‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 27 sur 56 · Janet, loc. cit · texte numérisé non relu

Janet, loc. cit

IA CHUTE DANS L'HUMANITÉ'. Hl

qui se présente aujourd'hui. Cet examen ne sera pas inutile à ceux d'entre vous qui croient; il confirmera leur foi, leur apprendra des choses qu'ils ignorent, et leur fournira des armes contre les difficultés dont ils sont constamment assaillis.

Disons d'abord ce que le péché originel n'est pas. Les éliminations faites, nous dirons ce qu'il est, après quoi nous pourrons plus facilement expliquer sa transmission.

Le péché originel est-il, comme l'ont prétendu certains hérétiques, une corruption de la substance même de l'âme? Non, Messieurs. L'ame est une substance simple et inaltérable qui ne doit son existence qu'à la toute-puissance de Dieu. Il nous est impossible de concevoir que ce qui est simple puisse se corrompre, ni que ce qui vient directement de Dieu soit substantiellement mauvais. D'autre part,nous ne voyons pas

1 . Voir pour toutes les erreurs réfutées dans cette première partie l'Index de la présente conférence, pn du volume.

17v2 LA CHUTE DANS L'HDMANITÉ.

comment un acte de notre premier père aurait pu altérer, à l'avance, une substance quin existait pas encore.

Il n'y a donc rien de substantiel dans le péché originel. Cherchons-le du côté de nos facultés. Est-il un acte de ces facultés? Par exemple, est-ce l'acte prévaricateur d'Adam lui-même, acte qui, sans entrer dans notre nature, nous est imputé par la justice divine? Mais l'acte prévaricateur d'Adam ne sort pas de sa personne. Passager de sa nature, il ne peut se perpétuer par une imputation sans raison, et cette imputation ne saurait faire qu'il soit réellement transmis, inhérent, propre à chacun de nous, comme le définit l'Église. — Ne serait-ce point alors un acte de notre volonté? un consentement donné au péché de notre premier père à l'heure même où nous prenons possession de la vie? ou bien une complicité mystérieuse, réelle et actuelle de notre libre arbitre dans le libre arbitre d'Adam représentant et contenant sa postérité? — L'incrédulité, Messieurs, affecte de nous prêter cette croyance, pour se donner vis-à-vis de nous l'avantage d'un superbe mépris et d'une

vertueuse indignation. Contre ce qu'elle appelie nos absurdités dogmatiques elle invoque la raison et la conscience, et, devant les affirmations doctrinales de l'Église, touchant le péché originel, elle contrefait l'agneau et répond ironiquement :

Comment Paurais-je fait si ,je n'étais pas né?

C'est trop d'ignorance ou trop de déloyauté. L'Église ne dit pas, l'Église n'a jamais dit que nous fussions personnellement coupables du péché originel. L'Église n'a jamais attribué à notre libre arbitre une complicité, je ne dis pas actuelle, mais même virtuelle ou interprétative dans l'acte volontaire et personnel par lequel le chef du genre humain a consommé sa déchéance. Elle nous apprend que cet acte nous a nui et nous a perdus, comme vous pourriez apprendre à un fils que le crime de son père le déshonore; jamais, au grand jamais, elle n'a enseigné que nous l'eussions commis. Il est trop facile à l'impudence de mettre au compte de ceux dont elle récuse la doctrine des absurdités auxquelles ils n'ont jamais pensé. Mais l'impu-

dence, quoi qu'elle fasse, ne saurait troubler la candeur de la vérité. Imperturbablement l'Église affirme que le genre humain est tombé dans la personne de son chef, qu'il y a un péché, le môme pour tous, en chaque enfant de l'humanité. Job n'a-t-il pas dit : — « Qui peut rendre pur celui qui est éclos d'un germe impur1? » Et David : — « Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité; oui, ma mère m'a conçu dans le péché 2. y> Et l'Apôtre: — Tous meurent en Adam3. — Nous sommes par nature des enfants de colère*. » —Instruite par les Saintes- Lettres, appuyée sur les docteurs, qui n'ont jamais varié en ce point 5, assistée par TEsprit- Saint, l'Église affirme donc qu'il y a un péché en nous dès l'instant même où nous commen-

1. Quis potest faceie mundum de immundo conceptum semine. (Job, cap. xiv, 4.)

2. Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum et in peccatis concepit me mater mea. (Psalm. l.)

3. In Adam omnes moriuntur. (I Cor., cap. xv, 22.) i. Eramus naturà Clii irœ. (Ephes., cap. il, 3.)

5. Non aliud (scilicet de peccato originali),ex quo Christi Ecclcsia constituta est, divinarum scripturarum traclores et chrislianorum disputalionum scriptores senserunl, non aliud a majoribus acceperunt, non aliud posteris tradiderunt. (S. August., lib. III, De veccat. merit., cap. \i.\

çons à vivre; mais elle nous apprend, par la bouche de saint Anselme, que ce péché n'est pas l'acte de notre volonté personnelle ' ; elle condamne ceux qui prétendent nous l'imputer sans égard à la volonté de celui qui l'a introduit dans le monde2; elle veut nous en purifier, elle ne nous demande pas de nous en repentir.

Il faut bien, sans doute, que ce péché soit volontaire pour être péché, mais il n'est volontaire que dans la cause générale et première qui contenait toute l'espèce humaine, et d'où procède l'universel mouvement de la génération; comme l'acte d'un membre, dit saint Thomas, n'est volontaire que dans l'àme, premier moteur de tout l'organisme. Aussi est-il appelé péché de nature et non pas péché de personne, péché originel et non pas péché

1. Quod in infantibus non est justitia quam debent habere, non hoc fecit illorum voluntas personalis sicut in Adam, sed egestas naturalis, quam ipsa natura accepit ab Adam. (S. Anselm., lib. De concept. Virg. et pcccatc orig., cap. xxui.)

2. Peccatum originis xere habet rationem peccati sine ulla ratione et respectu ad voluntatem a qua originem habuit (47* Prop. Baii damnata).

actuel'. C'est, dans ce sens, Messieurs, qu'il faut entendre celle parole de l'Apôtre : <c Tous

1. Omnes homines, qui nascuntur ex Adam, possunt considerari ut unus homo, in quantum conveniunt in natura, quam a primo parente accipiunt : secundum quod in civilibus omnes homines qui sunt unius communitalis, reputantur quasi uuum corpus, ettola communitas quasi unus liomo. Sicut etiam Porpbyrius dicit, quod participatione specici plures homines sunt unus homo. Sic igitur multi homines ex Adam derivati sunt, tamquam multa membra unius corporis. Actus autem unius membri corporalis, puta manus, non est voluntarius voluntate ipsius manus, sed voluntate animoe, quœ primo movet membrum. L'nde homicidium, quod manus commiilit, non imputaretur munui ad peccatum, si consideralur manus secundum se, ut divisa a corpore : sed imputatur ei in quantum est aliquid liommis, quod movetur a primo principio motivo hominis. Sic igitur ÎDordinatio, quas est in isto homine ex Adam generalo, non est voluntaria voluntate ipsius, sed voluntate primi parentis, qui movet molione generaliones omnes, qui ex r>jus origine derivantur, sicut voluntas animas movet omnia membra ad actum. Unde peccatum, quod sic a primo parente in posteros derivalur, dicilur originale : sicut peccatum quod ab anima derivalur ad membra corporis, dicilur acluale. Et sicut peccatum acluale quod per membrum aliquod commillitur, non est peccatum illius membri, nisi in quantum illud membrum est aliquid ipsius hominis, propler quod vocalur peccatum hujus personae, nisi in quantum ha?c persona recipit naluram a primo parente : unde e" vocalur peccatum nalurœ, secundum illud (Eplies. il). Eramus natura fila irœ. {Summ. Theol., I» 11* p., queest. 81, a. 1. c.)

Deleclus originalis justiliae... in quolibet homine ratio-

ont péché en Adam; » ainsi que les textes des saints Pères qui nous attribuent quelque participation à la prévarication de notre premier père \ Et je ne vois pas, en vérité, que ce sens puisse offenser la raison des incrédules, ni alarmer la pudeur de leur conscience. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point de l'enseignement catholique.

Si le péché originel n'est pas un acte dans notre personne, qu'est-ce donc, Messieurs? —

nem habet culpae ex hoc quod per voluntatem principii naturae, id est, primi hominis inductus est talis defectus. (In II Sent., dist. 36, quoest. i, a. 2.)

Volunlas allei ius et actus ejus non potest adeo proprie dici volunlas mea, vel velle meum sicut volunlas mea personalis, el velle meum personale. Onines autem doctores et sancti catholici tenent et docent, tam verbo quam scripto, quod peccalum originale in parvulo non est voluntarium volunlate vel actu voluntatis personalis ipsius parvuli, sed sulum a voluntate primi hominis. (Durand, lib. Il, dist. xxxi, quaest. 2.)

1. Par exemple les paroles de saint Irénée. — Deum in primo Adam offendimus, non facientes ejus praeceptum. Ev pis yap to) ■npûrut h.^à\t- 7r/3o<7£xô-]/opEv, f«i 7C01yÎc7«vtcç avroù nov £VTo).Àv. (Lib. V, Advenus hœres., cap. xvi)... Neque enim alteri cuidam eramus debitores, sed illi, cujus et praeceptum Iransgresti fueramus ab initio. OvoV yap 5>Xy rtvî >î/i£v ôft&îTM, àXk' r\ Sxec'vw" ou xoû iviv èvTo)r,v naplSyptv un àp/vç. (lbid.)

Un état évidemment, il ne reste plus que cela. Mais quel état? — Une pure accumulation de peines? — Mais la peine suppose le désordre moral. Supprimez ce désordre, la peine n'est plus qu'une barbarie, et celui qui l'inflige un tyran. Ne serions-nous pas en proie à quelque maladie mystérieuse provenant d'un virus mêlé au fleuve de la génération? — Mais d'où vient ce virus? Comment peut-il passer du corps à l'âme et alanguir la nature entière? Ceux qui l'ont imaginé n'ont jamais pu répondre à ces questions. — Cette inclination fatale qui nous porte aux plaisirs de la chair; ces révoltes du sens réprouvé qui attristent si profondément les âmes généreuses qu'elles demandent à grands cris, comme l'Apôtre, d'être délivrées de leur corps de mort, la concupiscence, en un mot, n'est-ce point le péché que nous cherchons? Pas encore. Les appétits de la chair lui sont naturels, et la raison, abandonnée à ses propres forces, ne les gouverne pas si souverainement qu'ils n'aient le pouvoir de se révolter. Une grâce particulière peut les soumettre despotiquement, c'est vrai, mais Dieu n'est pas tenu d'honorer de celte libéralité toute gratuite

notre politique intérieure. Rien ne pouvait l'empêcher, s'il l'eût voulu, de créer l'homme primitif avec la concupiscence. Elle n'est un désordre dans notre nature que respectivement, et l'affliction qu'en reçoit notre vertu n'est point un effet direct de l'acte de la volonté qui nous a fait déchoir. D'ailleurs, ne savez- vous, pas que le baptême efface le péché originel ', et qu'il ne reste aucune trace de damnation en ceux que le Christ a enfantés à une nouvelle vie2. Et cependant, hommes régénérés, vous sentez, n'est-ce pas, que le feu -des passions brûle encore votre sajig, et que ni l'eau sainte, ni vos efforts, ni les fréquentes approches de la grâce, ni, peut-être, les glaces de l'âge n'ont éteint ses criminelles ardeurs. D'où vient ce phénomène? L'Apôtre a-t-il menti? l'Église ne vous a-t-elle administré que des sacrements inefficaces? ou bien faut-il chercher ailleurs le propre et l'essence du péché originel? Eh oui, Messieurs, cherchons toujours, pénétrons jusqu'au plus

i. Si quis asserit (in baptismate) non tolli totum id quoil

veram et propriam rationcm peccati habet anathema sit.

(Concil. Trid.-, Sess. V, can. 5.)

2. Kihil ergo nunc damnationis est in iis qui sunt in Chrislo Jesu. (Rom., cap. VIII, i.)

180 f.A CHUTE DANS L'HUMANITÉ.

intime de la nature humaine. En ces profondeurs sacrées où réside le pouvoir de connaître, d'aimer, de vouloir librement, a dit un homme tristement célèbre, tout a été bouleversé par la chute de notre premier père, tout infecté par la malice de son péché. La raison ne se meut plus que dans les ténèbres, la volonté n'a plus la force de se décider au bien. Impuissance radicale de connaître et d'aimer Dieu, tendance fatale vers le mal, nécessité naturelle de le commettre, voilà l'essence même du péché originel. Je ne prendrai pas la peine de réfuter ce manichéisme luthérien, il me suffit de le livrer aux analhèmes de votre conscience. En même temps qu'elle vous rend compte de votre faiblesse, elle vous reproche vos lâchetés et vous félicite des victoires remportées, par vos généreux efforts, sur vos penchants dépravés. C'est assez pour l'honneur de votre raison et de votre liberté.

Mais enfin, si le péché originel n'est ni une altération de la substance de l'âme, ni un acte de notre volonté, ni une simple pénalité, ni une maladie mystérieuse produite par le virus dont est infectée la force génératrice, ni la conçu-

piscence, ni l'infection radicale de toutes nos facultés, qu'est-ce donc? — Écoutez saint Thomas. « Le péché originel, dit-il, est un état de désordre provenant de la dissolution de cette primitive harmonie qui était la raison même de la justice originelle '. De l'essence de l'âme ce désordre passe à ses facultés et se fait principalement sentir dans les régions inférieures de la nature2. » — En quoi consiste précisément ce désordre, ou, pour parler le langage de l'École, quelle est sa raison formelle? C'est ce qu'il faut éclaircir. J'ai besoin pour cela, Messieurs, de rappeler ici la notion de noire état primitif, et je ne demande point pardon de celte redite parce qu'elle est absolument nécessaire.

1. Peccatum originale est quaedam inordinata dispositio proveniens ex dissolutione illius harmonise in quà consistebat ratio originalis justitioe. (Summ. Thcol., Ia 11^ p., quœst. 8-2, a. 1.)

2. Cf. lbid., quœst., 83, a. 1. Ulrum originale peccatum al magis in carne quam in anima? a. 2. Ulrum... sit per Ijrius in esscntia animœ quam in potcnliis? a. 3. Ulrum... per prias inficiat volunlatem quam alias polcntias? a. 4. Ltrum prœfalœ poteutiœ sint magis infectas quam alice?

Qu'est-ce que l'homme, à ne considérer que les principes constitutifs de sa nature? C'est un être mixte composé d'une âme simple et incorruptible, unie personnellement à un corps multiple en ses éléments et, partant, susceptible de se corrompre. Par son intelligence l'âme humaine appète le vrai, par sa volonté le bien, et cette appétence ne se peut satisfaire que dans le vrai et le bien suprêmes, Dieu. Non pas Dieu connu et possédé dans le mystère de son essence infinie; mais Dieu connu et possédé par les manifestations visibles et finies de ses perfections. Dégagée des imperfections des sens et n'ayant à lutter que contre ses propres imperfections l'âme irait, d'une course plus alerte et plus sûre, vers le but naturel de ses tendances; mais, unie au corps, il faut qu'elle mesure ses pas et se tienne en garde contre les illusions de la partie sensible, dont l'enveloppement la condamne à l'ignorance et l'expose à l'erreur; il * faut qu'elle surveille, plus que les appétits supérieurs, l'appétit inférieur de la chair, qu'elle

le combatte et le réprime de peur qu'il n'outre-passe les limites d'une satisfaction légitime. Elle tient par la dignité de son essence et de ses facultés la tête de la nature; mais la concupiscence peut se révolter contre elle. Son devoir est d'en triompher et Dieu l'aide, à cet effet, de l'efficace de ses secours naturels. Quant au corps, il obéit à la loi des composés qui, de leur nature, tendent à se dissoudre sous l'action des forces désassimilatrices; d'où la passibilité et la mort.

Voilà, Messieurs, ce que les théologiens appellent l'état de pure nature. D'après leur sentiment commun, cet état est parfaitement possible.— « Dieu pouvait, dit saint Thomas, créer à l'origine du monde un homme formé du limon de la terre, et uniquement doué de ses éléments et facultés naturels; par conséquent, un homme mortel, passible, ressentant les révoltes de la concupiscence. En cela, Dieu n'eût aucunement offensé la nature humaine, parce que ces infirmités appartiennent à sa constitution môme. Dans ces infirmités il n'y eût eu ni faute ni peine, attendu qu'elles eussent été causées par la nature même et non par un acte de vo-

lonté *. » — « Aujourd'hui elles nous semblent misère cl supplice, dit saint Augustin; si elles étaient la conséquence naturelle de notre constitution primordiale, non-seulement nous ne devrions pas accuser Dieu, il faudrait le bénir 2. » Mais, nous l'avons vu, Messieurs, la bonté divine s'est épanouie dans notre création. Dieu nous a faits pour contempler un jour les mystères de son essence, et nous a ordonnés à ce but sublime de la vie par un don surnaturel, une grâce singulière de perfection et de sainteté

i Poter.it Deus a principio, quando homineni conduit, eliam alium hominem e limo terne fonnare, quem in conditioue naturœ suœ reiinqueret, ut sic mortalis et passihiiis esset, et pugnam concupiscentiœ ad rationem sentions, in quo niliil humaine naturœ derogarelur, quia hoc ex principes naturœ cousequilur; non lamen iste defectusin eo rationem culpae aut pœnœ habuisset, quia non per voluutatem causatns fuisset. (In 11 Sent., dist. 31, quiest. I, a. 2, al. 3.)

2. Ad miseriam justue damnalionis pertinet ignorantia et diflîcullas... Quamvis eliam, si essent primordia naturalisa nec sic culpandus Deus, sed laudandus esset. (1 lietract., cap. IX.)

Statum naturœ purae, ad dtvinam potentiam comparatum, possibilem nos dicimus : ilemque possibiles convenientissimas raliones dàri poluisse fatemur, divinœ sapieniiœ et bonilati consonas, propter quas puram naturam cum prœdictis ignorantiœ, et concupiscentiœ défections condrrs posset Deus ac sapienter vellet. (De Rubcis, De pecc orig., cap. u.)

qui pénétrait dans sa source la nature humaine et lui communiquait tous les privilèges de l'intégrité. Soumise à Dieu par la justice, l'âme, dégagée de l'enveloppement des sens, marchait à l'aise dans les lumineuses régions delà vérité, et régnait en maîtresse absolue sur les appétits. La surnaturelle vigueur qu'elle recevait des embrassements de Dieu descendait jusqu'aux éléments corruptibles de la matière, et leur servait de bouclier contre la souffrance et la mort. Mais entendez bien, je vous prie, l'économie de ce merveilleux état. Tout y dépend de la grâce de sainteté. Tant que cette grâce persévère, point d'ignorance, d'erreur, de concupiscence, de souffrance, de mort. Si elle vient à disparaître, science imperturbable, empire de la raison sur les passions, impassibilité, immortalité, tout disparaît avec elle. Il ne reste plus que la nature avec les principes essentiels à sa constitution.

Or, je vous ai raconté la chute tragique du père de l'humanité. Par sa désobéissance, il a rompu le pacte sacré qui l'unissait à Dieu, il a volontairement détourné la nature humaine de sa fin; en détruisant la grâce originelle nie justice, il a supprimé du même coup tous les effets de

186 LA CHUTE DANS l'HL'MANITÉ.

cette grâce. L'harmonie de son être est dissoute, et ce désordre devient propre et inhérent à toute créature issue de son sang, parce qu'il affecte la nature elle-mômc.

Nous pouvons donc définir le péché originel, quanta son essenccja privation delà grùee primordiale accordée à la nature humaine dans la per- ^Sonned'Adam; quant àscs conséquences directes, la suppression des privilèges d'intégrité résultant de la pénétration de la grâce, et par conséquent le retour de tout notre être à la pure nature.

Il n'y a rien de plus, Messieurs, et je trouve que c'est bien assez. Si ce n'est que l'homme déchu est détourne de la fin sublime qui lui avait été originellement assignée; si ce n'est qu'il est honteusement dépouillé du vêtement glorieux de grâce et d'innocence dontDieu avait paré sa nature ; si ce n'est que ses infirmités procèdent de ce dépouillement et non de sa constitution primordiale; si ce n'est que ce dépouillement est volontaire, et par conséquent péché dans le sens que nous avons indiqué; son état en luimême est exactement semblable à celui de l'homme que Dieu aurait pu créer sans la grâce de justice et d'intégrité. L'homme déchu n'a

plus que les éléments et les facultés qui conviennent essentiellement à un être humain, ainsi l'homme de la pure nature. L'homme déchu est sujet à l'ignorance et à l'erreur, ainsi l'homme de la pure nature. L'homme déchu doit sentir, combattre et vaincre les révoltes de la concupiscence, ainsi l'homme de la pure nature. L'homme déchu subit dans son corps le choc des forces ennemies de son repos et de sa santé, et se courbe sous le joug humiliant et terrible de la douleur, ainsi l'homme de la pure nature. L'homme déchu, meurtri, blessé, rompu par la lutte et la souffrance tombe aux bras de la mort pour y être étouffé, ainsi l'homme de la pure nature. Ce qui leur manque à tous deux, et ce qu'ils endurent du côté de la nature, est l'immédiate conséquence de l'union de l'âme avec une chair corruptible dont les appétits ne sont pas asservis. Mais l'homme déchu n'est ni plus faible pour le bien, ni plus incliné au mal que l'homme de la pure nature. Le péché originel le prive de ce qui eût fait sa gloire et sa force; il n'ajoute aucune qualité vicieuse aux principes constitutifs de son être. Telle est, Messieurs, la doctrine qui ressort

des principes de saint Thomas. Ce n'est j moi qui interprète ces principes, j'ai emprunté ce que vous venez d'entendre aux plus éminents théologiens des trois grandes écoles thomiste, scoliste et jésuite. Tous sont d'accord sur ce point que le péché originel est une privation, et que, dans Tordre intellectuel et moral, la différence entre l'homme déchu et l'homme créé dans l'état de pure nature est analogue à cclln qui existe, dans l'ordre physique, entre un civilisé dépouillé honteusement des vêtements qu'il devrait porter et un sauvage qui n'a jamais été vêtu; tout le reste est ressemblance1.

Partant de ces principes que le péché originel est une privation, comment expliquer les

1. Privatio originalis justitiœ, per quam voluntas subdebatur Deo est formale in peccato originali. (Summ. Theol, Ia -lise p., quaîst, 82, a. 3.)

Respondeo dicendum quod ea qune sunt ad finem disponuntur secundum ncccssitalem fiais. Finis aulem, ad quem homo ordinatus est, est ultra facullatem nalurae creake, srilicet beatitudo, qune in visione Uei consislit, soli enim Deo hoc est connaturale. Unde oporiuit naluram humanam taliter inslitui, ut non solum haberet illud qnod sibi ex principiis naturalibus debebatur, sed etiam aliquid ultra, per quod facile in finem perveniret, et quia ultimo fini amore inhœrere non poterat, nec ad ipsum tenenduni pervenire. nisi per suam supremam partem quœ est mens et intcllectus

noms qu'on lui donne et les effets qu'on lui attribue? Rien de pins facile. On l'appelle mort, maladie, souillure; il blesse la nature, affaiblit le libre arbitre et nous fait esclaves du démon. Tout cela est rigoureusement vrai, par cela seul

seu ratio, in qua imago Dei insignita est; idco ut illa pars in Deum tenderet, subjcctao sunt siLi vires inferiores, ut nihil in eis accedere posset quod menlem relinerel, et impediret ab itinere in Deum, et pari ralione corpus hoc modo dispositum est ut nulla passio in eo accedere posset per quam mentis contemplatio impedirctur, et quia liœc omnia in ordine ad finem, homini ineranl, ideofacla deordinatione a fine per peccatum, hnec omnia in natura humana esse desiere, et relictus est homo in illis lantum bonis, quœ eum ex naturalibus principes consequuntur. (In II Sent., dist. 30, quoest. 1, a. 1.)

Defectus qui per originem traducitur rationem culpoe habens non est per substraclionem vel corruptionem alicujus boni, quoi naturam humanam consequitur ex principes suis, sed per substraclionem boni, quod nalurae superadditum erat. (In II Sent., dist. 33, quoest. 1, a. 1.)

Pour les Thomistes, 1° Cajetan. « Sicut persona nuda et persona exspoliata, non disiinguunlur in hoc, quod una sil raagis, aul minus nuda; ità natura in puris naturalibus et natura exspoliata gr;itià et juslilià originali, non differunj per hoc, quôd altéra earum sit magis aul minus in naturalibus (Intitula sed quantum ad rationes rerum magna

differentia est, quia sicut in persona nuda, nuditas negrt* tionis rationem habet, in exspoliata vero habet rationem

privationis vestis débitas conservari Ita defectus anima?

et corporis naturœ in puris naturalibus necculpœ, nec pcft» n«, nec tulnerum, »to., i : Hd naturalium

qu'il nous prive de la justice originelle et de ses elTels. Le péché originel est une mort, parce qu'il détruit celte vie supérieure de la sainteté qui divinise les actes de la nature, et l'élève, par la splendeur du mérite, à la hauteur de ses des-

conditionum, in natura autem lapsa babent rationcm corruplionum, vulnerum, peenae et culp.e in parle susceptiva illius. î (In Comm. in I-1I p., quœst. 10!), ad. 2.)

1" Domiiiiijuc Solo, c Peccatum originale primum fuit, cui posilaerat pœna communis; scilicet ut genus nostrum in suam nuclam naturam reciderct. j (Lib. 1. De naturd et gralia, cap. ix.)

3° Gonet. « Homo in statu naturœ lapsœ non habens peccalum actuale, sed tanlùm originale, non est debilior ad bonum morale quam cs^et in >latu naturœ purœ .... Alii denique docent, liominom in slatu naturœ lapsœ nnllo ex modis assignats esse dcbUiorem ad bonum morale quam esset in slatu nalurœ purœ, sed in vtroque statu rusdem prorsus esse vires, earndem difficullalcm ad bonum, et pronilatem ad malum, cum in utroque sil donis supernaturalibus destituais, habeatque contrarieiaiem nppetituum, et varias perturliationes ab extrinseco, l'ndc in eo solùra pulant liominem lapsum dislingui ab bomine in puris naturalibus existente, quod iste se babercl ut nudus, ille vero ut nudatus seu spoliatus : nam prinius nunquam liabuisset doua supcrnaturalia nec exigentiam ipsorum; secundus vero his in pœnam peccati original is privatus est. lia ex nostris Jocenl Cajetanus, Conradus, Médina, Aravius, Marcus a Serra, Gabriel à S. Vincenlio, Soto. Ex aliis vero Scotus, Valentia, Bcllarminus, Suares et Curiel. » {Clyp. Thecl. iThomist., t. Il, disp. i, De stat. natur. lapsœ, § "2.)

Pour les Scotistes, D. Scot. « Cum dicimus peccatum ori-

tinées surnaturelles. La grâce n'est-elle pas à l'âme ce que l'âme est au corps ? Séparé de l'âme, le corps est absolument incapable d'aucun acte de vie naturelle; séparée de la grâce l'âme est absolument incapable d'aucun acte de

ginale esse formaliter privationem originalis justitiae, non dicimus privationem secundum omnes suas partes, sed secundum primam et potissimam ; ita ut privatio sanctitalis, hoc est graliae et charitatis originalis, homini, dum ex Adamo nascitur, inhoerens, sit peccatum originale formaliter.

Quia vero peccatum originale, quod contrahimus, non

se habet per modum actus, sed habitus seu lermini (nec enim eo dicimur peccantes sed peccatores) assimilandum est polius peccato habituali Adami consistenti in privatione, quam acluali itnportanti de formali aliquid posilivum. » (Scotti quœst. VIII, § 5, tract, x, p. 684.)

Pour les Jésuites, 1° Bellarmin. « Quarè non magis differt status hominis post lapsum a statu ejusdem in puris naturalibus, quam differt spoliatus a nudo, ncque deterior est hamana natura, si culpam naturalem detrahas, ncque magis iijnorantia et infirmitate laborat, quam esset et laboraret in puris naturalibus condita. Proindè corruptio naturae non ex alicujus doni naturalis carenlia, neque ex alicujus inalae qualilatis accessu, sed ex sola doni supernaturalis ob Adae peccatum amissione profluxit; quoe senlenlia communia est doctorum scholasticorum veterum et recentiorum. » (Controv., De gratia primi hom., cap. v.)

2° Suarez. « Omnis difficultas interna benc operandi ex peccato originali suborta, provenit, vel ex ignorantia intellectus, vel ex concupiscentia fomitis, vel ex corporis morta litate; sed h;ec tria non sunt majora in natura lapsa, quam essent iu pura natura, licet diversam originem iu hoc statu

vie surnaturelle. Elle est, dans l'ordre divin, pour lequel elle a été créée, aussi réellement morte que le corps sans l'âme est réellement mort dans l'ordre humain. Bossuet a bien dit : « Qui nous engendre nous tue. »

habeant quam in illo. Ergo nec difficultas bene operandi est major, sed solùm erit ex diversa radice, et sub distincts ra-

tione Per peccatum originale nulla ignorantia prav«e

disposit ionis in nos transfunditur, sed sola ignorantia nega-

tionis et privai ionis, quatenus nascimur sine fide Eam-

dem ignoranliam haberet liomo creatus in puris nalurali-

bus De concupiscentia idem facile probatur, quia nunc

per peccatum originale solùm ablali sunt omnes babitus et omnia Dei âuxilia, quibus appetitus sensilivus vel contine* batur vel confortabalur : ipsa vero facullas appetitus, sive iroscibilis, sive concupiscibilis in se immutata non es

intensior aut remissior facla Idem fieri potesl discursus

de corporis mortalitate, vel passibilitale, quia in utroque statu est eadem compositio corporis humani ex inferiori

materia contrariis qualitalibus affecta Ergo ex nullo is-

torum rapilum polest esse major difficullas, vel minor facultas operandi bonum in statu naturœ lapsaî, quam in puris naluralibus inveniretur. » (Proleg. IV, De dut. hum. natur., cap. vin, t. VII.)

Ajoutons à ces témoignages celui des théologiens lamanque. <r Si loquamur de concupiscentia quantum ad elf.ctus, eosdem haberet tune, quos nunc habet, quia cura anima et potentiae carerent omni ea perfectione, quam de facto per peccatum amiserunt, codera modo propendercnl ad bona sensibilia, sicut de facto : et eodem modo judicium rationis antcvcrleret, et ad mahtm inclinaret. » (Snl-

Le péché originel est une maladie : maladie pour cette pauvre chair, naguère impassible et immortelle, qui maintenant souffre et se décompose; maladie pour cette pauvre âme dont le vigoureux tempérament de lumière et de domination, qu'elle tenait des privilèges de l'intégrité, est à jamais ruiné.

Le péché originel est une souillure, comme la destruction des marbres, de l'argent, de l'or dont il était revêtu est la souillure d'un édifice somptueux, qui ne laisse plus voir que les pierres brutes de ses murailles.

Le péché originel blesse la nature parce qu'il lui enlève tous ses dons gratuits, et brise le merveilleux tissu de vie divine et de vie humaine où la subordination créait l'unité. Dieu ne dominant plus la raison, la raison ne domine plus les appétits qui reprennent leur naturelle impétuosité. Il y a, dans les puissances, solution de celte union primordiale qui asservissait les inférieures aux supérieures, destruction de ■ ette disposition propre de chaque faculté à la vertu qui, sous l'influence de la justice originelle, devaii, être, ^elon les desseins de Dieu,lcur Ordre natif, d'où les blessures d'ignorance, dû

194 LA CIIUTE DANS i/HUMANITÉ.

malice, de faiblesse et de concupiscence1. La nature est blessée comme est blessé le pouvoir absolu d'un roi par la révolte de ses sujets, tout à l'heure soumis aveuglément à ses volontés.

Le péché originel affaiblit le libre arbitre. Eclairé par une raison parfaite qu'abreuvait la lumière divine, prompt et sûr dans ses déterminations, vif et alerte dans ses mouvements, le libre arbitre accomplissait, sans résistance, tout le bien correspondant à sa puissance na-

1. Per justitiam originalem perfecte ratio continebat inferiorcs animae vires, et ipsa ratio à Deo perficiebatur ei subjecta. Ilœc autem originalis justitia subtracta est per peccatum prirai parenlis, sicut jain dictum est. Et ideo omnes vires animae rémanent quolammodo destiluta; proprio ordine, quo naturaliler ordinaniur ad virlutem : et ipsa deslitutio, vulneratio dicitur nalurae. Sunl aulem quatuor potenliae animae, qua3 possunt esse subjecta virlulum, ut supra dictum est : scilicet ratio, in qua est prudentia : volunlas, in qua est justitia : irascibilis, in qua est forlitudo : concupiscibilis, in qua est lemperantia. In quantum ergo ratio desliluitur suo ordine ad verum, est vulnus ignorantire : in quantum vero voluntas destituilur suo ordine ad bonum, est vulnus malitioe : in quantum vero irascibilis destituilur suo ordine ad arduum, est vulnus infirmilatis • in quantum vero concupiscentia destituilur suo ordine ad delcctabile moderalum ratione, est vulnus concupiscentia;. (Summ. T/ieoi>, la II* p., quaîst. 85, a. 3.)

livc. Présentement, la somme de ses forces est balancée par la somme des difficultés qu'il rencontre et des hésitations auxquelles le condamne la perle de l'infaillible direction qu'il recevait d'une raison exempte d'ignorance et d'erreur.

Le péché originel fait de nous les esclaves du démon, car Satan se considère comme le maître des créatures dévoyées qui ne peuvent plus atteindre leur fin. Jaloux du bonheur de l'homme, il en a fait le coupable imitateur de sa chute, et le malheur veut que nous lui ayons ouvert les portes de notre âme originairement fermée à ses suggestions. Il les multiplie pour nous empêcher de nous relever, et cherche à justifier en nous cette parole de l'Apôtre. — « A guo quis superatus est,cjus cl servas efjcctiis est: Le vaincu devient l'esclave de son vainqueur. ' »

Vous n'en pouvez pas douter, Messieurs, le péché originel, à titre de privation, mérite les noms qu'on lui donne et produit les effets qu'on lui attribue. Mais je vous prie d'appliquer ici votre attention à une remarque qui me paraît de

t. Il Petr., cap. n, 19.

106 LA GIIUTE DANS l'humanité.

la plus liante importance, pour apprécier sainement la chute de l'humanité.

Les théologiens pessimistes qui voient le péché originel en tout acte mauvais nous demandent parfois, avec une certaine ironie, de leur montrer celte pure nature que nous a laissée la perte de la justice primordiale. Nous pourrions leur répondre avec le maître d'Ésope : Détournez les fleuves, je boirai l'Océan. En effet, Messieurs, nous aggravons les conséquences prochaines du péché originel par nos propres prévarications. La répétition et la multiplicité de ces prévarications enténèbrent la raison, diminuent l'inclination naturelle de notre volonté vers le bien, créent des habitudes perverses, el comme une concupiscence artificielle qui nous livre, plus impuissants et plus désarmés, h l'empire de l'esprit immonde Ml y a plus, les germes

1. Consecuti sunt etiam in homine multi alii defectus. Abundantibus enim in appelitu inferiori inordinatis motibus passionum, simul et in ratione déficiente lumine sapienlire quo divinitùs illustrabatur voluntas dum Dco erat subjecta, per consequens, affectum suum rébus sensibilibus sobdidit, m quibus a Deo oberracs, mullipliciter peccavit,et uHcrius i.rtmundlt splrilibus na tubdidit. (S, Thom., Campmrt, Theot,% eap. cxcxiv.)

de Ja vie s'imprègnent de nos iniquités, et chaque poussée de la génération humainp \ransmet aux appétits je ne sais quelle ardeur funeste qui les rend plus exigeants. « Les fils d'une couche coupable, dit le Sage, si on les examine de près, sont une preuve vivante des crimes de leurs pères \ » Il y a plus encore; les pécheurs se recherchent, s'allient, triomphent, et forment à la longue ces milieux infects où la vertu respire à peine. Mais, faites-y bien attention, ce triste état de l'humanité déchue est la conséquence prochaine et immédiate de nos péchés actuels. Il serait exactement le môme et pire encore, peut-être, s'il eût plu à Dieu de nous créer dans l'état dépure nature, où cependant il n'y aurait pas eu de péché originel.

Voilà, Messieurs, ce dont ne tiennent pas assez compte les apologistes chrétiens qui croient pouvoirprouverphilosopbiquement la déchéance du genre humain. Le spectacle de nos misères physiques et morales leur révèle, disent-ils, une anomalie, un désordre, un dérangement

\. Ex iniqais enim somniis filii qui naseuntur, testes sunt nequitiue adversùs parentes in interrogatione sua. (Sap., cap. iv, 6.)

198 LA CirUTE DANS i/HUMANITÉ.

profond de toute l'économie de nos facultés. Non-seulement nous sommes privés d'une vie supérieure, mais nous sommes réellement et effectivement blessés dans notre vie naturelle. Noire intelligence et noire volonté, qui devraient se développer sans entrave et sans contrainte, heurtent des contradictions humiliantes qui paralysent leur naturel mouvement. Quelles oppositions de la chair à l'esprit! La pensée appesantie se traîne en des sentiers vulgaires, et le cœur ne peut se déprendre de la glu des voluptés sensuelles. Nous nous sentons entraînés, comme malgré nous, sur les pentes du mal. Les grandes âmes gémissent et protestent contre cet entraînement; les âmes communes le subissent jusqu'à l'abrutissement. Non, l'homme n'est plus l'édifice magnifique dont Dieu posa les fondements, c'est une masure mal assortie. « Contemplez-le, s'écrie Bossuet, vous y verrez des marques d'une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien *. j> Et quel péché , sinon celui qui, transmis par la

t. Bossuet, Sermon sur la mort.

génération, infecte et dégrade la nature môme? Ou c'est lui qui doit répondre de nos désordres, ou c'est la puissance, la justice, la sagesse, la bonté de Dieu qu'il faut mettre en accusation. « Cette dernière idée est si révoltante que la philosophie seule, la philosophie païenne, a deviné le péché originel \ »

Je vous l'avoue, Messieurs, cet argument développé avec l'accent convaincu de l'éloquence m'a, plus d'une fois, profondément ému. Mais toujours la froide réflexion m'a conseillé de m'en défier. Il invoque les dérèglements de noire nature; or, ces dérèglements pouvant n'être que le résultat des péchés actuels de l'homme livré à ses seules forces constitutives, ne nous proposent point à résoudre, par leur nature même, le problème particulier d'un péché de race, mais bien le problème général de l'existence du mal, problème que, dans tout autre état que le nôtre, il faudrait bien concilier avec les perfections de Dieu. C'est ce problème, sans doute, qui préoccupait les philosophes de l'antiquité, lesquels me semblent, quoi qu'on

1. Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 2* entretien.

200 LA CHUTE DANS I.'hUMAMTÉ.

en dise, n'avoir rien deviné que les deux absurdités du mal principe éternel et de la préexistence des âmes, dès qu'ils se sont jetés en dehors du courant traditionnel. Niera-t-on, pour sauver la preuve, la possibilité delà pure nature etmeltra-t-on en avant la nécessite originelle d'une nature intègre où les appétits sont asservis? Alors on ne peut plus éviter, qu'à force de subtilités, les censures de l'Église qui a condamne ces deux propositions : — « Dieu, dès l'origine, n'aurait pas pu créer l'homme tel qu'il naît maintenant. — L'intégrité de notre première création n'est point un ennoblissement gratuit de la nature humaine, mais sa nécessaire condition. ' » — Et puis si l'intégrité, d'où résulte la domination absolue de l'âme sur le corps, de la raison sur les appétits, n'est pas un don gratuit mais bien une condition obligée de notre création, une qualité essentielle à notre nature pour qu'elle soit digne de son auteur, il reste à expliquer comment le péché

i. Deus non potuisset an initio talem creare hominem, qualis nunc nascitur. — Integritas prima? creationis non fuit indebita humanae naturae exaltatio, sed naturalis ejus conditio. (P~~* Baii 55» et 26a damnatae a SS. PP.)

LA CHUTE DANS l/HUMANITÉ. 201

nous l'enlève et comment Dieu permet cette monstruosité. Besogne laborieuse et difficile contre laquelle proteste ce principe théologique : Que le péché, môme actuel, ne peut altérer la nature dans ses principes constitutifs *. Enfin n'est-il pas à craindre que le désir de renforcer la démonstration philosophique de notre déchéance ne pousse à de telles exagérations de nos misères, de nos inclinations, de nos faiblesses innées, qu'il ne nous reste plus assez de responsabilité pour être coupables, et que Dieu se trouve bien plus compromis qu'il ne peut l'être en permettant des dérèglements dont la cause est dans nos prévarications volontaires. Je me défie donc, Messieurs, mais je m'interdis rigoureusement toute espèce de blâme, tant par respect pour l'autorité de l'Église, qui laisse l'apologétique chrétienne libre de demander à

1. Manifestum est, quod illa subjectio corporis ad animara, et inferiorurri virium ad rationem non erat naturalisa .ilioquin post peccatum raansisset, cùm eliam in dasmouibus dala uaturalia post peccatum permanserint. (Summ. Theol., l p., qusest. 95, a. 1, c.)

Iîonum naturae (scilicet ipsa principia naturae, ex quibus ipsa nalura conslituitur et propi'ielutes ex bis causatae) nec tollitur nec diminuitur per peccatum. (ll>id.,\* II* p., quajst, 85, a, 1.)

nos misères la preuve de notre chute, que pour l'honneur des grands esprits qui se sont servis de ceLte preuve. Toutefois je prétends qu'il faut la purger des exagérations qu'elle doit aux entraînements de l'éloquence, et corriger la forme trop absolue que lui donne le trop vif désir de répondre à l'incrédulité par une démonstration sans réplique1; je pense qu'il est important de ne pas l'isoler de la révélation et de ne l'employer que pour confirmer l'argument traditionnel; enfin il me paraît qu'elle ne peut conclure, en tout cas, qu'à une déchéance quelconque dont il est impossible, sans la révélation, de préciser la nature, le temps, le lieu el l'auteur 2. Moyennant ces modifications, je vous la laisse pour ce qu'elle vaut.

1. Un exemple entre cent, c C'est sans injustice que Dieu déteste en nous ce qu'il y trouve en effet, une âme abrutie par d'ignobles penchants, dans laquelle il ne peut reconnaître ni son ouvrage ni sa ressemblance. — N'est-il pas vrai que nous naissons tous avec une haine secrète de Dieu, c'est-à-dire disposés à aimer tout, excepté lÈire indûment aimable?» (M artinet, Solution des grands problèmes, tomel, chap. xxii.)

2. C'est dans ce sens que saint Thomas l'emploie dans sa somme Contra Gentes.

« Secundum doctrinam fidei, ponimus hominem a principe taliter esse institutum quod, qnamdiu ratio hominis

Quant à moi, je me tiens à la définition que j'ai donnée de l'essence du péché originel, et, pour le fait, ma foi et ma raison, sans chercher l'appui d'un argument équivoque, se contentent de l'enseignement de l'Église, confirmé par l'universelle et constante tradition du srenre humain. Les comparaisons que j'établis sont à l'avantage de cet enseignement. Je vois la philosophie varier et se diviser quand elle veut expliquer le misérable état de l'homme sur celle terre. Les uns invoquent un principe éternel, essence mauvaise, qui s'applique à produire en moi sa ressemblance et qui confond les idées

Duo esset subjecta, et inferiores vires ei sine impedimento deservirent, et corpus ab ejus subjectione impediri non posset per aliquod impedimentum corporale; Deo et sua gratia supplente quoi! ad hoc perficiendum natura minus habebut; ratione autera aversa a Ueo, et inferiores vires a ratione repugnarent et corpus viUe, quœ est per animam, contrarias passiones susciperet.

» Sic igitur, bujusniodi defeclus quamvis naturales homini videantur absolule, considerando bumanam naturam ex parte rjus qnod est in ea inferras, tamen considerando divinam Providentiam et dignilalem superioris partis bumanaî naturœ, satis probabiliter probari polest hujusmodi defectus esse pœnales; et sic colligi potest bumanum genus peccato aliquo originalité* esse iufeclum. (Summ., Cant. Gent., liv. IV, cap. m.)

20i LA CHUTE DANS L'HUMANITÉ.

que je me fais de l'infinie perfection d'une cause première; les autres me transportent dans une vie antérieure dont je n'ai aucun souvenir, veulent que j'expie les fautes d'une préexistence sur laquelle ma conscience se tait, et me condamnent à l'immorale nécessité de n'avoir aucune pitié pour le malheur, parce qu'il doit être la juste punition d'un passé oublié, d'adorer le succès quand même, parce que j'y dois voir la juste récompense d'une existence obscure qui a précédé l'existence terrestre. Ceux-ci m'abreuvent de dégoût en me représentant toutes les passions comme pures et saintes, et en me prêchant qu elles ont droit à leur libre développement; ceux-là, en m'affirmant que l'homme a été créé tel qu'il est, pour l'exercice et l'épreuve de sa liberté, me laissent presque sans lumières sur un profond et redoutable mystère de providence où je voudrais voir clair. Je ne sais à quoi m'en tenir au milieu de ces variations et divisions. Ma raison demande la constance et l'unité, et je ne les trouve que dans la doctrine catholique. L'Église continuant l'enseignement des Saintes-Lettres, qui ne sont qu'un écho des souvenirs du premier âge, n'a

jamais varié sur le mystère de notre double mort spirituelle et corporelle due au péché d'origine, et sa voix magistrale est soutenue par le murmure élégiaque des vieilles théologies qui pleurent, avec la perte des beaux jours de l'âge d'or, l'invasion de tous les maux sur la terre l et qui imposent aux enfants eux-mêmes des rites expiatoires avant qu'ils aient pu être coupables. Vieilles théologies « qui ne peuvent s'accorder sur ce point, dit un de nos grands savants, si elles n'ont la vérité pour base 2. » L'Église, si bien appuyée, m'enseigne que l'humanité a été créée pour une fin surnaturelle et dans un état parfait, qu'elle est détournée de cette fin et déchue de sa perfection par le crime de son premier père, que ce crime, en tant qu'il est état, se propage en chacun de nous; que Dieu pourtant ne nous a pas abandonnés, mais qu'il nous poursuit de ses révélations, de ses promesses, de ses bienfaits. Cela me suffit pour comprendre le dérèglement de la nature, ses nobles aspirations et les contradictions qu'elles rencontrent, les sainles

Page 1