‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

penser et parler, n'en serait pas moins fière que nous. Parfois au déclin des beaux jours, je me suis surpris à écouter la voix mystérieuse des arbres que tourmentait le vent d'automne. Ils se plaignaient sans doute de voir s'en aller leur parure; mais ne se réjouissaient-ils pas aussi de voir tourbillonne: autour d'eux les semences aux ailes légères, qui emportaient avec elles une espérance d'immortalité. — « Partez, disaient-ils, partez, enfants de nos chastes amours. Tombez dans la terre fertile d'où vous ressortirez bientôt. Vous direz à d'autres générations que nous avons vécu, et notre vieux tronc, en s'écroulant sous le poids des années ou sous la hache du bûcheron, pourra se consoler de ne pas mourir tout entier, * — Revivre dans un être qui nous doit de vivre et de nous ressembler, c'est, dit saint Grégoire de Nazianze, le plus grand des honneurs. 11 est beau d'être maître, et l'orgueil est satisfait de sentir plier sous ses ordres une foule empressée de serviteurs ; mais rien n'égale la légitime fierté et l'immense joie d'un père qui se contemple dans son fils '.

i Tihi seiceniis servis imperare minus j'jcundttin fulurum

Évidemment, Messieurs, la fécondité est une perfection. Cette perfection vous l'avez reçue de Celui qui donne son nom à toute paternité au ciel et sur ia terre ; pourquoi en serait-il privé ? Je dis plus, comment communiquerait-il aux créatures une gloire qui lui manque, une vertu qu'il n'a pas? Ce n'est pas moi, c'est Dieu lui-même qui pose cette question par la bouche de son prophète. Eh quoi ! dit-il, je ferai enfanter les autres et je n'enfanterai pas ? Numquid ego qui alios parère facio, ipse non pariam ? Je donnerai aux autres le pouvoir d'engendrer et je serai stérile ? Et ego qui generationem cœteris tribuo sterilis ero \

Non, mon Dieu, non, vous n'êtes pas stérile. L'univers est le fruit de votre fécondité et vous portez dans votre sein une infinité de mondes qui demain, si vous le vouliez, pourraient éclore. Chaquejour, nous saluonsvotre sainte paternité. — Prenons garde, Messieurs, de nous laisser choir dans une erreur grossière que le grand Pla-

estquamtmin*fl!iiparentem e35e.(Greg.Nazianz, Oral. XXIII, dt "ace, 3, n°7.) * Isaï, cap. util, 9»

tonlui-même n'a pas su éviter, puisqu'il a appelé l'univers le Dieu engendré, l'image visible de l'invisible. Le panthéisme est recueil de tous ceux qui veulent appliquer h Dieu, en dehors de la foi, la loi de la reproduction. Au lieu de considérer le monde comme l'œuvre d'une bonté infinie, ils y voient une émanation de la substance divine, et la fécondité qui devrait être la gloire de Dieu, comme elle est la gloire des créatures, devient ainsi l'instrument de son éternel déshonneur.

Le monde issu de la bonté de Dieu n'est point l'enfant de sa nature. Or, s'il doit y avoir une paternité dans l'essence divine, principe de toute paternité, il faut qu'elle soit vraie, c'està-dire que le fils procédant par voie de génération soit substantiellement ce qu'est son père. « Telle est la loi universelle, s'écrie saint Augustin, et il serait impie de prétendre que l'Éternel ait moins de vertu que l'être qui passe. » C'est vrai qu'il n'y a pas en Dieu de matière où il puisse prendre un germe auquel il communique sa vie et sa perfection ; mais qu'à cela ne tienne, puisqu'il est pur esprit, il sera fécond à la manière des esprits.

Étouffons la voix de la chair et du sang, Messieurs, et transportons dans une sphère incorruptible toute la puissance de nos inductions. La substance indivisible qui habite les profondeurs de notre corps n'a pas pour unique fonction de présider aux mouvements de notre organisme ; sous les arceaux immobiles qui la cachent à tous les regards, elle est féconde, elle produit, elle engendre sa pensée exprimée par un verbe, dans lequel elle se contemple, elle et tous les objets de sa connaissance. Le verbe ne divise pas la substance de l'àme, cependant il est distinct de l'activité qui l'engendre, il la sollicite, il l'attire à lui par l'attrait des objets dont il met les charmes en lumière et lui fait produire un second acte, l'amour ; acte distinct de la puissance dont il provient, distinct du verbe qui a sollicité cette puissance et cependant uni avec eux dans la même substance ; et ainsi ils sont trois : l'âme active, son verbe, son amour, et ces trois ne sont qu'un. Très sunt et hi très unum sunt.

J'avoue que cette fécondité de l'àme est imparfaite, puisque ce ne sont pas des êtres qu'elle

produit, mais des manières d'être qui appa-

LA RAISON ET Lfc» PROCESSIONS DIVINES.

raissent et s'effacent dans la substance pendant que la substance demeure. Notre verbe s'éclipse et s'enfuit parfois dans un lointain où la mémoire ne peut plus l'atteindre ; inconstant et mobile, comme la plupart des objets qu'il embrasse, notre amour après avoir jeté ses premiers feux n'exhale plus qu'un souffle attiédi. Qu'il y a loin de ces modes transitoires et défectibles aux personnes vivantes dont nous voulons constater en Dieu les éternelles processions ! Mais aussi, Messieurs, je ne vous ai point dit que notre âme fût l'image achevée de l'infini, et que vous n'eussiez qu'à la regarder pour savoir ce qui se passe dans l'essence divine. Notre vie intime est le simple point de départ d'une induction analogue à celles qui nous ont transportés jusqu'ici de l'être contingent à l'être nécessaire, des perfections bornées à la perfection sans limites. Suivez cette induction, poussez à l'infini les indications que vous donne votre âme, peut-être arriverezvous enfin en présence du mystère de la vie divine.

Vous engendrez un verbe, vous produises un amour, mais votre verbe et votre amour ne

subsistent pas ; savez- vous pourquoi, Messieurs ? C'est parce qu'ils sont, dans un être fini, les termes finis d'actes finis. Si vous étiez infinis, vous feriez nécessairement passer dans vos actes essentiels d'intelligence et de volonté toute votre perfection, et la personnalité étant ce qu'il y a de plus parfait dans une nature \ la perfection princesse, comme disaient les anciens, la racine même des opérations intimes; elle passerait, elle aussi, avec toutes vos perfections dans les termes de vos actes, ou plutôt c'est elle qui ferait passer toutes vos perfections. Votre verbe substantiellement engendré ne serait plus un mode mais une personne vivante ; votre verbe vivant vous rendrait un amour égal au vôtre, et dans la conjonction de ces deux amours vous verriez éclore encore une personne vivante, un souffle, un esprit, et vous seriez trois : vous père du verbe, votre verbe, votre amour subsistant, et ces trois ne seraient qu'un : Vous, ],infîni !

Messieurs, je n'ai pas besoin de vous indiquer la portée de cette supposition. Elle réveilla en vous, j'en suis persuadé, le souvenir de ce

1 Nomen personae significat id quod perfectissimum est in natura. (Summ. Theol. I quaest. 29, a. 3.)

que nous avons dit dernièrement des admirables processions de Dieu : le Père sans principe, le Verbe image du Père, caractère de sa substance, fils unique de son intelligence, le Saint- Esprit, souffle vivant, lien personnel, don subsistant de l'amour du Père et du Fils. Ces trois qui ne font qu'un ne peuvent plus révolter votre raison quand elle a suivi cette induction à la fois si simple et si pressante : La fécondité est l'honneur de la vie, donc Dieu à qui appartient tout honneur doit être fécond ; l'honneur de la fécondité est d'autant plus parfait que l'être produit est plus semblable à son principe, donc Dieu, perfection suprême, doit produire son -«^mblable. Là où il n'y a pas de matière la fécondité est toute spirituelle, donc Dieu, pur esprit, ne peut être fécond qu'à la manière des esprits ; un esprit infini doit faire passer toute sa perfection dans les termes de ses actes essentiels, la personnalité est ce qu'il y a de plus parfait dans une nature soit finie, soît infinie, donc Dieu fait passer sa personnalité clans ses actes essentiels d'intelligence et d'amour, donc ces actes subsistent, donc ils sont trois et ces trois ne sont qu'un.

Ai-je démontré la vérité du mystère de la Trinité ? Je n'ai pas cette prétention, encore moins celle de vous faire comprendre comment de pures relations sont des réalités vivantes, comment elles subsistent dans la même nature, comment leur subsistance propre s'accorde avec la subsistance absolue de l'essence divine, comment leur perfection n'ajoute rien à la perfection essentielle de Dieu ; mais, le mystère persévérant, je crois vous avoir prouvé sa vraisemblance. C'est assez pour relever la raison humiliée et lui donner le droit de mépriser les invraisemblances dont elle s'embarrasse. Toute balance faite entre les ombres et la lumière, l'avantage me paraît être du côté de cette dernière; d'autant, Messieurs, que le dogme de la vie divine accepté par la foi devient pour l'àme chrétienne un flambeau radieux qui illumine le monde divin, le monde de la nature et le monde de la grâce.

Qu'est-ce que le Dieu de la raison ? Dn être premier et nécessaire, orné de toutes les perfections, se suffisant pleinement à lui-même, donnant tout à des êtres dont la nature n'a rien de commun avec la sienne et ne recevant rien

qui soit digne de lui; monade silencieuse, solitaire et stérile, éternellement condamnée dans son intimité à une vie égoïste. Pour elle, pas de famille, pas de société, pas d'épanehement, pas de voix qui chantent sa gloire et sa béatitude. Ah ! que ce Dieu est ténébreux et froid pour mon cœur qui a ses raisons que la raison ne comprend pas. Mais si je sais qu'ils sont trois : le Père, le Fils et TEsprit-Saint, la lumière se fait ; je vois circuler la vie et s'épancher l'amour, je retrouve dans le principe et l'objet suprême de toute félicité la félicité que je cherche ici-bas. Il faut des amis à mon cœur, des amis qui soient plus que la moitié de mon âme, des amis qui soient d'autres moi-même. Eh bien ! Y aller ego que j'ai tant de peine à rencontrer sur le chemin de mes affections, tant de peine à conserver dans mon intimité, Dieu le possède éternellement en son essence, il le possède sans crainte de le perdre jamais, il le possède deux fois dans la lumière et dans l'amour. Personne ne pouvait le lui donner, il le tire de sa fécondilé infinie et se fait lui-même Yaller ego des personnes sacrées dans lesquelles il s'épanche sans se diminuer* Aller ego ! Nulle

LA RAISON ET LES PROCESSIONS DlVlNÊS. 251

part ces deux mots ne sont aussi rigoureusement et parfaitement vrais que dans la Trinité divine; car aucune famille, aucune société d'amis n'est plus unie par la ressemblance de nature et de traits, la communauté de vie et de biens. Ils sont trois, ils s'envoient de l'un à l'autre un cantique égal à leur perfection. Terre, ciel, faites silence, séraphins interrompez vos concerts; écoutez : Le ciel des cieux, Dieu, raconte sa propre gloire, cœli enarrant gloriam Dei..., les voix divines du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint chantent sur un mode inimitable et incompréhensible à toute créature : Sanctus, sanctus, sanclus.

Dieu de ma foi tu l'emportes sur le Dieu de ma raison. Tu l'emportes parce que je te vois mieux ; tu l'emportes encore parce que tu me fais mieux voir toutes choses. Chacun de tes actes intimes atteint éternellement son terme, le possède pleinement et possède en lui les termes de tous les mouvements ; n'est-ce point pour cela que les êtres ont dans le monde la force de se mouvoir et qu'ils se meuvent avec une si grande sûreté de direction? Tu te manifestes et tu donnes; n'est-ce point pour cela que tous les

252 LA RAISON El- LES PROCESSIONS DIVINES.

mouvements des créatures peuvent se réduire à deux : se manifester et se donner? Tu te manifestes par une image qui représente substantiellement ton être ; n'est-ce point pour cela que les atomes, les forces, la vie, tendent à se manifester par un mouvement qui fixe et met en lumière leur figure propre, leur forme déterminée ? Ta fécondité ne peut ni se passer, ni se Jasser de produire; n'est-ce point pour cela que tout ce qui vit est tourmenté du besoin de communiquer la vie ? Tu es le ternaire sacré ; n'est-ce point pour cela que les anges, le temps, l'espace, l'univers, les corps, le mouvement, les règnes de la nature, les astres, la vie, notre chair, notre âme, nos opérations intellectuelles, nos familles, portent l'empreinte de ce nombre trois si révéré de l'humanité religieuse et appelé par elle le nombre parfait : Omne trinum perfection ?Tu es le nombre parfait dans l'unité indivisible ; n'est-ce point pour cela que les créatures, au lieu de se concentrer dans une existence égoïste, cherchent à se grouper dans le magnifique ensemble qui porte le nom même de l'unité : Y univers *? C'est l'amour substantiel

1 Per hune nuaaeruin (ternarium) adhibuimus nos metipsos

qui achève ta vie intime ; n'est-ce pas l'amour aussi qui achève toute vie sur la terre et dans les cieux? Ne peut-on pas dire de lui avec un illustre commentateur de Platon : a L'amour

magnificare D&unj unum, emincntem proprietalibus eorum quae sunt creata. (Arist. in ï, de Cœlo et mundo.)

Nous ne prétendons pas fonder une démonstration sur le rôle du ternaire dans l'univers ; mais il est certain qu'on le rencontre partout et que les plus grands esprits y ont vu un vestige répété du ternaire divin.

Il y a trois opérations d-ans 'œuvre générale de la création: la production, la distinction des êtres, l'ornement. Trois grands genres dans l'ensemble des êtres : l'être angélique purement spirituel, l'être corporel et l'être mixte de l'homme. Trois degrés constitutifs de l'être : l'être, la vie, l'intelligence, esse, vivere, tnle.Uigere. Dans toute chose, on remarque trois caractères: ce qui la fait une, ce qui la fait telle, ce qui la fait ordonnée, le nombre, le poids, la mesure ; l'être, la puissance, l'acte ; trois propriétés: l'unité, le vrai, le bien. Il y a trois mesures de la durée : le temps, la durée continue, (revum), l'éternité. Trois parties dans le temps : le passé, le présent, le futur. Trois espèces de quantités : la ligne, la superficie, le corps. Trois dimensions des corps: la longueur, la largeur, la profondeur. La matière a trois états : l'état solide, l'état liquide, l'état gazeux. Trois fluides pénètrent (e monde des corps : le fluide lumineux, le calorique, l'électricité, et ces trois, d'après les observations de la science, ne sont qu'tm. Dans le rayon lumineux trois couleurs .simples et irréductibles seulement : le jaune, le rouge, le bleu. Dans ta gamme des sons trois notes composent l'accord parfait : la tonique, la tierce, la quinte. Le monde terrestre est divisé en troi-> • ègnes : minéral, végétal, animal. Le petit monde, l'homme, possède trois vies dans une seule -. la vie végétative, la vie sensitive, la vie raisonnable ; il y a trois facultés dans son âme : la mémoire, 1 intelligence, L volonté; trois opérations de son esprit : la perception, le

lo

est le nœud éternel, le lien mystérieux du monde et de ses parties, l'immobile soutien, le robuste fondement qui porte toute la machine de l'univers1. » Enfin, mon Dieu, tu es l'harmonie éternelle et infinie, à la lumière de tes processions je vois mieux l'harmonie de ton ouvrage. Je vois mieux dans le monde divin et dans le monde de la nature illumines par ce dogme de la Trinité ; mais, Messieurs, je ne verrais pas du tout dans le monde de la grâce, si je ne croyais le mystère d'un Dieu en trois personnes. Ce mystère est aussi indispensable à l'ensemble des vérités chrétiennes que la lumière du soleil est indispensable à la nature. Si vous

jugement, le raisonnement ; trois mouvements de sa volonté : le mouvement spontané, Je volontaire simple, le li re. La famille n'est complète que par trois : le pêe, la mère, l'enfant. La grande famille humaine se compose de trois races : la race sémitique, la race japh:tiqve, la race chamique. Dans le monde nngélique, on compte trois hiérarchies, dans chaque hiérarchie trois chœurs, dans chaque chœur trois opérations extérieures: la purification, l'illumination, le pe< fcclionnement. Je n'ai point la prétention d'épuiser l'immense série des ternaires créés ; cherchez vous-même, lecteur, vous trouverez,

1 Mèrilo dici potest amor nodus perpetuus et copula rnundi pariiuiiique tjus, et ejus immobile susieiuaeuluni ac lirmum lolius machinas lirrnamenium. (Marsile e'icin, comment, sur 1$ banqutt de Platon.)

Cf. Sun» m. Theol. 1 a. <gù'&sf. 45, a, 7.

supprimez la Trinité, pourrez -vous jamais entendre qu'un Dieu soit promis par un Dieu, demandé à un Dieu, envoyé de Dieu ; qu'un Dieu apporte au monde la doctrine et la loi d'un Dieu ; qu'un Dieu soutirant apaise la justice d'un Dieu offensé ; qu'un Dieu soit le médiateur de l'humanité près d'un Dieu'; qu'un Dieu soit le don d'un Dieu et achève en nos âmes l'œuvre d'un Dieu ? Si vous admettez la Trinité sans la ramener à l'indivisible unité, n'êtes-vous pas fatalement condamnés à partager vos adorations et à retomber dans l'abîme honteux du polythéisme?

D'un côté, ténèbres de l'intelligible, de l'autre abjection du sens religieux. Au contraire confessez cette vérité: Ils sont trois! le Père, le Fils et l'Esprit-Saint et ces trois ne sont qu'un; immédiatement le monde de la grâce resplendit. Le Père nous apparaît au principe de toute vie dans les cieux et sur la terre. Outragé par sa créature et voulant satisfaire sa bonté sans sacrifier les droits de sa majesté, il envoie son Fils, et le Fils obéissant accomplit sa mission réparatrice au prix de ses humiliations, de son sang et de sa mort; l'humanité dont il s'esr

2o6 LA RAISON ET LES PROCESSIONS DIVINES.

revêtu l'abaisse assez pour qu'il puisse repré- j senter les pécheurs, tandis que sa vie divine l'égale à Celui qu'il doit apaiser. Principe comme son Père de l'Esprit-Saint, il le répand sur l'Église et dans les âmes afin qu'il y achève la vie surnaturelle. Un même Dieu est créateur, rédempteur et sanctificateur ; les missions divines et les attributions personnelles nous expliquent l'économie, l'enchaînement et l'union de tous les mystères, et de concert avec les séraphins l'humanité chrétienne salue par un triple sanctus trois personnes et un seul Seigneur Dieu. Sanctus, sanctus, sanctus Dominus Deus. Ainsi, Messieurs, la Trinité est le dogme générateur des dogmes, le soleil de nos mystères, la lumière de cette nuit sacrée dont le Prophète a dit qu'elle serait éclairée comme le jour, la clef de voûte de l'ordre surnaturel, la base de toute la doctrine catholique '. Nous le rencontrerons à chaque pas dans mon enseignement ; il faut le croire ou bien cesser de venir m 'entendre. Vous le croyez, n'est-ce pas? votre

1 Cognitio divinarum personarum fuit principalius necessaria nobis ad recte sentiendum de saline generis humani quœ perficilur per fîlium incarnatum, et per donum Spiritus Sanct» (Sumra. Theol. I p. quaest 32, a. 1, ad

foi se sent maintenant la force de mépriser les ridicules et vaines accusations de l'incrédulité. L'incrédulité prétend que le dogme de la Trinité est une sorte d'imbroglio mystique dont l'Église se sert pour étonner l'esprit humain et faire peser sur lui la tyrannie de l'incompréhensible ; mais comment peut se soutenir cette prétention devant les claires définitions que je vous ai données du mystère de la vie divine ? Ce mystère exprime une idée féconde, et par ses lumières il console et fortifie les âmes croyantes après les avoir salutairement humiliées. C'est la nuée miraculeuse qui nous suit dans notre pèlerinage terrestre comme celle qui suivait jadis le peuple de Dieu dans son voyage vers la Terre promise. Son ombre nous met à l'abri d'un ennemi plus terrible que le superbe Pharaon, l'orgueil de la raison; ses clartés dirigent nos pas à travers les flots de l'erreur et l'aride désert d'un monde où Dieu est trop souvent absent. Elle marche lant que nous marchons, elle ne s'évanouira qu'aux frontières de la patrie dans laquelle nous sommes attendus pour contempler sans voile la trinité dans l'unité, l'unité clans ta (rinilé,

DOUZIÈME CONFÉRENCE

DOUZIÈME CONFÉRENCE

Messieurs,

L'activité divine est-elle épuisée par les processions éternelles et sublimes du Verbe et de l'Esprit-Saint, et Dieu, dans la société qui peuple son essence, garde-t-il avec un soin égoïste et jaloux ses biens et sa félicité ? Poser ces questions, c'est déjà les résoudre, puisque personne ne les ferait si la souveraine bonté ne s'était épanchée dans un monde inférieur où nous cherchons ses traces pour les adorer. L'œuvre de Dieu resplendit à nos yeux, nous en sommes nous-mêmes le plus bel ornement, ou, pour mieux dire, le nœud sacré ; mais il

n'est pas temps encore de considérer cette

œuvre en elle-même, nous devons achever aujourd'hui notre étude de l'Être divin et de ses perfections, la connaissance du Père tout-puissant que nous avons confessé, au commencement de nos conférences, par la méditation de ces paroles,dans lesquelles se résument toutes les relations de Dieu avec les êtres du dehors : « Je « suis l'alpha et l'oméga, le principe et la fin c de toutes choses. Ego aum alpha et oméga, € principium et finis. »

Nous avons recueilli sur notre passage plusieurs indications importantes touchant la procession des créatures. L'intelligence divine les connaît et les ordonne élei nullement, une science infinie dirige la volonté toute-puissante qui décrète librement leur existence ainsi que l'amour pur qui les comble de biens. Ces indications, jointes aux preuves que nous avons données l'année dernière de l'existence d'une cause première, trancheraient à l'instant môme la question de l'acte créateur, si, d'une pari, de graves difficultés ne nous obligeaient à définir d'une manière plus précise la nature de cet acte, si, d'autre part, nous n'étions pressés de connaître aussi parfaitement que possible le

but que Dieu s'est proposé en créant. Déterminons bien le sujet de ce discours. Il ne s'agit pas de savoir si Dieu est principe, c'est une vérité démontrée ; mais il s'agit de savoir dans quelles conditions Dieu est principe et à quoi il tend comme principe. De la solution de la première question dépend l'intégrité des notions que nous avons acquises jusqu'ici sur la perfection de l'être divin ; de la solution de la seconde question dépend la claire intelligence des vérités que nous aurons à exposer quand nous traiterons de l'œuvre de Dieu et de l'action de Dieu dans son œuvre. Or, Messieurs, cette double solution, je n'irai pas la chercher ailleurs que dans ces simples paroles de l'Écriture : Omnia propter semetipsum operatus est Deus. Dieu a tout fait pour lui-même. Omnia operatus est : voilà la nature de l'acte créateur; propter semetipsum : voilà le but.

L'enseignement catholique, en attribuant à Dieu la causalité universelle, ne fait absolument aucune réserve, tout est compris dans ce

mot omnia. Dieu, principe, étend son action jusqu'à la racine même des choses : la substance. Il la fait être, détermine sa nature, lui donne ses propriétés distinctives et lui assigne sa place dans l'ordre général.

Voilà, Messieurs, notre doctrine, contre laquelle se dresse cet axiome vulgaire : Ex nihilo nihil fit, rien ne se fait de rien. Nous voyons les forces agir dans la nature et produire des mouvements et des formes, rien de plus. L'atome ébranle un autre atome, l'astre entraîne dans sa course un autre astre, le vivant engendre des vivants, l'homme accoupie les éléments, calcule leur énergie, les contraint à servir ses intérêts ou ses plaisirs ; il transforme des substances brutes en mille œuvres d'art dans lesquelles on croit voir circuler la vie, enfin il réalise dans de merveilleux travaux les infinies combinaisons de son fertile génie. Mais remarquez bien que la force, de quelque nature qu'elle soit, opère toujours sur un être préexistant. L'atome est quelque chose, l'astre est quelque chose, le germe des vivants est quelque chose, rélémenl est quelque chose, la matière des œuvres humaines est quelque chose avant

de recevoir de la force le mouvement et la forme. Supprimez ce quelque chose et mettez le néant en présence de l'activité la plus féconde, elle vous répondra : — Je ne puis rien faire.

N'est-ce point ainsi qu'il faut entendre l'acte créateur: — l'opération d'une activité infinie sur un être sans mouvement et sans forme, — si l'on ne veut offenser un axiome dont notre expérience constate l'immuable vérité ? Dieu demeure ce qu'il doit être, l'esprit pur, l'intelligence suprême, l'activité toute-puissanîe; mais il lui faut comme à toute force une matière mobile et ouvrable pour qu'il puisse opérer au dehors. Diminuez tant que vous voudrez cette matière; qu'elle soit confuse, indistincte, sans figure et sans énergie, il n'importe, pourvu qu'elle soit quelque chose de réel et qu'elle ne doive qu'à elle-même son éternelle existence. Elle attend l'heure et la parole du céleste ouvrier. Une fois saisie, elle se meut, se développe, se divise, se transforme, s'organise, et devient sous mille millions d'aspects différents un ensemble où règne l'ordre et où se révèle le dessein d'un esprit supérieur,

c'est le monde, véritable création de Dieu.

Messieurs, vous êtes en présence d'un système presque universellement adopté par la philosophie antique et que n'ont pas pu réformer les deux plus grands penseurs de la Grèce: Platon et Aristote. Tous deux, avec des variantes qu'il est inutile de noter ici, ont professe le dualisme ; c'est-à-dire l'existence collatérale de deux principes sans commencement, l'un souverainement parfait, l'autre souverainement imparfait, l'un forme pure infiniment agissante, l'autre complètement informe et indifférent. Nous pourrions, par une interprétation bénigne, ne voir dans la matière première des anciens que cette masse vaporeuse et confuse dont le chantre de la Genèse fait la peinture en ces termes : terra autem erat inanis et vacua, mais nous croyons que cette masse a commencé ;la matière première du dualisme ne commence pas, elle existe par elle-même.

Avant de l'entreprendre, je me permets de demander aux patrons des deux principes ce qu'ils pensent de l'esprit ; car enfin il y a de l'esprit dans le monde, et si je ne me trompe l'esprit est une substance. Est-ce une pareille

de l'infini? — Mais alors que devient l'unité de l'essence divine ? Est-ce un être indépendant des deux principes? — Mais alors d'où vient-il? En vertu de quelles lois est-il soumis au souverain domaine de Dieu puisqu'il ne lui doit rien ? Est-ce un extrait de la matière? — Mais alors comment est-il simple tandis que la matière est composée? Est-ce une substance créée ? — Mais alors il y a donc quelque chose qui se fait de rien ? Vous le voyez, Messieurs, la difficulté est sérieuse, de quelque côté qu'on la présente elle porte un coup mortel au dualisme. Mais je ne veux pas en triompher, je prends le système tel quel et je prétends vous en démontrer l'inanité.

Saisissez bien, je vous prie, les énormes contradictions sur lesquelles repose la théorie des deux principes. Exister est la perfection première, la racine de toutes les perfections; avant d'être de telle ou telle manière, il faut être. Or, comme la manière d'être est proportionnée à l'être, pour soutenir une perfection infinie, il faut nécessairement une existence infinie, et je ne sache pas qu'il y ail d'autre moyen d'exister infiniment que d'exister par soi. Tout être donc

qui sera doué d'une perfection infinie existera infiniment, réciproquement tout être qui existera infiniment sera doué d'une perfection infinie. Regardons à la lumière de ces vérités les deux principes du dualisme. — D'un côté, voici un être noyé dans les ténèbres, condamné par nature à l'éternelle immobilité. Demandez- lui de vous dire ce qu'il est ; il ne vous répond pas. Essayez de décrire sa forme ; il n'en a pas. Il est capable de devenir tout, pourvu qu'on l'aide; mais en attendant, il est aussi peu que possible. Cependant, admirez la merveille, cette chose nue et misérable, ce pur réceptacle de la perfection existe infiniment, car il existe de soi, c'est un être nécessaire. Il a le plus et il ne peut pas se donner le moins. Concevez-vous cela, Messieurs ? D'un autre côté, voici un être dont la perfection égale l'existence ; on l'appelle infini ; il doit l'être, n'est-ce pas, sur toutes les lignes delà perfection ? Eh bien ! non. La plus pauvre, la plus infime des choses, limite éternellement son intelligence et son pouvoir. Il ne l'a pas conçue, il n'a pas la force de la produire. Un je ne sais quoi se moque obstinément de l'infini et lui dit impérieusement comme le

grain de sable à l'océan : Tu n'iras pas plus loin. Tout cela est plus que mystérieux, c'est absurde '.

Du reste, Messieurs, il ne pouvait pas sortir autre chose que l'absurde d'une induction mal dirigée et d'un principe mal compris. Le dualisme juge Dieu d'après l'homme, et parce qu'il ne voit résulter du déploiement de l'activité humaine que des mouvements et des formes, il conclut que Dieu est fatalement condamné à ne produire que des mouvements et des formes. C'est une faute philosophique. Il ne nous est pas permis d'arrêter en chemin le procédé rationnel par lequel nous sommes conduits à la connaissance de l'infini. Toute induction qui va du contingent au nécessaire, du temporaire à l'éternel, de la perfection limitée à la perfection sans limites, doit être poussée à fond ; et, puisqu'il s'agit de l'acte créateur, nous n'avons pas le droit de le terminer au mouvement et aux formes ; la création de la substance même des choses pouvant seule nous donner l'idée d'une puissance infinie.

i Cf. Summ. Tbeol. I p. quaest 44, aa. \, %, Ibid., quaest 45, aa< 1,2,

On nous objecte que rien ne se fait de rien : ex niliilo nihil fit; mais cet axiome a besoin d'être bien entendu \ 11 n'est pas vrai de dire que rien ne se fait de rien dans ce sens : qu'une chose qui n'est pas faite encore ne puisse pas être faite quelle qu'elle soit; substance ou accident, matière ou figure, force ou mouvement, l'expérience réclame contre cette interprétation. Constamment nous faisons quelque chose de rien. J'ai devant moi un bloc de marbre,

SereU-il dieu, table ou cuvette ?

Il sera ce que je voudrai, et ce qu'il sera n'était rien avant que je l'eusse fait. Une maison en tant que maison n'est rien avant qu'elle soit bâtie, un vivant en tant que vivant n'est rien avant qu'il soit animé, ce mouvement de mon bras que j'avance au-dessus de vos têtes n'était rien avant l'acte de ma volonté qui l'a commandé. Donc il y a quelque chose qui se fait de rien, et si notre subsistance bornée ne peut faire subsister aucun être, ce n'est pas une raison pour que la subsistance même, l'existence par

* Cf. Summ.Theol. I p. quaest. 45, ni, ad 3.

soi, la volonté infinie soit affligée de la même impuissance. Il me semble, au contraire, que le caractère propre de la toute-puissance doit être défini par un acte transcendant qui sera la création même des êtres subsistants. Avant comme après cette création, l'axiome ex nihilo nihil fit est faux dans le sens que je viens d'éliminer, mais il est vrai si, le réduisant à sa juste valeur, nous le convertissons en son équivalent : Il n'y a pas d'effet sans cause. Certes, nous ■ n'avons jamais eu l'intention de protester contre cette vérité élémentaire, puisque cherchant la cause première dans les effets créés nous affirmons hautement que Dieu a fait toutes choses : Omnia operatus est Dens.

C'est bien, nous dit une autre école ; vous avez grandement raison de malmener le dualisme, sa divinité mutilée est incapable de porter le fardeau d'une perfection infinie, sa matière éternelle ne peut pas plus avoir la force d'exister qu'elle n'a la force de se mouvoir, bref, c'est un système qui révolte le sens commun. Nous sommes d'accord avec vous sur l'universelle causalité de Dieu; vous avez bien dit: tout procède de lui. Mais ne parlez pas d'opé-

ration si vous entendez par là que Dieu produit au dehors et que le monde est un terme distinct de la substance infinie. Cette substance émane au dedans d'elle-même, ses modes multiples subsistent en une seule essence. Ce que nous appelons le fini n'est qu'un aspect de l'être universel qui s'épanche sans sortir de l'unfté. Donc cette parole de vos livres sacrés : — Omnia operatus est Deus — sonne faux ; il est mieux de dire : — Deus est omnia; — Dieu est tout, tout est Dieu.

Messieurs, vous reconnaissez à ce langage un vieil ennemi avec lequel nous nous sommes déjà mesurés quand il s'est agi de la personnalité divine : le panthéisme. Je n'ai point à décrire ici ses formes diverses; il suffît de constater qu'il supprime la création proprement dite au profit de l'évolution interne de la substance universelle. Pourquoi cela? N'ambitionne-t-il que la triste gloire de la singularité en se révoltant contre l'irrésistible instinct qui nous dit que nous avons une existence propre et déterminée, en foulant aux pieds ce sentiment personnel qui se refuse à nous laisser absorber par un autre être si grand qu'il soit? — Je ne puis

pas le croire. L'homme dans ses erreurs est aveugle avant d'être méprisable, et le plus souvent c'est l'enthousiasme d'une grande chimère qui déroute le bon sens. Le panthéisme s'est effrayé mal à propos d'un mystère dans lequel il lui semblait voir se rompre l'unité de l'être, et, pour maintenir cette unité, il a inventé le système de l'émanation. Piteuse invention, dont l'aboutissement est la négation d'un principe sur lequel repose l'édifice de la certitude. Sous le couvert de cette affirmation : tout est Dieu, je n'aperçois qu'une unité purement nominale ; en réalité l'être-tout est un odieux composé de mille choses contradictoires. 11 est sans distinction d'essence l'infini et le fini, le parfait et l'imparfait, le nécessaire et le contingent, l'absolu et le relatif, l'éternel et le temporaire, l'immense et le borné, l'immuable et le changeant, l'esprit et la matière, la vérité et Terreur, le bien et le maL Dans ses flancs meurtris se livrent de mortels combats ; mais tout finit par un embrassement pacifique. L'identité des contraires, voilà la formule suprême qui consacre le sacrilège hyménée de l'être et du nonêtre. Cherchez maintenant ce principe irréduc-

tibîe sur lequel s'appuient tous vos raisonnements : Une chose ne peut pas être et nôtre pas en même temps, vous ne le trouverez plus. L'évidence refusant ses clartés à toutes vos connaissances, vous ne pourrez plus dire : je sais, mais je doute. Quel homme sensé voudrait de l'unité à ce prix ?

Le dogme de la création pose entre l'infini et le fini une distinction que Ton pourrait, je crois, formuler ainsi : L'infini est tout être, le fini est composé d'être et de non-ctre; par conséquent le fini convient avec l'infini parce qu'il est; il s'en distingue par ce qu'il n'est pas. Celte distinction établie, devons-nous renoncer à chercher l'unité de l'être? Non, Messieurs; cette unité est en Dieu, aussi réelle et aussi grande que possible. Dieu a tout l'ctre, puisque tout ce qu'il a fait était vie en lui avant que les siècles fussent ouverts: Quod faclum est in ipso vita erat; Dieu a tout l'ctre, puisque rien ne subsiste que par lui ; Dieu a tout l'être, puisque le nombre, le poids et la mesure des créatures sont une participation de son inépuisable perfection; Dieu a tout l'ctre, puisqu'il est l'unité de tout et qu'il relie entre eux par son éternelle et

immense simplicité tous les moments de la durée, tous les points de l'espace, toutes les opérations des êtres créés; Dieu a tout l'être, puisque la perpétuelle influence de son acte créateur venant à nous manquer l'abîme du néant s'ouvrirait pour nous engloutir; Dieu a tout l'être éminemment et effectivement. Cette unité suffit à ma raison, je n'ai pas besoin que Dieu soit formellement tous les êtres. L'unité qui se divise en s'épanchant devient multitude, l'unité qui s'épanche sans se diviser reste grandeur ; c'est cette dernière unité que je cherche et que j'adore.

Mais quoi, me diront les partisans du Dieutout, votre unité n'a-t-clle pas en regard d'elle-même une multitude immense d'êtres qui la limitent? — Vous faites de ces êtres des réalités distinctes de leur principe ; subissez franchement les conséquences de cette distinction et avouez que, tout compte fait, en ajoutant le fini à rinfiui tel que vous l'entendez, l'acte créateur accroît la somme générale d9 l'être. Voilà précisément ce que nous voulons éviter, c'est pourquoi nous proclamons l'unité de substance. — A cette objection je pourrais

répondre, Messieurs, qu'on ne tranche pas une difficulté par une erreur, et que l'homme de bon sens préférera toujours un mystère imposé par des faits irréfutables à une hypothèse absurde qui ruine la base même de ses connaissances. J'ai la certitude que le monde a été fait, je ne saurais admettre que la cause du monde puisse sans déchoir se confondre avec son effet; si l'incompréhensible vient se glisser entre ces deux vérités, je m'y soumets plutôt que de les sacrifier. Mais voyons s'il est bien vrai que l'unité divine soit limitée, comme on le prétend, par les réalités finies. La limite d'un être n'est point déterminée par tous les caractères qui le distinguent d'un autre être, mais par l'indépendance des autres subsistances par rapport à sa subsistance propre. Mon corps, par exemple, bien qu'il soit distinct de mon âme, ne la limite point, car il en est tellement pénétré du centre à la surface qu'il ne subsiste que par elle. Quand une main mystérieuse viendra ouvrir la porte par où doit s'exhaler l'esprit qui m'anime, mon corps ne sera plue ; vous le chasserez loin de vous pour n'avoir pas à subir l'odieux spectacle et les influences funestes de sa décompo-

sition ; aujourd'hui c'est moi-même, vous le respectez, jusque dans ses infirmités, à cause de l'âme qui fait l'unité de ma personne. Partant du centre de mon existence, je fais rayonner tout mon être et je dis : moi, jusqu'à ce que je rencontre des subsistances indépendantes. Vous êtes ma limite comme je suis la vôtre, parce que vous subsistez en vous-mêmes comme je subsiste en moi ; mais si vous n'existiez qu'à la condition que j'existe moi-même, si ma subsistance était la cause prochaine de votre subsistance, si vous ne pouviez vivre que pénétrés de mon essence et constamment enchaînés à ma volonté ; alors, Messieurs, vous ne seriez plus ma limite , c'est moi qui serais la vôtre ; c'est moi qui serais d'une manière éminente et effective l'unité de cette grande assemblée. Cherchez donc dans le monde non pas les caractères qui le distinguent de l'infini, mais la subsistance indépendante, présentezmoi un atome, un seul atome, qui ne doive qu'à lui-même son existence, et je renonce à l'unité divine telle que je la conçois pour accepter celle qu'il vous plaira d'inventer.

Vous bouleverseriez en vain l'univers, l'a-

tome indépendant est plus introuvable que la pierre philosophale. Tout le fini est suspendu, entre le néant et l'être môme, par le bon plaisir de Dieu; cette existence conditionnée est la meilleure réponse que Ton puisse donner aux imaginations qui se préoccupent d'un accroissement dans la somme générale de l'être. L'être n'est pas un genre qui domine à la fois l'infini et le fini ; c'est un transcendant qui se dit sous des raisons différentes du créateur et des créatures. Dieu est l'être et nous avons l'être, Dieu est l'être sans limites et nous avons un être borné, Dieu ne peut pas être plus et nous pouvons avoir plus d'être, Dieu est l'être par soi et nous avons l'être par Dieu, Dieu ne dépend d'aucun être et tout notre être dépend de Dieu. D'où il suit, Messieurs, que notre être, répondant constamment à l'infini par des négations* n'est rcprcsentable que par un zéro vis-à-vis de l'unité divine. Additionnez avec l'unité une colonne de zéros longue comme le diamètre de l'univers, vous n'aurez jamais que l'unité au total. Ce mystère de grandeur et d'infirmité a été chanté par le Psalmiste en ces paroles profondes : Et substantia mea tanquam nihilurn

ante te1. Ma substance, ô mon Dieu, est comme le néant devant vous. Remarquez bien, il ne dit pas mes pensées, mes désirs, mes actions, ma vie ; mais ma substance môme, substantif mea. En effet, Messieurs, nous touchons à la frontière du non-ctre tandis qu'une distance infinie nous sépare de l'être par essence. Hier, nous sommes sortis du néant, demain nous y rentrerions s'il plaisait à Dieu, tandis que fussions-nous doués de toutes les perfections dont un être fini est capable, jamais nous n'entrerons dans l'infini ; nous ne pouvons le prétendre, Dieu ne peut pas le vouloir. Cessons donc de nous tourmenter d'un calcul chimérique et répétons souvent à notre âme inquiète ces belles paroles de saint Augustin : « Si tu es sans Dieu, tu seras « moindre ; si tu es avec Dieu, Dieu ne sera « pas plus grand. Ce n'est pas toi qui I'augu mentes, c'est son absence qui le diminue. Si « fneris sine Deo minor eris, si fueris cum Deo « major Deus non crit. Non ex te ille major, « secl tu sine Mo minor 2. j> Ne pouvant nous prendre en défaut du côté de

* Psalm xxxm.

* Tract, xi. InJoannem.

l'unité de l'être, le panthéisme cherche dans les perfections divines des incompatibilités avec l'acte créateur. Il ne veut pas que Dieu, agissant tout entier et avec une souveraine puissance, produise moins que lui-même; il lui répugne de voir l'immutabilité même compromise par des relations de temps avec l'être contingent. Si vous êtes affligés de ces scrupules philosophiques, Messieurs, je puis les dissiper et vous rendre la paix.

Considérez d'abord qu'un être agissant produit moins que lui-même pour deux raisons : par infirmité ou par division de ses forces, ce qui, j'en conviens, ne s'applique nullement à l'acte créateur. Mais le panthéisme oublie à dessein la vraie raison des processions par voie d'inégalité, je veux dire l'indépendance. Il prétend que tout acte divin est absolument nécessaire. Nous pouvons le renvoyer à notre démonstration de la liberté infinie et aux arguments par lesquels nous nous sommes convaincus de la souveraine indépendance de Dieu. Il est inutile de nous répéter, contentonsnous de tirer une conclusion qui répond directement à l'objection f la voici: Plus Dieu est

DIEU PRINCUtS ST FIN. 281

indépendant par rapport aux produits de son activité, plus il est maître d'en mesurer la perfection. Je mesure bien, moi, la perfection des effets à Tégard desquels j'use de mon indépendance. Pourquoi Dieu, qui est souverainement indépendant de tout le fini, ne le mesurerait-il pas?

Quant à l'immutabilité, je ne la comprends guère, je vous l'avoue, dans le Dieu-tout, éternel Protée dont la vie se passe en évolutions et en rayonnements qui multiplient ses aspects ; au contraire, elle ne me paraît aucunement entamée si, au lieu d'un émanaleur, je place un créateur à la source des processions contingentes de l'être. Ce créateur ne se confond pas avec son œuvre : il la domine de toute la hauteur de sa perfection. Or, si vous observez attentivement l'action des causes, de quelque nature qu'elles soient, vous remarquerez que plus une cause domine son effet, moins elle est en mouvement pour le produire. Il faut une tempête pour déraciner un chêne, mais l'air sans s'ébranler, par la seule force de sa pesanteur, peut soulever un fétu ; je veux déranger une poutre qui obstrue /non chemin, mes

jambes se raidissent, mes reins s'arc-boutent, mes biceps se tendent, tout mon système musculaire est en mouvement, mais si je veux chasser un grain dépoussière qui m'offusque, mon petit doigt me rend ce service. Plus la cause grandit, plus l'effet diminue, moins le mouvement est sensible ; il faudra donc le supprimer totalement si la cause est si grande que son effet soit comme rien par rapport à l'acte qui le produit. Eh bien ! Messieurs, vous l'avez entendu tout à l'heure, le support de toute perfection créée, la substance même des choses n'est rien devant Dieu, substantiel mea tanquam nihilum ante te. Vouloir que Dieu change en lui donnant l'existence, c'est méconnaître la loi de proportion qui règle tous les mouvements. Prenons un autre exemple pour mieux nous convaincre que le monde, dont on veut se faire une arme contre l'immutabilité divine, repousse sous tous ses aspects les objections qui attentent à cette immutabilité. Nous déterminons h l'aide de la parallaxe la distance d'un astre à la terre ; mais encore faut-il que nous puissions construire un triangle sur une base, si petite qu'elle soit. Pour le soleil, les planètes et quelques astres

voisins de no!re système l'opération réussit, c'est autre chose pour l'immense majorité des étoiles. Nous les examinons sur deux points différents , et sur ces deux points descend des profondeurs du firmament une seule ligne exactement perpendiculaire, impossible d'ouvrir un angle, Et cependant, savez-vous à quelle distance l'un de l'autre sont placés les deux points d'observation? A la distance de six mois d'une course effrénée à travers l'espace, soixante-huit millions de lieues, toute la longueur du grand axe de l'orbe terrestre. Qu'arrivcrait-il si l'étoile observée était un œil dont le rayon visuel s'étendit jusqu'à nous ? Il arriverait que cet œil, sans avoir besoin de faire le moindre mouvement, verrait notre globe se déplacer de soixante-huit millions de lieues dans le même point. Vous me demandez ce que cela prouve ? Gela prouve, Messieurs, que si vous faites abstraction des quantités, si vous concevez, par induction, au lieu des distances physiques, des distances métaphysiques, vous devrez dire: L'immutabilité de Dieu, l'astre éternel et créateur, est en raison directe de la distance de sa nature à 4a nature des êtres finis

toujours en mouvement; la distance est infinie, donc l'immutabilité est absolue. Ne chargez pas votre imagination de chiffres fantastiques, ne vous représentez pas une série interminable de siècles pendant lesquels Dieu se repose, un moment où il se décide à agir, de longues époques consacrées à la création et au gouvernement du monde, tout cela est purement chimérique. L'éternité divine correspond comme un point simple à toutes les divisions de la durée ; les temps changent, le point est immuable.

Gomment se fait le passage de l'immuable au changeant, de l'infini au fini, c'est-à-dire comment Dieu crée-t-il ? Voilà, Messieurs, la question dont se préoccupent plus que de raison les esprits superbes qui ne veulent adorer aucun mystère. 11 faudrait leur expliquer la manière dont Dieu agit au dehors de lui-même, quand ils sont incapables de nous dire comment les êtres placés à la portée de leur expérience agissent les uns sur les autres. Eh oui, ditesmoi comment le soleil agit à distance sur les planètes ; dites-moi surtout comment mon vouloir, qui est l'acte d'une substance simple,

agit sur mon corps qui est un composé. Je veux faire un mouvement, je le fais, l'effort est dans mes membres, ma volonté veut sans effort. Elle n'est pas sortie d'elle-même, cependant elle a créé quelque chose en dehors d'ellemême : un mouvement. Gela ne vous paratt rien, mais si vous y regardez de près vous verrez qu'un abîme immense a été franchi, l'abîme qui sépare le simple du composé. Quedis-je? Ce corps mu par ma volonté, c'est mon àme qui le crée \ Dans le sein où j'ai été conçu, l'esprit qui est partout en moi, sans être nulle part, s'est emparé des éléments de mon corps et les a lentement et sûrement façonnés. L'embryon est devenu fœtus; mes nerfs, mes sens, mes os, mes membres, mes muscles, mes viscères, se forment et se développent sous l'influence du travail créateur de mon âme. Je vis, c'est mon âme qui me fait vivre; je vous parle, c'est mon âme qui me fait parler. Je ne m'explique pas ce myslcre, mais je le sens. Si je prends l'action de mon âme comme point de départ d'une induction qui me conduit à un mystère plus pro-

* Le mot créer s'emploie d'une manière impropre quand il désigne l'action d'une cause finie. Cf. Summ. Theol. 1 p. cjuœst. 45, aa. 4, 5, 8.

fond, plus impénétrable, plus grandiose : le mystère de la création de toutes choses par Dieu dont la puissance est sans limites, ne suis-je pas plus raisonnable que ceux qui, par horreur du mystère, imaginent une substance universelle toute pétrie de contradictions ?

Envoyons cette substance rejoindre la matière première du dualisme; c'est une compagnie digne d'elle.

Nos éliminations sont faites. L'acte créateur n'est ni une évolution de la substance infinie, ni une simple opération d'artiste façonnant une matière préexistante; donc c'est l'acte pur de la volonté divine faisant de rien tout ce qui est. 11 ne reste que cela, Messieurs. Vous aurez beau inc dire que vous ne comprenez pas, je vous répoudrai invariablement, : s'il est vrai qu'il n'y -a pas d'effet sans cause, il faut qu'il en soit ainsi. Vous voulez savoir dansquellcs conditions Dieu est votre principe ; la raison vous défend d'accepter celles que vous proposent le dualisme et le panthéisme., il n'y en a plus d'autres que celles qui vous sont indiquées par ces paroles de TÉcriturc: Dieu a fait toutes choses : Omnia opératus est Deus. Ce qui veut dire : Rien ne

préexiste au monde que son idée éternellement contemplée par la sagesse de Dieu dans son essence môme '. Sur cet exemplaire incorruptible la volonté divine décrète librement et amoureusement l'existence de tous les êtres. L'incommunicable toute-puissance par un acte sans effort, par une parole sans bruit, commence tout : le temps, les espaces, les substances, les forces, les mouvements, les formes, les relations, l'harmonie, l'ordre universel. Il y a du nouveau hors de Dieu, rien n'est changé dans son être, que les créatures soient, qu'elles ne "soient pas, il est et sera toujours le Dieu trèsbon, très-grand, très-parfait, très-saint.

Voilà, Messieurs, comment il faut entendre l'acte créateur. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet, parce qu'il est inutile de répéter ce que nous avons dit de la science et de la volonté divines dans leurs rapports avec les créatures. IVèlez-moi encore quelques instants d'attention ; je veux vous faire connaître la lin que Dieu s'est proposée en ciéant.

1 Cf. Summ. Theol. I p. quaBst. 44, a. 3,

Pour agir, il faut se proposer une fin ; la fin est le principe déterminant de toute activité intelligente. Il ne peut pas être que la sagesse même présidant à l'acte créateur se soit bandé les yeux pour ne pas voir à quoi devait aboutir cet acte. Dieu, principe, a donc vu le terme suprême de son action, et ce terme c'est luimême, comme nous l'enseigne l'Écriture : Omnia propter semetipsum operatus est Dens. Cela ne vous paraît-il pas étrange, Messieurs, après ce que nous avons dit de l'amour pur, bienveillant et désintéressé auquel nous devons l'être, la vie, l'intelligence, l'amour, le redressement de nos imperfections, le pardon de nos fautes, enfin tous les biens ? Nous nous sommes appliqués à écarter de la volonté divine les motifs personnels qui, sans altérer le mérite de nos actions, en diminuent la gloire, et voilà que Dieu lui-même semble protester contre notre zèle et nous rappeler qu'il n'est pas si éloigné que nous le pensions de son propre intérêt ; c'est pour lui-même qu'il a créé : propter se-

inetipsum. Je l'avoue, cette parole me trouble- ' rait et m'affligerait si je devais l'entendre dans le sens grossier que lui ont attribué certains interprètes mal avisés. « Dieu est la fin de tout, disaient-ils, parce que tout doit retourner à lui pour qu'il puisse, par l'unification des êtres créés en son immuable essence, jouir luimême des fruits de sa fécondité. » Cette erreur, proche parente du panthéisme, n'est point, Dieu merci, ce que nous devons croire, et saint Thomas nous apprend à ne pas nous scandaliser de voir Dieu se proposer lui-même comme fin de l'acte créateur. Écoutons- le, sa lumineuse parole va éclairer ce mystère. « Tous les êtres imparfaits, dit-il, étant à la fois actifs et passifs doivent se proposer en agissant d'acquérir quelque chose , mais la première cause étant toute en action ne peut rechercher l'acquisition d'aucun bien. Ce qu'elle se propose, c'est de communiquer sa propre perfection, qui est sa bonté. Toute créature qui veut être parfaite tend naturellement à la ressemblance de la perfection de, la bonté divine ; c'est ainsi que la bonté divine est la fin de toutes choses Sic ergo

divina bonites est finis remm omnium *. » Où trouver Pégoïsme dans un ccte dont la bonté est le principe et la fin ? Si Dieu ne nous crée pas, tout nous manque ; en nous créant, il n'ajoute rien à son infinie béatitude. 11 est vrai qu'il se satisfait lui-même par la manifestation de ses perfections ; mais il ne se manifeste qu'en se communiquant et, puisqu'il n'a aucunement besoin de se manifester, c'est à la créature que revient en définitive tout Je bien communiqué par l'acte créateur. Ce bien reconnu, estimé, admiré, goûté par les êtres intelligents, devient la gloire de Dieu ; mais il n'est gloire que parce qu'il est bien, et la gloire n'est si grande que parce que le bien est le don parfait d'un amour parfaitement désintéressé. Dites-

* Respondeo dicendum, quod omne agens agit propter finera. Alioquin ex actione agentis non magis sequeretur hoc quaic illud, nisi a casu. Est autem idem finis agentis et palientis in quantum hujusmodi, sed aliter et aliter. Unum enim et idem est quod agens intendit imprimere et quod patiens intendit recipere. Sunt autem quaedam, quae simul agunt et patiuntur, quae sunt agentia imperfecia : et his oonvenit, quod etiam in agendo intendant aliquid acquirere. Sed primo agenti qui est agens tantum, non convenit agere propter acquisitionem alicujus finis: sed intendit solum communicare suam perfectionem, qu» est ejus bonitas. Et unaquaeque creatura intendit con8equi suam perfectionem, quae est similitudo perfectionis et bouititis divinae. Sic erao divina bonitas est finis rerum omnium. (Suiuni. Theol. I p. qua?st. 44, a. 4.)

moi, Messieurs, pourquoi et pour qui vous voulez que Dieu crée sinon pour lui-même ? Car s'il ne crée pas pour lui-même rien ne le dé* termine à agir, puisque hors de lui il n'y a que 1* n^ant. Voulez-vous qu'il nous cache sa perfection dans son ouvrage ? Mais il ne peut la cacher qu'à la condition de ne pas la communiquer, et s'il ne la communique pas rien n'existera. Vouiez-vous qu'il se désintéresse absolument de tout retour des créatures à leur principe et qu'après les avoir jetées dans le temps et l'espace il leur dise : — Allez, vous ne me devez rien. Jouissez comme vous pourrez du bien que je vous donne, et gardez-vous bien de me remercier et de me demander davantage ? — Mais cette création excentrique serait à la fois un désordre et une barbarie. Un désordre, parce que la perfection des êtres ne serait commencée que pour ne jamais obtenir sa plénitude ; une barbarie, parce que les créatures intelligentes que tourmente le désir d'être achevées par la béatitude seraient condamnées à un éternel martyre. Songez-y bien, en suspectant les intentions de Dieu, en lui reprochant d'avoir agi pour lui-même dans la créatiop>

vous réduisez l'auteur de tout bien k la condition du plus insigne des malfaiteurs, car ce n'est pas pour nous, c'est contre nous qu'il nous a faits s'il ne nous a pas faits pour lui-même.

Cessez, je vous prie, de concevoir pour votre créateur une fausse générosité, qui pèserait sur vous comme une malédiction, et écoutez la belle et profonde doctrine de saint Thomas d'Aquin. « Dieu est la fin de son acte créateur parce qu'il en est le principe, car sa qualité d'être fin ne signifie pas autre chose que d'être principe jusqu'à la fin, en communiquant jusqu'à la lin sa propre bonté . » En effet, une chose n'a d'être que ce qu'elle en reçoit de son principe, par conséquent une chose n'a la plénitude de son être, qui est la béatitude, que lorsqu'elle a atteint, selon sa nature et par une parfaite union la parfaite similitude de son principe. N'est-ce pas ce que vous remarquez chez tous les êtres qu'une loi maintient dans une continuelle dépendance de leur cauio? L'a-

1 lu ipso eriïro est ultima perfectio rationalis creaturae,quod e?i ei priueipium essendi . lu tautuui enhn unumquoilque perfrnluiu est, in quantum ad suum principiuin atlingit.(Summ. '! ■!. I p. guœst. 12, a. 1.)

tome ne gravile-t-il pas vers le centre qui lui donne la force de se mouvoir ? La fleur vers le , soleil dont elle aspire sans cesse la lumière et la vivifiante chaleur ? A peine est-elle sortie de la prison de verdure où elle attendait un dernier appel du cher astre de sa vie, qu'elle se tourne vers lui pour recevoir le baiser de ses rayons et lui envoyer avec le sourire de sa corolle qui s'entr'ouvre, Fencens de son cœur embaumé. Si vous l'enfermez dans un lieu ténébreux, la pauvrette s'épuise en efforts héroïques, elle étire sa tige grêle et maladive jusqu'à ce qu'elle rencontre une fente propice qui lui permette d'aller se baigner dans la lumière. Être charmant, tu me révèles le mystère de ma destinée. Mon astre générateur, mon soleil, c'est Dieu ; Dieu qui m'a arraché aux entrailles du néant, Dieu auteur de ma vie, Dieu la dernière raison de ma perfection précisément parce qu'il en est le principe. Non, l'acle créateur ne m'a pas chassé de" son sein, il m'y attire sans cesse. Si je veux être plus que je ne suis, je ne i le serai que par Celui qui m'a fait ce que je suis. C'est par la bonté divine que je suis bon, c'est par elle que je serai meilleur, jusqu'à la perfec-

tion consommée, jusqu'à la béatitude et « ainsi la bonté divine est la fin de toutes choses. Sic bonitas divina est finis rerum omnium. *

N'en tendez- vous pas, Messieurs, l'appel suprême de cette bonté ? Ne sentez- vous pas, en ce lieu intime d'où partent nos aspirations vers la félicité, l'attrait d'un bien supérieur à ceux qu'épuisent tour à tour nos insatiables convoitises? Nous voulons connaître, aimer et jouir; maishélas ! nous ne rencontrons dans les objets imparfaits et fragiles de nos désirs que des trahisons. La science? — trahison. Si elle n'est combattue par de viles nécessités, si elle ne s'empresse de nous fuir malgré nos veilles et nos labeurs, si elle ne pèse d'un poids trop lourd sur notre faible cerveau ; elle ne brille jamais de cet éclat vainqueur qui repose l'intelligence. A la présomption de nos jeunes années succède la tristesse résignée de l'âge mûr, convaincu à force d'apprendre que Ton ne peut pas tout savoir. — L'amour? — trahison. Que de fois notre naïve confiance a été trompée ! Que de fois nous avons vu se rompre des nœuds que nous croyions éternels! Que de fois notre cœur ensanglanté s'est plaint d'être déchiré par

des mains perfides ! et si la fortune a voulu que nos affections fussent payées de retours fidèles, : n'a-t-il pas fallu nous résigner à des séparations douloureuses qui ne nous ont laissé pour héri— \ tage que les regrets, les gémissements et les ; larmes? — Les honneurs, la gloire, la renommée? — trahison. Nous voulons paraître, c'est une raison pour qu'on nous écrase. Avons-nous la chance de recueillir dans le vase de notre vie cette vaine fumée d'encens qu'une main avare ne distribue qu'à regret et que trouble le souffle de l'envie ; un tragique événement nous brise et nous déshonore, quarante années de gloire s'effacent sous une sentence de trois lignes, moins que cela, Messieurs, sous ces trois mots... et mortuus est : Il est mort. Combien de glorieux ont été ensevelis par ces trois mots dans un éternel oubli! — La richesse? — trahison. Il y a longtemps que Mammon est couché à travers le monde et que les hommes s'abattent sur lui comme des vautours pour dévorer les fertiles entrailles de ce géant. Mais tous ne sont pas appelés à la curée ; mais tous ne sont pas rassasiés ; mais souvent la proie s'échappe ou bien l'homme meurt dessus sans

pouvoir l'emporter avec lui dans la tombe; mais le cœur de Mammon remplit l'àme de vices méprisables sans la guérir de sa méprisable sottise. — Le plaisir? — trahison, la plus honteuse des trahisons, car il enfante le dégoût, il développe l'animal aux dépens des parties nobles de notre nature et nous prépare, en Pûus avilissant, les hideuses douleurs d'une vieillesse prématurée et d'une mort infâme.

Science, amour, honneurs, gloire, renommée, richesse, plaisir, eussions-nous englouti tous ces biens à la fois, ils ne contenteraient pas nos désirs ; car dans ses désirs, dit un philosophe de l'antiquité, l'homme vit d'infini '. Approchez-vous de ces gouffres légendaires dont on ne parle qu'avec une superstitieuse terreur, à travers les ténèbres qui vous cachent leur immensité, poussez un cri, aussitôt mille échos endormis se réveillent et vous apprennent qu'il y a là d'insondables profondeurs. Voilà l'homme 1 Tous les biens de ce monde jetés dans son âme ne sont qu'un vain bruit qui trappe douloureusement les parois d'un abîme

1 lu fini to coucupisceatiœ existeute hotuines infinita desideraul. (Ana. m 1 Fûlti. cap. m./

sans fond. Aussi le Sage après avoir tout goûté s'écriait-il avec une arnère tristesse : c Vanité des vanités et tout est vanité. » Notre langue exprime par un mot saisissant cette soudaine révélation de la vanité des choses humaines; elle l'appelle le désenchantement. Combien y a-t-il de désenchantés parmi vous, Messieurs ? Combien dont la vie est un labyrinthe où l'àme égarée cherche avec angoisse le fil conducteur qu'elle a perdu ?

J'ai presque honte de tant insister sur ces lieux communs de notre misère, mais aussi pourquoi," toujours avertis, persistons-nous toujours dans nos égarements, pourquoi attendons-nous l'heure du désenchantement pour prêter l'oreille à la voix qui nous dit : Cherchez ce qui est en haut et non ce qui est sur la terre: Quœ sursum sunt quœrite, non quœ super terrain ? En haut, il y a le devoir et la vertu ; c'est peut-être le vrai but de nos désirs, le terme de notre course. L'homme vertueux goûte la paix. « Rien n'émeut le juste ferme dans les desseins qu'a conçus son àme forte et généreuse ; ni l'ardente colère des citoyens qui veulent le mai,

ni le visage du tyran debout devant lui, ni fo-

rage qui tourmente les flots de la mer, ni la main puissante du Dieu qui agite la foudre. Si l'univers brisé s'écroulait, ses ruines viendraient frapper un cœur immobile et sans peur. » Ainsi chantait Horace, interprète d'une philosophie superbe qui plaçait la fin de l'homme dans la vertu. Il se trompait, Messieurs, en faisant du moyen un but, du mérite une récompense. Si la vertu rectifie l'àme humaine elle ne la repose pas encore. Presque toujours gémissante et désolée elle a besoin d'espérer ailleurs qu'en ellemême. Nous sentons qu'elle nous porte et ce mouvement nous dit assez que nous lie sommes pas arrivés *.

En haut, qu'y a-t-il donc encore? Il y a Celui qu'il faut chercher pendant qu'il en est temps, quœrite Dominum dura inveniri potest *, Celui qu'il faut chercher avant tout, quœrite primum3. Celui qu'il faut chercher toujours, quœrite semper \ Celui qu'il faut goûter pour ne jamais le

4 Cf. Summ. Theol. I* II- p. quaest *. aa. 1, 2, S, 4, 5, 6

7, 8. — Ibid, quaest. 3, a. 6.

2 [saï. cap. lv, 6.

3 Qiicerite primum regnum Dei. (Matth. cap. vi, 33.)

« Quaerite Dominum et virtutem ejus: quœrite faciem ejus semper. (I Par. cap. xvi, 11.)

perdre, quœ sursum sunt sapite *, Celui qui est la vie de notre âme, quœrite et vivet anima vestra 2. Il y a Dieu, le bien universel, qui seul peut donner à notre intelligence la science de toutes choses dans sa propre lumière, à notre cœur l'enivrement d'un fidèle et chaste amour, à nos mérites une gloire impérissable, à nos sens des jouissances sans avilissement ; Dieu, l'éternel, qui survit à l'anéantissement de tous les biens et communique à ceux qui le possèdent sa souveraine indépendance vis-à-vis de ce qui passe et se flétrit ; Dieu, l'objet infini de nos désirs sans limites. Il nous a faits pour lui, Messieurs, propter semetipsum, et c'est lui que nous cherchons dans les biens grossiers et subalternes qui nous trompent. Notre âme ne languit auprès des images imparfaites de la perfection incréée que parce qu'elle croit, la malheureuse, y trouver la plénitude et l'éternité *• Ah! puissent nos déceptions éclairer

1 Coloss. cap. m, 2.

2 Psaliii. L.wrii.

3 Ouinia appetunt Deuni ut finem appetendo quodcumque bouuiLi quia nihil habet ratiouem boni et appetibilis uisi secuiiluuiquo ! participât Dei similitudinemi (Sunmi.Theol. I p. quaist. 44, a. 4, ad 3.)

notre folie et nous arracher ce cri du grand Augustin : « Tu nous as faits pour toi, ô Dieu, et notre cœur est tourmenté jusqu'à ce qu'il se repose en toi: Fecisti nos ad te, Deus, et irrequietumcor nostrum donec requiescat in te.

Dieu est donc notre fin ; mais dans quelles conditions? Nous avons voulu savoir dans quelles conditions il est notre principe, il est juste que nous sachions dans quelles conditions il est notre fin. Appliquez- vous, Messieurs, à la vérité que je vais exposer en terminant; nous n'y reviendrons, pour la développer, que lorsque nous parlerons de la vie éternelle. Actuellement il faut au moins la connaître, car elle est d'une souveraine importance pour toute la suite du dogme catholique. De la manière dont Dieu est notre fin dépend nécessairement sa conduite à notre égard. Nous ne comprendrions rien a l'action surnaturelle de notre principe si nous n'avions sans cesse devant les yeux la vérité centrale de l'ordre surnaturel.

Dieu se donne à nous dès cette vie puisqu'il se fait connaître et aimer; mais cette connaissance et cet amour du temps, enveloppés de ténèbres et combattus par mille désirs i m par-

faits, ne sont évidemment pas le dernier mot des communications de la divine bonté. Nous voulons davantage; l'idée et le désir innés de la béatitude appellent l'achèvement de notre perfection naturelle, c'est-à-dire une connaissance q'û rassasie notre intelligence, un amour qui repose notre cœur. Or, sans sortir de la nature et sans que ses aspirations fussent demeurées pour cela inefficaces, l'homme pouvait être béatifié. Après les orages de la vie Dieu eût ouvert pour lui dans un monde meilleur le port de l'immortalité. Il n'y eût pas eu de rapprochement d'essence entre le créateur et la créature, mais celle-ci, terminée dans ses désirs par sa nature même, n'eût jamais songé qu'il fût possible de supprimer les espaces en deçà desquels sa perfection était acquise et sa félicité consommée. L'union finale de l'homme avec son principe se fût accomplie par des moyens naturels que je conçois ainsi : Le monde purifié nous révèle ses secrets, paré de nouvelles splendeurs il décompose dans la magnificence de ses formes la perfection infinie comme le prisme décompose le rayon solaire ; l'àme dégagée des ombres de la chair voit mieux dans ses lumi-

302 DIEU PfU.NCIPE ET FIN.

neuses facultés le rayonnement de l'éternelle beauté ; le corps affranchi de toute infirmité, contenté dans ses légitimes appétits, se soumet sans résistance et sans efforts aux saintes exigences d'une vie supérieure. Bercé dans une douce contemplation, amant fidèle du Dieu qui le visite sous un vêtement de gloire, comblé de joie, assuré de la paix, l'homme s'écrie : J'ai trouvé pour jamais le lieu démon repos : In pace in idipsum requiescam. Dans ce bonheur naturel on peut imaginer une progression indéfinie, mais d'un degré à l'autre il ne peut y avoir qu'une différence du moins au plus, la nature, comme ordre, a ses colonnes d'Hercule sur lesquelles une main souveraine a écrit le nec plus ultra de ses tendances et de ses efforts.

Mais victoire! Messieurs, les colonnes d'Hercule sont renversées, nous pouvons naviguer encore sur l'océan de la félicite. Où irons-nous? — Dans l'infini lui-même. La bonté de Dieu veut se communiquer toutentièreet sans moyen terme. Arrière la nature et ses magnificences d'emprunt; l'essence divine vient au-devant de notre essence, la pénètre, et comble delà substance même de tout bien l'abîme de nos désirs:

Replet in bonis desidçrium iuurn \ Notre nature marquait la limite de la récompense due à nos mérites ; mais., par une libéralité incompréhensible et inespérable de notre principe, cette récompense déborde la nature. Le pauvre petit vase de notre vie qui voulait être rempli, Dieu ïe plonge, le submerge dans l'océan de sa perfection: Ego ero merces tua magna nimis*. C'est plus qu'un. excès de gloire dans un monde nouveau et supérieur à ce monde d'ici-bas, c'est la gloire sans mesure au point le pins sublime où puisse atteindre non-seulement la nature créée, mais toute nature créable : Supra modum in sublimitate œternum gloriœ pondus operatur in nobis *. Ne vous étonnez plus de la violence de ces désirs qui vous poussent à connaître jusqu'à l'essence des choses et qui semblent demander la révélation même de l'essence divine, cause de tous les êtres4; Dieu, en creusant dans vos âmes l'appétit de la félicité, a pris mesure sur sa plénitude infinie. Plaignez

* Psalm. en. |

* Gènes, cap. xv, 1.

* II Cor. cap. iv, 17.

* Voyez mon Introduction au dogme catholique. Cinquième conf. Des erreurs du rationalisme touchant l'ordre de hi foi.

304 DIEU PMNCirE ET FIN.

les infortunés qui, pour mieux s'assurer la possession de Dieu, ont mélangé sa substance avec la substance du monde. Oui plaignez-les, mais ! ne les maudissez pas, ils se trompaient misérablement pour satisfaire un besoin impérieux imposé dans le principe par Dieu lui-même à l'homme surnaturalisé. Comprenez pourquoi Dieu vous a révélé le mystère de sa vie. Ce mystère est la lumière de notre raison ; c'est aussi la note d'appel qui retentit au fond de notre nature pour la préparer à la possession de la vie divine.

Posséder Dieu ! le fini s'élever à la hauteur de l'infini 1 Quelle étrange prétention ! Étrange en effet, Messieurs, si Dieu par bonté n'avait comblé la distance qui le sépare de nous. Je ne saurais concevoir ce mystère par les seules forces de ma raison ; aussi n'est-ce point au nom de ma raison que je l'affirme, mais sur l'autorité de la révélation. Ma raison me dit que les clartés de ma nature me suffisent; la révélation me promet d'autres clartés: Transformamur a claritate in claritalem '. Ma raison me dit qu'elle ne peut voir les choses que dans sa

* II Cor. cap. m, 18.

propre lumière ; la révélation me dit que je verrai la lumière dans la lumière même de Dieu : In lumïne tuo videbimus lumen 4. La raison me dit que je ne puis connaître Dieu qup sous les voiles de sa perfection communiquée et dans le miroir de ses œuvres; videmus nuneper spéculum et in œnigmate *; la révélation me dit que je le verrai face à face et tel qu'il est : Tune videbimus facie ad faciem... videbimus eum sicuti est s.

Entendez- vous, Messieurs, tel qu'il est , c'est-à-dire que sa parfaite simplicité nous apparaîtra sans ombre avec la plénitude infinie de ses perfections ; tel qu'il est, c'est-à-dire que nous verrons se dérouler sous nos yeux ses ineffables processions et que nous saurons comment il est Père, Fils, Saint-Esprit, sans que l'unité de son essence soit brisée ; tel qu'il est, c'est-à-dire que la nature jalouse ne pourra plus nous dérober ses secrets: nous contemplerons dans leur cause même tous les êtres existants et tous les êtres possibles. Nous deman-

1 Psalm. wxv.

a i Cor. cap xu, 12.

Util- T. il.

dions la lumière, voici la lumière infinie ; nous voulions être rassasiés de voir, voici que nous sommes enivrés : Inebriabunturab ubertate domus tuœ { . Odieux enivrements de la terre, vous préludez aux orgies des amours criminelles ; saint enivrement de la lumière, tu préludes à réchange des plus pures amours. Un cœur chaste veut aimer une beauté fidèle et sans tache, et voici que le principe de toute beauté se livre éternellement à nos embrassements. Viens, dit-il à notre âme, viens, ma choisie, et notre âme s'élançant vers lui comme le fer sur l'aimant qui l'attire, notre âme s'écrie : J'ai trouvé Celui que j'aime, je le tiens, il ne s'en ira plus, tant forte est mon étreinte : Inverti quem diligit anima meay tenai eum née dimittam2. Nous voulions des honneurs et voici que Dieu nous fait asseoir avec lui sur son tronc : Qui vieerit dabo ei sedere mecum in throno 3. Nous voulions de la gloire et voici que nous sommes semblables à Dieu : Cum appartient similes Mi erimus 4. Nous voulions des jouissances ut voici

1 Psalm. xxxv.

2 Cani. cap. m, 4.

8 Apoc. cap. ni, 21.

4 IJoan. cap. m, 2.

que nous sommes abreuvés d'un torrent de voluptés divines : Torrent e voluptatis tuœ potabis eos i. Nous sommes à Dieu, Dieu est à nous, l'unité que demandait Jésus-Christ à son Père la veille de son dernier jour est consommée : Ut sint consummati in unum ». Et maintenant je comprends tout, ce qu'il y a d'amour bienveillant, libéral, pur, désintéressé, dans cette parole : Dieu a tout fait peur lui-même, car la divine bonté est jusqu'à la dernière limite du possible la fin de toutes choses : Sic bonitas divina est finis rerum omnium.

J'entends des murmures et des plaintes ; on me dit que tous ne sont pas appelés à jouir de ces communications intimes et parfaites de la divine bonté. J'attendrai pour répondre à ces murmures et à ces plaintes que nous soyons engagés dans les difficultés du gouvernement divin. Aujourd'hui je ne veux attrister, par les objections de notre misère et de notre ingratitude, ni vos espérances, ni votre admiration. Je dis votre admiration , Messieurs, car j'ai ia conûance que je n'ai pas

1 Psalm. xxxv.

2 Jouu. cap. xvn, 23,

parlé en vain de l'être, des perfections, de l'intelligence, de la volonté, de la vie intime de Dieu, de sa toute-puissance créatrice et des excès de sa bonté à notre égard; j'ai la confiance, que sous le voile de ma parole, indigne de si grands mystères, vous avez entrevu la seule beauté qui soit digne de captiver vos nobles âmes. Si les misérables beautés de la terre ont le fatal pouvoir de se faire aimer au point que Ton voudrait passer sa vie auprès d'elles dans une muette contemplation, que sera-ce donc de l'infinie beauté de Dieu ? Les saints l'avaient comprise, et tout leur paraissait vil en dehors de l'objet parfait qui ravissait leur esprit et leur cœur. Je ne prétends point vous élever jusqu'à la sublimité de leurs visions, ni jusqu'à la ferveur de leur amour, mais je fais appel à toute ma tendresse pour vous dire : Mes frères, mes amis, chers compagnons de mes labeurs, vous ne connaissez pas assez votre grand Dieu; efïorcez-vous de le connaître afin de l'aimer davantage. Ce que j'ai dit cette année n'est rien en comparaison de ce que vous pouvez apprendre encore; je n'ai fait au'ouvrir devant vous les portes du monde di-

vin. Entrez dans ce monde, avancez toujours, toujours, je vous promets des ravissements qui vous récompenseront outre mesure, et je vous en donne pour garant ces belles paroles de saint Denis : « Dieu élève autant que possible à sa contemplation, à sa communion, à sa ressemblance, les pieuses intelligences qui, se précipitant vers lui avec une sainte ardeur, n'ambitionnent pas, dans un mouvement de fol orgueil, plus de lumière qui ne leur en fut départi, et ne succombent pas non plus à la tentation d'un honteux relâchement; mais qui, sans hésitation et sans inconstance, marchent vers la clarté dont Dieu les gratifie et, mesurant leur amour sur les dons célestes, suivent leur essor avec discrétion, fidélité et courage *. »

* Noms divins. Cap. i, n° 2,

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