dieu est visiblement , sous tous les points de vue , la grande puissance et la grande richesse de l'humanité, et c'est pourquoi la passion de l'humanité est de se mettre avec lui dans un rapport positif et efficace, rapport qui constitue la religion.

Mais vous me demanderez, Messieurs, ce que j'entends par un rapport positif et efficace avec Dieu, el il est nécessaire, en effet, qu'avant d'aller plus loin, je définisse ces expressions.

Un rapport avec un foyer de vie est positif lorsque nous en tirons réellement la vie. Ainsi, nos rapports avec la nature et l'humanité sont positifs , parce que nous en tirons réellement la vie de l'intelligence, du cœur et du corps. Un rapport avec un foyer de vie est efficace , lorsque notre vie personnelle , entretenue à cette source, s'élève au niveau du foyer où nous la puisons. Ainsi, pour que nos rapports avec la nature soient efficaces, il faut que notre vie se naturalise, c'est-à-dire s'élève à la hauteur des forces et des lois qui constituent la nature; et, de même, pour que nos rapports avec l'homme soient efficaces, il faut que notre vie s'humanise, qu'elle échappe à l'égoïsme de la solitude, et ne fasse plus, avec la vie de nos semblables, qu'une seule unité. En appliquant cette définition au commerce de l'homme avec Dieu, ce commerce sera positif si l'homme tire réellement de Dieu la vie de son intelligence , de son cœur et de ses sens ; il sera efficace , si la vie propre de l'homme s'élève par ce commerce jusqu'à se diviniser. Et par conséquent la religion n'est autre chose qu'une communion de vie avec Dieu.

La chose ainsi définie, j'affirme que l'humanité a la passion de la religion , la passion d'un commerce positif et efficace avec Dieu. Je sais que plusieurs me le nieront ; plusieurs croiront faire une phrase spiri-

tuelle en disant qu'ils n'usent pas de Dieu. C'est un langage connu. Mais je remarque d'abord que c'est un langage moderne. L'antiquité ne nous présente rien de semblable ; cette phrase est d'une époque où Dieu est devenu plus manifeste et plus puissant que jamais, et l'antiquité, qui avait la certitude de Dieu sans en avoir une connaissance claire' et exacte , l'antiquité n'a pas dit ce mot-là. Elle n'avait pas assez vu Dieu pour le mépriser; elle n'en jouissait pas assez pour qu'il lui fût devenu importun. Elle le cherchait comme une chose encore éloignée, et quand on cherche ce qui manque, on ne le maudit pas, on ne le flétrit pas. Mais le jour vint où Dieu se donna, où il s'épancha comme l'eau, où il dit à l'humanité : Viens et touche-moi, mets ta main dans mon côté et ton doigt dans mes plaies ; me voici petit , pour que tu me manies ; caché , pour que tu me voies. Quand Dieu eut dit cela, quand il se fut proportionné à Thumanité, et qu'il eut coulé à pleins bords dans tout son être , alors quelques hommes épars se sont estimés plus grands que lui. Mais qu'est-ce que la parole d'un homme , et d'un homme blasé sur Dieu? C'est un caprice, plus souvent encore un sommeil de l'âme voisin de l'idiotisme. Un homme naît dans un métier; attaché à cette glèbe dès l'enfance , il a le malheur de ne pas recevoir la révélation d'une plus haute vie ; il arrive à grandeur d'homme toujours absorbé dans une monotone et vile ambition , sans s'apercevoir que quelque chose lui manque, et sans que la société lui jette de Dieu , à travers sa porte, un bruit assez vio-

lent pour l'ébranler. C'est un malheur, il faut le plaindre, mais n'en rien conclure qui retombe sur l'humanité.

L'humanité a la passion de s'unir à Dieu par un rapport positif et efficace; car une passion n'est autre chose qu'un besoin vivement senti, qu'un attrait invincible qui nous pousse vers un objet, pour faire de notre vie la sienne et de sa vie la nôtre. Or tel est le penchant de l'humanité vers Dieu , penchant si visible, qu'il remplit toute l'histoire, et que la religion partout et toujours désigne la principale et la plus auguste activité des nations. Que ne font-elles pas pour Dieu? Elles lui bâtissent des temples pour qu'il vienne y habiter, elles lui font des sacerdoces pour le représenter, elles s'assemblent pour l'honorer par des sacrifices , elles lui adressent des prières publiques et solennelles, elles se placent sous sa protection par des décrets , elles le mettent en part de tous les événements heureux et malheureux. Quelle étrange et perpétuelle fraternité entre l'homme et Dieu, non pas l'homme privé seulement, mais l'homme arrivé au nom et à la puissance de nation ! Écoutez bien, Messieurs, les pas de l'humanité dans le monde : migration de peuples, fondation d'empires , dynasties naissantes , guerre et paix , révolutions sociales, chutes et avènements, quoi qu'il arrive , Dieu y est ostensiblement. Il part , il s'arrête , il monte et redescend avec l'humanité , inséparable compagnon de ses destinées , soldat et convive , vainqueur et vaincu, toujours récherché, toujours espéré, toujours présent. Que pouvions-nous de plus

pour lui? Quelles adorations et quel sang lui avonsnous refusés? Aujourd'hui même encore, après un siècle d'efforts pour chasser cet hôte de soixante siècles, que faisons-nous? Nous redressons ces autels abattus ; nos plus grands hommes lui demandent leurs victoires, et nos plus grands écrivains lui consacrent leur génie. Il y a trente ans, quand les princes du monde se partageaient l'Europe, ils ne tenaient aucun compte de Dieu dans leurs traités de paix, ils le croyaient banni pour toujours des hautes transactions de la souveraineté : et voici que, d'un bout de l'Europe à l'autre, le bruit des questions re- Hgieuses les avertit que l'humanité n'est pas changée, et que Dieu est toujours sa première, sa plus haute et sa plus vaste passion.

Si vous voulez sortir de cette considération générale et regarder l'homme de plus près encore dans ses rapports avec Dieu , je le veux bien. Quelles sont, vous demanderai-je , les trois races qui représentent le mieux l'humanité , l'une au point de vue de l'intelligence , l'autre au point de vue du cœur, la troisième au point de vue des sens? Quelles sont-elles ? Évidemment, pour l'intelligence, c'est le philosophe ; pour le cœur, c'est la femme ; et pour les sens , c'est le peuple.

Le philosophe , de quoi s'occupe-t-il ? Ce n'est pas de sciences , d'arts , de politique , toutes choses secondaires et petites pour lui ; le philosophe a un objet unique et constant de sa pensée , à quoi il rapporte tout, et c'est l'infmi, c'est-à-dire Dieu sous un nom abstrait et général. Il en recherche assidûment

la nature et les lois, et alors même qu'il torture l'infîni pour en tirer quelque chose qui ne soit pas Dieu, encore n'est-ce qu'un déguisement sous lequel il le cache, sans pouvoir empêcher que sa vie intellectuelle ne soit un rapport permanent avec ce monde invisible et suprême que toute la terre appelle Dieu. Ce rapport est faux peut-être ; le philosophe ne veut pas de Dieu comme tout le monde , et il s'égare en se séparant de la tradition pour se fier à son esprit ; il donne à Dieu un vêtement de fantaisie ; mais c'est toujours Dieu qui fait le fond de ses spéculations. Qu'il taille et qu'il rogne l'infini comme il voudra, sa passion ne le porte pas moins à s'élever plus haut que la nature visible, et à chercher l'aliment vital de son génie dans ce lointain mystérieux qui n'a de réalité que par le nom et l'idée de Dieu. Quand Phidias sculptait son Jupiter Olympien, c'était sans doute une idole impuissante et mensongère qui sortait de ses mains, et pourtant l'idée de Dieu perçait dans le marbre et y répandait une majesté qui appelait les adorations de l'univers. Ainsi, le philosophe, même quand il substitue au Dieu véritable une idole de sa création, rend témoignage encore au mouvement qui porte l'intelligence vers les régions qu'habite la Divinité.

Quant à la race qui représente le cœur de l'humanité , nul ne conteste sa tendance naturelle vers la religion. On se sert même de cette observation pour porter l'homme à s'éloigner de Dieu ; on lui dit avec un faux respect : Gela est bon pour des femmes. Oui, cela est bon pour des femmes, j'accepte l'expression,

je m'en réjouis. Car la femme étant le cœur de l'homme à son plus haut degré de délicatesse et de sensibilité, son témoignage est celui de l'homme même, en tant qu'il est capable d'amour et de dévouement. Et s'il fallait choisir entre le témoignage du philosophe et celui de la femme , quelque grande que soit la révélation du génie , je mettrais plus haut encore la révélation du cœur ; et s'il fallait dresser des autels à quelque chose d'humain, j'aimerais mieux adorer la poussière du cœur que la poussière du génie. La femme religieuse, Messieurs, ne l'oublions jamais , elle a reçu le don de croire et d'aimer, et en appliquant à Dieu sa foi et son amour, elle prouve que votre propre cœur, qui est né du sien, qui fait partie du sien , est aussi naturellement religieux.

C'est ce qu'affirme à son tour le peuple, ce grand représentant de l'humanité sous le rapport des sens. Le peuple est religieux ; non pas comme ses maîtres voudraient qu'il le fût, en prenant la religion comme un frein que l'on met à un coursier indompté ; il en rougirait ! Il prend la religion comme un besoin , comme une honorable passion de sa nature; et encore* que l'on cherche à déshonorer sa foi , en disant que c'est la foi du peuple, il la protège de sa pauvreté, de son travail et de sa majesté. Il se dit : Moi pauvre, moi peuple, je ne suis pas déshérité du grand, je ne suis pas déshérité du sublime. Longin..., il ne connaît pas le nom de Longin, mais moi je parle pour lui et je connais Longin. Longin a dit : Le sublime, c'est le son que rend une grande âme;

et le peuple , Messieurs , n'a pas renoncé à rendre ce son-là , il n'a pas renoncé à la joie du sublime , et comme il ne peut pas l'être par le monde, comme le monde refuse à son intelligence et à son cœur les occasions de l'être, il se dilate d'autant plus pour proclamer le Dieu qui l'élève, qui le bénit, qui lui dit : Moi, je suis ton frère et ton égal, n'aie pas peur.

Ainsi donc, philosophe, femme, peuple, l'intelligence à son plus haut degré, le cœur à son plus haut degré, les sens à leur plus haut degré, tous les trois cherchent Dieu, veulent Dieu, sont passionnés pour Dieu. Et pourquoi? Vous me demandez pourquoi, n'est-il pas vrai? Ah! pourquoi? c'est que votre âme est plus grande que la nature , c'est qu'elle est plus grande que l'humanité, c'est qu'elle épuise en quelques quarts d'heure de vie tout le monde qui n^est pas Dieu; et, comme l'âme a horreur du vide, quand le vide se fait en elle , quand un jour ou l'autre l'esprit du savant s'ennuie de ramasser des coquillages pour en faire des systèmes, quand la femme se lasse d'infidélités, quand le peuple regarde ses bras flétris dans un travail qui périt chaque soir, quand pour tous le néant de l'univers est à l'état palpable, quand l'âme enfm n'est plus qu'un océan sans eau, son hôte naturel y vient, et c'est Dieu. Notre grandeur fait en nous le vide , et le vide nous donne la faim de Dieu , de la même manière que , par le mouvement de la vie , nos entrailles étant arrivées à ce même sentiment que nous appelons le vide, elles ont besoin d'un commerce positif et efficace avec la nature, qui

répare leur inanité. C'est le même phénomène, mais dans une région plus haute; et, en définitive, de même que nous communiquons avec la nature et l'humanité par la faim et par la soif, de même nous communiquons avec Dieu par une faim et une soif sacrées , non pas , comme l'a dit Virgile , auri sacra famés , mais Dei sacra famés!

Toutefois , Messieurs , par un autre côté , la religion, qui est une passion de l'humanité, en est aussi une vertu; je dois vous expliquer comment.

La vertu, nous l'avons déjà dit, est une force de l'âme qui accompli le bien. Or si pour désirer Dieu il n'est pas besoin de force ; si pour sentir notre vide et y appeler quelque chose de plus pufssant que la nature et que l'humanité , il n'est besoin que de se laisser aller ; si Dieu , qui est le plus riche des êtres , notts cause aisément une passion , cependant , sous un autre point de vue , en tant que notre commerce avec Dieu doit être efficace, en tant qu'il est nécessaire que nous divinisions notre vie pour être réellement en communion avec Dieu, là, Messieurs, notre infirmité se déclare et nous trahit. Tant que nous ne faisons que tendre la main à Dieu , cela va bien ; mais Dieu est pesant à porter. Souvenez-vous de l'histoire de saint Christophe. Saint Christophe avait voué sa vie à passer au bord d'un torrent les voyageurs. Par une nuit d'orage , il entend frapper à sa porte, il ouvre, il voit un enfant nu et transi qui demande à passer. Le géant le presse d'achever la nuit dans sa cabane , lui représente le vent , la tempête, l'obscurité; l'enfant insiste, il veut passer.

Christophe, fidèle à son vœu, le prend sur ses épaules et se hasarde à travers les flots et les rochers ; mais , à mesure qu'il s'avance , son fardeau semble s'accroître ; il devient intolérable ; le géant s'arrête et dit à l'enfant : « Mais sais-tu bien que tu es devenu pesant comme un monde? — Ne t'étonne pas, répond l'enfant, car tu portes Celui qui a fait le monde. »

Ainsi, Messieurs, en est-il de Dieu quand il s'agit d'unir notre vie à la sienne , non plus seulement par un besoin et un désir, mais par une efficace réalité , par une transformation de notre être à la splendeur du sien. Il est facile à Prométhée d'aspirer au ciel et de porter la main sur le feu sacré ; mais prends garde, Prométhée, le feu brûle quand on y touche. Dieu est la lumière et la sainteté infinies ; ce n'est pas peu de chose de s'en approcher avec une intelligence faible , un cœur corrompu , une chair stigmatisée par les passions. Ce n'est pas peu de chose de recevoir Dieu dans son intelligence , dans son cœur et dans ses sens, et de mêler deux natures aussi disproportionnées dans une réelle communion. Cette œuvre appelle une force énergique, une vertu tout à fait sublime, qui sache soumettre l'esprit de l'homme à l'esprit de Dieu , sans que l'esprit de l'homme perde sa personnalité et sa liberté; qui transporte le cœur jusqu'à l'amour de l'invisible, et l'y retienne dans une joie sans substance et sans corps ; qui abaisse les sens , les châtie et les immole, afin que leur poids n'incommode pas l'ascension de l'âme vers les inaccessibles hauteurs de la Divinité,

Quel prodige! et ce prodige, il faut qu'il s'accomplisse : plongé que nous sommes dans la nature et l'humanité, garrottés et souillés par leur contact, il fautque nous marchions, Dieu dans notre main droite, et le monde dans notre main gauche, sacrifiant sans cesse le monde et le portant toujours. Certes , cela est difficile, c'est exiger de l'homme quelque chose de plus qu'humain; et pourtant le commerce efficace avec Dieu est à ce prix. Sans cette transfiguration douloureuse, la religion n'est qu'une affaire de mendiant qui demande l'aumône , et qui la laisse tomber parce que sa main est trop lâche pour en soutenir le poids.

J'entends tous les jours des gens qui disent : Si la religion est si manifeste et si bien étabUe, pourquoi ne suis-je pas religieux? Pourquoi ne vois-je pas la vérité de la religion? Écoutez la réponse : Vous n'êtes pas religieux par la même raison que vous n'êtes pas chaste : vous n'êtes pas chaste, parce que la chasteté est une vertu, et vous n'êtes pas religieux, parce que la religion est une vertu. Vous imaginez-vous que la religion soit une science qu'on apprend et qu'on exerce comme les mathématiques? Eh ! Messieurs, si la religion n'était qu'une science, il suffirait pour être religieux d'avoir dans sa chambre un tableau noir et un morceau de craie blanche pour barbouiller des équations algébriques. La religion, il est vrai, est une équation à résoudre, mais une équation entre l'homme et Dieu, entre la misère et la richesse, entre les ténèbres et la lumière, entre la sainteté et la corruption, entre le fini et l'infini,

eiiire le néant et l'être absolu. Et cette équation terrible, on ne la résout pas avec l'esprit; on ne la résout qu'avec la vertu , non pas même avec la vertu qui fait les sages et les héros du monde, mais avec la vertu de Dieu , acceptée de nous , fruit de notre cœur et du sien, incompréhensible hyménée qui est sous vos yeux, qui vous parle, et que vous n'entendez pas dans l'inexprimable recherche qu'il fait de vous , parce que vous êtes arrêtés par une trible faiblesse qui vous enivre de vous-mêmes : faiblesse d'esprit , faiblesse de cœur, faiblesse des sens.

Faiblesse d'esprit , qu'est-ce que c'est? Un homme est frappé contre Dieu du premier phénomène venu ; il voit, par exemple, plusieurs cultes dans le monde, et il se dit : S'il y avait une vraie religion sur la terre, il n'y en aurait évidemment qu'une seule. Cette pensée lui suffit; il a barre contre Dieu, il n'en reviendra jamais. L'infortuné ne comprend pas que la multitude même des cultes démontre à satiété la nature et le but religieux de l'homme, et que l'homme ne saurait être né religieux sans que cet acte de naissance soit l'acte authentique de la divinité même de la religion. Il ne comprend pas que l'homme, à la fois libre et religieux, poussé vers Dieu par un besoin qui est une passion , éloigné de lui par une sorte d'horreur de sa perfection, partagé entre ces deux sentiments contraires et cherchant à les unir, se créé de Dieu des idées et des cultes à sa portée , l'adore et le meurtrisse tout ensemble , lui dise : Reste et va-t'en. Les faux cultes. Messieurs, ne sont qu'une transaction entre ces deux mouve-

ments de l'homme à l'égard de Dieu , et rien peutêtre ne prouve davantage l'indispensable vérité de la religion, que ce spectacle de l'humanité aimant mieux déshonorer Dieu que de se passer de commerce avec lui. Eh bien ! un homme raisonnable, un savant , un profond politique passera sa vie, cette vie grosse de l'éternité, il la passera sans religion, sous la sauvegarde de cette misérable idée que je viens de dire, et que je suis forcé d'appeler un idiotisme, plus qu'un idiotisme, puisqu'elle prouve justement ce qu'il veut nier, la nécessité et la vérité de la rehgion. 11 tombera de là un jour, avec ce seul appui , dans la lumière divine, où ce qui l'étonnera le plus sera d'avoir péri par une démonstration qui devait le sauver.

Faiblesse de cœur, autre cause qui arrête l'homme et l'empêche d'entrer dans un rapport positif et efficace avec Dieu. 11 est dans un de ces deux états : il aime encore, ou il n'aime plus. Quand il aime, il est séduit par cette légère flamme qui sort de son cœur, comme on voit, dans les cimetières, une lueur qui brille un moment sur la tombe des morts. 11 croit à cet amour fragile, et il lui sacrifie l'amour éternel, sans se douter que Dieu communique à nos affections , quand elles sont réglées et pénétrées par son amour, un charme qui les épure et les fait durer. Ou bien il n'aime plus, et le désenchantement de la créature, au lieu de le tourner vers Dieu , étend jusqu'à lui les causes qui ont desséché son cœur. 11 n'entend plus la langue qu'il a parlée ; quand on lui dit que Dieu nous a aimés jusqu'à souffrir pour

nous , ce lui paraît un songe d'enfant ; ces nouvelles de l'amour, venues de l'étranger, le trouvent sans souvenir et le laissent sans espoir; la persuasion n'a plus lieu chez les morts.

Reste dans la faiblesse des sens une troisième et plus puissante cause de notre incapacité religieuse. Je n'en dirai qu'un mot, tant il vous est facile de suppléer à ce que je ne dirai pas. Qui croirait que l'homme s'éloigne de Dieu pour épargner à ses sens, je ne dis pas les grands sacrifices, mais de légères privations? Qui croirait que le jeûne et l'abstinence sont des raisons contre Dieu? Il en est ainsi pourtant, Messieurs; et cette simple observation doit vous faire comprendre quelle force il faut à l'homme pour entrer en communion avec Dieu , puisque de semblables misères sont pour lui déjà une difficulté. Autant donc il est vrai que l'humanité tend vers Dieu par un besoin réel et profond , par une passion qui remplit le monde de ses efforts, autant il est vrai que cette passion n'arrive à l'efficacité que par la vertu.

La religion est tout à la fois passion et vertu , la plus haute passion de l'humanité et sa plus haute vertu, également remarquable quoique diversement, soit qu'elle subjugue l'âme sans la transfigurer, soit qu'elle la transfigure et la divinise en effet. Et par là il vous est découvert pourquoi elle est tant aimée et tant haïe, dénaturée souvent, et détruite jamais. Si elle n'était qu'une vertu , elle périrait aisément avec la vertu ; si elle n'était qu'une passion , elle succomberait dans l'impuissance du bien. Elle se

sauve et se maintient par ces deux forces , Dieu ayant voulu que l'humanité ne pût en aucun temps et en aucun lieu rompre totalement avec lui. Combien sont donc vains et dignes de pitié ceux qui s'en font les ennemis! Les insensés! ils croient n'avoir à combattre qu'une vertu, ils trouvent une passion ; ils croient n'avoir à combattre qu'une passion , ils trouvent une vertu ; ils croient les séparer du moins , et les deux têtes de l'hydre divine se dressent ensemble pour leur révéler qu'entre Dieu et l'humanité c'est à jamais.

Page 1