Gènes., cap. il
108 l'humanité DANS ADAM.
beaulé dont Dieu l'a originairement revêtue. Ils en ignorent les révoltes et n'en soupçonnent pas les criminels plaisirs. Tout est saint pour ces enfants de Dieu, qui doivent multiplier la grâce en même temps que la vie *.
Si leurs fils ont en naissant les touchantes faiblesses de ce qui est petit, ils n'auront point les infirmités de ce qui est passible et mortel 2. S'ils sont obligés d'attendre que le clavier mystérieux sur lequel leur esprit chantera bientôt l'hymne de ses pensées soit affermi, ils recevront, dès qu'il sera temps, la pleine lumière d'une science parfaite, et n'auront pas à craindre que l'erreur se mêle aux vérités promptement acquises qui deviendront leur propriété intellectuelle 3. S'ils ne naissent oas
1. Cf. Summ. Theol., I p., quœst. 98, a. i. Utrum in statu innoccntiœ fuisset generatio? a. 2. Utrum in statu innocentiœ fuisset generatio per coitum?
2. Cf. Ibid., qufest. 99, a. 1. Utrum pueri in statu innoccntiœ. mox nati virtutem perfectam habuisscnt admolum mcmbrorum?
S. Cf. Ibid., qiKest. 101, a. 1. Utrum in statu innocentiœ pucri nati fuissent in scientid perfecti? a. 2. Utrum pueri mox nati habuisscnt perfection usum ralionisf
impeccables, ils seront, dès le premier moment de leur conception, inondés de la grâce divine, et sentiront infailliblement se tourner vers le bien les premiers mouvements de leur libre arbitre ' . En quelques mots qui résument l'idée de cette conférence : — L'humanité tout entière est en Adam à l'état de sainteté et d'intégrité.
Vous regardez autour de vous, vous vous interrogez vous-mêmes, et vous me demandez d'une voix attristée si je ne fais pas un rêve? — Non, Messieurs, je raconte une histoire. Il est vrai que tout semble conspirer contre cette histoire : — La mort qui moissonne l'une après l'autre tant de générations, nos misères, nos infirmités, nos douleurs, nos erreurs, nos passions, nos fautes, nos crimes; mais tout s'explique par un événement funeste qui a déformé l'humanité dans sa source même. Nous en parlerons prochainement. Restons aujourd'hui sur cette importante vérité : — D'une extrémité du monde à l'autre, les hommes, enfants d'un
1 . Cf. Summ. Theol., I p., quaest 100, a. 1 . Utrum hommes fuissent nati cum justitia? a. v2. Utrum pueri in statu iiuiocenliœ nati fuissent in justitia confirmait?
même père, sont unis par la double fraternité du sang et du malheur. Cette vérité hautement et en tout temps proclamée par l'Église, a fait germer dans son sein d'héroïques dévoûments. Là où les dévoûments sontimpossibles,elle alimente le feu sacré de la prière et ouvre les sources de l'aumône. Devant le Verbe incarné, mort pour le salut du monde, le plus humilié, le plus repoussant des sauvages est, aux yeux d'un chrélien, l'égal des citoyens les plus policés. Le chrétien ne chante pas, avec les prétendus amants de l'humanité, à travers les rues et les places publiques : Les peuples sont pour nous des frères... des frères! mais il sent, dans le secret de son cœur, gémir douloureusement les fibres de l'amour fraternel quand il pense aux nations assises encore à l'ombre de la mort. Le chrétien ne réclame pas bruyamment l'universel et exécrable triomphe de la liberté humaine sur les ruines de toute autorité; mais il voudrait que l'humanité tout entière fût affranchie de l'esclavage honteux du péché. Le chrétien n'ambitionne pas d'inoculer à tous les peuples le virus de la révolution et de les fondre dans une commune impiété; mais, s'il
le pouvait, il les plongerait tous ensemble dans le sang de Jésus-Christ, et porterait jusqu'au bout du monde les bienfaits de l'incarnation réparatrice.
VINGT-SEPTIÈME CONFÉRENCE
VINGT-SEPTIÈME CONFÉRENCE
LA CHDTE
Éminentissime Seigneur, Messeigneurs1, Messieurs,
Avant de terminer notre dernière conférence, nous mettions en regard de l'état glorieux et fortuné dans lequel fut créé notre premier père les hontes et les misères présentes de l'humanité. Pourquoi ces hontes et ces misères? Dieu a donc eu regret de ce qu'il avait fait , et jaloux de notre perfection et de notre félicité, il a tout à coup tari la source de ses bienfaits? — Non, Messieurs, non. Ce n'est point à Dieu qu'il faut reprocher notre déchéance. Adam pouvait, en persévérant, nous transmettre les dons qu'il avait reçus de Dieu. Ce devait être son immortelle gloire de voir se multiplier en sa postérité sa
l. Son Éminence le cardinal Guibert, Mgr Bécel, évêqufi Je Vannes et Mgr Ravinet, ancien évêque de Troyes.
sainteté et ses privilèges. Mais cette transmission eût été sans honneur si elle n'eût dépendu que des lois fatales auxquelles sont soumis les êtres sans raison. L'homme devait y mettre toutes ses facultés, entre autres celle qui le fait maître de ses actions : le libre arbitre. Voilà pourquoi Dieu, après avoir établi la loi de propagation, soumet notre premier père, et en sa personne le genre humain tout entier, à une épreuve qui doit fixer le cours de ses destinées. — « Tu mangeras, dit-il, du fruit de tous les arbres du paradis, mais le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal tu ne le mangeras pas, car le jour où tu le mangeras tu mourras de mort *. »
Deux choses ressortent clairement de cette défense; c'est que l'homme est libre et que Dieu est maître.
L'homme est libre. S'il ne comprenait pas tout à l'heure jusqu'à quel point il est maître de ses destinées, parce qu'il ne prenait garde
1. Praecepitque ei dicens : Exomni lignoparadisicomede; de ligno autem scientiae boni et mali ne coraedas; in quocumque enim die comederis ex eo, morte morieris. (Gènes. , cap. u, 16, 17.)
qu'à la douce impulsion de la grâce qui dirigeait sa volonté vers le bien; en présence du mal, il prend conscience de son pouvoir et mesure l'appoint qu'il peut apporter à sa propre grandeur, par une coopération réfléchie et délibérée.
Dieu est maître. Et, pour affirmer la dépendance du domaine qu'il a concédé,il le restreint par un sacrifice que l'homme est obligé de faire au devoir. C'est ce sacrifice qui donnera à la bonté divine le signal d'une effusion ininterrompue de ses dons, parce qu'il sera la preuve que l'homme reconnaît tout ce que Dieu est pour lui et qu'il l'aime plus que lui-même.
Révéler à l'homme son pouvoir, obtenir de lui une preuve extraordinaire de son obéissance et de son amour, cimenter par cette preuve l'union intime du Créateur et de la créature, faire de l'homme, revêtu de la gloire du mérite, l'ouvrier de sa grandeur et de sa félicité; tel est, Messieurs, le but de l'épreuve imposée à notre premier père.
Comment la supporta-t-il? Hélas! vous ne le savez que trop. Le roi du monde est tombé, et le contre-coup de sa chute a retenti et retentira, jusqu'à la fin des siècles* en toutes les généra-
lions. Mais ne nous pressons pas dans l'étude de ce lamentable événement. Aujourd'hui nous avons à considérer de quelle manière le péché est entré dans le monde. C'est tout un drame qu'il faut suivre des cieux à la terre; car ce coin de l'univers qui fut le berceau de l'humanité, n'est qu'un second théâtre où se transporte une révolution déjà commencée. Prêtez-moi votre attention, je vais vous faire assister au prologue, à l'action et au dénoùment du grand et triste drame de la chute.
Dans notre conférence sur le monde invisible, appuyés sur la parole de l'Écriture, nous avons été conduits par les inductions de la raison jusqu'aux profondeurs qu'habitent les esprits * . Là nous avons admiré la puissance, la science et l'amour tombant en cascades harmonieuses du sein de Dieu dans les chœurs angéliques, et grandissant à mesure qu'ils se rapprochent de la famille divine. Qu'elles sont belles les saintes hiérarchies dont le Créateur a peuplé les
i« Voyçg quinzième conférence :le Monde invifible.
cieux! quel admirable concert que ce sacré trisagion qu'elles se renvoient éternellement! Dieu devait à sa gloire de couronner son œuvre par la création des anges, miroirs plus rapprochés et plus resplendissants de son inimitable beauté, chantres plus nobles et plus habiles de ses perfections infinies.
Us ont été faits aussi heureux que beaux, leur riche nature recevant de l'acte même qui lui donne l'existence tout son épanouissement ». Cependant ils n'ont point, au premier instant de leur création, la parfaite et surnaturelle félicité que Dieu leur destine. Appelés à contempler l'essence divine et à jouir de ses amoureux embrassements, il faut qu'ils méritent cet honneur que Dieu ne doit à aucune nature créée 2. Sa puissance absolue pourrait, il est vrai, tirer du néant une créature' parfaite, consommée en
1. Quantum ad beatitudinem, quam angélus assequi vi»tute suue naluras potuit, fuit creatus beatus : quia perfectioncm hujusmodi angélus non acquirit per aliquem motum discursivum, sicut homo, sed statim ei adest propter suae naturse dignilatem. (Summ. TheoL, I p., quaast. 62, a. 1. c.)
Cf. Ibid., quaest. 58, aa. 3 et 4.
2. Cf. Ibid., quaest. 62, a. 4. Utrum angélus beatussuam bcatiludinem meruerUf
grâce et en gloire, à l'instant même où se produit le premier acte de son existence. Mais sa sagesse a décidé de ne point laisser à son pouvoir une si grande liberté, parce qu'il est plus convenable et plus digne que l'être intelligent soit, par coopération délibérée, l'ouvrier de sa propre grandeur et de sa propre félicité.
L'ange doit donc mériter. C'est pour cela que Dieu lui a donné, en même temps que la nature, la grâce, principe de tout acte surnaturel, et puissance proportionnée à la fin qu'il s'agit d'atteindre1. Elle a été mesurée sur la perfection native de l'esprit quelle vivifie; plus il est originellement beau, plus il a de grâce et de gloire 2. Mais il faut qu'il se décide. Ce sera promptement fait. Il n'y a ni tâtonnement, ni retard dans sa détermination, car il suffit qu'on lui propose un bien pour que son choix soit aussitôt fixé 3.
1. Cf. Smn?n Theol. ., I p., quaest. 62, a. 3. Utrum angcli sint creati in gratta ?
â Cf. Ibid., a. 6. Utrum angeli sint consecuti gratiam et gloriam secundum quantitatem suorum naturalium ?
3. Cf. Ibid.. a. 5. Utrum angélus statim post unurn actttw mtWtt (^ntitudmem kabuet'il?
Regardez donc en haut, Messieurs, et suivez des yeux de lft pensée le rapide mouvement des hiérarchies angéliques. Ne les voyez- vous pas obéissant, comme l'éclair, à l'appel de Dieu entrer à flots pressés dans le ciel des cieux qui leur est ouvert? Eh bien, non. Un orage épouvantable éclate, tout à coup, aux portes mêmes de la béatitude éternelle. Un des plus beaux anges, Lucifer, trop épris de lui-môme, repousse les offres de son Dieu ' ; son cri de révolte, traversant toutes les hiérarchies, rallie autour de lui des milliers d'esprits célestes. Ce n'est point sa force qui les contraint, c'est sa beauté qui les entraîne 2. Un grand combat s'engage dans le ciel : Factum est prcelhim magnum in cœlo; Michel avec ses anges tient tête aux rebelles. Point d'armes, point de bruit, point de mêlée, point de sang dans cette lutte gigantesque. Un seul mot décide du sort de la bataille : Michael? Qui est semblable à Dieu? C'est la foudre qui rompt en un clin d'œil l'armée des
i. Cf. Snum. Theul, I, p. quaest. 63, a. 7. Utnnn angélus supveimis inter peccatores fuerit svpremus inter omnesf
2. Cf. /feld.) a, 8. Uhrum pecentunt. prit/ni HHgtU fuerU r.Ui$ caunapeccanHf
122 LA CHDTB.
révoltés et les précipite, d'en haut, aux abîmes éternels ! .
<a Quomodo ceciclisti de cœlo Lucifer gui mant oriebaris2? Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer? Toi qui réjouissais par ta splendeur le matin de la création; toi si fortement marqué du sceau de la ressemblance divine, si plein de science et de beauté; toi plongé dans les délices de ce paradis où Dieu avait accumulé tant de dons : ta grande et riche nature; toi chérubin aux ailes étendues pour protéger le trône de Dieu, si parfait dans tes voies dès le jour même de ta création 3 : Gomment es-tu tombé? Quomodo cccidisti? — Dieu jaloux a-tr-il craint la concurrence de tes perfections, et ne t'a-t-il
1. Et factum est prœlium magnum in cœlo; Michaei et angeli ejus praeliabautur cum dracone, et draco pugnabat, et angeli ejus; et non valuerunt, neque locus inventus est eorum amplius in cœlo. Et projectus est draco ille magnus, serpens antiquus, qui vocatur diabolus et satanas, qui seducit universum orbem; et projectus est in terrain, et angeli ejus cum illo misi sunt. (Apoc, cap. xn, 7, 8, 9.)