‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

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existe en lui, dit l'Apôtre, in ipso enim vivimus movemur et sumus. Cependant, Messieurs, Dieu ne reçoit aucun contre-coup des mouvements qui changent à chaque instant les créatures : sa perfection est immuable. Les lumières du firmament se déplacent ; les plantes germent, croissent, mûrissent et se fanent ; la vie animale, après avoir atteint laborieusement la plénitude de son développement, tombe aux mains impitoyables de la vieillesse et de la mort ; nos âmes inaltérables dans leur substance sont le jouet perpétuel de leur propre inconstance, alors même qu'elles se croient plus fermes dans la science et la vertu qu'elles ont acquises et qu'elles ne voudraient pas déchoir, le mouvement les emporte contre leur gré, omnis ereatura vanitati sub ecta est non volens l Les cieux eux-mêmes s'usent dans leurs révolutions, et un jour ils se déchireront comme un vêlement mûri par les années. Je n'entends qu'un cri dans la nature : — tout passe; — mais plus forte que ce cri est la voix de mon grand Dieu, qui proclame son immutabilité. « Je suis le maître, dit-il, et je ne change pas. Ego Dominus et

* Rom., cap. vin, 20.

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non mutor 4. » Pourquoi changerait-il ? Il est par lui-même, il veut être ce qu'il est, il ne peut pas vouloir autre chose. Aspirerait-il vers une plus grande perfection? Mais comme il est être il est parfait, il est nécessairement et toujours être, nécessairement et toujours il est la suprême perfection. Est-ce qu'il peut y avoir plus ou moins d'être dans l'être même? Et s'il ne change pas de son propre mouvement, qui donc le changerait, puisqu'il est le premier 2 ? Non, mon Dieu, non, vous ne changez pas, quoique vous changiez toutes choses. «Vous êtes toujours le même et vos années ne connaissent, point de déclin, tu autem idem ipse es et anni tui non déficient \ »

Mais que dis-je, Messieurs, en Dieu il nvy a point d'années. Sa perfection est éternelle. Le temps mesure la vie des créatures. Elles commencent et elles finissent, et, entre leur commencement et leur fin, le nombre, dit saint Thomas, se meut d'un terme à un autre lerme. Dussions-nous imaginer une durée indéfinie dans l'avenir et le passé des créatures, il tau-

* Malacli., cap. m, 6.

2 CI. Suoim. Tlieol., I, p. quaest. 9, aa. 1 et 2.

a Ps. ci.

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drait toujours la diviser par le nombre et le mouvement. Or, le nombre et le mouvement ne 'sauraient convenir à l'immuable, la composition du souvenir et de l'attente sont incompatibles avec la parfaite simplicité. Dieu l'immuable et le simple est donc éternel, c'est-à dire qu'il n'y a en lui ni passé qui n'est plus, ni avenir qui n'est pas encore; il n'a pas été, il ne sera pas, — il est *. — c 0 mon Dieu, s'écrie saint « Augustin, il n'y a pas de va-et-vient dans tes « années; celles qui arrivent ne chassent pas celles « qui sont en marche, tes années se tiennent « toutes ensemble. C'est un jour unique, unau- « jourd'hui sans hier et sans lendemain,etcet aujourd'hui, c'est l'éternité 2.d — L'éternité ! non pas une ligne dont les points se suiventà toujours, non pas l'existence goutte à goutte et sans fin; mais la plénitude en un seul point qui regarde à la fois toutes les lignes de la durée sans que

1 Nihil est in Deo pr<£teritum, quasi non sit, nihil futurutn quasi nondum sit ; neque enim in Deo est, nisi est, non auiem Cuit aut crit. (S. Aug., in Psalm., 101.)

2 Anni tui nec eunt, nec veniunt : anni tui omnes simu stant, nec eûmes a venientibus exeludup.tur, quia non iranseunt. Anni lui dies unus : et dies luus non quotidie, sed hodie. quia hodiernus tuus non cedit crastino, neque succedit heslcrno: hodiernus luus aelernitas. (S. Aug., lib. XI, Confes., cap. xui.p

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ces lignes puissent le traverser; « la possession totale, simultanée et parfaite d'une vie interminable. Interminabilis vitœ tota simul et perfecta possessio \ »

Maintenant, Messieurs, imaginez, si cela est possible, un être créé que vous placerez en dehors de l'espace, du mouvement et du temps, croyez-vous qu'il échappe à toute mesure ? Non, le nombre le saisit fatalement et détermine les limites de sa nature. Sa nature est un nombre; il est fini. Exagérez tant que vous voudrez sa perfection, passez de la sphère des réalités à la sphère du possible, multipliez les puissances par les puissances, cherchez une formule qui exprime le résultat de vos opérations ; ce résultat est un nombre. Jamais vous ne sortirez du fini que par un acte de transcendance qui niera toute^ limite. Or, il ne se peut pas que toute limite soit niée d'un être créé, puisque la création est la première des limites. Il n'appartient qu'à celui qui est par lui-même d'être affranchi de tout principe limitatif; il n'appartient qu'au premier d'arrêter en lui-

8 Boëcc. Cf. Summ. Theol., I, p. quaest. 10, aa. t, 2, 3, 4 et 5.

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même toute idée de perfection au delà des abîmes où se meuvent les nombres ; il n'appartient qu'au bien suprême de ne pouvoir être augmenté ni diminué; il n'appartient qu'à Dieu d'être infini ! .

Dieu est infini, cependant j'ai essayé de dire sa perfection ; quelle témérité est la mienne et comme j'en suis puni en rencontrant au bout de mes recherches ce mot terrible : infini. J'ai nommé la bonté, la beauté, la béatitude, la grandeur, la majesté, la vie, la fécondité, l'intelligence, la science, la sagesse, la puissance, la liberté, la justice, l'amour, la bienveillance, la miséricorde ; mais combien d'autres perfections m'ont échappé ! Il y en a une infinité, et chacune peut se manifester infiniment d'une infinité de manières. «Infinitis modis, infinities, in infinitis perfectionibus infmitus est Deus 2. »

Ah ! mon esprit s'égare dans cette multiplicité immense, et autant j'avais peur, en considérant la simplicité divine, de n'avoir plus devant moi qu'une monade abstraite, vide et nue, autant j'ai peur maintenant du nombre et de la

1 Cf. Summ. Theol., I, p. quaest. 8, a. 1. * Cujetan.

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division. Il faut que je me rassure, un seul mot suffit pour cela : Dieu est un. Il est un non comme l'unité qu'on ajoute à elle-même pour former le nombre, non comme le nombre achevé qu'on peut diviser en toutes ses unités; il est l'unité incommunicable et indivisible, mais pleine d'une multiplicité infinie. Ses perfections, sans nombre, toutes distinctes par leur raison formelle et leur concept, se pénètrent dans la réalité et ne forment qu'une seule perfection laquelle se confond avec l'être divin luimême. « Dieu est tout ce qu'il a ; avoir et être « ne sont pas en lui deux choses différentes. « Deus hoc est quod habet; non est in eo aliud « esse et aliud habere1. » Ainsi le veut sa nature de premier principe, qui se refuse à rien recevoir et à souffrir aucune composition. Il est donc non-seulement le bien de tout bien, la beauté de toute beauté, la béatitude de toute béatitude, la perfection de toute perfection ; mais il est sa bonté, sa beauté, sa béatitude, il est son intelligence, sa vie, sa science, sa justice, sa sainteté; il est sa perfection \ « Enfin

1 S. Greg. Mag., Moral, lit). XVI, cap. xliii*

8 « Le bon et la beaulé se confondent dans ceue cause q*i

c il est un, dit saint Bernard, comme aucune c chose n'est une ; il est ce qu'il y a de plus un, c cherchez des unités dans le monde et comt parez-les à l'être divin, vous n'en trouverez « aucune dont on puisse dire : Voilà l'unité *.» 0 mon Dieu ! je suis parti pour vous connaître de votre simplicité, et j'y reviens afin de ne pas me perdre en votre plénitude. Maintenant quel nom vous donnerai-je ? J'en voudrais un qui, sans vous égaler, puisque cela est impossible, put résumer tout ce que j'admire en vous. Vous appellerai-je le bon, le juste, le saint, l'immuable, l'éternel, l'infini? Mais ces noms ne me représentent que sous un seul aspect les perfections que je viens d'explorer.

« résume tout en sa puissante unité, et se distinguent au cona traire chez le reste des êtres, en quelque chose qui reçoit et a en quelque chose qui est reçu. Voilà pourquoi dans le fini « nous nommons beau ce qui participe à la beauté, et nous « nommons beauté ce vestige imprimé sur la créature par le a principe qui fait toutes choses belles. Mais l'infini est appelé a beauté parce que tous les êtres, chacun à sa manière, emu pruntent de lui leur b^ctè. » (S. Denis, Noms divins, c. iv, n. 7.)

8 Est unus L»eus, et quomodo aliud nihil. Si dici possit unissimus est... Nihil in se nisi se habet Deus. Compara huic uni omne quod^-ariûm "dici polesi, et unum non erit. (S. Bernard., de considérai.. Y. 7.

Cf, Summ. Theol., I, p. quaest. 11, Va. 1, 2, t et 4.

LETRE DIVIN. 41

Dirai-je que vous êtes la plénitude infinie dans la parfaite simplicité? Mais tout cela est exprimé par un seul mot : unité. Dois-je m'écrier avec les philosophes d'une école célèbre : «c Je vous salue, ô unité? » Mais vous n'êtes un que parce que vous êtes l'être même, l'immense océan de l'être, et me voilà de retour à votre sublime parole : Ego sum qui sum : Je suis celui qui suis f.

C'est là que je m'arrête, ô mon Dieu, plus convaincu que jamais de mon impuissance à vous définir. Aussi permettez-moi de corriger la témérité de mes affirmations par ces suprêmes négations. O être ! personne ne vous connaît tel que vous êtes, et plus nous multiplions les paroles pour vous nommer, moins elles vous conviennent. Vous n'êtes rien de ce qui est, rien de ce qui n'est pas ; vous êtes

* « O Summe, optime, pulcherrime, et fortissime, invisibia lia omnia videns, inimutabilis omnia mutans, semper agens, « semper quietus. Magnus sine quantilate et ideo immensus « bonus es sine qualitate, et ideo vere et summe bonus, et u nemo bonus nisi tu solus : eujus voluntus est opus, cujus a velle posse est... Qui vere es quod es et non muiaris, ciii « maxime convenit quod Laiini dicuni EN'S. » (,S. Aug , Mcdit., cap. xix.)

Cf. Su m m. Theol., I, p. quajst. 13, a. 11.

42 LÊTRE DIVIN.

l'invisible, l'impénétrable, l'incompréhensible, l'indéfinissable, l'ineffable 2. Mon âme tremblante vous adore dans la sainte obscurité qui l'enveloppe en attendant que vous lui ayez donné assez de perfection pour vous contempler et vous chanter éternellement, ô être divin!

i Voy. saint Denis, chap. m et iv, de la Théologie mystique.

HUITIÈME CONFÉRENCE

HUITIÈME CONFÉRENCE

ïminentissime Seigneur, Monseigneur 4, Messieurs,

L'être divin dont nous avons admiré l'infinie plénitude dans la parfaite simplicité ne peut pas être inerte ; il opère au dedans de lui-même, car il est de tous les vivants le premier et le plus parfait; il opère hors de lui-même, car il est la cause universelle de tout ce qui existe. Il faut donc, dit saint Thomas, après avoir étudié l'être divin, étudier ses opérations 2. Or, la première qui s'offre à nos considérations, c'est l'opération intellectuelle. — Dieu est intelligent. Je ne m'arrêterai pas à vous le prouver longuement. Messieurs ; cette vérité ressort assez clairement de ce que nous avons dit jusqu'ici. En effet il est manifeste que le principe de

» Monseigneur do ia Bouillcrie, coadjuleur de Bordeaux. * CI*. Su m m. Tbcol., 1 p. qua;si. 14, in proe.

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toutes choses, le créateur de l'ordre, ne peut pas agir sans une idée qui détermine à l'avance li nature de chacun des êtres, sans un dessein qui ramène à l'unité leur multitude immense ; idée et dessein sont le propre de l'intelligence. D'autre part nous remarquons, dans l'échelle graduée des perfections créées, que l'intelligence prime toutes les autres ; il est évident, puisque Dieu possède de droit toute perfection à un degré éminent et souverain, qu'il doit être éminemment et souverainement intelligent. Enfin la matière, étant de tous les principes limitatifs le plus étroit, se refuse à recevoir d'autre forme que la sienne propre; l'esprit, au contraire, par sa nature immatérielle, s'ouvre indéfiniment et laisse pénétrer en soi,, comme dans une indivisible immensité, tous les êtres sous une forme intelligible. Vous avez l'expérience de cette auguste faculté, n'est-ce pas? et lorsque vous fermez pour réfléchir les portes de vos sens, que les images du monde extérieur n'entrent plus dans votre âme, elle vous apparaît peuplée de lumières comme le firmament pendant une nuit sereine. C'est ce qui a fait dire cette belle parole: «r L'àme est en quelque sorte toutes choses :

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Anima est quodam modo omnia. » — Or,vousn'avez pas oublié, Messieurs, que, plus que votre âme, Dieu est esprit. Il Test dans des conditions de simplicité telles qu'il occupe le sommet de l'immatérialité, dit saint Thomas, d'où il suit que, par sa nature même, il se place au sommet de la connaissance, il est le suprême intelligent '. Les anciens, dans leurs religieux mystères, l'adoraient sous la figure d'un œil brillant et toujours ouvert; les Grecs l'appelaient 0£o?, le voyant, le contemplateur; l'Écriture dit de lui qu'il possède la science de toutes choses: Deus qui habes omnium scientiam 2. C'est cette parole que nous allons méditer aujourd'hui. La science est à l'intelligence ce que le fruit est à l'arbre qui le produit. La beauté, le parfum, la saveur du fruit révèlent l'excellence de l'arbre, ainsi l'étendue et l'élévation de la science révèlent l'excellence de l'intelligence. Puisque nous voulons connaître l'intelligence de Dieu, étudions sa science, dans son objet d'abord, ensuite dans les propriétés caractéristiques qui

* Cf. Summ. Theol., I p. qu;est. 14, a. 1,

* Esther, cap. XIV, 14.

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relèvent au-dessus de toute autre science et lui assurent la suprême perfection.

Qu'est-ce que la science, Messieurs? Est-ce une simple connaissance des êtres particuliers que notre mémoire énumère? — Non. — Est-ce une classification méthodique de choses qui se ressemblent?— Non. — Est-ce une constatation laborieuse de phénomènes qui se suivent et s'enchaînent?— Non. — La science est la connaissance des êtres dans leur cause, un acte de l'in- /lligence qui voit les choses dans le principe qui les contient. Toutes les agitations de l'esprit autour des êLres particuliers et de leurs phénomènes ne se peuvent reposer que dans l'unité ; or, l'unité n'est pas un groupe, une série dont on ne voit pas le lien ; l'unité c'est la cause. Si vous l'écarlez, vous vous condamnez à n'avoir que des notions juxla-posées; et ces notions, fussent-elles en nombre infini, ne vous élèveront jamais, quelles que soient vos prétentions, jusqu'aux honneurs de la science. Parcourez l'histoire des événements dont est

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remplie la vie des peuples, apprenez-en tous les détails, retenez-en les dates précises, si vous ne remontez aux causes qui ont amené ces événements, si vous ne les rattachez à quelque grande idée ou à quelque grande passion, vous pouvez être un érudit dont j'admire la mémoire, mais vous n'êtes pas un savant. Saisissez le corps humain, découpez-le impitoyablement, analysez-en les organes, les vaisseaux, les fibres, les liquides, les molécules, dites-moi de quoi il se compose, je le veux bien ; mais si vous ne connaissez pas le principe qui l'anime et qui fait l'unité de tant d'éléments divers, vous n'avez à m'ofïYir qu'une nomenclature barbare et inintelligible et non pas une science. Enfin, quelles que soient vos connaissances, vous devez pour en faire une science les ramener à l'unité, qui ne se trouve que dans la cause. Vous le devez et vous le faites, Messieurs, en dépit des systèmes et des partis pris. On a beau vous dire que la science ne s'occupe pas des causes, que ce qui lui appartient en propre, ce sont les faits, rien que les faits, vous voulez quelque chose de plus. Sans mépriser les travaux de ceux qui s'appliquent uniquement à

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l'observation des phénomènes, vous prétendez justement que ces travaux seraient stériles pour la science s'ils n'étaient relevés et vivifiés par la connaissance des causes. En cela vous subissez l'empire d'une loi intellectuelle à laquelle ne peuvent pas se soustraire ceux-là mêmes qui, de peur de rencontrer la cause première et universelle, repoussent systématiquement les causes subalternes. Ils sentent bien qu'ils perdraient le fruit de leurs labeurs s'ils n'avaient à offrir à ceux qui attendent leur enseignement que des notions sans unité. Pressés par la nécessité, ne voulant pas des causes vraies qui les conduiraient à un but redouté dé leur impiété, ils en inventent de fausses et ainsi ils créent la fausse science. Nous les avons pris, sur ce point, en flagrant délit de contradiction avec eux-mêmes. Qu'ils portent la responsabilité de leurs mensonges devant Dieu et devant les hommes, c'est leur affaire; mais, enfin, leur sacrilège audace ne sera pas sans utilité pour nous ; car elle confirme la définition que nous avons donnée de la science, à savoir : que c'est la connaissance des choses dans leurs causes. Saisissez bien, Messieurs, les conséquences

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de cette définition ; elles sont souverainement importantes pour le sujet qui nous occupe. Puisque la science dépend des causes il est évident qu'elle s'élève comme elles. Une cause supérieure, qui rallie à son unité plusieurs autres causes, doit être l'objet d'une science supérieure; une cause unique et universelle, qui renferme en elle-même toutes les autres causes, doit être l'objet de la plus haute des sciences. Or, elle existe, cette cause unique et universelle; nous l'avons saluée au terme de toutes nos investigations à travers le monde des corps et le monde des esprits ; c'est Dieu, l'Esprit parfait.

A l'Esprit parfait, dit un disciple de Platon, il faut un objet parfait ; il n'y en a pas d'autre que lui-même '. — Dieu se connaît ; en se connaissant il sait tout. — Voilà, Messieurs, la formule abrégée de la science divine. Développons-la.

Nous nous connaissons nous-mêmes mais par voie de réflexion et non par voie d'intuition;

* Quoniam aulem prima mens prœstantisstma est opouei eiiam pra»slantissimuui e\ inleliigidilc propositum esse; mhil aulem seipsa praeslanlius. E~ù Se ô roûrôç vov; ?tfz>3ttçfoç est xcci Y.yjJiatOJ kvtgù voïjtov {*~e/.êiCr>ci tvoêv 2s gctvro'j xâ//tov. (Alctnous, cap. x.)

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notre connaissance suit une ligne courbe qui part de notre essence et revient à notre essence. Dans ce trajet, nous rencontrons les formes intelligibles qui nous représentent nous-mêmes à nous-mêmes. Les actes de penser, de vouloir, de vivre, ne naissent-ils pas en moi avant que soit connu l'esprit dont ils émanent? C'est perce que je réfléchis sur mes pensées que je connais l'intelligence qui projette au dehors cette lumière de mon âme ; c'est parce que je réfléchis sur mes déterminations que je connais la volonté libre qui les produit ; c'est parce que je réfléchis sur les mouvements de ma vie et que je les compare aux mouvements des autres vies que je connais le principe supérieur qui m'anime. Sans doute, j'ai conscience de mes actes au moment même où je les émets ; mais cette conscience de mes actes n'est pas la connaissance de leur principe. Je sens que je suis en moi-même, et cependant je n'y suis pas encore par cette possession de moi-même que me donne la connaissance. Cette possession ne m'estassuréeque lorsque, parlaréflexion, je suis, complètement de retour vers mon essence. € Omne sciens qui scit essentiam suam, est

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rediens ad essentiam suam reditione compléta t.» De retour à mon essence, je me connais, Messieurs, mais je ne me comprends pas; me connaître, voilà mon grand privilège ; ne pas me comprendre, voilà ma grande infirmité. Je sais que j'ai une intelligence, une volonté libre, une vie supérieure à toutes les vies qui m'entourent; mais je n'ai point l'intime pénétration de la substance qui les porte. Dans tous les êtres que je connais, la substance se dérobe sous les phénomènes. Je vois bien que les solides me résistent, qu'ils ont une forme et une couleur quelconques, que les liquides cèdent à ma pression, que les gaz se dilatent, que les fluides sont impondérables, que les vivants sont doues d'un mouvement propre en vertu duquel ils se développent et se déplacent ; je vois leurs accroissements et leurs évolutions; cependant, la substance des solides, des liquides, des gaz, des fluides, des vivants, je ne la vois pas. Je la poursuis, je l'appelle; c'est en vain, elle se cache obstinément dans les ombres d'une impénétrable nuit. Mais en moi-même est-ce que la substance ne se révélera pas? Car enfin ma

* Aristot., decausis, prop. 15.

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substance c'est moi; il semble que si je dois comprendre quelque chose c'est avant tout ma Substance. Eh bien non, Messieurs, je ne comprends pas ma substance. J'en ai conscience, je la connais, je l'appelle simple et immatérielle sans savoir par intuition ce qu'est en soi une chose simple et immatérielle.

Il y a plus : Je ne comprends même pas les facultés que ma substance me fait connaître en opérant. Si je puis les circonscrire par des lignes qu'elles ne franchiront jamais, il m'est impossible de savoir et de dire tout ce qu'elles peuvent produire dans le cercle restreint où s'exerce leur activité : quelles pensées je puis avoir, quelles déterminations je puis prendre, par quels mouvements se manifestera ma vie. Si j'ose prévoir et ordonner à l'avance quelquesunes de mes actions, l'imprévu vient tout à coup traverser mes desseins, mon esprit hésite, ma volonté fléchit, ma vie se trouble. Je comprends une chose, c'est que je ne me comprends pas. Si je me comprenais, je saurais tout ce qu'il y a en moi de puissance et de faiblesse ; rien ne me surprendrait, rien ne me troublerai^ rien ne me déconcerterait.

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Voilà donc ce que je suis, ô mon Dieu ! assez grand pour me connaître, trop petit pour me comprendre. Vous avez dit vous-même que je suis créé à votre image ; est-ce que je dois transporter en vous les opérations de mon âme avec ses infirmités? Ah ! je m'en garderai bien. Vous êtes à un degré infini tout ce qui méfait grand, vous n'avez rien de ce qui me fait petit.

Dans la science de soi-même, Messieurs, notre ressemblance avec Dieu se borne à ce simple fait : — l'homme qui est esprit se connaît, Dieu qui est esprit se connaît. — Après cela ne cherchez plus d'autres rapports, vous abaisseriez la perfection divine. Dieu ne sort pas de lui-même : il ne trouverait aucune forme intelligible qui pût le représenter et l'aider à se connaître. Il ne fait aucun mouvement qui par la réflexion le ramène à son essence, parce qu'il n'a point à chercher la puissance d'où procèdent ses opérations. Nous l'avons vu en parlant de sa simplicité, rien n'est possible dans l'être divin, rien ne peut survenir et s'ajoutera ce qui est pour le perfectionner; — tout est acte. Donc, par cela même qu'il est, Dieu se connaît. Le fait de conscience que nous constations à

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l'origine de notre mouvement intellectuel s'élève en Dieu jusqu'à la perfection d'une connaissance achevée. Il se voit immédiatement; il pénètre par l'intuition jusqu'aux plus intimes profondeurs de son essence ; chacun de ses attributs lui apparaît avec son rayonnement infini et il les embrasse tous dans l'unité d'un seul regard \

Dieu voit tout ce qu'il est, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il peut : il se comprend. Ecoutez ce que dit saint Thomas à ce sujet. — «La force de <r connaître égale en Dieu l'actualité de son exis- « fence. Tanta est virtus Dei in cognoscendo € quanta est actualitas ejus inexistendo. » — Ce qui fait que je ne me comprends pas, c'est que je n'ai pas actuellement tout l'être, toute la perfection dont je suis capable. Mes facultés en se développant n'épuisent pas leurs forces natives; j'attends encore quelque chose, et, parce que ce quelque chose m'échappe, il faut que je confesse que je ne me comprends pas. Mais Dieu n'a plus rien à attendre; il est actuellement et de lui-même tout ce qu'il doit êlre. S'il se connaît par le fait même qu'il est, il faut de toute

1 f.f. Summ. Theol., I p. quaest. 14, a 2.

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nécessité qu'il se connaisse autant qu'il est, c'est-à-dire qu'il se comprenne. Vous me direz, Messieurs, que comprendre une chose c'est l'envelopper de lignes qui la limitent, et qu'il n'est aucune ligne qui puisse envelopper l'infini. Je conviens que l'image nuit ici à l'idée. Chassez l'image, je vous prie, et cessez de vous représenter l'intelligence divine comme une capacité indépendante, disposée à recevoir 1 être divin. Dieu n'a pas l'intelligence ajoutée à son être; il est, en vertu de sa simplicité, son intelligence même; donc, en lui la connaissance suit les lignes de l'être. L'être est infini, la connaissance est infinie '.

Je crois, Messieurs, que cette première partie de la formule de la science divine: Dieu se connaît, est suffisamment expliquée. Je passe à la seconde ainsi conçue : Dieu en se connaissant sait toutes choses.

Vous vous êtes souvent imaginé, j'en suis sûr, que Dieu voit tout comme un spectateur voit d'un point élevé les objets qu il domine. Le monde est la vallée lumineuse où paraissent, s'agitent et disparaissent toutes les existences ;

1 Cf. Suram. Theol., I p. quaest. 14, a. 3.

le ciel est la montagne inaccessible d'où le soleil éternel coniemple l'immense horizon de la création. Cette imagination ne manque pas d'une certaine grandeur ; mais il faut la laisser aux enfants et vous élever en hommes intelligents jusqu'à l'idée vraie qui, comme vous l'allez voir, est bien autrement grande.

La science, avons-nous dit, est la connaissance des choses par leurs causes ; or, qu'estce que Dieu par rapport à tous les êtres unis, qu'ils soient esprit ou matière, substance ou accident, puissance ou acte, sinon la cause universelle? 11 nous est prouvé que cette cause se connaît parfaitement, comment ne connaîtraitelle pas parfaitement son efficacité infinie, et, par conséquent, tout ce qui dépend nécessairement de cette efficacité? Nous avons besoin, nous, de demander aux autres êtres qu'ils nous prêtent leur forme propre pour que nous les connaissions ; cela se conçoit, ces êtres ne nous doivent rien, nous ne sommes pas leur cause. Mais dès que nous avons fait une chose, avons-nous besoin de la voir en elle-même pour la connaître? Est-ce que l'artiste ne connaît pas ion chef-d'œuvre dans l'intelligence qui le con-

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çoit? Or, Dieu est l'artiste du mondV, non-seulement l'artiste des formes, mais l'artiste de toute substance ; il n'a besoin que de lui-même pour voir son chef-d'œuvre. — « L'entendement ce divin, dit saint Denis, pénètre toutes choses « par une vue transcendante; il puise dans la « cause universelle la science des être?... Iln'éa tudiepas les êtres dans les êtres eux-mêmes, il « ne les contemple pas dans leurs formes parti- « culières, mais il les voit et lespénètre dans leur « cause qu'il comprend tout entière.... Produire sant toutes choses par l'unité de sa force, il les « connaît toutes dans l'unité de leur cause, puis- « qu'elles procèdent de luietpréexistentenlui... « Dieu n'a donc pas deux connaissances : une « connaissance particulière par laquelle il se (c comprend, et une autre connaissance par la- « quelle il comprend généralement le reste des « êtres ; mais, cause universelle, dès qu'il se « connaît, il ne saurait ignorer ce qu'il a lui- « même produit. Ainsi Dieu sait toutes choses t parce qu'il les voit en lui et non parce qu'il les « voit en elles1. »

Supposons tout le contraire, c'est-à-dire qu'il

1 Noms divins, ch. vil, 2.

est nécessaire que Dieu voie les créatures en elles-mêmes pour les connaître, il déchoit. Sa perfection intellectuelle ne tient plus aux racines de son être, elle n'est plus absolue, mais dépendante; car tout objet qui vient du dehors prendre place dans une intelligence accroît sa perfection. Si je suis redevable de mes connaissances à l'activité de mon esprit, je n'en suis pas moins redevable aux objets qui se sont fait connaître. Je mendie autour de moi ma perfection. Voulez-vous donc qu'il en soit de même pour Dieu? Ne voyez-vous pas qu'il répugne que l'être premier demande aux créatures ce que sa nature possède de droit : la science parfaite ? Ne comprenez-vous pas qu'il est impos sible que le parfait suprême atteigne l'objet de sa science autrement que par le plus parfait des moyens, et la vérité première des êtres, leur cause éternelle et infinie, n'est-elle pas un moyen plus parfait que les êtres finis eux-' mêmes * ?

Dieu voit donc tout en lui-même. Quand je dis tout, Messieurs, je n'entends pas, comme

* Cf. Suinm. Tlieol., 1 p. quasi. 14, a. 5.

l'intelligence divine. 61

certains l'ont fait, borner la science de Dieu à une connaissance vague et générale qui embrasse l'ensemble des êtres par ce qu'il y a de plus commun entre eux. La science veut davantage : elle cherche la raison propre de chaque chose. Or, je vous défie de trouver cette raison propre dans une idée qui ne spécifie rien : l'idée générale d'être, par exemple, ou bien l'idée générale de causalité. Vous me direz : Si le point central d'une circonférence était intelligent, il connaîtrait toutes les lignes qui partent de lui ; si la lumière se connaissait, elle verrait en elle-même toutes les couleurs et leurs nuances ; n'est-ce point ainsi que Dieu connaît tous les êtres ? Vous vous trompez, Messieurs ; à supposer qu'ils aient l'intelligence, le point et la lumière, principes généraux des lignes et des couleurs., n'en peuvent pas connaître la raison propre, le nombre et la distinction, parce que d'eux-mêmes et tout seuls ils ne peuvent pas produire ces deux choses. Le point doit se multiplier et changer de place afin de produire la ligne ; la lumière doit être décomposée par un milieu afin de produire les couleurs. Ces

exemples ne valent donc rien pour nous donner

62 l'intelligence divine.

une idée de la manière dont la science de Dieu s étend aux raisons propres de chaque chose. Pareillement vous ne pouvez pas dire que Dieu connaît les choses par l'efficacité qu'il communique aux causes particulières, car de deux choses l'une : ou cette efficacité est déterminée ou elle ne l'est pas ; si elle est déterminée, ce ne peut être que par la connaissance propre que Dieu possède de chacun des effets qui doivent être produits ; si elle est indéterminée, Dieu agit au hasard en créant les causes et ne se sert de sa toute-puissance que pour offenser sa sagesse. Passons, Messieurs, par-dessus ces explications vicieuses de la science de Dieu et allons plus à fond dans son essence. L'essence divine est le réservoir infini des perfections que possède en propre chacune des créatures, la cause unique et totale de ces perfections. Ce en quoi les êtres conviennent vient de Dieu ; mais aussi ce par quoi ils se distinguent et se multiplient : genres, espèces, individus, participent à leur manière à l'essence divine et sont à leur manière un fruit propre de son inépuisable vertu. Or, Dieu, qui se connaît parfaitement, ne peut pas ignorer de auelle manière son essence

l'intelligence divine. 63

est participée, de quelle manière sa vertu est appliquée, il voit donc en lui-même toute chose selon sa raison propre, toute chose selon sa perfection spécifique et individuelle \

Dieu voit tout : Sa science sublime ne dédaigne pas de s'abaisser vers les humbles choses dont nous détournons notre regard avec mépris. « ExceJsus Dominus et humilia respicitf.» Ce que nous croyons vil a des attaches éternelles dans l'être divin et s'éloigne moins des plus nobles créatures que celles-ci nes'éloignent de l'Infini. Ce qui nous semble une tache dans l'universelle beauté de l'univers va se ranger, sous l'œil de Dieu, à la place où les ombres font mieux ressortir la splendeur de la lumière. Ce qui détournerait notre attention au détriment des choses élevées, ce qui abaisserait le niveau de notre science, si notre âme en était trop occupée, se fond avec ce qui est grand dans l'uniquo et parfait objet de la science de Dieu: son essence infinie. Nous craignons de nous souiller par le contact des choses basses et

» Cf. Summ. Theol., I p. quaest. 14, a. 6. * Psalm. gxxxvii.

C4 L1NTCLLIGENCE DIVINE.

grossières, la science de Dieu pénètre partout, à cause de sa pureté ; rien ne fait tache en ce miroir éternel où apparaissent tous les êtres. « Ailingit ubique propter suam munditiam... et « ideo nihil inquinatum in eam incuirit*. »

Dieu voit tout : les mouvements les plus grandioses de la matière et ses plus imperceptibles vibrations, les majestueux développements de la vie et ses premiers frissons dans l'atome dont elle s'empare pour l'entraîner en son courant, les pensers et les désirs que nous jetons hardiment dans la yie publique et ceux que nous cachons dans les profondeurs de notre àme. Il scrute les reins et les cœurs, scrutans corda et renés. Il entend et comprend de loin le bruit mystérieux que fait notre intelligence à la recherche de ses desseins, intellexisti cogitationes meas de longe *. Il sait de quelle manière nous nous parlons dans ces entretiens intimes dont aucune créature ne pénétrera jamais le secret. Mouvements, vie, pensées, désirs, paroles du dehors et du dedans, tout lui apparaît, sans composition ni division, dans l'unité de

* Sap vu, 24, 25. — Cf. Summ, contra Gentiles, lib. I, cap. lxx

* Psalm. cxxxvill.

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son essence, prototype et fécond moteur de toutes les essences.

Dieu voit tout: Le mal qui n'habite pas en lui, le mal qu'il n'a pas fait et qu'il ne peut pas faire, le mal qui ne peut pas être connu par luimême, il le connaît cependant, parce qu'il est l'universelle et impérissable lumière du bien. Est-ce que la lumière, si elle était intelligente, ne saurait pas où elle est et où elle n'est pas? Est-ce qu'elle ne connaîtrait pas le jour et les ténèbres? Le bien est jour, le mal est ténèbres. Par son jour sans déclin Dieu voit les ténèbres du mal ; qu'elles soient défaillances de la nature, châtiment des coupables, négation de la justice et du devoir. « 0 Dieu tu sais mes folies t et pas une de mes fautes ne t'échappe. Tuscis « insipientiam meam, et delicta mea a te non € sunt abscondita *. »

Dieu voit tout: ce qui fut, ce qui est, ce qui sera. Le passé n'a pas disparu devant lui, l'avenir répond à son appel *. Sa lumineuse essence pénètre chacun des points de l'intermi-

* Psalm. lxvih. — Cf. Sumai. Theol., I p. qu»st. 14, a. 10.

8 Qui vocavit ea quae non erant quasi ea quae non essenl. (Rom. c. iv )

T. il. *•

66 l'intelligence divine,

nable ligne des siècles. Où serait son immuable plénitude si le néant pouvait, à mesure que le temps s'écoule, lui cacher les êtres qui pour nous ne sont plus, s'il y avait dans sa science infinie un vide pour attendre les révélations de l'avenir? Que deviendrait son gouvernement s'il ignorait quelles recrues doit prendre sur son passage l'immense armée des créatures et par quels chemins se doit en faire, dans son sein, la suprême concentration ? Il faut donc qu'il voie tout. Nous avons des souvenirs, nous hasardons des prévisions, et, qu'il y a peu de choses dans notre mémoire ! qu'ils sont rares les événements que saisit la force conjecturale de notre esprit! Mais Dieu voit tout, absolument tout, d'une manière certaine et présente, dans le miroir de son indivisible éternité \ Quoi ! le futur qui n'est pas encore vous en

* i-Etemitas simul existens ambit toturr. tempus. Unde omnia quae sunt in lempore, suntDeoab aeterno piaesf n lia, non solum ea ralione qua habel rationcs rerum apud se présentes, ut quidam Jicunl ; sed quia tjus inluilus t'erlur ab aeierno super omnia proul sunl in sua praesenlialitale. (Sumiii. Theol., I p quaest. 14, a. 13.)

Deus omnia praescit, et hoc aelernilali ejus congiuil, qui nihil fulurum quasi fiendum, nt-c aliquid praeterWum quasi iransactum novil ; sed omnia praelciia el iransacia iuiiiiuiabili

l'intelligence divine. 67

voulez faire une chose présente? — Oui, Messieurs; le futur, qu'il soit nécessaire, qu'il soit contingent, doit être présent pour Dieu, autrement l'incertitude et les surprises, en troublant son action, opprimeraient sa perfection. Vous ne comprenez pas cela parce que vous cheminez sans cesse du passé à l'avenir par une série de points imperceptibles, comme le voyageur qui va d'un pays à un autre, heureux des beautés qu'il vient de voir, ravi de celles qu'il contemple, avide de nouveaux spectacles et de nouvelles émotions. Mais Dieu demeure, et, dans sa vie parfaite qu'il possède tout entière en un seul instant, il voit, mieux que d'un sommet tranquille et sublime, il voit non-seulement les causes qui doivent produire les êtres, mais les décrets qui déterminent, pour chaque division du temps, l'existence actuelle de chaque chose. Vos actes libres dont vous vous croyez l'unique principe et qui semblent dérouter par leur soudaineté toutes les prévisions, vos actes libres eux-mêmes sont contenus et vus dans la cause suprême dont dépend la détermination des

intuîtH praesentia prospicit. (Honorius Augustodunensis, lib. de Vrœdest. et liber, arb.)

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êtres : le décret de Dieu 4. Je n'ai point à vous dire ici comment se concilie la liberté humaine avec la science et la volonté divines, c'est une question gouvernementale que je réserve et qui sera développée lorsque je traiterai de la providence de Dieu. Fixez-vous pour le moment à cette incontestable vérité, que Dieu doit connaître présentement les actes libres de toute vie humaine. Si, par un trop grand amour pour votre dignité , vous prétendez soustraire à la science divine les opérations de votre volonté, je me contenterai de vous répondre : — qui doit l'emporter de la dignité de Dieu ou de la vôtre? Ou bien comme saint Augustin à Gicéron: s Vous « croyez faire les hommes libres, vous en faites « des êtres sacrilèges. Dum vult facere Jiberos a fecit sacrilegos 2. »

Dieu voit tout ; mais son intelligence sans rivages s'étend au delà de la sphère où sont contenues les choses actuellement présentes à son regard. Il ne se connaîtrait pas s'il ne savait, avec ce qu'il a fait, avec ce qu'il veut faire, ce qu'il peut faire. Il sait donc tout ce

i Cf. Suram. Theol., I p. quaest. 14, a. 13. • Lib. V, de Civit. Dei, cap. ix.

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qui ne sera jamais, tout ce qui cependant pourrait être s'il le voulait; et cette science du possible n'a pas d'autre mesure que l'infini pouvoir ^u'a son essence d'être participée à l'infini, d'une infinité de manières «. Y a-t-il encore quelque chose que Dieu puisse connaître ? Dites-le, Messieurs, moi, je ne vois plus rien. J'adore, je suis confondu et j'espère. J'adore l'océan de lumière dont l'étendue et les profondeurs dépassent tout ce que je puis imaginer, concevoir et dire ; je suis confondu devant le rayon vainqueur qui pénètre jusqu'au fond de ma misère; j'espère en celui qui voit près du mal dont je me repenstout le bien que je fais et que je voudrais faire.

0 science de mon Dieu, quelle menace effroyable vous êtes pour les pécheurs ! Un sommeil perfide appesantit leur conscience; ils croient avoir enseveli clans le tombeau de l'oubli leurs crimes passés parce que personne ne les inquiète, personne ne vient leur dire : — souvenez-vous. Enhardis par l'impunité ils poursuivent en cachette la trame de leurs œuvres

* Cf. Sunun. Tlieol., I p. quœsi. 14, a, 9.

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perverses ; leur âme est un abîme qui vomit l'iniquité déguisée par des habiletés et des protestations hypocrites auxquelles notre simplicité se lais-e tromper. Ils poussent l'audace à cet excès qu'ils comptent prendre Dieu luimême en leurs filets et renverser ses desseins. Alors ils seront maîtres de l'avenir et leur corruption triomphante deviendra la loi des peuples qu'ils auront pervertis. Mais on veille là-haut. Un jour vous viendrez au-devant de ces misérables, ô Dieu terrible, et vous leur direz : — c'est moi. J'ai tout vu, je sais tout, j'ai déjoué vos complots et sauvé les peuples que vous vouliez perdre. Le mal que vous avez oublié, le mal que vous avez caché, le mal que vous avez espéré, le voilà ! Voyez vous-mêmes et jugez. Et le pécheur verra, et il entrera en fureur, et il grincera des dents, et il défaillira sur les ruines de ses désirs écroulés. «Peccator « videbit et irascetar, dentibus sais f remet et ta- « bescet ; desideriam peccatornm peribit i. »

Redoutable au pécheur la science de Dieu est la consolation du juste et son refuge contre

* Psalra. cxi.

le jugement d'une opinion ennemie de sa vertiL Dieu le voit, Dieu connaît la pureté de ses in* tentions, la rectitude de ses désirs, la loyauté de ses actions, c'est assez pour qu'il ait la paix. Prètez-lui des desseins qu'il n'a pas, tournez à mal la franchise de ses paroles, calomniez sa vie innocente, ameutez contre lui toutes les passions, opprimez sa faiblesse, qu'il soit persécuté, dépouillé de tout et maudit par cette foule insensée qui n'adore que le succès et ne voit que des fautes sous le manteau de l'infortune, que lui importe ; Dieu voit tout, Dieu sait tout, Dieu répondra à la voix de son juste qui lui demande de le juger et d'éclairer sa cause, judica me Deus et discerne causam meam1, et, tôt ou tard, il faudra bien que nous soyons d'accord non plus avec l'opinion des hommes, mais avec la science de Dieu,

Il est manifeste, Messieurs, que la science divine s'élève au-dessus de toute science par son objet, et que la manière dont cet objet est

* Psalm. xlii.

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atteint nous donne déjà la mesure de la perfection intellectuelle de Dieu. Toutefois nous ne possédons encore, touchant cette perfection in- j tellectuelle, que l'indication vague et sommaire \ des propriétés caractéristiques par lesquelles elle se recommande à notre humble admiration. Permettez-moi un rapide examen de ces propriétés. Plus nous aurons de lumière en un si grand sujet, plus notre àme ravie sera docile aux enseignements de la foi dont les principes, dit saint Thomas, procèdent directement delà science suprême de Dieu.

La première propriété de cette science, c'est son incommunicable nature. Elle ne se forme pas, elle est. Se former est le propre de la science humaine, qui procède par des actes successifs, et marche laborieusement à la conquête des causes, avant de pouvoir résoudre en elles leurs effets. Ce que nous appelons dans les diverses branches des connaissances humaines, le coup d'œil scientifique n'est point une faculté innée de notre esprit. Vous savez, ! Messieurs, à quel prix on l'acquiert, comment la vie s'use en ces luttes héroïques àe l'intelligence cherchant, à travers les êtres dispersés,

l'intelligence divine. 73

les centres lumineux d'où l'on peut voir un ensemble, et de quelles glorieuses infirmités sont trop souvent payés nos labeurs et nos veilles. La science a ses martyrs objets de mon respect et aussi de ma tendre compassion. Vétérans du travail dont les yeux éteints ne peuvent plus interroger la nature, dont l'oreille affaiblie n'entend plus les voix harmonieuses du monde, dont la main tremblante ne peut plus soutenir la plume éloquente qui nous révélait les secrets de l'espace, du nombre, de la terre, du firmament, des éléments, de la vie, de l'âme, de la société, de l'histoire, que de peines vous vous êtes données et pour peu de chose ! Tandis que l'intelligence divine, sans retard, sans trouble, sans effort, s'empare d'un seul coup du centre même des êtres, de la cause universelle dans laquelle se révèlent toutes choses, même avant leur existence. Dieu voit pendant que nous cherchons, et, pris d'uneimmense pitié pour les désirs qui nous tourmentent, il s'apprête à nous communiquer sa propre vision. Consolez-vous de votre impuissance, ô savants, un jour vous participerez autant qu'il est possible à la science de Dieu; vous verrez tous les êtres

74 l'intelligence divine.

dans leur centre, toutes choses dans leur cause universelle ; mais, entendez-le bien, cette science ne sera jamais en vous ce qu'elle est en Dieu. En vous elle est reçue, en Dieu elle est de source ; en vous elle perfectionne, en Dieu elle est la perfection subsistante ; en vous elle est accident, en Dieu elle est substance ; en vous elle ajoute à l'être, en Dieu elle est l'è're même; car en Dieu, dit admirablement saint Thomas, « et l'intelligence, et celui qui a « l'intelligence, et l'objet de l'intelligence, et « le moyen par lequel cet objet est atteint, et « l'acte même de l'intelligence, tout cela est un « seul et même être. In Deo intellectus, intelïit gens, et id qaod intellicitur. et species intelli- « gibilis et ipsum intelligere sunt omnino unum « et idem K. »

Un seul et même être ! Ces paroles, Messieurs, ne nous indiquent-elles pas la seconde propriété caractéristique de la science divine, à savoir, la parfaite unité de sa plénitude? Dieu sait tout sans labeur; mais vous n'ignorez pas que le plus grand des labeurs dans la science, c'est la recherche de l'unité. Nos longues et

» Summ. Theol., I p. quaest. 14, a. 4, c.

patientes analyses aboutissent à des synthèses partielles qui divisent la science en catégories dans lesquelles se classent, selon leurs aptitudes et leurs préférences, les intelligences humaines. Qui donc a jamais pu fondre, qui donc fondra jamais toutes ces catégories en un tout indivisible ?Pour parler exactement, nous avons des sciences : sciences philosophique, physique, mathématique, physiologique, économique, sociale,' historique, etc. ; mais personne n'a la science, c'est-à-dire la synthèse de toutes les connaissances dans le plus simple et le plus élevé des principes. A ce sommet, la science est sagesse et Dieu seul est sage, seul il possède la plénitude infinie dans l'unité, tandis que nous, incapables de plénitude, nous sommes également incapables d'unité. Nos connaissances se divisent comme leurs objets; en Dieu, causes et effets, principes et conclusions, êtres spirituels et matériels, choses nobles et viles, passé, présent, futur, possible, tout se fond dans la simplicité de l'être infini, en Dieu il n'y a qu'une connaissance, simple comme son essence, unique objet d'un seul et éternel regard *•

* Cf. Sdiiiii). Theol., I p. quaesi. 14, ». 7.

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Comme la division est le principe de la variabilité, l'unité est le principe de l'invariabilité, d'où, Messieurs, une troisième propriété caractéristique de la science divine : son immuable vérité. Connaître les choses comme elles sont, c'est posséder la vérité; aussi a-t-on dit justement que la vérité est une équation entre l'intelligence et son objet. « Veritas est ad- « œquatiorei et intelleetus.» Si nous exprimons au dehors ce rapport d'égalité, il doit y avoir équation entre la connaissance et la parole ; en deux mots, Messieurs, nous pouvons être vrais dans le connaître et dans le dire. — « Veritas est in cognoseendo et indicendo.» — Mais le sommesnous toujous? Hélas ! comment l'immutabilité dans le vrai serait-elle la propriété d'un être mobile, qui n'avance que pas à pas vers la lumière des êtres et se voit obligé à chaque instant de compléter ou de réformer ses jugements, d'un être que peuvent tromper, sans qu'il s'en aperçoive, les changements successifs des choses sur lesquelles il a arrêtéson opinion, d'un être que la peur ou l'intérêt pousse à la dissimulation et au mensonge?

Nous voulons connaître ; mais incapables de

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pénétrer d'un seul regard les objets de notre connaissance, nous les saisissons par un accident qui nous frappe et les définissons par leur caractère le moins stable, jusqu'à ce que de nouvelles révélations nous éclairent et nous apprennent à mieux définir. Dans la recherche des ^auses, nous nous arrêtons aux plus prochaines, an attendant que leurs rapports avec des causes plus élevées nous montrent l'enchaînement d'une série qu'il faut rattacher à son véritable principe. D'un jour à un autre jour, d'une année à une autre année, d'un siècle à un autre siècle, nous voyons s'accomplir dans l'esprit humain un mouvement progressif de la vérité, à moins que des insensés ne viennent dissiper l'héritage des générations et arracher au Sage cette douloureuse plainte : « Les vérités ont été « amoindries par les fils des hommes . Dimi- § nutœ sunt veritaies a filiis hominum '. »

Nous connaissons, nous avons porté notre jugement ; aujourd'hui il est vrai, demain il ne le sera plus ; un des termes de l'équation se dérobe à notre insu ; c'est l'objet. Qu'une force

* Psalua. xi.

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étrangère l'ait changé, qu'il se soit modifié luimême, il n'importe, l'équation est brisée, la vérité n'est plus dans notre intelligence. Cet ami dont le cœur nous a séduits, cet homme public dont nous admirons le patriotique dévouement, ils sont, à l'heure présente, dignes de la haute opinion que nous nous sommes faite de leur mérite ; à quelque temps de là le travail ténébreux des passions les déprave, et, avant que leurs actions nous aient détrompés, l'un et l'autre ont menti à notre estime. Nous voyons encore un fidèle là où il n'y a plus qu'un traître, encore un grand citoyen là où il n'y a plus qu'un égoïste forcené et un vulgaire intrigant. Nous connaissons le vrai ; mais avons-nous toujours le courage de le dire? — Non, Messieurs. II n'est pas besoin de violence pour empêcher que notre parole se mette d'accord avec notre pensée. L'opinion qui pèse sur nous, un calcul d'orgueil, d'ambition et, quelquefois, de plus basse convoitise suffisent pour nous déterminer à profaner par le mensonge le don sublime de la parole. Il est des carrières honorables où se déballent les plus hauls inlcrèls des sociétés et où l'on fait métier de la duplicité.

l'intelligence divine, 79

Ceux-là se croient les plus dignes de considération qui savent le plus habilement mettre en œuvre cette maxime scélérate: — La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.

0 immutabilité de la vérité, je vous cherche aussi vainement que l'unité de la science parmi les enfants des hommes ! Pour vous trouver, il faut que je monte à travers toutes les intelligences jusqu'à l'intelligence infinie, jusqu'à Dieu. En Dieu seul, la vérité est immuable, par* ce que, en Dieu seul, la science est une. Cette proposition, Messieurs, n'a pas besoin d'une longue démonstration. Dieu connaît tout dans un principe éternel et indivisible, nous l'avons prouvé; il ne peut donc y avoir en lui ni mouvement d'intelligence, ni progrès de connaissance, ni alternation de jugements. En même temps que Dieu voit tous les êtres dans leur éternel et indivisible principe, il voit leurs variations et altérations successives; rien ne peudonc ni le surprendre, ni se mettre, à un moment donné , en contradiction avec sa science. Mais je dis plus, Messieurs : la vérité est immuable en Dieu, parce que Dieu est la vérité même. Qu'est-ce que la vérité? — Une équation

80 l'intelligence divine.

entre l'intelligence et son objet; — mais quelles choses sont plus égales entre elles que l'intelligence divine et son objet? Dieu se connaît et connaît tout en lui-même. « Or, non-seulement, c dit saint Thomas, l'être de Dieu, objet de sa « connaissance, est conforme à son intelligence, « mais il est son intelligence même. Non-seulec ment les êtres que Dieu voit sont conformes à « sa science, mais sa science est la mesure et la c cause de tout être et de toute science. Enfin a Dieu, en vertu de sa parfaite simplicité, est t lui-même son être, son intelligence, sa science, c II ne faut donc pas se contenter de dire que la « vérité est en Dieu, car Dieu est la suprême et « première vérité, la vérité dans laquelle tout est c vrai f. » En Dieu la vérité est immuable, parce que c'est lui. Immuable en son essence, comment la vérité défaillirait-elle dans ses manifestations ? Nous savons que Dieu, maître souverain, ne peut subir aucune contrainte, qu'il n'a

i Esse suuin (Dei) non solum est conforme suo intellectui, sed etiam est ipsum suum intelligere. Et suum intelligere est mensura et causa omnis alterius esse et otnnis alterius inlellectus : et ipse est suum esse et intelligere. Unde sequiiur quod non solum in ipso sit veritas, sed quod ipse sii eumiua et prima veritas. (Summ. Tueol., I p. quaeat. 16, a. 5, c.)

Cf. eamdem quaest., aa. 1, 2, S, 8.

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rien à espérer ni à attendre puisque sa béatitude est parfaite; mais il y a plus ; nous ne pouvons pas admettre que Dieu attente à sa propre existence. Or, un mensonge divin serait la négation même de l'être divin. Disons donc avec l'Apôtre: — Impossibileestmentiri Deum *. — 11 est impossible que Dieu puisse tromper par sa parole. Vérité dans l'être, vérité dans le connaître, vérité dans le dire : Veritas in essendo, in cognoscendo, indïcendo ; voilà Dieu, Messieurs, objet et docteur invariables d'une science invariable comme son être a.

Je viens de dire à l'instant, avec saint Thomas, que la science divine est la mesure et la cause de tout être et de toute science. Je vois dans cette affirmation une quatrième propriété caractéristique que j'appelle l'universelle efficacité de la science de Dieu. Si vous voulez me bien comprendre, souvenez-vous de ce que nous avons prouvé précédemment à propos de la connaissance des choses en Dieu. Il les voit, non d'une manière vague et générale,

* Heb., c. vi.

2 Nam sicut omnino tu es, tu scis solus qui es incommuiabiliter et scis incommutabiliter. (Aug., lib. XIII, Confess.) T. II. 5

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et dans des causes indéterminées, mais selon leurs raisons propres, leur perfection spécifique et individuelle. « Ces raisons propres des « choses, ces exemplaires divins de toute perfee- « tion créée demeurent éternellement etimmua- « blement, dit saint Augustin, dans l'esprit du « Créateur, c'est leur participation actuelle à « l'être de Dieu qui fait que les choses sont ce « qu'elles sont et comme elles sont1. » En un mot, Messieurs, l'idée est, en Dieu comme en nous, le premier principe des œuvres extérieures. « Telle est la force de l'idée que, sans « elle, il n'y a ni savant, ni sage. Tanta vis in « idœis constituiîur ut nisi his intellectis sapiens a esse nemo possit2.» C'est toujours saint Augustin qui parle, et dans son commentaire sur la Genèse il va plus loin et déclare en ces termes la nécessité de l'idée dans l'œuvre divine. « Dieu « fait les êtres, mais il ne les ferait pas s'il ne les t connaissait pas, il ne les connaîtrait pas s'il ne « lefl voyait pas, il ne les verrait pas s'il ne les

1 Singula propriissunt creata rationibus. Has autem ratidnès ubi arbitrandum est esse, nisi in ipsa inenle creatoris ?... lpsae aeiernoe incommutabiles marient ; quarum participalione fit, ut sic quidqaid est, quoquo modo est. (Aug. de diversis quxsl. lxxxiii. q. 40, n. 2.)

i tÀb. LXXXili, qq. q

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t avait pas *. » Il est bien évident que Dieu, la simplicité même, ne peut pas avoir en soi les êtres selon leur propre nature, reste donc qu'il les possèdepar les idées. Quelles sont ces idées? — Sont-ce des entités subsistantes comme l'ont prétendu certains philosophes ? — Nullement, car en Dieu rien ne peut subsister qui ne soit Dieu. L'essence divine n'est pas un miroir gigantesque devant lequel passent et repassent les libres et éternels exemplaires que doivent imiter les êtres, non plus un océan lumineux dont les flots submergent et roulent, sans fin, les images vivantes et distinctes de la création* Laissons les poètes rêver de ces tableaux fantastiques et attachons-nous à la sublime réalité. Les idées sont en Dieu, multitude immense et inséparable unité enchaînée à son essence ; car, comme le dit profondément l'angélique docteur, les idées sont l'essence divine ellemême en tant qu'elle est participable et qu'elle peut être imitée par les créatures 2. Là il y a le

* Neque ea faceret, nisi ea nosset antequam faceret, nec nosset nisi videret. nec videret nisi haberet. (Aug. in V. lib. de Gènes, ad litteram, cap. xv.)

2 Unaquaeque creatura habet propriam speciem, secunduin quod aliquo modo participât divinae essentiae similitudinem.

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concept de chacun des êtres, de leurs règles, dfc leurs rapports, de leur ordre admirable. Un seul coup d'oeil d'une unique science saisit, à la fois, les parties et l'ensemble et dirige pratiquement le fiât souverain qui doit féconder le néant, donner à la création le nombre, la mesure et le poids, et dégager l'ordre du chaos. Sans cette direction pratique, le fiut ne serait jamais prononcée! la puissance divine. à laquelle rien ne résiste, demeurerait éternellement stérile. Il est donc vrai de dire avec l'Ecriture que Dieu a tout fait par sa sagesse; avec saint Augustin, que Dieu ne connaît pas les créatures parce qu'elles sont, mais que les créatures sont parce que Dieu les connaît; enfin, avec saint Denis, que la science divine e&t le suprême artiste de toutes choses *.

Oh! comme cela rabaisse cette pauvre petite intelligence humaine dont nous sommes pourtant si Gers. Elle aussi a des idées, mais elle ne les prend pas dans son essence, il faut

Sic igiiur in quantum Deus cognoscit suam essentiara ut sic mitabilem a tali crealura, cognoscit eam ut propriam ralionezn et ideam bujus creaiurae. (Suram. Theol., I p. quaest. 16, a. 2, c.)

» Cf. Suram. Theol., I p. quaest. xiv, aa. 8 et 16. Lbid., quaesi. xv, aa. 1, 2,3.

l'inteluge^e dîvinr. 85

qu'on les lui donne ; elle aussi se sert de sa science pour créer, mais elle ne produit que des mouvements ou des formes imités de la nature, avec des êtres dont la force et la substance défient à jamais toute imitation; c'est-à-dire, Messieurs, que notre science doit tout à la science divine: les êtres sur lesquels elle opère, les formes qu'elle emprunte, les forces qu'elle applique, les idées qu'elle met en œuvre, et l'intelligence elle-même qui reçoit ces idées.

En présence de cette grande vérité, n'est-ce pas que l'orgueil est une immense et sacrilège sottise ? Pour moi, il y a longtemps que j'ai compris l'universelle efficacité de la science divine et que j'ai prosterné mon esprit devant elle, n'attendant plus rien que de ses inspirations. En faisant ma prière j'ai appris du roiprophète qu'il fallait s'approcher de Dieu pour être illuminé; je me suis approché. Approchezvous avec moi, Messieurs, approchez-vous de celte science sublime et féconde qui ne demande qu'à répandre ses lumières. Accedite ad eum et illuminamini '. Approchez-vous par l'imitation de son adorable pureté. C'est parce que Dreu

i Psalin. xxxm.

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est au sommet de l'immatérialité qu'il est au sommet de la connaissance ; montez vers lui. Plus votre esprit se dégagera des étreintes de la matière, plus il dominera cette chair révoltée qui l'appelle dans les basses régions des appétits afin de l'envelopper de vapeurs ténébreuses et malsaines, plus sa transparence limpide sera sensible à l'irradiation de l'intelligence divine, soleil sans déclin de tous les esprits. Accedite ad eum et illuminamini. Approchez-vous par la foi et par une confiante prière. Quels que soient vos aspirations et vos désirs, la science divine vous répondra. Vous voulez spéculer sur les nombres ; mais qui sait mieux que Dieu la puissance des nombres, puisque c'est par le nombre qu'il enchaîne chaque créature à l'ordre universel? Vous voulez connaître les secrets de la nature ; mais qui les connaît mieux que Dieu, devant qui sont présents tous les atomes, toutes les forces, tous les mouvements, tous les rapports, toutes les causes, tous les effets produits et tous les effets à produire? Vous voulez gouverner les hommes ; mais qui voit mieux que Dieu les mystérieux ressorts de toutes leurs actions, les influences

l'intelligence divine. 87

fatales ou propices qu'ils peuvent subir, et les conditions complexes du bien public qui doit être le but de tous les gouvernements? 0 science de mon Dieu ! vous connaissez tout, et sans vous nous ne pouvons rien connaître. Malgré nos oublis et nos prévarications, c'est encore grâce à vous que nous sortons de la nuit d'une universelle ignorance. Mais quand nous vous invoquons, quels torrents de lumière, quels rayons vainqueurs dissipent les ténèbres de notre esprit! Quelle puissance vous donnez aux plus infirmes! Quelle pénétration aux plus aveugles ! Alors on voit des merveilles : L'homme descendre dans les mystères de la conscience et lire couramment les plus secrètes pensées; l'homme planer au-dessus des âges et contempler avec vous les choses de l'avenir ; l'homme monter jusqu'au ciel et en rapporter vos saints enseignements. Nous ne demandons pas d'aussi grandes grâces, ô lumière infinie ! faites seulement que nous ne désirions rien savoir ici-bas que par vous, en attendant le jour où nons saurons tout en vous.

NEUVIÈME CONFÉRENCE

NEUVIÈME CONFÉRENCE

Eminentissime Seigneur, Messieurs,

Dieu est intelligent, le fruit de son intelligence c'est sa science; science universelle quant à son objet, incommunicable quant à sa nature, parfaitement une dans sa plénitude, immuable dans sa vérité, source féconde de tout être et de toute science ; voilà ce que nous avons démontré dans notre précédente conférence. Or, la conséquence inévitable de cette démonstration, c'est que, en Dieu, il y a une volonté ; car, comme le dit fort bien saint Thomas: La volonté suit l'intelligence : Voluntas intellectum consequitur * . L'intelligence voit et dirige, mais lumière froide et stérile, elle ne

» Summ. Theol., I p. quaest. 19, a. i.

pourrait ni jouir de ce qu'elle connaît, ni aboutir à aucune production, si elle n'était aidée de la volonté dont le propre est de tendre au bien, de le saisir, de nous en donner le goût, la joie et le repos. La volonté est aux êtres intelligents ce qu'est l'appétit aux êtres dépourvus de connaissance ; elle complète la nature parce qu'elle la meut immédiatement vers la perfection et la pousse à l'action.

L'appétit commande à l'animal sur l'indication des sens, la volonté nous incline à exécuter ce que conçoit l'intelligence. Inclinatio ad agendum quod intellectu conceptum est pertinet ad voluntatem*. Jamais l'idée ne sortira de nous et ne deviendra une oeuvre si le vouloir nous fait défaut. En vain la caresserons-nous pendantde longues heures et de longs jours; le choc énergique qui la doit produire au dehors venant à manquer, il ne nous restera que le stérile et misérable honneur d'avoir conçu sans pouvoir enfanter. Aussi Faisons- nous- peu de cas de ces rêveurs inutiles qui condamnent à l'infécondité une àme généreusement douée

* Suuim. Theol. I. p. quaesi. IV. a. 4.

parce qu'ils n'ont pas la force de vouloir, et ne comptons-nous sur les grandes œuvres que là où il y a près d'une puissante intelligence une robuste volonté. Sur ces données, vous devez conclure, Messieurs, que la volonté est dans l'être divin la nécessaire et inséparable compagne de l'intelligence.

Toutefois, prenez-y garde, la volonté n'est point en Dieu ce qu'elle est dans les créatures : une faculté indigente et pleine de désirs qui n'aspire que goutte à goutte le bien dont elle est avide, une faculté qui a besoin d'être mue par un bien placé hors de l'être qu'elle meut elle-même, une faculté que ses actes multiples et successifs perfectionnent. La volonté divine se rassasie, sans le désirer ni l'attendre, du bien même de l'être divin; elle n'a pas d'autre fin que ce bien, il est essentiellement en elle et elle est essentiellement en lui; quoiqu'elle puisse produire une multitude immense d'êtres et de perfections son acte ne se multiplie ni ne se divise, il est unique et éternel comme elle ; el/e est son acte, son acte est elle. En deux mots, Messieurs, comme Dieu est son intelligence et sa science, il est sa volonté et son

vouloir 4 ; c'est toujours à cette rigoureuse et profonde formule que nous ramène la simplicité de Dieu quand il s'agit d'énoncer sa perfection.

Je ne m'arrêterai pas davantage à l'existence et à la nature de la volonté en Dieu, mais j'étudierai avec vous son acte comme je l'ai fait pour l'intelligence. Cette étude sera le simple commentaire des noms que l'on donne d'habitude à la volonté divine. Lorsque l'on considère son mode d'action, on l'appelle la libre et toutepuissante volonté de Dieu; lorsque l'on considère ce qu'elle veut, on l'appelle la très-sainte volonté de Dieu. Expliquer la liberté, la toutepuissance et la sainteté de la volonté divine, tel est l'objet de la présente conférence.

Messieurs, je n'entrerai pas aujourd'hui en matière sans réclamer de vous un hommage d'admiration et de reconnaissance pour un homme à qui vous devez les sublimes enseignements que vous venez entendre. Cet homme fut frappé, avec beaucoup d'autres, il y a plus d'un siècle, par deux senlences de bannis-

1 Cf. 8umm. Theol. I p. quaest. 19, a. 1 ad 2 et 3 ; a. 2, ad i.

sèment dont Tune avait pour but de séparer la raison moderne d'avec la raison dumoyen-àge, l'autre de préserver la théologie des invasions de la métaphysique. Mais voyez comme Dieu se rit des jugements des hommes. Hier nous célébrions le sixième centenaire de la mort du grand Thomas d'Aquin, et aujourd'hui sa doctrine pleine de vie s'impose au plus bel auditoire du monde. Ce n'est pas moi, Messieurs, c'est saint Thomas que vous venez écouter ici ; moi, je ne suis qu'un truchement, saint Thomas est votre docteur. Demandez-lui donc, pour vous et pour moi, la force de gravir les hauteurs célestes où plane son génie, et la lumière divine dont il est le sublime professeur : « 0 Thoma, ce Unis etgloria Prœclicatorum Ordinis, nos transit fer ad cœlestia, prof essor sacri numinis* .»

Être libre, Messieurs, c'est posséder, à l'abri de toute contrainte et de toute nécessité, l'empire de soi-même ; être l'arbitre de ses actes de telle sorte que l'on puisse,

1 Antienne de l'office de saint Thomas, rite dominicain.

96 LA VOLONTÉ »1VINB.

de son plein gré, agir ou ne pas agir, vouloir une chose ou ne la vouloir pas. Dès que la violence intervient, la liberté commence à disparaître. Aujourd'hui, je puis aller où bon me semble, user de mes membres comme il me plaît ; mais si vous me s^sissez, si vous m'emprisonnez et m'enchaîna, si vous me faites souffrir, je ne suis plus libre. Les actes que m'arrache votre barbarie n'ont aucune valeur sur laquelle il vous soit permis de compter, je puis les renier quand je redeviens maître de moi-même et vous laisser à la honte d'avoir abusé de ma faiblesse. Cependant je puis ne pas être faible, braver héroïquement toutes les tortures et vous apprendre que ma liberté habite un lieu inaccessible, où elle se rit de vos attentats. Vous voudrez en vain me faire renoncer à mes croyances, à mes espérances, à mes affections, vous vous pencherez en vain sur mes lèvres martyrisées pour y surprendre un areu, un consentement contraire à mon droit et à ma vertu ; ce renoncement, cet aveu, ce consentement, vous ne les aurez pas malgré moi. Je laisserai déchirer mon corps, couler le sang de mes veines, j'attendrai la mort et je crierai

sans cesse : Je crois, j'espère et j'aime, que le droit triomphe et que le monde périsse. Fiat jus et pereat munclus. Je crierai cela, Messieurs, jusqu'à ce qu'ait cessé de battre ce cœur généreux et fort où la liberté est inviolable.

Il n'y a donc, à bien prendre, que le corps qui puisse être esclave de la violence ; l'âme s'y soustrait par sa noble nature et ses courageux efforts. Il n'en est pas de même de la nécessité. Issue de lois sur lesquelles repose l'ordre universel, elle commande, elle s'impose, elle imprime un mouvement qu'il faut suivre, souspeine de ne plus être dans sa propre nature. C'est la nécessité qui préside h la gravitation des corps vers les corps, des instincts vers les biens sensibles, des volontés vers la béatitude. Raidissez-vous contre l'attrail magique de la félicité ; essayez de protester contre la voix impérieuse qui ébranle tout votre être et chante nuit et jour l'hymne de vos destinées en ces trois mots : il faut être heureux, vous ne le pourrez pas; votre esprit, votre cœur, votre corps lui-même se laissent prendre et ravir ; vous voulez être heureux. A chacun des objet* qui se rencontrent

*. ii. 6

sur le passage de votre vie anxieuse et tourmentée vous demandez : N'es-tu pas le bonheur que je cherche ? Souvent arrêtés, presque toujours déçus, vous ne quittez une étape inhospitalière que dans l'espoir d'en trouver une autre où vos fiévreux désirs pourront se reposer. Tout va bien, si, désabusés des mensonges de ce monde, vous savez espérer en paixles jours meilleurs d'une meilleure patrie. Mais enfin, désabusés ou non, il est certain, Messieurs, que vous subissez l'empire de la nécessité. La loi qui régit l'irrésistible tendance de votre volonté ne vous fait pas violence ; mais vous lui répondez spontanément et inévitablement par des désirs en attendant la jouissance et le repos.

Nul de vous ne songe à se plaindre, n'est-ce pas, ni ne se croit amoindri et déshonoré par cette nécessité? Pourquoi cela? C'est qu'elle vous vient de Dieu, qui la subit lui-même sans que sa perfection en souffre. Soleil sans déclin, océan de vie, nature pleine et parfaite, douée de tous les charmes, beauté inénarrable, bonté infinie, Dieu ne peut pas ne pas se vouloir et s'aimer tel qu'il est; se vouloir et s'aimer c'est son bonheur. Rien de violent, rien d'aveugle, rien de dé-

raisonnable dans l'attrait qui le tourne vers luimême et le retient en son essence. Tout y est douceur, lumière, raison infinie, et cet attrait, loin de nuire à l'universelle puissance de sa volonté, lui donne la plénitude même de l'être divin. Cependant, Messieurs, il y a là une nécessité, et puisque nous sommes à la recherche de la liberté de Dieu, évidemment ce n'est point dans l'acte de sa volonté vis-à-vis de sa suprême perfection que nous devons la rencontrer. Où donc est-elle ? Dans l'acte de la volonté divine vis-à-vis des créatures.

Les anciens avaient inventé un être froid et implacable qu'ils appelaient le Destin. Sans yeux, sans oreilles, sans raison, sans entrailles, et cependant munie d'une volonté toute-puissante, maîtresse des dieux etdes hommes, cette effroyable divinité poussait les êtres devant elle plutôt qu'elle ne les gouvernait. Mais elle a fait son temps; notre raison, affranchie par de pures et nobles leçons, a célébré les funérailles du Fatum et enterré avec lui l'odieuse superstition qui déshonorait le ciel et épouvantait le genre humain. Aujourd'hui, un homme qui invoque le Destin fait pitié s'il ne prête à rire. Nous

croyons que Dieu est libre, soit qu'il crée, soit qu'il gouverne, soit qu'il répande ses dons, soit qu'il les relire ; nous le croyons, Messieurs, parce que la foi l'enseigne, parce que nos acles religieux le proclament, parce que la perfection de Dieu l'exige.

Parcourez l'Écriture, l'histoire la plus complète des rapports de Dieu avec la créature, vous ne trouverez pas une seule page où il ne soit appelé maître et seigneur, noms qui, dans la contexture des récits ou des enseignements, tendent à faire ressortir bien moins la nécessité du premier principe que la souveraine indépendance de sa volonté. Cette souveraine indépendance s'exerce en toute œuvre divine. Ce n'est pas des nécessités de sa nature, mais de sa libre volonté, que Dieu prend conseil pour agir au dehors. Omnia operatur secundum consilium voluntatis suœ *. Esprit unique et toujours le même,' il distribue à son gré tous les dons, llœc operatur unus aique idem spiritus dividens st»~ gulis p'O ut vult 2. Veut-il faire miséricorde et se montrer clément aux pécheurs, il n'écoute que

i Eph., cap. i, 5.

* 1 Cor., cap. xu, ii.

son bon plaisir. Miser ebor cui vohero, et démens ero in quem mihi placnerit *, Enfin dans ses vengeances il agit librement. Deus iiltio7inm libère egit a.

Pendant que l'Écriture nous enseigne en termes précis la liberté de Dieu, notre vie religieuse la proclame ; car nous y renouvelons sans cesse un acte qui devient incompréhensible dès qu'il s'adresse à la nécessité. Je veux parler de la prière, Messieurs, cet épanchement d'une nature indigente dans un cœur libéral, ce cri de la misèreàla suprême bienfaisance. L'homme prie, et quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, jamais on ne l'empêchera de prier. On invente des systèmes pour lui prouver qu'il se condamne à un acte inutile, il méprise ces systèmes ; on use de violence pour l'empêcher d'approcher des sanctuaires où il espère trouver grâce devant Dieu, il brave la violence ; l'orgueil lui conseille de ne. faire appel qu'à son courage et à son grand cœur, mais l'orgueil se lasse de souffrir et la misère triomphante dit à celui qu'elle opprime : — Pourquoi te révolter et l'en-

1 Exocl., cap. XXXlil, 19.

2 Psaliu. xcv.

durcir ? A genoux, malheureux, à genoux, il est temps! — Non, non, Messieurs, les systèmes, la violence, l'orgueil ne résistent pas à ces flots d'amertumes et d'angoisses qui débordent du cœur humain tourmenté par l'infortune, à cet ouragan de désirs qui demande aux heures de crise secours et protection. Solitaire à son foyer, en foule dans les lieux que la clémence du Ciel a rendus célèbres,l'homme prie. — «0 Dieu, dit-il, viens à mon aide, hâte-toi de me secourir. — Seigneur, sauve-nous, nous périssons. Seigneur aie pitié de ton peuple et ne lui fais pas porter à toujours le joug de ta colère.» — Et quand les portes du ciel ébranlées par les supplications des misérables s'entr'ouvrent pour laisser tomber la grâce désirée, quels tressaillements, quelle joie, quelles fêtes, quels hymnes d'amour et de reconnaissance ! — <r Nous te louons, ô Dieu, s'écrient des milliers de voix, nous confessons que tu es maître de tes dons. Te Deum Jaudamus, te Dominum confitemur. s

Je vous le demande, Messieurs, de pareils actes peuvent-ils tromper et n'être qu'une déperdition grotesque du sentiment religieux? Vous ne le pensez pas; si vous le pensiez, vous

n'oseriez pas le dire, tant il y a de grandeur et de majesté dans Phumani té priante. Cependant il faudrait le penser et le dire bien haut si l'effusion des dons de Dieu était réglée par la nécessité et non par la liberté. La nécessité est implacable et sourde aux cris des malheureux, la liberté se laisse émouvoir. Si Dieu n'était pas libre il y a longtemps que nous aurions entendu sa voix nous dire : ce Taisez-vous donc, ne m'importunez plus de vos plaintes inutiles, ne jetez plus au néant vos prières et vos larmes, j'ai les mains liées, je ne puis rien faire pour vous. » Mais Dieu n'a pas dit cela ; au contraire il nous engage à demander pour recevoir:

Petite et accipieiis. Les biens qui viennent de lui ne sont donc 'pas des bims dus, des biens que la nécessité arrache à ses paternelles entrailles ; ce sont des bienfaits. Il est infiniment libéral, et, selon la belle parole de Sénèque, la libéralité reçoit son nom de la liberté. Libéralitas, quia a libero animo proficiscitur, ita nominata est \

Il serait vraiment étrange que nous pension

» Lib., de Vila beala, cap. xxiv.

nous glorifier d'une perfection qui manquerait à la source de toute perfection ; car, vous ne l'ignorez pas, ia liberté est une perfection, et des meilleures, puisque de soi elle ne suppose aucune imperfection. Il y a des perfections relatives qu'il faut nier de Dieu sous certains rapports comme l'étendue quisuppose la divisibilité, la durée qui suppose la succession des instants, le mouvement quisuppose la variabilité; mais il y a des perfections absolues que l'on appelle simplement perfections, perfectiones simpliciter, qu'il faut affirmer de Dieu jusqu'à l'infini comme la simplicité, l'intelligence, la sagesse, la bonté. Ajoutez la liberté, Messieurs, et soyez fiers de la posséder : elle est de tous les dons naturels celui qui nous honore le plus. J'admire le talent, mais je lui préfère un cœur libre. Un homme peut n'avoir qu'un petit esprit, s'il est vraiment indépendant, il a droit à nos respects ; celui-là au contraire qui se laisse enchaîner jusqu'à ne pouvoir plus rompre des alliances coupables, ni sortir d'une position immorale, je le méprise, eùl-il la plus belle intelligence du monde. L'intelligence fait les hommes éclairés et les uaiioû? pohceos; la li-!

berté fait les héros, les saints, les martyrs, les grands peuples. Par l'intelligence, je ne mérite rien; par la liberté, je puis tout mériter, et, en définitive, si Ton rend quelques hommages à mes lumières, c'est à ma liberté qu'ils reviennent ; car mon intelligence n'aurait rien fait si je n'eusse voulu librement qu'elle se mît à l'œuvre.

Soyons logiques, Messieurs, n'offensons pas, par une injuste restriction, les principes qui nous ont servi jusqu'ici à connaître les perfections de Dieu. Tout bien créé appartient sous une forme infinie au bien suprême ; donc, nous ne pouvons pas refuser l'honneur de la liberté à celui qui mérite tout honneur et toute gloire, et puisqu'il est grand, puisqu'il est beau de pouvoir dire sans contrainte : — je veux ou je ne veux pas, — l'être parfait ne peut manquer de cette grandeur, de cette beauté. Gomme Dieu a infiniment plus de droits que nous à s'appeler sage, il a infiniment plus de droits que nous à s'appeler libre. Car, vous n'en disconviendrez pas, ce qui fait la suprême perfection d'un acte libre, c'est la suprême indépendance de sa détermination. Or, Messieurs, nous n'avons pas,

nous, cette suprême indépendance ; si j'analyse nos choix, je découvre toujours quelque attrait qui les fait pencher d'un côté plutôt que d'un autre, quelque chose qui n'est pas nous-mêmes et qui joue concurremment avec nous le rôle de cause dans nos déterminations. Dieu, au contraire, est à une distance tellement grande des êtres qu'il crée et qu'il gouverne, qu'ils ne peuvent avoir, de leur propre nature, aucun attrait pour lui ; sa bonté lui suffît. C'est cette unique bonté qui le détermine à agir au dehors, c'est lui-même et lui seul qui est la cause de son acte libre 4.

Dieu est libre et cependant, me direz-vous, il ne retire aucun honneur de sa liberté; car il ne peut ni mériter, ni démériter. Se produire dans la lutte, triompher des attraits du mal pour se fixer dans le bien, n'est-ce pas la vraie gloire de nos déterminations? 0 guerre cruelle et sublime de notre àme toujours combattue par les mortels ennemis de la vertu, nous te devons nos hontes et nos remords, mais aussi nos plus grandes joies, l'estime de nos semblables et la

* Cf. bumm. Theol., 1 p. qiwsl. 14, a. 10 et a. 5.

tA VOLONTÉ DIVINE. 107

couronne immortelle qui récompense les généreux efforts de l'homme libre ! — Que prétendez-vous, Messieurs, par cette apologie de vos combats et de vos victoires ? Me prouver que la liberté consiste essentiellement à ne pouvoir choisir qu'entre ces deux contraires,, le bien et le mai? Mais vous savez bien que cela n'est pas. Si je me décide à agir ou à ne pas agir, à faire tel bien plutôt que tel autre, cela suffît pleinement à ma liberté, il n'est pas nécessaire que vous me placiez dans l'alternative du bien et du mal. Écoutez ces remarquables paroles de Leibnitz : « C'est la vraie liberté, et la plus « parfaite, de pouvoir user le mieux de son « franc arbitre et d'exercer toujours ce pouce voir sans en être détourné par la force ce externe ni par les passions internes ; dont ce l'une fait l'esclavage des corps et les autres a. font celui des âmes. 11 n'y a rien de moins « servile que d'être toujours mené au bien, et « toujours par sa propre inclination, sans « aucune contrainte et sans aucun déplaisir 4. » Lors donc que nous faisons le mal, Messieurs,

1 Essais de Théodicée.

ce n'est point en vertu d'un perfectionnement de notre liberté, mais bien plutôt par sa défection. Il n'est pas plus parfait dans l'ordre moral de pouvoir renverser l'harmonie des fins, qu'il n'est parfait dans l'ordre intellectuel de pouvoir renverser l'harmonie des principes f. Si nous voyions clairement le bien dans sa ravissante splendeur, le mal dans sa hideuse difformité, soyez bien persuadés que nous ne balancerions pas un instant; sans lutte, sans efforts, nous nous déciderions pour le bien. Mais Dieu a permis, pour notre épreuve, que l'ignorance et les passions jetassent un voile sur notre esprit et que de coupables erreurs déshonorassent notre liberté. Sans doute, nous ne voulons pas le mal pour le mal, cependant,

l Liberum arbitrium sic se habet ad eligendum ea quae sunt ad finem, sicul se habet intellectus ad conclusiones. Manifestum est autem, quod ad virtutem intellectus pertinet ut in diversas conclusiones procedere possit secundum principia data ; sed quod in aliquam conclusionem procédât, praetermittendo ordinem principiorum, hoc est ex defectu ipsius : unde quod liberum arbitrium diversa eligere possit, servato ordine finis, hoc pertinet ad perfectionem libertatis ejus ; sed quod eligat aliquid, divertendo ab ordine finis, quod est peccare, hoc pertinet ai defeeïum libertatis. Unde major libertas arbitrii est in Angelis, qui peccare non possunt, quain in nobis qui peccare possumus. (Summ. Theol., I p quaest. 62, a. 8 ad 3.)

victimes des ténèbres que nous n'avons pas su dissiper, des appétits que nous n'avons pas eu le courage de dompter, nous mettons le bien là où il n'est pas, ou plutôt nous le détournons de sa véritable et éternelle destination. La créature gémit de se voir outragée et la conscience, dans le drame intime du remords, nous fait entendre ce mot vengeur : Esclave ! Qui facit peccatum servus est peccati 4. Est-ce cette honte que vous réservez à Dieu en réclamant pour lui la liberté du bien et du mal? Ah! Messieurs, ne blasphémez pas à la fois sa béatitude, sa science et son inviolable sainteté. Le suprême bienheureux n'a pas besoin d'épreuves, la lumière éternelle ne souffre pas les ombres autour d'elle,, le très-saint ne connaît pas les désirs qui vous obsèdent, les appétits qui vous tourmentent, ni n'entend la voix odieuse des convoitises qui crient sans cesse : Affer ! affer ! Apporte ! apporte ! Dieu est tout entier à la jouissance du plus grand des biens, sa science profonde lui en révèle toutes les amabilités, et sa volonté très-pure ne peut se

i Joan., cap. vm, 34.

défendre d'être enchaînée par un invincible et inépuisable amour. Non ! non ! Dieu ne peut pas vouloir le mal ; car le bien par essence ne peut pas se nier lui-même * et loin de voir en cela un défaut à la liberté de Dieu, admirez sa perfection 2.

Mais vous insistez, Messieurs, et, prenant pour point de départ non plus la nature défectible des actes humains, mais la nature indéfectible des actes divins, vous n'y voulez point voir de liberté. En effet, dites-vous, l'acte par lequel Dieu veut est unique et indivisible. Il ne survient pas dans le temps, il précède tous les temps; il ne fléchit pas selon les événements et les circonstances, il demeure perpétuellement tel qu'il fut à l'origine ; l'éternité et l'immutabilité sont ses caractères propres et indéniables. Or, l'éternité et l'immutabilité répugnent à la liberté. L'acte libre doit pouvoir changer à chaque instant et fléchir au gré de celui qui le pose. Aujourd'hui nous prenons une résolution ;

i Deus enim omnino peccare non potest, sicut non potest negare seipsum. Homo autera potest peccare et Deum negare : ied si nolit non facit. (Aug., Lib. XXII, contra Faustum, cap. xxii.)

» Cf. Summ. Theol., I p. quaest. 19. a. 9.

il faut que demain, tout à l'heure même, nous puissions la changer si l'on veut que nous soyons libres. Dès que l'éternité et l'immutabilité s'emparent d'une détermination et lui donnent leur empreinte, il n'y a plus de bon plaisir, partant plus de liberté.

Détrompez-vous, Messieurs ; vous êtes ici victimes d'une illusion malheureusement trop commune quand nous raisonnons des choses divines. Vous croyez naïvement prendre pour point de départ la nature indéfectible de Dieu, dans le fait, c'est votre nature défectible qui se met en avant et vous donne sa mesure pour juger l'infini. Oubliez vos infirmités et regardez de plus près la perfection du libre arbitre, vous verrez que de soi l'éternité et l'immutabilité ne sont point en désaccord avec elle. Est-ce parce que vous tenez inflexiblement une vieille résolution, prise dans toute la maturité de votre sagesse, que vous êtes moins maîtres de vousmêmes, moins indépendants des hommes et des choses, moins glorieux de votre, liberté? Et si nous supposions que dès le premier instant de votre vie vous avez eu la révélation complète de sa durée et des milieux où elle devait s'épa-

nouir, que, conséquemment à cette révélation, vous avez pris, de votre plein gré, une détermination fixe qui doit vous préserver de toute surprise et de toute défection, faudrait-il dire que votre détermination n'est pas libre ? Mais ce serait le comble de la déraison ; car être dégagé des infirmités qui nous mettent dans la nécessité de nous reprendre «sans cesse à vouloir, c'est, si je ne me trompe, la plus haute perfection de la liberté. Or, Messieurs, cetle haute perfection de la liberté existe en Dieu. Être éternel, il ne veut que sur le conseil de son éternelle et immuable sagesse, pour être éternel et immuable comme sa sagesse son vouloir n'en est que plus libre \

Cependant, Messieurs, vous pouvez me proposer une véritable difficulté, sur laquelle, de l'avis des plus doctes théologiens, la raison ne pourra jamais dire son dernier mot. La voici dans toute sa forte et noble sincérité : le vouloir de Dieu ne procède pas d'une puissance, c'est un acte unique et indivisible que l'on ne peut pas, en vertu de la simplicité divine, distinguer réellement de l'être divin ; l'être divin est né—

* Cf. Summ. Theol., I p. quap-et. t9y a. 7.

cessaire, donc le vouloir divin est nécessaire ; comment concilier cela avec la liberté?

J'ai déjà dit, Messieurs, que pour ce qui regarde son infinie bonté, Dieu ne peut pas ne pas se vouloir tel qu'il est. Pour ce qui regarde les créatures, voici ce que nous enseigne saint Thomas. Dieu veut les créatures, mais non pas d'une nécessité absolue, car bien qu'elles soient ordonnées au bien suprême, il n'en a pas besoin pour atteindre ce bien ; cependant il les veut d'une nécessité hypothétique, c'est-à-dire que, supposé qu'il se détermine à créer, il ne peut pas ne pas avoir pris éternellement cette détermination, et cette détermination est immuable comme son être *. — Mais, m'objecterezvous si Dieu ne se détermine pas à créer? — Eh bien ! c'est qu'il se détermine, aux mêmes conditions que je viens de dire, à ne pas créer. — Alors son acte n'est plus le même ? — Quant à son objet extérieur et contingent, oui; en luimême, non. Que Dieu veuille créer ou ne pas créer, c'est toujours par le même acte d'une volonté nécessaire de soi qui se étermine à

1 Cf. Sumrn. Theol., I p. quœst. 19, a. 3.

produire ou à ne pas produire un effet avec lequel elle n'a aucun rapport nécessaire *. Ainsi parle saint Thomas. Prouvez contre lui, Mes» sieurs, que le même acte divin ne peut pas être à la fois nécessaire et libre selon ses diverses relations soit avec le bien suprême, soit avec des objets tellement dominés par la perfection infinie qu'ils ne peuvent avoir pour elle aucun attrait. Prouvez que le même acte divin nécessairement appelé par l'être parfait ne peut pas être en même temps souverainement indépendant des êtres imparfaits. Prouvez que des créatures pour qui Dieu est tout et qui ne sont rien pour Dieu peuvent, qu'elles existent ou qu'elles n'existent pas, modifier son être. Prouvez cela, je vous prie. — J'attends et je suis tranquille, car je sais à l'avance que vos efforts n'aboutiront qu'à des subtilités où les méprises fausseront et stériliseront à chaque instant le raisonnement. Sans vous en douter, vous chercher» à appliquer à. l'infini votre propre mesure. Vous spéculerez malgré vous

* Cùm bonitas Dei sit perfecta, gequitur quod alia a se eura velle non eit necessarium. — Déterminât seipsam ad volitum, ad quod habet habitudinem non necessariam. (Sumra. Theol. I. p. quaest 19, a. 3, c. et ad 5.)

sur lut nécessité comme s'il s'agissait d'une loi supérieure à Dieu qui l'oblige d'être ce qu'il est et comme il est, vous ressusciterez le destin, tandis que Dieu n'est nécessaire que parce que rien ne subsiste que par lui, et parce qu'il subsiste de lui-même. Vous vous représenterez obstinément la liberté comme une puissance indifférente à plusieurs actes et recevant de son objet une détermination perfective, tandis que la liberté divine est un acte pur et simple, indifférent à plusieurs objets et déterminant leur perfection '. Enfin vous me prouverez que vous ne comprenez rien, que vous ne pouvez rien comprendre à la nature et à l'accord de la liberté en Dieu, et vous serez impuissants à détruire en mon esprit les deux certitudes que voici. En premier lieu, il est certain que Dieu est souverainement indépendant des créatures ; car s'il y avait de lui aux créatures une tendance nécessaire, non-seulement les créatures ne pourraient pas ne pas être, mais il faudrait

1 Deus qui est primum agens omnium rerum, non sic agit, quasi sua actione aliquid acquirat, sed quasi sua actione aliquid largiatur ; quia non est in potentia, ut aliquid acquirere possil, sed solùm in actu perfecto, ex quo potest elargiri. (Surara., conlrà Gent. Lib. III, cap. 18.)

qu'elles fussent toutes simultanément à l'état d'être indéterminé et infini, ce qui est une absurdité ; devant cette nécessaire absurdité, je conclus à la nécessaire liberté de Dieu '. En second lieu, il est certain que la liberté est une perfection ; or, toute perfection doit être nécessairement en Dieu, donc il y a nécessité pour Dieu d'être libre. Ces deux certitudes me suffisent, Messieurs, et je chante avec le mélodieux Pindare :

Au delà de ce monde

La vérité profonde A l'ignorant se cache aussi bien qu'au savant. On la poursuit en vain; n'allons pas plus avant â.

Qu'il y ait une énigme sacrée dans l'accord de la liberté divine et de la nécessité, je m'y résigne sans peine. J'adore dans cette sainte obscurité la majesté de mon grand Dieu et j'attends en paix le jour des révélations en répétant ce cri de l'Apôtre : 0 altitudo ! ô profondeur !

1 Cf. Sunnn. Tlieol. 1 p. qunesL. 19, a. 4. c.

» (Quod ultra est sapieniibus inaccessum est cl insipientibus non igitor p<:rscqii:ir, vanus enim essein.) Tô ~o^o"&» 5 s'en coyoù àCxro./ KttTÔyott o:j u.rtj oicô;w jc£vo; etVjv l'inUarei (J.ij)iip. 3 m Une.

Dieu veut librement ; mais vous comprenez, Messieurs, que la volonté libre de Dieu manquerait de plénitude si elle rencontrait quelque part un irrésistible obstacle. Il faut donc qu'elle soit armée de la toute-puissance, toute-puissance active qui convient dans un degré suprême à la suprême activité '. Un Dieu qui ne peut pas tout ce qu'il veut n'est plus un Dieu. Qui quod vult non potesî Deus non est \ « Quelle étrange « composition, dit subtilement un vieil auteur, « il y aurait dans l'être divin si la puissance « n'égalait pas en lui la plénitude de la science « qui embrasse tout le possible. La science et la « puissance de Dieu étant ensemble la même « chose que son être, il s'ensuivrait que le même « être serait à la fois et plus grand et plus petit « que lui-même, ce qui est une monstrueuse « absurdité 3. » Aussi,, Messieurs, l'existence de Dieu prouvée, personne ne peut songer sérieusement à nier la toute-puissance de sa libre volonté. L'Écriture est remplie de sa louange,

i Cf. Summ Thcol I p. quaest. 25, a. 1.

a Petr. chrysolog. serm. GXLI.

Non enim vere Deus est qui quod vult non poiest. (Teriul. cont. Marcion. e. II.)

3 Si aliquid de potentiae plenitudine intelligit quod habere non possit, erit majus aliquid in ejus nossequam in ejus uosse,

c'est le seul attribut dont il soit fait mention .dans le symbole, parce que c'est, si je puis m'exprimer ainsi, le plus voyant, il entre dans notre âme par toutes les portes de nos sens, il s'impose par un fait éclatant qui se perçoit avant tous les autres, le fait de l'existence, il convainc notre faiblesse, il nous met à notre place, il nous sert de point de départ pour découvrir l'une après l'autre toutes les perfections divines.

Bref, Dieu est tout-puissant, il peut tout ce qu'il veut. Quidquid vult potest. C'est à lui plutôt qu'à nous qu'il faut appliquer cette fière devise dont nous nous servons quelquefois pour nous encourager à l'action : Vouloir c'est pouvoir. Sans doute une énergique résolution peut triompher des impossibilités imaginaires que la crainte ou l'amour de notre repos enfante à plaisir ; mais il n'en est pas moins vrai que notre puissance est bornée par d'autres puissances dont nous n'avons pas toujours la mesure, et que souvent nous sommes au bout de

quorum neutrum aliud est quam ipsius esse. Erit ergo unum idemque e??(; et seipso majus, et seipso minus quo nihil est impossibilius. (Richard Vietorinus. Lit). I, de Trinit. cap. 2i.)

nos forces physiques et morales avant d'être au bout de notre vouloir. Tels voudraient convaincre qui échouent devant l'obstination de la sottise ou l'endurcissement des passions ; tels voudraient s'emparer d'une situation qui la voient passer à de^ plus honnêtes, bien qu'ils aient joué le grand jeu de leur audace et de leur habileté. Enfin, Messieurs, vouloir c'est pouvoir est un mensonge de notre orgueil ou un vain déguisement de notre faiblesse.

En Dieu seul la volonté et la puissance sont identiques, et l'acte dans lequel elles se manifestent conjointement et souverainement est celui qui fait passer toutes choses du néant à l'être *. Si grand que soit notre génie, si loin que s'étende notre pouvoir, si merveilleux que soient les progrès de notre royale domination sur le monde, nous avons besoin de l'être pour agir, et le terme de notre action ne sort pas de l'ordre des relations et des formes. Dieu n'a pas besoin de l'être, il le crée, et à ce point de ' vue l'on peut dire qu'il n'y a rien de grand, '

oo-cc 6oû/ÉTca (Theop. Anùoch. Lib; ad aui).

rien de petit dans son œuvre. L'atome comme la sphère immense, la matière comme l'esprit ne se peuvent mesurer, quant au fait de leur existence, qu'avec i'infîni. Il faut être aussi infiniment puissant pour créer un grain de sable que pour créer les myriades d'êtres qui peuplent les espaces. Le poëte a bien dit :

L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté l.

Dieu crée, c'est assez vous dire, Messieurs, que sa volonté possède un souverain domaine sur tout être et sur toute vie. Il est impossible d'être le maître absolu de l'existence sans être en même temps le maître absolu de ses manifestations.

Dieu peut donc tout ce qu'il veut ; dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes. Omnia quœcumque voluit fecii : in cœlo9 y in terra 9in mari et in omnibus abyssisKln cœlo: Dans le ciel d'azur où brillent les astres ; dans ie ciel de 1 ame que la raison éclaire, où scintillent comme des étoiles nos souvenirs et nos pensées ; in terra : sur la terre inanimée où

1 Lamartine. Médit, n. l'Homme.

J Psalm. cxxxiv

germent les plantes, où se meuvent les vivants ; sur ia terre animée, notre corps, dont tous les mouvements semblent n'obéir qu'à notre esprit; in mari : dans la mer qu'habitent les monstres et que soulèvent les tempêtes de l'atmosphère; dans la mer où s'agitent les passions et que bouleversent les vents contraires de la liberté; in omnibus abyssis : dans les abîmes où sont enfouis les trésors , où Ton entend la grande et mystérieuse voix des torrents ; dans les abîmes du cœur où se cachent nos mérites et d'où montent sans cesse les cris de nos insatiables désirs. Oui, Messieurs, notre âme avec toutes ses facultés est soumise, qu'elle le veuille ou qu'elle ne le veuille pas, au souverain domaine de Dieu. Elle peut contredire aux signes extérieurs de la volonté divine, mais, par des pentes invisibles, elle arrive toujours au but visé par la sagesse infinie et décrété par la toutepuissance 4. Quelquefois nous la voyons mollir tout à coup, dans l'acte même de sa plus altière résistance, comme ces chevaux indociles que le genou et la main d'un robuste écuyer amènent à merci ; Pharaon capitule, Paul tombe à terre

1 Cf. Suiuin. Tliuol., I |>. (jUiJusL. 19, aa. 6, 11 el 12.

et s'écrie : Seigneur, que voulez -vous de moi? Augustin pleure et brise les chaînes trop aimées de ses passions. Dans Tordre social, s'il arrive, de temps en temps, que des mécréants de génie préparent avec une infernale habileté et une opiniâtre persévérance la ruine des institutions et des peuples que Dieu a pris sous sa protection ; un souffle descend du ciel, fait avorter les plans les mieux combinés et l'action la plus proche de ses fins : aux ouvriers de Satan, Dieu sait opposer à temps les hommes de sa droite. Vous avez vu cela, Messieurs, vous le verrez encore et bientôt; je l'espère, je le demande, je l'attends, j'y compte ; mais ce n'est qu'au jour où nous seront révélés les mystères du gouvernement divin que nous comprendrons cette vérité: Dieu fait tout ce qu'il veut: Qmnia quœcumque voluil fecit.

Ne m'objectez pas, Messieurs, des impossibilités puériles qui ne déconcertent que les esprits novices dans l'art de philosopher. Par exemple : Dieu ne peut pas faire qu'une chose passée n'ait pas été, qu'un cercle soit carré, que deux et deux fassent cinq. Eh bien ! j'en conviens avec vous; une chose ne peut pas être

et n'être pas en même temps, l'absurde peut (ive pensé, mais il ne peut avoir une existence îéelle. Demander que Dieu le crée, c'est demander qu'il crée le néant. Or, je ne sache pas que ce soit une marque d'impuissance de ne pouvoir pas créer le néant *.

Ne me dites pas non plus que Dieu, pouvant tout ce qu'il veut, doit vouloir tout ce qu'il peut, que pouvant le mieux il doit vouloir le meilleur de toutes ses œuvres possibles. Autant l'optimisme est vrai si on l'applique à la manière parfaite dont Dieu agit et à l'essence même des choses qu'il crée ; autant iJ est faux et injurieux à la liberté divine si on l'applique aux œuvres diverses qui peuvent éclore de la toute-puissante parole du Créateur. Piappelezvous qu'aucune chose finie ne peut être le terme nécessaire de la volonté divine, et que dans le vajste champ du possible Dieu est libre de choieir ses œuvres \

Enfin, Messieurs, ne demandez pas que Dien réalise tout ce qu'il peut faire ; car c'est demander qu'il voie la fis d'une puissance infinie3.

i Cf. Sutura. Theol., I p. quresl 25, a. 4. « Ibid., a. 6.

' Ibid., a. 5.

Tout pouvoir, et ne pouvoir pas épuiser sa puissance, c'est encore un mystère de la perfection divine ; mystère en présence duquel saint Augustin s'écriait : Admirable profondeur est mon Dieu, admirable profondeur! Mira profunditas, Deus meus, mira jwofunditas * /

Je ne sonderai pas cette profondeur ; mais, suffisamment instruit de la manière dont Dieu veut, j'ai hâte de savoir et de vous faire connaître ce qu'il veut.

<r Le divin amour, dit saint Denis, est comme « un cercle éternel dont le bien est à la fois le « plan, le centre d'attraction et d'expansion, « le rayon vecteur et la circonférence : cercle « que décrit dans une invariable révolution la « bonté qui agit sans sortir d'elle-même et « revient au point qu'elle n'a pas quitté \ » Messieurs, le divin amour dont il est question

1 Confession, lib XU, cap. xix.

2 Ta n q ua m 6empiLerniis circulus proptcr bonum, ex hono in bono et ad bonum indeclinabili conversione circumiens, in eodeui et secundùm idem, et piocedens semper, et manens ei rem un.©, '^pt «Uçij*. wmxinibus, cap. iv, 14.)

dans cet admirable texte, c'est la volonté de Dieu appliquée à son objet propre qui est le bien, car l'amour est l'acte de la volonté se portant au bien, amor est actus vohniatis in bonum. On l'appelle saint en Dieu parce que Dieu ne veut et ne peut vouloir que le bien, il y est tellement fixé qu'il ne saurait s'en déprendre ; et voilà précisément le caractère spécifique de la sainteté : la permanence, la stabilité, l'immutabilité dans le bien.

Mais quel bien Dieu aime-t-il ? Un seul et unique, Messieurs, son bien éternel, infini, inénarrable. Il l'aime nécessairement en luimême et pour lui-même, il l'aime librement en nous et pour nous. Ne cherchons pas à pénétrer encore le mystère de ces chastes étreintes par lesquelles Dieu saisit et embrasse sa propre bonté, et se remplit sans fin d'une joie qu'aucune bouche humaine ne saurait raconter. C'est assez que l'amour divin daigne s'abaisser vers les créatures pour que saisis d'étonnement nous nous demandions : Pourquoi et comment Dieu nous aime-t-il ?

Je sais d'où vient l'amour et ce qu'il bit dans nos cœurs. Un jour nous sommes réveillés

comme d'un long sommeil par l'apparition d'un être dont la beauté resplendit à nos yeux plus que toutes les autres beautés. Un tressaillement mystérieux nous avertit que nous sommes appelés, et notre cœur qui, jusque-là, avait traversé avec une calme indifférence la foule des créatures qui s'agite autour de lui, notre cœur s'arrête et dit: Voici le lieu de mon repos; Hœc requies mea. Son choix est fait. Charmes trompeurs des charnelles beautés, source tragique de nos folies, de nos hontes et de nos crimes, ne venez pas souiller ici la pensée de ceux qui m'écoutent, ni mendier de mes lèvres bénites une apologie sacrilège. Arrière ! ce n'est pas de vous que je parle, le chrétien ne se laisse pas prendre à vos amorces ; l'immatérielle beauté de l'âme, la chaste splendeur de la vertu, voilà ce qui le séduit et ce qu'il aime ; mais encore faut-il, Messieurs, que la beauté nous apparaisse, que sa splendeur nous ravisse, pour que l'amour naisse en notre cœur.

Son premier acte est le choix, son second est l'expansion ; l'amour donne, car aimer, dit saint Thomas, c'est vouloir du bien à celui qu'on

mme ; amare est velle vonum alicujus \ et il csl impossible de le vouloir efficacement si l'on ne s'efforce de le procurer. Jouir et se reposer dans l'amour avant de s'être dépensé par amour, c'est de l'égoïsme. Encore une fois, l'amour donne. Non-seulement il est saintement jaloux de cette abondance et de cette harmonie du bien qui fait la beauté de l'objet aimé; mais il veut les accroître en appelant à lui tous les biens et en se sacrifiant lui-même s'il le faut. 11 n'ingénie, il invente, il prévient les besoins, il va au-devant des désirs, il se tourmente, il se jirodigue, il s'oublie, il ne vit plus en lui-même, mais là où il se donne, selon cette belle parole : Anima magis est ubi amat quam ubi animât : L'àme est plus où elle aime que là où elle produit la vie.

Quel est le cœur misérable qu'on aime de la sorte et qui ne soit pas touché ? A moins d'un de ces miracles d'insensibilité dont la nature C3t heureusement avare, cela me paraît imposable ; l'expansion de l'amour est le plu3 grand charme, le dévoûment la plus grande beauté dont se puisse revêtir à nos yeux une créature.

1 Cf. Summ. Theol., I p. quaest. 2, a. i et 2.

L'amour répond donc à Pafiïour, c'est la loi. Deux êtres tout à l'heure séparés, qu'une rencontre fortuite a rapprochés l'un de l'autre, se fondent dans les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes goûts, les mêmes désirs, et en quelque sorte la même vie ; l'union est faite, l'amour est consommé.

Voilà, Messieurs, l'histoire abrégée du plus doux, du plus fort, du plus généreux des sentiments de notre cœur. Remarquez que j'ai laissé de côté les affections que commandent l'instinct du sang, le devoir, l'intérêt, parce que ces choses, vous le comprenez sans peine, ne peuvent avoir aucune prise sur la volonté divine. J'ai parlé uniquement de l'amour libre et pur qui semble le mieux convenir à l'être parfait, parce qu'il est ici-bas l'acte des âmes parfaites. Eh bien ! est-ce de cet amour que Dieu nous aime ? — Non, Messieurs. La liberté de nos affections est esclavage, leur pureté est souillure, si nous les comparons à la très-sainte liberté et pureté de l'amour divin.

Dieu nous aime le premier,, dit l'apôtre de l'amour, prior dilexit nos1. Il nous choisit

1 I Ep. Joan.. cap. iv, 10.

avant qu'aucun trait de notre beauté puisse blesser son cœur, il nous veut du bien avant que nous soyons là pour le recevoir ; son amour nous précède, nous prépare et nous a déjà comblés avant que les yeux de notre âme s'ouvrent pour prendre connaissance d'un si grand bienfait. La beauté victorieuse qui s'empare de notre cœur est la cause de son amour ; mais quelle beauté y avait-il en nous lorsque nous n'étions pas encore, lorsque Dieu voyait dans son essence que nous pouvions être ? Ce n'est pas nous, c'est sa bonté qu'il aimait alors, et cet amour lui suffisait, cet amour le remplissait d'inexprimables délices. Cependant il a voulu que nous fussions, il a fait pour nous ce qu'aucun amour ne peut faire ; il nous a donné l'être, et il nous l'a donné pour qu'il devînt le réceptacle de ses dons infinis. Comprenez-vous quelque cbose à ce mystère ? Encore si Dieu avait besoin comme nous de trouver un contentement et, en quelque sorte, une nouvelle vie dans l'expansion de sa tendresse ! Mais non, sa béatitude est achevée, sa vie est parfaite sans nous ; nous ne sommes rien pour lui, il est tout pour nous. Au moins quand nous l'aimons,

son cœur est touché, et c'est ce qui le fait noiu aimer davantage ? — Nous pourrions le croire, Messieurs, si en étudiant la genèse de nos actions nous n'arrivions à découvrir que Dieu fait en nous l'amour comme il fait en nous l'être et la lumière. « Oui, oui, dit le tendre sai>î Bernard, parce que je sens que j'aime, je crois que je suis aimé, et c'est parce que je suis aimé que j'ose aimer celui qui m'aime. C'est l'amour de Dieu qui enfante l'amour de mon cœur; c'est son attention bienveillante qui prévient mon âme et la rend attentive, c'est la sollicitude de sa dilection qui fait la sollicitude de ma dilection, avant moi Dieu est pour moi tout ce que je suis pour lui «. »

0 saint amour de mon Dieu, pardonnez-moi d'avoir osé vous comparer à l'amour des hommes. L'amour est si belle chose dans notre misérable vie que je croyais le trouver là-haut

1 Jam se, ô bone Pater, vermis vilissimus, et odio dignissidius sempiterno, lamen confidit amari, quoniam se smiil amare : iuio quia se amari pressentit non redamare confunditur. (Ln».V, de Conjid., c. 4J Lx propriis, quae sunt pênes Deum, aynu>Lii, nec dubiiat se aa.ari c]u;e amat. lia est, ainor Oc» amuicm anima parti, et illius praecu riens intenlio intenlaia amm.im k.cil, si.IIioimkIo sollicil.uii ! igiiur quali-ni l« paraverià Deo, lalis oporlet appareat tibi Deus. i Serai. G9, in tant.)

tel qu'il est ici-bas ; maisje vois bien qu'il en est de lui comme des autres perfections terrestres, ce n'est qu'une image affaiblie, une ombre lointaine de votre infinie perfection, ô mon Dieu! Notre amour recherche le bien, l'embrasse et s'en rassasie, votre amour enfante le bien et le répand en toutes choses; notre amour se perfectionne en s'épanchant, votre amour toujours parfait donne pour donner; notre amour est heureux de ses dons, votre amour ne donne que pour faire des heureux ; notre amour appelle un autre amour, votre amour crée et récompense toutes les amours. Enfin, mon Dieu, votre amour est, avec votre sagesse, le sublime artisan de tout ce qu'il y a de bon dans les êtres ; tous les êtres sont des bienfaits qu'il remplit de bienfaits; il donne à tous, ce qui est grand ; il donne à des indignes, ce qui est plus grand ; il donne à des ingrats, ce qui est plus grand encore ; il donne malgré ceux qui le repoussent, ce qui est le comble ; et puis n'ayant plus rien à donner il se donne lui-même et vous avec lui, ce qui est divin *. O Dieu de mon cœur, votre

* Dec* auiem bona sua non parce, sed effusissime emitlit : «ara quoO magnum es*- omnibus bénéficia donai ; tjuod majut

amour est l'amour efficace, généreux, désintéressé, le pur amour, le saint amour. Il faut redire à sa louange, et ne jamais se lasser de les redire, les magnifiques et profondes paroles de saint Denis, « L'amour divin est comme un cercle éternel dont le bien est à la fois le plan, le centre d'attraction et d'expansion, le rayon vecteur et la circonférence : cercle que décrit dans une invariable révolution la bonté qui agit sans sortir d'elle-même et revient au point qu'elle n'a pas quitté. »

Étes-vous bien convaincus, Messieurs, de celte vérité: que Dieu veut le bien, qu'il le veut avec amour ? Non. — Je crois entendre au fond de vos cœurs une protestation qui m'accuse, non pas de mensonge, vous m'en croyez incapable dans l'acte solennel de la parole publique, mais de pieuse illusion. Vous avez promené votre regard sur le monde et vos yeux attristés ont rencontré la confusion, le trouble, le désordre, le mal, dans la nature et dans les âmes. Il est tout simple que vous me demandiez

est, donal indignis ; quod maximum est, donal ingratis ; quod maximo raajus, donat inviiis-, quod dîvinum esi, posi dona sua dat seipsum. (Conienson. Theolog. Mentis et Çordis. Lit». II. Dissert, m, cap. n.)

1A YOLOrrrc DIVINE. 133

comment une volonté aussi puissante que bonne peut laisser se produire et subsister le mal dans une œuvre qui., tout entière, dépend de son libre arbitre? La question est grave, je n'en disconviens pas et, précisément parce qu'elle est grave, je vous demande de ne la traiter à fond que lorsqu'elle se présentera toute seule en présence du gouvernement divin. Cependant, comme je tiens à ne pas rompre l'union de la très-sainte volonté de Dieu avec son objet qui est le bien, je vous prie de considérer que les défections de la nature sont le résultat d'imperfections que la liberté divine n'était pas tenue d'éviter, que ces défections faisant ombre dans Tordre universel des choses n'en détruisent pas plus la sublime magnificence que les teintes obscures ne déparent le chef-d'œuvre d'un peintre de génie. Considérez, en second lieu, que les explications que l'on donne de l'existence du mal moral sont nécessairement subordonnées au principe de l'inaltérable perfection de Dieu, que cette inaltérable perfection ne peut pas se nier elle-même, que, par conséquent, le mal moral n'est point un effet de la volonté divine, mais qu'il provient d'une vo-

Ionté inférieure et défectible, libre de fléchir dans l'épreuve et de s'infliger la honte du démérite, libre aussi de se redresser avec fierté pour rester fidèle au devoir, conserver son honneur et se revêtir de la gloire du mérite. Partant de ces considérations, il ne vous sera pas difficile, Messieurs, de juger par l'attitude de Dieu devant le mal qu'il veut te bien de toute la force de sa très-sainte volonté.

Cette volonté s'appelle justice, c'est-à-dire respect pratique et efficace du droit, et déjà, dit saint Thomas, elle se manifeste dans la distribution de tous les biens en donnant à chacun ce qui lui convient, selon sa dignité ; non pas que la créature ait, par elle-même, des droits à la munificence du créateur, mais la sagesse et l'amour éternels, principes du bien et de Tordre dans le bien, veulent être satisfaits, et la justice répond à leurs légitimes exigences par le nombre, le poids et la mesure qui déterminent l'essence, faction et les rapports du plus petit comme du plus grand des êtres \ C'est la justice encore qui, par respect pour le droit auguste de la vé-

1 Cf. Summ. Theol., I p, quaest. 21, a. I.

racité divine, couronne les vertus triomphantes que les promesses de l'éternité ont soutenues dans le bon combat *. Toutefois cette austère vertu ne nous apparaît nulle part avec autant d'éclat que dans la répression du mal et la vengeance du bien outragé.

Ce n'est pas la présence du péché qui me ferait douter de Dieu, ce serait son impunité; mais voyez, Messieurs, avec quelle rigoureuse sollicitude Dieu le chà'ie. L'iniquité est à peine enfantée que la conscience blessée pousse un cri d'alarme et que commencent les douleurs du remords. Comme le livre mystérieux de l'Apocalypse, la faute, qui nous paraissait douce à la bouche, est amère à notre cœur et provoque des convulsions dans lesquelles notre volonté rebelle se débat contre la volonté sainte qui lui reproche sa félonie. Admirables et salutaires tortures si elles amènent aussitôt la crise du repentir, abominable et funeste tragédie si le sommeil de l'endurcissement succède aux convulsions du remords; mais, quoi qu'il arrive, vous ne pouvez rien reprocher à Dieu ; le pé-

1 In ivliquo reposila est mihi corona justitiae, quam reddel i:,i:ii Duujinus in ilîa die juslus judçx. (il Tim. cap. IV, 8.)

ché a été frappé dans le cœur même où il a été conçu. Ce n'est pas tout; chaque péché tend à produire une peine qui lui est propre, fruit maudit dont il faut que nous goûtions tôt ou tard l'acre saveur. L'orgueil trahi dans ses désirs et rebuté dans ses prétentions se tourne en humiliation; l'ambition se prépare des déceptions cruelles et d'irréparables chutes ; Pé— goïsme voit s'ajouter aux tourments qu'il se donne pour se satisfaire l'isolement elle mépris des hommes; l'ivresse de la colère se dissipe sur des catastrophes dont l'odieux souvenir trouble àjamaislapaixde nos jours; la volupté, après avoir dégradé ses tristes victimes et imprimé sur leur front le sceau de la bête, tarit goutte à goutte les sources de la vie et en révèle la boute à tous les regards dans l'hébétement et les défaillances d'une vieillesse prématurée. Ce n'est pas tout encore. Dieu vient lui même étendre la main sur ]es misérables que leurs calculs ou leur bonne fortune ont mis à l'abri des peines qu'enfante le péché. Il frappe la santé, les biens, la famille, et, trop habitué h la paix da ces prévarications et de ces crimes 'opinion publique &b*out si facilement) le

pécheur étonné se demande pourquoi les maladies, les revers, les chagrins domestiques, les séparations, les deuils qui lui déchirent le cœur et font couler ses larmes? Ah ! pécheur, c'est la justice qui passe, la justice que tu n'attendais pas, la justice qui vient te rappeler que tu as fait le mai et que Dieu veut le bien. 0 justice! le ciel a été épouvanté de vos coups, la terre en porte encore les douloureuses cicatrices, l'histoire des peuples offre à nos yeux des pages sanglantes que votre doigt vengeur a écrites, et, dernièrement encore, vous êtes venue, par le fer et le feu, réveiller la France coupable du long sommeil de ses iniquités. Mais les peines du temps ne sont entre vos mains que des avertissements ; c'est dans l'éternité que vous triomphez, car c'est là que le mal, à jamais fixé par l'impénitence, traverse un océan d'inépuisables douleurs, toujours appelant la fin de ses tourments, toujours désespéré de leur éternelle perspective, toujours irrité de sentir vos vengeances et toujours obligé de vous rendre ce témoignage : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum. Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est rempli d'équité.

Messieurs, prouvez-moi que la justice n'est pas un bien et je cesserai de dire que Dieu veut le bien ; mais vous ne pouvez pas récuser l'évidente manifestation de l'ordre dans le châtiment du péché. Cependant je ne vous obligerai pas de rendre grâce au péché, parce qu'il vous fait connaître dans sa splendeur infinie la justice de Dieu, car je vois une autre perfection qui me semble mieux expliquer cette étrange exclamation de l'Église : 0 felix culpa! 0 heureux péché !

La volonté divine s'appelle miséricorde, nom touchant qui maintes fois a arrêté les cœurs coupables sur les pentes du désespoir. Dans notre nature imparfaite, nous recevons de l'infortune d'autrui comme une blessure qui fait saigner notre cœur ; nous souffrons de voir souffrir, nous sommes misérables de la misère qui sollicite notre pitié. Aimable et pieuse faiblesse, me dinz-vous, — oui ; mais c'est une faiblesse que l'impassible nature de Dieu ne doit pas connaître. L'attendrissement a pour but de préparer notre àme à l'action qui est le côté tort et efficace de la miséricorde. Combattre la misère, chasser la misère, consoler, soulager,

guérir les misérables ; voilà ce qui convient à Dieu. Repellere miseriam maxime competit Deo \ Dieu ne dédaigne pas de s'abaisser vers toutes sortes de misères ; mais, de préférence, il recherche la misère du péché, car il n'en est pas de plus grande. Lorsque, par un dernier refus du pardon, nous nous en revêtons comme pour braver éternellement la volonté divine, nous tombons sous les coups d'une justice implacable ; mais avant que nous n'arrivions à cette suprême conclusion de l'impénitence, il n'est rien que ne fasse la miséricorde pour chasser le mal du sanctuaire vivant qu'il a profané et remettre à sa place le bien victorieux.

Je ne finirais pas aujourd'hui s'il me fallait chanter le cantique des miséricordes de mon Dieu. Il est père, et voici le pécheur son enfant dépouillé du manteau royal de la grâce, meurtri, souillé, languissant, affamé d'un bonheur qui le fuit, la. tête baissée vers la terre comme les bêtes sans raison, le voici qui se précipite vers les abîmes éternels. Quelle misère ! Dieu ne souffrira pas que son fils se perde avant de lui avoir fait entendre le cri de ses entrailles

i Cf. Suram. Theol. I p. quasi. 21, a. S.

paternelles. 11 va au-devant de lui, il rappelle, il L'invite, il le prie, il le conjure, il le presse. Le malheureux s'enfuit, mais il s'attache à ses pas, il le saisit par la frange de son vêtement : Mon fils, dit-il, arrête, c'est moi. Pour être mieux entendu, il fait parler toutes les voix : voix de la nature tour à tour joyeuse ou attristée,, voix qui rappellent la paix de l'innocence et la fragilité des plaisirs, voix de l'amour alarmé et de la tendresse confiante, voix des femmes fidèles, des petits enfants et des amis, voix des souvenirs regrettés et des espérances perdues, voix des déceptions et des revers, voix de la maladie et de la mort, voix de la justice devenue la servante de l'amour, voix du matin, voix dans les ombres, toutes voix de la miséricorde qui répètent sans cesse aux oreilles du coupable ce doux reproche : Mon fils, pourquoi m'as-tu abandonné? Reviens au Seigneur ton Dieu : Convertere ad Dominum Deum tuum. Et si le pécheur veut bien écouter un instant, s'il fait un signe, un tout petit signe, imperceptible mouvement d'une àme qui s'ébranle, Dieu s'élance aussitôt, s'empare de la volonté rebelle, la retourne et lui fait crier : Pardon ! Alors le

prudigue tombe dans les bras de son père ; une main bienveillante le relève, soutient et affermit ses pas encore chancelants ; tous les biens qu'il avait perdus reviennent prendre en son âme leur place accoutumée, où le péché avait fait le vide la grâce surabonde, et toute la cour céleste se réjouit avec le bon pasteur du retour de la chère brebis.

Ah ! j'en appelle à ceux d'entre vous qui ont eu le bonhsur de se réconcilier avec la vertu après de longues années d'égarement! N'est-ce pas, Messieurs, que, même dans la fièvre du plaisir, vous vous sentiez comme investis par les pieuses importunités de Dieu ? Vous relardiez sans cesse et lui ne vous quittait pas. Rappelezvous cette mélancolique rêverie qui vous a révélé l'abaissement de votre âme, c'était la miséricorde de Dieu; rappelez-vous ce regard éploré d'une femme aimée qui vous disait : serons nous toujours séparés? c'était la miséricorde de Dieu ; rappelez - vous ce sourire d'enfant qui vous a convaincus d'ingratitude envers le meilleur des pères, c'était la miséricorde de Dieu ; rappelez^vous ces cercueils qui emportaient vos amours foudroyées par la mort,

\ous avez cru d'abord à la justice, c'était la miséricorde de Dieu qui portait uu dernier coup à votre endurcissement; rappelez-vous ...; mais puis-je invoquer tous les souvenirs qui vous parlent des miséricordes de mon Dieu ? Elles sont sans nombre, sans mesure, sans fond; c'est un abîme.

0 miséricorde infinie, je vous adore et vous bénis. Qu'importe que le mal ait envahi le monde puisque vous assistiez la sagesse, la puissance et la justice divines à l'origine des choses,, si bien que saint Bernard a pu vous appeler, avec une dévote emphase, la cause eau* salissime de toutes les causes, causa causalissima causarum omnium*. Vous comblez l'amour, vous corrigez la justice ; la justice a épouvanté le ciel, mais vous l'avez rempli d'allégresse ; la justice a laissé par toute la terre les sillons de ses foudres, mais ils ont servi de lit aux torrents de bénédictions tombés de votre sein ; la justice a châtié notre orgueil national, mais vous relèverez notre vertu, ô douce miséricorde.

Messieurs, ne doutez plus, je vous en prie,

• VideSerm. super, Salve Regina.

de la volonté de Dieu. Elle est sainte, trèssainte, infiniment sainte, car elle veut le bien avec amour; elle le venge, elle le ramène triomphant sur le trône d'où l'ont chassé les révoltes de nos passions. Non, ne doutez plus ; mais aimez l'amour dont vous avez été éternellemenl l'objet, redoutez la justice qui vous poursuit, jetez-vous dans les bras de la miséricorde qui vous appelle ; enfin soumettez-vous en toutes choses à l'adorable volonté de Dieu. Serez vous moins sages que les philosophes qui ne connaissaient pas comme nous les mystères de la divinité ? Non contents de subordonner toute science à la science divine par cette noble maxime : conîemplare Deum, ils disaient à leur volonté : suis Dieu : sequere Deum. Suivez Dieu, Messieurs, et vous sentirez s'apaiser les tourments de votre vie qui ne viennent que de vos résistances à la libre, toute-puissante et très-sainte volonté de votre père des cieux. Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner la paix, la joie, le bonheur que procure le fier mépris, la parfaite indépendance des choses qui passent, ni de vous initier à l'indéfectible liberté des élus ; mais je vous promets tous ces uiens

si vous savez dire résolument et sincèrement : 0 Dieu! je veux tout ce que vous voulez, comme vous le voulez, quand vous le voulez, parce que vous le voulez. Voie quidquid vis, quomodo vis. qaando vis et quia vis.

DIXIÈME CONFERENCE

DIXIÈME CONFÉRENCE

Eminentissime Seigneur, Messieurs,

Parmi ies êtres, nous en voyons qui, purement passifs, attendent et reçoivent indifféremment du dehors toutes sortes de mouvements ; ces êtres existent, ils ne vivent pas. D'autres, au contraire, font appel à leur énergie intime pour agir et tirent le mouvement de leur propre sein ; c'est la vie, car la vie d'un être est le mouvement qu'il se donne à lui-même, vita est motus ab intrinseco. Dieu est immobile ; sa nature inébranlable ne connaît point les fluctuations qui font passer toute autre nature d'un terme à un autre terme ; cependant à cette question :

Dieua-t-il la vie? nous ne pouvons pas refuser une réponse affirmative. La vie a plusieurs degrés comme l'être ; se mouvoir spontanément, ce n'est que le commencement de la vie ; se mouvoir librement, c'est une perfection dans la vie ; mais agir de soi, être de soi-même un acte sans mouvement, c'est la perfection suprême de la vie. Que cette perfection soit en Dieu, nous n'en pouvons pas douter, Messieurs; toutes les vérités que nous avons développées jusqu'ici sont autant de principes qui nous portent invinciblement à cette conclusion : Dieu est vivant.

Dieu est vivant parce qu'il est la cause première de l'être, et l'être ne peut être arraché aux entrailles du néant que par une activité infinie qui puise au dedans d'elle-même toute sa force créatrice.

Dieu est vivant parce qu'il a répandu tant de vie dans le monde, qu'on ne peut s'expliquer ce précieux don si celui qui Ta fait n'en possède pas la plénitude.

Dieu est vivant parce qu'il est l'intelligence même, et l'intelligence est le plus haut principe d'activité ir.1 %** ** t**** u>uce»Toir.

Enfin Dieu est vivant parce que la vie est une perfection. Partout où nous la voyons appa— ifiitre, elle embellit, réjouit, anime la nature, et i; t vibrer les cordes délicates de notre cœur, sensible au toucher de tout ce qui est beau. Le désert sans limites, les pics arides des montagnes nous donnent, à la première vue, comme une sensation de l'immensité ; mais bientôt sur ces surfaces dépouillées la tristesse nous envahit, et notre àrne, repliée sur elle-même, s'étonne de vivre seule au milieu de la mort. Nous voulons voir la vie. Au sortir de la solitude inanimée, un brin d'herbe nous fait tressaillir, combien plus les forêts profondes et altières, les sites pleins de vigueur, de mouvements et de voix. L'océan ne nous charme que parce qu'il ressemble à la vaste poitrine d'un géant tantôt endormi, tantôt réveillé par ses colères ; nous lui donnons la vie, c'est ce qui fait sa beauté. Dans les productions muettes de l'art humain, ce que nous cherchons, c'est la vie ; lorsque nous avons dit d'un ouvrage, il est vivant, nous avons affirmé sa perfection. Bref, Messieurs, la vie est une perfection, et comme toute perfection créée suppose inévitablement

450 LES PROCESSIONS DIYTNES.

dans sa ligne la perfection incréée, toute perfection finie la perfection infinie, nous devons répondre à cette question : Dieu a-t-il îa vie? — Ouï, Dieu, principe de la vie, est infiniment vivant *.

Mais une autre question se présente, à laquelle il nous est impossible de répondre, la voici : Comment Dieu vit-il ? Vous croyez peut-être que les opérations d'intelligence et de volonté que nous avons étudiées ensemble vous expliquent suffisamment la vie de Dieu, détrompez-vous. Nos inductions, si fortement et sagement qu'elles soient conduites, ne nous révèlent point le mystère d'activité infinie qui féconde l'essence divine. Dieu se l'est réservé ; nous n'en pouvons connaître que ce qu'il lui a plu de nous dire. C'est ici qu'il est juste d'appliquer dans toute sa rigueur le principe de îa foi : — Il faut croire de l'être premier tout ce que l'être premier a dit de lui-même. — Faites donc taire votre raison, Messieurs, je l'appellerai bientôt et lui donnerai les satisfactions qu'elle a le droit d'attendre, mais pour aujourd'hui

s Cf. Sumrn Theol. I. p. quasi. 18, aa. 1, 2, S.

écoutez humblement et patiemment renseignement catholique. Il nous apprend qu'il y a en Dieu des processions, c'est-à-dire des actes vivants dont les termes vivent. Dieu, dont nous avons admiré l'unité, n'est pas solitaire en son essence, sa fécondité peuple le ciel d'une famille sacrée. — lis sont trois qui rendent témoignage là haut : îe Père, le Verbe et 1 Esprit- Saint, et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt qui testimoniuyn dantin cœlo: Pater, Verbum et Spirilus sanctus et hi très unum sunt. — C'est le mystère de la très-sainte adorable et incompréhensible Trinité.

0 mon Dieu, vous nous avez fait dire par un de vos docteurs que rien n'était plus périlleux que l'erreur, rien plus laborieux que les recherches, rien plus fructueux que les découvertes dans ce grand mystère \ Je vous prie de m assister et j'espère que vous éloignerez de moi le péril, que vous me faciliterez le travail, que vous me ferez goûter et partager généreusement avec mes frères le fruit de la vérité.

* Ksc p*?k*!o«i«s alieubi erratnr, nec lahoriosius aliqind qaarit'jr, Dec fructuosius aliquid inrënilur. (Augusi. Lib. I, de Trinii., cap. m.)

Étudions, Messieurs, à la lumière de renseignement catholique, la mystérieuse réalité, les termes sublimes et les merveilleuses prérogatives des processions divines.

Le père de l'humanité avait reçu avec l'existence la pleine révélation du mystère de la vie divine. Sa chute ne lui *ir y.rs o'ihtfer les leçons du Ciel, et sans doute il les transmit à sa postérité ; mais les ombres du péché devinrent si épaisses qu'elles obscurcirent jusqu'à la vérité fondamentale de l'existence de Dieu. Proportionnant la lumière au tempérament spirituel de l'humanité dégénérée, la révélation a reconstruit lentement et avec un art admirable l'édifice de la vérité. Il fallait, dit saint Grégoire de Nazianze, que la divinité du premier principe fût bien établie avant qu'il nous fût donné de connaître clairement et de confesser ouvertement sa mystérieuse et éternelle fécondité •. C'est pourquoi le dogme de la Trinité ne

1 Sic enim se res habei; velus teslamcntum, Patrem aperie praedicabat, Filium obscurius. No v uni aulem nobis» Filium

nous est indiqué dans l'Ancien Testament que par des linéaments assez accusés pour exercer la sagacité des docteurs en Israël et remplir de consolations les patriarches et les prophètes; f^sez obscurs pour ne pas éblouir le faible esprit du peuple et le troubler dans sa croyance h l'unité de Dieu, croyance par laquelle il protestait contre les égarements du polythéisme. Aujourd'hui, les dernières révélations éclairent *out le passé et la lumière se dégage pour nous Les ténèbres providentielles dont s'enveloppait la vérité. Nous pouvons suivre, à travers les siècles anciens, l'affirmation d'une divine pluralité qui eût offensé l'esprit judaïque si elle lui eût été trop ouvertement présentée.

Dieu nous apparaît seul à l'origine du monde,

perspicue ostendit, et Spiritus divinitatem subobscuro quodam modo indicavit, nunc veroSpiritus ipse nobiscum versaturseseque nobis apertius déclarât. Neque enim tutum erat Patris divinitaie nondurn confessa, Filium aperte praedicari ; neC Filii divinitale nondurn acimissa, Spiritum Sanctura, velut graviorem, si ita loqui t'as est, sarcinam nobis ingeri : nec alioqui velut jcibis ulira vires gravaii. ac solis radiis hebeies oculos adjicientes iis quoque quibus piaediti eramus viribus pcriclitaremur; quin tacitis potius accessionibus et, ut David Joquilur, ascensionibus, atque ex gloria in gloriam progressionibus et incrementis, Trinitatis lumen splendidioribus illuceret. (S. Greg.Nazianz. OraU XXXI. Theologicav.de Spiritu Saneto. n. 26.)

mais il n'achève pas son œuvre sans nous avertir que ce fruit d'une unique puissance doit recevoir l'empreinte d'un nombre mystérieux. Il ne dit pas je vais faire l'homme; mais faisais l'homme à notre image et ressemblance. — Faisons ! C'est la famille éternelle qu'il appelle au travail du temps. Plus exprcssivement encore, il la prend à témoin, dans une ironie sublime, de la folie du misérable qui a pu croire un instant qu'il deviendrait semblable à Dieu par son orgueilleuse désobéissance. Ecce! le voici, cet Adam qui est devenu comme l'un de nous. Ecce Adam quasi u?ius ex nobis factus est. C'est elle encore qu'il convoque par ces paroles: — « Venez,, descendons et confondons le langage des hommes qui veulent se mettre à l'abri de nos coups. Venite, descendamm et confundamus linguam eorum *. » — Dans ses longs et fréquents pèlerinages, Abraham rencontre souvent le Seigneur; un jour, il ie voit apparaître

* Dicendo : venite, pares honore exhortando vocat : ne me enim si Angelis imperasset dicere debuit, venite ; sed imperando, ite. Vide autem. obsecro, quoraodo Patris vox Filtum et Spiritum Sanctum vocet : nain si ad unuui solura id dictait e**6t, debebat dicere, veni, et descendants : quia autem dixû, Venite, unius est vox ad duos honore asquales. (Chrysost. homii,. de Trinitate,)

IES PBOCESSIONS DIVINES. 155

la vallée de Mambré. Trois hommes sont debout devant lui ; mais le vieil ami de Dieu, initié au mystère de sa vie, ne divise pas ses hommages ; il voit trois personnes, il adore un seul Dieu : « Seigneur, dit-il, ai-je trouvé grâce devant tes yeux1 ?j> — Quel est ce Verbe du Seigneur dont parle David et qui affermit les cieux ? Quel est cet esprit de la bouche de Dieu qui donne au firmament sa gloire et sa puissance 2? Quel est cet Adonaï auquel Adonaï a dit : asseyez-vous à ma droite *? Quel est cet esprit créateur qui renouvelle la face de la terre * ? Le prophète royal sait bien qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul maître, un seul Seigneur ; mais il sait aussi que Dieu est père, il l'a entendu qui disait à son fils: Tu es mon fils et je t'engendre dans un éternel aujourd'hui. Filius meus es tu: Ego hodie genui ts *.— Ce ûls

1 Ipsa Trinitas, quae HDQ8 eit Deus, intelligi potest, Trea vidit, et non Dominos, *ed Dominum appeiial; quoniaca Triniias très quidem personne aunt, sed unus Dominas ûeus. (Aug. lib. III, cont Maximin.c 26.)

- Verbo Domîni cœli linnaii suniet Spiritu oris ejus omnii virlus eorum. (Ps. x\\ii )

* Dixit Domiiius Domina moo : sede a dexlris meis. (Ps. ciX.)

* i.mitie Spiriuun luum et creabuntur, et renovabis faciein terne. (Ps. cm.)

* Ps. n.

n'est-il point celui que le Sage appelait lorsqu'il s'écriait : Quel est celui qui est élevé au plus haut des cieux et qui en descend ? Quel est son nom et quel est le nom de son fils si vous le savez « ? N'est-ce point la sagesse de Salomon, la sagesse que Dieu possède en son sein au commencement de ses voies *, la sagesse conçue avant les abîmes, enfantée avant les collines 3, la sagesse qui préparait et ordonnait tous les êtres avant leur création *, la sagesse qui hante le conseil de Dieu, la sagesse qui connaît les œuvres de Dieu 5, la sagesse qui est le souffle des lèvres du Très-Haut «, la sagesse qui est le pur éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu, l'image de sa bonté 7? — Enfin, n'est-ce pas

1 Quis ascetidit in cœlum atque descendit?... quod nomen est ejus, et quod nomen filii ejus, si nosti ? (Prov cap. xxx, 4.)

2 Dominus possedit me in initio viarum suarum antequam qui.dquam faceret a principio. (Prov. cap. vin. 22.)

3 Nondum erant abyssi, et ego jam concepta eram ;

ante colles ego parturiebar. (Ibid. 24, 25.)

« Quando praeparabat cœlos aderam cum eo eram cuncta

componens (Ibid. 27, 30 )

4 Ego sapieniia babilo in ccnsilio, et eruditis intersum cogitationibas. (Ibid. 12.)

6 Ego ex ore Altissimi prodivi primogenita anie omnem crealurara. (Eccli. cap. xxiv, 5.)

7 Candor e»l enim lucis wternae, et spéculum sine macula Dei inajeglaUft, el imago boni lalis iliius. (Sap. cap. vu, 26.)

le Dieu trois et un que les séraphins saluent, dans la vision d'Isaïe, par ce cantique qu'ils se renvoient de l'un à l'autre : Saint, saint, saint, est le Seigneur Dieu des armées. Sanctus, sanctus, sanctus Dominus Deus exercituum l ? Mais plus de questions, Messieurs, car il n'y a plus de doute possible quand on entend ce cri de l'aigle : — In principio erat Verbum et Verbum erat apud.Deum et Deus erat Verbum *. Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. — Ce Verbe, lumière des hommes, éternel et incorruptible témoin du mystère de la vie divine, a daigné se revêtir de notre chair, et, par ses lèvres de chair, nous apprendre le grand secret des processions qui animent l'essence incréée. H vient du Père, il est sorti du père, il procède du Père 3 , il est envoyé par le Père, il nous apporte la doctrine de son Père 4 , il converse avec Dieu comme un fils converse avec son père, il est un avec son Père », il est en son

1 Isa*, cap. yi, 3.

3 Joan. cap. i, 1.

• Ego exivi a Pâtre et veni in rnundum. (Joan. cap. xvi, 1$.

* Doctrina mea non est mea, sed ejus qui misit me Patrii. (Joan. cap. vu. 16.)

» Ego et Pater unum sumus. (Joan., cap. x, 30.)

458 IBS PROCESSIONS DIVINES.

Père et son Père est en lui \ il aime qu'on l'appelle Christ fils du Dieu vivant a, en face de ses juges qui l'accusent, il revendique ce titre », avant de quitter le monde, il promet à son Église un autre consolateur, FEspril-Saint, qui procède du Père et auquel il donne lui-même de sa propre vie 4. Enfin il déclare le mystère tout entier dans ce commandement: — « Baptisez les nations au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Baptisantes in nomine Patris et Filii et Spmtus sancti 5. »

Jésus-Christ disparaît de ce monde, mais sa révélation subsiste, la vie divine est connue. Les écrits apostoliques nous la rappellent à chaque page, et Jean, le chantre inspiré de la génération du Verbe, laisse tomber au déclin de ses jours la formule sacrée que commenteront désormais tous les docteurs et les théologiens : — t Ils sont trois qui rendent témoignage dans le ciel à l'admirable fécondité de l'essence divine: le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint, et ces

* Tf P*ter in me, et ego in te. (Joan., cap. xvn, 21.)

» Mut., cap. xvi, 16 el seq.

» Matt., cap. xxvi, 63, 64.

* Joan., cap. xvi

» Matt., cap. xxvui, 18b

trois ne sont qu'un. Très sunt qui testimonium dant in cœlo Pzier, Verbum et Spiritus sanctus, et hi très unumsunî ' , »— Tout l'enseignement catholique touchant la mystérieuse réalité des processions divines est résumé dans ces quelques paroles : — Ils sont trois, et ces trois ne sont qu'un.

Ils sont trois ! Oubliez un instant, Messieurs, que vous êtes mortels ; laissez-vous porter sur les ailes de la parcle sainte par-dessus le firmament, par-dessus les chœurs des anges ; voici devant vous l'essence divine, arbre fertile qui produit trois fleurs de gloire et de beauté ; mais regardez bien, elle ne les produit pas sur trois rameaux comme trois accidents qui se rapportent séparément à la même substance ; en Dieu il n'y a pas d'accidents. Son essence évolue sans sortir d'elle-même par la voie sublime et inénarrable des processions. Nous l'avons vu, Dieu est nécessairement toute action au dedans de lui-même, or, je ne conçois pas cette action sans un principe agissant, je ne conçois pas ce principe agissant sans un terme de son action.

* I Joan., cap. ▼, 7.

Intelligence infiniment agissante, il faut que Dieu soit père ; car nécessairement il s'exprime et se manifeste à lui-même ; mais comment son intelligence s'exprime-t-elle et se manifestet-elle à elle - même autrement que par un Verbe V II y a donc un Verbe en Dieu, un Verbe qui égale son principe, un Verbe qui est en toutes choses la ressemblance de son principe, sans quoi il ne pourrait ni l'exprimer, ni le manifester, et, parce qu'il égale son principe et lui ressemble parfaitement en toutes choses, ce Verbe est fils. Ils sont donc deux, le Père et le Fils. Le Père ravi du Fils qu'il engendre, le Fils ravi du Père qui l'a engendré; ils se contemplent, ils s'admirent, ils s'aiment, ils respirent l'amour, ils se donnent et s'unissent dans l'amour, mais un amour si puissant et si parfait qu'il forme entre eux un lien vivant, terme subsistant d'une seconde procession.

Ainsi il y a en Dieu deux processions : la procession d'intelligence et de lumière par laquelle le Père s'exprime et se manifeste en son Fils, la procession d'amour par laquelle le Père et le Fils s'aiment en leur Esprit, et ils

sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint '. Ils sont trois ! Ne les diminuez pas, Messieurs, ne cherchez pas à les réduire comme l'ont fait les hérétiques pour mieux comprendre leur existence, il ne s'agit pas ici de comprendre mais de croire et d'adorer. Je vous défends donc au nom de la foi de dire que le Père, le Fils et l'Esprit-Saint sont des êtres de raison, des noms vides de réalité que l'on donne à l'essence divine pour nous rendre plus accessible l'intelligence de ses opérations intimes, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint sont des personnes vivantes et subsistantes. Sancta Trinitas numerabilis fada est personalibus sabsistentiis 2. Chacun peut revendiquer le moi : — moi le Père, moi le Fils, moi l'Esprit-Saint. — Moi et le Père nous ne sommes qu'un, dit Jésus-Christ. Ego et Pater anum sumus. Et cela doit être, Messieurs, car, dans la procession de lumière comme dans la procession d'amour, Dieu se donne tout entier; voudriez- vous qu'il retranchât de ses dons la vie, la subsistance, le moi, et qu'il rendit imparfait

» Cf. Summ. Theol. I p. qu*si., 27.

1 VI. Concil. général., aci. 11.

un acte dont la perfection tend nécessairement à l'infini « ?

i Ils sont trois ! Mais leurs personnalités ne répondent ni à trois quantités, ni à trois substances déterminées ; elles sont constituées par des relations réelles et subsistantes, infiniment distinctes par leurs propriétés incommunicables, parfaitement reconnaissables à l'opposition de leur origine et de leurs rapports *. La paternité sans principe subsiste en regard de la filiation, la filiation en regard de la paternité, la procession d'amour en regard du souffle commun des deux personnes dont elle émane. Il y a donc cinq signes de reconnaissance: l'inascibilité, la génération active et la génération passive, la spiration active et la spiration passive ; quatre relations : la paternité, la filiation, le souffle commun du Père et du Fils, la procession de l'Esprit-Saint ; trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Très sunt, Pater, Filius et Spiritus sanctus 3.

Ils sont trois î Quelle merveille, Messieurs,

i Cf. Sumra. Theol I p. quaest. 29 et 30.

■ Ibid. qjuaest. 40, a 2.

* Ibid. quaest. 28, — quaesi. 32, a*. 2 et

ce nombre sacré ne rompt pas l'unité, car il n'apporte pas la quantité en Dieu; mais comme il convient aux choses immatérielles il est transsendental et exclut la solitude *. Les trois sont juissi infiniment mêmes par la nature et les perfections absolues, qu'ils sont infiniment autres par leurs relations incommunicables et leurs propriétés personnelles *. Ils sont trois, et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt et hi très unum sunt.

Vous me demandez si le Père est Dieu? oui; si le Fils est Dieu? oui; si le Saint-Esprit est Dieu ? oui. Le Père est Dieu; qui pourrait en douter puisqu'il est le principe ? Le Fils est Dieu; il nous l'a dit lui-même : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un ; personne ne connaît le Père comme il se connaît si ce n'est le Fils 3, tout ce que Fait le Père, le Fils le peut faire *, tout ce que possède mon Père, je le pos-

* Cf. Summ. Theol. 1 p , qusest. 30, a. 4.

2 Ibid., qoHHtt. 31.

1 Neinu novil Filiunu, nisi Paler, neque Patrem qui? novit, nisi Films vM.iU , cap. xi, 27 ) Sicut novil me Paler, ei ego agiio <-u Pilivm (Joan., cap. x, 15)

' Qu.c unique iJaier feceril, hatc et fc'ilius simililer lacit. (Joan., cap. v, la.)

sède *. Qui me voit, voit mon Père », je suis dans mon Père et mon Père est en moi 3. » Témoignage sincère autant que sublime dont les apôtres #se sont faits l'écho. € Le Verbe est Dieu, disent-ils, le Christ n'a pas cru que ce fût un vol fait à la majesîé infinie de se croire et de se dire égal à Dieu \ Il est vrai Dieu et donne la vie éternelle 5, la plénitude de la divinité habite corporellement en lui 6, tous doivent honorer le Fils comme ils honorent le Père T. » Le Saint-Esprit est Dieu ; « il tient le même rang que le Père et le Fils dans la formule sainte qui régénère les âmes ; il connaît tout, même les profondeurs de la divinité * ; il distribue en

1 Omnia quaecumquC habet Pater mea suni. (Joan., cap. xvi, 15.)

8 Qui videt me videt et Patrem. (Joan , cap. xiv, 9.)

» Vide sup.

« Non rapinara arbitrait <ïst esse se aequalem Deo. (Philip. cap. n, 6.)

* Hic est vérin Des*. 9% rita aeterna. (I Joan., cap v, 20.)

• in Chriaîo ifcïbifat omnis ptenitudo divinitatis corpora- L ysv. (CoIom., sap. ii, 9.)

' Ut oaanr honorificent Filiom, sicut honorificant Patrem, ,V»n., cap /, 23.)

' ' ^iritus omnia acrutatur, etiam profunda Dei. (I Cor, caf, 'j, 10.)

Ies processions divines. 465

maître les dons du Ciel *, il révèle l'avenir \ Il remet les péchés, il sanctifie, il répand la justice et la charité dans les cœurs, œuvres divines 3. Il confère le pouvoir de gouverner l'Église de Dieu \ il est le gage de notre éternel héritage : la vision et la possession de Dieu8; l'avoir en soi, c'est être le temple de Dieu, c'est glorifier et porter Dieu dans son corps mortel 6; lui mentir, c'est mentira Dieu7.» Le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu parce que leur principe est Dieu et qu'ils demeurent en Dieu. La fécondité d'une nature finie peut être trahie par les forces occultes qui attendent

1 Haec omnia operalur unus alque idem Spiritus, dividens singulis proul vult. (I Cor., cap. xn, II.)

2 Qui locutus est per prophetas. (Symb. Nie.)

8 Justiticati estis in ne-mine Domini nostri Jesu Christi, et in Spiritu Dei nostri. (I Cor., cap. vi, 11 ) Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sauctum. (Rom., cap. v, 5.)

* Altendite vobis et universo gregi, in quo vos Spiritus Banctus posuit episcopos, regere Ecelesiam Dei.(Act., cap. xx, 28.)

fc Signati estis Spiritu promissionis sancto, qui est pignus haereditatis nostrai. (Ephes., cap. i, 13, 14.)

6 Nescitis quia membra vestra templum sunt Spiritus

Sancti glorificate et portate Deum in corpore vestro.

(1 Cor ,cap. vi. 19, 20.)

1 Cur tenta vit Satanas cor tuum, menliri te Spirttui

Fancio ? Non e» mentitu* hominibus sed ûeo. (Act.,

cap. v, 3, 4.)

tous les êtres aux portes de la vie, et les plus beaux germes, tourmentés dans leur développe- I ment, peuvent se convertir en monstruosités qui arrachent des larmes à l'amour trompé d'un père ; mais qui donc pourrait porter atteinte à la fécondité du maître de toutes les forces, tromper son amour et faire éclore un monstre au sein même de la suprême perfection *? Tout ce qui procède de Dieu en Dieu doit être Dieu; donc le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint- Esprit est Dieu.

Mais l'unité, me direz-vous, que devientelle ? Ces trois personnes Dieu ne font-elles pas trois Dieux ? Non, Messieurs, pas plus que la longueur, la largeur, la profondeur d'un corps ne font trois corps; pas plusque le mouvement, la limpidité, la fluidité des eaux ne font trois fleuves ; pas plus que la force propulsive, la lumière et la chaleur du soleil ne font trois soleils ; pas plus que la racine, le tronc et les rameaux d'un arbre ne font trois arbres * ; pas

* Si ergo Filius alieriu» substantiae est quara Pater, mon»-. trum generavil Pater. (August. serai. 56, de Veibis Domini.)

2 Radix lignum, et robur lignum, et rami lignum; nec (amen tria ligna dicaaiur sed uuum. (August., de fide et sym bolo, cap. ix, q.17.)

' plus que la forme gracieuse, le coloris et le parfum d'une fleur ne font trois fleurs; pas plus que la conscience, le connaître et le vouloir d'une âme ne font trois âmes ; pas plus que la mémoire, l'intelligence, la volonté d'une substance spirituelle ne font trois substances. Considérées en elles-mêmes et dans le fond de l'être, dit saint Augustin, la mémoire, l'intelligence, la volonté sont âme, vie et substance, ce sont leurs relations qui les déterminent et les distinguent *. Portez en Dieu la distinction et l'unité jusqu'à l'infinie perfection, et vous verrez que trois peuvent être Dieu sans qu'il y ait plus d'un seul Dieu.

En effet, qu'est-ce qui multiplierait la divinité? La quantité? Il n'y en a pas en Dieu.

1 Haec igitur tria, memoria, inielligenlia, voluntas, quoniam non surit très vitae sed una vita ; nec très mentes sed una mens ; consequenler nec très substantiae sunt sed una gubsianlia. Memoria quippe, quae vita et mens et substantia dicitur, ad seipsam dicitur ; quod vero memoria dieitur ad aliquid relative dicitur. Hoc de inielligenlia quoque et de voluntate dixerim ; et inielligenlia quippe et voluntas ad aliquid,dicuniur..... neque enim tantum a singulis singula verum eliam a singulis omnia capiuntur. Memini enim me ha— bore memoriam el intelligenliam et voluntalem ; et intelligo me inlelligere el velle et meminisse; et volo me velle et memini sse el intelligere ; loiamque meam nieiuoriani et intelligenliam et voluntalem simul memini. (Augu&i. ae Iriuit., Làb.X,cap,xO

L'intervention d'un autre principe ? Dieu est principe unique. L'homme qui enfante se divise parce qu'il agit sur quelque chose de préexistant; mais Dieu, principe, engendre tout seul et tout entier, et il ne peut que se donner tout entier tant il est un. Sa nature incréée ne ressemble pas aux natures créées qui s'ajoutent l'une à l'autre parce qu'elles sont reçues et par celui-ci et par celui-là ; Dieu ne reçoit pas sa nature, il est sa nature. Une nature reçue ne peut produire que la similitude, un être qui est sa nature produit l'identité. Non, Messieurs, la nature divine en se multipliant par elle-même ne sort pas de l'unité ; la nature divine est le grand Un; lxlxl n'égale pas 3 mais 1, ce que saint Grégoire de Nazianze exprime par ces belles et énergiques paroles : — «L'opulence de la nature dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit est identité ; c'est un seul jet d'une même splendeur '. Et cependant, dit-il ailleurs, il y a une trinité parfaite de trois

* In Pâtre et Filio et Spiritu sancto opulentia naturaft ideo-

titas est atque una eademqtie splendoris prosultalio ; — £* 7r).»vroç x ffuuyuîa, to év Êçaijza -rij? >api7rioôr«?rGç. (Grr-?. Nazianz., Orat. XL, in sanctum Baptisrna, n* 5.)

parfaits. Trinitas perfecta ex tribus perfectis \ Ces trois parfaits, qui peuvent dire trois moi en vertu de leur subsistance propre, peuvent tous ensemble dire un seul moi en vertu de la subsistance absolue de la nature divine : Moi le Seigneur, ego Dominus ; moi qui suis, ego sum qui sum; moi qui vis et qui fais vivre, ego vivo et vivere facio. A ce moi se rapporte toute perfection absolue. Trois sont immenses et il n'y a qu'un immense, trois sont éternels et il n'y a qu'un éternel, trois sont immuables et il n'y a qu'un immuable, trois sont sages, justes miséricordieux, tout-puissants et il n'y a qu'un seul sage, un seul juste, un seul miséricordieux, un seul tout-puissant, trois sont infinis et il n'y a qu'un infini 2. Enfin ils sont trois et ces trois ne sont qu'un seul et même Dieu. Très sunt et lu très unum sunt.

J'ai dit l'essentiel, Messieurs, voulez-vous que j'arrête ici l'exposition du mystère de la vie divine et que je fasse immédiatement appel à votre raison ? Non; car il me semble entendre

1 T/ù«; rsXsîa sx TeXstwvTpiwv. fGreg. Nua.ian». Oral. XXIII,

de Face 111, n° 8.)

* Venez symbole de saint Alhanase.

sortir des profondeurs de vos âmes ce cri plaintif de l'intelligence luttant encore contre les ombres : Lumière ! Lumière ! Vous voulez la lumière ? Eh bien ! ouvrez les yeux ; je vais promener le flambeau de la science sacrée sur les termes sublimes des processions dont nous venons de constater la mystérieuse réalité.

Très sunt, Pater, Verbum et Spiritus sanctus: Ils sont trois le Père, le Verbe et l'Esprit- Saint.

Le Père ne naît pas, le Père n'est pas engendré, le Père ne reçoit de personne, le Père ne s'engendre pas, il est. Ne cherchez pas, Messieurs, d'autre raison de son existence que celle-ci : Il est parce qu'il est1 ; sans source, sans origine, sans principe ; source, origine et principe lui-même de toute la Divinité *. C'est

1 Saint Grégoire de Nazianze dit du Père qu'il est sans principe, i*apxoç qu'il ne reçoit l'être ni d'ailleurs, ni de. luimême. Où yàp hèotù(J£v aura oùos nup savroû to etvxt. (Orut XX, de Doy.^ale ei consul, episcoporum, n° 7.)

* Credimus Paiiem ingenilum, increalum, fontem, et originem tulius divinitaiis. (In concil. Tolet. Yi.)

Cf. feuuiiu. Tueol. 1, p. quaesl. 33, ai. 4.)

de lui que part sans commencement, c'est à lui que revient sans tin l'acte qui fait éclore h famille divine. Il engendre, et bien que la procession de l'Esprit-Saint ne soit pas un simple prolongement de sa fécondité à travers le Verbe engendré, il donne à celui-ci la puissance de aspirer l'amour \ Supprimez son action, le triple flambeau de la perfection infinie s'éteint dans l'ombre infinie du néant.

Il est principe ; ce nom glorieux lui appartient en propre dans le monde créé puisqu'en remontant le courant de toute vie, en se repliant sur la ligne de tout mouvement, en pénétrant jusqu'à la racine de tout être, la raison ne peut s'expliquer sans lui ni l'être, ni le mouvement, ni la vie ; mais plus exactement, plus proprement encore, il est principe dans l'infini ; car c'est là qu'il déploie toute l'énergie de sa nature. Les créatures nous disent qu'il existe et, à la faible et vacillante lumière de leur perfection,* elles nous font entrevoir sa perfection sans mesure et sans ombre; mais chacune des per-

* Spiritus Sanctus simul de Pâtre et Filio procedit quamvis hoc Pater Filio dederit, ut quemadmodum de se, ita de illo quoque procédât. (August. Tract, in Joan. XGIX.)

Cf. Summ. Theol. I, p. quaeaU 36, a. 3,

172 LES PROCESSIONS DIVTNES.

sonnes divines nous le révèle tout entier, si bien que nous ne pourrions voir ni le Verbe, ni l'Esprit- Saint, sans le voir, Lui, dans toute sa splendeur. Jésus-Christ a dit : Qui me voit, voit mon Père, qui videt me, videt et Patrem, parole profonde qui ne peut être définitivement commentée que par la vision bienheureuse du ciel dans laquelle le Verbe en se montrant à nous nous montrera son principe, son Père 4.

Père ! ce nom si doux, il nous plaît de l'adresser à Dieu quand notre cœur sent le besoin d'épancher sa tristesse et sa joie, sa reconnaissance et son amour, et Dieu ne se refuse pas à entendre ses trop indignes créatures l'appeler Père. Que dis-je? il nous invite, par la bouche adorable de son Fils, à bannir cette religieuse terreur qui étouffait jadis, dans les entrailles de l'humanité, les cris de la tendresse filiale. Ce n'est plus Seigneur ! Domine ! Âdonaï ! qu'il faut dire au commencement de notre prière quotidienne ; mais Pater noster qui es in cœlis, notre Père qui êtes aux cieux. 0 Père des cieux, que bénie soit mille fois la toute-puissante bonté avec laquelle vous avez répandu partout le bien

i Cf. Sumin. Theol. I, p. quaest. 33, a* t.

et la beauté, l'être et la vie! Etoiles du soir et du matin, montagnes, forêts, vallées fécondes, mer sublime, fleuves, ruisseaux et rosées, monstres de l'abime, légers habitants de l'air, hôtes sauvages **. désert, troupeaux timides et dociles de nos plaines, chantez par la bouche de l'homme, enfant de Dieu: Pater noster: Notre Père ! Merci, ô Père ! Merci de cet amour immérité qui vous a fait nous adopter entre toutes les créatures. Chantez, mon cœur, chantez, mes lèvres, chantez la nuit et le jour, chantez à toute heure le doux nom de Père : Pater noster.

Mais ce nom, Messieurs, il ne nous appartient de le prononcer qu'après celui dans lequel Dieu se donne éternellement à lui-même les vrais hooneurs de la paternité. Dieu crée notre nature, cette nature n'est pas h sienne ; Dieu nous adopte, il ne nous engendre pas ; bref, Dieu n'est vrai père que dans le mystère de la Trinité. Car que faut-il pour être vrai père ? Être vivant et communiquer immédiatement sa propre vie par voie de similitude. — Or, Messieurs., le grand vivant commuirk(ue immédiatement sa propre vie à son Verî*e, en tout semblable à lui par la vertu même de sa géné-

ration. Dieu est vrai père ; il est plus père que tous les pères *•

Écoutez saint Grégoire de Nazianze : « Dieu, dit-il, est père d'une manière propre et singulière qu'on ne voit nulle part, propiio et siiigulari modo pater est. Au sein des vivants et jusque dans la coupe embaumée des fleurs l'acte générateur doit rencontrer un germe qu'il féconde; mais Dieu, tout esprit, est luimême le germe que sa paternité vivifie. Dieu est père tout seul, soins pater ; il n'a pas besoin d'un aide qui lui ressemble pour recevoir et transmettre secrètement au fils de son intelligence les flots de vie qui doivent enfanter un autre lui-même. Dieu est père d'un seul, solius pater ; toute sa force génératrice passe en son fruit et la ressemblance qu'elle produit est si exacte, si expressive, si parfaite, qu'on ne peut pas concevoir qu'il y en ait jamais une autre. Dieu est seulement père, solum pater. Source de la famille divine il n'est point engagé comme les autres vivants dans un mouvement de générations qui se succèdent ; avant d'être père, il

* Cf. Summ. Tbeol. I, p. quœst. 33, aa. 2, S.

n'a pas été fils. Enfin Dieu est totalement père de tout son fils, in totum et totius pater ; ce qu'il fait pour les enfai-ts de l'homme dont il complète la génération par .l'infusion d'une âme vivante, personne ne le fait pour celui qu'il engendre ?. J ai bien dit, Messieurs, Dieu est le père par excellence, Dieu est la paternité même. 0 Principe inascibie! 0 Père admirable ! nous vous louons, nous vous adorons ; maintenant, montrez-nous votre fils.

Le voici, Messieurs, il est aussi réellement fils que son père est réellement père, et pour peindre au vif toute la vérité de sa génération, Dieu lui a dit ces paroles, que le prophète nous a rapportées : Tu es mon fils, je t'ai engendré de mon sein avant la lumière : Filins meus es tu.... ex utero et anîe luciferum genui te '. À quoi se reconnaît le fils ? A l'image qu'il porte en lui de ceux qui lui ont donné la vie. Cette image, Messieurs, vous la cherchez avec une

1 Tum quia proprio et singulari modo Pater est, non sicut corpora, tum quia solus, non enim ex conjunctiont; tum quia solius nempe unigenili; tum quia solum, non enim ipse priusquam Pater esset Filius fuit; tum quia in totum et totius Pater, quod de nobis certe amrmari non potest. (Greg. Nazianze Oratio XXV, m laudem Heronis philosophi, n" 16.)

* Psaim. u, Psalm- eux.

amoureuse obstination dans les chères petites créatures qui viennent le soir, sur vos genoux, vous récompenser de vos labeurs par des caresses et des baisers. Ce n'est pas assez pour votre cœur que ces membres frêles, auxquels vous osez à peine toucher, soient votre chair et votre sang ; vous voulez davantage, et votre œil inquiet suit le développement des traits gracieux dans lesquels vous espérez vous retrouver tout entiers. Vous mirez vos yeux dans les yeux limpides qui vous regardent avec amour; vous demandez à ces lèvres candides, qui ne savent pas encore dissimuler, de doux sourires et de tendres paroles; vous étudiez les contours de ce front que les passions n'ont point encore assombri; et quand il vous semble que c'est bien ainsi que vous regardez vousmêmes, bien ainsi que vous souriez et que vous parlez, bien ainsi que votre front couronne votre mâle visage, votre cœur déborde, et avec un inexprimable ravissement vous pressez contre votre poitrine vos chers petits anges, en vous écriant : Mon fils ! mon fils ! Combien plus vous serez ravis quand ces fils penseront comme vous pensez, aimeront comme vous

aimez , quand vous verrez fleurir dans leur àme, formée par \^é leçons, votre foi et vos vertus '.

Mais, Messieurs, que les fragiles images des pères de la terre sont imparfaites en comparaison de l'éternelle image du Père des cieux. Victimes des défaillances de l'acte qui les produit, nos fils peuvent dégénérer, ou bien recevoir du principe de vie qui leur est propre des traits qui s'éloignent de notre ressemblance ; au contraire, le fils de Dieu, issu d'un acte parfait, reproduit d'une manière achevée la ressemblance de son principe. Il ne peut ni dégénérer, ni subir d'ailleurs aucune retouche. Essence et perfection, tout le bien de Dieu est en lui., on peut l'y voir comme dans un miroir sans tache, miroir vivant et substantiel, et en même temps image animée de celui qu'elle représente. Spéculum sine macula et imago bonilalis.

1 Anvero libi ad honoremamplum, atqueadeo amplissimmx erii. quod tilium habeas, idque eo magis, si pat rem in omnibus rébus referai, verumque geniloris sui simulacruin gerat ; tibique sexcenlis servis inipcrare minus jucundum l'uturum est quant unius tilii parentem esse : Deo autem quidpiam majus ac piR?siaUilius ci il quam lilii Patreoi esse, quod quidem gloria* aecessio «si, non deeessio, qucinadmoduin el spirilu» produciorein esse. (Greg. Nazienz. Oral. XX111. de Pace 11I?

Cette image porte en elle tout l'éclat et le relief de la divinité, c'est, selon la forte expression de saint Paul, la splendeur de sa gloire, le caractère, l'empreinte, la figure même de la substance du Père: Splendor gloriœ et figura substantiœ ejus *. Gomme la lumière ressemble au soleil qui la projette, ainsi le Fils de Dieu, lumière de lumière, ressemble à son glorieux Père ; mais non comme un rayon qu'on puisse détacher du Soleil de justice où il subsiste éternellement. Comme la cire prend tous les traits du sceau qui la presse sans lui en ôter un seul, ainsi le Fils prend tous les traits de son Père ; mais. non dans une substance autre que la substance même du Père. 11 est image parfaite du Parfait ».

Comment appellerons-nous cette image, Messieurs? 11 lui faut évidemment un nom qui convienne à son origine ; or, elle procède, vous le savez, d'une intelligence incorruptible. Eh bien! nous lui donnerons le nom que porte le fils de notre intelligence: Verbum, le Verbe. Mon verbe, c'est la parole que vous entendez, cette

i Hebr C. 1.3.

* Ct. Samoa. Theol. I p. quœsl. 35, ua. 1, 2.

suite de sons qui s'échappent de ma poitrine, qui retentissent sous la voûte de mon palais, qui sont moulés par ma langue, mes dents et mes lèvres et portés à vos oreilles attentives par les échos de cet édifice. Mieux encore, mon verbe, c'est la parole que prononce intérieurement mon âme sous les arceaux mystérieux où s'élabore ma pensée, la parole que vous dégagez vous-mêmes des sons pour la faire pénétrer de l'oreille jusqu'à l'imagination, de l'imagination jusqu'à l'intelligence; mais premièrement et principalement, dit saint Thomas, mon verbe c'est ma pensée la plus intime, le concept immédiat de mon esprit, la forme pure de ma connaissance et le dernier extrait qui restera dans vos âmes du travail de la réflexion après que vous m'aurez entendu et compris. Supprimez les sons et les images, Messieurs, Dieu ne connaît pas ce mode de langage. Le seul concept de l'esprit, dans sa plus grande pureté, peut nous donner quelque idée du Verbe par lequel l'intelligence divine exprime tout ce qu'elle voit. Je dis quelque idée, car pour deux ou trois ressemblances entre notre verbe et le Verbe de Dieu quelle différence 1 Comme notre verbe,

: le Verbe de Dieu exprime la connaissance ;

: comme notre verbe, le Verbe de Dieu demeure là où il a été conçu, quoique distinct de son principe ; comme notre âme est tout entière dans noire verbe, le Père est tout entier dans son Fils. Tota mens in verbo, totus Pater in Filio. Mais, fils de celui qui est son essence même, le Verbe de Dieu est essentiel comme son principe; notre verbe enfanté par une puissance déiectible n'a qu'une existence précaire, il est aujourd'hui, il pourrait ne pas être ; — le Verbe de Dieu existe substantiellement; notre verbe n'est que l'accident d'une substance ; — le Verbe de Dieu est toujours engendré et toujours subsistant ; notre verbe a son heure marquée dans les opérations de l'àme sur laquelle il s'appuie, avec elles il naît, comme elles il passe; — le Verbe de Dieu est l'expression parfaite d'une connaissance parfaite ; notre verbe est l'expression imparfaite d'une connaissance imparfaite ; — le Verbe de Dieu est unique ; notre verbe se multiplie comme les idées; — le Verbe de Dieu opère par la seule force de sa génération ; notre verbe demeure

; stérile aux profondeurs de l'àme à moins que

Les processions divines. 181

d'autres forces ne viennent à son aide *. Je constate sans plus de développements ces différences pour ne pas étendre démesurément mon discours. Toutefois, Messieurs, arrêtons-nous quelque peu à ces deux choses : l'unité et l'efficacité du Verbe divin; elles vont nous expliquer pourquoi le Fils de Dieu est appelé unique et premier-né de toute créature, unigenitus, primogenitus omnis creaturœ.

Tout ce que Dieu voit nécessairement en lui s'exprime nécessairement par le Verbe : nature et subsistance, essence et perfection, simplicité et plénitude, participation à l'infini de l'être divin, idée de toutes les créatures possibles. « Dieu, dit saint Augustin, ne se parlerait pas d'une manière digne de lui, c'est-à-dire parfaitement et intégralement, s'il y avait dans son Verbe quelque chose de moins que dans sa science *. » Mais remarquez que ce Verbe ne peut pas être un discours, c'est-à-dire une suite d'idées et d'expressions comme celles que nous enchaînons pour nous rendre compte à nous-

* Cf. Summ. Theoï. I p. q uses t. 34, aa. 1, 2.

* Deus non perfecte et intègre seipsum dixisset, si aliquid minus essel in Verbo, quaua in scienliii. (Augu*i. Lib. XV, 4ê Irimùcu., cap. xiv.)

mêmes et rendre compte aux autres de nos connaissances. Les objets que saisit notre esprit sont multiples, l'objet de l'intelligence divine est unique, c'est un seul princip3 de connaissance, une seule idée, un être simple cause de tous les êtres ; donc l'expression de cet objet doit être unique, c'est-à-dire une parole qui abrège l'infini et qui le dit tout entier, une parole qu'on ne prononce qu'une seule fois et toujours. Si vous supposez que Dieu veuille parler encore il dira identiquement la même parole, si vous supposez que cette parole se parle, c'est elle-même qu'elle dira sans produire autre chose qu'elle-même. Dieu ne peut avoir qu'un fils non par impuissance, mais par plénitude ; car sa génération est parfaite, son fils est parfait, et le propre du parfait est d'être unique, il n'y a pas de place près de lui pour un frère.

Cependant j'entends que l'Apôtre appelle le Fils de Dieu premier-né de toute créature, primogenitus omnis creaturœ ; d'où lui vient cette audace, ou plutôt cet oubli, car il nous a dit que le Fils est l'expression de la substance même du Père? Messieurs, l'Apôtre n'oublie

rien ; mais il veut nous montrer le lien qui unit toute créature au Verbe de Dieu. En représentant ce que Dieu voit en lui-même, le Verbe, dit saint Thomas, parie nécessairement toute créature \ Il est dans l'essence incréée l'archétype subsistant de tous les mondes réels et possibles, l'idée vivante qui préside à l'architecture sublime de l'univers. Éternellement tout ce qui a été fait était vie en lui, quod factum est in ipso vita erat *, tout ce qui a été fait doit recevoir de sa plénitude, omnes de plenitudine ejus accipimus 3, et, selon la belle parole d'Origène, les causes qui s'enchaînent et produisent sans

1 Pater intelligendo se, et Filium et Spiritum sanctum, et omnia alia quae ejus scientia continentur, concipit verbum, ut sic tota Trinitas Verbo dicatur, et etiam omnis creatura. (Summ. Theol. I p. quaest. 34, a. i ad 3.)

7 Joan., cap. i, 3, 4.

* Joan., cap. i, 16.

In uno Verbo multa sunt, et in multis unum est. Non est difficile doceri, cum dixerit apostolus, quia ipse est imago Dei invisibilis, primoyenitus omnis creaturx, in quo creata sunt omnia in cœlis et in terra. Unum est igitur Verbum, quod operaturin singulis, et quum in singulis operatur, operatur omnia in omnibus. Hoc Verbum unicum apud Patrem se diffudit in plurima, quia de plenitudine ejus omnes accepimus. Itaque si videas, singula omnium quae creata sunt in ipso, videbis in singulis unum Verbum esse omnium cujus pro captu nostro participes sumus. (Ambrosius, in Psalm, GXVIII. Expos. serai. III, d" 20.)

fin les genres, les espèces, les individus, n'ont pas d'autre condition de leur existence que son éternelle génération *. Mais non-seulement il erî idée et archétype ; il est encore ouvrier, Verbum creaturarum est expressivum et operativum *. Il est la parole qui commande et dirige les opérations de la science divine dans ce monde ; tout a été fait par lui, omniaper ipsum facta sunt ; tout se soutient par sa toute-puis-

1 Qaid est, onmia per ipsum facta sunt nisi eo nascentc an te omiiia ex Paire, omnia cum ipso et per ipsum facta sunt Is'am ipsius ex Pâtre generatio ipsa est causarum omnium conditio, omniumque quae ex causis in gênera et species procédure operalio et effectus ; per generationem quippe Verbi ex Deo, principio facta sunt omnia. Audi divinum et ineffable paradoxum, irreserabile secretum, invisibile profundum, incomprebcnsibile mysterium. Per non factum, sed genitum, <>mnia facta, sed non genita Principium ex quo omnia palet est ; principium per quod omnia filius est. Pâtre loquente snum Verbum, boc est, paire gignente sapienttam suam, omnia Êunt. {Homilia 2, in diversos.)

8 Deus cognoscendo se, cognoscit omnem creaturarn. Verbum, igilur, in mente concepium, est repraesentativum omnis ejus quod aciu inielligilur : et quia Deus uno aclu, et se, et omnia intelligit, unicum verbum ejus est expressivum non soium pairis, sed eliam crealurarum : et sicul Dei scienlia, Dei quidem est cognoscitiva lanlum, creaturarum auiern cognoscitiva ei factiva ; ita V cm bu m Dei ejui quod in Deo Paire est, est expiessivuni laniuui ; creaturarum vio <>st expresuvaun ei opeiauvum. (Sumiu. Theoi. 1, p. quœsi, :;4f a.*.)

te vertu; portans omnia Verbo virtutis suœ *•

Ce n'est donc pas à faux qu'on l'appelle pre- •n'er-né, primogenitus. S'il ne commence pas 'i sa personne l'immense série des causes créées, comme le voulaient les ariens, il est certain que toute cause créée se rattache à son éternelle génération ; le monde est son œuvre et son domaine. Qu'il descende un jour envoyé par «on Père pour visiter sous une forme humiliée les créatures qui lui doivent la vie, les noms les plus beaux et les plus doux se multiplient et saluent sa bienvenue. Il est l'Emmanuel, le désiré des peuples, l'admirable, le conseiller, le fort, le père du siècle futur, le prince de la paix; il est le Christ, pasteur, docteur, maître, roi et juge des vivants et des morts ; il est Jésus, médiateur et sauveur des hommes, Jésus qui souffle sur le monde l'Esprit de son Père, l'Esprit d'amour.

Messieurs, nous sommes en présence du troisième et dernier terme des processions divines: l'Esprif-Saint. Remarquez bien ce nom,

3 ITebr., cap. i, 3.

Cf. Summ. Tbeol. I, p. quaest. 35, a. S,

il nous rappelle ce que nous avons dit tout à l'heure : que la procession intellectuelle est complète, que le Verbe épuise en sa personne toute la force génératrice desonPère, que deux fils ne peuvent pas sortir du sein de Dieu. L'Esprit-Saint n'est donc pas engendré, il est donné, dit saint Augustin, c'est ce qui le distingue du Verbe divin *. Mais par qui et à qui est -il donné? Par le Père à son Fils, par le Fils à son Père. Il s'est rencontré des hérétiques assez osés pour mutiler le Fils de Dieu en lui refusant la puissance de respirer comme son Père l'amour substantiel ; mais à l'avance Jésus-Christ avait confondu leur audace: « Tout ce que mon Père possède est à moi, avait-il dit, c'est pour cela que j'affirme que le Paraclet reçoit de moi S; et ailleurs il déclare ouvertement sa qualité de principe à l'égard de l'Esprit-Saint en s'attribuant à lui-même, comme il l'attribue à son Père, le pouvoir de l'envoyer 3. Et du

* Exiit non quomodo natus, sed quomodo datua. (August Lib de Triait, cap. xiv. )

- Omnia quapcumque babet Pater, mea sunt. Propterea dixi vchis. quia de meô accipiet. (Joan., cap. xvi, 15.)

m vt nent Paraclelus, quem ego mittam vobis. (Joan. cap. xvi.)

LES PBOCESSTONS DIVINES. 187

reste, Messieurs, ne voyez-vous pas qu'il manque quelque chose au Verbe s'il n'a pas la forée de respirer infiniment l'amour et que cette image du Père, au lieu de le représenter en toute perfection, dégénère de son principe? Ne voyez-vous pas que si le Fils est parfait nous devons lui accorder toutes les perfections qui conviennent à sa raison d'être ? Il est fils. Estce qu'il ne convient pas à un fils d'aimer son père aussi parfaitement que son père l'aime ? Il est verbe. Est-ce que l'amour ne procède pas du verbe, c'est-à-dire de la connaissance intime de l'âme ?

Mais veuillez suivre l'angélique docteur et entrer plus avant avec lui dans le mystère de la vie divine. Comme il faut l'unité à ce mystère, il faut aussi la distinction ; rappelez-vous qu'ils sont trois et que ces trois ne font qu'un. Très sunt... et hi très unum sunt. L'unité tient à la nature indivisible de l'être divin ; la distinction à l'opposition et à l'ordre des relations. Supprimez ces deux choses : l'opposition et l'ordre des relations, les personnes se confondent, la Trinité s'écroule. En effet qu'est-ce qui distinguera le Fils de l'Esprit-Saint s'ils ont

identiquement le même principe ? Je vois hion un fils que son père engendre et que son père aime ; je vois bien que ce fils a deux relations avec son père : une relation d'origine complétée par une relation d'amour ; mais c'est tout. Il m'est impossible d'introduire dans la vie de Dieu une troisième personne à moins qu'elle ne tienne et du père et du fils. Deux secondes personnes, c'est inadmissible, une troisième ne sera la troisième que si elle procède de la seconde. Ah 1 si j'avais à ma disposition les chefs de distinction qui me permettent de concevoir l'ordre parmi les êtres créés : le temps, la quantité, les degrés de perfection, à la bonne heure ; mais quand j'étudie les personnes divines, ces choses me font défaut. Le Père ne peut pas donner la vie à son Esprit après qu'il l'a donnée à son Fils; le Père ne peut pas prendre dans sa nature immatérielle et indivisible la matière de son Fils et la matière de son Esprit; le Père ne peut pas partager sa perfection simple et infinie entre son Fils et son Esprit. Il faut donc que je recoure à l'opposition et à l'ordre des relations et que je dise: l'Esprit-Saint est distinct du Fils parce qu'il

LES PROCESSIONS DiVLN'ES. 18'J

subsiste on regard du Fils son principe, comme il subsiste en regard du Père ; l'Esprit-Saint est distinct du Fils parce qu'il procède du Père par le Fils 4.

Mais laissez de côté la métaphysique divine, Messieurs, et faites appel à vos affections; elles vont vous dire que l'amour subsistant ne peut pas être le fruit de l'amour solitaire. Tout amour a deux termes : celui qui aime et celui qui est aimé; dans l'amour réciproque les deux termes sont réciproques. J'aime et je suis aimé, mais entre moi et ceux qui m'aiment n'y a-t-il rien que le mouvement croisé de deux cœurs qui se cherchent et qui veulent se donner l'un à l'autre ? Non pas, Messieurs, je prétends que entre moi et ceux qui m'aiment il y a quelque chose. Ce n'est pas mon amour, ce n'est pas leur amour ; c'est notre amour, mystérieuse résultante de nos deux affections, doux lien qui nous enchaîne, chaste rendez-vous où nos âmes se donnent le baiser de paix, mutuel embrassement dans lequel nos cœurs s'enivrent de joie et de félicité *. Notre amour ! Ah ! si nouspou-

* Cf. Summ Theol. I, p. quaest. 36, aa. î, 2, 3, 4.

* Spiritus Sanctus charitatis intlissolubile viuculutn, et

vions faire subsister cet amour, il subsisterait pour témoigner d'une manière vivante que nous nous sommes donnés.

Fatale impuissance qui laissez toujours planer sur les affections humaines de cruelles incertitudes, vous êtes bannie du sein de Dieu ! Messieurs, ce que nous ne pouvons pas faire Dieu le fait. Le Père aime son Fils, il est si beau ! c'est sa lumière, sa splendeur, sa gloire, son image, sa pensée, son verbe, sa substance, sa vie, tout lui-même. Le Fils aime son Père, il est si bon ! il donne tout, dans sa génération, avec une si admirable plénitude ! il y a tant de perfections dans ce qu'il donne ! Il est si vrai que toute la vie du Fils est totalement et éternellement suspendue au sein du Père ! Ils s'aiment et leur amour s'exprime non par des paroles, des cantiques et des cris passionnés; car arrivée son degrésuprême l'amour ne parle pas, l'amour ne chante pas, i'amourne crie pas, il s'exhale en un souffle brûlant, où l'àme passe tout entière. Spiritu oris nostri, id est anhelitu maxime affectus animi palefaciunt '. L'a-

p*ct» itànrissimtMii osculum, muluique amoris amplexum beati8»ioii.tu «-si. (S, i.iiiiiLiii. JuMinian., in lib. de Obedienl.) * t. Abelard., lib. 1, Inlroducl.

mour de Dieu est souffle, spiritus ; mais à notre souffle d'amour, si chaste qu'il soit, il se mêle toujours quelque chose de notre imperfection native ; le souffle de Dieu est un souffle saint, spiritus sanctus. Notre souffle d'amour passe ; le souffle de Dieu subsiste, vit, est une personne. Vous me demandez comment cela se fait? Messieurs, je vous réponds avec saint Augustin : Nescio, nonvaleo, non sufficio *. Je n'en sais rien, je ne puis vous le dire, je ne suffirais pas à une si grande tâche. Cependant je sais et je crois que l'Esprit-Saint subsiste ; je sais et je crois qu'il est amour substantiel et consubstantiel 2; je sais et je crois que le Père et le Fils sont liés par cet amour en même temps qu'ils sont lies par la génération * ; je sais et je crois que Dieu nous aime par son Esprit 4 ; je sais et je crois que cet Esprit s'appelle don parce que l'amour divin le destine éternellement à ceux qu'il a choisis * ; je sais et je crois que ce don

i Tract. VI, de spec, cap. xxni.

* Cf. Sumni. Tlieoi. I, p. quaest. 38, a. 1,

3 Spiritus SancUiS ipelïabilis est (|uaedam Patris Filiiquê coinmunio. (S. Au^ust., lib. XV, de TriniL, cap. xix.)

* CI. bu mm. ïlieol 1, p. quœsl. 37, a. 2.

* Cf. buuiiti. Theol. I, p. quaest. 38, aa. 1, 2.

est répandu à profusion dans l'Église où il console et fortifie, où il fait éclore l'intelligence, ki science, le goût des choses divines, la prudence, la piété, la force, la crainte de Dieu, la vérité, la charité, la sainte liberté. Enfin je sais et je crois que l'Esprit-Saint est envoyé à chaque instant dans l'àme des justes et qu'il consomme la vie chrétienne ici-bas comme il consomme la vie divine dans les cieux 4.

Maintenant, Messieurs, vous possédez entièrement le sens de ces paroles de l'apôtre saint Jean : « Ils sont trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, et ces trois ne sont qu'un. » Il me reste à considérer l'ensemble des processions divines et à vous dire leurs merveilleuses prérogatives : merveilleuse éternité, merveilleuse unité, merveilleuse pureté, merveilleuse beauté. Ne vous effrayez pas, mon discours est fini, c'est un hymne que je veux chanter avant de vous quitter.

1 Cf. Sumui. Theol. I p. quaest. 43, a* 6»

0 Trinité sninic ! Père, Fils et Èspril-SaitU, ayez pitié de ma misère 1 ne laissez pas mon âme abandonnée dans la patrie des ombres ; mais appelez -moi un instant, rien qu'un instant, vers votre inaccessible lumière, et faites-moi entrevoir de loin les merveilles de votre vie.

Vous êtes fécond, ô mon Dieu, vous Têtes depuis le siècle des siècles et à jamais ; votre fertile nature ne peut ni se passer, ni se lasser de produire. Toute vie, quand elle n'est pas condamnée par des influences ennemies à une perpétuelle stérilité, toute vie ici-bas hésite avant de porter son fruit. La plante essaye ses forces dans un germe, se développe petit à petit, et n'envoie que des gouttes lentes et timides au bourgeon qui se dégage, s'entr'ouvre et s'épanouit en fleur. La fleur attend les baisers du soleil et les caresses de la brise pour célébrer son mystérieux hyménée. Le fruit patient laisse passer sur lui les saisons. Moins rapide encore, l'homme traverse les nombreuses années de son enfance *t de son adolescence avant de pou-

voir aspirer aux honneurs de la paternité. Qu'il est long à venir, l'enfant de ses désirs ! quelles mortelles angoisses précèdent sa naissance ! Enfin le voici ! une voix joyeuse a chanté au foyer domestique : Un fils nous est né ! Mais ce fils restera-t-il toujours près de ceux qui l'adorent ? ne faudra-t-il pas pleurer bientôt son départ pour un autre monde ? 0 incertaine et passagère fécondité des mortels, vous nous êtes une source de douleurs autant que de joies! Mais votre nécessaire fécondité ne connaît point d'ennemis, ô mon Dieu ! Elle dure toujours et supprime les lenteurs du temps. Avec une admirable promptitude, vos processions saintes s'accomplissent sans que rien de précipité nuise à leur perfection. Toujours anciennes, toujours nouvelles, elles marchent à travers toutes les époques et joignent dans une immuable présence les lointaines extrémités du temps. Au commencement, le Verbe était : In principio erat Verbum. Il était sans commencement, il est aujourd'hui, toujours engendré. Les jours d'une fécondité épuisée ne viennent interrompre ni l'incessante génération de Dieu, ni l'incessante procession de son amour. 11 est

toujours Père, toujours Fils, toujours Esprit- Saint K — 0 merveilleuse éternité » 1

Vous êtes fécond, ô mon Dieu, et les fruits bénis de votre vie îiêmt*!i!'a£tit ~n rous^ les vicissitudes du mouvement ne peuvent ni les séparer de votre sein, ni les emporter loin de vous. L'eau du fleuve fuit sa source, le rayon du soleil s'égare dans les espaces, le fruit de l'arbre tombe à terre, l'enfant quitte le sein qui Ta conçu, sa mère pourra encore le prendre entre ses bras et le presser sur son cœur, mais il n'habitera plus le sanctuaire protecteur où il fut tant aimé, mon verbe est en moi, mais il se voile, mon amour est en moi, mais il languit. Au contraire, les processions immanentes de Dieu se pénètrent pour ne jamais rompre l'unité de l'Être divin. Et pourtant cette unité n'est pas la solitude, et pourtant la société des personnes subsiste sans composition ni division. La même et inséparable nature appartient au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ils y demeurent sans être confondus, ni mêlés, ni rapprochés, ni con-

* Apec y&p «m 6êoç xac âua YlctTYip. (Cyril. Dialog. 2.)

* G. Suium. Theol. I p. quaesi. 42, a. 2.

(omis, ils y sont distincts sans différence , ils la possèdent parfaitement sans se la partager *. Le Père garde en lui le Verbe qu'il prononce ; le Verbe contient en lui le Père qui s'est parlé; le Père et le Verbe gardent en eux le souffle sacré qui procède de leur amour; l'Esprit-Saint unit en lui les souffles d'amour dont il procède *. Le Père est dans son Fils et dans son Esprit ; le Fils est dans son Esprit et dans son Père ; l'Esprit est dans le Père et dans le Fils 3 ; et cependant ils sont trois. — 0 merveilleuse unité !

Chante encore, 6 mon àme, chante la fécondité de ton Dieu; dis à toutes les créatures qu'elles se voilent la face devant l'incomparable pureté des processions divines. Fleurs charmantes qui ne pouvez porter de fruit sans perdre votre virginité, femmes pudiques qui sacrifiez un saint privilège aux honneurs de la

1 Pater in filio et filius in pâtre per inseparabilis naiura» unilatem : non confusaui sed indiscrelarn, non permixtam sed înilhlfivniem ; neijue colierenlem sed exislenlem ; neque inconsummaiam sed perfectam. (S. Ililar. Lib. VIII, de ïrinit.).

- Cf. Summ. Theol. I p. quœst 42. a. 5.

3 Est P.uer in Filio et Sancto Spirilu, simililer quoque Filius et Spîrilus in Paire et in se mutuo. (Cyrillus, de Triml. Diatoff. VU.

inalrrnité, infortunées filles d'Eve qui concevez dans le péché et enfantez dans la douleur ; cachez-vous, car même les plus chastes mystères de mon âme sont impurs en présence du mystère divin. J'ai besoin pour penser de l'immatériel toucher des formes intelligibles d'où me viennent mes idées; j'ai besoin pour aimer que le souffle d'un autre cœur émeuve mon cœur. Je ne puis penser sans fatigue, je ne puis aimer sans inquiétude ; et si je veux beaucoup penser, ma fatigue est de la fièvre, et si je veux beaucoup aimer, mon inquiétude est de l'angoisse. Mais la vie immaculée de mon Dieu prend en elle-même le pouvoir de se féconder; rien ne lui vient en aide, rien ne la déflore ; elle conçoit sans mouvement, elle enfante sans labeur, elle aime sans trouble; ses processions tranquilles consomment sa béatitude sans altérer son repos. C'est la plus belle et la première des vierges. Prima virgo Trias est1. — 0 merveilleuse pureté !

Chante toujours, ô mon àme ï chante la parfaite beauté des processions divines, et si tu veux la connaître demande aux artistes ce qu'ils

» S. Greg. Nazian».

pensent des chefs-d'œuvre qui si longtemps ont tourmenté leur fertile génie. Ils les admiraient, ils les aimaient lorsqu'ils n'étaient encore qu'un rêve. Ils croyaient avoir saisi l'idéal et pouvoir le fixer sur une toile ou dans un marbre immortel ; mais souvent, hélas, leur œil sincère ne reconnaît plus dans la réalité qu'ils ont créée la perfection qu'ils contemplaient au dedans d'eux-mêmes, et, pendant que le monde célèbre leur gloire, eux racontent aux amis dignes de les comprendre leurs espérances et leurs déceptions. Que de fois j'ai cru te voir, fille de mon âme, ô ma pensée, parée du vêtement qui convient à ta chaste beauté ! Que de fois, en présence de ma parole sans éclat, je me suis écrié avec découragement : — Ce n'est pas cela! 11 ne connaît ni ces déceptions, ni ces dégoûts, l'être sublime dont le génie enfante une parole si vivante qu'elle peut lui rendre en un souffle vivant amour pour amour. Dans ce qui procède de lui il voit et il aime une beauté égale à lui-même, une beauté infinie, splendeur suprême de l'ordre dans la suprême égalité des perfections. Ne craignons pas d'exalter la gloire du Fils, elle rejaillit sur *on Père ;

ne craignons pas- d'exalter la gloire de l'Esprit-Saint, elle revient tout entière à ses principes. Père, Fils, Esprit-Saint sont égaux en toutes choses *. Aucun d'eux ne précède les autres dans l'éternité, aucun d'eux ne surpasse les autres en grandeur et en puissance 8. Cependant c'est une hiérarchie où les origines sont subordonnées aux principes, les missions aux origines 3. Égalité sans confusion, hiérarchie sans dépendance, le plus bel ordre qui se puisse concevoir dans une société, la plus belle société qui se puisse concevoir dans l'unité *. — 0 merveilleuse beauté!

Chantez avec moi, Messieurs, chantez: 0 merveilleuse éternité ! ô merveilleuse unité ! ô merveilleuse pureté ! ô merveilleuse beauté ! — Mais ai-je bien le droit de vous associer ainsi à l'enthousiasme de ma foi? En voulant vous raconter le mystère de la vie divine, n'aije pas démontré mon impuissance et ma témé-

i Cf. Summ, Theol. I p quaest. 42, aa. 1,S, 4, 6.

2 jEqualilas intelligitur in Pâtre et Filio et Spiritu Sancto in quantàtn nullus horum alium aut praecedit aeternitate, aut excedit magmiudine, aut superat potestate. (Fulgent. Lib. de fide nd Pet , cap i.)

3 Cf. Summ. Theol. I p. quaest. 43, a. 8.

4 (X Summ. Tneol. I p. quaest. 42, a. 3,

200 LES PUOCESSIONS DIVINES.

rite? Pardonnez-moi, mon Dieu, paraVnnçzmoi si je n'ai pas suivi le conseil des saints qui veulent qu'on honore vos processions éternelles par un respectueux silence \ Aussi bien ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est vous, c'est votre Église, ce sont vos docteurs. Je me défiais de mes forces et j'ai bêlé de ma faible voix les âmes éminentes qui ont su vaincre, grâce à vous, les aspérités d'un si grand sujet, et, tout en respectant leurs conseils, j'ai obéi à leurs encouragements. Ne faut-il pas qu'on sache que la fécondité est votre plus belle gloire et que nier votre vie intime est un blasphème plus odieux que nier votre acte créateur 2? Ne faut-il pas que l'impiété apprenne qu'il est facile de se moquer des mystères quand on n'en connaît que le nom, quand on n'en voit que la superficie ; mais que si l'on entre dans leurs profondeurs sacrées le mépris est étouiïé par la gran-

1 Biov yéwïjo-tç vio7t9i Tipà9o>. (S. Greg. Nazianz. Orat. 35.

2 Si quis negarel Deum créasse mundum non esl dubium juin iniolerabiliter blasphemarei. Curn \'/\iur ineomparabdiicr major sit £U>ria ipse films geniiori suo quam mundus creaiori, ei unto ulîque major quanio ipse filius major esi mundo ; a parie incomparaoilitalis nequius blasphémai, qui negai Drum pairem gcnuisse filium, quam qui negal eum créasse mundum. Guillelmut Parisiensis. Lib. de Fide, cap. m.)

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