Gones. cap. h
2. Cf. Summ. TkeoL, 1 p., quaest. 92, a. 1 : Utrum millier debuerit produci in prima rerum productionef
fà L'HUMANITÉ DANS ADAM.
Voici le mystère, Messieurs. L'incrédulité s'efforce de le tourner en dérision. Elle a beau faire, jamais elle ne persuadera aux cœurs chastes, ni aux esprits droits et sérieux, d'en mépriser la sublime poésie et les profondes significations. — Dieu pouvait pétrir de la même matière dont il s'était servi déjà le corps de la créature humaine qu'il se proposait de donner pour compagne à notre premier père, et, sous les yeux ravis du roi du monde, renouveler la toute-puissante insufflation qui lui avait communiqué la vie. Mais il préfère une surprise d'où naîtra, avec une plus grande admiration, un plus grand amour; et jugeant que l'homme ne serait plus autant son image s'il lui refusait d'être l'unique principe de toute vie humaine, il veut tirer de ses flancs le corps qu'il doit animer. Adam, vaincu par un mystérieux sommeil, s'est endormi sans rien savoir des projets de son créateur. Peut-être voit-il en rêve ce qui se fait, mais il n'y peut prendre part; une force surhumaine enchaîne ses sens. Dieu s'approche en silence, prend une de ses côtes, la recouvre de chair et fait, de cet os ravi au fils de son amour, un édifice vivant : la femme, être char-
mant qui attend le réveil de son époux l . Mais dormez encore, père du genre humain, dormez, et laissez-nous méditer un instant, près de votre compagne, les grands desseins de Dieu.
Eve vient de vous ; de vous et d'elle naîtront les enfants par lesquels s'exprimera votre commun amour; vous êtes donc, vous qui n'êtes point né de l'homme, la source première de la famille humaine, comme le Père inascible est, dans les cieux, la source première de la famille divine. Eve vient de vous; de vous et d'elle sortiront les innombrables générations qui doivent peupler le monde ; vous êtes donc le principe de toute votre espèce, comme Dieu créateur est le principe de tout l'univers 2. Image de Dieu,
1. Immisit ergo Dominus Deus soporem in Adam : cumque obiîormisset, tulit unam de costis ejus, et replevit carnem pro ea. Et aedificavit Dominus Deus costam, quam tulerat de Adam, in mulierem : et adduxit eam ad Adam. (Gencs., cap. n, 21, 22.)
2. Conveniens tuit mulierem in prima rerum institutione ex viro formari magis quam in aliis animalibus. Primo quidem, ut in hoc quœdam dignitas primo homini servaretur ; ut secumlum Dei similitudinem esset et ipse principium totius siuc speciei, sicut Deus est principium totius universi. Unde ot Paulus dicit (Act., xvn, 26) : quod Deus fecit ex uno ho-
i/rmis humanum. (Summ. Theol., I p., quaest. 92, a. 2)
Eve vient de vous; vous l'eussiez moins aimée si Dieu l'eût prise ailleurs que dans vos flancs généreux; mais, partie de vous-même, elle vous sera chère autant que peut l'être une créature, et vous lui serez attaché par des liens qui dureront autant que votre propre vie \ Eve vient de vous; non de votre tête où réside l'intelligence qui commande, car elle vous sera soumise; non de vos pieds qui foulent la terre, car elle ne sera pas votre esclave; mais elle vient de votre côté, près du cœur, à l'endroit mystérieux où les affections émeuvent le fleuve de la vie et en précipitent le cours, car elle sera votre amie 2. Eve vient de vous; elle vous attend, réveillez-vous.
Le magnétisme divin a cessé; Adam s'éveille,
1. Secundo, ut vir magis diligeret mulierem, et ei inseparabilius inhaereret dum cognosceret eam ex se esse productam... et hoc maxime necessarium fuit in specie humana, in qua mas et fœniina commanent per totam vitam. Quod non contingitin aliisanimalibus. (Swmm.T/ieo/. Ip.quaest.902.a.2.)
2. Conveniens fuit mulierem formari de costa viri. Ad significandum quod inter virum et mulierem débet esse socialis conjunctio. Neque enim mulier débet dominari in virum, et ideo non est formata de capite. Neque débet a viro despici tanquam serviliter subjecta, etideo non est formata de pedibus. (Ibid., a. 3.)
et dans la femme que Dieu lui présente il se reconnaît. C'est lui-même avec moins de majesté mais plus de grâce, moins de force mais plus de délicatesse, moins de fierté mais plus de charmes. Il regarde, il admire, il s'émeut, il tressaille, et son chaste amour, inspiré par l'Esprit-Saint, entr'ouvre ses lèvres pour chanter ce célèbre épithalame qui deviendra la loi fondamentale de la famille : — « Voici l'os de mes os et la chair de ma chair, on lui donnera un nom qui rappelle celui de l'homme parce qu'elle a été tirée de lui : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse; et ils seront deux dans une seule chair *. » — A ce chant d'Adam Dieu répond par un commandement qui fera jaillir l'humanité de ses sources : — « Croissez et multipliez : Crescite et mulliplicamini. »
Tel est le récit biblique, Messieurs. L'historien sacré nous montre après cela la mère du genre humain saluant par un pieux cantique
1. Dixitque Adam : Hoc nunc os ex ossibus meis, et caro de carne mea; haec vocabitur Virago, quoniam de viro sumpta est. Quamobrem relinquet homo patrem suum, et matrem, et adhaerebituxori suae : et erunt duo in carne una. (Gènes., cap. u, 23, 24.)
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l'enfantement de son premier-né ! ; les générations se succédant et remplissant la terre jusqu'à la catastrophe qui remet de nouveau un seul homme à la tête de l'humanité; et puis les trois familles deNoé projetant de tous côtés leurs rameaux que Moïse sait si bien, par des noms propres, ramener à leur tronc. Longtemps on s'est contenté de cette histoire dont on retrouve quelques traits dans les plus vieilles traditions des différents peuples, et jusque dans les fables du polythéisme; mais elle ne suffit plus aux esprits inquiets et superficiels que trouble la physionomie aujourd'hui si variée du genre humain dispersé sur toute la surface du globe. Le monogénisme leur paraît en contradiction avec les résultats de l'expérience, de l'étude des langues et des explorations qui nous ont fait successivement connaître à peu près toutes les terres habitées. Gomment admettre l'unité de l'espèce humaine quand on a devant soi des types si profondément différents de couleurs, de formes, d'expression, de mœurs, de langage!
1. Adam vero cognovit uxorem suam Evam : quae concepit et peperit Ca'n; diceus : Possedi hominem per Deum. (Geties., cap. iv, <.)
Comment croire que le noir est issu du même sang que le blanc? que le sauvage repoussant qui s'affaisse tout entier vers l'animal, et semble n'avoir comme lui que des instincts, est le frère du noble Européen dont le front s'illumine des clartés de la pensée? Ici ces traits harmonieux et ce grand air qui se développent dans un angle droit, là ce crâne qui fuit, cette face qui s'allonge, cette mâchoire saillante, ces lèvres épaisses, ce nez aplati, ces oreilles difformes; ici le pygmée, là le géant; ici l'activité intelligente, là le rêve, plus loin l'abrutissement; estce que tout cela peut être de la même famille? Remarquons encore que l'oreille vient en aide à la vue pour trancher les différences. Elle perçoit des sons qui n'ont entre eux aucune parenté : cris rauques el gutturaux, sifflements, mélodieuses intonations. Comparez ces sons entre eux et aux idées qu'ils expriment, vous passez tour à tour des constructions bizarres aux arrangements méthodiques, de la misère à l'opulence, de la simplicité à l'emphase, de la nébuleuse poésie à la précision scientifique. Il ne s'agit point ici, qu'on le sache bien, de dialectes dont les désinences variées ne peuvent
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cacher la langue mère qui les a produits; mais d'idiomes tellement irréductibles et indépendants les uns des autres,qu'ils n'ont évidemment pas pu jaillir d'une même source.
Rappelons-nous enfin ce qu'il nous a fallu de génie et de force, de courage et de patience pour découvrir les lointaines contrées déjà envahies par le genre humain; de quels moyens perfectionnés nous disposons pour vaincre les distances et triompher des tempêtes de l'Océan. Ce simple souvenir suffira pour nous convaincre de l'impossibilité où se trouvaient les peuples anciens de passer d'un hémisphère à l'autre, sur leurs frêles ou lourdes embarcations, lancées à l'aventure, à travers des flots où les calmes ne sont pas moins dangereux que les orages.
Profonde diversité des types et des idiomes, impossibilité du peuplement de l'Amérique et des îles reculées de l'Océanie, par migrations ou expéditions, aux dates où ce peuplement a dû se faire : tout proteste contre l'unité de l'espèce humaine. Cessons donc de nous en rapporter aveuglément à des légendes qui n'ont pour fondement qu'un intérêt religieux dont la science ne doit pas tenir compte. Considérons l'huma-
nité comme un genre divisé en un certain nombre d'espèces, dont l'origine se rattache à plusieurs centres de production ou de création.
Ainsi raisonnent les polygénistes. Avant de leur fermer la bouche, par une preuve souveraine que nous fournit la science physiologique, examinons l'un après l'autre les fondements de leur argumentation.
La diversité des types est un fait indéniable; mais, sous cette diversité, la nature humaine reste partout semblable à elle-même dans sa conformation générale, ses aptitudes et ses tendances. Partout l'homme est l'animal royal qui se tient debout pendant que les autres rampent, partout il exerce sur les règnes inférieurs de la création la même domination. Partout sa tête superbe regarde le ciel, partout ses pieds foulent fièrement le sol, partout ses mains industrieuses se prêtent à de merveilleux ouvrages qu'il modifie selon ses besoins ou ses fantaisies, partout son cerveau est le siège d'une intelligence où brille la pensée, partout il exprime par un langage articulé, non-seulement des instincts et des passions, comme la brute, mais des idées. Partout il reconnaît comme règle de sa vie les
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mêmes grands principes de morale, partout il adore un être supérieur, partout il est perfectible, partout il est sujet aux mêmes maladies manifestées par les mêmes symptômes, partout, condamné à la mort, il aspire à l'immortalité. Ces ressemblances fondamentales, qui indiquent si clairement une seule et même nature dans l'humanité, sont-elles donc si peu de chose qu'on puisse raisonnablement leur préférer des différences superficielles, infiniment plus nombreuses et plus fortement accusées chez d'autres espèces animales? Prenez le squelette de l'homme dans toutes les races, n'aurez-vous pas quant à la conformation et à la taille, moins de différence qu'entre le boule-dogue et le lévrier, le terre-neuve et le chien de Havane? Comparez les chevelures et les barbes de tous les peuples, seront-elles plus dissemblables que ne le sont entre elles la toison du mérinos et la maigre pelure du mouton de Sologne? Réunissez les couleurs de tous les visages humains, depuis le noir le plus foncé jusqu'au blanc le plus pâle, obtiendrez-vous plus de variétés qu'il n'y en a dans la gent pigeonnière? — La couleur, qui paraît au premier abord le signe le plus caractéris-
tique de la race, est loin d'avoir l'importance qu'on lui donne assez généralement. Il y a sous une peau noire des types réguliers que ne dédaignerait pas la statuaire, sous une peau blanche des types difformes auxquels il ne manque que la couleur pour devenir des nègres parfaits. La plupart d'entre vous, Messieurs, savent que la peau du nègre est exactement semblable à la nôtre quant à la nature et à la disposition de ses tissus. La coloration est un phénomène local purement accidentel et à peu près insignifiant pour la détermination de l'espèce *.
1. Nous regarderons la peau, considérée dans son ensemble, comme composée essentiellement de trois couches : le derme, Vépiderme et le corps muqueux de Màlpighi. Tous les anatomistes admettent l'existence de ces trois couches ; mais ils varient dans l'appréciation des rapports qui (es unissent, et chacun d'eux les subdivise ensuite en un certain nombre d'autres couches secondaires. Il est inutile d'entrer dans ces détails. La première forme le cuir ou la peau proprement dite; il est situé plus profondément et largement abreuvé de sang par une foule de vaisseaux ramifiés à l'infini. C'est à eux qu'il doit la teinte rouge qu'il présente à l'œil nu lorsqu'on le met à découvert; mais si on l'examine à un grossissement suffisant, on aperçoit entre les mailles des réseaux vasculaires les tissus propres qui le composent, et ces tissus sont aussi blancs chez le nègre de Guinée que chez l'Européen. — Tout à fait à l'extérieur se trouve l'épidémie, couche d'apparence cornée, composée de
?2 L'HCMANITÉ DANS ADAM.
Aux analogies se joignent des faits indiscutables qui plaident contre les conclusions exagérées que les polygénistes prétendent tirer de la variété des types. Quelle diversité d'aspect
lamelles translucides plus ou moins intimement adhérentes entre elles, et dont la demi-transparence permet d'apercevoir la teinte générale des tissus placés au-dessous. Cette couche est encore entièrement semblable dans toutes les races.
C'est entre le derme et l'épiderme que se trouve placé le corps muqueux, siège de la coloration. Celui-ci se compose de cellules pressées les unes contre les aulres, et superposées de manière à former un certain nombre de stratifications. Jusqu'ici encore tout est pareil chez le nègre et chez le blanc; mais dans ce dernier le contenu des cellules même le plus profondément situées est, dans la plupart des régions du corps, presque incolore, et ne présente qu'une légère teinte jaunâtre : cette couleur se fonce chez les races jaunes et chez les blancs eux-mêmes, quand ils ont le teint brun; chez le nègre enfin, elle devient d'un noir plus ou moins brunâtre. — On voit à quoi se réduit ce phénomène de la coloration diverse des races humaines. De l'une à l'autre, il n'y a pas apparition d'organes ou d'éléments organiques nouveaux; il n'y a qu'une couleur qui, à partir d'un terme moyen, se fonce ou s'affaiblit, et passe d'une nuance à l'autre, de manière à devenir plus ou moins prononcée dans chacun de ces éléments.
Tel qu'il est néanmoins, ce fait pourrait être considéré comme ayant une valeur réelle dans la question qui nous occupe, s'il était constant, c'est-à-dire si chaque teinte spéciale concordait toujours avec d'autres caractères plus importants propres à certains groupes humains; mais il n'en est pas ainsi, et c'est surtout à propos de l'homme qu'on
entre le Lapon et le Hongrois! et pourtant leur idiome atteste qu'ils eurent une origine commune. Les Tartares et les Turcs diffèrent physiquement des Mongols, cependant ils ont des langues de même famille. Ainsi, Messieurs, des Tchermesses et des Vogules aux cheveux noirs et aux yeux bruns, des Finnois et des Permiens aux yeux bleus et aux cheveux rouges1. Du reste n'allons pas si loin à la poursuite des faits. J'ai dans l'idée que si l'on nommait une société savante à l'effet de rechercher dans la seule race française et de réunir dans la seule ville de Paris les types les plus divers, il ne lui faudrait, au bout de quelques années, qu'un peu de peinture pour offrir à notre curiosité une collection complète de «Lapons, Samoyèdes, Tartares, Mongols, Indiens, Malais, Cafres, Hottentots, Patagons et le reste.
peut répéter ce que Linné disait à propos des fleurs :JV«- )«itt»i ne crede colori. Tous les hommes noirs ne sont pas des nègres : il en est parmi eux qui se rattachent, par une parenté incontestable et très-proche, aux populations les plus blanches. (Quatrefages, Histoire naturelle de l'homme. Unité de l'espèce humaine. Revue des Deux Mondes, 1er février, 1861.)
1. Cf. Cantu, Histoire universelle, liv. I, chap. m. Unité de l'espèce humaine.
La variété des langues ne prouve pas plus contre l'unité de l'espèce humaine que la variété des types. Sans doute, les découvertes des derniers siècles nous ont révélé tant d'idiomes divers que leur multiplicité a pu effrayer un instant les monogénistes; mais, promptement revenus de leur perplexité, ils se sont mis résolument à l'étude et n'ont pas tardé à recueillir le fruit de leur courageuse entreprise. Toute langue se compose de deux parties; l'une immuable, l'autre flexible et changeante. Cette dernière, successivement transformée par le travail de l'homme, peut rendre au bout de huit ou dix siècles une langue entièrement méconnaissable. Personne aujourd'hui ne parle plus le français de Charles le Chauve; il n'y a que lesérudits qui le comprennent. Les racines, au contraire, résistant à toutes les manipulations que subissent les désinences, demeurent au fond de tout idiome comme le signe indicateur de sa provenance. L'étude do ce signe a permis à la science de diviser le langage humain en trois groupes primitifs. Celui-ci où dominent les langues sans grammaire, ressemblant aux cris d'un enfant, énergiques mais sans liaison; celui-
là composé des langues sémitiques pleines de vitalité et de chaleur, vêtement naturel de cette brillante poésie où les impressions et les sensations se succèdent avec rapidité; cet autre comprenant tous les idiomes indo-européens, riches, réguliers, flexibles autant que féconds, également propres à la poésie, à l'exposition des faits et à la précision scientifique. Déterminer ces groupes, démontrer qu'une seule langue traversant l'Asie et l'Europe, de Ceylan à l'Islande, unit sur une large zone les peuples les plus divers, c'était un beau travail. Mais, en fin de compte, puisque nous sommes en présence de trois groupes parfaitement distincts, ne devons-nous pas conclure à la multiplicité des espèces? — Préoccupée de cette questionna science a poussé plus avant ses recherches. Après avoir réduit le nombre des idiomes indépendants, elle a examiné avec soin leurs affinités dans des éléments communs appartenant à leur essence1, et ayant trouvé ces éléments