‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · A PRODUIRE LA RELIGION · texte numérisé non relu

A PRODUIRE LA RELIGION

Monseigneur ,

Messieurs,

La religion , avons - nous dit , est le commerce positif et efficace de l'homme avec^ Dieu , et elle est tout ensemble une passion et une vertu de l'humanité : une passion , en tant que l'humanité est entraînée vers Dieu par une attraction constante et universelle; une vertu, en tant que, malgré cette attraction, il en coûte à l'humanité de grands efforts pour entrer dans ce commerce positif et efficace avec Dieu. J'ajoute aujourd'hui que la doctrine catholique seule produit ce commerce positif et efficace avec Dieu , que nous appelons du nom de religion ;

toute autre doctrine aboutit nécessairement à l'une de ces deux catastrophes : à la catastrophe de la superstition ou à la catastrophe de l'incrédulité. La superstition est un commerce de l'homme avec Dieu entaché d'inefficacité , d'immoralité et de déraison; l'incrédulité est une rupture désespérée de tout commerce de l'homme avec Dieu. Quand l'homme veut faire de la religion sans le secours de la raison , il tombe immédiatement dans la superstition, et s'il veut faire de la religion avec la raison, il tombe inévitablement dans l'abîme de l'incrédulité. En sorte que Dieu, le fondateur de la religion unique et véritable , s'est placé et a placé l'homme dans ses rapports avec lui entre Gharybde et Scylla, unCharybde divin et un Scylla divin , et quiconque ne navigue pas sur le vaisseau dont Dieu est le capitaine et le pilote , celui-là sombre par un triste naufrage à l'un de ces deux écueils. C'est là, Messieurs, mon thème d'aujourd'hui.

Quand nous regardons les cultes divers disséminés dans le monde , il en est plusieurs qui ne nous paraissent liés à la doctrine catholique par aucune relation, bien qu'en réalité, à une époque plus ou moins éloignée , ils soient sortis de ce tronc commun ; car l'erreur n'est qu'une feuille tombée de l'arbre de la vérité et emportée par le vent ; et l'homme est tellement incapable de commercer par lui-même avec Dieu , que ses inspirations religieuses les plus personnelles se rattachent toujours à un fonds primitif, encore que notre œil , dans le sombre jour de l'histoire, ne discerne pas bien l'heure où le rameau s'est

détaché du tronc, ni la cause de cette séparation. Quand donc, regardant l'ensemble des cultes religieux , nous mettons à part , pour les observer, ceux qui n'ont aucune liaison de parenté visible et reconnaissable avec la doctrine catholique , nous sommes frappés d'une chose , c'est qu'à l'extérieur rien ne paraît les distinguer de nous. Je vois des temples qui essaient de porter jusqu'à Dieu une magnifique invitation de l'homme à descendre vers lui; des autels ornés d'images et baignés du sang de l'holo^ causte; des prêtres, des cérémonies, des ablutions, des processions, mille formes qui ont une apparence de famille, et semblent confondre tous" ces cultes entre eux , et avec le nôtre , dans une commune majesté.

Mais quand on ouvre le sanctuaire et que l'on regarde au dedans , de la même manière qu'on ouvre un fruit pour s'assurer si sa saveur répond à sa beauté; quand, dis-je, on ouvre l'intérieur des cultes tout à fait étrangers à la doctrine catholique , qu'est-ce qu'on y trouve ? Premièrement, rien. On n'y trouve rien ; car j'appelle rien que de communiquer avec Dieu pour rester ce que l'on est , que de bâtir des temples , d'immoler des victimes , de créer des sacerdoces, de fonder au sein des nations un immense appareil, et puis quoi? arriver à rester des hommes, à n'avoir dans l'intelligence et dans le cœur rien de surhumain, rien qui annonce autre chose que la plus vulgaire humanité. Eh! Messieurs, un simple commerce avec une âme élevée modifie la nôtre , il nous élève ; on ne peut s'approcher des

grands cœurs sans qu'il s'exhale d'eux quelque chose qui pénètre jusqu'à nous et nous rend plus dignes de leur contact , et vous voudriez que le commerce avec Dieu fût inefficace , tout en étant réel ! A quoi bon alors communiquer avec lui? Qu'est-ce qu'un but si sublime pour un résultat si nul ? Si l'homme n'est qu'un homme avec Dieu , qu'a-t-il besoin de le chercher ? L'effet répond à la cause , et là où je trouve le rien pour effet, je ne puis conclure à la présence et au concours de la Divinité, puisque Dieu et le rien sont parfaitement la négation l'un de l'autre. La grandeur de l'appareil religieux ne fait qu'en rendre plus sensible le vide intérieur, et l'homme se trahit d'autant plus qu'il couvre sa misère du nom et des attributs de Dieu.

Qu'il en soit ainsi, Messieurs, des cultes dont je parle , que leur inefficacité divine soit un fait avéré et palpable, je n'ai pas besoin de le démontrer; il suffit d'en rappeler les noms à votre esprit. En dehors de la doctrine catholique, des affluents et des rameaux détachés de ce grand fleuve, que restet-il? le brahmisme, le polythéisme, l'islamisme : noms célèbres à la vérité; mais qui ne désignent à votre conscience aucune action qui ait élevé le genre humain plus haut que sa propre nature. Encore ce défaut d'efficacité n'est-il pas leur premier malheur.

Par une loi dont il n'est pas difficile de comprendre la raison, tout culte qui n'élève pas l'homme le dégrade ; le commerce avec Dieu est un instrument trop puissant pour qu'il s'arrête à un résultat néga-

tit*. Si Dieu n'attire pas l'homme jusqu'à sa sainteté, l'homme le fera descendre jusqu'à partager et sanctionner ses plus vils penchants. De là cet étonnant scandale de cultes employés à la dépravation de l'homme, scandale sur lequel on ne peut pas se faire illusion, parce qu'il n'en est pas de l'ordre moral comme de l'ordre intellectuel. Celui-ci est relatif à l'infmi, sur lequel la discussion est toujours plus ou moins admissible ; l'autre n'embrasse directement ^{ue nos rapports avec nous-mêmes ou avec nos semblables, rapports simples, sur lesquels l'intérêt nous éclaire à défaut du sentiment. Eh bien! en examinant le brahmisme , le polythéisme et l'islamisme à cette lumière de l'ordre moral, que voyons-nous? Non pas seulement l'homme resté dans sa faiblesse native, mais l'homme sollicité à Ja corruption par le culte même destiné à mêler sa vie avec celle de Dieu, l'homme trouvant en Dieu un secours infâme pour tomber plus bas que son esprit et sa chair, ou du moins pour consacrer toutes les folies de son entendement et tous les délires de ses sens. L'islamisme même, quoique postérieur à Jésus-Christ, a précipité les mœurs des nations musulmanes, sous certains rapports , au-dessous des mœurs de l'antiquité. Tant il est impossible à un culte faux, en quelque temps qu'il se forme , de ne pas subir cette loi de l'immoralité , par où Dieu signale tous ceux qui abusent sur les peuples de la force de son nom !

La déraison est le troisième caractère de la superstition. Et ici. Messieurs, vous serez peut-être tentés de rétorquer contre moi ce que je disais tout à

l'heure, que, dans l'ordre intellectuel, la discussion est toujours plus ou moins possible : d'où il suivrait que le manque de raison serait un signe très-contestable de la superstition. Je ne rétracte point ma pensée, Messieurs; car, bien que partout où l'infini se trouve présent et engagé , il y ait un champ ouvert à la discussion , néanmoins il est une certaine limite où la déraison devient reconnaissable au premier coup d'œil. L'esprit qui s'égare dans les nuances subtiles de la métaphysique n'hésitera pas devant l'absurde à l'état parfait de nudité. Or c'est cette déraison palpable et bravant l'intelligence , qui est le troisième caractère de la superstition, et qui saute aux yeux dans le brahmisme , le polythéisme et l'islamisme. Toutefois, Messieurs , je ne veux pas prendre un à un les livres et les dogmes de ces divers cultes pour en montrer l'évidente irrationabilité ; cette marche serait trop longue, et, comme je l'ai déjà dit, dans le débat entre l'erreur et la vérité rehgieuses, Dieu a tout abrégé. J'abandonne donc la question de la déraison positive; je consens à respecter l'absurde, d'autant que l'absurde est nécessaire à trop de gens. Il est un plus grand malheur que l'absurde peut-être, un plus triste signe que la déraison positive , c'est la déraison négative , c'està-dire l'impuissance absolue d'une doctrine à se créer des fondements capables de soutenir une discussion. Or ce défaut de fondement, cet état de choses sous lequel on place la main en ne rencontrant rien qui le porte , c'est le caractère propre et manifeste de tous les cultes qui n'ont aucune espèce

déconnexion avec la doctrine catholique. Je vous propose, Messieurs, un curieux et salutaire exercice de la pensée : c'est , en réfléchissant au brahmisme , au polythéisme, à l'islamisme, de faire un effort consciencieux pour leur donner une base quelconque : vous n'en viendrez certainement pas à bout.

Quand le christianisme se trouva face à face avec le polythéisme, doctrine contre doctrine, peuple contre peuple , dans ce drame si sérieux , si terrible et sanglant, toutes les fois qu'il s'agissait de discuter, le christianisme était dans l'impuissance de faire autre chose que de rire. Nos apôtres et nos apologistes passaient en riant à côté de cet établissement, si prodigieux par sa force matérielle , entré dans le sang des nations, et devenu partie intégrante de leurs lois, de leurs mœurs, de leurs arts, de leur gloire et de tous leurs souvenirs. Malgré cette formidable existence, la discussion était impossible, et le raisonnement ne s'élevait jamais plus haut que la pitié. On vit clairement cette privation absolue de la substance logique, lorsque l'empereur Julien, homme d'esprit s'il en fut jamais, voulut à toute force ressusciter le polythéisme expirant. Certes, l'œuvre était grande, l'homJne puissant : on allait voir enfin la doctrine païenne se soutenir et se raviver par le génie : que fit Julien, pourtant? Pour sa part personnelle , il se présentait fréquemment dans les temples; il offrait des sacrifices, remuait des encensoirs, rangeait en procession des prêtres qu'il avait dotés plus richement : il replâtrait des autels , redorait des

statues; et quelquefois, arrivé avec toute la pompe de sa cour dans une ville célèbre par le culte des dieux, attendant un spectacle digne de sa pensée et de la religion dont il apportait avec lui les dernières ressources, il trouvait, comme il s'en est plaint luimême dans une de ses lettres , un sacrificateur apportant modestement aux autels abandonnés une oie ! Ce pauvre et spirituel homme , à part une persécution déguisée et une invitation stérile à imiter les vertus des chrétiens, n'imaginait rien de mieux que des cérémonies contre une doctrine propagée par des légions d'apôtres, d'écrivains et de martyrs. La part de ses amis, les rhéteurs et les philosophes, était plus triste encore que la sienne , parce qu'ils n'avaient pas même l'audace de sa foi. Ils ne disaient pas : Oui , nous croyons à Jupiter ; oui , nous croyons à Mars, à Mercure, à Apollon ; que demeurent éternellement sur le sol du monde , par la seule force d'eux-mêmes , ces divinités de nos aïeux ; nous les reconnaissons, nous les vénérons, nous nous inclinons devant la foi des nations qui les ont adorées depuis le commencement! Ils ne disaient pas ainsi; ils n'osaient aller franchement et courageusement à rencontre de l'absurde, et l'appuyer à tout le moins de la magnanimité de leur adhésion. Ils n'osaient faire ce que nous faisons aujourd'hui, nous autres chrétiens, qui sommes, à notre tour, accusés d'absurdité ; nous ne renions pas le Dieu trois fois saint tomBé du ciel pour nous, et tombé plus bas que jamais ni Jupiter, ni Apollon, ni Mercure, puisqu'il est tombé sur la croix. Nous le reconnaissons comme

cela, nous le vénérons comme cela, nous l'aimons comme cela ; nous nous chargeons volontiers pour lui de tout le mépris de l'univers, et le défendons contre ses ennemis, depuis dix-huit cents ans, par la constance de notre inexorable adoration.

Voilà la force , voilà comment se soutient ou se relève un culte, et non, comme faisaient du polythéisme les philosophes alexandrins, par une philosophie qui en désavouait l'existence et la nature. Vous me direz peut-être que moi-même j'appelle la philosophie au secours de la religion ; mais c'est une philosophie qui accepte toute la vérité du dogme , qui l'affirme , qui n'en répudie rien et qui n'en élude rien. Et même, Messieurs, ce n'est pas une philosophie. Je ne pose pas la religion sur un système éclos dans la tête d'un homme, et qui passera plus vite encore que lui; je la pose sur le sens commun et sur les réalités palpables de ce monde. C'est là toute mon armure, en y ajoutant le cri de la foi. Devant vous, qui ne croyez pas , mortels nés d'hier et promis à la mort pour demain, feuilles emportées sur tous les rivages des mers, incertains de vous-mêmes et de tout , je me pose avec une hardiesse qui n'a pas même besoin de courage. Je sais doù je viens et où je vais. J'ai ma foi contre vos doutes , et ce qui vous paraît absurde , indigne , flétri, mort, cette cendre même, au delà de cette cendre, s'il est possible, je le prends, je le mets sur l'autel, je vous commande d'y venir, et nul de vous n'est assez fort pour être certain au dedans de lui qu'il ne viendra pas.

Encore une fois , c'est ainsi qu'un culte se défend

et s*édifîe, quand il sent la vérité derrière soi. Mais qu'Alexandrie lève le ban et l'arrière-ban de ses rhéteurs pour transformer Jupiter en je ne sais quelle puissance abstraite, et Apollon en telle autre personnification de la métaphysique ou de la nature , les gens d'esprit pourront bien reconnaître de l'invention dans ces jeux d'une foi qui a honte d'elle - même ; mais l'humanité , tranquille , les oreilles un moment charmées par ce bruit ingénieux, se couchera le soir, et le lendemain, en s'éveillant, elle demandera ce que sont devenus ces artistes d'hier.

L'islamisme , sans doute , diffère du polythéisme par une substance moins vide ; il se sent du christianisme qui entourait son berceau. Mais encore vous chercherez vainement à Mahomet un fondement dont la raison la plus humble ou la plus hardie accepte la responsabilité. Cet homme est tout seul, avant et après ; rien de lui ne s'entremêle aux nerfs et aux muscles de Thumanité ; ôtez-le , c'est un chapitre de moins dans l'histoire du monde, mais un chapitre qui ne détruit pas le fîl de la narration. Mahomet est une anecdote. De là vient, Messieurs, l'horreur du monde civilisé pour le renégat. Avez-vous jamais réfléchi à ce que c'est que le renégat? Vous croyez peut-être que c'est l'homme qui change de religion? Eh ! Messieurs , mais nous ne faisons pas autre chose qu'appeler les hommes des autres religions à embrasser la nôtre. Nos missionnaires parcourent le monde entier dans ce seul but , et assurément personne ne les accuse du métier honteux de faire des

renégats. Qu'est-ce donc que le renégat, et quelle est la cause de l'inexprimable mépris qui s'attache à ce nom? Le renégat, Messieurs, c'est l'homme qui passe d'un culte ayant des fondements dans l'intelligence, le cœur et l'histoire de l'humanité, à un culte vide, évidemment incapable d'opérer aucune persuasion. Le renégat, c'est l'homme qui abandonne le terrain où la discussion est possible entre des êtres raisonnables, pour se perdre dans une région où la parole même manque à l'erreur ; c'est l'homme qui passe d'une clarté incertaine, si l'on veut , à des ténèbres plus que certaines ; c'est , dans l'ordre de la vérité, le déserteur, le transfuge, le traître, l'homme qui foule aux pieds la patrie. Jésus- Christ est désormais la seule patrie de l'homme baptisé dans sa lumière ; on pardonne à qui doute de lui, on ne pardonnera pas à qui le délaisse pour un autre ; car comment aurait-on foi dans Brahma ou dans Mahomet, quand on n'a pas foi dans Jésus-Christ?

La misère rationnelle des cultes étrangers à la doctrine catholique se révQle tout entière par l'impuissance où ils sont de résister à l'action prosélytique des peuples chrétiens. Je vois bien que Mahomet protège son œuvre en déclarant passible de mort quiconque convertira un musulman ; Rome et la Grèce avaient employé les mêmes armes ; la Chine et les pays adjacents ne se confient même pas aux lois qui, en les séparant de l'étranger, les séparent aussi de tout contact avec le christianisme ; l'Inde, matériellement ouverte aux chrétiens , oppose le mur d'airain

de ses castes à leurs communications ; nulle part les cultes que le signe de la croix ne fortifie pas n'osent se mesurer avec la religion émanée du Christ , semblables à ces hordes des steppes qui reculent devant la civilisation à mesure qu'elle s'avance, ou à ces anciens Parthes dont la force était dans la fuite et dans le désert. Ainsi , devant la stratégie catholique , aucun culte étranger ne tient ses étendards debout et déployés ; la persécution , l'éloignement , le silence , voilà toutes leurs ressources, ressources que le temps, d'accord avec la vérité , détruit chaque jour, et qui, à la fin épuisées, le laisseront sans défense et sans refuge contre le contact souverain de notre persuasion.

Si vous me demandez , Messieurs , d'où sont donc issues ces superstitions dénuées d'efficacité , de moralité et de raison, je vous le dirai d'un mot : elles sont nées de la passion religieuse combinant , par une inspiration privée et populaire , les éléments divins répandus dans le monde , les attirant , les coordonnant , les semant à son gré. L'homme a devant lui toujours, à tout le moins, des débris de vérités, des traditions flottantes ; il remue cette poussière , comme l'alchimiste ; il mêle l'or et le plomb , le ciel et la terre , soufflant dessus avec une bouche corrompue , jusqu'à ce qu'il ait produit une mixture qui ait à la fois le charme de l'erreur et quelques vestiges de la vérité.

Je vous convie maintenant à un autre spectacle. La superstition fatigue l'homme; il en recherche le remède dans sa raison , et aussitôt s'ouvre devant

lui un abîme plus profond encore, l'abîme de l'incrédulité.

Un jeune homme est parvenu à l'âge de quinze ans, sa raison s'est éveillée; il a vécu quelques jours dans l'antiquité, et lu quelques pages du monde présent. Il ne lui a pas été difficile de s'apercevoir que la superstition tenait une grande place dans l'histoire de ses semblables ; mais ses yeux , mal ouverts encore, n'ont pas distingué la vérité de l'erreur, l'apparence de la réalité : il commence par un grand acte : il nie, et comme le propre de la jeunesse est de n'avoir pas de mesure, d'être infinie dans ses conceptions et dans ses désirs , il nie tout : il nie son père et sa mère dans leur foi , sa patrie dans son passé, tout ce qu'a fait l'humanité jusqu'à lui, tout le mouvement qui l'a porté vers Dieu , et, seul , indépendant , monarque absolu de sa personne , il regarde avec satisfaction ce grand empire ; il est le maître enfin , et il va édifier.

Mais il n'édifiera pas , il ne se sent pas même le besoin d'édifier, son incrédulité est acceptée. C'est le premier et le plus haut degré de l'incrédulité; son incrédulité est acceptée , il est content. Dieu l'a mis au monde ; Dieu lui a versé cette goutte de lait et d'absinthe qui est la vie ; Dieu lui a donné un père et une mère, des frères et des sœurs, une patrie, une destinée , son esprit , tout ce qu'il est , tout : mais il ne croit pas lui rien devoir et être autre chose pour Dieu qu'un étranger. Et s'il considère toute cette fermentation religieuse de l'humanité, qui ne cesse de chercher Dieu, qui pense fermement l'avoir trouvé,

qui a mis en lui ses plus chères espérances et ses plus sacrés devoirs , il ne laisse pas d'être heureux de ce spectacle, parce que, s'en étant mis à part, il s'estime plus grand que toutes les nations puérilement inféodées à de si pauvres besoins et à une si vile reconnaissance envers Dieu , Dieu qui est si peu de chose, qui n'a fait que le monde, en voulant bien accorder qu'il l'ait fait! Je ne combats point, Messieurs, cette incrédulité; je ne lui dis rien; mais j'en tire cette conclusion, c'est que toutes les fois que rhomme se pose avec sa raison toute pure et personnelle devant Dieu , cette raison se retire de Dieu , ne peut plus communiquer avec Dieu. Je ne dis pas autre chose; j'accepte en ce moment l'incrédulité comme elle s'accepte elle-même ; Dieu l'a mise dans ma main pour m'en servir en faveur de ma foi , pour être une preuve de l'origine surhumaine de la religion. Oui, mon fils de quinze ans, sois incrédule, l'humanité a besoin de ta révolte pour se confirmer dans son obéissance, et en attendant le jour où tu reconnaîtras ton erreur , elle te regardera , pour s'assurer que la raison est incapable de créer la religion.

Toutefois, Messieurs, l'incrédulité ne s'arrête pas longtemps à cet état d'acceptation où elle est dans une âme de quinze à vingt ans. Quand on vieillit, on découvre dans la vie des besoins plus profonds ; les années , en se retirant, nous laissent voir en nous des rivages inconnus, et l'incrédulité, d'abord si joyeuse, commence à se résoudre en une sorte de tourment semblable à celui que cause l'absence du

p^ys. On se retourne sur le lit du doute ; c'est l'incrédulité à son second état, que j'appellerai l'incrédulité inacceptée. Que voulez-vous , on est né à une époque sceptique, on n'a autour de soi que des livres et des paroles qui traitent Dieu comme un petit garçon ! Mais Dieu n'a pas besoin de l'homme , il grandit tout seul dans l'âme, par une végétation sourde et sublime qui n'est qu'à lui ; ses racines en aspirent la plus pure substance , et un jour l'homme inquiet se penche vers cet hôte douloureux, s'efforçant de renouer avec lui par sa raison des relations privées.

Ce phénomène, Messieurs, s'est fait voir, dès la fin du'siècle dernier, dans de grandes proportions. Assurément nul siècle n'avait joui d'une incrédulité plus parfaitement acceptée ; cependant , voyez ce que c'est que l'homme ! A peine la révolution eut-elle fait de la société française un champ de bataille découvert, que ceux-là mêmes qui avaient tout détruit, les plus ardents d'entre eux , furent effrayés de l'absence de Dieu. Un homme dont je tairai le nom ramassa dans le sang un crayon , il le prit dans sa main déshonorée, et, montant sur une échelle pour s'élever jusqu'au fronton d'un temple, il y grava cette confession : Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême. Dieu voulut que ce fût cette main froide et sanglante qui lui rendît , au moment le plus impie de toute l'histoire, un irrécusable témoignage. L'exemple donné , d'autres hommes s'efforcèrent de fonder un culte national. La théophilanthropie naquit. Je vous demande pardon de prononcer ce nom

barbare ; Dieu condamne à des noms sauvages , comme à des œuvres vaines , les hommes qui rejettent la vérité. La théophilanthropie essaya donc de fonder un culte rationnel , et lorsque Dieu eut présenté à la France le jeune consul qui devait la réorganiser, cette secte philosophique et religieuse vint, comme tout le monde, s'offrir à lui. Le jeune homme ne leur dit que ce mot : « Messieurs, vous n'êtes que quatre cents ; comment voulez-vous que je fasse une religion avec quatre cents hommes? » Ainsi, dans un moment aussi grave, la religion rationnelle n'avait pu réunir que quatre cents sectateurs, et il ne fallut qu'un mot pour la réduire à néant, et pour que jamais depuis on n'en entendît parler.

D'autres événements suivirent : notre temps se pressa aux portes de l'aurore. Nous naquîmes , et , avec notre génération , une foule d'âmes qui ne voulaient pas non plus de l'incrédulité acceptée. Elles se réunirent pour reprendre l'œuvre d'une religion fondée sur la seule raison. Vous en avez vu l'essai ; on l'a tenté sous vos yeux une ou deux fois. Je dis une ou deux fois, je pourrais dire davantage sans craindre de me tromper; mais il ne faut tenir compte que des expériences qui ont eu quelque étendue et quelque solennité. Vous avez donc vu des savants et des hommes d'esprit rassemblés dans cette capitale, planant sur elle, et appelante eux, sans respect humain, les âmes jeunes et ardentes qui se débattaient contre l'incrédulité; vous les avez vus sacrifier leur temps , leur fortune , leur avenir, à la

réalisation d'un culte digne, pensaient- ils, d'un siècle ému de Dieu, mais ne voulant le recevoir que des mains de la science et du génie. Eh bien ! vous l'avez tous présent, combien d'années a-t-il fallu pour que les édifîcateurs , désespérés de leur ouvrage , reprissent le niveau social , et allassent peupler toutes les administrations civiles de leur apostolat fini et de leur paternité dissoute?

Ces essais, aussi solennels qu'infructueux, n'ont pas encore persuadé notre âge de son impuissance à créer la religion , tant l'homme a besoin de Dieu , alors même que son orgueil en repousse la foi. Chaque jour, on nous annonce la religion future de l'humanité ; si on ne peut pas la faire , on la prophétise du moins. On transforme l'impuissance en espérance. Mais l'humanité n'a pas le temps d'attendre ; elle veut Dieu pour aujourd'hui, et non pour demain. Elle a faim et soif de Dieu depuis six mille ans, et vous, venus si tard, quand vous vous mettez à l'œuvre pour subvenir à des besoins si profonds, à des aspirations que les siècles n'ont pas fatiguées, vous en êtes réduits encore à des prophéties 1 Pour moi , tout ce qui ne donne pas à l'humanité son pain de chaque jour, je n'y crois pas. Je crois que Dieu a été père dès l'origine pour l'âme comme pour le corps ; je crois que les moissons sont toutes venues , que la pluie est toute tombée; que, dans l'ordre de la vérité comme dans l'ordre de la nature , l'homme n'est pas seulement affamé , mais qu'il est rassasié quand il le veut. Le pain est iout prêt. Dieu l'a pétri de ses mains ; ce qui manquf;, c'est la volonté de le

prendre tel que Dieu l'a fait. On préfère le préparer selon son goût; on demande à la raison ce qu'elle ne peut pas donner. La Pologne avait plus de sens quand elle fut partagée ; elle disait : « Dieu est trop haut, et la France trop loin. » C'est là, Messieurs, le mot final qui explique toute cette impuissance de l'homme de se mettre par lui-même dans un commerce positif avec Dieu : Dieu est trop haut et la raison trop loin.

Je terminerai par une considération sur le protestantisme , autre effort humain pour échapper à l'incrédulité en constituant un commerce rationnel de l'homme avec Dieu.

Assurément, rien n'était plus naturel et plus simple que l'idée de Luther. Luther se disait implicitement ou explicitement , car peu importe qu'un homme sache ou ne sache pas ce qu'il fait , Luther se disait : La raison toute seule ne peut pas communiquer avec Dieu; il lui faut un élément divin, transnaturel, étranger à sa propre conception, parce qu'avant toute chose, pour établir un rapport, il est nécessaire d'être deux. L'humanité doit donc présenter à Dieu son intelligence et son cœur;, mais il est évident que si Dieu n'y a pas mis de son côté son intelligence et son cœur, la religion est de toutes les chimères la plus manifestement absurde. Qui dit rapport dit concours , qui dit concours dit rencontre réciproque; la religion est la rencontre réciproque de l'homme et de Dieu , Dieu ayant nécessairement commencé le premier, parce qu'il est le plus ancien , le plus fort et le plus instruit. La religion doit donc

renfermer quelque chose de l'homme, mais aussi quelque chose de Dieu. Or s'il y a dans le monde quelque chose de Dieu, c'est évidemment l'Évangile. L'Évangile est la parole la plus pure , la plus aimable , la plus efficace qui soit au monde ; Dieu est là , ou bien il est absent de tout. Prenons donc rÉ"vangile pour la part de Dieu dans la religion ; l'homme , de son côté, y mettra son cœur et sa raison. Que faut-il de plus? L'Évangile et la raison, l'Évangile parlant à la raison , la raison répondant à l'Évangile ; quelle plus simple, plus douce et plus magnifique correspondance? Le rapport, la vie, la réalité, tout est fait. Nul intermédiaire entre Dieu et vous , plus de papauté ni de sacerdoce, aucune question entre l'État et l'Église , et cependant un ressort réel et saint , qui mène l'homme à Dieu , et ramène Dieu à l'homme. Quel chef-d'œuvre, Messieurs ! quelle plus merveilleuse solution du problème d'un culte rationnel! un simple hyménée de l'Évangile et de la raison! Aussi le succès fut-il grand; toute l'Europe s'émut, et il ne faut pas expliquer par des causes secondaires ces larges mouvements du monde , ils ont toujours pour levier quelque élément extraordinaire et fécond qui y fait son avènement. La combinaison de Luther, en satisfaisant la passion religieuse de l'homme , flattait sa raison , son orgueil et sa liberté : elle devait remuer l'univers.

Mais arrivons au bout. Le temps a passé sur cette riche conception; elle a subi, dans le mouvement général des choses et des esprits, l'épreuve décisive qui manifeste où est la vie et où est la mort. Qu'est-

ce que le protestantisme aujourd'hui? N'a-t-il sombré à aucun des deux écueils préparés par Dieu à l'erreur religieuse? A-t-il évité à la fois la superstition et l'incrédulité? Je m'en remets de la réponse à quiconque connaît l'histoire dogmatique des trois derniers siècles et l'état présent des choses humaines. D'un côté, le protestantisme, en vertu de son principe même, parce qu'il a rejeté toute autorité entre l'homme et Dieu, a abouti à la dissolution doctrinale la plus épouvantable dont il y ait souvenir. Tout a été nié au nom du protestantisme, non- seulement les dogmes et les sacrements chrétiens, la Trinité, l'Incarnation, la divinité du Verbe, le péché originel, mais jusqu'aux vérités de l'ordre naturel qui regardent Dieu et nos immortelles destinées. Après avoir commencé par des confessions de foi contradictoires , on a fmi par ne pouvoir plus même arborer pour symbole la contradiction , tant l'incréduUté a fait de progrès et ronge tout dogmatisme jusqu'aux os. Tous pourtant n'ont pas suivi cette pente; d'autres , essayant de s'y retenir, mais manquant d'une autorité qui réglât leur foi , ont abouti , par l'inspiration privée et populaire, au mysticisme le plus extravagant et le plus superstitieux. Vous connaissez les scènes de l'Amérique, ces hommes et ces femmes réunis dans des assemblées apocalyptiques, prophétisant, parlant toutes les langues, montrant enfin au monde étonné le délire des âmes qui cherchent Dieu sans Dieu.

Je ne prétends pas , Messieurs , qu'en dehors de ces deux classes il n'existe pas des protestants de-

meures fidèles à beaucoup de vérités évangéliques , et également préservés de la superstition et de l'incrédulité. Cela doit être, et cela est. Mais il ne faut pas juger une doctrine par des résultats individuels ; il faut la juger par ses effets généraux, par les grands courants de son influence et de son action. Il est des protestants qui suivent, sans le savoir, un tout autre principe que le principe dissolvant du protestantisme, qui acceptent par voie d'autorité une partie des vérités de la foi ; qui , protégés par une nature heureuse et une ignorance plus heureuse encore, nourris de l'Évangile, accoutumés à de bonnes œuvres, se soutiennent à la surface de cet océan agité , et , grâce à leur bonne foi , pourront un jour présenter à Dieu une conscience demeurée pure et catholique romaine à leur insu. Ce sont là des exceptions auxquelles sont sujettes les plus misérables erreurs; comme Dieu fait descendre la rosée dans le calice empoisonné d'une fleur, il fait aussi descendre le bien et le vrai jusque dans la corruption de la vérité. Il y a chez les protestants des catholiques, comme il y a chez les catholiques des protestants, c'est-à-dire, de part et d'autre, des hommes qui suivent un principe contradictoire à celui de leur foi extérieure et avouée. Mais le protestantisme n'en est pas moins la grande route de l'incrédulité et de la superstition, comme le catholicisme demeure la grande route d'une foi aussi raisonnable que profonde.

J'établirai, dimanche prochain, ce dernier point, qui nous reste encore à constater. Je vous montrerai

la doctrine catholique aussi forte contre la superstition que contre l'incrédulité, assurant notre esprit contre le doute, le délivrant du délire, appelant à elle les âmes de ces deux côtés de l'horizon , et dans cet équilibre serein et majestueux, supérieure à la raison, qui ne l'a pas fondée et qui ne la peut détruire, lui rendant compte sans accepter son joug , l'éclairant et l'élevant sans en changer la nature, mère, sœur et fille de toute vérité, Dieu et homme tout ensemble, poussant enfin d'un pas égal les générations à leur avenir humain et à leur avenir éternel.

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