LI.n n;!>r.i>si').Ns folYINliSi
deur et la majesté ? Ne faut-il pas expliquer à ce peuple chrétien ce qu'il fait lorsqu'il se signe au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ? Que de fois il a proclamé le mystère de la vie divine sans le bien connaître, puisse-t-il n'en oublier jamais maintenant les sublimes beautés! Si j'ai mal dit, redressez vous-même les^torts de ma parole ; manifestez votre gloire à ceux qui m'écoutent, afin que, éclairés par votre grâce plus que par mes discours, ils puissent chanter avec l'Église : — « 0 Dieu ! Père sans naissance, Fils unique du Père, Esprit consolateur, sainte et unique Trinité, de toute la ferveur de notre cœur, de toute la force de notre voix, nous vous confessons, nous vous louons, nous vous bénissons. Gloire à vous dans le.3 siècles des siècles. Amen ! Amen ! Amen 4 / *
1 Te Deura Patrern ingenUuna, te Filium unigenitum, te Spiritura Sanctum paraclitum, panctara et individuam Trinitaiem, toto corde, ti orv conGt^uiur, laudamus àtqiie benedicniius : fcit'i nloria ni sa;cula. (Ufluc Trtu.l. una. Mwjnif. II vesp. ni. dumin.)
ONZIEME CONFERENCE
ONZIÈME CONFÉRENCE
Eminentissime Seigneur, Messieurs,
L'enseignement catholique a parlé, et vous l'avez écouté avec une religieuse attention, dont je vous remercie. Voici en résumé ce qu'il nous dit : La vie intime de Dieu est le mystère d'une activité infinie qui fait subsister trois personnes distinctes dans une seule et même nature sans la diviser. Ils sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit- Saint, tous trois Dieu et cependant il n'y a qu'un Dieu. L'unité respecte le nombre, le nombre ne détruit pas l'unité. Le Père sans naissance est le principe de toute la Trinité, plus père en son essence qu'il ne Test dans la nature créée. Le Fils est aussi réellement fils
que son Père est réellement père, il est image substantielle de la perfection infinie, Verbe parfait, Verbe unique, et cependant premier-né de toute créature parce que, sans appartenir au monde, il en est l'archétype et l'ouvrier. L'Esprit-Saint est le souffle pur et sacré du Père et du Fils, leur amour substantiel et consubstantiel, le don inénarrable qu'ils se font l'un à l'autre et qu'ils destinent aux âmes justes pour consommer ici-bas la vie chrétienne. Le Fils procède du Père, l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils, et l'éternité, l'unité, la pureté, la beauté de ces processions sont les plus grandes merveilles qui se puissent concevoir. Vous croyez toutes ces choses, Messieurs, si vous êtes chrétiens ; vous les croyez parce que Dieu les a révélées. Pour incompréhensibles qu'elles soient, elles ne vous révoltent pas ; car la parole de Dieu nous est une sûre garantie de leur vérité. A la rigueur, je pourrais vous laisser sous l'impression de cette parole ; j'aurais fait honneur à l'engagement que j'ai pris d'exposer le dogme catholique. Mais j'ai promis de mettre votre raison en présence du mystère de la vie divine et de lui demander ce
qu'elle en pense. Je viens accomplir aujourd'hui cette promesse.
Si votre raison prétend s'élever par ses propres forces jusqu'à la connaissance du mystère des mystères, je lui répondrai qu'elle se trompe. Si, indignée de ne pouvoir comprendre, elle cherche à détruire au nom de l'évidence la vérité du dogme ou à la défigurer par des interprétations, je lui montrerai son impuissance. Si, consentante à l'humiliation de l'ombre, elle désire profiter de la lumière qui jaillit de la révélation, je l'aiderai de tout mon pouvoir. En quelques mots, Messieurs, je veux dans cette conférence vous dire ce que ne peut pas et ce que peut la raison relativement au mystère des processions divines.
Si mon enseignement est encore présent à votre mémoire, vous devez vous rappeler que nous ne possédons aucun principe qui nous permette de connaître Dieu antécédemment à toute connaissance des créatures, aucun principe dont nous puissions- conclure à priori qui
Dieu est, et qu'il est de telle ou telle manière. C'est par ses effets que nous atteignons la cause suprême. Le monde et ses merveilles nous disent avec certitude qu'il existe un merveilleux ouvrier. Cet ouvrier possède éminemment tout le bien qu'il a mis dans son œuvre, c'est évident; mais définir ce bien de manière à ce que notre définition soit adéquate à sa perfection, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais. Nous dirons que Dieu est au-dessus de tout être, de toute grandeur, de toute beauté, de toute bonté ; qu'il est infiniment intelligent, aimant, puissant et vivant, et puis... qu'est-ce en soi que cet être, cette grandeur, cette beauté, cette bonté, cette intelligence, cet amour, cette puissance, cette vie ? nous n'en savons rien. Si telle est notre ignorance à l'égard de ce que Dieu nous montre de lui-même par des vestiges et des images, que sera-ce donc s'il s'agit du plus profond secret de son être, des opérations intimes qu'il garde en son essence et auxquels ; s rien ne ressemble dans la nature?
L'acte créateur a sa raison dans l'unité de l'essence divine, et la toute-puissance, cause prochaine des existences finies, est commune
aux trois personnes de la Trinité. Toutes les perfections que reflète l'œuvre de Dieu sont des perfections absolues qui conviennent au Père, au Fils et à l'Esprit-Saint et qui, par conséquent, ne nous donnent point la raison propre de leur distinction personnelle. Nous pouvons donc, dit saint Thomas, nous élever, par la raison naturelle, à la connaissance des choses qui appartiennent à l'unité de l'essence divine et non point à la connaissance des relations intimes et réelles sur lesquelles est fondée la distinction des personnes '. Le Père des créatures nous apparaît dans l'ouvrage de ses mains et la munificence de ses dons; mais ce vrai Père qui engendre un Verbe parfait, image substantielle et vivante de sa substance et de sa vie, personne ne le connaît que son Fils et ceux à qui ce Fils a bien voulu révéler son existence. ' JSemo novii Patrem nisi Filins et cui voluerit Filins retoelare*. Ce mystère, dit l'Apôtre, est enseigné aux parfaits ; la sagesse de ce siècle,
i Pn* r;ition*'iii iplur riaturalem cognosci po«sunt de Dco ea qiiac nei ;i ii'.-ni ;ul iinitaleni cssonihe, non autrui va iju;« periinum .i«J ilisimciionciu peisonaïuin. iSuiiiiu. Tlieol. 1 |>. quiesl. S>, a. I.)
2 Mallti., cap. xi. 27.
même colle des princes de la pensée, ne le peut découvrir tant il est caché 4. Que dis-je ? !e| anges eux-mêmes ignoreraient le secret de Dieu s'ils étaient condamnés à ne le chercher que dans leur nature, pourtant si pure et si lumineuse. Secretum Trinitatis nec ulla visibilium, nec invisibilium creaturarum potuit investi g are natura*.
Il y a plus, Messieurs, le mystère des processions divines échappe non-seulement à la force inventive ; mais, même après la révélation, il échappe à la force démonstrative de notre raison ; car, après comme avaiv la révélation, les principes évidents nous font défaut pour établir une argumentation d'où ressort la pleine certitude. La formule sacrée du dogme qui éclaire la nature, comme je vous le ferai voir, n'y change pas Tordre de la procession des êtres, et n'y introduit aucun vestige apparent et indiscutable de la
1 Sapientiam autem loquimur inter perfectos : sapientiam vero non hujus saeculi : neque principum hujus saeculi, qui uestruuniur : s<d loquimur Deî sapientiam, quae abscondita
est quam nemo principum hujus saeculi cognovit. (I Cor.,
cap. il, 6,. 7, 8 )
2 Hormisdas papa. Epist. ad Julian. imp., cap. I.
vie intime de Dieu. Nous pouvons, à l'aide de la révélation, découvrir des probabilités lumineuses qui consolent notre foi et la soutiennent dans sa lutte contre les improbabilités que lui oppose la raison. C'est tout. La certitude rationnelle nous manque, et, quelque envie que nous ayons d'expliquer les mystères, il faut courber devant celui-là la dictature de notre raison. La Trinité des personnes divines est un secret qu'on ne cherche pas à pénétrer ; mais qu'on adore *. Quiconque s'efforce de le prouver à lamanière des vérités de l'ordre naturel déroge dans la foi, dit l'angélique docteur, car il attente à l'inviolable dignité des choses invisibles qui, par leur nature, surpassent toute conception de la raison humaine ;il livre les mystères divins à la risée de l'incrédulité, peu touchée des faibles arguments que Ton met en œuvre et toute prête à nous accuser de croire sans raison suffisante. C'est sur l'autorité de Dieu qu'il faut appuyer les vérités indémontrables de la
1 Sacramentum hoc magnum est, et qu'idem venerandum, non scrutandum. Quomodo pluralitas in uni laie, aut ipsa in plursli'ate? Scrutari hoc temeritas est; credere pietns est, nosse ùa ei vita auerna est. (S. Bernard. Lib. V, de Considérât., <;*o. Vin.)
foi; à ceux qui repoussent cette autorité, nous ne devons qu'une réfutation victorieuse des sophismes dont ils se servent pour nous convaincre d'absurdité *.
Vous me direz que la philosophie n'a point connu cette domination jalouse de l'autorité invoquée par la foi, et que, de son propre vol, elle s'est élevée jusqu'à la connaissance du secret de la vie divine. Platon a parlé de la Trinité dans ses Dialogues et dans ses Lettres. Je vous attendais là, Messieurs; qui ne sait que Platon a parlé de la Trinité? Pour l'honneur de la raison, il y a tels esprits hardis qui n'hésitent pas à dire que le philosophe grec a inventé
1 Qui autem probare nititur Trinitcitem personarum naturali ratione, fidei dupliciter dero?at. Primo quideui quanlum ad dignitatem ipsius fidei, <juae est ui sit de rébus invisibihbus. quae rationem humanam excedunt... Secundo quantum ad utilitatem trahendi alios ad fidem. Cura enim aliquis ad probandam fidem inducit rationes, qune non sunt cogentes, cedit in irritionem infidelium. Credunt enim quod hujusmodi rationibus innitamur, et propter eus credamus Quœ igitur fidei sunt. non gunt tentanda probare nisi per aueiontates his qui auctoritates suscipiunt. Apud alios vero sufficit défendes non esse impossibile quod praedicat fides. Unde Dionys. dicit cap. n, de divin, norain : Si aliquis est qui totaliler eloquiis resistit. longe orit a nosira philosophia. Si autem ad veritatcm <loquiorum, sciiicet sacorum respicit, hoc et nos canone utimur, (buuim. Tbeol. I p. quaesl. &%, a. 1.)
notre mystère et que nous sommes ses plagiaires. Voyons cela.
Dans le Philèbe* il est question de Y âme royale et de V esprit royal, tous deux enfants de celui qu'on appelle la cause universelle. « Rappelons-nous, dit le philosophe, que l'esprit de la cause est de même genre qu'elle *. » Dans le Timée : « Dieu créateur suit un exemplaire qu'il a lui-même produit. » Dans la République : « Le fils du bon est Semblable à son père. » Écrivant à Éraste, Platon l'exhorte à jurer par Dieu même, cause de toutes choses et père du chef et du principe. Si vous savez philosopher, ajoute-t-il, vous me comprendrez. Dans sa seconde lettre à Denis de Syracuse, il parle en énigmes : « Voici le vrai, dit-il. Toutes choses sont autour du roi de tout et tout est pour lui. Il est cause de tout ce qui est beau ; les secondes sont autour du second, les troisièmes autour du troisième *. » Enfin Platon
1 BaTi)exYjv ^u;£r?v, Bvri).txov vov* woûç pk atrt'aç yjv
Jjuyyevrj; xai toutou (T'/zZov toû yévouç.
* «fr^aaéov crj irov ci xmypûv tîSs yàp î/zi. l\ip>i tov
7râvTtov purrùécc râvT èrrri, xai sxeivou foexœ. T«vra,x«î èxstvo ourtov â~âvTwv twv xa/wv, ûsutsûov ci nipi xà. SsuTS^oa, xçeî
T/StTOV 7ré|3t Ta TpLT»,
appelle logos, verbe, la raison éternelle, principe des œuvres extérieures de la divinité.
Je cherche notre dogme dans ces données confuses et je vous avoue qu'il m'est impossible de le trouver. Saint Cyrille a pensé que Platon connaissait le mystère de la Trinité dans sa chaste splendeur; mais qu'il le voila par peur des accusateurs de Socrate *. Un philosophe pythagoricien, Numénius, a appelé Platon le Moïse de l'Attique . Saint Augustin croyait avoir rencontré dans les livres platoniciens de frappantes analogies avec la doctrine chrétienne du Verbe *. Des catholiques enthousiastes se sont efforcés de concilier ensemble le platonisme et l'enseignement de l'Église. Mais, d'autre part, des auteurs graves jugent que cette admiration sans motif est aussi contraire à la vérité des faits que pré-
1 Contra Julianum lib. I.
2 Procurasti oriiri quosdam Platonicorum libros ex graeca lingua in lalinum versos. Et ibi legi, non quideni Iris verbis, sed hoc idem ornnino multis et mulliplicibus suaderi rationibus quod : In principio ".rat verbum... et viia erat lux hominum, etc. Sed quia verbum caro faclum est non ibi legi... quod aille oinnia teuipora, et supra omnia tempora incoinmutabiliier inanel unigenilus hlius tuus coneternus libi, et quia de pleniiudine ejus accipiunt animae ul beatae sint et quia partieipaiione manenlis in se sapieniiae reriovantur ut sapientes sini, est ibi. (S. August. Confes. lib. VII, cap ix.)
La raison et les processions divines. 215
judiciable à la foi *, et que les sociniens ont rêvé quand ils prétendaient que les premiers pères de l'Église empruntaient au philosophe grec leur doctrine de la Trinité.
Je suis de ce dernier avis, Messieurs. Quelques courtes observations suffiront, je pense, pour vous mettre d'accord avec moi. Notre dogme est précis ; interrogez un enfant, sa bouche naïve vous le définira en ce peu demots : La Trinité est le mystère d'un seul Dieu en trois personnes égales en toutes choses ; ces trois personnes s'appellent le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Avez-vous remarqué rien de semblable dans les textes que j'ai cités tout à l'heure ? Platon a raison de dire qu'il s'exprime par énigmes; car sa doctrine a été de tout temps le thème des interprétations les plus diverses, et, dans la dernière école qui se para de son nom, il y eut autant de trinités que de philo-
1 Ac longius sane disputando Plato provectus, ejusque discipuli, speciem quatndam Trinitatis informarunt : quo etiam Domine nostrorum aliqui supra modum illos admirantur, ac praedicant. Sed profecto majore flagitio, ac dispendio veritalis, quam operae praetio istud illorum dogma prodiisse mini videtur ; neque ulla ex alia re gravior christianae fidei noxa, et pcrnicies importala fuisse. (Petav., Dogm. theolog. tom. II, d* Trinit., lib. I, 2.)
sophes. Trois idées cousues tant bien que mal ne font pas notre dogme. L'unité d'essence, la distinction et la consubslantialité des personnes, Tordre et l'éternité des processions ; voilà ce qu'il faudrait trouver dans Platon, voilà ce qui n'y est pas. Platon confesse l'existence d'un Dieu éternel, intelligent, tout-puissant et bon par nature, en face de la matière éternelle et confuse. Ce Dieu possède un Verbe, raison de toutes choses, mais ce Verbe semblable au verbe humain, quoique plus parfait, n'est point un être subsistant; ce qui subsiste, c'est le plan de l'univers, l'archétype du monde, l'idée exemplaire des qualités,, proportions et perfections que Dieu a mises en son ouvrage, mais cette idée ne doit point être confondue avec le logos. Si Dieu est père, c'est parce que le monde est son fils, le dieu engendré, l'image de l'intelligence, clairemenL distinct du verbe et de l'archétype. Enfin une àme universelle est répandue dans tous les êtres. Cette àme est-elle une émanation de Dieu ou un extrait de la matière? On n'en sait rien tant elle est contradicdoirement définie dans le Timée. En récapitulant cette doctrine, on y compte cinq termes ;
Dieu, lelogos, V archétype, le monde et Y âme du monde, ce qui me paraît excessif pour faire une trinité. Dussions-nous confondre,, comme l'ont fait certains commentateurs, le logos avec l'archétype et supprimer le monde pour ne faire entrer que son âme dans la trinité platonicienne, cette réduction nous donnerait une conception philosophique parfaitement contestable, mais non pas notre mystère : c'est-à-dire un seul Dieu, trois personnes distinctes et consubstantieiïes, un Père qui engendre un Fils en tout semblable à lui-même, un Esprit qui procède par voie d'égalité du Père et du Fils.
Que l'on voie dans la trinité de Platon, si jamais il a conçu et voulu une trinité, l'ombre ou plutôt la déformation d'un dogme traditionnel, je ne m'y oppose pas. De savants orientalistes ont découvert chez les Égyptiens, les Indiens, les Chinois et les Persans, des traces de ce dogme dans des formules mystérieuses qui, par leur ressemblance entre elles, paraissent manifestement se rattacher à une commune origine, Ces formules viennent-elles de la terre des esprits où florissaient les écoles juives ? Sont -elles l'expression d'une croyance primi-
218 LA «aison et les processions divines.
tive emportée dans la dispersion avec les restes défigurés des révélations de l'Éden i ? J'aban—
1 Dans le rituel funéraire des Égyptiens, on trouve l'indication d'une Trinité, trinité fondée sur la croyance panthéistique et qui ne peut être qu'une dégradation de la vérité. Cependant il est à remarquer que Chons, la plus haute manifestation de l'esprit, provenant de l'union d'Ammon et de Mouth, est appelé Chons Toth, c'est-à-dire parole. La forme ternaire était encore employée par les Égyptiens pour désigner les manifestations corporelles de Dieu dans les personnes à'Osiris, Isis et Horus. (Voy. Chateaubriand, Études historiques, deuxième discours, tom. II.)
Dans VOupnekhai, compilation persanne des Védas, nous lisons : — a Le Verbe du créateur est lui-même le créateur, et x le grand fils du créateur » — et ailleurs — a Sat (c'est-à-dire x la vérité) est le nom de Dieu, et Dieu est Trabrat, c'est-àu dire trois ne faisant qu'tfn. » (Journal asiatique, Paris 1823, tom. III, p. 15-83.)
On voit dans les livres Zends une parole qui vient du premier principe. « Je la prononce continuellement et dans toute « son étendue, dit Ormuzd, et l'abondance se multiplie... c'est « moi qui, par cette parole, augmente le Behescht (le ciel). u C'est en regardant cette parole avec respect, en faisant des « vœux avec cette parole, que tu auras la vie et le bonheur, « Âhriman, maître de la mauvaise loi. Le nom de cette parole « est : Je suis. » (Anquetil du Perron, Mémoire de l'Acad. des Inscrip., tom. LXIX, pag. 176, 177, 192, 193.)
Il est écrit dans le Vendidad (forg. xix, liv. II, p. 375), que les Paris ou Dev's (démons) seront vaincus par Sosiosh, celui qui est né de la source. M. Abel Rémusat, dans son Mémoire sur la vie et Les opinions de Lao-tseu, rapporte ces paroles du célèbre philosophe chinois. « Celui que voua re- « gardez et que vous ne voyez pas se nomme I ; celui que « vous écoulez et que vous n'entendez pas, se nomme HI; « celui que votre main cherche et qu'elle ne peut saisir se « nom me WEI. Ce sont trois êtres qu'on ne peut comprendre, « et qui, confondus, n'en font qu'un. Celui qui est au-dessus
LA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 2i9
donne la solution de ces questions à la patience des érudîts ainsi que l'explication des monu-
• n'est pas plus brillant ; celui qui est au-dessous n'est pas « plus obscur. C'est une chaîne suns interruption qu'on ne peut
• nommer. »
Les caractères employés pour former les mots I-HI-WE1 n'ont aucun sens, dit M. A. Rémusat, ce sont les signes de sons étrangers à la langue chinoise ; et il arrive à démontrer que I-HI-WEI ou I-H-V est identiquement le nom de Jéhovah, nom sacré que les Juifs donnent à Dieu.
Gomment expliquer ces formules mystérieuses des Égyptiens, des Persans, des Chinois? Sont-ce les restes défigurés d'une croyance primitive? C'est fort possible; mais il n'est pas improbable que Lao-tse7i ait puisé sa doctrine dans la terre des esprits ; c'est-à-dire, dans la terre sainte. Une tradition constante des lamas, grands et petits, dit le père Hue dans «ne de ses Lettres sur la Tartarie chinoise (annales de la Propagation de la foi, juillet 1847) indique l'Occident comme la patrie de la vraie doctrine. Ils sont unanimes sur ce point. « Plus vous avancerez vers l'occident, disent-ils, plus la doc-
• trine se manifestera pure et lumineuse. Un lama quelconque
• qui a fait un voyage dans ce pays est regardé comme un « homme supérieur, comme un voyant aux yeux duquel ont « été dévoilés tous les mystères des vies passées et futures, « au sein même de l'éternel sanctuaire et'dans la terre des
• esprits. »
Quant aux Grecs, l'origine judaïque de leurs traditions phiosophico-religieuses touchant le dogme de la Trinité n'est pas moins probable. Dans, mon Introduction au dogme catholique (tom. I, appendice n, n° 4, des écoles prophétiques) j'ai traité des rapports qui ont pu exister entre Ézéchiel et Pythagore, je renvoie le lecteur a ce document. Pythagore lut un des pères de la philosophie grecque, Ézéchiel était un des derniers représentants, peut-être le dernier maître des écoles prophétiques. Or, dans ces écoles on enseignait une doctrine mystérieuse que le peuple grossier ne devait connaître que d'une maaière vagu*, parce qu'elle eût pu troubler sa croyance à
220 LA RAISON ET LES rKOGLSSIONS DIVINES.
ments : temples, autels, statues, pyramides où f l'on a cru reconnaître des symboles et des re-; présentations de la Trinité. Quelles que soient les conclusions de la paléographie et de l'archéologie sacrées, elles confirmeront, j'en suis sûr, plutôt qu'elles ne l'affaibliront, cette proposition : La Trinité est le dogme surnaturel par excellence, le mystère absolu que la raison ne peut ni découvrir ni démontrer.
l'unité de Dieu. Les écoles rabbiniques ont conservé en partie cette doctrine. Les dominicains Joseph Ciantes dans son opuscule contre les Juifs, Raymond Martin dans son Pugio fidci, rapportent une multitude de témoignages de la croyance des écoles rabbiniques au dogme de la Trinité. Je n'en citerai que deux. Dans le Par des Rimonim de Cordover, il est dit: « Très sublimes luces, lucem intrinsecam antiquam, lucem clarificalam, lucem claram, iria nomina significare eamdem rem, quia hse très luces sunt in radie e omnium radicum: in hoc firmantur omnia arcana fidei. » Mair Gabbai dans son livre Gavodai Achodesch, ch. 3, dit: « Occulta sunt inclusa in numéro ternario et vocantur lux antiqua, lux clarificata, lui clara. »
De nos jours M. Drach, rabbin converti, a rassemblé un grand nombre de passages du Zohar et du Medrashim où le dogme de la Trinité est exprimé avec la plus grande précision. On lit dans le Zohar ces paroles : « Il est deux et il s'y réunit un, et ils font trois, et quand ils sont trois ils ne sont qu'un. Les deux sont désignés ineffables Jehovah, Jehovah du verset schemagne (Deut cap. vr, 4). Le mot Elvhénou (notre Dieu) s'y joint, et c'est le cachet du sceau (Khotura degouschpanka) de Dieu qui est vérité : et ces trois étant joints sont un de l'unité la plus parfaite. »
A cette première impuissance de îa raison il faut immédiatement en opposer une autre qui nous assure l'inviolable possession de la vérité, la voici : La raison ne peut ni détruire au nom de l'évidence1, ni défigurer impunément par des interprétations le dogme de la Trinité.
Passons rapidement, Messieurs, sur les objections qui visent dans leur ensemble tous les mystères de la foi 2. Notre orgueil repousse ces mystères parce qu'ils sont incompréhensibles ; mais il oublie que ses dédains se retournent contre lui-même ; car, sous peine de réduire les connaissances humaines à des notions vulgaires qui nous retiennent aux confins de l'animalité, :?ous peine de nous interdire toute espèce de progrès intellectuel, il est impossible de ne pas soumettre sa raison à l'incompréhensible. On vous l'a dit mille fois, et mille fois vous avez pu vous en rendre compte vous-mêmes, l'in-
1 Ex quo, inquit, evidenter colligitur, quaecumque argumenta contra fidei documenta ponantur, ex principes naturae per se notis non procedere, unde nec demonstrationis vim hahent, sed vel sunt rationes probabiles, vel sophisticae ; et sic ad ea solvenda locus relinquitur. (S. Thom. Summ. cont. Cent., lib. I, cap. vu.)
2 Voy. mon Introduction au dogme catholique, tom. I, quatrième conf. Des erreurs du rationalisme touchant les roystères de la foi.
compréhensible est partout ; il est dans la matière et dans l'esprit, dans les espaces du firmament et dans les profondeurs de noire nature. A chaque instant, après avoir constaté des faits, nous formulons des lois que nous acceptons comme autant de points de départ pour de nouvelles découvertes, sans que nous puissions jamais répondre à cette question : Gomment cela se fait-il ? Toute substance se tient sous ses accidents ; comment cela se fait-il ? Une force simple préside au mouvement universel et à ses combinaisons infinies; comment cela se fait-il ? Les fluides s'attirent par leurs pôles opposés ; comment cela se fait-il ? Les plantes et les animaux vivent et reproduisent leurs semblables quelquefois jusqu'au centuple ; comment cela se fait-il ? Mon àme intelligente anime un corps de chair; comment cela se fait-il ? Comment ? Ce mot redoutable nous attend au terme de nos investigations naturelles, pourquoi vouloir le supprimer quand nous sommes en présence de l'être divin et de ses mystères ? Prétend rez-vou6 que les mystères de la nature diffèrent des mystères de la surnature, en ce que ces derniers échappent à toute expé-
ricnce, tandis que les premiers sont la conclusion légitime de faits expérimentés. Mais alors de deux choses l'une : ou bien vous exigez de tous ceux qui veulent connaître la nature qu'ils reprennent pour leur propre compte les expériences de leurs devanciers, ce qui est inadmissible; ou bien vous accordez que Ton peut sans offenser la raison croire la science sur parole. Si vous accordez cela, Messieurs, vous avez prononcé votre condamnation, car c'est le propre de la foi de croire la science sur parole, puisque la foi adhère aux vérités que Dieu luimême a révélées. Eh quoi ! il me suffira d'estimer votre science et d'être sûr que vous avez parlé pour accepter, sans imprudence, les mystères de la nature, et vous me refuseriez d'accepter les mystères de l'Être divin si je suis certain que la science suprême' a parlé ? D'où vous vient cette audace de faire pencher ainsi la balance du vrai de votre côté ? Vous répondrez à cela que je puis faire moi-même la vérification expérimentale de vos données scientifiques, et que les données de la science divine sont invérifiables. Oui ; mais aussi vous avez pu vous tromper et je puis me tromper moi-même en
expérimentant; au contraire, Dieu ne peut ni se tromper, ni me tromper en révélant, ce qui, vous l'avouerez, compense avantageusement l'impuissance où je suis de vérifier les données de sa science. Arrière donc cette fin générale de non-recevoir que l'on oppose aux mystères : l'incompréhensible. Bien loin que le mystère de la vie divine en reçoive aucune atteinte, il est d'autant plus digne et glorieux que nous sommes plus incapables de le pénétrer.
Pour détruire sûrement notre dogme d'un seul Dieu en trois personnes il faudrait, Messieurs, faire jouer contre lui cette redoutable machine des guerres intellectuelles que l'on appelle le principe de contradiction, et prouver à l'aide de ce principe que la formule par laquelle s'exprime notre foi estime évidente énonciation de l'absurde. — Or, je défie l'esprit le plus subtil, le plus robuste, le plus patient qui soit au monde, de faire cette démonstration, par la bonne raison que nous n'en avons pas les premiers éléments. Les premiers éléments d'une démonstration dans laquelle il s'agit de conclure sur la nature et la personnalité de Dieu seraient, si je ne me trompe,
LA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES. 22i
d'une part, la parfaite connaissance de toutes les propriétés de la nature divine, de la fécondité infinie de ses opérations internes, de la détermination précise de sa personnalité ; d'autre part, la parfaite connaissance de tous les rapports possibles de la nature et de la subsistance en général. Personne ne possède ces connaissances, par conséquent personne ne peut se flatter de raisonner juste contre le mystère de la Trinité, ni de pouvoir détruire par l'absurde cette formule dogmatique : Il y a en Dieu une seule nature commune à trois personnes distinctes. Cette formule nous paraît étrange parce que nous ne voyons rien d'analogue en nous et autour de nous, parce que les natures créées ne nous montrent qu'une subsistance ; mais les natures créées •ne sont pas la mesure adéquate de l'infini, et Dieu n'a pas épuisé dans le monde actuel toutes les possibilités quant aux rapports de la nature et de la subsistance.
Regardez-y de près et vous reconnaîtrez, Messieurs, que nous sommes nous-mêmes une chose étrange, une chose à laquelle nous ne voudrions peut-être pas croire si notre âme
vivait séparée de notre corps. Supposez que i. u. *3.
nous sommes de pures intelligences et que Ton nous apprenne qu'il y a, sur une planète lointaine, des êtres singuliers dans lesquels la matière et l'esprit sont tellement unis qu'ils ne forment qu'une seule nature, dont tous les actes se rapportent au même moi; des êtres qui peuvent dire, je pense et je mange, j'aime et je digère, je me meurs et je suis immortel ; assurément nous crierions à l'impossible, si nous jugions ces êtres d'après nous-mêmes et nous nous efforcerions de démontrer, en accordant nos données expérimentales avec les principes de la métaphysique, que la matière et l'esprit ont chacun une subsistance propre, que ces subsistances ne peuvent pas se confondre dans un même moi, que l'esprit peut agir sur la matière, mais qu'il ne peut pas être le support de ses actes, que la nature humaine est une chimère, qu'une personnalité mixte, qui parle h la Vois comme un aâimal et comme un ange, est une monstrueuse absurdité. Cependant, Messieurs, la nature humaine est un fait, la personnalité humaine existe, c'est vous, c'est moi. Nous sommes cet être étrange qui gravite, végète, vit, pense, aime, se décompose ei suhsi&te éternelle-
ment. Ce n'est pas monstre qu'il faut écrire sur notre front, mais mystère. Plus mystérieux que nousestl'Être divin, etson mystère est notre force contre les vaines tentatives de l'incrédulité.
Elle veut démontrer l'absurdité de notre distinction des personnes divines parce que, dit-elle,, les choses qui sont mêmes avec une autre chose sont mêmes entre elles ; or, le Père, le Fils et l'Esprit -Saint sont mêmes avec la nature divine, donc ils sont mêmes entre eux. J'accorde, Messieurs, que les trois personnes sont mêmes dans ce en quoi elle? conviennent, c'est-à-dire dans la nature divine; mais que cette nature illimitée, infiniment féconde, ne puisse pas être communiquée tout entière et subsister en trois personnes, que distinguent l'opposition de leur origine et de leurs relations, voilà ce qu'il faudrait prouvercontre nous ; voilà ce qu'on ne prouve pas, ce qu'on ne prouvera jamais. On aura beau dire que le propre de la personnalité est de rendre une nature incommunicable, je réponds oui, s'il s'agit d'une nature limitée, non, s'il s'agit d'une nature sans limites ; oui encore, s'il s'agit du mode avec lequel la nature divine est
communiquée, non, s'il s'agit de la communicabilité pure et simple de cette nature. Il est bien certain que la nature divine ne peut pas être communiquée au Fils avec le mode de la paternité, au Saint-Esprit avec le mode de la filiation puisque alors la distinction de personnes deviendrait impossible ; mais chaque mode subsistant, la nature divine est tout entière au Père, tout entière au Fils, tout entière au Saint-Esprit. Gela confond, me dirat-on, toutes les notions philosophiques de la personnalité ; cela ne confond rien, Messieurs ; la personnalité est en Dieu ce qu'elle doit être : natura intellectualis in se subsistons, une nature intellectuelle subsistant en soi ; mais il faut, comme le remarque fort bien saint Thomas, ne pas s'obstiner à calquer l'infini sur le fini, et entendre la personnalité dans la nature divine d'une manière plus élevée qu'on ne l'entend dans les natures créées *•
i Persona significal id quod est perfectissimum in tota natura, scilicet subsislens in rationali natura, Unde, cum omne illud quod est perfection is, Deo sit atirlbuendum eo quod ejus esseniia continet in se oranem perfeclionem : convenions est ut hoc nomen, persona, de Deo dicalur. Non lamen eodem modo quo dicitur de creaiuris, sed eyccllenliori modo; sicul ei alia nomina, quaj creaLuris a nobis imposila Deo atlribuuntur. (Summ. Theol. I p. quaest. 29, a. 3.)
Cependant l'infini n'échappe pas à la loi mathématique, or, la loi mathématique est manifestement offensée par le mystère de la Trinité. Trois personnes sont Dieu et il n'y a qu'un seul Dieu, ce qui équivaut à dire absolument : Trois égalent un, un égale trois. Quelle énormité ! — L'énormité serait évidente, j'en conviens, si trois et un avaient absolument la même signification, si nous disions trois personnes égalent une seule personne, une nature indivisible égale trois natures; mais tel n'est pas le sens de notre formule dogmatique : Très sunt et hi très unum sunt. Nous disons trois personnes égalent une seule nature, une seule nature égale trois personnes; comme nous disons trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur, égalent un seul espace et réciproquement. Il est vrai que cette comparaison n'est pas adéquate puisque chacune des personnes divines possède intégralement la même nature ; mais le Père ne pouvant pas être le Fils, le Père et le Fils ne pouvant pas être le Saint- Esprit, la diversité des relations fait disparaître toute contradiction entre le nombre et l'unité selon l'axiome théologique : Diversitas
relationum tollit contradictionem. Au lieu d'être offensée, la loi mathématique nous apparaît appliquée d'une manière éminente et transcendentale, non pas dans Tordre abstrait, mais dans un être réel et vivant.
J'ai prévu, Messieurs, que vous pouviez vous reporter à ce que nous avons dit de la simplicité divine et me demander comment la multiplicité des personnes s'accorde avec cette simplicité. La réponse est facile; elle découle naturellement d'un principe que vous n'avez pas oublié : — La simplicité divine consiste en ce que Dieu est tout ce qu'il a : Deus est hoc quod habet. Il est son immensité, son éternité, son immutabilité, son infinité, son intelligence, sa volonté, sa vie ; il est aussi sa fécondité; il est toutes ses relations; il est donc sa paternité, sa filiation, sa procession. La subsistance des personnes n'est pas une ombre dans la simplicité divine, c'est une lumière qui nous fait mieux voir comment les actes internes d'intelligence et de volonté en Dieu ne donnent lieu à aucune composition et sont Dieu même.
Mais enfin pourquoi la multiplicité des per-
LA RAISON ET Li:S PROCESSIONS DIVINES. '231
s puisqu'une seule personnalité suffit à la nature divine ? Nous écartions naguère toute complication inutile lorsque nous prouvions, contre les adorateurs de l'idéal, que le parfait suprême est un être subsistant en soi et par soi, un principe intelligent, vivant et agissant, une personne \ Arrêtons-nous à cette vérité si simple et si conforme au bon sens. — Nous ne le pouvons pas, Messieurs, la foi nous appelle dans les profondeurs de l'infini. En ne le considérant que par le dehors, c'est-à-dire dans ses opérations extérieures, nous devons conclure qu'il subsiste absolument, sans quoi il ne serait pas parfait2. C'est assez pour réfuter ceux qui
* Voyez Exposition du dogme catholique. Année 1873. Cinquième conférence : La personnalité de Dieu.
2 Natura divina est in se habens esse subsistens, nulla intellecta personarum distinctione. (S. Thorn. in I distinct, xxi, quaest. 2,a l.i Dicendurn, quod quia in divinis idem est quo est, et quod est, quidquid eorum quaeattribuuntur Deo in abstracto, secundum se consideretur, aliis eircumscriptis, erit aliquid subsistens. et per consequens persona, cum sit in natura intellectuali. Sicut igitur nunc positis proprietatibus personalibus in Deo, dicimus très p'ersonas : ita exclusis per intellectum proprietatibus personalibus, remanebit in consideratione nostra natura divina ut subsistens, et ut persona. (Summ. Theol. III p quaest. 3, a. 3, ad 1.) Omnis res ad seipsam subsistit, quanto magis Deus. (S. August. Lib. VII, de Trinit. cap. iv.) Una est Dei et sola natura, quae vere est ; id enim quod subsistât, non aliunde habet, sed suura est. (Hieronymi epist. lv,)
prétendent lui arracher la vie et le réduire à l'état de pure et simple abstraction ; mais nous n'avons alors qu'une connaissance incomplète de ce qu'est la personnalité dans l'essence divine. L'enseignement catholique achève l'œuvre commencée par notre raison et lui découvre la splendide et incomparable fécondité de notre Dieu personnel; c'est fini, nous ne pouvons plus désormais le concevoir que comme subsistant en trois personnes distinctes. Sous cet aspect intime, il répond victorieusement à ceux qui lui reprochent d'être fatalement condamné à des œuvres indignes de sa grandeur, car ce n'est plus dans le monde des créatures, c'est dans le sein même de Dieu qu'il faut chercher les termes parfaits de son activité féconde.
J'aperçois encore d'autres objections, Messieurs, permettez-moi de les négliger. J'ai exposé et réfuté les plus importantes ; elles prouvent suffisamment qu'on ne peut mettre la formule de notre dogme en contradiction avec
Propriclalespcrsenalcs hoc solum habent, quodsuppos'itadivinaj natur.u ad invîceni distinguant ; non aulcni suni priucipium subsistendi naluru; divin» ; i|>sa unim divina n attira est secuiidutn se subsistera ; sud c contra proprictaies pcrsonalc» iiubcnt (juod subsistant ab essentia. (S. Thon». <|ikl*sI. 9, at Paient., a. 5, ad. 13.)
aucune loi logique, mathématique ou métaphysique. La raison a reconnu sans doute son impuissance de ce côté. De nos jours, elle insiste moins sur la nécessité de pousser les principes .théologiques à l'absurde que sur la possibilité de les transformer en pures conceptions. Écoutons-la. — Gomme tous les mystères chrétiens, celui de la Trinité, loin de contredire aux lois de l'esprit humain, est saisi par une loi de progrès qui veut que la foi aveugle et enthousiaste prépare l'avènement de la raison. L'humanité dans l'âge de la spontanéité s'attache comme un enfant aux formules symboliques ; arrivée au terme de son mouvement intellectuel, c'est-àdire à l'âge delà réflexion, elle dégage la vérité du symbole qui l'enveloppe et l'exprime par une formule philosophique. C'est ainsi que le mystère d'un Dieu en trois personnes devient Vidée qui évolue, le monde ou l'idée évoluée, le rapport du monde à l'idée, du devenu au devenir, du concret à l'abstraction transcendantaie * ; ou bien encore Vin fini, \efini, le rapport] du fini à l'infini ; Y unité, la variété, le rapport, de la variété à l'unité. « Ces trois idées étant
1 Trinité Hégélienne.
ïe fond de la raison humaine sont nécessairement le fond de la raison éternelle, c'est une triplicilé qui se résout en unité, une unité qui se résout en triplicité ; voilà le Dieu trois fois sain' que reconnaît et adore le genre humain ! Voilà le fond même du christianisme '. »
On appelle cela les transformations d'un symbole, et moi, je dis, Messieurs, que ce sont les déformations d'une vérité clairement définie. Aurais-je pu vous exposer comme je l'ai fait le mystère des processions divines, en préciser les termes, en expliquer les propriétés, si ma foi n'avait pour objet que l'embryon d'une conception purement philosophique ? Et à supposer que notre dogme soit un symbole, est-ce le transformer que de le faire passer d'un ordre supérieur à un ordre inférieur? S'il y a un darwinisme intellectuel et dogmatique, qu'il suive au moins une loi de progrès et non une loi de décadence. On nous parle du fini et de l'infini, de la variété et de l'unité, des rapports de l'un à l'autre, mais il n'est nullement question de cela ; la formule de la vie divine exprime les rapports réels de l'infini avec lui-même. Restez
î Cousin. Introduct. à l'hist, de la philosophie. Leçon T.
dans cet ordre d'idées et présentez-moi une formule plus grandiose, dans laquelle nous verrons mieux la vie et la perfection de Dieu, à la bonne heure ; mais descendre de l'infini dans le fini, prendre comme un embryon informe notre dogme si noble, si élevé, si pur de tout alliage, si digne delà majesté de Dieu, et lui faire produire une trilogie vulgaire qui apprend au genre humain ce qu'il sait depuis six mille ans, c'est aussi ridicule que si l'on s'efforçait de tirer du germe de la vie humaine un chêne ou un peuplier 4.
Aussi, Messieurs, les transformat ions philosophiques des mystères sont-elles aujourd'hui singulièrement démodées. Il en viendra d'autres, c'est possible ; nous les attendons sur les hauteurs sublimes où nous a placés la parole de Dieu, convaincus, en présence de l'immutabilité de notre doctrine, que la raison est aussi impuissante à défigurer les mystères de la foi par ses interprétations, qu'à les détruire au nom de l'évidence.
Pauvre raison ! je l'ai bien maltraitée ; mais
1 Voyez mon Introduction •»% dogme catkoitque, toras {. quairièuv-' Conférence.
ne vous plaignez pas, Messieurs, vous allez voir ce qu'elle peut lorsqu'elle accepte humblement l'incompréhensible.
Dieu se doit à lui-même de nous faire comprendre combien son infinie majesté est élevée au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir ; c'est pourquoi il a répandu dans la nature tant de mystères qui bornent de toutes parts i'horison de notre intelligence. Mais notre désir de connaître est si violent, la promesse de tout voir, qui fut faite à notre orgueil par l'ennemi du genre humain, a laissé dans nos âmes de si profondes traces, que nous exagérons facilement notre science et nous imaginons tout comprendre dans les affirmations conquises par notre raison. Dieu n'est pas à l'abri de cette insolente prétention. Lors même que, pour arriver jusqu'à lui, nous suivons le droit chemin, noire esprit, s'il ne sait se contenir et prendre garde à tout ce qui lui échappe, s'enivre de superbe. En présence des conclusions pénibles qu'il a groupées autour de îa vérité fondamen-
taie de l'existence de Dieu, il croit connaître l'infini, peut-être même le comprendre. Une faut pas, Messieurs, que nous ayons le temps de nous évanouir en cette pensée ; aussi Dieu nous a-t-il préparé une salutaire humiliation.
Nous avons travaillé comme des géants, et lancé sur cet océan sans limites qu'on appelle l'être divin une jetée immense. Debout à l'extrémité de cette jetée, nous interrogeons le lointain, nous contemplons les flots lumineux, nous spéculons sur les profondeurs, nous écoutons tous les bruits, et, satisfaite d'elle-même, notre raison s'écrie fièrement : 0 Dieu que l'on disait si loin de nous je suis arrivée près de toi; j'ai mesuré ton essence, tes perfections, ton intelligence, ta volonté, ta personne, ta vie ; je ne suis pas une si petite et si infime puissance puisque je t'ai trouvé, je te vois, je sais qui tu es. Mais à cette téméraire provocation une voix mystérieuse répond du fond des abîmes : Très sunt qui testimoniam dant in cœlo, Pater, Verbum et Spiritus Sanctus, et hi très unum sunt. 'Notre raison n'est plus si fière. — Qu'est-ce à dire ? Me suis-je trompé de route ou bien les créatures ont-elles mcnli ?
Je cherchais un premier être, je croyais l'avoir trouvé dans l'unité et le tenir tout entier dans cette simple essence à laquelle j'avais si laborieusement ramené toutes les perfections imaginables ; et voilà qu'ils sont trois : le Père, le Fils et l'Esprit-Saint. Un Dieu père de tous les êtres, je comprenais cela ; mais un Dieu fils, un Esprit dont je ne puis m'expliquer l'origine, la vie deux fois reçue dans le principe sans qu'il cesSe d'être principe,, la trinité qu'il faut adorer dans l'unité, l'unité qu'il faut respecter dans la trinité, un nombre qu'il faut croire sans diviser le Dieu unique, le Dieu unique qu'il faut confesser sans amoindrir ni confondre le nombre, enfin trois personnes, trois vivants, où je ne voyais qu'une personne et qu'une vie, quel mystère ! Rien dans le monde, ni subsistance, ni forme, ni mouvement; rien dans mon âme, ni puissance, ni opération, ni acte terminé, ne pouvait m'apprendre de pareilles choses. Je n'y comprends rien. Faut-il me révolter ?Si je me révolte, j'offense le Dieu qui se révèle à moi, car c'est bien sa voix que j'entends, et repoussé loin de sa face je tocabe dans les ténèbres. Humilions-nous
donc. 0 grand Dieu ! nous voudrions que votre majesté s'abandonnât à nos investigations comme ces êtres innocents et infirmes que nos mains déchirent sans pitié, et dont nos yeux avides comptent toutes les fibres et tous les atomes; nous voudrions surprendre le secret de votre vie, et voilà que, après nous avoir attirés à vous par l'irradiation de vos perfections, vous vous couvrez d'un voile impénétrable et vous faites d'autant plus grand et majestueux que vous êtes plus introuvable et plus incompris. Notre orgueilleuse raison a besoin d'être contenue, vous la renversez et la couchez à terre; c'est bien, qu'elle y reste, cette posture lui convient, Elle est humiliée ; mais elle n'est pas avilie. Si elle comprenait, elle aurait le droit de se tenir debout ; elle ne comprend pas, il faut qu'elle demeure prosternée. Dans eet abaissement elle reconnaît que vous êtes élevé au-dessus de tout ce que pourrait concevoir la plus parfaite des créatures, dans cet abaissement elle confesse son impuissance, dans cet abaissement elle comprime ses téméraires désirs, dans cet abaissement elle prend des forces pour adorer, dans cet abaissement elle attend
avec patience qu'il lui soit donné de contempler à la lumière de l'éternité ce qu'elle a cru dans les ombres du temps.
Mais quoi, le mystère de la vie divine n'est-il pour nous qu'ombre et humiliation ? Non, Messieurs. La formule dont Dieu se sert, comme d'un coup de foudre, pour écraser notre orgueil, récompense par ses merveilleuses splendeurs l'abaissement consenti de notre raison. Dès que nous la croyons, la nature, tout à l'heure plongée dans la nuit, s'illumine et à cette parole du ciel : — Ils sont trois, — elle répond, par de vives images : — Pourquoi ne seraient-ils pas trois ? Notre raison se relève, regarde, interroge, écoute, et si elle ne peut venir en aide à la foi par une rigoureuse démonstration delà vérité du mystère, elle en constate la vraisemblance, qu'elle oppose victorieusement à ses propres murmures \
Nous avons vu la vie dans la nature, et, parce que la vie est une perfection, nous avons affirmé que Dieu est vivant. Mais ne remarquez-vous pas, Messieurs, que la fécondité est le couronnement de toute vie ici-bas ? La na-
* Cf. Surnm. Tbf.ol. I p. qutesi. 32, a. 1, ad 2.
ture vivante est douée d'une force par laquelle elle conserve et accroît son propre bien ; près de cette force égoïste il en est une autre généreuse et expansive en vertu de laquelle tout vivant répand le bien qui est en lui. Répandre le bien est la plus haute manifestation du mouvement vital; un être est d'autant plus noble et glorieux qu'il donne plus largement ; mais la diffusion la plus parfaite du bien consiste à se reproduire selon sa propre nature, à engendrer son semblable. Voilà pourquoi Dieu a achevé dans le principe tous les êtres vivants par cette bénédiction qui leur donnait la fécondité : « Que « toutes les plantes, que tous les animaux du ciel, « delà terre et de la mer produisent des êtres qui « leur ressemblent, »età l'homme il dit: « Croisc sez et multipliez. Crescite et multiplicamini. » Nous attendons des êtres soumis à notre royal empire l'effet de la bénédiction divine et nous les estimons en raison de leur fécondité. Produire beaucoup, c'est la gloire de nos champs, de nos vergers et de nos troupeaux. Si nous sommes fiers de cette gloire parce qu'elle récompense nos labeurs : croyez bien que notre servante, la nature, si elle pouvait